Opuscule dramatique en prose
La Sympathie
Personnages
- LE CHEVALIER DE SAINT-ALBIN, Officier de la garnison de Québec
- LE CHEVALIER DE TERVILLE, Officier de la garnison de Québec
- DUMONT, Capitaine de vaisseau
- VICTOIRE
- JULIE
- FRONTIN, Valet de Saint-Albin
- PILOTIN, Valet de Dumont
SCÈNE PREMIÈRE. Le Chevalier de Saint-Albin, le Chevalier de Terville, Frontin.
Le Chevalier de Saint-Albin et le Chevalier de Terville arrivent en habit de chasse.
SAINT-ALBIN
Ah ! Je n'en puis plus... Frontin !
FRONTIN
Monsieur...
SAINT-ALBIN
Tiens, prends mon fusil, et celui de Terville.
FRONTIN
Et le gibier ?
SAINT-ALBIN
Le gibier, bourreau ! Le gibier !... Je n'en ai point.
FRONTIN
Lorsque je vous ai vu vous traîner d'un pas si lent, j'ai bien jugé que la chasse n'avait pas été heureuse. Plus un chasseur est chargé, plus il revient leste et gaillard.
Il s'en va.
SCÈNE II. Le Chevalier de Saint-Albin, Le Chevalier de Terville.
SAINT-ALBIN
Ah ! Le maudit pays !
TERVILLE
Il est vrai qu'on n'y trouve pas toutes les commodités de la vie.
SAINT-ALBIN
Partir avant l'aurore, courir à pied plus de dix lieues, ne pas trouver une méchante auberge pour se rafraîchir, s'arracher les jambes dans les buissons, gravir le long des rochers, s'égarer dans les bois, revenir enfin harassé, épuisé, mourant de soif, de faim, de fatigue, et ne pas rapporter seulement un lapin !
TERVILLE
En vérité, nous sommes fort à plaindre ; notre disgrâce n'est pas commune.
SAINT-ALBIN
Oui, riez, cela est fort plaisant ; courir huit heures dans des déserts pour ne voir que deux lièvres, et ne pas les tuer !
TERVILLE
Cela est fâcheux.
SAINT-ALBIN
Au moment où j'ajuste le premier, mon pied glisse sur la glace, je tombe ; voilà mon coup manqué, mon lièvre perdu, sans parler d'une contusion à l'épaule.
TERVILLE
Certes, le lièvre est le seul à qui ce contretemps ait pu être agréable.
SAINT-ALBIN
J'attends l'autre, caché derrière un buisson : mon chien me le ramène, je le vois venir, il approche, je vais le coucher en joue ; un Huron sort d'une embuscade, s'élance sur mon lièvre, l'attrape par les oreilles, et court encore.
TERVILLE
Chevalier, pourquoi la nature ne vous a-t-elle pas donné des jambes de Huron ? Mais, moi, qui ne me plains pas, je n'ai pas été plus heureux que vous.
SAINT-ALBIN
Vraiment, vous êtres un plaisant chasseur ; le fusil sous le bras, vous cherchez des simples, vous contemplez des rochers, tandis que j'ai toute la peine de la chasse. Ah ! Le maudit pays que celui où l'on ne trouve pas même le seul amusement qui reste aux gens qui s'ennuient, celui de tirer un coup de fusil !
TERVILLE
Ainsi, Saint-Albin voudrait que le gibier du Canada fût gardé comme celui des Menus-Plaisirs du Roi.
SAINT-ALBIN
Pourquoi non ? Et que font au monde ces Hurons, ces Algonquins, ces Iroquois, et tous ces marauds, dont les noms, aussi barbares qu'eux, se confondent dans ma mémoire ? À quoi servent-ils ? Il faut en faire des gardes-chasse.
TERVILLE
Et vous prétendez réduire des peuples libres à cette servitude ?
SAINT-ALBIN
Sans doute, ils sont nés pour servir. Ne sont-ils pas tous pauvres, ignorants, mal vêtus, roturiers ? Je ne vois aucune différence entre eux et nos paysans de France.
