Tragi-comédie en vers
La Belle Egyptienne
Représenté pour la première fois en 1641 à l'Hôtel de Bourgogne.
Personnages
- DON JEAN DE CARCAME, dit ANDRES, amoureux de Précieuse
- PRÉCIEUSE, belle Égyptienne
- LA VIEILLE, tante prétendue de Précieuse
- LE POÈTE, amoureus de Précieuse
- LE CAPITAINE DES ÉGYPTIENS
- LA TROUPE DES ÉGYPTIENS
- FERDINAND, sénéchal de Tolède
- ISABELLE, femme du Sénéchal
- HIPOLITE, amoureux d'Andrès
- LE PRÉVÔT
- LES ARCHERS
- UN VALET
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Précieuse, Le Vieille sortant de leur tente.
PRÉCIEUSE
Enfin, personne ici ne saurait nous entendre, Quel est donc le bonheur que vous voulez m'apprendre ? Je meurs de le savoir, contentez mon désir, Qui le déclare tôt fait doublement plaisir.LA VIEILLE
Ha l'heureux accident ! L'admirable aventure, Si j'en dois croire au moins certaine conjecture.LA VIEILLE
Ô Ciel ! Quelle fortune à la nôtre est pareille ? Et que ne promet point cette rare merveille ?LA VIEILLE
Ne hâtons point celui que le sort nous envoie, Ménageons ses faveurs ainsi que notre joie.PRÉCIEUSE
Hé, ne me tenez plus davantage en langueur, Ou comblez d'un refus votre injuste rigueur. Vous retranchez ce bien que vous croyez étendre, Et qui veut l'augmenter, il nous en doit surprendre.LA VIEILLE
Déjà dans ce penser un démon te l'inspire, Mais il faut qu'on m'embrasse avant que de le dire.Penser : nom masculin au XVIIème pour « pensée ».
PRÉCIEUSE
S'il ne tient qu'à cela, j'aime mieux vous baiser, Je ne sais rien après qu'on me dût refuser.LA VIEILLE
Flatteuse, c'en est fait, je cède à tes caresses, Apprends donc en trois mots l'effet de tes adresses. Le dernier mois passé, tu sais bien que nos gens Voulurent dans Séville arrêter quelque temps, Que la permission leur en fut accordée.LA VIEILLE
Là, le jour du ballet (jour des plus fortunés) Où tu menais danser des Mores enchaînés...More : Maure, Homme noir, ou femme noire, nés dans une région d'Afrique nommée Mauritanie. [F]
LA VIEILLE
Tes larcins glorieux en sont des témoignages. Ne te souvient-il pas de ce jeune Seigneur ?LA VIEILLE
Justement.LA VIEILLE
Toutes ces qualités ne font ni bien, ni mal, Dis qu'il est généreux, dis qu'il est libéral, C'est la vertu des Rois, et qui fait l'honnête homme, De toute autre vertu l'effet est moins qu'un somme, À peine est-il formé qu'il meurt le plus souvent, Ce n'est qu'ombre et fumée, un appas décevant : La libéralité produit tout au contraire Un effet à la fois solide et nécessaire, Tel que sont ces ducats dont il me fit présent, Joint, que l'aspect aussi n'en est pas déplaisant.Ducat : Monnaie d'or et d'argent qui est battue dans les terres d'un Duc, et qui vaut environ un écu d'argent, et deux étant d'or. [F]
LA VIEILLE
Sache, le croirais-tu ? Qu'il nous a fait l'honneur... Remettons à tantôt cette bonne nouvelle.PRÉCIEUSE
Ha ma tante ! Vraiment c'est être trop cruelle De faire ainsi languir ma curiosité, De grâce poursuivez ce discours arrêté, Il nous a...LA VIEILLE
Ce matin, m'ayant vue à Tolède.PRÉCIEUSE
Il est en cette ville, et se souvient de moi ? Depuis quand, je vous prie, avez-vous fait ce songe ?LA VIEILLE
Dans quelque étonnement que ce discours te plonge, Crois qu'il est véritable, et de plus...LA VIEILLE
Que c'est à ton sujet qu'il a fait ce voyage, Ainsi que dans les mains, je lis dans le visage.PRÉCIEUSE
Ô Ciel ! Est-il possible ?LA VIEILLE
Oui, puisqu'il est certain.PRÉCIEUSE
Il est vrai que souvent il me baisait la main, Et mêmes au rapport que m'en fait ma mémoire, Les discours qu'il me tint furent tous à ma gloire, M'accusant d'un grand vol qu'avait fait ma beauté.LA VIEILLE
De son coeur, de son âme.SCÈNE II. Le Ppoète, La Vieille, Précieuse.
