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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Opuscule dramatique en prose

La Rivalité Inutile

Claude-Louis-Michel de Sacy· imprimée en 1778· 5 personnages

Personnages

  • ORGON, père de Lucette
  • LUCETTE
  • DAMON, amant de Lucette
  • MONSIEUR DE LA TAUPINIÈRE, Bas-Normand, allongeant les finales
  • MONSIEUR DE CURSAC, Gascon, parlant bref

LA RIVALITÉ INUTILE

SCÈNE PREMIÈRE. Orgon, Lucette, Damon.

ORGON, à Lucette

Eh ! Pourquoi ne m'en as-tu pas parlé plutôt ? Peste soit des filles, tour-à-tour discrètes et babillardes, qui taisent ce qu'il faut dire, et ne disent que ce qu'il faut taire !

LUCETTE

Mon père, je craignais que mon penchant pour Damon ne vous déplût.

ORGON

Tu craignais de me déplaire, en choisissant pour époux un homme que j'aurais moi-même choisi pour gendre ! Dis plutôt que le mystère et la désobéissance faisaient en partie le charme de cette petite intrigue.

DAMON

Ah ! Monsieur, pensez-vous que le plaisir cesse de l'être, dès qu'il devient un devoir, et que les contradictions soient absolument nécessaires au bonheur des amants ?

ORGON

Je ne le croyais pas, mais vous me l'avez fait croire. Car enfin, pourquoi toutes les fois que je disais à Lucette : « Ma chère enfant, tu es rêveuse, l'amour te tient au coeur, je le vois. — Non, mon père, je vous assure que mon coeur est tranquille. — Ainsi, Lucette, ton coeur n'étant à personne, je puis te guider dans le choix d'un époux ? — Mon père, je ferai mon bonheur de suivre vos conseils... » Et puis on rougissait, on se troublait, on baissait les yeux, on pleurait, et moi j'attribuais tout cela à la pudeur alarmée du nom d'époux. Voilà comme nos enfants se conduisent. En les mariant, on croit suivre leur inclination ; ils nous trompent, par complaisance pour nous, et le lendemain de la noce, on nous traite de tyrans.

LUCETTE

Ah ! Mon père, jamais un pareil nom ne sortira de ma bouche.

ORGON

Je te crois bien ; je te donne un époux que tu aimes, et dont tu es aimé. Je ferai le cher petit papa ; on me caressera, on m'embrassera. Mais si je ne vous avais pas mis tous deux à la question pour vous arracher cet aveu, si j'avais accepté l'un des deux partis qui se présentent aujourd'hui pour Lucette...

LUCETTE

Quoi ! Mon père, il se présente encore deux partis pour moi ?

ORGON

Eh ! Oui, grâce à ta maudite discrétion. J'attends aujourd'hui deux gendres, sans parler de Damon ; ainsi tu ne manqueras point de maris. Voyez cependant l'embarras où vous me mettez. Un de mes amis me parle d'un Gascon, à qui tout ce qu'il a entendu dire de ta beauté, de ton esprit, peut-être aussi de ma fortune, inspire le dessein de venir à Paris, résolu de t'épouser, s'il peut réussir à te plaire. Je réponds qu'il peut venir. Dans le même temps, ma femme, aussi mystérieuse que toi, donne presque sa parole à un Bas-Normand ; et j'apprends par des lettres que je viens de recevoir, qu'ils seront peut-être ici dans une heure.

DAMON

Ah ! Monsieur, comment ferai-je pour triompher de tant de concurrents ?

ORGON

Il n'y aura point de concurrence, mon ami, il n'y en aura point. Laissez-moi seulement le temps d'éconduire ces Messieurs de la manière la plus honnête. J'entends du bruit ; je crois distinguer la voix d'un Gascon : re tirez- vous.

SCÈNE II. Orgon, Cursac.

CURSAC

Eh ! Bonjour, beau-père, comment va la santé ? Où donc est la future ? À quand la noce ? Je suis d'une impatience qui ne se conçoit pas.

