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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Opuscule dramatique en prose

La Serpette Magique

Claude-Louis-Michel de Sacy· imprimée en 1778· 8 personnages

Personnages

  • LÉANDRE, amant d'Angélique
  • CÉPHISE, tante d'Angélique
  • ANGÉLIQUE
  • CRISPIN, valet de Léandre
  • LISETTE, suivante
  • PERRETTE, vendangeuse
  • COLETTE, vendangeuse
  • CATAU

LA SERPETTE MAGIQUE

SCÈNE PREMIÈRE. Léandre, Crispin, tous deux déguisé en vendangeurs.

LÉANDRE

Dis-moi ; ce déguisement me sied-il bien ? Ai-je l'air simple et gracieux d'un Berger ? Je crains d'avoir l'air rustique et grossier d'un paysan.

CRISPIN

Ma foi, sans vanité, je suis beaucoup mieux que vous sous ce costume. J'ai déjà aperçu cinq ou dix vendangeuses qui lançaient sur moi des oeillades amoureuses ; et, s'il faut parler franchement, elles ne vous regardaient pas de même.

LÉANDRE

Et que m'importe ? Il n'est, dans l'univers entier, que deux yeux dont je veux être regardé tendrement.

CRISPIN

Oui. Je sais que depuis un mois vous ne brûlez que pour Angélique. Depuis un mois entier, et vous brûlez encore ! Voilà une confiance digne des temps fabuleux.

LÉANDRE

Ah ! Cet amour ne finira qu'avec ma vie.

CRISPIN

Vous m'en disiez autant lorsque Lucinde vous prit dans ses filets, et cependant en quinze jours Lucinde fut oubliée.

LÉANDRE

Lucinde n'avait point les appas d'Angélique.

CRISPIN

Lorsqu'Isabelle succéda à Lucinde, vous disiez la même chose ; et cependant Isabelle fut encore délaissée.

LÉANDRE

Je l'avoue ; mais Angélique a su fixer mon coeur. Depuis le jour où je la vis chez Germond, où je lui parlai sans être entendu de sa tante, sans même être aperçu de ce cerbère, l'image d'Angélique n'est point sortie de mon coeur. Ses lettres, où elle m'exprime sa tendresse, sont toute ma félicité.

CRISPIN

Passe encore pour celle-là ! Elle daigne vous répondre, et le messager n'est pas éconduit ; mais lorsque vous quittâtes Isabelle pour la prude Florinde, ah ! Bon Dieu, quel martyre !

LÉANDRE

Il est vrai que Florinde m'a fait passer de bien cruels moments. Que d'inquiétudes, de soins, d'alarmes, de soupirs rebutés !

CRISPIN

Vous ne parlez que de vos souffrances, Monsieur ; moi, je parle des miennes. Vous soupiriez, il est vrai, mais c'était auprès de votre feu ; tandis que le pauvre Crispin, transi de froid, attendait sous un balcon l'instant de remettre à la Suivante une lettre que sa Maîtresse renvoyait sans la lire. Encore si cette Suivante eût été jeune et jolie ! Mais enfin oublions le mal qui n'est plus. Vous êtes délivré de cette pesante chaîne ; celle que vous portez maintenant est plus douce, peut-être aussi fragile, aussi peu durable.

LÉANDRE

Que dis-tu là, Maraud ?

CRISPIN

Allons, Monsieur, je ne vous conteste plus votre éternelle fidélité. Angélique est une blonde tendre et sensible. Lisette est une brune piquante. Vous avez plu, je plairai ; et nous verrons qui de nous fera plus confiant dans ses amours. Nos affaires sont en bon train.

LÉANDRE

Je ne suis cependant pas sans inquiétude.

CRISPIN

Et qui peut vous alarmer ? La vieille tante ?

LÉANDRE

Sans doute, elle-même.

CRISPIN

Bon ! Je réponds de mettre sa vigilance en défaut.

