Opuscule dramatique en prose
Les Nouvellistes
Personnages
- MONSIEUR BASSINET, Armurier
- MONSIEUR COTON, Marchand d'étoffes
- COLIN, neveu de M. Coton
- JEANNETTE, nièce de Monsieur Bassinet
- PERRIN, Garçon armurier
SCÈNE PREMIÈRE.
PERRIN, seul
Peste soit de l'homme avec sa politique ! Ne renoncera-t-il point à cette manie ? Il sait au juste combien l'Espagne tire d'or et d'argent des mines du Pérou, et ne sait pas ce qu'on dépense chez lui. Il passe sa vie à gouverner l'Univers dans un café, et ne sait pas gouverner sa maison. Anglais, Russes, Marocains, Chinois, il connaît tous ces gens-là, dit-il, bien mieux que je ne le connais lui-même ; et ses voisins, ses parents, à peine les connaît-il. J'apprends toutes les nouvelles dans sa boutique, et j'y oublie mon métier. Allons, il faut que je le quitte, je perds mon temps ici. N'est-il pas fou de me mettre ici en sentinelle pendant son absence, de peur qu'on ne vienne troubler l'ordre dans lequel il a placé ses Cartes et ses Gazettes, tandis qu'il y a là-bas des commandes à expédier ? C'est bien à un armurier à se mêler des affaires d'État ! Mais je l'entends qui rentre...
SCÈNE II. Monsieur Bassinet, Colin, Jeannette, Perrin.
MONSIEUR BASSINET
Hé bien, cet homme est-il venu ?
PERRIN
On est venu de la part de Monsieur_le_Duc commander deux fusils.
MONSIEUR BASSINET
C'est bien là ce que je demande !
PERRIN
Ces Braconniers que vous fournissez font venus acheter des fusils ; ils ne soupçonnent pas que c'est vous qui avez fait saisir ceux que vous leur aviez vendus, et qui les avez dénoncés aux Gardes.
MONSIEUR BASSINET
Que m'importe tout cela ? Bourreau, répondras-tu à ma question ? Ce Nouvelliste est-il venu ?
PERRIN
Quel Nouvelliste ?
MONSIEUR BASSINET
Celui qui devait me donner des nouvelles de la santé du Roi de Fétu.
PERRIN
Non, Monsieur, il n'est pas venu.
MONSIEUR BASSINET
Le cruel homme ! Me laisser ainsi dans l'incertitude !
PERRIN, en s'en allant
Eh bien ! Allez à Fétu voir le bulletin.
MONSIEUR BASSINET
Vit-on jamais un pareil procédé ? Sur sa parole, je promets aujourd'hui en plein café de donner des nouvelles toutes fraîches, et il ne m'en apporte pas. J'aimerais mieux qu'un de mes débiteurs eût manqué à me payer une lettre de change. Le fripon ! Son couvert est toujours mis chez moi ; ma bourse lui est ouverte. Je lui fis présent encore, il y a deux jours, d'un chef-d'oeuvre de mon art ; et pour toute reconnaissance je n'exige de lui que des nouvelles, et il ne m'en fait pas seulement !
SCÈNE III. Monsieur Bassinet, Jeannette, Colin.
MONSIEUR BASSINET
Eh quoi ! Vous me suivez, vous m'obsédez encore ! Toutes ces persécutions font inutiles. Vos larmes, vos prières ne me fléchiront point. Ce mariage-là ne se fera pas : je n'y consentirai jamais.
COLIN
Monsieur , vous voulez donc que j'expire de douleur ?
MONSIEUR BASSINET, regardant une carte
Oui : je persiste dans ma prédiction. L'armée Nubienne s'engagera dans les défilés de ces montagnes, et elle fera taillée en pièces.
JEANNETTE
Mon oncle, vous m'aviez élevée dans l'espoir d'être un jour unie à Colin ; vous nous aviez permis de nous voir, de nous aimer : l'instant approchait, où Colin, d'ouvrier devenu maître, allait voir combler ses voeux et les miens ; et cet instant, si longtemps désiré, est celui où vous nous annoncez qu'il faut nous séparer pour toujours.
