Comédie en vers
La Comédie des Académiciens
Personnages
- LE CHANCELIER, protecteur de l'Académie française
- SERISAY, Directeur de l'Académie
- DESMARETS, Chancellier de l'Académie
- GODEAU, Évêque de Grasse et de Vence
- GOMBAUD
- GOMBERVILLE
- CHAPELAIN
- SAINT-AMANT
- HABERT
- COLOMBY
- FARET
- BAUDOIN
- BOISROBERT
- L'ESTOILE
- SILHON
- PORCHERES d'ARBAUD
- COLLETET
- MADEMOISELLE de GOURNAI
ACTE I
SCÈNE I. Saint-Amant, Faret.
SAINT-AMANT
Faret, qui ne rirait de notre Académie ? A-t-on vu de nos jours une telle infamie ? Passer huit à dix ans à reformer six mots ! Pardieu, mon cher Faret, nous sommes de grands sots !FARET
Tant sots qu'il vous plaira : mais les premiers de France Sont les admirateurs de notre suffisance. Quoi ! Trouvez-vous mauvais que de pauvres auteurs Devant les ignorants s'érigent en docteurs ? S'ils peuvent se donner du crédit, de l'estime, L'erreur des abusés n'est pas pour eux un crime. Après tout, où trouver de ces rares savants, Dont le nom immortel percera tous les ans ? Si pour l'Académie il faut tant de science, Vous et moi pourrions bien ailleurs prendre séance.Faret, Nicolas [1596-1646] : poète médiocre, né en 1596 à Bourg en Bresse, mort en 1646 était secrétaire du Comte d'Harcourt. Il fut un des premiers membres de l'Académie française et fut lié avec Vaugelas, Saint-Amand, etc. [B] Assidu du cabaret selon Boileau.
SAINT-AMANT
Oui, mais je n'aime que monsieur de Godeau, Excepté ce qu'il fait, ne trouve rien de beau ; Qu'un fat de chapelain aille en chaque ruelle, D'un ridicule ton réciter sa PUCELLE ; Ou, que dur et contraint en ses vers amoureux, Il fasse un sot portrait de l'objet des ses voeux ; Que son esprit stérile et sa veine forcée Produisent de grands mots qui n'ont sens ni pensée. Je voudrais que Gombaud, L'Estoile et Colletet, En prose comme en vers eussent un peu mieux fait ; Que des "Amis rivaux" BoisRobert ayant honte, Revint à son talent de faire bien un conte. Enfin..."Les Rivaux amis" est une tragi-comédie de Boisrobert, éditée en 1639 par Augustin Courbé.
FARET
Vous avez tort de mépriser Godeau ; Il a l'esprit fertile, et le tour assez beau : Tout le défaut qu'il a, soit en vers, soit en prose, C'est qu'en trop de façons il dit la même chose. L'Estoile fait des vers avec le Cardinal : Colletet est bon homme, et n'écrit pas trop mal ; Bois-Robert est plaisant autant qu'on saurait l'être ; Il s'est assez bien mis dans l'esprit de son maître ; À tous ses madrigaux il donne un joli tour, Et feraient des leçons aux Grecs de leur amour. Baudoin fait des vers au-dessous des images, Mais "Davila" traduit est un de ses ouvrages. Gombault, pour un châtré, ne manque pas de feu... J'entends quelqu'un qui monte ; arrêtons nous un peu : Je commence à le voir ; c'est l'Évêque de Grasse.SCÈNE II. Godeau, Colletet.
GODEAU
Et quoi ! Chers nourrissons des filles de Mémoire, Qui sur les temps futurs obtiendrez la victoire ; Beau mignons de Pallas, vrais favoris des Dieux ; Vous n'êtes pas encore arrivés en ces lieux ! Seriez-vous bien si tard assis encore à table ? Non, les plus grands festins n'ont pour vous rien d'aimable... Mais voici Colletet qui hâte un peu le pas ; Je l'ai toujours connu sobre dans ses repas. Bonjour, cher Colletet.COLLETET se jette à genoux
Grand Évêque de Grasse, Dites-moi, s'il vous plaît, comme il faut que je fasse. Ne dois-je pas baiser votre sacré talon ?GODEAU
Rien de saurait changer le commerce entre nous : Je suis évêque ailleurs, ici Godeau pour vous.GODEAU
Oh bien, seul avec vous ainsi que je me vois, Je vais prendre le temps de vous parler de moi. Avez-vous vu mes vers ?COLLETET
Vos vers ! Je les adore. Je les ai lus cent fois, et je les lis encore ; Tout en est excellent, tout est beau, tout est net, Exact et régulier, châtié tout-à-fait.GODEAU
Manquai-je en quelque endroit à garder la césure ? Y peut-on remarquer une seule hiature ? Suis-je par scrupuleux à choisir les mots ? Ne fais-je pas parler chacun fort à propos ? Le decorum latin, en français bienséance, N'est si bien observé nulle_part, que je pense. Colletet, je me loue, il le faut avouer ; Mais c'est fort justement que je me puis louer.Hiature : il s'agit certainement de Hiatus qui rime pour l'occasion avec césure.
COLLETET
Vous êtes de ceux-là qui peuvent dans la vie Mépriser tous les traits de la plus noire envie : Vous n'aviez pars besoin de votre dignité, Pour vous mettre à couvert de la malignité.GODEAU
On se flatte souvent : mais, si je ne m'abuse, S'attaquer à Godeau, c'est se prendre à la Muse : Et le plus envieux se verrait transporté, S'il lisait une fois mon "Benedicite" Ô l'excellent ouvrage !COLLETET
Ô la pièce admirable !GODEAU
Chef d'oeuvre précieux !COLLETET
Merveille incomparable.COLLETET
Qui n'en sera content, aura, ma foi, grand tort. Mais, sans parler de moi trop à son avantage, Suis-je pas, Monseigneur, assez grand personnage ?COLLETET
Moi, je prétends traiter tout le monde d'égal, En matière d'écrits : le bien est autre choses ; De richesse et de rang la fortune dispose. Que pourriez-vous encore reprendre dans mes vers ?COLLETET
J'ai tant loué le vôtre !GODEAU
Il le méritait bien.SCÈNE III. Serisay, Godeau, Colletet.
SERISAY, à Godeau
Qu'avez-vous, Monseigneur ? Je vous vois tout ému.COLLETET
"Colletet, mon ami, vous ne faites pas mal ; Vous parlez un peu mieux qu'un homme de boutique," Et mieux que vous, Godeau ; car, enfin, je m'explique Et notre Directeur le saura comme vous.SERISAY
Modérez, Colletet, modérez ce courroux. Offenser un prélat à qui l'on doit hommage, C'est d'un homme insensé faire le personnage.COLLETET
Je sais bien respecter Godeau comme prélat ; Mais Godeau comme auteur, je le trouve fort plat.COLLETET
Moi, je veux recevoir la satisfaction Du tort qu'a pu souffrir ma réputation. Ô, d'un humble prélat patience parfaite ! Il parle d'endurer l'injure qu'il a faite. Pardonner à des gens que l'on a maltraités, Ce sont du bon Godeau les générosités.GODEAU
Hé bien, cher Colletet, je ferai davantage ; Vous serez reconnu pour un grand personnage. Soyons, je vous conjure, amis de bonne foi, Et vous saurez écrire et parler mieux que moi.COLLETET
Ordonnez, Monseigneur, ce qu'il faut que je fasse ; J'ai plus failli que vous, et je demande grâce. Que partout on exalte et partout soit chanté De ce divin prélat le benedicite. Ô l'ouvrage excellent : Ô pièce admirable ! Chef d'oeuvre précieux ! Merveille incomparable ! Que partout on exalte, et partout soit chanté De ce divin prélat le BENEDICITE.GODEAU
Qu'en tous lieux on exalte, qu'en tous lieux on chante De notre Colletet "La Cane barbotante" ; Ces beaux vers que le temps ne saurait effacer, Et qu'un grand Cardinal voulut récompenser : C'est là que Colletet si vivement explique Du canard amoureux la Vénus aquatique, Qu'au sens de Richelieu le Roi ne pourrait pas De tout l'or du royaume en payer les appas.SCÈNE IV. Porchères d'Arbaud, Colomby.
PORCHÈRES
Illustre Colomby, vrai cousin de Malherbe, De ton mérite seul, glorieux et superbe ; Parmi tous les auteurs, en voit-on aujourd'hui Qui puissent approcher ou de vous, ou de lui ?COLOMBY
Malherbe ne vit plus, Bertaut n'est plus au monde ; D'ignorance et d'erreur toute le terre abonde.PORCHÈRES
Desportes a subi notre commun destin : Passerat a vécu ; j'ai vu mourir Rapin : Et c'étaient des auteurs dont l'illustre génie Aurait pu faire honneur à notre compagnie.PORCHÈRES
Et vous n'ignorez pas que j'eus dans la régence Des "Nocturnes plaisirs" le suprême intendance.COLOMBY
Je fais faire leçon aux gens de nos provinces Du peu de gain qu'on fait au service des Princes.ACTE II
SCÈNE I.
CHAPELAIN seul, composant des vers avec un soin ridicule et peu de génie
Tandis que je suis seul, il faut que je compose Quelqu'ouvrage excellent, soit en vers, soit en prose. La prose est trop facile, et son bas naturel N'a rien qui puisse rendre un auteur immortel ; Mais d'un sens figuré la noble allégorie Des sublimes esprits sera toujours chérie. Par son divin pouvoir, nos esprits triomphants Passent de siècle en siècle et bravent tous les ans. Je quitte donc la prose et la simple nature Pour composer des vers où règne la figure. (Il me faudra choisir la rime "flambeau") (Je voudrais bien aussi mettre en rime déesse.)SCÈNE II. Serisay, Chapelain, Silhon, Boisrobert.
CHAPELAIN
Depuis plus de huit ans nous attendons ce jour Où doit être réglé tout langage de Cour. Mais que les ignorants vont nous dire d'injures !BOISROBERT
Nous allons bientôt voir un de nos mécontents Résolu de se plaindre et de nous et du temps.CHAPELAIN
Nous réformons un nom propre au raisonnement, Il laissera sans « OR » tous discours politiques ; Et n'écrira jamais des affaires publiques. Silhon est violent, s'il parle contre nous...BOISROBERT
Faut-il un Chancellier pour calmer sa colère ? Godeau m'a répondu d'entreprendre l'affaire : Il doit attaquer « OR », qui Silhon aime tant, Aussi bien que « PARFOIS », « POUR CE QUE » et « D'AUTANT ».SILHON, entre
À dire vrai, Messieurs, c'est une chose étrange ; On a beau mériter honneur, gloire, louange, Affermir tant qu'on peut l'autorité des lois, Faire service à Dieu, travailler pour les rois, Prescrire le devoir et du peuple et des princes, Instruire un potentat à régler ses provinces, Il faut avoir l'affront de vous des esprits doux Gagner chez nos auteurs plus de crédits que nous.SILHON
Les siècles, Boisrobert, sont assez différents ; On blâmait autrefois les hommes ignorants ; La science aujourd'hui donne fort peu d'estime. En savoir plus que vous, n'est pas un petit crime.SERISAY
Eh ! Pour l'amour de moi, finissez la querelle : Soyons, soyons unis d'une amitié fidèle. Encore, Monsieur Silhon, de quoi vous plaignez-vous ?SCÈNE III. Mademoiselle de Gournai, Serisay, Boisrobert, Silhon.
MADEMOISELLE de GOURNAI
Je vous ai bien cherché, Monsieur le président.MADEMOISELLE de GOURNAI
J'aime à lui ressembler, même à perdre ses dents. Mais apprenez de lui que par toute la Grèce, C'était comme un devoir d'honorer la vieillesse. Et le vieil âge en vous sera peu respecté, Si vous en usez mal dans la virilité. Montagne s'employait à corriger le vice, Et bien connaître l'homme était son exercice : Il n'aurait pas "cuidé" pourvoir tirer grand "los" Du stérile "labeur" de réformer les mots.MADEMOISELLE de GOURNAI
Le "sens", à mon avis, vous eût rendu plus sage. Avec tous mes vieux mots, encore ma raison, Parmi les gens sensés se trouve de saison.BOISROBERT
Je l'avoue aisément ; et votre expérience, Nymphe des premiers ans, vaut mieux que la science.MADEMOISELLE de GOURNAI
On méprisait un fourbe au temps que je vous dis ; Boisrobert le plaisant eût été gueux "jadis" ; Et Montagne et Charron avaient l'âme trop forte Pour demeurer toujours en "recoin" d'une porte, "Aucuper" jour et nuit leur plus grand ennemis, Et les grands de la Cour être valets soumis.BOISROBERT
Ce sont là raisons que le démon vous dicte. Comment, vieille Gournai ; vous aimez la "vindicte" ? Qui vous fait "détracter" ? Qui vous met en "courroux" ?MADEMOISELLE de GOURNAI
Montagne haïssait les menteurs et les fous. Poursuivez, "savanteaux", à réformer la langue.MADEMOISELLE de GOURNAI
Ôtez "moult" et "jaçait", bien que mal à propos, Mais laissez, pour le mois "blandice, "angoisse", et "los".ACTE III
SCÈNE I. Monsieur le Chancellier, Godeau, Chapelain, Boisrobert, Serisay, Porchères, Desmarets.
MONSIEUR LE CHANCELLIER
C'est aujourd'hui, Messieurs, qu'on révèle la France Les mystères secrets de la vraie éloquence. Les Muses, qui du ciel ont descendu chez nous, Vous rendent par ma bouche un oracle si doux. C'est à tort, grands auteurs, que la Grèce se vante ; La Rome des Latins n'est plus la triomphante ; L'Italie aujourd'hui tombe dans le mépris, Et les Muses n'ont plus de séjour qu'à Paris.GODEAU
Qui croirait, Monseigneur, que ces enchanteresses, Que les neuf belles soeurs, nos divines maîtresses, Vinssent ici flatter nos esprits et nos sens, Si vous n'aviez aimé leurs charmes innocents ?CHAPELAIN
BOISROBERT
Ode : Terme de poésie française. Poème lyrique, mêlé de grands et de petits vers, composés d'un nombre égal de rimes plates, ou croisées, et qui se distingue par stances, ou strophes, dans laquelle la même mesure est observée. [F]
MONSIEUR LE CHANCELLIER
Que chacun se réduise au mérite d'auteur. J'estime le savant et je hais le flatteur. Mes louanges, Messieurs, ne sont pas nécessaires, Et vous avez ici de plus grandes affaires.PORCHÈRES
Quatre mots seulement, Messieurs ; puis m'en aller. Monsieur de Colomby m'a chargé de vous dire Que las de ses emplois enfin il se retire ; Et vous saurez aussi, qu'ennuyé de la Cour, Je vais chercher ailleurs un tranquille séjour.SERISAY
Vous nous voyez pensifs, mornes et taciturnes, De perdre l'intendant, de nos "Plaisirs nocturnes" ; Et vous ferez savoir, au muet orateur "Des affaires d'État", le fond de notre cour. Nous regrettons beaucoup un si grand personnage, Et ne suivrons pas moins notre important ouvrage.GODEAU
Ils sont au cabaret.DESMARETS
Ils sont au cabaret ! Messieurs, quelle impudence ! Vous voyez parmi nous un CHANCELIER DE FRANCE, Qui vient de son logis en ce méchant quartier, Sachant bien le respect que l'on doit à son métier ; Et ces vieux débauchés, au mépris de la gloire, Lorsque nous travaillons, font leur plaisir de boire !SCÈNE II. Saint-Amant, Faret, Chapelain, Gombaud, Serisay, Monsieur le Chancelier.
SAINT-AMANT
Pour tout emploi chez vous, Seigneurs Académiques, Nous serons vos buveurs et vos poètes bacchiques.Bacchique : Qui appartient à Bacchus. [F]
CHAPELAIN
Il ne vous reste plus qu'à parler de la guerre, Qui, dans les cabarets, se fait à coups de verre.SAINT-AMANT
FARET
SERISAY
Nous sommes satisfaits de vos stances bacchiques, Et vous êtes reçus Buveurs Académiques. Mais de peur de vieillir à réformer les mots, Nous allons travailler. Laissez-nous en repos ; La chose qui se traite est assez d'importance.FARET
Nous nous tairons.MONSIEUR LE CHANCELLIER
Sortez ; C'est le mieux, je pense.SCÈNE III. Monsieur le Chancelier, Serisay, Godeau, Desmarets, Silhon, Chapelain, Gombaud, Boisrobert, L'Estoile, Gomberville, Baudoin, etc.
SERISAY
Enfin, ils sont sortis. Sans tarder davantage, Réformons les défauts que l'on trouve dans le langage, Et d'un style trop vieux, faisons-en un nouveau. Vous, parlez le premier, docte et sage Godeau.GODEAU
C'est m'obliger beaucoup ; et cette déférence Serait dûe à quelqu'autre avec plus d'apparence.GODEAU
Je dirai donc, Messieurs, qu'il est très important. D'ôter de notre Langue OR, POURCE QUE, D'AUTANT ; C'est là mon sentiment. Vous me voyez attendre Que quelqu'Émulateur s'apprête à les défendre.DESMARETS
Silhon s'oppose enfin.GODEAU
Je dis premièrement, Que ces mots sont usés, qu'ils tombent de vieillesse ; Et d'ailleurs il s'y trouve une grande rudesse.SILHON
Inepte sentiment ! Absurde vision ! Ces mots mènent enfin à la conclusion : L'un sert à résumer, comme à la conséquence ; Les autres, à prouver des choses d'importance.LA TROUPE
"Nous en disons autant".SERISAY
C'est assez disputé. Messieurs, asseyez-vous : Que quelqu'un succède à l'Évêque de Grasse ; Parlez, vous, Chapelain, sans user de préface.CHAPELAIN
IL CONSTE, IL NOUS APPERT, sont termes de barreau, Que leur antiquité doit porter au tombeau.Appert : du verbe aparroir. Terme de Palais. Être constaté.
Conster : Terme de Jurisprudence. Être bien établi de façon certaine.
CHAPELAIN
Horace les fait naître, et puis les fait mourir ; Sans quelque métaphore, on ne peut discourir.Horace : poète romain du Ier siècle avec JC, auteur de Satires, épodes, odes et épîtres. Son épître au Pisons est aussi nommé Art poétique.
SILHON
Les mots peuvent mourir, mais jamais métaphore N'avait dressé TOMBEAU pour de tels mots encore.GOMBAUD
Je dis que la coutume assez souvent trop forte, Fait dire improprement que l'on "ferme la porte". L'usage tous les jours autorise des mots, Dont on se sert pourtant assez mal à propos. Pour avoir moins froid à la fin décembre, On va "pousser la porte", et l'on "ferme sa chambre".SERISAY
En matière d'État, vous savez que les rois N'ôtent pas tout d'un coup les anciennes lois ; De même dans les mots, ce n'est pas être sage, Que d'ôter pleinement ce qu'approuve l'usage.L'ESTOILE
Il est bon en fleurette. Cet et cent faux galants en leur fade entretien, De ce mot d'À RAVIR se servent assez bien : Et principalement dans les amours de ville, À RAVIR se rendra chaque jour plus utile.LA TROUPE
" Nous n'avons parmi nous que des auteurs de Cour, Et partant ennemis de ce dernier amour. Les dames de Quartier auront leur COTTERIE À qui nous laisserons le droit de bourgeoisie."GOMBERVILLE
Le Roi sera toujours ce que le Roi doit être, Et ce n'est pas un mot qui le rend notre maître.DESMARETS
Je vous connais Gombaud ; vous êtes hérétique, Et partisan secret de toute République.Gombault était de confession protestante.
GOMBAUD
Je suis fort bon sujet, et le serai toujours ; Prêt de mourir pour CAR, après un tel discours.DESMARETS
Du CAR viennent des lois : sans CAR, pour d'Ordonnance ; Et ce ne serait plus que désordre et licence.GOMBERVILLE, à Desmarets
L'effort de votre esprit en chose imaginaire, Vous rendra, Desmarets, un grand visionnaire. Le POÈTE, le VAILLANT, le RICHE, l'AMOUREUX, Feront de leur auteur un aussi grand fou qu'eux.Desmarets de Saint-Sorlin a écrit une comédie nomme "Les Visionnaires", représentée pour la première fois au public en 1637 à l'Hotel de Bourgogne.
MONSIEUR LE CHANCELLIER
Ni vous autres, Messieurs, droit de vous quereller ; Laissera CAR en paix ; il n'en faut plus parler.GOMBERVILLE
Et le POURQUOI, Messieurs ?BAUDOIN
Pour mes traductions c'est un mot nécessaire ; Et si l'on s'en sert mal, je n'y saurais que faire.L'ESTOILE
PARADIS est un mot ignoré du Parnasse, Et les "Cieux", dans nos vers, auront meilleure grâce.SERISAY
Que dira Colletet ?HABERT
Condamner NÉANMOINS ! D'où vient cette pensée ? Colletet, avez-vous la cervelle blessée ? NÉANMOINS ! Qui remplit et coule doucement ; Qui met dans le discours un certain ornement... Pour casser NONOBSTANT, c'est un méchant office, Que nous nous rendrions dans les cours de Justice.DESMARETS
Puisque CAR est sauvé laissons le reste en paix, Et faisons une loi qui demeure à jamais. « Les Auteurs assemblés pour régler le langage, Ont enfin décidé dans leur aréopage : Voici les mots soufferts, voici les mots cassés... » Monsieur de Serisay, c'est à vous : prononcez.SERISAY
Grâce à Dieu, Compagnons, la divine assemblée A si bien travaillé, que la langue est réglée. Nous avons retouché ces durs et rudes mots, Qui semblaient introduits par les barbares Goths ; Et s'il n'en reste aucun en faveur de l'usage, Il sera désormais un méchant personnage. OR, qui fit l'important, déchu de tous honneurs, Ne pourra plus servir qu'à de vieux raisonneurs. COMBIEN QUE, POUR CE QUE, sont un son incommode, Et D'AUTANT et PARFOIS ne sont plus à la mode. IL CONSTE, IL NOUS APPERT, sont termes de barreau ; Mais le plaideur français aime un air plus nouveau. IL APPERT était bon pour Cujas et Barthole ; IL CONSTE ira trouver la Parlement de Dôle, Où, malgré sa vieillesse, il se rendra commun ; Par les graves discours de l'Orateur Le Brun. Du pieux Chapelain la bonté paternelle Peut garder son tombeau pour sa propre PUCELLE. Aux stériles esprits, dans leur fade entretien, On permet À RAVIR, lequel n'exprime rien. JADIS est conservé par respect pour Malherbe. Dans l'Ode il a marché, JADIS, grave et superbe ; Et de là s'abaissant aux saveurs de Scarron, Il a pris l'air burlesque et le comique ton ; Mais il demeure exclu du discours ordinaire : Vieux JADIS, c'est pour tout ce que l'on peut faire. Il faudra modérer cet indiscret POURQUOI, Et révérer le CAR, pour l'intérêt du Roi. En toutes nations la coutume est bien forte ; On dire cependant que l'on POUSSE LA PORTE. Nous souffrons NÉANMOINS ; et craignons le Palais, Nous laissons NONOBSTANT en repos pour jamais. Qu'en milieu des cités, la vaine COTTERIE Au prodigue CADEAU soit toujours assortie : Et que dans le repos, ainsi que dans l'amour, Ils demeurent bourgeois éloignés de la Cour. Auteurs, mes Compagnons, qui réglez le langage, Avons-nous assez fait ? En faut-il davantage ?Cujas, Jacques [1520-1590] : célèbre jurisconsulte. Aucun n'a pénétré plus avant dans la connaissance et l'explication des lois romaines, et aucun n'a écrit la langue latine avec plus de pureté.
Barthole [1313-1356] : célèbre jurisconsulte, né en 1313 à Sasso-Ferrato en Ombrie [Italie], enseigna le droit à Pise et à Pérouse, et fut député par cette dernière ville auprès de l'empereur Charles IV, dont il concilia la bienveillance, et qui le nomma conseiller. [B]
Malherbe, François [1555-1628] : poète français, il chercha à épurer le langue française. Loué par Boileau dans son Art Poétique : "Enfin Malherbe vint ..."
Scarron, Paul [1610-1660] : écrivain né à Paris en 1610, mort en 1660, était fils d'un conseiller au parlement. Il fut destiné à l'église et même obtint un canonicat au Mans. [...] À la suite d'une mascarade, il contracta une infirmité qui le priva de l'usage des jambes et le réduisit à l'état de cul-de-jatte. En 1652, il épousa par pur sentiment de générosité, Melle d'Aubigné (depuis Mme de Maintenon), qui alors était orpheline et sans fortune. Scarron réussit dans le genre burlesque. Auteur de pamphlets, du « Roman comique », de trois comédies et de poésies diverses. Quoique perclus, contrefait et à être, comme il le disait lui-même, un raccourci des misères humaines, Scarron, avait l'humeur la plus joviale, et il garda sa gaîté jusqu'au moment de mourir.
620 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0