LÉANDRE

Elle a des yeux de lynx.

CRISPIN

Fût-elle cent fois plus clairvoyante, je vous ménage aujourd'hui, dans ce vignoble même, un entretien avec sa nièce.

LÉANDRE

Mais quel sera le fruit de cet entretien ?

CRISPIN

Ce ne font point là mes affaires ; mes soins se bornent à vous procurer le tête-à-tête. Du reste, tirez-vous-en comme vous pourrez.

LÉANDRE

Je ne doute point du coeur d'Angélique ; je sais bien qu'elle ne mettra point d'obstacle à notre mariage. Mais sa tante n'y consentira jamais.

CRISPIN

Quoi ! Monsieur ; vous voulez épouser ?

LÉANDRE

Sans doute.

CRISPIN

Parlez-vous sérieusement ?

LÉANDRE

Très sérieusement.

CRISPIN

Je ne puis revenir de ma surprise.

LÉANDRE

Qu'y a-t-il d'étonnant dans ce projet ?

CRISPIN

Vous me disiez que vous vouliez aimer Angélique toute votre vie ; et vous voulez l'épouser !

LÉANDRE

Quel autre dessein pouvais-tu donc me supposer ?

CRISPIN

J'ai cru que vous veniez vendanger, et que, la vendange faite, vous diriez : Adieu, paniers. Pour moi, c'est ainsi que j'en use, tous les automnes... Mais vous voulez épouser ! J'y vois, ainsi que vous, de grands obstacles. Angélique est sans fortune ; son fort dépend entièrement de sa tante, et Céphise est une vieille fille qui a toujours eu le mariage en horreur, et qui a conçu contre les hommes une haine si forte, qu'elle a menacé Angélique de la déshériter, si jamais elle songeait à prendre un époux.

LÉANDRE

Et c'est cette menace qui me désespère.

CRISPIN

Paix, Monsieur ; je crois apercevoir la tante, la nièce et la suivante qui s'avancent à travers les vignes.

LÉANDRE

Cachons-nous entre ces ceps, et plaçons ici ce panier. Ah ! Si la belle main d'Angélique daigne toucher ce raisin, et l'approcher de ses lèvres vermeilles.

CRISPIN

Paix... Monsieur... Paix !... Les voici...

LÉANDRE

Mais je tremble que la surprise d'Angélique, en me voyant, ne trahisse le secret de son coeur.

CRISPIN

En ce cas, Monsieur, allons nous-en.

LÉANDRE

Je m'en garderai bien, il faut en courir ; tous les risques.

Ils se cachent dans les vignes.

SCÈNE II. Céphise, Angélique, Lisette.

CÉPHISE

Que regardez-vous donc, ma nièce ?

ANGÉLIQUE

Je regarde cette jeune vendangeuse que l'on maria il y a quelques jours. Quelle joie pure brille sur son front ! Comme son époux la regarde tendrement ! C'est bien là l'image du bonheur.

CÉPHISE

Comme à votre âge on est dupe des apparences ! La joie que vous voyez peinte sur le visage de cette paysanne, n'est que le masque du repentir. Toute fille qui prend un mari, se donne un tyran, ou tout au moins un maître. Voulez-vous voir une femme constamment heureuse ? Regardez-moi, et si vous voulez la devenir, suivez mon exemple. J'ai su dès l'âge le plus tendre juger les hommes, et démêler leur tyrannie à travers leurs feintes complaisances. Dès lors, armée d'une juste fierté, je jurai, et j'ai gardé mon serment, de me refuser à des plaisirs qui ne deviennent des besoins que par notre faiblesse. Les hommes les plus aimables de la Ville et de la Cour prétendirent à ma main. Aucun d'eux n'excita dans mon coeur le plus léger désir ; enfin si un Roi m'avait offert sa couronne, je l'aurais refusée.

ANGÉLIQUE

Ce n'est pas non plus un époux couronné qui me tenterait.