LE POÈTE
C'est elle, je la vois.PRÉCIEUSE
Le moyen qu'il fut sage, Il est jeune, il est poète, et de plus amoureux, De ces trois qualités naît un mal dangereux.LE POÈTE
Doux charme de mon coeur, miracle de nos jours, Jeune source d'appas, de grâces, et d'amours, Votre divine main m'enchaîna dans Séville, La même a resserré mes fers en cette ville, Et ce rencontre heureux fait voir que le destin À vos yeux mes vainqueurs veut rendre leur butin.LE POÈTE
À quoi m'obligez-vous, honneur de l'Univers ? Dois-je pas de nouveau vous rendre mes hommages ? Dois-je pas de mon feu retracer les images ? Et bravant les efforts d'un respect rigoureux, Dois-je pas derechef m'avouer amoureux ? Ce discours vous déplaît, et je suis téméraire, Mais qui se sent brûler ne saurait pas se taire, Et les traits de vos yeux, malgré votre rigueur, M'ouvrent tout à la fois et la bouche et le coeur.Derechef : Une seconde fois, encore, de nouveau. [F]
Trait : Se dit figurément, et poétiquemet des regards, et des charment qui touchent les coeurs, et qui insipirent l'amour. [F]
PRÉCIEUSE
Vous savez à quel point j'aime la poésie, Donnez preuve par là de votre courtoisie, Quelque aimable travail de ce noble métier Qui charge son auteur de gloire et de laurier, Nous peut mieux divertir, et causer moins de blâme, Que tous ces vains discours et de traits et de flamme.LE POÈTE
Parlons-en, je le veux, m'avez vous fait l'honneur De lire ce Sonnet où j'ai peint mon bonheur ?LA VIEILLE, à part avec Précieuse
Puisque cet entretien te plaît et te contente, Je m'en vais cependant faire un tour dans la tente, Mais si de son amour il t'ose encore parler, Tranche-lui moi tout court, ou me viens appeler.PRÉCIEUSE
Allez, cela vaut fait.SCÈNE III. Précieuse, Le Poète.
LE POÈTE
Ajoutez mon servage.PRÉCIEUSE
Chaque rime en est riche, et dans les plus nouveaux, Les termes, à mon gré, ne semblent point si beaux, Le tour du vers est noble, agréable et facile, Enfin vous triomphez dans la douceur du style.LE POÈTE
Enfin vous vous moquez de ce que j'ai produit, Mais dans le triste état où vous m'avez réduit, Sous le faix de mes maux, mon âme gémissante Abat ainsi ma Muse, et la rend languissante, Et c'est bien rarement que l'on voit des enfants, Quand leur père se meurt, pompeux et triomphants. Mais si de quelque espoir vous consolez ma peine, Si vos rudes froideurs ne glacent plus ma veine, Vous enverrez couler mille torrents de vers, Qui de votre beau nom rempliront l'Univers, Et qui prenant dans l'air une route connue, Vous remettront au Ciel, d'où vous êtes venue ; Beaux yeux qui m'inspirez ce glorieux dessein, Lancez pour son effet votre feu dans mon sein, Soyez mon Apollon...Faix : Charge, corps pesant qui porte sur quelque chose. (...) Se dit figurémment en choses spirituelles. [F]
PRÉCIEUSE
C'est assez me confondre, Donnez-moi pour le moins le temps de vous répondre, Ou plutôt, excusez ma curiosité, Vous même répondez, mais avec vérité. Ce que je veux apprendre au moins n'est pas sans cause, Et le savoir au vrai m'importe en quelque chose ; Dites-moi donc sans feinte, êtes-vous poète ?LE POÈTE
Non : Il est trop peu de gens qui méritent ce nom, Avec ardeur pourtant j'aime la poésie, Et j'en puis sans secours, passer ma fantaisie. Si j'ai besoin d'une ode, ou de quelque sonnet, Une heure en fait l'office au lit, au cabinet, Mais pour faire des vers je ne suis pas poète, Dieu me garde de l'être, ou que je le souhaite.Cabinet : Le lieu le plus retiré dans le plus bel appartement des Palais, des grandes maisons. Signifie aussi une pièce d'appartement, où l'on étudie, où l'on se séquestre du reste du monde, et où l'on serre ce qu'on a de plus précieux. [F]
PRÉCIEUSE
Peu de gens, dites-vous, en méritent le nom, Et vous en craignez tout, même jusqu'au renom : Cette condition n'est donc pas honorable.LE POÈTE