MONSIEUR BASSINET
Qui ? Moi ! Je donnerais ma nièce au neveu d'un homme acharné à me contredire, qui nie toutes mes nouvelles, qui combat toutes mes prédictions ; qui ose dire que les lettres de Constantinople que je montre, ont été fabriquées à Paris ; et qui me soutint l'autre jour, en plein Café, que la Sultane favorite est blonde, et que l'Empire du Mogol est plus puissant que celui de la Chine !
COLIN
Eh ! Monsieur, qu'importent à notre amour l'Empire du Mogol et celui de la Chine. Une maisonnette, un petit magasin, des occasions de travailler, votre amitié, celle de mon oncle, voilà notre Empire, voilà tout ce que nous désirons.
MONSIEUR BASSINET
Non, j'ai juré à ton oncle une haine éternelle ; et toute la terre serait en paix, que je serais en guerre avec lui.
COLIN
Quel mal vous a-t-il donc fait ?
MONSIEUR BASSINET
Quel mal ! Ne te l'ai-je pas dit ? Je ne puis au Café faire la moindre réflexion sur la Gazette, que sur le champ il ne la détruise, ou ne prétende l'avoir faite avant moi. Si je fais la paix entre deux puissances, à l'instant il annonce une rupture. Si je les fais armer l'une contre l'autre, aussitôt il se fait médiateur entr'elles, et les réconcilie.
COLIN
Et qu'est-ce que les intérêts des Puissances ont de commun avec ceux de Jeannette et de Colin ? Toutes ces Puissances pourraient-elles m'enlever le coeur de ma maîtresse ?
MONSIEUR BASSINET
Enfin, le Roi d'Abyssinie a pris les armes contre le Roi de Nubie.
JEANNETTE
Eh ! Qu'est-ce que cela nous fait ?
MONSIEUR BASSINET
Comment ! Petite sotte, qu'est-ce que cela nous fait ? J'ai pris le parti du Roi d'Abyssinie, moi ; Monsieur Coton s'est déclaré pour le Roi de Nubie : et tant que ces deux Princes seront en guerre, il m'est impossible de consentir à votre alliance.
JEANNETTE
Et dans quel pays est la Nubie ?
MONSIEUR BASSINET
En Afrique, ignorante.
JEANNETTE
Et parce qu'on se hait en Afrique, il nous sera défendu de nous aimer à Paris !
MONSIEUR BASSINET
Sans doute. Si Monsieur Coton avait pris le parti du Roi d'Abyffinie, c'était une affaire conclue, je vous mariais : mais il s'en serait bien gardé ; il voyait bien que j'étais Abyssin dans l'âme.
JEANNETTE
Colin, ne pourrais-tu pas engager ton oncle à quitter le parti du Roi de Nubie ?
COLIN
Mon oncle ! Il se ferait égorger pour ce nègre-là.
JEANNETTE
Quoi ! c'est pour un nègre qu'il se brouille avec ses amis ! Fi ! Le vilain goût !
MONSIEUR BASSINET
Que dis-tu là, friponne ? Sais-tu bien que le Roi d'Abyssinie est encore plus noir que son ennemi ?
JEANNETTE
Et il faudra que je m'intéresse pour un nègre, moi ?
MONSIEUR BASSINET
Je t'en dispense ; les affaires d'Etat ne te regardent point.
JEANNETTE, bas à Colin
Colin, ne serait-il pas possible de faire la paix entre ces Africains ? Oui, s'ils savaient les chagrins qu'ils nous causent, ils en auraient pitié, et mettraient bas les armes, afin qu'on nous marie.
COLIN, bas à Jeannette
Ne t'inquiète pas, je me charge d'être médiateur entre ces Puissances. Ton oncle fait la guerre ou la paix quand il veut ; mes pouvoirs font aussi étendus que les siens.
MONSIEUR BASSINET, regardant la Carte d'Afrique
Oui, je parie avec vingt mille hommes prendre cette Ville de Dangala. Ah ! Que ne suis-je dans ce pays-là pour fournir des fusils aux Abyssins ! Je les leur donnerais gratis.
SCÈNE IV. Monsieur Bassinet, Jeannette, Colin, Perrin.
PERRIN
Monsieur, voici la Gazette qu'on vient d'apporter.
MONSIEUR BASSINET, avec empressement
Donne ... eh ! Donne donc, bourreau.
PERRIN
Un jeune Seigneur vient de faire arrêter sa voiture devant la boutique ; il demande six fusils de chasse.
MONSIEUR BASSINET, lisant la Gazette
« Nouveaux secours pour les noyés : invention nouvelle contre les incendies : projet d'un canal qui doit faciliter la circulation du commerce. » Frivolités que tout cela. Devrait-on mettre de pareilles choses dans une Gazette ?
PERRIN
Ce Seigneur a choisi les fusils les plus beaux et les plus richement ornés.
MONSIEUR BASSINET, lisant toujours
« De Besançon... Un orage, de la grêle, des Villages ruinés... De Tours... Une inondation, des digues rompues, des moulins emportés ». Un Gazetier devrait-il s'occuper de ces bagatelles ? Des négociations ou des batailles, voilà ce qu'il me faut à moi.
PERRIN
Ce Seigneur offre de payer comptant.
MONSIEUR BASSINET, lisant toujours
Comptant ! Cela mérite attention. Il offre de payer comptant, et tu dis que c'est un jeune Seigneur ! Cela ne se peut pas.
PERRIN
Je vous jure que rien n'est plus vrai.
MONSIEUR BASSINET
Eh bien, va recevoir son argent.
PERRIN
Il dit qu'il ne veut convenir de prix qu'avec vous-même ; qu'il est fort pressé, et qu'il va partir pour la chasse.
MONSIEUR BASSINET
Qu'il me laisse au moins le temps de lire l'article d'Abyssinie. .
PERRIN
II paraît fort impatient ; et, si vous ne descendez sur le champ, il pourrait bien aller faire son emplette ailleurs.
MONSIEUR BASSINET
Eh bien, qu'il y aille, et toi-aussi.
SCÈNE V. Monsieur Bassinet, Colin, Jeannette.
COLIN, à Perrin qui s'en va
Dans un instant tu viendras me dire que Monsieur Boussole me demande, et qu'il a une lettre à me communiquer.
PERRIN, en s'en allant
Oui, Monsieur.
MONSIEUR BASSINET, laissant tomber la Gazette
Ô Ciel !
JEANNETTE
Mon oncle, qu'avez-vous donc ? Vous pâlissez.
MONSIEUR BASSINET
Ô malheur effroyable !
COLIN
Quel est donc ce coup qui vous accable ? La grêle a-t-elle ravagé les champs que vous possédez en Bourgogne ? Votre ferme a-t-elle été brûlée ? Quelque débiteur vous a-t-il fait banqueroute ?
MONSIEUR BASSINET
C'est cent fois pis que tout cela.
COLIN
Parlez, Monsieur : si mon faible patrimoine, si mon travail peuvent réparer vos pertes, disposez de ma bourse, de mes bras ; tout ce que j'ai, tout ce que je suis, est à vous.
MONSIEUR BASSINET
Non, non, tout est perdu. C'est un malheur irréparable.
COLIN
Ah ! Quel qu'il soit ce malheur, avec du courage on le supporte ; avec de l'activité, on le répare.
MONSIEUR BASSINET
Oui, sans doute, ils en ont du courage et de l'activité. Oui, tu me rends l'espérance ; ils ne font pas entièrement perdus, ils s'en relèveront.
COLIN
Qui donc ?
MONSIEUR BASSINET
Les Abyssins. Ils ont été battus, et le Roi de Nubie est déjà au milieu de l'Abyssinie. Il faut assurément qu'il y ait eu de la trahison ; mes Abyssins ne se seraient pas laissés battre sans cela.
JEANNETTE
Ah ! Je respire.
COLIN
Quoi ! Monsieur, vous êtes touché du malheur de ces Nègres, que vous ne connaissez pas, et vous êtes insensible au malheur de deux enfants qui vous chérissent ?
MONSIEUR BASSINET
Et ce Gazetier ne donne aucun détail sur cette affaire ! Ses articles de France et d'Angleterre sont d'une longueur ! Quel mérite y a-t-il à savoir ce qui se passe chez nous ou chez nos voisins ? Moi, je ne fais cas d'une nouvelle qu'autant qu'elle vient de loin. Je la paierais cent francs si elle venait de cinq cents lieues, et cinquante louis si elle venait de la Chine. Au reste, quoi qu'on en dise, ces Nubiens ne font pas invincibles. Les Abyssins ont des ressources.
À Colin.
Ton oncle ne triomphera pas toujours.
COLIN
Je ne suis point le neveu du Roi de Nubie, je borne mon ambition à devenir le vôtre.
SCÈNE VI. Monsieur Bassinet, Colin, Jeannette, Perrin.
PERRIN, à Colin
Monsieur Boussole vous demande ; il a une lettre à vous communiquer.
MONSIEUR BASSINET
Est-ce ce Voyageur qui a parcouru l'Asie et l'Afrique ?
COLIN
C'est lui-même.
MONSIEUR BASSINET
Je parie que tu oublieras de lui demander des nouvelles ; car tu ne te souviens jamais de moi.
COLIN
Je ne vous oublierai pas.
MONSIEUR BASSINET
Si j'allais lui parler avec toi ?
COLIN
Eh non, il ne vous en dirait pas. C'est un avare de nouvelles, un Harpagon en politique. Il ne me dit ce qu'il apprend qu'à l'oreille, et il veut que j'en fasse un mystère à mes meilleurs amis.
MONSIEUR BASSINET
Tu feras une exception en ma faveur.
COLIN
Sans doute... Je reviens à l'instant.
SCÈNE VII. Monsieur Bassinet, Jeannette.
JEANNETTE
Quoi, mon oncle, parce que les Abyssins ont été battus, vous ferez le malheur d'une nièce qui vous aime ?
MONSIEUR BASSINET
Eh ! Ne vois-tu pas que Monsieur Coton va venir ici insulter en ma présence au malheur de mes Abyssins, et faire parade de la victoire de ses Nubiens ?
JEANNETTE
Eh bien ! En quoi cette bravade peut-elle troubler votre repos ?
MONSIEUR BASSINET
Tu ne connais pas cet homme impérieux dont tu veux devenir la nièce ; tu ne fais pas combien il est tyrannique, et intolérant dans ses opinions ? S'il se déclare pour les Russes, tu ne pourras souhaiter de bien aux Turcs.
JEANNETTE
Eh ! Pourquoi voulez-vous que je souhaite du bien à des hommes qui enferment les femmes, et les traitent en esclaves ?
MONSIEUR BASSINET
Il s'est déclaré pour les Nubiens ; il faudra que tu fois Nubienne aussi, toi.
JEANNETTE
Eh ! Mon oncle, je ferai tout ce qu'on voudra.
MONSIEUR BASSINET
Comment ! Perfide, tu abandonnerais le Roi d'Abyssinie ? Si je le croyais...
SCÈNE VII. Monsieur Bassinet, Colin, Jeannette.
COLIN, transporté de joie
Embrassez-moi, Monsieur, embrassez-moi.
MONSIEUR BASSINET
Qu'as-tu donc ? Quel transport !
COLIN
Ce bon Monsieur Boussole.
MONSIEUR BASSINET
Eh bien !
COLIN
Il m'a montré une lettre... Ah ! Vous allez tressaillir de joie.
MONSIEUR BASSINET
Eh bien, cette lettre, qu'annonce-t-elle ?
COLIN
Ce qu'elle annonce ? Le plus heureux événement.
MONSIEUR BASSINET
Achève donc.
COLIN
Vous savez que Monsieur Boussole est le plus emporté Nubien qu'il y ait après Monsieur Coton ; vous savez qu'il a un Correspondant à Dangala. Eh bien, ce Correspondant lui mande que la retraite précipitée des Abyssins n'était qu'une ruse de guerre.
MONSIEUR BASSINET
Je l'avais prévu.
COLIN
Ils ont attiré les Nubiens sur le bord d'une rivière.
MONSIEUR BASSINET
Fort bien ; c'est ce que j'avais dit.
COLIN
Et tandis qu'ils tentaient le passage, les Abyssins...
MONSIEUR BASSINET
Les ont taillés en pièces ? J'avais prédit tout cela.
COLIN
Le Roi de Nubie enveloppé n'a eu d'autre ressource que d'implorer la clémence du vainqueur ; la paix a été conclue.
MONSIEUR BASSINET
Je savais bien que cette guerre finirait ainsi. Et quelles sont les conditions du traité ?
COLIN
Le Roi de Nubie cède une Province toute entière à son ennemi, et consent à lui payer tribut.
MONSIEUR BASSINET
Voila ce que je prophétisais l'autre jour au Café ; et de jeunes étourdis me riaient au nez !
À Colin.
Montre-moi donc cette lettre.
COLIN
Oh ! Monsieur Boussole ne m'aurait pas laissé dans les mains cette preuve de la faiblesse des Nubiens. Il m'a bien recommandé de ne pas révéler leur honte ; il était consterné, désespéré, et ne m'a dit cette nouvelle que pour trouver quelque consolation auprès de moi.
MONSIEUR BASSINET
Mais cette nouvelle est-elle bien sûre ?
COLIN
Aussi sûre que vos infaillibles prédictions. Si elle n'était pas vraie, Monsieur Boussole me l'aurait-il avouée, lui qui donnerait tout son bien pour que les Nubiens triomphent ?
MONSIEUR BASSINET
Cela est juste.
COLIN
Ce qui le désespère le plus, c'est le mariage du neveu du Roi de Nubie avec la nièce du Roi d'Abyssinie. Je ne vous avais pas encore dit cet article. L'aviez-vous prévu, celui-là ?
MONSIEUR BASSINET
Sans doute ; est-ce que la plupart des guerres ne se terminent point par des mariages ? Celui-là était indispensable.
JEANNETTE
On se marie donc en Afrique, mon oncle ?
COLIN
Je m'en vais bien faire enrager Monsieur Coton avec cette nouvelle.
MONSIEUR BASSINET
Que n'ai-je le droit de la lui annoncer moi-même ! Je parie que , tout fier de ce qu'il a lu dans la Gazette, il va venir ici triompher avec ses Nubiens, me dire qu'il avait prédit leur victoire, qu'il avait marqué le lieu, le jour où les armées se rencontreraient ; car il prétend toujours avoir tout prévu. Mais je ne suis point la dupe de toutes ces prophéties faites après coup.
À Colin, en lui serrant la main.
Mon cher Colin .... Mon cher Colin, te sens-tu capable d'un grand sacrifice ?
COLIN
Ah ! Quel qu'il soit, parlez, et sur le champ vos désirs seront satisfaits.
MONSIEUR BASSINET
Tu ne connais pas tout le prix du sacrifice que j'exige de toi ? Tu ne sais pas de quelle gloire, de quels plaisirs un Nouvelliste est enivré, lorsqu'il peut dire : « Je suis le premier confident de la renommée ; j'ai, le premier, lu la lettre qui annonce ce grand événement : cette nouvelle est mon bien, c'est ma propriété ; je veux bien, Messieurs, la partager avec vous ». Oh ! De quel honneur je vais être couvert ! Comme tous les Politiques du Café vont se presser, se serrer autour de moi ! Comme ils vont m'interroger ! Comme ils retiendront leur haleine de peur de perdre une de mes paroles ! Comme les autres Nouvellistes vont me regarder avec des yeux jaloux, si tu veux me céder la propriété de cette nouvelle, paraître toi-même l'ignorer, et me permettre de dire que moi seul, moi le premier, je l'ai reçue !...
COLIN
Oh ! J'y consens de tout mon coeur, et sans condition.
MONSIEUR BASSINET
Un procédé si généreux ne demeurera pas sans récompense ; et si tu gardes bien le secret, si tu veux surtout m'aider à soutenir que la lettre n'était point adressée à Monsieur Boussole, mais à moi, je te donne ma nièce.
COLIN
Ah ! Soyez sûr de ma discrétion.
JEANNETTE
Et même de la mienne.
MONSIEUR BASSINET
Retirez- vous : j'entends Monsieur Coton ; laissez-moi seul avec lui.
COLIN, à Jeannette en s'en allant
Cette nouvelle est un don que je lui fais. Elle m'appartenait bien : personne ne pouvoir me la contester ; car c'est moi qui l'ai faite.
SCÈNE IX. Monsieur Bassinet, Monsieur Coton.
MONSIEUR BASSINET, à part
C'est lui-même : son front est tout rayonnant de gloire. Il porte la Gazette en triomphe. Il ne s'attend pas à ce que je vais lui apprendre : mais laissons-le se livrer d'abord à sa joie, pour le désabuser ensuite plus cruellement.
MONSIEUR COTON, d'un ton ironique
Je viens prendre part à vos douleurs. Vous avez lu la Gazette sans doute ?
MONSIEUR BASSINET
Hélas ! Oui.
MONSIEUR COTON
Je suis vainqueur généreux : je ne fais point insulter au malheur des vaincus.
MONSIEUR BASSINET
Votre compassion a pourtant bien l'air de la joie.
MONSIEUR COTON
Non : malgré tout l'intérêt que je prends au Roi de Nubie, je quis sincèrement touché du malheur des Abyssins, et du peu de succès de vos prédictions. Car la Gazette ne dit pas tout ; et je suis très certain que les Abyssins ont laissé au moins vingt mille morts sur le champ de bataille. En vérité, un si grand carnage me fait peine.
MONSIEUR BASSINET
Là... là... Consolez-vous : cette défaite apparente n'était qu'une ruse de guerre.
MONSIEUR COTON
Certainement tous les Généraux que vous protégez, et qui font battus, se sont laissés battre à dessein. La ruse est ingénieuse en effet : se laisser égorger pour attraper son ennemi !
MONSIEUR BASSINET
J'ai des nouvelles plus fraîches et plus sûres que celles de la Gazette.
MONSIEUR COTON
Oh ! Je le crois. Vous avez sous les charniers des Correspondants qui vous écrivent des lettres d'Afrique et d'Asie.
MONSIEUR BASSINET
Je ne me vengerai de cette injure, qu'en apprenant à tout Paris que les Abyssins sont revenus à la charge ; que le Roi de Nubie, prêt à être fait prisonnier, a demandé la paix, et qu'il Ta conclue aux conditions qu'on a voulu lui imposer.
MONSIEUR COTON
Ce sont des contes , des fables...
MONSIEUR BASSINET
Je vous dis que j'en ai reçu la nouvelle.
MONSIEUR COTON
Lettre supposée.
MONSIEUR BASSINET
Elle vient d'un Français établi à Dangala.
MONSIEUR COTON
Quand je la lirais, je n'en croirais rien.
MONSIEUR BASSINET
Eh bien, n'en croyez rien. Bientôt le bruit public...
MONSIEUR COTON
Montrez-moi la donc, cette lettre.
MONSIEUR BASSINET
Eh ! Non : c'est quelqu'un de mes correspondants des Charniers qui me l'a écrite.
MONSIEUR COTON
Qu'importe ? Souffrez que je la lise.
MONSIEUR BASSINET
C'est une lettre supposée.
MONSIEUR COTON
Laissez-moi du moins examiner, si elle porte des caractères de vérité.
MONSIEUR BASSINET
Quand vous la verriez, vous n'y croiriez pas.
MONSIEUR COTON
Je sais bien que cette nouvelle s'était répandue ; mais j'en ai fait peu de cas.
MONSIEUR BASSINET
Elle s'est répandue, dites-vous ? Voilà bien le mensonge le plus audacieux !... Ma nouvelle à moi était déjà connue !
MONSIEUR COTON
Vous prétendez en être seul dépositaire : vous voulez vous en attribuer la gloire ; mais je la savais avant vous.
MONSIEUR BASSINET
Oh ! Sans doute : vous savez les nouvelles avant tous les Nouvellistes ; et les événements qui font encore à venir, font déjà passés pour vous.
MONSIEUR COTON
On m'avait depuis deux jours montré une lettre qui annonçait tout ce que vous m'avez dit.
MONSIEUR BASSINET
Si vous êtes si bien instruit, dites-moi quelles sont les conditions du traité de paix entre les deux Africains.
MONSIEUR COTON
Les conditions ? Elles sont toutes simples, également à l'avantage des deux partis.
MONSIEUR BASSINET
Également avantageuses aux deux partis ! Une Province toute entière cédée par le Roi de Nubie, c'est une bagatelle !
MONSIEUR COTON
Bon ! Un petit canton inculte, inhabité dont il ne savait que faire !
MONSIEUR BASSINET
Et le tribut annuel qu'il paiera aux Abyssins vous saviez cela encore ?
MONSIEUR COTON
Certainement : c'est une petite somme, que le plus mince Traitant paierait sans se gêner.
MONSIEUR BASSINET
Et le mariage du neveu du Roi de Nubie avec la nièce de son ennemi ?
MONSIEUR COTON
Aucune de ces circonstances n'est nouvelle pour moi. Elles étaient toutes très clairement expliquées dans la lettre que j'ai lue.
MONSIEUR BASSINET
Vous l'avez lue, cette lettre ?
MONSIEUR COTON
Comme vous avez lu la vôtre.
MONSIEUR BASSINET
Il faut donc que cette nouvelle soit vraie ; puisque deux lettres différentes l'annoncent avec les mêmes circonstances.
MONSIEUR COTON
Cela est indubitable.
MONSIEUR BASSINET
Ainsi, les deux Rois pour qui nous étions en guerre ont mis bas les armes. Imitons-les, mon voisin ; faisons la paix , et que le mariage de ma nièce et de votre neveu soit la base du traité.
MONSIEUR COTON
J'y consens.
MONSIEUR BASSINET
Traiterons-nous par nous-mêmes ou par députés ?
MONSIEUR COTON
Comment les deux Princes Africains ont-ils traité ?
MONSIEUR BASSINET
Par eux-mêmes, dans un tête-à-tête.
MONSIEUR COTON
Eh bien ! Traitons de même. Nous ne sommes pas de plus haut rang qu'eux. Mais je vous préviens que je ne veux pas que vous me fassiez la loi en vainqueur.
MONSIEUR BASSINET
Non : ma maxime est parcere subjectis, et debellare superbos. Je n'exigerai de vous ni tribut, ni Province : mais il faut que vous acceptiez les conditions que je vais vous imposer.
MONSIEUR COTON
Quelles sont-elles ?
MONSIEUR BASSINET
Vous ne combattrez plus dans le Café mes réflexions ni mes prophéties politiques.
MONSIEUR COTON
Pourvu que vous ne combattiez plus les miennes.
MONSIEUR BASSINET
Soit : nous formerons ensemble, de bonne foi, une masse des nouvelles que nous recevrons ; cette masse fera partagée en deux parties égales. Chacun de nous annoncera, comme siennes, les nouvelles qui lui seront échues en partage, et l'autre n'en pourra rien revendiquer.
MONSIEUR COTON
Le projet est excellent, et j'y souscris.
MONSIEUR BASSINET
Chacun de nous aura son jour pour pérorer dans le Café, sans que l'autre puisse l'interrompre. Au contraire , celui-ci fera obligé d'applaudir à tout ce que l'autre dira , sûr d'en recevoir le lendemain les mêmes applaudissements.
MONSIEUR COTON
À la bonne heure. Je ratifie tout. Allons marier nos amants, puisque la raison d'État ne s'y oppose plus.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0