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Comédie en prose· Comédie en Trois Actes, avec un Prologue

La Colonie

Germain-François Poulain de Saint-Foix· imprimée en 1778· 4 actes· 2 personnages

Personnages

  • L'AUTEUR
  • LA CABALE
EXTRAIT DU MERCURE DE FRANCE,

Premier et second Volume du mois de Décembre 1749. LE 25Octobre, les Comédiens Français donnèrent la première représentation d'une Comédie en trois actes, avec un Prologue, intitulée la Colonie, et qui fut suivie de la première représentation du Rival supposé, autre Comédie en un Acte, du même Auteur. La Comédie du Rival supposé nous à paru à tous égards un de ses meilleurs Ouvrages ; et nous avons trouvé celle de la Colonie très ingénieusement imaginée, conduite avec beaucoup d'art, et remplie de bon comique. Quelques évènements que nous ayons examiné certains traits auxquels on a reproché d'être trop licencieux, nous n'y avons rien aperçu qui dût blesser les oreilles les plus délicates.

Le lendemain de la représentation, le Ministre de Paris et le Procureur-Général, informés du murmure qui s'était élevé dans le Parterre à plusieurs endroits de ma pièce, envoyèrent chercher le manuscrit des Comédiens, et le double qu'on avait déposé à la Police, suivant l'usage. Ils furent très étonnés de n'y pas trouver la moindre obscénité, et firent dire aux Comédiens de continuer les représentations. Cet ordre suffisait pour ma justification. Je retirai ma pièce ; j'avais été trop indignement accusé pour vouloir qu'on la redonnât ; je retirai aussi le Rival supposé quoiqu'il eût eu beaucoup de succès.

On a dit depuis que dans ma Comédie de la Colonie, le principal Acteur ( feu Poisson ) était ivre ; que sa mémoire s'était brouillée ; qu'il avait bredouillé, et plus chargé son jeu qu'à l'ordinaire, et qu'il lui était échappé quelques gestes et quelques termes indécents. Mais pourquoi ne jeta-t-on le blâme sur cet acteur, que lorsque la pièce parut imprimée, et que l'on fut l'ordre que le Ministre, le Procureur-Général et le Lieutenant de Police avaient envoyé aux Comédiens ?

Préface

À Paris, ce 28 ocotbre 1749.

Vous pouvez imprimer, Monsieur, la Comédie de la Colonie* ; à l'égard d'une Préface, je n'ai jamais pensé à en faire une. Si quelques gens ont dit que cet ouvrage était rempli de traits licencieux, leur imposture a été bientôt confondue. Le Ministre et les deux Magistrats qui le lendemain de la représentation voulurent voir le manuscrit des Comédiens, m'ont rendu justice, et même d'une façon marquée. Cette pièce est absolument dans le genre comique, genre périlleux, et dans lequel on ne travaille plus. L'action se passe entre un paysan et deux valets dans la bouche de qui un auteur du siècle passé aurait peut-être cru, sans craindre de scandaliser personne, pouvoir risquer certaines plaisanteries. Je n'ai eu garde de penser qu'on pouvait les hasarder aujourd'hui : jamais les oreilles ne sont si délicates que lorsque la dépravation du coeur et la corruption des moeurs sont parvenues à leur comble. Je sais qu'il y aura des gens intéressés à soutenir que j'aurai fait des changements dans cette Comédie ; je n'ai rien à persuader à ces gens-la ; je dirai à ceux que j'estime, à ceux que je respecte, qu'elle est imprimée telle qu'elle a été représentée, sans que j'y aie ajouté ou retranché un seul mot : ils me croiront. Je suis, Monsieur, votre très humble serviteur.

SAINT FOIX.

* Elle parut imprimée, avec cette Lettre, le 2 Novembre, huit jours après la représentation.

PROLOGUE

SCÈNE PREMIÈRE.

Ce Prologue dont j'ose dire que l'idée est neuve, fut très-applaudi.

L'AUTEUR, seul

J'avais fait un Prologue qui, je crois, aurait plu ; hier on envoie me dire qu'un accident inopiné empêche qu'on puisse le donner ; cela est cruel ! J'ai cherché vainement dans ma tête quelque autre idée ; je n'ai rien imaginé que de commun et de rebattu... Ah, le maudit métier !

SCÈNE II. L'AUTEUR, LA CABALE, vêtue bizarrement.

LA CABALE

Que fais-tu ici ?

L'AUTEUR

J'y souffre.

LA CABALE

Me connais-tu ?

L'AUTEUR

Non, mais si vous êtes le diable qui se présente sous une figure agréable pour m'aider à sortir d'embarras, soyez le bien arrivé.

LA CABALE

Qui es-tu ?

L'AUTEUR

Un homme qui vivrait assez content, assez tranquille, s'il n'avait pas la fureur de faire des comédies.

LA CABALE

Tu es auteur ; et la Cabale ne t'est pas connue ?

L'AUTEUR, lui faisant une profonde révérence

C'est une justice que vous voudrez bien me rendre ; d'ailleurs je suis votre très humble serviteur.

LA CABALE

Apparemment que tes comédies n'ont jamais été représentées ?

L'AUTEUR

Toutes l'ont été ; la plupart même ont paru réussir : deux entre autres ont eu les plus grands applaudissements.

LA CABALE

Et sans que je m'en fois mêlée ?

L'AUTEUR

Certainement.

LA CABALE

Tu es bien vain !

L'AUTEUR

Non, c'est sans vanité ; je crois que le succès de l'Oracle et des Grâces n'a été dû ni à vous ni à moi.

LA CABALE

À qui donc ?

L'AUTEUR

Aux deux actrices qui y ont joué.

LA CABALE

Tu me parais si singulier, que j'aurais presque envie d'être de tes amies.

L'AUTEUR, avec embarras

Tenez... Madame... En vérité... Cette amitié-là me serait inutile ; je ne l'emploierais pas pour moi, et certainement je n'ai pas l'âme assez basse pour l'employer contre les autres.

LA CABALE

Es-tu donc indifférent sur la réussite de tes ouvrages ?

L'AUTEUR

Moi, indifférent sur la réussite de mes ouvrages ! Non, parbleu, je ne le suis pas ; pourquoi en ferais-je ?

LA CABALE

Pourquoi donc refuser mon secours ?

L'AUTEUR

Parce qu'il n'éblouirait pas nombre de personnes que je vois ici, et qu'il y a de certains succès sans estime dont je ne ferais pas flatté.

LA CABALE

Écoute ; je ne te dissimulerai point que ce sont les deux comédies qui m'amènent.

L'AUTEUR

Eh Madame !...

LA CABALE

Et je vais commencer par te prouver qu'il faut que tu n'aies pas le sens commun. Réponds-moi ; ta Pièce en trois actes n'est-elle pas absolument dans le genre comique ?

L'AUTEUR

Oui.

LA CABALE

Est-il possible que tu n'aies pas réfléchi que le goût du Public n'ayant jamais été si délicat qu'il l'est à présent, rien par conséquent ne peut être aujourd'hui plus difficile que de le faire rire ?

L'AUTEUR

Mais je vois qu'il rit tous les jours assez aisément.

LA CABALE

Aux Pièces qui ont déjà été jouées, parce qu'il y vient uniquement pour s'amuser : aux nouvelles, il vient pour juger ; et cela fait une disposition d'esprit dont tu dois sentir toute la différence. Les gens mal intentionnés sont à l'affût de la moindre plaisanterie un peu hasardée ; ils dont souvent pis que d'empêcher d'entendre, en faisant entendre de travers ; et comme aux spectacles nous nous prêtons machinalement aux mouvements de ceux qui nous environnent, l'honnête homme qui d'abord aura tâché d'imposer silence, cède bientôt, n'écoute plus, le tumulte l'entraîne ; et telle pièce qui remise un an après fait plaisir, n'est pas achevée dans sa nouveauté.

L'AUTEUR

Ainsi vous concluez qu'il ne faut plus penser à risquer du comique ?

LA CABALE

Mais... Tu as dû remarquer qu'on n'en risque plus, et qu'on tâche de se frayer des routes nouvelles. Passons à ta petite pièce ; elle est dans un genre tout opposé ; c'est un Roi qui veut être aimé pour lui-même : tu m'avoueras que cela ne peut fournir qu'une faible intrigue, languissamment filée par des scènes de sentiments alambiqués, et qui, sans amuser le coeur, ne peuvent au plus que faire sourire de temps en temps l'esprit.

Petite pièce : Le Rival supposé.