À ne faire autre chose elle est peu favorable. Ce n'est pas que l'effet n'en soit bien glorieux.LE POÈTE
C'est sans doute un venin de ces âmes vulgaires Qui n'ont aucune part à nos sacrés mystères, D'un tas de jeunes gens qui n'ont pas mérité De sentir ce rayon de la divinité, De ces petits esprits qui se donnent la gêne Pour trouver dans leur tête un mot qui rime à chaîne, Qui n'ont su pénétrer dans ces saintes forêts, Où le Dieu du savoir découvre ses secrets, Et que les doctes soeurs ont jugé trop indignes D'honorer comme nous de leurs faveurs insignes, Ignorants, babillards, censeurs, ambitieux, Enragés de nous voir si bien avec les Dieux : Oui, ce sont ces messieurs, qui d'une humeur profane Approuvent dans leur coeur ce que leur voix condamne : Car enfin ce bel Art, l'amour des beaux esprits, Dont les honnêtes gens se sentent tous épris, Cette chaste beauté qu'on nomme poésie, Ne vient point, comme on croit, de notre frénésie, Elle est fille du Ciel, son aimable entretien Fait révérer partout quiconque en use bien. Les rois avec plaisir goûtent sa compagnie, Sa douceur est charmante, et sa grâce infinie, C'est le Trône animé des plus nobles vertus, Le beau champ où l'on voit les vices abattus, Le guide qui conduit les Héros à la gloire, La triomphante voix qui chante leur victoire, Le marbre où sont gravés leurs noms dignes des Cieux, Le temple de l'honneur, le langage des Dieux, La Reine des destins, la source de la vie, Le trésor des beaux faix, et le fléau de l'envie : Voilà de ce Soleil quelques simples crayons, Vous tracerai-je encore quelqu'un de ses rayons ? C'est une pièce rare, où cent beautés paressent, Qu'il ne faut exposer qu'à ceux qui s'y connaissent, Non pas à la façon de quelques importuns, Qui, les offrant à tous, rendent ces bien communs.Doctes soeurs : les muses.
Babillard : Qui parle continuellement ; et qui ne dit que des choses de néant. Si dit aussi d'un indiscret qui ne saurait tenir sa langue. [F]
LE POÈTE
C'est une raillerie, Au contraire elle est riche, au moins voit-on contents Tous ceux qui dans son sein prennent leurs passe-temps : Rare condition, belle Philosophie, Dont l'usage est puissant, puisqu'il nous déifie, Mais rendez-moi le bien que je vous ai prêté, En excusant aussi ma curiosité, De la vôtre après tout, peut savoir la cause ?PRÉCIEUSE
Oui da, c'est la raison qu'ici je vous l'expose, C'est que vous croyant poète à votre procédé, Et par cette raison pas trop accommodé, Voulant lire vos vers je crus être charmée De voir une pistole avec eux enfermée, Je la tâtai cent fois, et j'en doutais encore, Mais l'ayant fait sonner, je vis qu'elle était d'or, Lors, quoi que toute seule à ce nouveau spectacle, Un Poète, m'écriai-je, a de l'argent, Miracle !LE POÈTE
Que je le sois ou non.LE POÈTE
Prenez ces autres vers qui partent de ma veine Et de ce que je suis ne soyez plus en peine, Suffit que si j'étais d'un monde possesseur, Je vous l'offrirais tout, aussi bien que mon coeur.PRÉCIEUSE
Ô Dieu ! Ce papier brûle.Elle le tâte.
Il est tout plein de flammes, Et doit vivre longtemps, car il a plusieurs âmes, La pistole en est une, et puis celle des vers, Où l'on en voit toujours plus que dans l'Univers. Or sus, mon Cavalier, de ces biens qui sont vôtres, Reprenez l'âme d'or, je retiendrai les autres, Voilà celle d'hier que je vous rends aussi, C'est elle-même au moins, et puisqu'il est ainsi, Contractons entre nous une amitié qui dure, Mais changez cette infâme et lâche procédure, Venez me visiter quelque fois, j'y consens, Comme faiseur de vers, et non pas de présents.LE POÈTE
Hé bien vous le voulez ? Il faut donc les reprendre, Trop heureux de cette offre, où je n'osais prétendre : Mais ayant eu l'honneur de passer par vos mains, Il ne doit plus servir au trafic des humains Ce trésor que j'égale à ceux des Républiques, Et je vais l'enchâsser ainsi que des reliques.SCENE IV. La Vieille, Précieuse.