TERVILLE
Et de quel droit prétendez-vous les subjuguer ?
SAINT-ALBIN
Du droit que la noblesse a de commander à la roture.
TERVILLE
Mais, mon ami, la noblesse est une institution purement arbitraire ; et dans ces climats...
SAINT-ALBIN
Ah ! Trêve de morale et de politique, Monsieur le philosophe. Toute ma politique, à moi, toute ma morale consiste à être heureux, et je ne le suis pas dans ce pays-ci.
TERVILLE
Eh ! Que vous manque-t-il ? Est-il une contrée où la nature soit plus belle dans son horreur ? Ce fleuve majestueux, ces lacs immenses, ces forêts ténébreuses, ces rochers dont la cime se perd dans les nues, ces cascades bruyantes, une ville assez belle, élevée au milieu d'un désert, le contraste des moeurs de nos Colons et de celles des Sauvages, l'industrie dans ce port, la liberté dans ces forêts...
SAINT-ALBIN
Vraiment, des forêts, des lacs, des rochers, des fleuves, tout cela est fort intéressant pour un joli homme !
TERVILLE
Mais que voulez-vous donc ?
SAINT-ALBIN
Je veux tout ce que je trouvais à Paris, et tout ce qui manque ici. Des bals, des comédies, des opéras, des soupers fins, des anecdotes scandaleuses, des propos malins, des belles point sévères, des maris point jaloux, enfin tout ce qui peut faire le bonheur d'un galant homme.
TERVILLE
Allons, il faudra que les Sauvages élèvent une salle de bal à Mikillimakinac, qu'ils prennent les manières françaises, que leurs femmes prennent le ton des coquettes de Paris ! Parbleu, Chevalier, chargez-vous de les réformer.
SAINT-ALBIN
Corriger des femmes qui fument du tabac, qui n'ont point de vapeurs, et qui courent comme des cerfs ? Non, ma foi, je ne prétends point civiliser des bêtes si farouches... Savez-vous l'aventure qui m'arriva hier au soir ?
TERVILLE
Quelque bonne fortune ?
SAINT-ALBIN
Non, morbleu. C'était sur la brune ; je me promenais sur le rivage, vers ces sapins ; j'aperçois une Iroquoise... Oh ! Charmante... de grands yeux noirs, un teint d'une blancheur éblouissante, une taille svelte, l'air fier...
TERVILLE
Et vous voilà épris pour une roturière, mon gentilhomme ?
SAINT-ALBIN
Je l'avoue à ma honte, je voulus déroger. Je lui dis que je la trouvais charmante. Elle me regarda en ouvrant de grands yeux, beaux, étincelants, mais qui n'exprimaient qu'un étonnement stupide. Je pris sa main ; elle voulut la retirer...
TERVILLE
Et vous prîtes ce geste pour une minauderie ?
SAINT-ALBIN
Oui, j'en conviens ; je baisai cette main plus blanche que la neige, en demandant à la belle si quelque étincelle du feu qui me dévorait avait passé dans son coeur... Devinez quelle fut sa réponse ?... Un gros coup de poing dont elle m'étendit sur le sable, presque sans connaissance. Avouez que ces femmes-là sont d'une maussaderie, d'une grossièreté !
TERVILLE
La réponse ne me paraît pas équivoque. Cependant, qui sait si ce n'est pas la manière dont ces femmes-là déclarent leur amour ? Chaque peuple a ses usages.
SAINT-ALBIN
Chevalier, vos plaisanteries ne m'amusent point du tout.
TERVILLE
Je ne plaisante point. Avec un peu de philosophie, vous auriez fait alors des réflexions profondes sur la différence des moeurs des Iroquoises et des moeurs des Françaises.
SAINT-ALBIN
Une autre fois je voulus conter fleurette à une jeune Huronne. Elle m'interrompit, en me disant qu'elle écouterait le récit de mes peines si je pouvais, avant le coucher du soleil, arriver à son habitation, qui est à trente lieues d'ici, et faire la route à pied comme elle. Vous m'avouerez que ces femmes-là extravaguent ?