LISETTE

En vérité, il y a des gens bien enclins à la calomnie.

CÉPHISE

Comment, serait-ce moi qu'on aurait calomniée ?

LISETTE

Oui, Madame, oui..., vous-même.

CÉPHISE

Et qu'osait-on dire, s'il vous plaît ?

LISETTE

On disait que toute votre philosophie n'était qu'une ambition maladroite ; que vous ne rejetiez un parti, que dans l'espérance d'en trouver un plus riche.

CÉPHISE

Impertinente ! Il vous sied bien de me ternir un tel propos en face.

LISETTE

Ce n'est pas moi qui parle, Madame ; ce sont ces calomniateurs que je rencontrai l'autre jour, et contre lesquels je vous défendis avec tout le zèle que vous me connaissez. Ils ajoutaient que, de jour en jour, les prétendants étaient devenus moins nombreux et moins riches ; que votre amour-propre vous cachant la décadence de vos charmes, vous aviez toujours attendu ; qu'enfin ...

CÉPHISE

Taisez-vous, insolente.

LISETTE

Ce n'est pas à moi qu'il faut imposer silence, c'est à ces médisants dont je vous ai parlé. En vain me suis-je efforcée de le faire taire. Mes menaces ne faisaient qu'accroître leur insolence. N'ont-ils pas eu l'audace de me dire que vous aviez fait comme le Héron de la fable, qui regrette la proie qu'il a dé daignée, et que vous n'aviez pas eu comme lui le bonheur de trouver un limaçon pour contenter votre appétit.

La Héron : Allusion à la fable de Jean de La Fontaine.

CÉPHISE

Lisette, vos propos commencent à m'aigrir...

LISETTE

J'étais bien plus indignée, moi, de les entendre : ils m'en ont tenu de si absurdes ! Ils soutenaient que, n'ayant plus de droits, vous aviez encore des prétentions ; qu'à cinquante ans vous étiez jalouse de votre nièce qui n'en a pas vingt ; et que, si vous refusez de la pourvoir, c'est parce que vous ne voulez pas la biffer goûter des plaisirs dont vous vous repentez bien de vous être privée.

CÉPHISE

Lisette, en rentrant au logis, je vous paierai vos gages, et...

LISETTE

Voilà donc quelle est ma récompense, pour avoir défendu votre réputation attaquée ! Je me fais une querelle pour vous ; et, pour prix de mon zèle, vous me renvoyez ?

ANGÉLIQUE

Tais-toi, je tâcherai de faire ta paix...

Apercevant le panier de Léandre.

Ah ! Ma tante, le joli panier. C'est un galant Vendangeur qui l'a laissé là. Comment ! Il est orné de rubans et de fleurs ! Que ce raisin est beau !

SCÈNE III. Céphise, Angélique, Léandre, Lisette, Crispin.

LÉANDRE, sortant d'entre les ceps, et prenant le panier

Mademoiselle, oserai-je vous offrir cette grappe ?

Angélique prend la grappe, la porte, à sa bouche, en regardant Léandre, le reconnaît, jette un cri, et tombe presque évanouie dans le bras de sa tante.

LÉANDRE, bas à Crispin

Je t'avais bien dit que sa surprise nous trahirait... Que faire ? Sa tante va soupçonner que sous ce déguisement...

CRISPIN, bas à Léandre

Ne craignez rien, je vais tout réparer...

À Céphise.

Madame, ne vous alarmez pas. Cette syncope ne durera pas, et ne peut que faire honneur à Mademoiselle. C'est un tour de mon camarade. Il est un peu nécromancien ; et sa serpette magique donne au raisin la propriété de faire évanouir un moment toute fille sage, je dis tristement sage, qui en mange ; mais elle n'agit pas de même sur une fille qui a eu quelque faiblesse.

Nécromancien : En général, magicien.

CÉPHISE

Ma nièce, ma chère nièce, reviens à toi, reprends tes sens... Ah Dieux ! Ce fruit serait-il empoisonné ?

CRISPIN

Eh non, Madame, encore une fois ; c'est l'effet d'une magie innocente.

CÉPHISE

Penzez-vous donc me donner le change avec ces contes ? Me prenez-vous pour une femme ignorante et crédule ?

LISETTE

Oh parbleu l je veux mettre la magie ea défaut.

CÉPHISE

Eh quoi ! tu crois à ces fables. ?

LISETTE

Au contraire , Madame , je veux confon dre le prétendu Magicien. L È A N D P. E. Ali ! quand vous ne tomberiez pas en syncope, cela ne prouveroic pas beaucoup contre la magie.

LISETTE, à part

L'impertinent ! il mériteroit bien que je me venge : mais je veux , en le fervant , fervir ma Maîtrefie. ( Haut à Léandre.) Donnez- moi cette grappe ; je veux vous montrer qu'une fille fage , (Increment fage , peut en manger, fans redouter les effets de votre forcellerie. ( Elle prend une grappe , la. porte à fa bouche y jette un cri , tvnbe dans les bras de Crifpin y (f feint d'être évanouies >,

CÉPHISE

Je ne fais plus que penler de tout ceci ..à Ma niece, ma chere Angélique !... L É A N D R E. Laiflez-moi m'approcher d'elle , Madame ; quelques termes magiques que je prononcerai auprès de fon oreille feront ceder l'enchan tement. ( Céphife s'éloigne un peu de fa niece). L É A N D R E , bas à Angélique. Chere Angélique, je n'avois pas prévu que votre ctonnement vous feroit aufii funefte. Sans ce dcguifement, je n'aurois pu vous ? aborder. Pardonnerez-vous cette furprife à l'amour le plus tendre ?

CÉPHISE

Eh bien... Angélique !... ANGÉLIQUE. Je commence à reprendre mes fens •et mes forces. TL E A N D R E. Je vous difois bien que mes paroles magi ques auroient un effet très-prompt, c R i s P i N , bas. à Lifette^ Friponne, tu as bien joué ton rôle. J'et pere que tu ne feras pas plus cruelle que. ta Maîtrefle. Ton Crîfpin eft à toi pour la vie*

LISETTE

Ah ! je reviens à moi , je renais.

CÉPHISE, à Lisette

Que te disait-il ?

LISETTE

Des mots diaboliques , auxquels je n'ai rien compris.

CÉPHISE

Tout cela ne me fait point croire encore aux enchantements.

LISETTE

Pouvez- voua en douter ,, après ce que vous avez vu ? J'étois incrédule comme vous 5 maintenant je fuis convaincue,

CÉPHISE

Voilà les Vendangeufes qui accourent au fecours d'Angélique. Il eft bien temps ! Lifette , te fens - tu allez de forces pour aller jufqu'au logis chercher quelqu'eaufpiritueufe ?

LISETTE

Moi ! non , Madame, en vérité.

CÉPHISE

Il faut donc que j'y aille moi-même. La présence de ces Vendangeuses me rassure. Lisette, dis-leur de ne pas vous quitter avant que je sois revenue.

SCÈNE IV. Léandre, Angélique, Crispin, Lisette, Catau, Perrette, Colette.

COLETTE

Qu'avez-vous donc, Mademoiselle Angélique ?

PERRETTE

Et vous aussi, Lisette, vous vous êtes trouvée mal ?

LISETTE

Ce sont ces deux magiciens qui en sont cause.

COLETTE

Vraiment, ils ont bien l'air de sorciers.

CATAU

Lorsqu'ils sont arrivés, je me suis tout de suite aperçue qu'ils avaient quelque chose de diabolique dans la figure.

PERRETTE

Mais quel sort ont-ils jeté sur vous ?

ANGÉLIQUE

Ils ont une serpette magique.

COLETTE

Ah ! Ils auront ensorcelé tout le vignoble.

CATAU

Pour moi, je ne veux plus vendanger, de peur d'être ensorcelée.

LISETTE

Non : leur magie n'agit que sur le raisin qu'ils coupent. Mais ce raisin a une propriété bien singulière, c'est de faire évanouir un moment toute fille qui en mange ; et qui a toujours été sage.

COLETTE

Et vous vous êtes évanouie, vous, Mademoiselle Lisette ?

LISETTE

Certainement.

PERRETTE

Voilà une magie qui a des effets auxquels on ne s'attend pas.

COLETTE

Ma foi, il faut que je tente l'aventure, et que j'en mange.

PERRETTE

Tu as raison, ma cousine ; tu fais les propos que Mathurin a tenus sur ton compte : nous attesterons toutes que tu t'es évanouie en mangeant du raisin enchanté. Munie de cette preuve, tu le citeras devant le juge, et tu le forceras à te faire une réparation d'honneur, et à te reconnaître pour une fille honnête et sage.

COLETTE

C'est bien dit : mais toi, tu devrais bien en manger aussi, pour faire repentir le gros Colas de ne t'avoir point épousée. Tu sais que la veille des fiançailles, il prétendit t'avoir vue, au déclin du jour , cachée dans ces vignes avec le petit Colas. Ton évanouissement bien constaté, lui prouvera qu'il avait la berlue.

PERRETTE

Catau, tu te mettras de la partie, et tu en mangeras aussi ?

CATAU

Moi ! Je n'ai pas besoin de cette épreuve ; mon honneur est à l'abri de tout soupçon.

CRISPIN

Mesdemoiselles, vous pouvez manger de ce raisin. Mais il est bon de vous prévenir qu'il a, sur les filles qui ont eu quelque faiblesse, un effet tout contraire au premier.

PERRETTE

Colette, en mangeras-tu tu ?

COLETTE

Et quel mal leur fait-il ?

CRISPIN

Aucun. Mais, au lieu de les faire crier et tomber en syncope, il les fait danser et chanter malgré elles pendant un quart-d'heure. Maintenant, Mesdemoifelles, vous ne pourrez nous accuser de vous avoir trompées ; je vous offre le panier... Eh bien, choisissez donc une grappe... Vous hésitez ?

COLETTE, à Perrette

Eh bien, ma cousine, prends donc ce raisin que Monsieur te présente.

PERRETTE

Prends-le toi-même ; tu es mon aînée, je ce dois pas être servie avant toi.

COLETTE, à Catau

Allons a Catau, choisis donc une grappe.

CATAU

Je t'ai déjà dit que ma vertu n'a pas besoin de cette épreuve.

PERRETTE

Mais si nous allons nous évanouir, nous ne pourrons pas secourir Angélique et Lisette, qui font encore très mal.

COLETTE

Cela est vrai ; il faut sacrifier notre curiosité au besoin qu'elles ont de nos secours.

LISETTE

C'est nous au contraire qui nous empresserons à vous secourir. Nous nous portons très bien à présent.

PERRETTE

Mais qui fait si, pendant que nous serons évanouies, ces deux sorciers !... Ils sont jeunes, ils ont l'air entreprenant...

LÉANDRE

Ainsi, c'est par excès de sagesse, que vous ne voulez pas prouver que vous êtes sages ?

COLETTE

Ma cousine, nous perdons ici notre temps ; crois-moi, retournons au travail.

PERRETTE

En effet, j'entends ma mère qui m'appelle.

COLETTE

Et moi, mon père qui gronde ; allons-nous-en.

Elles s'en vont.

CRISPIN

Ces filles-là n'aiment pas la danse... Enfin nous en voilà délivrés.

SCENE V. Léandre, Angélique, Crispin, Lisette.

CRISPIN

Avouez que je suis un homme de tête, et que je ne perds pas cette présence d'esprit si nécessaire dans les grandes occasions.

LISETTE

Conviens aussi que je t'ai bien secondé, et que, sans mon évanouissement, celui d'Angélique allait tout découvrir, et la magie était sans effet.

ANGÉLIQUE

Mais, Léandre, quel succès attendez-vous de cette aventure ? Quel est votre espoir ?

LÉANDRE

De passer toute ma vie occupé du soin de vous rendre heureuse.

ANGÉLIQUE

Mais Céphise ne consentira jamais à nous marier.

LÉANDRE

Eh quoi ! Vos pleurs, mon désespoir...

ANGÉLIQUE

Flatteront son orgueil despotique.

LÉANDRE

Tentons au moins de la fléchir.

ANGÉLIQUE

J'y consens ; mais si cette tentative est inutile, il faut renoncer à moi pour jamais.

LÉANDRE

Pour jamais, Angélique, pour jamais ! Avez-vous pu prononcer ce mot cruel ?

ANGÉLIQUE

Il le faut. J'ai commis une imprudence en écoutant votre amour ; et si notre mariage ne peut se conclure, je ne puis la réparer qu'en vous oubliant.

LÉANDRE

Eh quoi, pour complaire à une femme opiniâtre, vous ferez votre malheur et le mien ! Ah ! Belle Angélique, si vous m'aimiez comme je vous aime, si vous brûliez du feu qui me dévore... Angélique... Angélique, ou ce jour couronnera ma flamme, ou je meurs à vos pieds.

Il se jette à ses genoux, et lui baise la main. Pendant ce temps, Céphise s'avance y fans être aperçue, à travers les vignes.

SCENE VI. Léandre, Céphise, Angélique, Crispin, Lisette.

CÉPHISE, se découvrant

Ciel ! Que vois-je ? Un vendangeur aux genoux de ma nièce ! Il lui baise la main ! Et ces paysannes se font retirées ! Tous mes doutes font éclaircis.

LÉANDRE

Ah ! Dieux, voilà Céphise !

ANGÉLIQUE

Léandre, vous me perdez !

CRISPIN

Tout sorcier que je suis, je suis fort embarrassé pour parer ce coup-là.

CÉPHISE

Mademoiselle, je vois maintenant l'origine de toute cette sorcellerie, et je vais vous envoyer au couvent pour rompre le charme.

ANGÉLIQUE

Ma tante, si vous daignez m'entendre...

CÉPHISE

Vous entendre ! Et que pourrez-vous me dire qui puisse justifier une telle bassesse ? La fille d'un gentilhomme reçoit les voeux d'un vigneron !

LÉANDRE

Non, Madame, non ; je ne suis point ce que je parais être. Germont, votre ami et le mien, vous dira que ma naissance est honnête, et ma fortune assez considérable. Il vous dira que, ne trouvant point d'autre moyen pour voir Angélique que j'adore, je me suis ainsi déguisé, et que mon amour me rend digne de sa main.

CÉPHISE

Non, non, Monsieur ; j'aime ma nièce, et ne veut point la réduire à la servitude conjugale.

LÉANDRE

Cette servitude n'en sera une que pour moi ; Angélique régnera toujours sur mon âme, et je n'aurai jamais d'autres volontés que les siennes.

CÉPHISE

Bon, bon, discours d'amants !

ANGÉLIQUE

Ma tante, il a l'air si sincère !

CÉPHISE

Tu veux donc être malheureuse ?

ANGÉLIQUE

Avec lui, toute ma vie.

CÉPHISE, après un moment de réflexion

Je sens bien que cette aventure, votre évanouissement, la prétendue magie, ce déguisement, ce tête-à-tête, vont faire un éclat ; et que, pour sauver le scandale, il faut vous marier. J'y consens ; vous êtes assez punie d'obtenir ce que vous désirez. Vous me trouvez bien clémente en ce moment, et moi, je me reproche d'être trop sévère.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0