LA VIEILLE
Précieuse.PRÉCIEUSE
C'est fait.LA VIEILLE
Rentre sans contester, J'entends venir quelqu'un qui pourrait t'arrêter, Nos gens vont à la ville, il faut que tu te pares.PRÉCIEUSE
Nous bravons sans cela les beautés les plus rares.En se retirant, elle laisse choir sans dessein le papier que le poète lui a donné.
SCÈNE V.
DON JEAN DE CARCAME, seul
Hé bien, es-tu content puissant Maître des Dieux, Connaissant le sujet qui m'amène en ces lieux ? Ai-je enfin satisfait à ta juste colère ? Et puis-je désormais espérer de te plaire ? Je le confesse amour, j'ai bravé ton pouvoir, Tes effets jusqu'ici n'avaient pu m'émouvoir, J'ai devant tes sujets ta gloire méprisée, J'ai fait de ton carquois un objet de risée, J'ai renversé ton trône, abattu tes autels, Je t'ai même tiré du rang des immortels, Et ne t'avais placé que dans la fantaisie De ceux qui sont atteints d'un peu de frénésie : Mais puisque je pêchais par une aveugle erreur, Tu devais modérer l'excès de ta fureur, Et pour rendre pareil le châtiment au crime. N'ajouter point la honte à ce joug qui m'opprime. S'il me fallait servir ces illustres beautés, Ou la naissance est jointe aux rares qualités, Bien loin d'en murmurer je bénirais mes chaînes, Et ferais mon bonheur des tourments et des gênes, Car enfin il est vrai qu'il n'est rien de plus doux Que de se voir l'objet de leurs aimables coups, Que notre âme est heureuse alors qu'elle en soupire ! Et que cet esclavage est plus beau qu'un empire ! Mais qu'une Égyptienne ait rangé sous sa loi Ce coeur ambitieux, ce coeur digne d'un Roi, Ô mortelle infamie ! Ô honte irréparable ! Par là tu prouves mieux ton pouvoir redoutable Que si tu dépliais tes plus puissants ressors, Et tu parais plus fort par ces fables efforts, Il est, il est d'un Dieu, de prendre d'une offense Par un moyen si bas, une haute vengeance. Si bas, ha crime encore plus noir que le premier ! Peux-tu m'avoir ouï, Ciel, sans me foudroyer ? Profane qu'ai-je dit ? Pardonne-moi bel Ange, Tu ne brilles pas moins pour être dans la fange, La terre a ses trésors, la nuit a son Soleil, L'éclat du diamant est par tout sans pareil, La rose est toujours rose au milieu des épines, Enfin, tout sert de lustre à tes beautés divines.Il tire une bourse de sa poche.
Précieux instrument des nobles passions, Brillant fourrier d'amour de toutes nations, Favorable enchanteur dont la force des charmes Peut des plus chastes mains faire tomber des armes, Âme de l'Univers qui fais tout, qui peux tout, Par qui de toute chose on peut venir à bout, Métal incorruptible, et qui peux tout corrompre, Puisqu'il n'est rien si fort que tu ne puisse rompre, Qu'un Dieu même implora ton pouvoir souverain, Et n'entra que par toi dedans la tour d'airain, Tu peux bien faire moins, seconde ma licence, Et fais-moi triompher d'une jeune innocence. La voici, Dieux ! Je tremble à son divin aspect, Et je sens ce désir qui se change en respect.Fange : Boue de campagne qu'on trouve dans les terres grasses, et lieux humides, et marécageux : bourbe. [F]
SCÈNE VI. La Vieille, Précieuse, Don Jean de Carcame.
