Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Opuscule dramatique en prose· Dialogue

La Noblesse

Claude-Louis-Michel de Sacy· imprimée en 1778· 2 personnages

Personnages

  • MONSIEUR DE CHEVERT
  • UN MARQUIS

LA NOBLESSE,

DIALOGUE.

LE MARQUIS, d'un ton impérieux

Rangez-vous, Monsieur, et faites-moi place.

CHEVERT

Monsieur, vous allez sans doute où le plaisir vous invite ? Moi, je vais où le devoir m'appelle, et je crois devoir passer avant vous.

LE MARQUIS

Votre premier devoir est de céder le pas à un homme de qualité, et de ne pas oublier qu'il y a quarante ans vous n'étiez qu'un mince roturier.

CHEVERT

C'est ce qui fait ma gloire ; je ne dois ma noblesse qu'à moi même.

LE MARQUIS

Cela est plaisant ! Bientôt on rougira d'être noble de naissance, et un Secrétaire du Roi sera plus fier qu'un homme de qualité.

CHEVERT

Ma noblesse ne ressemble point à celle des Secrétaires du Roi ; ils achètent la leur au poids de l'or, j'ai payé la mienne du plus pur de mon sang.

LE MARQUIS

Ainsi, vous osez comparer votre noblesse à la mienne ! Savez-vous bien que mes ancêtres ont marché à la première Croisade ?

CHEVERT

J'ai marché, moi, aux expéditions de Bohême, de Flandres, d'Italie : mais vous, Monsieur, qu'avez-vous fait ?

LE MARQUIS

Lisez l'Histoire, mon ami, lisez l'Histoîre,

CHEVERT

Et qu'y verrai- je ?

LE MARQUIS

Qu'un de mes aïeux eut tout l'honneur du Siège de je ne wais quelle ville, et ma foi, peu m'importe de le savoir.

CHEVERT

J'ai escaladé Prague ; j'ai partagé l'honneur de cette conquête : mais vous, Monsieur, qu'avez-vous fait ?

LE MARQUIS

Je ne me souviens pas sous quel règne un de mes aïeux sauva l'armée Française, et fit une belle retraite.

CHEVERT

J'ai de même sauvé à Prague les débris de l'armée Française ; j'ai, contre toute espérance, obtenu une capitulation honorable : mais vous, Monsieur, vous, qu'avez-vous fait ?

LE MARQUIS

Un de mes aïeux facilita le passage des Alpes sous François Ier.

CHEVERT

Je me suis signalé sur ces mêmes montagnes ; j'eus part aux victoires du Prince de Conti ; il daigna m'estimer : mais vous, Monsieur, vous, qu'avez-vous fait ?

LE MARQUIS

Si vous étiez un peu lettré, vous sauriez que l'histoire de ma famille est imprimée.

CHEVERT

Heureusement la vôtre ne l'est pas.

LE MARQUIS

Elle le sera dans peu : j'ai chargé un petit Abbé de l'écrire, et les actrices de l'Opéra lui fourniront des Mémoires.

CHEVERT

Cette histoire donnera, je crois, un nouveau lustre à celle de vos aïeux.

LE MARQUIS

Laissons-là l'ironie. Que me reprochez-vous ?

CHEVERT

D'être inutile à l'État.

LE MARQUIS

Ne suis-je pas Colonel ? N'en ai-je pas le rang, la pension ?

CHEVERT

Et quel est votre Régiment ?

LE MARQUIS

Je n'en ai point : si j'étais Colonel en pied, il faudrait que je passasse une partie de l'année en Province ; et vous sentez vous-même qu'un homme tel que moi est fait pour la Cour et pour la Capitale. Ainsi, je me contente du titre et de la pension ; je laisse le Régiment à d'autres. Si je ne brigue point l'honneur d'aller ; à la guerre, ce n'est pas que je craigne la mort : mais si j'étais tué, vingt beautés qui font l'ornement de la Cour, en mourraient de chagrin ; c'est pour elles que je me conserve. Pour vous, mon Gentilhomme, si vous mourriez, je crois que vous ne seriez guère regretté des Belles.

CHEVERT

Non : mais quelques vieux soldats me pleureraient peut-être.

LE MARQUIS, d'un ton amer

Je le crois bien, vous avez été leur camarade.

CHEVERT

Je vous le répète, c'est ce qui fait ma noblesse.

LE MARQUIS

J'aime bien qu'un homme qui n'a point de dettes, qui n'a que des rosses à sa voiture, et dont le Cocher est laid et bossu, ose se croire noble !

CHEVERT

Vous avez d'étranges idées de la noblesse, Monsieur_le_Marquis ; si j'étais législateur dans mon Gouvernement, la noblesse serait personnelle et jamais héréditaire. L'État aiderait aux fils des nobles à la faire revivre, parce qu'elle serait morte avec leurs pères. À la guerre, par exemple, ils auraient le choix, du poste le plus périlleux. Voilà quel serait leur privilège.

LE MARQUIS

Ainsi, moi, dans votre État, je serais un roturier ! Cela serait plaisant. Je voudrais bien savoir comment je serais fait si j'étais roturier.

CHEVERT

Comme vous êtes ; peut-être un peu plus, modeste... Mais je cours au Conseil.

LE MARQUIS

Et moi au rendez-vous... Deux mots encore avant de nous séparer. Dites-moi donc pourquoi vous ne vous mariez pas.

D'un ton ironique.

Vous pourriez faire souche.

CHEVERT

Si je ne me marie pas, c'est de peur d'avoir un jour des descendants qui vous ressemblent, et qui soient nobles, comme vous l'êtes.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0