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Pastorale en vers et en prose· Ou Daphnis et Hortense

Le Pot au Noir et le Pot aux Roses

Commandant Saint-Priest· créée en 1789· 151 vers· 4 personnages

Représentée pour la première fois, à Marseille, Par les Élèves Privilégiés de Mgr. le Duc D'ORLÉANS, le 19 Février 1789.

Personnages

  • HORTENSE, jeune bergère
  • DAPHNIS, jeune berger
  • BOBIELLE, vieille femme
  • ALAIN, riche Paysan

PASTORALE EN UN ACTE.

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Daphnis, Bobielle.

BOBIELLE

Bonjour, beau Daphnis.

DAPHNIS

Ah la bonne mère ! Que j'ai de plaisir à vous voir ; vous avez eu tant de bonté pour moi depuis mon enfance, vous prendrez part à mon chagrin.

BOBIELLE

Qu'est-ce donc ?... Quoi, du chagrin... À ton âge ?... Qui l'aurait crû ?... Conte moi vite cela.

DAPHNIS

Comment n'en aurai-je pas, Bobielle ; j'adore un objet charmant... Je ne suis occupé que du désir de lui plaire, et je ne suis point aimé !

BOBIELLE

Je ne puis me persuader cela... Tu es beau, jeune, bien fait, amoureux ; va, j'ai une expérience de soixante et dix ans ; et après avoir tant vu qu'il suffit d'une seule de ces choses pour tourner la tête d'une femme, juge si je croirai qu'un coeur résiste à qui réunit tout.

DAPHNIS

Ah ! Je suis bien sûr de mon infortune... La bergère que j'aime...

BOBIELLE

Achève...

DAPHNIS

M'a condamné au silence le plus rigoureux...

BOBIELLE

Tu as donc parlé ?

DAPHNIS

Sans doute.

BOBIELLE

Tant mieux !

DAPHNIS

Comment tant mieux ?

BOBIELLE

Eh oui... Je vois que tu n'es encore qu'un enfant... Si ta bergère n'avait pour toi que de l'indifférence, t'eût-elle défendu de lui dire que tu l'aimais ; elle t'écouterait sans peine ; tes aveux même pourraient la divertir... On ne force à se taire que les gens à qui l'on craint de répondre.

DAPHNIS

Vous me rendez l'espoir...

BOBIELLE

Eh ! Quelle est cette bergère charmante ?...

DAPHNIS

Y en a-t-il deux comme Hortense !

BOBIELLE

Non sans doute, et ton choix est une preuve de ton bon goût... Mais voici Alain ; il est tout essoufflé...

SCÈNE III. Bobielle, Daphnis, Alain.

ALAIN

J'ons tant couru.

BOBIELLE

C'était donc bien pressé ?

ALAIN

Ventregué comme l'amour vous remue les jambes d'un homme.

BOBIELLE

Tu es amoureux.

ALAIN

Je vous en réponds ; mais ai-je tort da ?... J'sis l'plus riche habitant de ce canton, j'pouvons faire la fortune d'une bergère... J'nons que cinquante ans, et c'est le bel âge pour s' marier...

DAPHNIS

Oui, mais pour plaire ?...

ALAIN

Oh ! Je plairai ; j'n'sis pas si bête que j'en ai ben l'air ; tenez j'ons de p'tites manigances toutes gentilles ; j'savons par-ci par-là d'p'tites drôleries qui n'pouvont manquer de réussir.

BOBIELLE

Tu n'en fais pas souvent usage, n'est-il pas vrai ?

ALAIN

Non, pardine, j'les gard' pour l'occasion.

DAPHNIS

Pourrait-t on savoir le nom de...

DAPHNIS à Bobielle

Il ose aimer Hortense.

BOBIELLE, à Alain

Mais selon ce que tu dis toi-même, il me semble que tu n'es pas aimé ?

ALAIN

Non pas tout-à fait, mais cela viendra ; d'abord mamsell' Hortense m'écoute, all' rit quand j'lui parle, puis all' dit qu'all' ne m'aimera jamais... All' ment la petite friponne, car j' suis ben sûr que dans l'fond de son coeur, il y a queuque petit' chose qui parle pour moi...

DAPHNIS

Pour toi ?...

ALAIN

Oui pour moi... Ne crois-tu pas que c'est toi qu'all' aime ?... J' sais que tu es mon rival ; mais que m'importe !... J'ai du comptant et tu n'en as pas...

BOBIELLE

Il a une bien jolie figure !