LA VIEILLE, voyant Précieuse qui cherche quelque chose
Qu'est-ce donc ?PRÉCIEUSE
Ce n'est rien.DON JEAN, seul
Amour soutien ta cause.LA VIEILLE
Rien !PRÉCIEUSE
Non rien.LA VIEILLE
Il faut bien que ce soit quelque chose.PRÉCIEUSE
Dieu, qu'un petit sujet vous donne un grand souci ! Hé bien, c'est une papier qui vient de choir ici. Êtes-vous satisfaite ?DON JEAN, à part
Ha que cet astre brille !PRÉCIEUSE, ayant aperçu son papier
Le voilà.LA VIEILLE
C'est lui-même.PRÉCIEUSE
Oui.PRÉCIEUSE
Qui ?LA VIEILLE
Ce Seigneur.DON JEAN
Ô favorable augure !DON JEAN
Viens-tu de quelque espoir consoler ma langueur, Et modérer le feu que tu mets dans mon coeur ? Réponds en ma faveur une bonne parole.LA VIEILLE
Mon bon Seigneur surtout, mettez la Croix dedans, Celles d'or marquent mieux les heureux accidents.PRÉCIEUSE
Vous êtes né sous les planètes D'Amour et de Valeur, de Venus et de Mars, Votre honneur court quelques hasards Dans l'entreprise que vous faites. Prenez garde à votre finance, Mercure à des larrons veut joindre votre sort. Croyant qu'on l'interdit à tort D'éclairer à votre naissance. Dieux ! Que vois-je par cette ligne ? Ha, que vous en tenez pour un aimable objet ! Poursuivez ce rare projet, La fille n'en est pas indigne. Vous avez dans la fantaisie Un dessein suborneur qui dût être chassé, Hélas ! Vous êtes menacé De ce démon de jalousie. La ligne de vie est fort belle, Une seule traverse en coupe la longueur : Mais vous braverez sa rigueur, Pourvu que vous soyez fidèle.DON JEAN
Ha ! Ne me flatte plus de cette erreur commune, De toi seule dépend l'une et l'autre fortune, Et mon sort si tu veux, soit doux, soit inhumain, Se lira dans tes yeux beaucoup mieux qu'en ma main. Ne reconnais-tu pas ce Don Jean de Carcame ? C'en est le corps au moins qui vient joindre son âme, Son âme que tu pris...PRÉCIEUSE
En quel temps ? En quel lieu ?DON JEAN
Où ta rare beauté mit en sa place un Dieu, À Séville en un mot, ha ! C'est trop méconnaître L'Amour que dans ton sein tes beaux yeux firent naître, Là tu ravis mon coeur que je t'allais offrir, Et commenças dès lors à me faire souffrir, Garde le bien ce coeur, ce larcin m'est aimable, Je gagne en cette perte un bien inestimable, Et si tous mes trésors te pouvaient contenter, En voici quelques-uns que je viens t'apporter.Il lui offre la bourse.
LA VIEILLE
Bon cela.LA VIEILLE
Agréable espérance.DON JEAN
Oui, si quelque faveur répond à mon envie, Sans mener plus longtemps cette honteuse vie, Je vous mets toutes deux au faîte du bonheur, Et je vous fais passer de l'opprobre à l'honneur.PRÉCIEUSE
Vous n'êtes pas le seul qui l'âme abusée A jugé mon honneur une conquête aisée, Plusieurs l'ont attaqué, tous ont été confus De souffrir comme vous la honte du refus. Consolez-vous Monsieur, vous avez de semblables, C'est le soulagement de tous les misérables. Le métier que je fais, et mes gaies humeurs, Qui sont de faux miroirs pour exposer mes moeurs, Inspirent, je le crois, cette injuste licence, Mais quand de ma vertu j'ai donné connaissance, On se repent aussi des discours qu'on m'a faits, Voyant que l'apparence est contraire aux effets. Je vais, je viens, je cours, je ris et je folâtre, Toujours avec l'honneur dont je suis idolâtre, Et bien loin d'imiter vos dames des Cités, Qui couvrent de froideur leurs impudicités, J'ai les yeux tout de flamme, et le coeur tout de glace, Et j'ose les braver dans mon honnête audace, Je ne perdis jamais à ce pudique jeu, Et c'est ainsi que l'or s'affine dans le feu. Si j'ai parlé de Croix, n'ayez pas la pensée Qu'un si lâche trafic me rende intéressée, Non, non, l'argent n'est point l'objet de mes souhaits, Et chacun sait fort bien que je n'en pris jamais. Gardez donc vos trésors, et croyez je vous prie, Que ce que j'en ai dit c'est par galanterie, N'espérez pas par là ces innocents plaisirs, Qui sont dûs seulement aux innocents désirs, Si je vends mon honneur, ce seul trésor que j'aime, Ce ne sera jamais qu'au prix de l'honneur même.LA VIEILLE
Voilà bien raisonner.DON JEAN
Ha ! Bannis ce penser, Le garder un moment, c'est beaucoup m'offenser : Mets là ta belle main, et sois toute assurée D'une foi, d'une amour d'éternelle durée.PRÉCIEUSE
Plusieurs difficultés s'opposent à ce point, Vous ne vaincrez jamais de si puissants obstacles.LA VIEILLE
Oui, oui, mon bon Seigneur.PRÉCIEUSE
Sachez que parmi nous La fille et son amant qui s'offre pour époux Éprouvent leurs humeurs le cours de deux années, Avant que de pouvoir joindre leurs destinées. A ces conditions engager votre foi, Subir à mon sujet la rigueur de la loi, Abaisser votre rang à cette infâme vie, Avouez que déjà vous en perdez l'envie.DON JEAN
Douter de ma constance, ha ! mon coeur connaît mieux Le pouvoir de ma flamme, et celui de tes yeux. Propose si tu veux à mon âme assurée Les périls encourus pour la Toison dorée, Rien ne peut étonner mon amour courageux, Tout m'est doux, tout m'est beau, tout m'est avantageux : Bref le Ciel m'est témoin qu'avec ma Précieuse Toute condition me sera glorieuse, Et je triompherai de toutes ses rigueurs, Pourvu qu'un chaste hymen unisse un jour nos coeurs.LA VIEILLE
Ô merveilleux dessein !DON JEAN
Vivrais-je en espérance ?LA VIEILLE
Moi je consens à tout.PRÉCIEUSE
Hé bien, oui, je me rends, Mais de quelle façon abuser vos parents ? Nous serions tous perdus s'ils en avaient un doute.DON JEAN
Je conclus avec eux, ayant su votre route, De voyager en France, et m'en suis séparé Sous ce prétexte faux qui me tient assuré, La guerre en fut un autre à m'exempter de suite.PRÉCIEUSE
Quoi, vous êtes tout seul ?DON JEAN
Oui.PRÉCIEUSE
La rare conduite !DON JEAN
Il la faut achever, ne perdons point de temps, Pour ma réception préparez tous vos gens, Tandis que je ferai transporter dans vos tentes.PRÉCIEUSE
Quoi ?LA VIEILLE
Faites.DON JEAN, lui présentant la bourse
En m'attendant garde toujours ceci.LA VIEILLE
Donnez j'en aurai soin.PRÉCIEUSE
Non pas.LA VIEILLE
Elle se moque.DON JEAN
C'est assez, à Dieu, je t'obéis.SCÈNE VII. La Vieille, Précieuse.
LA VIEILLE
Folle tu ne sais pas ce qui t'est nécessaire, Refuser de l'argent, ô Dieux ! Te moques-tu ? Connais-tu son pouvoir ? En sais-tu la vertu ? Sommes-nous en danger ? L'argent nous en délivre, Dans les bras de la mort souvent l'argent fait vivre, Nous principalement, dont le sort quelque fois Est prêt de succomber sous la rigueur des lois : Ces rayons exposés éblouissent la vue, Dissipent du malheur l'épouvantable nue, Éclairent à signer notre élargissement, Et nous font retirer des prisons promptement, Apprends qu'une clef d'or ouvre toutes serrures.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE.
DON JEAN, seul
À peine mon vaisseau s'éloigne du rivage, Qu'un Neptune jaloux veut exciter l'orage, À peine dans la lice ai-je fait quelques pas, Qu'un fantôme importun me dit, ne poursuis pas, Et lâche que je suis presque dans la bonace, Je cède au moindre effort du vent qui me menace, Et mon coeur infidèle après un juste choix, Veut ce semble obéir à cette injuste voix. Quel démon d'intérêt en mes routes divines Sème confusément la fange et les épines, Et pour me détourner d'un but si souhaité, Oppose l'infamie et la difficulté ? Forçons, forçons, mon coeur, ce rempart inutile, Rien n'est aux vrais amants honteux ni difficile. Insolents ennemis de mon affection, Rang, honneur, qualité, naissance, ambition, Adieu, retirez-vous, sortez de ma pensée, De vos lâches conseils mon âme est offensée, En vain vous combattez ce vainqueur que je sers, Qui me dompte à ma gloire, et m'honore en ses fers. Quel noble sentiment, partisan de ma flamme, Me fait voir glorieux ce que je crûs infâme ? Et quels nouveaux rayons ont sitôt dissipé Les vapeurs dont mon coeur était enveloppé. Je sens qu'il est plus calme, et mon âme éclairée Dans ce beau champ d'Amour marche plus assurée. Le Ciel rit à mes voeux, l'air me semble plus doux.Voyant Précieuse.
C'est l'effet du Soleil qui s'approche de nous.Bonace : Calme de la mer, qui se dit quand le vent est abattu, ou a cessé. La bonace trompe souvent le Pilote. [F]
SCENE II. Le Capitaine et la Troupe d'Égyptiens, Don Jean, Le Vieille, Précieuse.
LE CAPITAINE
Il faut entretenir le feu qui le consomme.LA VIEILLE
Le voilà.LE CAPITAINE
C'est assez.PRÉCIEUSE
Hé bien mon Gentilhomme, Avez-vous médité dessus votre dessein ? Et sentez-vous encore même ardeur dans le sein ? Êtes-vous résolu d'entre en notre bande ?DON JEAN
Hé ! mon âme à quoi tant de soupçons ? J'ai remis en tes mains et mon sort et ma vie, Tu peux en disposer au gré de ton envie. Le dessein que j'ai fait de vivre sous tes lois, Doit m'élever plus haut que le trône des Rois, Juge si ma fortune en si beau lieu placée, Me peut faire dédire et changer de pensée.LE CAPITAINE
Bon, la façon m'en plaît, sa taille, et tous ses gestes, Sont d'un adroit voleur les preuves manifestes, J'attends de lui beaucoup en ce qu'il entreprend, Et sa mine promet quelque chose de grand. Tu sois le bienvenu, cher soldat de Mercure, Apprends de ce nom seul quelle est ton aventure. Le Ciel de ses faveurs fut ainsi libéral, Donnant à notre armée un Dieu pour général, Rien n'échappe à nos mains avec ses artifices, Et nous hasardons tout sous ses divins auspices, Cet avertissement doit déjà t'animer.Auspice : C'était chez les anciens une espèce d'augure, de vaine superstition, lorsqu'ils considéraient le vol et le chant des oiseaux, pour savoir si quelque entreprise que l'on commençait devait être heureuse ou malheureuse. [F]
DON JEAN, bas
Le glorieux motif !LE CAPITAINE
Pour te faire estimer Dans la profession que tu veux entreprendre, Observe bien nos lois, que je te vais apprendre. Éloigne en premier lieu ce fantôme d'honneur, Si tu veux réussir avec quelque bonheur, C'est un fâcheux démon jaloux de notre adresse, Qui raffine surtout, et de tout s'intéresse, Dont les tristes conseils, et les sévères lois, Chargent de fers dorés les sujets et les Rois, Et nous portant au bien le moins digne d'envie, Retranchent les trois parts des plaisirs de la vie, Loin donc cet ennemi de nos contentements, Loin la honte du blâme, et la peur des tourments, Après ces bons avis tu peux prendre les armes.LE CAPITAINE
Nous cherchons les combats dont la bourse est le prix, Où la gloire consiste à n'être point surpris, Où la subtilité l'emporte sur la force. Là, l'espoir du butin nous est bien quelque amorce, Le gain donne un plaisir, mais il s'en faut beaucoup Qu'il égale celui d'avoir fait un beau coup, Éprouve cette joie, et quoi que tu hasardes, Songe qu'il faut duper qui se tient sur ses gardes, Endormir de discours ceux que nous réveillons, Et paraître en repos lorsque nous travaillons, Comme il faut plus d'esprit, notre âme est plus ravie Quand un heureux effet succède à son envie. Être prompt, avisé, hardi, subtil, adroit, Tirer sans qu'on le sente une bague du doigt, Dénouer un collier, fouiller dans une poche, Prendre quoi que ce soit à qui que l'on approche, Affiner le plus fin, et le moins empêché, Escamoter partout, dans le Temple, au marché, Relever ce qui tombe, et serrer ce qui traîne, Tout nous duit, tout nous plaît, tout est bon, quoi qu'on prenne Des gants, une chemise, un mouchoir, un chapeau, Une poule, un coq d'Inde, un mouton, une peau, Tandis qu'un frère chasse, entretenir le maître, Lui déguiser son bien jusqu'à le méconnaître, Faire la guerre à l'oeil, que rien ne soit perdu, Bref, le livrer jamais ce que l'on a vendu, C'est à quoi notre esprit applique son étude, Secondé de nos mains et de leur promptitude.Duire : Dresser, accoutumer à quelque chose. Signifie aussi, être propre à quelqu'un, l'accommoder, lui convenir. [F]
LE CAPITAINE
Ne te rebute pas de nos plaisants mystères Pour l'ordre du carcan, le fouet ou les galères, Pour quelque trait de corde, ou ces petits affronts Dont on punit ici les plus fameux larrons : Que pas un de ces maux n'ébranle ta constance, Et si ton mauvais sort te fait surprendre en France, Comme un présent du roi, reçois la fleur de Lys, Par ces marques d'honneur nous sommes ennoblis, Un bon soldat s'anime en voyant ses blessures, Et sans rien avouer nous souffrons les tortures, Au pouvoir du prévôt un de nous est-il mis, Il subit châtiment, non pour ce qu'il a pris, Mais pour être si sot de s'être laissé prendre. Qui ne sait son métier doit tâcher de l'apprendre, Cela le subtilise en autre occasion, Et le rend bien plus prompt à l'exécution.DON JEAN, bas
Qu'on prépare mon âme à d'agréables choses.LE CAPITAINE
Passons de quelque épine en des plaines de roses. Nous possédons sans peur mille trésors divers, Et nous sommes Seigneurs de ce grand Univers, Nous chassons dans les bois et dessus les montagnes, Nous jouissons des biens des plus riches campagnes, La terre à nos désirs offre tout avec choix, Les forêts au besoin nous présentent du bois, Les fontaines de l'eau, les coteaux de l'ombrage, Les rochers un abri quand il fait quelque orage, Les vignes des raisins, les étangs des poissons, Les arbres et les champs des fruits et des moissons, Enfin avec nous, pour peu que tu t'exposes, Sans qu'il te coûte rien espère toutes choses.LE CAPITAINE
Jamais nous ne logeons dans l'enclos des Cités, Les dehors sont plus beaux, plus sûrs, et plus utiles, C'est là que nous plantons nos pavillons mobiles, Et nous en délogeons au moins quand il nous plaît, Là, notre emmeublement se trouve toujours prêt, Les gazons sont nos lits, et la belle prairie À nos palais volants sert de tapisserie, Nous y voyons aussi quantité de tableaux, Jamais dedans la Flandre il n'en fut de si beaux, L'art ne saurait atteindre à ces vivants ouvrages, Et Nature elle-même a fait ces paysages. Ce cuir impénétrable aux rigueurs des saisons Nous fait braver le Ciel dans ces faibles maisons, Les tonnerres grondants sont pour nous des musiques, Les vents impétueux des zéphyrs pacifiques, Les éclairs des flambeaux, la pluie un bain charmant, Et les neiges enfin un rafraîchissement : Ainsi toujours contents nous passons notre vie Exempts d'ambition, de soucis, et d'envie, Ce beau dérèglement ne te charme-t-il pas ?LE CAPITAINE
Au reste, tu peux prendre en l'ardeur qui t'enflamme Cette jeune beauté pour maîtresse ou pour femme.PRÉCIEUSE
Arrêtez là de grâce, et ne poursuivez point, Il est tombé d'accord avec moi sur ce point. Que s'il veut renoncer aux lois que j'ai prescrites, Je préfère l'honneur à ces rares mérites, Nul de vous n'a pouvoir dessus ma volonté, N'en disposez donc pas avec autorité, Ce droit nous appartient avec plus de justice, Je l'ai fait espérer à deux ans de service, Mais quoi que le serment semble nous obliger, Il nous est libre encore de nous en dégager, Consultez-vous, Monsieur, touchant cette promesse, Recueillez votre coeur du sommeil qui le presse, Arrachez le bandeau qui vous couvre les yeux, Soyez plus raisonnable, enfin choisissez mieux, Votre équipage est là, vous pouvez le reprendre.DON JEAN
Je te suis donc suspect ? Quoi dans beaucoup d'amour crains-tu peu de respect ? Non, non, engage encore mes flammes amoureuses A des conditions qui soient plus rigoureuses, Mon coeur est une cire où tu ne peux imprimer Ces chastes sentiments qui te font estimer, Mais sache que pour toi ce même coeur de cire Changera de nature après ce doux martyre, Et que pour mieux garder ton vouloir souverain Il deviendra plus dur que le fer ou l'airain. Oui, ta seule présence entretiendra ma joie, Je serai trop content pourvu que je te voie, Et si l'Amour m'excite à quelque autre plaisir, Un baiser tout au plus bornera mon désir, Puis-je pas espérer ce remède à ma flamme ?PRