Comédie en vers
Dialogue
Personnages
- PLUTUS
- LE LUXE
- LA VANITÉ
DIALOGUE
PLUTUS
Je n'y puis plus tenir ; sa fureur est extrême ; Madame, votre fils que vous avez gâté, S'il n'abandonne son système, Détruira ma Divinité, Et s'anéantira lui-même.LA VANITÉ
On blâme avec facilité Des goûts que l'on n'a plus, c'est le ton d'un vieux père ; Défaites-vous, Plutus, de cette austérité, Ce ton déplaît toujours et ne corrige guère.LE LUXE
Oubliez-vous que par mes goûts divers Je fais honneur au Dieu dont je tiens la naissance ? Vous voyez par mes soins tous vos trésors ouverts, Si l'on m'aime, l'on vous encense, Et vous devez, mon père, à ma magnificence Les hommages de l'Univers.LA VANITÉ
Il a raison ; le Luxe est l'idole adorée, Il avait dans tous les lieux sa faveur implorée ; Sa gloire est l'ouvrage d'un jour ; Roi de tous les esprits, charme de tous les âges, Amusement des fols et le faible des sages, Il en triomphe tour-à-tour, Et servant la beauté qui vole sur ses traces, Près d'elle quelquefois il ramène les grâces , Et fournit des traits à l'Amour.PLUTUS
C'est ainsi que la complaisance De vos éloges séducteurs Entretient son extravagance ; Vous lui vantez en vain l'encens et les honneurs Dont il jouit par tout ; funeste récompense, S'il renonce pour eux à la gloire des moeurs ! Dans les jours de son premier âge, Que mon fils était loin de ce libertinage, Dont il est aujourd'hui follement entêté ! D'une noble simplicité Il sentait le prix et l'usage ; La raison réglait ses désirs. Quand on sait les borner, on peut les satisfaire ; Sûr d'être heureux et de me plaire, Au sein de la sagesse il trouvait des plaisirs. Mais grâce à vos belles maximes, La conduite qu'il tient m'inspire un juste effroi ; Les erreurs bien souvent sont la source des crimes ; Le caprice est son guide et la mode est sa loi ; Occupé tour à tour de mille bagatelles, Je le vois courir après elles. L'art de fixer leur prix fait son unique emploi. À peine en jouit-il, que semblable à l'abeille, Il désire un nouveau butin ; La seule nouveauté le flatte et le réveille, Il renverse le soir l'idole du matin, Et j'ai vu rarement le bijou de la veille, Être celui du lendemain. Encor si son goût légitime, Oubliant quelquefois le frivole agrément, Laissait aux Beaux-Arts qu'il anime, Le choix de l'utile ou du grand ; Mais esclaves de sa manie, Forcés de se soumettre à sa bizarrerie , Les Arts, pour amuser sa puérilité, Bornent l'effort de leur génie À ces fragiles riens dont la futilité - Dégrade les dons d'Uranie.LA VANITÉ
Console toi, mon fils, tu serais bien plus sage, Que Plutus en serait jaloux. C'est par toi seul que fleurit un Empire ; Ta présence y fait naître et ranime les Arts. Des bouts de l'Univers ta voix puissante attire Ces mortels que la gloire inspire, Et qui flattés de tes regards, Font ces chef-d'oeuvres qu'on admire. Du règne des premiers Césars Rappelle-toi, mon fils, le bonheur et la gloire ; Ces favoris de la victoire Régnaient sur l'Univers, et tu régnais sur eux ; De leurs fêtes et de leurs jeux La pompe, la magnificence, Ces hardis monuments élevés en tous lieux, Dont les vastes débris frappent encor nos yeux, Furent l'effet de ta puissance ; Mars en fit des Héros, toi seul en fis des Dieux !LE LUXE
Madame, si j'ai fait de si rares merveilles, Je les dois plus à vos conseils, Qu'à mes travaux et qu'à mes veilles, Et vous seule avez l'art d'animer mes pareils.PLUTUS
Et voilà le malheur que ma raison déplore ; Tant que la Vanité sera votre Mentor ; Les mortels verront-ils éclore Les jours heureux de l'âge d'or ? Du sort de ces Romains quelle fut la constance ; Quand ils souffrirent que chez eux Le Luxe vint souffler l'abus de l'opulence ! Bientôt son excès monstrueux Précipita leur décadence, Et les rendit plus malheureux. Tel que l'Astre brillant qui sort du sein de l'onde ? Pour enrichir chaque saison, Tel le Luxe embellit le monde, Quand il est dirigé par lu saine raison ; Mais si la mode, la folie, Le caprice et la vanité Gouvernent son Empire au gré de leur manie, Son éclat imposteur devient un incendie Dont la funeste activité S'étend jusqu'aux trésors utiles à la vie, Et ne laisse, en cessant, à l'homme épouvanté, Que le travail et l'industrie, Pour combattre sa pauvreté.Mentor : Nom propre d'un noble habitant d'Ithaque, ami d'Ulysse, dont Minerve prit la figure, d'après Homère, pour accompagner Télémaque à Pylos et à Lacédémone. Par extension, gouverneur, guide, conseil de quelqu'un. [L]
LA VANITÉ
Où prenez-vous, Plutus, ces principes sublimes ? Ils ont dans votre bouche un agrément nouveau ; Apprend-on les belles maximes À calculer sur un bureau ? Juge des vins et de la bonne chère ; Je croyais que Plutus bornait là ses talents ; Mais j'étais dans l'erreur ; c'est un docteur sévère, Dont les sermons sont excellents ; lPeut-être que les miens sont bien moins éloquents ; Mais n'ont-ils pas le don de plaire ?LE LUXE
Je ne décide point entre vous et mon père ; Faisant le bien, le mal, sans penchant, sans effort, C'est à qui me guide et m'éclaire, Qu'il faut s'en prendre si j'ai tort.LA VANITÉ
Je la trouve fort à propos. En lui rien n'étant à reprendre , C'est mon éloge en peu de mots. N'est ce pas, dites-moi, par son secours utile Que Paris des Beaux Arts est devenu l'asile, Que le goût dans son sein a repris son éclat ?LA VANITÉ
Du bon sens ! Que ce mot est dur à mon oreille ! Vous serez déclaré l'ennemi du bon ton, Si vous ressuscitez cette triste merveille, Le bon sens n'est plus de saison. Ce siècle est le siècle des grâces, De l'enjouement, de la gaîté. On ne veut que bons mots, que riantes surfaces Où brillent l'agrément, l'esprit, la nouveauté ; L'énergie au ton mâle et la froide clarté, Avec l'ordre à l'air concerté, Ont pris leur essor vers les Classes. Du grand même on est rebuté, On fuit en le voyant monté sur ses échasses, Tandis qu'on vole sur les traces De l'aimable légèreté.PLUTUS
Et vous applaudissez à ce siècle volage, Créateur des pantins, auteur du persiflage, Que la frivolité conduit dans ses projets ; Follement curieux de clinquant, d'affiquets, De cent diverses porcelaines, De leurs frivoles marmousets, Dont toutes les maisons sont pleines, Et qui rendent Paris, n'en déplaise aux Français, Le Temple des colifichets !Affiquets : Petit objet d'ajustement. Ce mot dans ce sens s'emploie presque toujours au pluriel. [L]
Marmouset : Petite figure grotesque. [L]
Colifichet : Anciennement petit morceau de papier, de carte, de parchemin, coupé proprement avec des ciseaux et représentant diverses figures, que l'on colle ensuite sur du bois, du velours, etc. Babiole, bagatelle, petit objet de fantaisie. [L]
LA VANITÉ
Prétendez-vous ainsi réformer la Nature ? Laissez le monde comme il est ; On révolte par la censure, C'est par le plaisir seul qu'on plaît.PLUTUS
La vanité jamais ne cède ; J'attendrais vainement que mon fils plus heureux Reçût de votre main l'efficace remède Qui fait tout l'objet de mes voeux ; Mais cependant le mal empire ; Les Français tous les jours du luxe plus épris : Se livrent sans réserve à ses goûts inouïs ; Si la raison enfin n'arrête leur délire, qui sera le garant qº leur brillant empire, Le modèle et l'effroi de tous ses ennemis, Ne verra pas ternir la splendeur de ses lis ?LA VANITÉ
Moi. Vous riez.PLUTUS
Sans doute, à ce garant aimable Qui voudrait ne pas se fier ? J'en pourrais pourtant essayer, Si vous étiez plus raisonnable. Ne vous méprenez point sur ma sévérité, Elle n'est point le fruit des dégoûts de mon âge ; Dans les limites d'un goût sage, Si le luxe pouvait fixer sa liberté, Vous me verriez moi-même admirer son ouvrage ; Il ornerait les Arts sans flétrir les vertus ; Mais par malheur l'excès fut toujours son partage, Et si j'en applaudis l'usage, Je dois en blâmer les abus. De la dépense qui l'accable, Supprimez le faux goût, la superfluité, Retranchez de son être, et ce trait admirable Donnant à ses attraits de la solidité, Son r-gne sera plus durable, Et vos plaisirs en sûreté. Pourquoi ces chars tout brillants de dorure, Où tant d'arts à la fois se disputent le prix, Pour rendre hommage à la figure De la plupart de mes commis ? Pourquoi tous ces festins où l'art de la cuisine, Fécond en mets délicieux, Se fait un jeu d'y présenter aux yeux Mille énigmes divers qu'avec peine on devine, Mais dont l'élégance assassine, Immolant à l'opinion Les goûts de la Nature et ceux de la raison, Altère les présents que leur main nous destine, Et change sans effroi l'aliment en poison ? Pourquoi ces parures de Fées, Ce spectacle changeant et d'atours et de goûts, De l'enfant de Paphos ingénieux trophées, La ruine ou la honte, hélas ! de tant d'époux ! Pourquoi ces valets inutiles, De leur maître, qu'ils n'aiment pas, Espions dangereux ou complices serviles, Souvent traîtres, toujours ingrats ? Pourquoi tant de secrets asiles, Tant de Temples honteux où le vice adoré Sous les traits imposteurs des beautés les plus viles, Se nourrit de l'encens d'un mortel enivré ? Pourquoi... mais je le vois, vous souffrez à m'entendre ; Malgré vous dans vos yeux éclate le dépit, J'en gémis, je connais ce que l'on peut attendre De la vanité qui rougit. Raison, viens éclairer et le fils et la mère, De ton flambeau fais briller à leurs yeux La plus éclatante lumière ; Que tes sages conseils les rendent vertueux, JDu moins de ces mortels qu'entraîne leur faiblesse, Que ta voix dissipe l'erreur ! Les ramener à la sagesse, C'est les rapprocher du bonheur.Superfluité : Ce qui est superflu. [L]
228 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0