ALAIN

V'la une belle avance ; on ne peut, avec une jolie figure donner qu'un plaisir, celui de la faire voir... Au lieu qu'avec des écus, on se les procure tous... Adieu.

SCÈNE IV. Bobielle, Daphnis, ensuite Hortense.

DAPHNIS

Les plaisirs les plus vrais, ne sont pas ceux qu'on peut acheter...

BOBIELLE

Non sans doute.

BOBIELLE

Tu trembles ! Eh fi ! La timidité sied bien en amour ; mais poussée à l'excès elle devient sottise.

DAPHNIS

Ah ! Bobielle, quand on aime, on n'est pas plus maître des sensations qu'on éprouve, que des sentiments dont on est pénétré.

HORTENSE, à Bobielle

Ah ! Vous voilà ?

BOBIELLE

Bonjour, charmante Hortense, que venez vous faire ici ?

HORTENSE

Elle lève les yeux sur Daphnis, rencontre son regard, et les baisse aussitôt, puis montre le vase...

Voir ce Rosier dont j'aime à contempler la fleur ; je l'arrose ; j'en prends soin... Voyez qu'elle est belle et fraîche.

BOBIELLE

Comme vous.

HORTENSE

La belle couleur !

BOBIELLE

Celle qui vient de se répandre sur vos joues.

DAPHNIS, à part

Me regarde-t-elle seulement ?

BOBIELLE

Alain vient de nous quitter... Ah ! Comme cet homme désire de vous plaire !

HORTENSE

Ah ! Que la peine qu'il prend est inutile.

BOBIELLE, bas à Daphnis

Tu l'entends.

HORTENSE

Il croit séduire mon coeur par l'offre de ses richesses, mais je les méprise ; elles n'apportent que souci, inquiétude... On n'enferme pas le bonheur dans une cassette.

DAPHNIS, avec feu

Non sûrement, le vrai bonheur est de s'aimer... Hortense je n'ai qu'un coeur à vous offrir ; mais ce coeur peut vous rendre heureuse ; il est devenu meilleur, depuis que votre image s'y est gravée ; il vous chérit, il vous adore.

HORTENSE, avec embarras

Je vous avais prié, Daphnis, de m'épargner vos aveux ; je vous remercie de vos sentiments, mais je ne puis les partager, ni ne dois les entendre.

DAPHNIS, bas à Bobielle

Vous voyez !...

BOBIELLE

Retire-toi, mon fils, en respectant les volontés d'Hortense ; tu lui prouveras combien elle a d'empire sur toi... Je te suis... Adieu charmante Hortense.

SCÈNE V.

HORTENSE

Il s'en va !... Ah ! Daphnis, tu ne sais pas combien il m'en coûte de t'affliger... Quel dehors séduisants ! Que sa voix est douce !... Mais qui sait si son coeur !... Si je consentais à l'aimer, si nous étions unis... Mais s'il était infidèle, j'en mourrais... Je ne m'exposerai point au danger de le perdre... Plaisirs purs que j'ai goûtés jusqu'à présent, n'abandonnez pas mon âme ; continuez à lui suffire... Aimable fleur que j'ai vu naître ; rosier qui vous en êtes paré pour me plaire, vous recevrez toujours mes soins ; c'est à vous que je vais consacrer mes loisirs... Mais pourquoi ? Lorsque je vois le papillon, se reposer sur vous, s'élever dans les airs, caresser d'autres fleurs, aller, revenir, voltiger, ne puis-je m'empêcher de me dire que si Daphnis partageait ainsi son hommage entre plusieurs bergères, je ne le verrais pas sans chagrin... Que m'importe qu'il soit inconstant, si je ne veux pas l'aimer ?.. Ah !...

Non, non, je ne veux point aimer, Et pour toujours à l'amour je renonce... Hélas ! Pourrais-je m'enchaîner Par les serments que ma bouche prononce ? J'entends mon coeur désavouer Les sentiments qu'en vain ma voix annonce ; Il dit qu'il est fait pour aimer. Si de Daphnis je refuse l'hommage, Ma peine s'accroîtra par ma sévérité ; Si je l'accepte : ah ! je crains davantage Que mon Berger ne devienne volage, Et je mourrais d'une infidélité. C'en est fait, ma bouche prononce Les serments que mon coeur voudrait désavouer : Non, non, je ne veux point aimer, Et pour toujours à l'amour je renonce.

SCÈNE VI. Hortense, Alain, portant une cage dans laquelle est un oiseau.

ALAIN

Mamsell' Hortense j' vous salue.

HORTENSE

Bonjour Alain, que portes-tu là ?

ALAIN

C'est un petit oiseau pour vous Mamselle... Je l'ons déniché tout exprès.

HORTENSE

Qu'il est joli : je te remercie : oh je le garderai !

ALAIN

Attendez, je vais le sortir de sa cage, vous le verrez mieux. Il veut prendre l'oiseau qui lui échappe. Ah !...

Hortense rit.

Jarni il s'est envolé !... Petit... petit... piou.. piou.

HORTENSE, riant

Il viendra se remettre en cage, n'en doutez pas.

ALAIN

Que j' sis malheureux !

HORTENSE

Et lui bien content d'avoir recouvré sa liberté...

À part.

Son bonheur est pour moi une leçon... Je ne m'engagerai jamais.

ALAIN

Que dites vous ?

HORTENSE

Qu'il ne faut pas offrir ce que nous ne sommes pas sûr de conserver à celle à qui nous le présentons.

ALAIN

Oh j'en rattraperai ben un autre ! Et qui ne m'échappera pas comme celui-ci... Puis j'ai ben une pus meilleure chose à vous offrir, et qui ne s'envolera pas non plus...

HORTENSE

Eh ! Quoi donc ?

ALAIN

Mon... coeur.

HORTENSE, riant

Bon, c'est l'oiseau dont on peut le moins répondre... D'ailleurs je vous l'ai déjà dit cent fois ; je ne veux point recevoir un pareil hommage.

ALAIN

Vous ne rejetez pas ainsi celui de Daphnis.

HORTENSE

Oh également ! Quoiqu'il eût peut-être plus de droit à me plaire.

ALAIN

Et vous dites cela à un rival ; à Alain ?

HORTENSE

Eh ! Pourquoi pas lorsqu'on n'est pas plus disposée à écouter Alain que Daphnis ; c'est pour tousdeux une consolation.

DAPHNIS, paraît au fond du Théâtre, et va se cacher derrière la Statue de l'Amour

Hortense avec Alain ; écoutons-les.

HORTENSE

Je prétends rester libre ; je veux être heureuse ; et pour y parvenir, j'appelle l'indifférence à mon secours.

Le vrai bonheur est dans l'indifférence ; C'est être heureux que vivre sans désirs : L'esprit est gai, quand le coeur fait silence, Mais chante-t-on en poussant des soupirs.

HORTENSE

Eh quoi ! Ces sons partent de cette statue.

ALAIN

Oh que nannin ! Je gage... Je vais voir.

Il va à la statue, Daphnis s'enfuit.

N'avais-je pas raison... c'est...

HORTENSE

Qui que ce soit... Je ne veux plus rien entendre.

ALAIN

Mais, Mamselle.

HORTENSE

Laisse moi.

SCÈNE VII. Bobielle, Alain.

ALAIN

Ce biau Monsieur... Qu'est-ce qu'il venait faire là... Ventregué, il me la paiera ; je cours le charcher...

BOBIELLE

Alain...

ALAIN

Tout astheure ; j'ons à présent des affaires...

Il sort.

BOBIELLE, riant

Hortense l'aura sans doute mal reçu... Il a de l'humeur... Mais occupons-nous plutôt du bonheur de Daphnis... Ou je suis bien trompée, ou Hortense est touchée de son amour... La crainte, la pudeur retient sur ses lèvres l'aveu qu'elle voudrait lui en faire... Une occasion peut la déterminer à parler : faisons la naître... Oui.. Hortense chérit cette rose ; je vais la cueillir... je la donne à Daphnis et puis... Quoi ! Te voilà de retour.

Bobielle cueille la rose sans qu'Alain s'en aperçoive.

ALAIN

Oui... Je n'ons pu trouver celui avec qui j' voulions nous battre... Rien ne me réussit aujourd'hui...

BOBIELLE

C'est malheureux... et le pis serait qu'à la fin Hortense préférât Daphnis à toi.

ALAIN

Je ne sis pas encore ben sûr du oui, ni du non.

BOBIELLE, lui montrant le vase à droite

Pour savoir à quoi t'en tenir, tu devrais consulter ce vase magique.

ALAIN

Quoi ! Ce vase !... Allons vous voulez rire.

BOBIELLE

Non, non.

ALAIN

Ce vase est sorcier !

BOBIELLE

Tu habites depuis longtemps ici, et tu ne connais pas les propriétés de ce vase ? Tu n'as donc jamais été amoureux !

ALAIN

Quand je le deviendrai une autre fois, et celle-ci, ça f'ra deux... Contez-moi, contez-moi donc.

BOBIELLE

Lorsqu'un amant veut savoir s'il est aimé de sa bergère, il s'approche, interroge, puis souffle dans le vase. Si l'on répond à son ardeur, il s'en exhale une odeur agréable ; si l'on rejette ses feux, il s'en élève une fumée noire.

ALAIN

Je vais lui parler.

BOBIELLE, l'arrêtant

Il n'est pas d'humeur de répondre à toutes les heures ; je t'avertirai quand il sera temps. Va m'attendre de ce côté...

ALAIN

Ne me faites pas attendre longtemps...

Il sort.

BOBIELLE

Non, non... Sa crédulité me donne les moyens de l'attraper... Je n'y manquerai pas... Mais voici Hortense... Allons avertir Daphnis. Il aura sans doute préparé ce dont nous sommes convenus.

Bobielle sort par le côté opposé à celui par lequel Alain est sorti.

SCÈNE VIII.

HORTENSE

Elle arrive lentement, s'appuie sur le piédestal de la Statue, puis va à la fontaine chercher de l'eau pour arroser le vase.

Je n'ai point arrosé la plante que je cultive. Daphnis m'a tout fait oublier ; il a troublé toutes mes idées. La chaleur du jour pourrait sécher la rose qui s'est ouverte à la fraîcheur du matin. Aimable fleur tu ne pareras jamais mon sein ; tu as trop d'éclat pour servir à une mortelle. Je te laisserai sur ta tige. Mais, ô ciel ! je ne la vois plus. On l'a cueillie. Qui ? Si c'était Daphnis. Oh non, il n'aurait pas eu l'âme assez Barbare. Cruelle main que je désire ne jamais connaître, tu ne sais pas tout le mal que tu me fais.

Arbuste que ma main arrose, Adieu ta fleur ; Un méchant a cueilli la rose, Plus de bonheur ! Quel oeil voudra dans la nature Te regarder ; Tu n'auras plus que ta verdure Pour te parer. J'aimais à te voir sur ta tige Te balancer, Tu n'es plus ; ta perte m'afflige ; Je vais pleurer. Lieux où je trouvais tant de charmes Matin et soir. Je veux, toute entière à mes larmes Ne plus vous voir.

SCÈNE IX. Hortense, Daphnis, Bobielle.

Ils restent au fond du théâtre.

HORTENSE

C'en est fait, je m'éloigne de ce bosquet pour n'y plus revenir.

Elle sort lentement les yeux baissés.

DAPHNIS

Ah, Bobielle ! Elle ne reviendra plus !...

BOBIELLE

Que tu connais mal les femmes ; elle ne tardera pas à reparaître, sois en certain ; elle ta vu ici deux fois... Son coeur l'y ramènera malgré elle, et le rosier ne sera qu'un prétexte ou qu'une excuse pour se dissimuler à elle-même, que c'est toi qu'elle cherche...

DAPHNIS, montrant une corbeille qu'il porte

Voilà les rosiers que vous m'aviez dit d'apporter ; je les ai pris chargés de fleurs.

BOBIELLE

C'est bien : arraches celui d'Hortense ; et que les tiens le remplacent ; moi je vais préparer le vase dans lequel Alain doit lire son sort.

Bobielle va jeter dans le vase quelque chose qu'elle porte dans son tablier.

Daphnis va arracher le rosier.

DAPHNIS

Beau rosier, si je vous ôte de ce lieu, ce sera pour vous rapprocher de ma demeure ; et Hortense qui vous a fait croître, aura le doux plaisir de vous y voir porter de nouvelles roses dans la saison.

Il plante ses rosiers.

BOBIELLE

J'entends quelqu'un... C'est Hortense, ne te l'avais je pas dit.

Daphnis se cache derrière le vase ; Bobielle se met devant pour cacher à Hortense le vase et les roses.

HORTENSE

Je ne puis quitter ces lieux ; un charme secret m'y attache, un pouvoir impérieux m'y ramène... Tant il est vrai que ce qui nous rappelle les plaisirs que nous avons perdus, en nourrissant notre douleur, la rend cependant plus douce... Je veux que mon rosier dépouillé de son plus bel ornement, reçoive encore le tribut de mes larmes... Je n'ose le regarder.

Elle lève les yeux et ne voit que Bobielle qui vient l'embrasser.

Ah ! Ma bonne amie... On m'a privé de tous mes plaisirs...

BOBIELLE

Si je pouvais vous consoler... L'amitié n'est jamais plus doucement occupée que lorsqu'elle soulage les peines... Dès demain, je veux que vous ayiez de nouveaux rosiers, que je vous ferai porter par Daphnis...

HORTENSE

Daphnis, je ne veux jamais le voir.

BOBIELLE

Eh pourquoi ? N'est-il pas sage, doux, soumis ? Jamais bergère n'aura de serviteur plus fidèle.

HORTENSE

Fidèle !

Elle soupire.

BOBIELLE

Sans doute.

HORTENSE

Ne m'exposez pas à m'entendre répéter qu'il m'aime... Ses sentiments que mon coeur ne peut récompenser feraient son malheur !... Et je ne veux pas qu'il ait à me le reprocher.

BOBIELLE

Il se taira.

HORTENSE

Ses yeux parleront.

BOBIELLE

Mais pourquoi vous refuser à son amour...

Malignement.

Peut-être vous en aimez un autre ?

HORTENSE, avec dépit

Oh, je n'aime rien... Mais puisque la perte d'une rose m'afflige, jugez de mes chagrins, si j'avais à gémir de l'inconstance de mon amant.

BOBIELLE

De Daphnis... N'est-il pas vrai... Votre silence me répond ; mais dissipez vos alarmes, Daphnis n'a point un coeur volage.

HORTENSE, d'un air piqué

Comme vous assurez cela !

BOBIELLE

Eh bien ! ne songeons qu'à la rose, Sur ce rosier jetez les yeux, Regardez-le...

Daphnis sort de derrière le vase, tenant à la main la rose qu'il a cueillie, et tombe aux genoux d'Hortense.

DAPHNIS

Pardonnez-moi, Bergère, une ruse innocente, vous méprisez les plaisirs de l'amour !... Ah ! Votre rosier, Hortense, en est l'image : on cueille une rose, et l'on en voit naître mille autres.

Cédez, cédez jeune bergère, Mon coeur est fidèle et sincère ; Il ne pourra jamais changer.

BOBIELLE

Belle Hortense, vous n'avez rien à craindre, l'amour le plus durable est toujours fondé sur l'estime.

DAPHNIS

Jamais le coeur qu'anime un tel amour, n'est infidèle à la vertu.

Hortense prend la rose que lui offre Daphnis et se jette dans les bras de Bobielle.

HORTENSE

Ah, Daphnis ! Ah, ma bonne amie ! Laissez-moi me cacher dans vos bras.

SCÈNE X. Les Acteurs précédens, Alain.

ALAIN à Bobielle

Que diable ! Je pouvais bien vous attendre !... J'n' voulons pus de retard, y faut à st'heure même que je consultions le vase. Monsieur le Sorcier, j' vons vous demander une chose... Si la bergère que j'aime à queuque petit brin d'amour pour moi !... Répondez sans barguigner, car je sommes pressés de savoir...

HORTENSE

Que fait donc, Alain ?

BOBIELLE

Je lui ai fait accroire que ce vase lui apprendrait s'il est aimé de vous...

À Alain qui regarde le vase.

Soufflez donc.

ALAIN

À propos, je l'avais oublié !

Il souffle, et se noircit tout le visage.

Ouf...

Ah, jarnigoi ! Quelle fumée ! All' a pensé presqu' m'étouffer.

ALAIN

J'ons donné dans le pot au noir.

Il sort pour se débarbouiller.

DAPHNIS, à Hortense

Vous consentez à mon bonheur !... Ah ! Bobielle, que j'ai de grâces à vous rendre ; sans vous j'allais mourir de douleur.

HORTENSE

Nous lui devons tous les deux beaucoup de reconnaissance.

ALAIN

V'là donc qu'est tout dit pour moi... Ah ça ! La vieille mère, faut-il que je vous remarcie aussi ?

BOBIELLE

Pourquoi pas, si tu es guéri de ton amour... C'est devenir sage à bon marché.

ALAIN

Allons donc, Daphnis, point de rancune ; nous aimions tous deux Mamselle Hortense, c'était tout simple... Je n'ons pas pû lui plaire, all' t'a préféré à moi, v'la qu'est bien... Mais all' ne m' refusera peut-être pas son amiquié, et tout en ira mieux ; car si all' m'avait épousé sans m'aimer... Ah !

Faut pour être heureux en ménage, S'aimer tous deux, c'est l' principal ; Si l'on n' s'aim' pas, tout va mal ; L'Époux crie, et la femme enrage ; Et se grondant matin et soir, Tous deux disent dans leur langage, J'ons donné dans le pot au noir.

151 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0