ORGON

Modérez-la un peu. Des affaires de cette nature ne se concluent pas sans préliminaires.

CURSAC

Oh ! Les préliminaires ne sont jamais longs avec moi. J'ai du mérite, vous avez du goût ; je suis bien fait, votre fille a des yeux. Que faut-il de plus ?

ORGON

De la fortune. Touchons un peu cet article. Quelle profession comptez-vous embrasser ?

CURSAC

Celle des armes. En est-il quelqu'autre qui soit digne d'un Cursac ? Ne sera-t-il pas bien glorieux pour vous d'être un jour beau-père d'un Lieutenant-Général.

ORGON

D'un Lieutenant-Général ! Comment, à votre âge, pouvez-vous être si avancé ?

CURSAC

Je ne le suis pas encore, mais ma marche sera rapide. Je ne suis pas encore Lieutenant-Général ; mais je fuis Lieutenant , c'en est déjà la moitié. À la première affaire j'enlève un drapeau, me voilà Capitaine et Chevalier de Saint-Louis ; à la seconde, je prends un Général ennemi, me voilà Colonel et Brigadier. Au premier siège j'emporte un bastion, et je su[i]s Maréchal de Camp. À quelques pas de-là, avec un camp volant, je défis toute une armée. Le Roi est juste, il n'oubliera pas des exploits de cette importance.

ORGON

Non, sans doute, rien de plus rapide, et surtout rien de plus certain qu'un pareil avancement ; et à ce compte, je ne m'étonnerais pas d'entendre un jour appeler Lucette Madame la Maréchale. Parlons maintenant de votre patrimoine ; est-il aussi beau que votre fortune militaire ? Est-il aussi solide ? Vous m'avez parlé dans vos lettres de vos droits sur plusieurs Terres ; commençons par celle de Fumillac.

CURSAC

C'est une Terre que nous engageâmes pour aller à la seconde Croisade.

ORGON

Et celle des Brouillards ?

CURSAC

C'est un Comté que nous engageâmes pour servir dans la guerre de Raymond, Comte de Toulouse. Il était un peu notre cousin ; il faut bien secourir ses parents.

ORGON

Et le Marquisat de Guenillac ?

CURSAC

Nous venons de rengager tout récemment pour l'expédition de Naples sous Charles VIII.

ORGON

Et le fief de Mentiret ? Vos aïeux l'ont engagé pour obtenir une place dans l'arche, et se sauver du déluge ? Voilà une fortune très solidement établie.

CURSAC

Vous voyez que mes aïeux n'ont pas vendu un pouce de terre ; mais ils en ont un peu engagé. Il ne s'agirait, beau-père, que de me donner quelqu'argent pour retirer tous ces biens, et votre fille serait la plus haute et puissante Dame de toute la Gascogne.

ORGON

C'est ce dont je vais m'occuper. Allez vous reposer.

CURSAC

Quelle est cette figure de Bas-Normand que j'aperçois ? On m'a fait entendre que j'avais un rival ; ne serait-ce pas lui ? Sendis, il ne fera pas dit qu'un Bas-Normand ait coupé l'herbe sous le pied d'un Gascon ?

Sendis : ou Sandis, Juron Gascon.

ORGON

Laissez-moi avec lui, je saurai vous délivrer de ce concurrent.

CURSAC

Vous ferez bien : dites-lui que s'il s'obstinait dans sa poursuite, nous nous verrions de près.

ORGON

Soyez persuadé, quelque brave qu'il puisse être, qu'il n'oserait se mesurer avec un Lieutenant-Général, qui a pris des drapeaux, emporté des bastions, et défait des armées.

SCÈNE III. Orgon, Monsieur de la Taupinière.

MONSIEUR DE LA TAUPINIÈRE

Notre cher et féal beau-père, salut. Vous savez le sujet qui me fait comparaître par devant vous. Je viens faire chez vous élection de domicile, à la fin de me conjoindre avec Mademoiselle Lucette.

ORGON

Soyez le bienvenu : vous avez le propos très galant, et je ne doute pas que, dès le premier abord, vous ne plaisiez à ma fille.

MONSIEUR DE LA TAUPINIÈRE

Oh ! Je suis bien sûr que, quand je lui demanderai son coeur, je ne serai pas débouté de ma demande, et que j'aurai gain de cause sur la première instance.

ORGON

Oh ! Sans doute. Mais l'esprit ne suffit pas ; s'il n'est encore embelli par les talents. Vous en avez sans doute : par exemple, vous savez la Musique ?

MONSIEUR DE LA TAUPINIÈRE

Non, mais j'ai un mien cousin qui a la plus belle voix de toute la Généralité. Il est Huissier-Audiencier. Il faut l'entendre crier : paix-là, Messieurs, paix-là. Quand vous viendrez en Normandie, je vous mènerai l'entendre, je vous régalerai de ce plaisir-là ; car, voyez-vous, je suis tout de coeur avec mes amis. Et puis, c'est une bonne protection que celle de ce cousin-là. Quand mon avocat parle, il a soin de faire faire silence ; et quand l'autre avocat répond, il laisse ba biller tout le public, afin que les Juges n'entendent pas les raisons de mon adverse partie.

ORGON

Eh ! La danse ? Avez-vous aussi quelque cousin qui ait la plus belle jambe de la Généralité ?

Généralité : Nom d'une certaine division du royaume de France, établie pour faciliter la levée des impôts et de tout ce qui avait rapport aux finances. Chaque généralité était subdivisée en élections, et avait un tribunal dit bureau des finances. [L]

MONSIEUR DE LA TAUPINIÈRE

Oui, sans doute : comme je ne danse pas, j'ai amené un mien parent pour danser le premier menuet avec la mariée.

ORGON

Je loue votre prévoyance ; mais la noce n'est pas encore faite : peut-être se fera t-elle. Cependant...

MONSIEUR DE LA TAUPINIÈRE

Quoi ! Beau père , est-ce que vous balanceriez ? J'ai compté sur ce mariage comme sur une cause jugée. J'ai même déjà transporté une partie de mon commerce à Paris.

ORGON

Quel commerce faites-vous, s'il vous plaît ? Je vous croyais Gentilhomme.

MONSIEUR DE LA TAUPINIÈRE

C'est un commerce que la Noblesse peut faire sans déroger. J'achète des procès ; et quand je doute du succès, je les vends, mais jamais à perte, et sur le prix, je gagne au moins six pour cent.

ORGON

Voilà un commerce fort lucratif, et que je n'aurais pas soupçonné !

MONSIEUR DE LA TAUPINIÈRE

Lucratif ! Oui, sans doute. L'an passé j'achetai pour trois mille francs un procès dont le fond était de cinquante mille écus. Je l'ai gagné.

ORGON

Quoi ! Vous avez gagné cinquante mille écus !

MONSIEUR DE LA TAUPINIÈRE

Non : tous frais payés , il ne m'est revenu que quatre mille francs de gain clair et net. Mais aussi j'ai réduit ma partie adverse à la mendicité, et j'ai fait vendre jusqu'à son lit.

ORGON

Un pareil triomphe est bien doux pour une âme sensible.

MONSIEUR DE LA TAUPINIÈRE

Oh ! Je suis redouté dans toute la Province. Mais mes voisins vont avoir du repos : car j'ai vendu la plupart des procès que j'avais dans ce pays-là, pour en venir acheter à Paris. Beau-père, n'en aurez-vous pas quelqu'un à me vendre ?

ORGON

Non.

MONSIEUR DE LA TAUPINIÈRE

Eh bien ! Voulez-vous en acheter ? Il m'en reste encore cinq ou six petits : je vous en ferai bon marché.

ORGON

Je n'entends point ce commerce-là, Monsieur de la Taupinière ; attendez un moment, je vais faire descendre ma fille.

MONSIEUR DE LA TAUPINIÈRE

Moi, je m'en vais méditer le petit compliment que je lui ferai, quand elle paraîtra.

ORGON

Vous n'avez pas besoin de méditer ; les jolies choses vous viennent naturellement.

MONSIEUR DE LA TAUPINIÈRE

Il est vrai que je suis d'une fécondité étonnante. J'ai une fois dicté un à-venir à mon Procureur, sans être préparé.

SCÈNE IV. Cursac, Monsieur de la Taupinière.

CURSAC, enfonçant son chapeau

C'est donc vous, Monsieur, qui prétendez m'enlever le coeur, et, qui pis est, la dot de Mademoiselle Lucette ?

MONSIEUR DE LA TAUPINIÈRE, à part

Oh ! Je ne savais pas que je trouverais ici une partie adverse qui formerait opposition.

CURSAC

Savez-vous bien que vous avez un rival capable de vous envoyer faire le galant dans l'autre monde ?

MONSIEUR DE LA TAUPINIÈRE

Un petit moment : ne nous échauffons point ; mettons la chose en délibéré.

CURSAC

Je ne délibère point, quand il s'agit de me couper la gorge avec un homme d'honneur.

MONSIEUR DE LA TAUPINIÈRE

Attendez, je m'en vais vous proposer une voie d'accommodement ; car je suis homme de bon accord.

CURSAC

Et quelle est cette voie d'accommodement ?

MONSIEUR DE LA TAUPINIÈRE

Au lieu de nous battre, voulez- vous plaider ?

CURSAC

Je ne fais point me servir d'une plume, mais je fais manier une épée, et je vais vous le faire voir. En garde, Monsieur.

Tous deux tirent l'épée, et ferraillent en se tenant fort éloignés.

SCÈNE V. Cursac, Monsieur de la Taupinière, Orgon, Lucette, Damon.

LUCETTE

Ah ! Mon père, on s'égorge chez vous : Messieurs , de grâce...

CURSAC

Mademoiselle, il faut prononcer, et dire lequel de nous deux sera votre époux.

MONSIEUR DE LA TAUPINIÈRE

Mademoiselle, le procès est pendant par devant vous, il faut le juger en dernier ressort.

LUCETTE

Messieurs, mon père m'a permis de faire un choix : il est fait , et voilà mon époux

En montrant Damon.

ORGON

Messieurs, remettez vos épées, calmez-vous, et écoutez un petit apologue que je tiens d'un vieux Militaire. Deux Grenadiers, pendant une belle nuit, se promenaient sur un rempart. L'un d'eux dit à son camarade : « Si j'avais une prairie aussi grande que le ciel ! — Et moi, si j'avais autant de moutons qu'il y a d'étoiles là-haut ! — Qu'est ferais-tu ? — Je les mènerais paître dans ton pré. — Je saurais bien t'en empêcher. — Toi ? — Moi-même. — C'est ce qu'il faudrait voir ; et mon sabre. — Ton sabre ! Je ne le crains pas plus que tes moutons ». Là-dessus, nos deux braves se battent d'estoc et de taille pour une prairie imaginaire. Les deux Grenadiers, Messieurs, c'est vous, au courage près ; la prairie disputée, c'est Lucette. Rentrons, Damon , et toi, ma fille ; et allons signer le contrat.

SCENE VI. Cursac, Monsieur de la Taupiniere.

CURSAC

Faut-il qu'une si belle prairie soit fauchée par un autre que moi ?... Encore, si ce faquin de beau-père m'avait invité du moins au repas de la noce ! Mais me renvoyer sans dîner !

MONSIEUR DE LA TAUPINIÈRE

Encore, s'il m'avait payé mon transport de Falaise à Paris ! Mais ne m'accorder aucune indemnité ! cela est injuste.

CURSAC

Monsieur de la Taupiniere , réconcilions-nous, touchez-là. Je fais que vous achetez des procès, je vous en vendrai. J'en dois avoir quelques-uns pour des Terres engagées. Venez sans façon dîner avec moi... À votre auberge, nous conclurons cette affaire le verre à la main.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0