L'AUTEUR, vivement

Voilà bien parler en cabale ! Je soutiens qu'il y a dans ma petite comédie deux caractères neufs au théâtre, et assez bien contrastés pour jeter de la variété sur le fond le plus simple et le plus uniforme.

Ceux de Dom Félix et de Florine.

LA CABALE, du même ton

Voilà bien répondre en auteur. Mais supposons (ce n'est qu'une supposition du moins) que tes deux Comédies soient passables, n'as-tu pas dû penser que plus on rirait à la première, et plus la seconde paraîtrait froide ?

L'AUTEUR

Madame, deux jeunes personnes entrent dans le monde ; la gaieté de l'aînée fera-t-elle tort à l'air un peu sérieux et retenu de la cadette ? Non, et si elles ont d'ailleurs de quoi plaire, l'une et l'autre aura ses partisans ; je vous assure même que malgré leur caractère opposé, on trouverait nombre de gens qui s'accommoderaient volontiers de toutes les deux.

LA CABALE, d'un ton ironique

Tu as raison ; on va commencer ; je t'ai dit mon petit sentiment ; adieu, je vais là-bas.

L'AUTEUR, courant après elle

Vous n'irez, parbleu, pas. Je tâcherai de vous en empêcher.

Au Parterre.

Messieurs, je vous crois trop bonne compagnie, pour la souffrir parmi vous.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. LE GOUVERNEUR, RUSTAUT.

LE GOUVERNEUR

Bonjour, mon cher Rustaut, bonjour.

RUSTAUT

Votre serviteur, Monsieur le Gouverneur.

LE GOUVERNEUR

As-tu quelqu'affaire qui t'amène à la ville ?

RUSTAUT

D'abord l'honneur de vous faire la révérence ; vous êtes mon protecteux, mon bienfaiteux.

LE GOUVERNEUR

Je dois l'être ; je n'oublierai jamais ce combat où, sans toi, j'aurais perdu la vie.

RUSTAUT

Morgué, vous vous ressouvenez toujours de ce petit service-là, comme si vous n'étiez pas un gros Seigneur. Je le disons à qui veut l'entendre ; vous avez l'âme toute aussi bonne, toute aussi reconnaissante qu'un simple particulier.

LE GOUVERNEUR

Commences-tu à être un peu content du terrain que je t'ai donné ?

RUSTAUT

J'en sommes contens, très contens ; je l'avons bien amélioré ; mais...

LE GOUVERNEUR

Quoi ?

RUSTAUT

On m'a chiffonné l'imagination ; ils disent que si vous veniez à mourir, on pourrait me chicaner sur la propriété, et qu'il faudrait donc que vous me baillissiez une patente.

LE GOUVERNEUR

Tu en auras une ; tu n'as qu'à en parler à mon secrétaire.

RUSTAUT

Morguenne, parlez-lui vous-même ; il a tant d'affaires ! Il me renverrait à ses Commis qui sont la plupart des impartinens.

LE GOUVERNEUR

Comment donc ?

RUSTAUT

Oui, Monsieur le Gouverneux, des impatrimens. Croiriez-vous qu'ils veulent avoir l'air de donner des audiences comme vous ; qu'ils prennent une physionomie sèche et morguante, et qu'à peine saluent-ils les plus honnêtes gens d'une inclination de tête ? On rit un temps de leur fatuité et de leur suffisance ; mais, à la longue, on s'ennuie d'être obligé de ramper devant de pareils visages.

LE GOUVERNEUR

Je suis charmé du portrait que tu m'en fais.

RUSTAUT

Il est, morgué, d'après nature.

LE GOUVERNEUR

J'y mettrai ordre, je t'en réponds.

RUSTAUT

Et vous ferez bien ; la haine qu'inspirent les façons mal léchées de ces petits ours-là, ne laisse pas de rejaillir un tantinet sur le Maître.

LE GOUVERNEUR

Je me charge de faire expédier moi-même ton affaire.

RUSTAUT

Que vous êtes un brave homme ! Oserais-je raisonner encore un moment avec vous sur une autre matière ? Vous allez faire bien des mariages ?

LE GOUVERNEUR

Oui.

RUSTAUT

Les divers arguments que chacun débite sur la façon dont vous vous y prenez, me causent dans la tête un embrouillamini. Daignez m'expliquer un peu les choses.

LE GOUVERNEUR

Volontiers.

RUSTAUT

Je vous écoute.

LE GOUVERNEUR

Sur la relation qui fut présentée à la Cour, il y a environ vingt ans, de la découverte d'une île, dans l'Amérique, dont le climat et le terroir étaient excellents, la situation très avantageuse, tu fais que le Ministre résolut d'y envoyer une Colonie, et de ne la composer que d'hommes et de femmes nouvellement mariés.

RUSTAUT

Je fais cela, et que vous voulûtes bien en être le conducteux.

LE GOUVERNEUR

Après avoir eu, pendant près de deux mois, un vent favorable, nous fûmes tout-à-coup accueillis d'une furieuse tempête.

RUSTAUT

Oh ! La plus furieuse qui fut jamais ; je vivrions cent ans, que je nous en souviendrions, tant j'eumes de peur.

LE GOUVERNEUR

Écartés de notre route, jetés dans des mers inconnues, nous n'échappâmes, pour ainsi dire à la mort qu'en faisant naufrage ; notre vaisseau se brifa sur cette côte ; heureusement elle est basse, tout le monde put s'y sauver, et personne ne périt.

RUSTAUT

Oh ! Personne, qu'une servante, un singe et un apprenti douanier.

LE GOUVERNEUR

Lorsque nous fûmes un peu remis de nos fatigues, nous avançâmes dans le pays ; il nous parut bon.

RUSTAUT

Morgue, peut-être n'aurions-nous pas été si bien au lieu de notre destination.

LE GOUVERNEUR

Malgré les Sauvages, nous nous y fortifiâmes ; et nous nous y sommes toujours maintenus depuis. Les enfants de l'un et de l'autre sexe qui y font nés, commencent à avoir seize à dix-sept ans ; il fallait songer à les marier : j'ai imaginé un projet par lequel, en contribuant à la satisfaction des riches et au soulagement de ceux qui n'ont pu encore le devenir, et en formant des alliances entre les uns et les autres, j'espère que je continuerai d'entretenir cette union et cette espèce d'égalité, si nécessaires dans un nouvel établissement. J'ai fait publier une première loi, par laquelle les filles font absolument exclues de toutes successions, et n'ont pas même un partage à prétendre dans les biens de leurs père et mère.

RUSTAUT

Ainsi les voilà toutes aussi pauvres les unes que les autres.

LE GOUVERNEUR

Ensuite j'ai ordonné que celles qui sont en âge d'être mariées, s'assembleraient a[u]jourd'hui dans les jardins du Château ; je les apprécierai suivant leur degré de beauté.

RUSTAUT

J'entends ; selon la gentillesse de la fille, celui qui voudra l'épouser, sera obligé de donner plus_ou_moins. Morgué, vous tirerez bien de l'argent de cette vente-là !

LE GOUVERNEUR

Cet argent ne me restera pas ; il sera distribue aux laides pour les aider à trouver des maris.

RUSTAUT

À merveilles ! Voilà à ma droite une rangée de filles ; d'abord des belles ; ensuite des jolies ; puis après, ce qu'on appelle simplement des agréables ; à ma gauche, autre rangée ; d'abord de bien vilaines ; ensuite de moins vilaines et après, celles qui par leur taille ou la blancheur de leur corsage, rachètent un peu la difformité de leur physionomie. La somme qui aura été donnée pour avoir le plus belle, deviendra la dot de la plus laide, et ainsi des unes et des autres en proportion de laideur et de biauté... N'est-ce pas cela ?

LE GOUVERNEUR

Oui.

RUSTAUT

Cela me paraît bien imaginé ; j'avons cependant une petite objection à vous faire.

LE GOUVERNEUR

Voyons.

RUSTAUT

J'avons souvent vu, en Europe, des gens riches être assez avaricieux, pour préférer de vraies guenuches qui avaient du bien, à de très-belles filles qui n'en avaient pas : croyez-vous qu'il n'en fera pas de même ici ?

LE GOUVERNEUR

J'y ai pourvu ; dès qu'on sera en âge de se marier, personne de la Colonie ne pourra s'en dispenser et les riches seront toujours obligés de choisir parmi les belles, ou du moins parmi les jolies : d'ailleurs puisque tu me cites les moeurs de l'Europe, n'est-ce pas uniquement par air, pour briller et pour paraître au-dessus du commun, qu'on s'y pique d'avoir de magnifiques habits et de superbes équipages ? Eh bien, on se piquera de même ici d'avoir une belle femme, dès que sa possession y deviendra une marque d'opulence : on peut compter sur le succès d'une loi, quand la fatuité des hommes est intéressée à s'y conformer. Mais j'aperçois le jeune Valère ; on m'a dit que la crainte de perdre sa maîtresse le met au désespoir : éloignons-nous, pour ne pas l'exposer à manquer au respect qu'il me doit.

RUSTAUT, en s'en allant

Morgué, quand j'y pense, la plaisante foire ! Et quels différents prix on va mettre à de la denrée, qui au fond ne fera cependant toujours que la même !

SCÈNE II. Valère, Frontin.

VALÈRE, entrant sur le Théâtre avec toutes les démonstrations d'un homme au désespoir

Eh laisse-moi, laisse-moi, te dis-je.

Voir la première réplique du Misanthrope de Molière.

FRONTIN

Mais, Monsieur.

VALÈRE

Mais, fut-il jamais un sort aussi cruel que le mien ! J'aime, je suis aimé ; rien ne semblait s'opposer à mon bonheur, lorsqu'il plaît à ce tyran d'imaginer une loi barbare. Ah ! Frontin, songe donc que ma chère Henriette est tout ce que la Nature a jamais formé de plus beau !

FRONTIN

Elle est fort jolie.

VALÈRE

Qu'elle fera par conséquent mise au plus haut prix...

FRONTIN

Je n'en doute pas...

VALÈRE

Que ma fortune est médiocre...

FRONTIN

Maheureusement...

VALÈRE

Et qu'ainsi voilà ma chère Maîtresse perdue pour moi !

FRONTIN

Il y a toute apparence.

VALÈRE

Non, Frontin, non, je ne la verrai point entre les bras d'un autre ; je me donnerais plutôt mille fois la mort.

FRONTIN

Il est sûr que le vrai moyen de ne point voir ce que l'on craint, c'est de se tuer. En vérité, Monsieur, seriez-vous capable de vous livrer à un pareil désespoir ?

VALÈRE

Ah ! La vie ne peut plus être qu'à charge, quand on est privé de ce qu'on aime !... Crispin ne revient point ?

FRONTIN

Il n'a pas encore tardé.

VALÈRE

Dans la cruelle agitation où je suis, que les moments sont longs !

FRONTIN

Mais, Monsieur, je fais une réflexion : Mademoiselle Henriette n'a qu'à dire qu'elle a fait voeu de garder le célibat, et vous épouser ensuite secrètement...

VALÈRE

Tu ne fais donc pas qu'un des articles de la loi porte, que toute fille qui refusera de se marier, devant être regardée, non seulement comme un objet inutile, mais même de mauvais exemple, sera chassée de la Colonie, et exposée dans les bois à la merci des sauvages ?

FRONTIN

Je ne savais pas cela. Que diable, par toutes les mesures qu'a prises le Gouverneur pour qu'ici tout le monde se marie, il paraît qu'il a furieusement à coeur la propagation de la Colonie !

VALÈRE, avec impatience

Je vais au-devant de Crispin.

FRONTIN

Vous n'irez pas loin ; le voici qui accourt.

SCÈNE III. Valère, Frontin, Crispin.

VALÈRE

Eh bien, Crispin ?

CRISPIN

Eh bien, Monsieur, j'ai trouvé Mademoiselle Henriette chez elle.

VALÈRE

Que faisait-elle ?

CRISPIN

Elle s'habillait.

Les deux répliques qui suivent la question et l'affirmation sont inversées.

VALÈRE

Elle s'habillait ?

CRISPIN

Sans doute. N'est-elle pas obligée d'aller chez le Gouverneur ? Pour y aller, ne faut-il pas qu'elle sorte ; et : pour sortir, parbleu, il faut bien qu'elle s'habille ?

VALÈRE

Ah, je t'entends ! Elle craint de ne pas assez briller dans ce funeste jour, qui sera le dernier de ma vie ! L'infidèle se paraît !

CRISPIN

Je ne m'en suis pas aperçu ; mais comptez, Monsieur, qu'une fille, fût-elle capable de ne vouloir pas plaire, aura toujours dans les doigts un certain mouvement naturel et machinal, qui prendra soin de sa parure sans qu'elle y pense : c'est presque comme une fleur dont les feuilles s'arrangent toutes seules.

VALÈRE

Était-elle triste ?

CRISPIN

Oh ! Très triste. Je lui ai dit que vous souhaitiez de lui parler encore une fois, et que vous l'attendiez ici ; elle ne tardera pas 4 s'y rendre,

VALÈRE

Hélas !

CRISPIN

En revenant, j'ai passé au château ; j'y ai vu beaucoup de monde assemblé autour du Gouverneur ; je me suis approché ; il disait que s'il se présentait plusieurs rivaux pour la même personne, ils ne pourraient point enchérir les uns sur les autres ; mais qu'elle serait la maîtresse de choisir entr'eux celui qui lui plairait le plus, pourvu qu'il payât la somme à laquelle elle aurait été appréciée par le tarif ; ensuite il a fait publier ce tarif. Oh, ma foi, il est criant ! Les filles y font d'une cherté !... Pour en avoir une tant soit peu passable, il ne faudra pas parler de moins que de mille piastres ; et devineriez-vous à combien est la plus belle ?

Criant.

À dix mille.

Piastre : Monnaie d'argent qui se fabrique en différents pays.

VALÈRE

Comment ? As-tu bien entendu ? Ne te trompes-tu point ?

CRISPIN

Non, à dix mille piastres, vous dis-je.

VALÈRE

Ô Ciel, je respire !... Quoi je pourrais me flatter... Grands Dieux ! Me serais-je jamais imaginé, que ma chère Henriette ne serait mise qu'à ce prix ? Ah ! On voit bien que le Gouverneur est âgé, et qu'il n'a ni mon coeur ni mes yeux !

CRISPIN

Parbleu, il me semble cependant que c'est avoir les yeux assez jeunes, que de mettre une seule fille à pareille somme.

VALÈRE

Mes amis, il ne me fera pas difficile de trouver les dix mille piastres. Il est vrai qu'il faudra que je vende une partie de mon bien...

CRISPIN

Ah Monsieur !...

VALÈRE

Il me restera une petite terre ; nous irons y vivre, ma chère Henriette et moi, contents, tranquilles, riches de la possession de nos coeurs...

CRISPIN

Belle richesse !

VALÈRE

Est-ce donc une grande fortune qui rend un mariage heureux ? Non, et lorsqu'on s'aime.

CRISPIN

Mais on ne s'aime pas toujours.

VALÈRE

L'amour qui nous unit est trop pur, trop tendre, trop sincère, pour que le temps puisse jamais l'affaiblir ; c'est un présent du Ciel.

CRISPIN

C'est une tentation du diable, que de vouloir se mettre mal à son aise.

VALÈRE

Oh ! Trève de remontrances, je t'en prie.

CRISPIN

Trêve donc de folies, je vous en conjure.

VALÈRE

Ma résolution est prise.

CRISPIN

Il faut en changer.

VALÈRE

Je me donnerais la mort, plutôt que de renoncer à ce que j'aime.

CRISPIN

La mort est bien vilaine, mais beaucoup moins qu'un mauvais mariage ; considérez.

VALÈRE, apercevant Henriette

Considère toi-même que voici ma chère Henriette ; que je ne suis pas patient, et que tu me déplairais beaucoup, mais beaucoup, te dis-je, si tu continuais ces propos-là devant elle.

SCÈNE IV. Valère, Henriette, Crispin, Frontin.

VALÈRE

Avec quelle impatience je vous attendais ! J'apprends dans l'instant, que pourvu que je donne dix mille piastres, quelques offres que fassent mes rivaux, vous ferez la maîtresse de couronner mon amour. En vendant une partie de mon bien, il me sera aisé de trouver cette somme. Parlez, prononcez ; mon bonheur ne dépend plus que de vous.

HENRIETTE

Vous ne devez pas douter que pour l'assurer,je ne sacrifiasse ma vie avec plaisir ; mais...

VALÈRE

Quoi ?

HENRIETTE

Mon cher Valère...

VALÈRE

Eh bien ?

HENRIETTE

Irai-je vous exposer à vous repentir un jour...

VALÈRE

Me repentir, moi !