TERVILLE
Nos Françaises sont plus raisonnables. Elles n'exigent pas de si longues courses pour un rendez-vous.
SAINT-ALBIN
Je ne suis pas si absurde que vous le pensez. Je n'exige pas que ces nations grossières changent de moeurs. Mais je voudrais que nos colons fussent ici ce qu'ils sont à Paris. Les maris ne songent qu'à leur commerce, les femmes ne s'occupent que de leur ménage.
TERVILLE
Et de quoi voulez-vous donc qu'on s'occupe ?
SAINT-ALBIN
Du soin d'amuser un joli homme qui périt d'ennui sur ce rivage.
TERVILLE
En vérité, c'était bien la peine d'envoyer une colonie au Canada pour amuser Monsieur de Saint-Albin.
SAINT-ALBIN
Et ce n'était pas la peine de m'envoyer ici, moi, pour amuser une colonie qui ne fait que s'ennuyer.
TERVILLE
Vous en voulez bien au ministre de vous avoir fait partir pour le Canada ?
SAINT-ALBIN
Oui, je lui en veux. J'aime le Roi, je le sers d'affection ; ma vie, mon sang, ma fortune, tout est à lui. Mais je ne crois pas qu'on soit obligé de s'ennuyer pour son service.
TERVILLE
En effet, un Français craint moins la mort que l'ennui.
SAINT-ALBIN
Mais voyez combien je suis malheureux, et combien d'échecs j'ai essuyés depuis que nous sommes partis de La Rochelle. Nous étions dans cette prison flottante ; j'étais sur le pont ; ne sachant que faire, je contemplais les portraits des six plus jolies femmes de Paris, que j'ai aimées éperdument.
TERVILLE
Et toutes à la fois ?
SAINT-ALBIN
Je relisais leurs lettres ; une maudite vague passe par-dessus le vaisseau, emporte mes billets, mes portraits, et sans un matelot, qui me retint, elle m'aurait emporté moi-même.
TERVILLE
Je conviens qu'il était triste de perdre une si galante cargaison ; mais c'est le sort de la mer.
SAINT-ALBIN
Pour me désennuyer, j'écris l'histoire de ma vie. C'était un roman, qui en renfermait vingt. Des déclarations, des intrigues, des obstacles, des faveurs, des bouderies, et des infidélités ; Dieu en sait le nombre ! Ne voilà-t-il pas qu'un maudit soldat, qui ne trouve point de bourre pour un canon, met mon roman tout entier dans cette gueule infernale, et mes amours s'en vont en fumée !
TERVILLE
Voilà des aventures tragiques. Mais, Chevalier, vos malheurs et les miens vont finir ; le Capitaine Dumont vient d'aborder au port.
SAINT-ALBIN
Eh bien, que m'importe le Capitaine Dumont ?
TERVILLE
Oh, l'excellente tête ! Comment, vous avez déjà oublié ?
SAINT-ALBIN
Je voudrais oublier jusqu'à mon existence.
TERVILLE
Quoi ! Il faut vous rappeler que votre famille et la mienne veulent que nous leur laissions des héritiers ; que pour nous marier en France, elles ont sollicité, pour nous deux, un congé de six mois, qu'elles ont essuyé un refus ; qu'alors elles nous ont annoncé qu'elles nous envoyaient, sous la conduite du Capitaine Dumont, deux veuves charmantes ; que ce capitaine représente les parents de ces deux personnes. Vous êtes presque marié, et vous ne vous en souvenez pas ?
SAINT-ALBIN
Vraiment, je m'en souviens que trop. Me marier ! Il ne manquait que ce malheur-là. Me marier !
TERVILLE
Oui, mon ami, et dès demain peut-être. Ce grand vaisseau que nous avons vu entrer dans le port, c'est Le Capricorne, c'est celui qui apporte nos femmes.
SAINT-ALBIN
Son nom est d'un heureux augure pour le front de leurs maris !
TERVILLE
Quoi ! Vous tremblez déjà ? Rassurez-vous, Chevalier, rassurez-vous. Les coquettes ont peu de ressources dans une colonie active et laborieuse, où les habitants ne briguent d'autres faveurs que celles de la fortune. Votre femme n'aimera que vous, ne s'occupera que de vous.
SAINT-ALBIN
Eh ! Morbleu, c'est ce que je crains. Y a-t-il rien au monde de plus gênant qu'une femme fidèle et amoureuse de son mari ?
TERVILLE
Si, pour votre bonheur, il faut que quelqu'un lui conte fleurette, et qu'elle l'écoute, il se trouvera dans le régiment quelque bon camarade qui nous rendra ce service.
SAINT-ALBIN
Vraiment je le crois ; lorsque je délibérais sur cette proposition de me marier, ce ne fut qu'un cri dans tout le régiment. « Marie-toi, Chevalier, marie-toi » ; et lorsqu'enfin j'y fus résolu, tous vinrent m'embrasser avec une tendresse, un empressement !
TERVILLE
Depuis que j'ai annoncé que ma future est en mer, je suis chaque jour fatigué de questions. Quand arrivera-t-elle ? Quel âge a-t-elle ? Est-elle brune ? Est-elle blonde ? Enfin, le Major est si inquiet de ma prétendue, que l'autre jour il se jeta dans une chaloupe pour aller au-devant d'elle à la découverte, et manqua de se noyer.
SAINT-ALBIN
Plût à Dieu qu'il le fût : on dit que c'est lui qui a déterminé le ministre à envoyer ici le régiment. Ah ! Si le Roi savait combien je m'ennuie à Québec, chaque année que j'y passerai me serait comptée pour quatre années de service.
SCÈNE III. Le Capitaine Dumont, le Chevalier de Terville, le Chevalier de Saint-Albin, Pilotin.
SAINT-ALBIN
Ah ! Vous voilà, Capitaine, soyez le bienvenu.
TERVILLE
Je suis charmé de vous revoir.
LE CAPITAINE
Quoi ! C'est avec cette froideur que vous me recevez ! On croirait, à vous voir, que ce sont vos femmes que je vous amène ; mais vous n'êtes pas mariés encore.
TERVILLE
Ont-elles fait une heureuse traversée ?
LE CAPITAINE
Elles ont soutenu la mer comme des matelots : elles sont à leur toilette ; elles vont bientôt descendre à terre. Allez vous habiller, et venez les saluer. Vous serez enchantés du double choix qu'on a fait pour vous.
SCÈNE IV. Le Capitaine Dumont, Pilotin.
PILOTIN
Voilà des amants qui ne sont guère empressés ; il y a cependant disette de femmes dans ce pays-ci, car chacun n'a que la sienne, et j'appelle cela disette.
LE CAPITAINE
Parbleu, il faut que je m'amuse un peu aux dépens de ces deux officiers.
PILOTIN
Quoi ! Est-ce que vous voulez, même avant leur mariage ?
LE CAPITAINE
Mon badinage n'est pas si sérieux : ces femmes sont pour moi un dépôt sacré ; on m'a constitué leur guide, leur tuteur.
PILOTIN
Plus d'une pupille a charmé les yeux de son tuteur.
LE CAPITAINE
Écoute : j'ai étudié pendant la traversée les caractères différents de nos deux passagères.
PILOTIN
Il n'est pas besoin de les étudier pour les connaître.
LE CAPITAINE
Victoire est une femme sensible et sage, pensant beaucoup, parlant peu, et toujours à propos ; qui prend soin de sa parure, moins par coquetterie que par décence ; vraiment philosophe, et craignant de le paraître ; elle a de l'esprit sans prétention, des grâces sans apprêt.
PILOTIN
Tout cela est charmant. Mais votre Victoire m'ennuie avec sa morale ; j'aime cent fois mieux cette Julie, qui rit sans cesse sans savoir pourquoi, qui parle sans savoir ce qu'elle dit, qui toujours danse ou chante, extravagante dans ses questions, extravagante dans ses jugements, et toujours adorable.
LE CAPITAINE
Elle a donc fait ta conquête ?
PILOTIN
Oui, cette folle-là m'a rendu fou, et je voudrais qu'à chaque traversée vous ameniez dans votre Vaisseau cinq ou six passagères comme elle.
LE CAPITAINE
Ce serait un vaisseau très bien gouverné ; surtout si elles voulaient, comme Julie, entrer au conseil ; elle trouvait fort mauvais qu'on lui en fermât la porte. « Elle voulait, disait-elle, savoir comment des marins pouvaient raisonner, lorsque leur conseil n'était pas présidé par une femme ». Cette folle est destinée à cet étourdi de Saint-Albin, et quant à Victoire, le philosophe Terville est son partage.
PILOTIN
On ne pouvait mieux les assortir.
LE CAPITAINE
Je veux un moment brouiller les cartes ; persuader à Terville que Julie est son lot, et à Saint-Albin qu'il est destiné à Victoire.
PILOTIN
Mais s'ils allaient prendre la chose au sérieux ?
LE CAPITAINE
Je ne le crains pas ; au reste, je ne les laisserai pas s'engager fort loin, et je saurai les désabuser, lorsqu'il en sera temps.
PILOTIN
Ma foi, voilà Julie qui accourt.
SCÈNE V. Le Capitaine, Julie, Pilotin.
JULIE
Eh bien, Capitaine, que dites-vous de ma coiffure ? N'est-elle pas élégante ? Le désordre de mes cheveux causé par le roulis n'est-il pas bien réparé ?
LE CAPITAINE
À merveille.
JULIE
Avouez que ma Finette est une fille impayable, une coiffeuse comme il n'y en a point à Paris !
PILOTIN
Oh ! C'est une fille essentielle que Finette, et je suis surpris que vous n'ayez pas voulu aussi la faire présidente du conseil.
JULIE
En vérité, je me fais un scrupule de venir dans le Canada enfouir les talents de ma Finette : elle me coiffera divinement ; et pour qui ? Pour des marchands, pour des Sauvages, ou pour un mari : c'est bien la peine.
LE CAPITAINE
Madame, on a des yeux et un coeur ans ce pays-ci comme partout ailleurs ; et dans les contrées, même les plus barbares, la beauté ne perd rien de ses droits.
JULIE, tirant un miroir de poche
Finette s'est surpassée aujourd'hui. Elle a craint sans doute que je ne manque la conquête de mon futur époux. Elle m'a coiffée avec un goût, un art !... J'avais été cependant bien dérangée par la dernière tempête. Un coup de mer jeta mon chocolat sur ma robe ; ma toilette fut renversée. J'avais beau dire à vos matelots de faire finir tout cela, que cela m'impatientait, ils ne daignaient seulement pas me répondre. Oh ! Ce sont de maussades gens que vos matelots. Capitaine, si nous voyageons encore ensemble, plus de tempête, entendez-vous, plus de tempête ; cela ne me plaît pas.
LE CAPITAINE
Madame, ce n'était point une tempête, ce n'était qu'un vent gaillard.
JULIE
Un vent gaillard ! Mais vraiment, ce nom est joli. Un vent gaillard ! Son nom me réconcilie avec lui. Si nous voyageons encore de compagnie, donnez-moi du vent gaillard tant qu'il vous plaira.
LE CAPITAINE
Madame, Vénus est née du sein des flots ; il est bien juste qu'elle leur commande : les éléments sont à vos ordres. Vous dites donc du vent gaillard, et point de tempête ? Je vais écrire cela sur mes tablettes, afin de vous servir selon vos désirs.
JULIE
Mais, où est mon prétendu ? Je sens déjà mon coeur qui s'envole vers lui. Est-il bien étourdi, bien fou ?
LE CAPITAINE
Tout au contraire, Madame, c'est un philosophe.
JULIE
Un philosophe ! Ah ! Fi donc : c'était bien la peine de faire quinze cents lieues pour venir épouser un philosophe !... Un philosophe !... Ah ! Capitaine, ma parole n'est point donnée, je suis libre ; je veux me rembarquer ! Allons, vite, mettez à la voile : du vent gaillard, et surtout point de tempête.
LE CAPITAINE
Il n'est plus temps de reculer, vos parents ont promis.
JULIE
Mais dites-moi donc ce que vous voulez que je fasse d'un philosophe ? Un philosophe, à moi ! J'aimerais mieux épouser un Huron, un Iroquois, un Singe comme votre Pilotin.
LE CAPITAINE
Quand vous le connaîtrez, il vous plaira plus que vous ne croyez. C'est un homme qui pense...
JULIE
Et pourquoi un militaire s'avise-t-il de penser ? C'est bien là son affaire.
LE CAPITAINE
Un homme à grands sentiments...
JULIE
À grands sentiments ? Ah ! Vous allez me donner des vapeurs.
LE CAPITAINE
Contraignez-vous un peu, le voici.
SCÈNE VI. Le Capitaine, Julie, le Chevalier de Terville.
LE CAPITAINE, au Chevalier
Eh bien, vous ai-je trompé, lorsque je vous ai dit que vous seriez enchanté du choix que votre famille a fait pour vous ?
TERVILLE
On a passé les espérances qu'on m'avait données. Je n'aurais osé aspirer à posséder tant de charmes ; et ce n'est qu'à force de soins et de bons procédés que je puis mériter un bonheur aussi rare.
JULIE, au Capitaine
Jusqu'à présent votre philosophe n'est pas si maussade que je le pensais.
TERVILLE, bas au Capitaine
Elle a cependant un certain air éventé qui ne me plaît guère.
JULIE
Votre abord, monsieur, ne dément pas le portrait que votre famille m'a fait de vous. Mais le Capitaine vous avait calomnié. Il prétendait que vous étiez un philosophe.
TERVILLE
Le Capitaine m'honorait d'un titre auquel j'aspire, mais dont je ne serai peut-être jamais digne.
JULIE
Ainsi, c'est un mérite à vos yeux d'être philosophe ! Et vous croyez que c'est pour épouser un philosophe qu'une jolie femme a traversé les mers ; et dans quel vaisseau encore ! Le vaisseau le plus incommode ! Pas un boudoir ! Pas un cabinet de toilette ! Pas un jour favorable à la beauté !
LE CAPITAINE
Madame, dans un vaisseau on ne peut avoir que le nécessaire.
JULIE
Et, c'est aussi le nécessaire que je demande. Oh ! Si je connaissais le constructeur qui a bâti votre vaisseau, je l'étranglerais de mes deux mains.
TERVILLE, à part
Quelle tête, bon Dieu !
JULIE
J'ai conçu un nouveau plan de construction. Tout mon vaisseau sera distribué en boudoirs, en cabinets de toilette, en salles de danse, et tous mes matelots seront en habit de bal.
TERVILLE, à part
On m'avait mandé qu'on m'envoyait une femme raisonnable, et c'est une folle qu'on m'envoie !
JULIE
Je vois bien que mes manières ne vous plaisent pas. Vous avez des préjugés, mais je saurai vous en corriger. J'ai les plus beaux projets de réforme ! Je veux changer toute la face de ce pays-ci.
TERVILLE, bas au Capitaine
C'était à Saint-Albin qu'il fallait destiner cette femme-là ! Ils étaient faits l'un pour l'autre.
JULIE
Je prétends que le Huron le plus grossier soit avant deux ans aussi élégant, aussi étourdi, aussi fou que le plus aimable petit-maître de Paris.
TERVILLE, bas au Capitaine
Elle n'a qu'à leur donner Saint-Albin pour modèle.
JULIE
Je veux que la plus sotte Iroquoise prenne en trois mois le ton de nos marquises, et qu'elle ait des vapeurs.
TERVILLE, à part
Quoi ! Il faudra que je passe ma vie avec cette folle ?
JULIE
Je vais faire venir de Paris dix marchandes de modes, vingt coiffeuses, vingt tailleurs suivant la cour, et des danseurs de l'Opéra, pour apprendre à danser à ces Sauvages, que j'ai vu sauter de si mauvaise grâce sur le rivage... Enfin, que voulez-vous que je fasse dans ce désert ? Il faut bien s'occuper. Je veux introduire les moeurs françaises chez les Sauvages.
TERVILLE
Pensez-vous qu'ils gagneraient au change ?
JULIE
Sans doute.
TERVILLE
Ah ! Madame, ne les jugez ni par leurs vêtements, ni par leurs manières. Si vous saviez quelle énergie donne à leur caractère cette liberté, cette indépendance ! ...
JULIE
Leur liberté ! Leur indépendance ! Et ne doivent-ils pas dépendre des femmes ? Ne sont-ils pas soumis à la commune loi qui soumet votre sexe aux volontés du nôtre ?... Mais quel est ce jeune officier ? Il m'a l'air bien étourdi, bien éventé. Eh bien, voilà comme il faut être. Monsieur, formez-vous à l'école de ce jeune homme.
SCÈNE VII. Le Capitaine, le Chevalier de Terville, le Chevalier de Saint-Albin, Julie.
SAINT-ALBIN
Chevalier, est-ce là l'épouse que l'on vous destine ?
TERVILLE
Oui, c'est elle-même.
SAINT-ALBIN
L'heureux mortel que vous êtes ! Quels yeux ! Quel sourire ! Quelle taille ! Quelle légèreté ! Quelle vivacité ! Ma foi, avant que j'aie vu la mienne, si vous voulez, nous troquerons.
TERVILLE, bas à Saint-Albin
De bon coeur, si cela était possible.
JULIE
Ce troc est plaisant : mais qui vous a dit que je voudrais de vous ?
SAINT-ALBIN
Qui me l'a dit ? Vos yeux... et puis... on sent ce que l'on vaut.
JULIE
C'est un homme charmant. Mon philosophe, je vous le répète, faites votre mentor de ce jeune homme.
SCÈNE VIII. Le Capitaine, le Chevalier de Saint-Albin, le Chevalier de Terville, Victoire, Julie.
JULIE, à Victoire
Approchez, madame, approchez ; voici votre futur époux qui voulait déjà me conter fleurette, même en présence du mien. C'est un homme charmant, qui vous fera par jour vingt infidélités, et qui n'aura point le ridicule d'être jaloux.
VICTOIRE
Si tel était mon malheur, si mon époux devait être infidèle, j'en gémirais en secret ; mais je ne l'importunerais point par ces plaintes bruyantes, qui ne font que l'éloigner davantage. C'est par la douceur que je tâcherais de le ramener ; et je crois qu'il n'est point d'honnête homme dont le coeur soit à l'épreuve des bons procédés.
SAINT-ALBIN, à part
Ah ! Bon Dieu ! C'est une prude que je vais épouser !
LE CAPITAINE
Fort bien : vous prenez déjà tous quatre le ton boudeur ; on ne se trompait point. Vous avez pour le mariage les dispositions les plus décidées. Mais, croyez-moi, attendez pour vous quereller que la noce soit faite. Je vous prépare sur mon vaisseau un souper suivi d'une fête ; je vais y donner ordre, et je reviens.
JULIE, au Capitaine
Surtout, Capitaine, des salves d'artillerie, un feu d'enfer ; j'aime le bruit du canon, il me réjouit.
SCÈNE IX. Le Chevalier de Saint-Albin, le Chevalier de Terville, Julie, Victoire.
JULIE, à Terville
Nous allons donc être unis ?
TERVILLE
Ce bonheur m'est promis.
JULIE
Vous êtes triste, je suis gaie ; vous êtes philosophe, je suis un peu folle ; je cherche le plaisir, vous le fuyez : avouez qu'en nous destinant l'un à l'autre, on n'a pas trop consulté la sympathie.
TERVILLE
Il est vrai. Mais la diversité des caractères, lorsqu'ils ne sont pas trop heurtés, peut faire le bonheur de la vie. Je puis perdre un peu de ma misanthropie, vous, un peu de votre légèreté ; et en nous corrigeant ainsi l'un l'autre...
JULIE
Me corriger, moi ! Vous plaisantez : je ne crois point avoir de défauts ; et je vous prouverai même à vous, monsieur le philosophe, que ma folie est sagesse.
SAINT-ALBIN, à Victoire
Vous exigerez peut-être de moi ce que madame exige de mon ami ?
VICTOIRE
Exiger n'est pas le moyen d'obtenir. Toute femme qui commande est sûre d'être mal obéie. L'homme résiste à l'autorité, mais il cède à la prière.
SAINT-ALBIN
Sa morale est assez raisonnable, mais c'est de la morale.
À Julie.
Vous riez ?
JULIE
Je ris de votre embarras.
SAINT-ALBIN, s'approchant de Julie
Je serais moins embarrassé près de vous.
TERVILLE, s'approchant de Victoire
La sympathie les rapproche.
VICTOIRE
Il vous donne bien peu d'inquiétude ?
TERVILLE
Il m'en donnerait davantage, si j'étais votre époux, et qu'il se prît de belle passion pour vous.
VICTOIRE, bas à Terville
Vous êtes sage et incapable d'abuser d'un aveu. Je vous avoue que votre inquiétude ne serait pas fondée.
JULIE, à Saint-Albin
Eh mais, je crois qu'il en conte à votre future épouse ?
SAINT-ALBIN
Je le crois comme vous : ma foi, cela est plaisant.
JULIE
Et vous le souffrez tranquillement ? En vérité, vous êtes un homme impayable.
SAINT-ALBIN
Je ne crains pas qu'il réussisse, il est si gauche !...
VICTOIRE, à Terville
Mais il me semble qu'ils se font des confidences ; prenez-y garde.
TERVILLE
Bon ! C'est un jeune fou qui n'est pas dangereux, même pour une folle.
SAINT-ALBIN
À quoi songeaient nos parents, lorsqu'ils ont fait ce choix doublement ridicule ? J'étais né pour vous, et mon ami pour cette prude.
JULIE
Je commence à le croire.
SAINT-ALBIN
Mais l'Amour réparera la méprise de l'Hymen.
JULIE
Oh ! Ne le croyez pas. Je pousserai la folie jusqu'à être fidèle à mon mari. Plus cette extravagance est rare, plus elle est digne de moi.
TERVILLE, à Victoire
La conformité de nos caractères, de nos goûts, de nos principes, tout semblait nous destiner l'un à l'autre. Par quelle méprise fatale se peut-il ?... Dieux ! Que j'aurais été heureux !
Il lui baise la main.
SAINT-ALBIN, à Terville
Tout beau, monsieur le philosophe, tout beau.
Il baise la main de Julie.
TERVILLE
Mais, vous-même, soyez moins entreprenant, Monsieur de Saint-Albin.
JULIE
Quoi ! Vous êtes Saint-Albin ?
SAINT-ALBIN
Oui, madame.
JULIE
Eh mais, c'est à vous que je suis destinée.
SAINT-ALBIN
Quoi ! Vous n'êtes pas Victoire ?
JULIE
Non, je suis Julie.
VICTOIRE, à Terville
Vous êtes donc Terville.
TERVILLE
Oui, madame.
VICTOIRE
Mon coeur me l'avait dit.
SAINT-ALBIN
Il faut que ce Capitaine se soit joué de nous !
SCÈNE X. Le Capitaine, le Chevalier de Terville, le Chevalier de Saint-Albin, Julie, Victoire.
LE CAPITAINE
Bien, très bien, à merveille ; chacun de vous conte fleurette à la femme de son ami. Parbleu, on vous croirait mariés depuis six mois au moins.
JULIE
Capitaine, vous avez voulu nous tromper ; vous me le paierez. Si jamais nous voyageons ensemble, je ne me mêle plus du gouvernement du vaisseau.
LE CAPITAINE
En ce cas, il courra de grands risques... Mais comment avez-vous pu découvrir ? ...
TERVILLE
Tout est éclairci.
SAINT-ALBIN
Vous avez voulu nous tromper ; mais la sympathie nous a fait reconnaître notre erreur.
LE CAPITAINE
Allons, venez sur mon vaisseau ; le souper est prêt, et l'on vous attend pour commencer la fête.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0