Opuscule dramatique en prose· Dialogue
La Noblesse
Personnages
- MONSIEUR DE CHEVERT
- UN MARQUIS
LA NOBLESSE,
DIALOGUE.
LE MARQUIS, d'un ton impérieux
Rangez-vous, Monsieur, et faites-moi place.
CHEVERT
Monsieur, vous allez sans doute où le plaisir vous invite ? Moi, je vais où le devoir m'appelle, et je crois devoir passer avant vous.
LE MARQUIS
Votre premier devoir est de céder le pas à un homme de qualité, et de ne pas oublier qu'il y a quarante ans vous n'étiez qu'un mince roturier.
CHEVERT
C'est ce qui fait ma gloire ; je ne dois ma noblesse qu'à moi même.
LE MARQUIS
Cela est plaisant ! Bientôt on rougira d'être noble de naissance, et un Secrétaire du Roi sera plus fier qu'un homme de qualité.
CHEVERT
Ma noblesse ne ressemble point à celle des Secrétaires du Roi ; ils achètent la leur au poids de l'or, j'ai payé la mienne du plus pur de mon sang.
LE MARQUIS
Ainsi, vous osez comparer votre noblesse à la mienne ! Savez-vous bien que mes ancêtres ont marché à la première Croisade ?
CHEVERT
J'ai marché, moi, aux expéditions de Bohême, de Flandres, d'Italie : mais vous, Monsieur, qu'avez-vous fait ?
LE MARQUIS
Lisez l'Histoire, mon ami, lisez l'Histoîre,
CHEVERT
Et qu'y verrai- je ?
LE MARQUIS
Qu'un de mes aïeux eut tout l'honneur du Siège de je ne wais quelle ville, et ma foi, peu m'importe de le savoir.
CHEVERT
J'ai escaladé Prague ; j'ai partagé l'honneur de cette conquête : mais vous, Monsieur, qu'avez-vous fait ?
LE MARQUIS
Je ne me souviens pas sous quel règne un de mes aïeux sauva l'armée Française, et fit une belle retraite.
CHEVERT
J'ai de même sauvé à Prague les débris de l'armée Française ; j'ai, contre toute espérance, obtenu une capitulation honorable : mais vous, Monsieur, vous, qu'avez-vous fait ?
LE MARQUIS
Un de mes aïeux facilita le passage des Alpes sous François Ier.
CHEVERT
Je me suis signalé sur ces mêmes montagnes ; j'eus part aux victoires du Prince de Conti ; il daigna m'estimer : mais vous, Monsieur, vous, qu'avez-vous fait ?
LE MARQUIS
Si vous étiez un peu lettré, vous sauriez que l'histoire de ma famille est imprimée.
CHEVERT
Heureusement la vôtre ne l'est pas.
LE MARQUIS
Elle le sera dans peu : j'ai chargé un petit Abbé de l'écrire, et les actrices de l'Opéra lui fourniront des Mémoires.
CHEVERT
Cette histoire donnera, je crois, un nouveau lustre à celle de vos aïeux.
LE MARQUIS
Laissons-là l'ironie. Que me reprochez-vous ?
CHEVERT
D'être inutile à l'État.
LE MARQUIS
Ne suis-je pas Colonel ? N'en ai-je pas le rang, la pension ?
CHEVERT
Et quel est votre Régiment ?
LE MARQUIS
Je n'en ai point : si j'étais Colonel en pied, il faudrait que je passasse une partie de l'année en Province ; et vous sentez vous-même qu'un homme tel que moi est fait pour la Cour et pour la Capitale. Ainsi, je me contente du titre et de la pension ; je laisse le Régiment à d'autres. Si je ne brigue point l'honneur d'aller ; à la guerre, ce n'est pas que je craigne la mort : mais si j'étais tué, vingt beautés qui font l'ornement de la Cour, en mourraient de chagrin ; c'est pour elles que je me conserve. Pour vous, mon Gentilhomme, si vous mourriez, je crois que vous ne seriez guère regretté des Belles.
CHEVERT
Non : mais quelques vieux soldats me pleureraient peut-être.
LE MARQUIS, d'un ton amer
Je le crois bien, vous avez été leur camarade.
CHEVERT
Je vous le répète, c'est ce qui fait ma noblesse.
LE MARQUIS
J'aime bien qu'un homme qui n'a point de dettes, qui n'a que des rosses à sa voiture, et dont le Cocher est laid et bossu, ose se croire noble !
CHEVERT
Vous avez d'étranges idées de la noblesse, Monsieur_le_Marquis ; si j'étais législateur dans mon Gouvernement, la noblesse serait personnelle et jamais héréditaire. L'État aiderait aux fils des nobles à la faire revivre, parce qu'elle serait morte avec leurs pères. À la guerre, par exemple, ils auraient le choix, du poste le plus périlleux. Voilà quel serait leur privilège.
LE MARQUIS
Ainsi, moi, dans votre État, je serais un roturier ! Cela serait plaisant. Je voudrais bien savoir comment je serais fait si j'étais roturier.
CHEVERT
Comme vous êtes ; peut-être un peu plus, modeste... Mais je cours au Conseil.
LE MARQUIS
Et moi au rendez-vous... Deux mots encore avant de nous séparer. Dites-moi donc pourquoi vous ne vous mariez pas.
D'un ton ironique.
Vous pourriez faire souche.
CHEVERT
Si je ne me marie pas, c'est de peur d'avoir un jour des descendants qui vous ressemblent, et qui soient nobles, comme vous l'êtes.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0