HENRIETTE

Votre passion ne vous laisse à présent envisager que la douceur d'être uni à ce que vous aimez. L'objet le plus ardemment désiré, dès qu'on le possède, commence à perdre de ses charmes ; l'illusion de l'amour se dissipe ; les réflexions succèdent...

VALÈRE

Qu'entends-je, ô Ciel ! Est-ce donc Henriette qui me parle ?

HENRIETTE

Oui, c'est elle qui tâche de s'armer contre ses propres désirs, et qui trouve dans la tendresse même qu'elle a pour vous, des raisons de résister au plus doux penchant de son coeur ; c'est une amante qui devenue votre épouse, serait sans cesse inquiète. La moindre apparence de tristesse, la moindre froideur, que dis-je ? La moindre distraction de votre part, m'alarmerait ; je m'imaginerais toujours que vous dévoreriez des regrets ; et mon âme déchirée.

VALÈRE

Ah ! Cessez, cessez ces vains détours ! Je lis au fond de votre âme perfide : jamais le pur et sincère amour n'y a régné ; la vanité seule l'occupe ; elle languirait dans les plaisirs innocents d'une vie douce et tranquille ; il lui faut le tumulte, le faste, et tous les vains amusements du monde ; le peu de fortune qui me resterait, ne pourrait vous les procurer ; voilà la véritable cause de vos refus.

HENRIETTE

Vous ne le croyez pas ; non, vous ne le croyez pas ; vous me rendez plus de justice ; et vous êtes bien sûr que jamais amant ne fut plus tendrement aimé.

VALÈRE

Je suis aimé ; et vous voulez ma mort ! Je jure qu'à l'instant qu'un autre recevra votre foi, vous me verrez percer ce coeur infortuné...

HENRIETTE

Vous me faites frémir !... Cruel, à quoi voulez-vous me réduire ?

FRONTIN, à part, la contrefaisant

Cruel, à quoi voulez-vous me réduire ? Voilà la chute ordinaire des femmes.

Se mettant entre eux.

Écoutez-moi l'un et l'autre : il me semble que j'imagine un moyen de vous unir, sans qu'il en coûte rien ; il ne s'agirait que de trouver quelque physionomie baroque, bien ridicule, bien maussade, bien vilaine. Eh justement nous l'avons sous la main ; celle de Crispin fera notre affaire à merveilles.

CRISPIN

La mienne !

FRONTIN

Oui.

CRISPIN

Haie, faquin !

FRONTIN, à Valère

Monsieur, l'argent que donneront ceux qui voudront épouser les belles, ne doit-il pas être remis aux laides pour les aider à se procurer des maris ?

VALÈRE

Telle est la loi.

FRONTIN

Eh bien, nous allons habiller ce maraud-là en femme ; il n'est que depuis hier au soir ici ; son plat visage n'y est pas encore connu ; il a toujours demeuré, depuis cinq ou six ans, à cette petite terre, où l'on fait que vous avez une cousine infirme qui sort rarement, et qui n'a pas la réputation d'être jolie ; nous le ferons passer pour elle : il n'est pas douteux qu'on le jugera la plus laide, et que par conséquent les dix mille piastres que vous vous ferez engagé à donner pour Mademoiselle, lui reviendront ; vous vous chargerez de les lui remettre...

VALÈRE

J'entends ; cette idée me plaît assez, et peut réussir.

À Henriette.

Qu'en dites-vous ?

HENRIETTE

Je dis que dès qu'il ne s'agira point de déranger votre fortune, j'approuverai tous les moyens que vous pourrez employer pour que je fois à vous, et que je suis prête d'aider à la toilette de Mademoiselle.

VALÈRE, à Crispin

Allons, viens mon cher ami ; viens vite que nous t'habillons.

CRISPIN

Comment ? Comment ?... Quoi ? Monsieur, vous croyez... En vérité, il me semble que sans se piquer d'être régulièrement beau, on a certain air, certains traits...

VALÈRE

Oui, certains traits gracieux, mignons, et que je ferai charmé de voir briller sous une coiffure de femme.

Lui donnant une bourse.

Refuseras-tu ces deux cents piastres que je te donne pour me procurer ce plaisir ?

FRONTIN

Et refuseras-tu de profiter de la seule occasion de ta vie, où tu puisses avoir une physionomie heureuse ?

VALÈRE, l'emmenant

Finissons, dépêchons ; nous n'avons pas un moment à perdre.

CRISPIN

Mais, Monsieur.

VALÈRE

Mais, le temps nous presse, te dis-je ; viens donc.

CRISPIN

Parbleu, vous ferez bien attrapé, si le Gouverneur me met au rang des jolies ?

FRONTIN

Tiens, si cela arrive, je me condamne à t'épouser.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Valère, Henriette.

VALÈRE

Je suis au comble de mes voeux ; vous venez d'être déclarée la plus belle de la Colonie, et Crispin la plus laide ; les dix mille piastres que je dois donner, lui ont été adjugées ; notre stratagème a réussi ; rien ne s'oppose plus à mon bonheur. Concevez-vous bien, ma chère Henriette, tout le ravissement et tous les transports de mon âme ?

HENRIETTE

Vous ne devez pas douter mon cher Valère, que je ne les partage.

VALÈRE

Je vais vous posséder ; je vais posséder ce que j'adore, et tout ce que la Nature a jamais formé de plus beau ! Vous avez entendu ce murmure qui s'est élevé dès que vous avez paru au milieu de vos rivales ; elles ont dans l'instant cesse de l'être ; et c'est en lisant dans tous les yeux, que le Gouverneur vous a déféré le prix de la beauté.

HENRIETTE

Quand on brûle d'une flamme sincère, on ne connaît d'autre prix de la beauté, que l'hommage du coeur de l'amant aimé ; et cette préférence que l'on me donnait, et dont vous avez peut-être cru que j'étais flattée, ne servait qu'à redoubler mes alarmes. Que serais-je devenue, si notre stratagème eût été découvert, et qu'il m'eût fallu renoncer à vous ?

VALÈRE

Ma chère Henriette, ne pensons plus à ces cruels instants ; et ne nous occupons que des heureux moments que l'amour nous prépare... Il me semble que j'aperçois notre bienfaiteur... Oui, c'est lui-même.

SCÈNE II. Henriette, Valère, Frontin, Crispin, en femme.

VALÈRE

Approche, viens, mon cher Crispin ; viens que je t'embrasse ; tu es un garçon charmant d'être une fille aussi laide.

CRISPIN

Avouez, Monsieur, que ma physionomie a joué de bonheur.

VALÈRE

Joué de bonheur ? Ah ! Mon ami, elle jouait à coup sûr.

CRISPIN

Parbleu, il faut que vous n'ayez pas regardé les concurrentes que j'avais : demandez à Frontin.

FRONTIN

Il est certain qu'il y avait-là dix ou douze filles d'une figure bien étrange, bien bizarre, bien terrible ; mais cependant je n'ai jamais douté que la tienne ne l'emportât et même, s'il t'était permis de te présenter chaque année à pareille cérémonie, je parierais toujours pour toi.

VALÈRE

Et moi aussi.

CRISPIN

Cela est obligeant.

VALÈRE

Tiens, je n'ai eu d'inquiétude, que tandis que tu dansais.

CRISPIN

Comment ? N'ai-je pas commencé par faire mes révérences de bonne grâce ?

VALÈRE

Il ne s'agit pas des révérences ; mais ne doit-il pas toujours régner dans la danse d'une fille, de la décence, de la retenue, de la modestie ? En vérité par tes bonds, tes sauts et tes cabrioles, tu me faisais craindre à chaque instant, que le Gouverneur ne vînt à soupçonner ton déguisement.

CRISPIN

Vous aviez tort d'avoir peur. Le Gouverneur a vécu longtemps à Paris ; et j'ai entendu dire vingt fois à feu mon père qui avait servi des Demoiselles à talents, qu'une danseuse, pour briller, devoir montrer sa jambe au moins jusqu'au genou ; oui, Monsieur, et n'eût-elle pas d'ailleurs plus d'attraits que moi, pourvu qu'elle fasse des entrechats et des gargouillades, elle sera sûre de captiver le coeur de vingt amants des plus riches.

VALÈRE

Fort bien ; mais cependant je prie ma cousine de danser ce soir avec plus de bienséance.

CRISPIN

Ce soir ? Croyez-vous donc que je resterai toute la journée sous cet accoutrement ? Je vous réponds que je vais le quitter ; que dès qu'il fera nuit, je retourne à la campagne, et que de longtemps on ne me reverra ici.

VALÈRE

Il ne faut pas que tu disparaisses si vite.

CRISPIN

Et pourquoi ? Mon rôle doit être fini.

VALÈRE

Il est vrai ; cependant...

CRISPIN

Cependant ? Cependant ?... Monsieur, vous connaissez le Gouverneur ; c'est un homme dur, fier, sévère, avec qui l'on ne badine point : si quelque accident allait malheureusement découvrir notre supercherie, il croirait que nous aurions voulu le jouer, et ce serait fait de moi ; ainsi donc mais morbleu, tenez ; que diable ? Justement le voici ; que cherche-t-il ?

SCÈNE III. Le Gouverneur, Henriette, Valère, Crispin, Frontin, Rustaut.

LE GOUVERNEUR, à Valère et à Henriette

Je viens vous faire mon compliment, et vous assurer du vrai plaisir que j'aurai à vous unir. Je ne puis pas faire valoir à la charmante Henriette le jugement que j'ai rendu et qui l'a déclarée la plus belle ; mon discernement y était intéressé ;

À Crispin.

Mais la cousine m'a quelque obligation : j'ai fait pencher la balance en sa faveur ; il y en avait deux ou trois, qui pouvaient peut-être lui disputer la préférence.

CRISPIN, d'un ton de prude

Sans être trop vaine, j'ai bien senti, Monsieur le Gouverneur, que votre intégrité avait quelques petits reproches à se faire.

RUSTAUT, à part

Morgué, si tous les Juges n'avaient pas la conscience plus chargée, ce serait une belle chose que la Justice !

LE GOUVERNEUR, à Valère

J'ai été bien aise de dédommager en quelque sorte votre généreux amour, en faisant tomber à une de vos parentes les dix mille piastres que vous êtes obligé de payer.

VALÈRE

Je ne fais, Monsieur, comment répondre à tant de bonté ; et je ne doute pas que ma cousine ne ressente, comme moi, tout ce que nous vous levons.

LE GOUVERNEUR

Elle peut me marquer à l'instant sa reconnaissance, en recevant un époux de ma main ; c'est Rustaut...

FRONTIN, à part

Miséricorde !

VALÈRE, à part

Nous sommes perdus !

HENRIETTE, à part

Tout va se découvrir !

CRISPIN

Frontin, soutiens-moi !

LE GOUVERNEUR, à Crispin

Comment ? Qu'est-ce donc, Mademoiselle ? Et d'où naît, s'il vous plaît, cette frayeur ?

CRISPIN, toujours d'un ton de précieuse

Ah ! Monsieur le Gouverneur !... Tenez... C'est qu'en vérité... Je suis d'une santé si délicate... Le mariage me fait trembler.

LE GOUVERNEUR

Vous ! Eh si, si donc ! Avec cette physionomie large et massive, vous sied-il d'affecter ces airs de mignardise ?

CRISPIN

L'idée de devenir femme, me paraît si extraordinaire.

RUSTAUT

Ce fera notre affaire, de vous y accoutumer.

CRISPIN

Cela vous serait impossible ; et vous verriez que vous feriez obligé de me répudier.

VALÈRE

Monsieur, daignez ne la point contraindre à ce mariage ; j'aime mieux m'accommoder avec Monsieur Rustaut, et lui donner une somme avec laquelle il trouvera aisément.

LE GOUVERNEUR

Non, non ; quand j'ai dit une chose, je veux qu'elle s'exécute. Rustaut m'a sauvé la vie ; je trouve l'occasion de lui faire une petite fortune ; votre cousine l'épousera, ou nous verrons.

VALÈRE

Mais...

LE GOUVERNEUR

Mais, finissons.

À Crispin.

Mademoiselle, je vous laisse avec votre futur ; songez que je n'aime pas qu'on me résiste.

À Valère, à Henriette, et à Frontin.

Vous autres, suivez-moi.

Ils suivent le Gouverneur ; leur air, leurs gestes, et les mines que leur fait Crispin expriment l'inquiétude et l'embarras ou ils sont tous les quatre.

SCÈNE IV. Crispin, Rustaut.

RUSTAUT

Sans être un galant de profession, j'avons toujours, par-ci, par-là, un peu vécu avec le beau sexe je connaissons l'humeur des filles ; je savons que devant le monde elles font des simagrées, et qu'elles feignent de refuser ce qu'au fond du coeur elles voudraient déjà tenir. Ça, la petite, nous voici seuls ; arrangeons-nous.

CRISPIN, d'un ton précieux

Arrangeons-nous ? Arrangeons-nous ? Voyez cet insolent ; ai-je donc l'air de ces filles avec qui l'on s'arrange ?

RUSTAUT

Pargué, vous n'avez pas aussi de l'air de celles avec qui l'on se dérange : que diantre voulez-vous dire ?

CRISPIN

Je veux dire... Je veux dire que vous êtes aussi grossier dans vos expressions que dans votre procédé.

RUSTAUT

Quant à nos expressions, je les avons comme elles nous viennent ; et pour ce qui est de notre procédé, dès que c'est pour le mariage que je vous parlons, il nous semble qu'il n'a rien que de très honnête.

CRISPIN

En effet, il est fort honnête, de vouloir se servir de l'autorité du Gouverneur pour m'épouser malgré moi ?

RUSTAUT

Et pourquoi est-ce malgré vous ? Et quelles raisons avez-vous de nous refuser ?

CRISPIN

Quelles raisons ?... C'est qu'en un mot, il est décidé que je n'aurai jamais de mari.

RUSTAUT

Mais songez donc que la loi n'entend pas que l'on meure fille dans la Colonie.

CRISPIN

Je ne compte pas aussi mourir fille.

RUSTAUT

Ah ! Parguenne, l'aveu est drôle ! Vous n'aurez jamais de mari ; et cependant vous ne comptez pas mourir fille ! N'avez-vous point de honte ?...

CRISPIN, vivement

N'avez-vous point de honte vous-même, de me pousser, de me presser, de me persécuter, et de me mettre, comme vous le faites, à ne savoir ce que je dis ? Fi, cela est criant !

RUSTAUT

Tenez, je devinons à peu-près l'enclouure. Vous vous êtes amourachée de quelque jeune étourniau, à qui vous feriez bien aise de faire la fortune : grande sottise ! Vous verriez, que bientôt après les noces, il se moquerait de vous, aurait des maîtresses, mangerait votre dot, vous planterait là ensuite ; et ma foi, écoutez donc, vous n'êtes pas d'une figure à avoir des ressources. Je sommes, nous ; un homme mûr, sage, rangé, et qui ne nous soucions plus des femmes, qu'autant que pour n'être pas toujours le seul de notre race, je voudrions bien avoir un héritier ; vous nous le baillerez. Le Gouverneux fera son parrain, nous continuera sa protection ; et avec cette protection et vos dix mille piastres, je nous mettrons dans les affaires, je ferons fracas ; vous aurez les plus biaux habits, des bijoux, des piarreries.

CRISPIN, d'un ton ironique

Des pierreries à Madame Rustaut ?

RUSTAUT

Oui : oh ! tatigué, sans être glorieux, je ferons bien aise qu'on ne confonde pas notre femme avec la bourgeoise : dépêchez, vous dis-je, de nous bailler cette main là.

CRISPIN, toujours d'un ton de précieuse

Ah ! Cessez donc de me tourmenter !

RUSTAUT

Mais...

CRISPIN

Mais, en un mot, renoncez à vos prétentions sur ma personne ; et comptez qu'elle n'est pas faite pour perpétuer la race des Rustauts.

RUSTAUT

Cela suffit : j'allons retrouver Monsieur le Gouverheux ; il est diablement tenace dans ce qu'il a résolu : préparez-vous à sa visite ; elle vous rendra peut-être plus traitable.

CRISPIN, à part

Ah ! Cette maudite visite, me fait trembler ; tâchons...

D'une petite voix douce.

Rustaut ? Rustaut ?

RUSTAUT, s'arrêtant

Eh bien ?

CRISPIN

En vérité, vous êtes d'une vivacité.

RUSTAUT

C'est vous qui n'êtes qu'une barguigneuse.

CRISPIN

Je ne fais pas avec quelles femmes vous avez vécu ; mais il faut que vous en ayez trouvé d'une facilité qui vous a gâté.

RUSTAUT, se rengorgeant

Pourquoi n'en n'aurions-nous pas trouvé comme un autre ?

CRISPIN

Croyez-vous donc qu'une jeune personne qui a de la pudeur, puisse se déterminer ainsi, tout d'un coup, à se jeter entre les bras d'un homme ?...

RUSTAUT

Je croyons que plus une fille a toujours été sage, plus elle a d'impatience d'être épousée.

CRISPIN

Je ne vous défends pas d'espérer.

RUSTAUT

Je n'espérons jamais, de peur de nous tromper.

CRISPIN

Je vous dirai plus ; votre figure ne me paraît point aussi ridicule qu'une autre pourrait la trouver.

RUSTAUT

Vous êtes bien honnête !

CRISPIN

Et je sens même qu'avec le temps, je pourrai me résoudre à couronner vos voeux.

RUSTAUT

Eh, morguenne ! Il ne s'agit ni de voeux ni de couronne ; et je n'avons pas de temps à perdre. Je ne sommes pas grue ; on ne nous mène pas par le nez : tenez en un mot comme en mille, je voulons bien vous accorder deux heures pour vous déterminer à faire les choses de bonne grâce ; après lequel temps, si vous ne vous êtes pas mise à la raison, ceci deviendra l'affaire du Gouverneux : c'est un diable d'homme quand on lui résiste ; je vous laissons y penser ; jusqu'au revoir, la petite.

CRISPIN, seul

Si tu me revois, je ferai bien trompé. Je n'en puis plus ; non, non, une furie sortie de l'enfer ne serait pas si acharnée...

SCÈNE V. Crispin, Frontin.

FRONTIN

Eh bien, mon ami, où en es-tu avec ton futur ?

CRISPIN

Où j'en suis, morbleu ? Où j'en suis ? C'est le manant le plus vif, le plus pressant, qui va le plus vite en besogne. Il veut que dans deux heures au plus tard je fois sa femme ; il parle déjà d'un héritier que nous aurons, dont le Gouverneur sera le parrain. Que diable, voilà le maudit embarras où tu m'as jeté !

FRONTIN

Oh ! Ne m'accuse point mal-à-propos.

CRISPIN

Mal-à-propos ? Comment n'est-ce pas toi qui as conseillé de me mettre en femme ?

FRONTIN

Il est vrai ; mais pouvais-je prévoir qu'il y aurait un mortel assez déterminé, assez hardi pour penser à t'épouser ?

CRISPIN, se rengorgeant

Tu vois, cependant.

FRONTIN

Oui, je vois à présent, et plus je te regarde, qu'il y a des hommes qui épouseraient le diable pour avoir de l'argent.

CRISPIN

Eh ! finis tes mauvaises plaisanteries ; viens vite m'aider à me débarrasser de tout ce maudit attirail ; le jour commence à baisser ; je ferai bien aise de décamper dès qu'il fera nuit.

FRONTIN

Quoi ? Tu serais capable d'abandonner notre maître, lorsqu'il est plus que jamais dans l'embarras ?

CRISPIN

Que lui est-il donc arrivé de nouveau ?

FRONTIN

Le Gouverneur vient de lui déclarer, qu'il n'épousera point Mademoiselle Henriette, que ton mariage ne soit fait avec Rustaut.

CRISPIN

Quelle tyrannie !

FRONTIN

Cela est horrible ; et tu vois bien qu'il serait d'un mauvais coeur de penser à la fuite, et de ne pas rester ici pour m'aider à tâcher de tirer de peine deux pauvres amants persécutés, et qui nous récompenseront généreusement. Allons, mon ami ; plus les difficultés augmentent, plus il faut renouveler de courage, de zèle et d'industrie ; roidissons-nous contre les obstacles ; opposons la ruse à la force : voyons, cherchons, inventons

CRISPIN

Écoute, je ne fais si c'est une influence de l'habit que je porte, car ordinairement je n'imagine pas si vite ; mais il me semble qu'il me vient tout-à- coup à l'esprit une fourberie qui pourrait. Où as-tu laissé Monsieur Valère ?

FRONTIN

Il se promenoir, il n'y a qu'un moment, ici près avec Mademoiselle Henriette.

CRISPIN

Cherchons-les : chemin faisant, je t'expliquerai mon idée.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

CRISPIN, seul et toujours en femme

J'ai affecté d'aller au château ; je m'y suis promené assez longtemps ; ensuite j'ai passé chez Mademoiselle Henriette, d'où me voilà revenu ici. J'ai eu le plaisir de voir que Rustaut avait l'oeil sur toutes mes démarches ; qu'il m'a toujours suivi de loin, et que je puis, je crois, compter que dans l'idée que je tâcherai de profiter de la nuit pour m'enfuir, il va faire sentinelle autour de la maison ; c'est ce que je souhaite ; c'est sur la crainte qu'il a que je ne lui échappe, que j'ai imaginé le tour que nous allons lui jouer. Entrons : Monsieur Valère et Frontin viendront faire ici la conversation dont nous sommes convenus ; il ne manquera pas de s'approcher dans l'obscurité pour écouter ; et je serais bien étonné s'il ne donnait pas dans le piège.

Il sort.

SCÈNE II.

RUSTAUT, seul

La voilà rentrée, et sans se douter que j'étions à sa suite ; tant je nous sommes finement conduit pour observer toutes ses allées et ses venues. Elle a beau tournaïer, elle ne nous échappera pas ; j'avons trop d'envie d'être riche. Il est cependant plaisant, quand j'y pense, qu'ici l'on fasse fortune par la laideur de sa femme !... J'entends du bruit... On sort... Mettons-nous un peu à l'écart.

SCÈNE III. Valère, Frontin, Rustaut, au fond du Théâtre et qui s'approche de temps en temps pour écouter.

VALÈRE

Ma vilaine cousine t'envoie, dis-tu, chez Cléon ?

FRONTIN, à voix baffe, lui montrant Rustaut

Le voyez-vous ?

VALÈRE, bas

Je le vois.

FRONTIN, haut

Oui, elle m'envoie chez Monsieur Cléon, pour lui dire qu'elle voudrait bien lui parler.

VALÈRE

Frontin, cela me confirme dans mes soupçons.

FRONTIN

Eh que soupçonnez-vous ?

VALÈRE

Tu sauras que je l'ai rencontrée au château, et que je lui ai déclaré nettement, que puisque le Gouverneur persistait à vouloir qu'elle épousât Rustaut, il étoit inutile de prétendre résister plus longtemps ; elle ne m'a répondu qu'en biaisant. Mon ami, son dessein est de nous échapper ; et je parierais qu'elle ne veut parler à Cléon, que pour le prier de lui en faciliter les moyens.

FRONTIN

Cela se pourrait bien.

VALÈRE

Cléon est de nos parents ; mais c'est moins par cette raison qu'elle s'adresse à lui, que parce qu'elle fait qu'il ne m'aime pas, et qu'elle espère qu'il se prêtera à tout ce qu'elle lui demandera, ne fût-ce que dans l'idée de me causer de la peine et de l'embarras.

FRONTIN

Écoutez donc ; ma foi, il vous en causerait ; vous auriez beau protester de votre innocence ; le Gouverneur croirait toujours que vous auriez contribué à cette suite, et ne manquerait pas, par conséquent, de retarder plus que jamais votre mariage avec Mademoiselle Henriette.

VALÈRE

La maudite cousine ! Et que je la donne de bon coeur à tous les Diables !

FRONTIN

Vous ne leur faites pas un beau présent.

VALÈRE

Lui convient-il de faire la délicate sur le choix d'un mari, et de mépriser Rustaut ?

FRONTIN

Non en vérité ; car enfin il a l'air grossier, je l'avoue ; mais d'ailleurs il est homme d'honneur : chacun l'aime et l'estime dans la Colonie ; et il s'est toujours distingué dans les différents combats que nous avons eu à soutenir contre les Sauvages : à l'égard de sa naissance, je ne fais pas s'il est de la même famille ; mais j'ai connu en France des Rustauts qui occupaient des places assez considérables.

VALÈRE

Il me vient une idée ; comme elle n'est que depuis quelques jours ici, et qu'elle a toujours demeuré à la campagne, elle ne connaît point Cléon.

FRONTIN

Non.

VALÈRE

Si nous lui supposions quelqu'un que tu lui amènerais comme étant lui ?

FRONTIN

J'entends.

VALÈRE

Que nous aurions instruit ?

FRONTIN

Fort bien.

VALÈRE

Et qui, en cas qu'elle ait véritablement pris la résolution de s'échapper, refuserait non-seulement de favoriser son dessein, mais qui la menacerait même d'en avertir le Gouverneur ? N'y a-t-il pas toute apparence que se voyant alors sans ressource et pressée de tous côtés, elle se déterminerait enfin à épouser Rustaut ? Qu'en dis-tu ?

FRONTIN

Je dis que cela me paraît bien imaginé.

VALÈRE

Mais où trouver ce quelqu'un pour jouer le personnage de Cléon ?

FRONTIN

Attendez. Je connais un de mes amis. Moyennant de l'argent, j'espère. Il ne loge qu'à deux pas d'ici ; je vais lui parler.

VALÈRE

Vas vite.

FRONTIN

J'y cours ; rentrez, vous aurez bientôt réponse.

VALÈRE

Je rentre.

FRONTIN, à part, en s'en allant

Faisons semblant d'aller chercher l'ami en question ; Monsieur Rustaut, si vous ne gobez pas l'hameçon, je serai bien trompé.

SCÈNE IV.

RUSTAUT, seul

Je ne nous attendions pas à ce que je venons d'entendre. Oh ! Ma foi, pour le coup, je crois que je pouvons nous tenir joyeux, et que voilà que notre mariage se terminera, même sans que je nous en mêlions, plus vite encore que je ne l'espérions. Quel plaisir quand je nous verrons avec dix mille piastres ! Il est vrai que d'un autre côté, je serons obligé de vivre avec une vilaine femme ; mais morgué combien connaissons nous de gens qui pour s'enrichir, vivent avec leur conscience qui est encore bien plus vilaine ! Je n'aurons, nous, rien à nous reprocher sur l'acquisition de notre opulence. Il me semble que l'entends venir quelqu'un. Serait-ce déjà Frontin et son ami ? La nuit est si noire...

SCÈNE V. Rustaut, Frontin.

FRONTIN, affecte de venir le heurter en courant, et tombe

Qui va là ? Qui va là ?

RUSTAUT

Paix, paix, c'est nous.

FRONTIN

Qui, nous ?

RUSTAUT

Quoi, ne nous reconnAissez-vous pas Monsieur Frontin ?

FRONTIN

Ah ! Je crois que c'est la voix de Monsieur Rustaut ?

RUSTAUT

Et sa personne aussi.

FRONTIN

Parbleu, votre personne est bien dure ! J'aimerais autant avoir heurté contre une borne.

RUSTAUT

Il est vrai que je sommes assez ferme sur nos jambes ; mais, vous voilà bientôt revenu ? Avez6vous trouvé votre homme ?

FRONTIN

Quel homme, et que voulez-vous dire ?

RUSTAUT

Ce que je voulons dire ? Je voulons dire, que je n'avons pas perdu un mot de la conversation que vous avez eue ici, il n'y a qu'un moment, avec votre Maître ; J'étions-là.

FRONTIN

Vous étiez-là ?

RUSTAUT

Oui, et une preuve de cela, c'est que je sommes très content de vous ; vous êtes un brave homme, Monsieur Frontin, un homme véridique, qui fait rendre justice au mérite, et à qui je ferons, ma foi, un bon présent de noces.

FRONTIN

Oh ! Monsieur Rustaut, vous avez trop de bonté ; et je voudrais trouver les occasions.

RUSTAUT

Laissons-là les remerciements ; revenons à la petite manigance que Monsieur Valère a imaginée, et sur laquelle vous voyez bien qu'il serait inutile de faire le discret avec nous.

FRONTIN

Très inutile, puisque vous avez tout entendu, et que d'ailleurs vos intérêts et ceux de mon Maître sont liés.

RUSTAUT

Votre homme était-il chez lui ?

FRONTIN

Je l'ai trouvé à sa porte.

RUSTAUT

Fera-t-il notre affaire ?

FRONTIN

Non.

RUSTAUT

Eh pourquoi ?

FRONTIN

Parce qu'il est si ivre, qu'il n'est pas possible de s'en servir.

RUSTAUT

Que diantre ?... Eh bien, il faut vite courir chez quelque autre de vos amis.

FRONTIN

Vite courir ? Vite courir ? Monsieur Rustaut, ce jour-ci est un jour de réjouissance ; on a prodigué au Château le vin et la bonne chère ; peut-être qu'à présent vous feriez vous-même ivre, si vous n'aviez pas eu votre mariage en tête.

RUSTAUT

Cela se pourrait bien.

FRONTIN

Il y a toute apparence que tous mes amis le sont ; j'ai toujours connu celui de chez qui je viens, pour un des plus sobres.

RUSTAUT

Comment ferons-nous donc ?

FRONTIN

Je ne sais.

RUSTAUT

Ce petit stratagème de votre Maître était si bien imaginé !

FRONTIN

Très bien imaginé... Si vous pouviez nous trouver quelqu'un ?

RUSTAUT

Je venons si rarement à la ville, que je n'y connoissons personne.

FRONTIN, feignant de rêver

Que diable... J'ai beau chercher ?... Écoutez, je pense.

RUSTAUT

Quoi ?

FRONTIN

Sauriez-vous déguiser votre voix ?

RUSTAUT

Pourquoi nous demandez-vous cela ?

FRONTIN

Parce que notre Demoiselle, n'ayant jamais vu Monsieur Cléon, on pourrait vous faire passer pour lui, auprès d'elle, tout comme un autre.

RUSTAUT

Moi ! Et comment lui déguiser mon visage ?

FRONTIN

Cela ne ferait pas difficile ; j'irais lui dire que je lui amène Monsieur Cléon ; mais qu'il l'attend ici, parce qu'étant brouillé avec Monsieur Valère, il ne veut pas entrer dans sa maison ; or dans l'obscurité, avec un autre habit, un chapeau enfoncé, une perruque qui vous couvrirait la moitié de la physionomie, je crois que vous seriez absolument méconnaissable.

RUSTAUT

Je le crois aussi.

FRONTIN

Il n'y a donc que votre voix.

RUSTAUT

Que cela ne vous inquiète pas. Je vous dirons que j'avions quelquefois martel en tête sur la conduite de notre défunte femme ; j'allâmes un jour à un bal où elle était, et où certainement elle ne nous attendait pas ; je nous étions masqué en vrai freluquet ; je nous approchâmes d'elle, en déguisant notre voix ; je vantîmes ses charmes ; je lui fîmes entendre que je jouissions d'un gros bien, et que tout ce que j'avions, serait à son service. Elle nous répondit qu'il fallait que je fussîons un impudent pour oser lui parler sur ce ton-là ; qu'elle avait de la vertu, de l'honneur, et un mari qu'elle aimait ; et même, à certaine privauté que je voulûmes prendre, elle nous bailla un soufflet.

FRONTIN

En vérité ?

RUSTAUT

En vérité : or craignez-vous à présent que je ne puissions pas déguiser notre voix, lorsque notre femme, notre propre femme...

FRONTIN

Non, non, et dès que vous avez par devers vous une preuve aussi peu équivoque.

RUSTAUT

Trouvez seulement les habits ; et ne vous embarrassez pas du reste.

FRONTIN

Ils seront bientôt trouvés ; je vais les chercher.

SCÈNE VI.

RUSTAUT, seul

Jarni, je serions à présent bien fâché que son ami n'eût pas été ivre. Outre qu'on manie toujours mieux soi-même ses affaires, que ceux que l'on en charge, je pourrons, comme étant un vieux parent, et déclarant à notre Prétendue que si elle veut que je l'aidions, il faut qu'elle ait en nous toute confiance ; je pourrons, dis-je, lui faire finement de petits interrogats et la presser sur les raisons qu'elle a d'être si répugnante à nous épouser. Je ne sommes naturellement ni soupçonneux, ni jaloux ; et elle a d'ailleurs toute la physionomie d'une fille qui doit avoir toujours été bien respectée ; mais cependant, lorsque Monsieur le Gouverneux lui a proposé notre mariage, elle a paru si diantrement ahurie.

Intérrogat : Ancien terme de pratique. Question faite par les juges ; l'ensemble des questions adressées devant le tribunal à l'une des parties. [L]

SCÈNE VII. Rustaut, Frontin, apportant des habits.

FRONTIN

Voilà tout ce qu'il vous faut.

RUSTAUT

Bon : aidez-nous à présent.

Après que Frontin lui a aidé à se déguiser.

Eh bien, qu'en dites vous ?

FRONTIN

Je dis qu'il n'y a que le diable qui pourrait vous reconnaître : je vais vous annoncer.

Il sort.

RUSTAUT

Ramenons les deux bouts de la perruque en devant, pour avoir l'apparence plus grave : j'affecterons de tousser de temps en temps ; et j'appuierons lentement sur nos paroles.

FRONTIN, à Crispin qu'il amène

Mademoiselle, voilà Monsieur Cléon.

CRISPIN, à Frontin

Allez ; laissez-nous.

SCÈNE VIII. Rustaut, Crispin.

CRISPIN, affectant un ton d'embarras, de pudeur et d'innocents cependant toute cette scène

C'est moins, Monsieur, l'honneur que j'ai d'être de vos parentes, que votre réputation qui m'a déterminée à avoir recours à vous : vous passez pour un si honnête homme, si charitable, si compatissant, que je me suis flattée que je ne vous implorerais pas en vain dans mon affliction.

RUSTAUT

Je ferons charmé de vous être utile ; et vous pouvez nous parler en toute confiance.

CRISPIN, soupirant

Par où commencer ?

RUSTAUT

Ordinairement l'on commence par le commencement.

CRISPIN

Vous savez, Monsieur, que j'ai toujours vécu à la campagne.

RUSTAUT

Oui.

CRISPIN

Si je n'étais pas à portée d'avoir cette éducation brillante, qui sert à cultiver les grâces du corps et de l'esprit, en revanche, je puis dire que du côté de la sagesse, j'étais élevée sous l'aile d'une mère.

Sanglotant.

Ah, Monsieur !

RUSTAUT

Ne pleurez donc pas.

CRISPIN

La pauvre femme ! Il semblait qu'elle prévoyait le malheur qui devait un jour m'arriver ? Je commençais à peine à parler, qu'elle me répétait sans cesse, qu'il falloir chasser d'auprès de moi les petits garçons, ne point badiner et ne point jouer avec eux. Plus je grandissais, plus elle me peignait tous les hommes comme des monstres. Vaines précautions ! Et qui me feraient presque croire qu'à la vertu il y a de la destinée comme à toute autre chose !

RUSTAUT

Il ne faut pas croire cela, ma parente.

CRISPIN

Ah ! Mon parent, quand je vois tous les jours tant de jeunes filles, qui dès l'âge de douze à treize ans, se mirent, se regardent, qui cherchent tes hommes, leur sourient, les agacent, enfin qui s'exposent sans cesse à tomber dans leurs pièges et qui cependant n'y tombent pas ; et que moi qui avais toujours vécu dans la retenue et la modestie....

RUSTAUT

Eh bien vous, vous y avez été prise ?

CRISPIN

Hélas !... Ce soupir vous en dit assez ; épargner à ma pudeur un détail.

RUSTAUT

Ah ! Je n'avons pas besoin du détail ; je le devinons de reste.

CRISPIN

Si vous aviez vu l'ingrat à mes genoux ; si vous aviez entendu tous les serments qu'il me fit de n'être jamais qu'à moi ; et si vous vouliez un peu réfléchir que les meilleurs coeurs sont ordinairement les plus crédules, peut-être, Monsieur, votre infortunée parente exciterait-elle moins votre indignation que votre pitié.

RUSTAUT, à part

Il faut avouer qu'il y a des hommes qui ont bien le diable au corps ; et quelle chienne de découverte je venons de faire ! Mais, morgue, n'éclatons pas, je pouvons doucement en tirer parti.

À Crispin.

Vous êtes à plaindre ; voyons quel est le service que vous voulez que je vous rendions.

CRISPIN

Le voici : entre nous, notre cousin Valère n'est qu'un freluquet, impatient de posséder sa peronnelle, et à la discrétion de qui je n'ai eu garde de me confier : je pense même que Rustaut n'aurait pas une grande considération pour lui ; au lieu que lorsqu'une personne d'âge et de poids comme vous, voudra bien parler à ce manant, je ne doute pas qu'il ne fasse attention à ce qu'elle lui dira. Je vous prie donc d'aller le trouver, et de lui faire entendre que je ne l'épouserai jamais d'autorité ; mais que s'il veut ne point trop presser les choses, vous espérez manier mon esprit de façon, que dans un mois, ou un mois et demi au plus tard, je serai sa femme.

RUSTAUT

Serait-ce en effet votre dessein de l'épouser dans ce temps-là ?

CRISPIN

Oui.

RUSTAUT

Cela est obligeant pour lui, après votre aventure.

CRISPIN

Après mon aventure ? Quand j'en aurais eu dix ; il me semble qu'il serait encore trop heureux de m'avoir.

RUSTAUT

Certainement ; il n'y a qu'une chose qui est embarrassante. Je connoissons Rustaut ; si malheureusement ; après les noces, il allait découvrir le peut accident qui vous est arrivé, il est brutal, et serait homme à vous tordre le cou ; ainsi je crois qu'il vaut mieux que je lui propose de votre part cinq mille piastres, à condition qu'il renoncera entièrement à vous.

CRISPIN

Je ne lui donnerai rien du tout : n'ai-je pas besoin plus que jamais d'un mari ? Et je pense que ce drôle-là me conviendra assez.

RUSTAUT, ôtant la perruque et l'habit qui le déguisent

Non, morguenne, ce drôle-là ne vous conviendrait pas. Me reconnaissez-vous ? Vous vous êtes confessée au Renard, ma poulette.

CRISPIN

Voilà une bien indigne supercherie qu'on m'a faite !

RUSTAUT

Ma foi, vous nous en prépariez une qui n'était pas trop honnête. Eh bien, voulez-vous encore nous épouser ?

CRISPIN

Mais, après tout, seriez-vous donc le premier.

RUSTAUT

Taisez-vous, effrontée ; et promettez-nous vite les cinq mille piastres ; sans quoi j'allons vous tympaniser d'importance.

Tymapniser : Faire connaître à grand bruit (emploi vieilli). [L]

CRISPIN

Que veut donc dire cet insolent ? Et parle-t-on ainsi à une fille d'honneur ! Apprenez, faquin ; je ne crains point vos discours ; ma réputation est trop bien établie. D'ailleurs personne n'ignore que j'ai refusé de vous épouser ; et l'on fait assez qu'un amant piqué, quand il est malhonnête homme, est capable de tout. Il convient bien à un manant de vouloir se venger comme un petit maître ! Allez, et renoncez à jamais à l'espoir de me posséder.

RUSTAUT

Quelle impudence ! Je ne sais qui me tient... Morguenne, il ne sera pas dit que je serons entièrement la dupe de ceci. Tenez, je voulons bien rabattre à deux mille piastres ; mais si vous barguinez encore, j'allons tout conter à Monsieur le Gouverneux ; il nous aime ; et j'obtiendrons qu'il fasse examiner vos allures, d'ici à quelque temps, afin de voir si j'aurons été un calomniateux.

Barguigner : Hésiter, avoir de la peine à se déterminer. [L]

CRISPIN, à part

Perdons quelque chose, plutôt que de nous jeter dans un nouvel embarras.

RUSTAUT, voyant venir le Gouverneur

Justement, le voici.

CRISPIN

Je vous promets les deux mille piastres ; mais du moins je compte sur votre discrétion.

RUSTAUT

Oh ! Je vous verrions épouser notre meilleur ami, que je ne ferions qu'en rire.

SCÈNE IX ET DERNIÈRE. Le Gouverneur, Henriette, Valère, Frontin, Rustaut, Crispin.

LE GOUVERNEUR

Eh bien, êtes vous d'accord ?

RUSTAUT

À peu-près, Monsieur le Gouverneux. Elle demande du temps ; je lui en accordons. Peut-être l'épouserons-nous ; peut-être ne l'épouserons-nous pas : bref, je sommes content ; et je vous prions de ne plus retarder le bonheur de Monsieur Valère, de qui je n'avons que sujet de nous louer.

LE GOUVERNEUR

Si tu es content, cela suffit. Je ne considérais dans tout ceci que ton avantage, et n'attendais qu'après toi, pour faire célébrer les différents mariages arrêtés dans ce jour.

À Valère et à Henriette.

Venez, suivez-moi ; on va vous unir.

FRONTIN

Monsieur Rustaut, vous m'avez promis un présent de noces ?

RUSTAUT

Il est vrai, mon ami ; marie-toi ; et je t'assure celui que Mademoiselle me destinait.

CRISPIN, aux spectateurs

Je parais hors d'affaires ; mais je suis plus embarrassé que jamais, Messieurs, si vous n'applaudissez.

Les Comédiens redonnèrent plusieurs représentations de cette comédie, il y a quelques années ; j'eus sujet d'être très content de l'accueil que lui fit le Public.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica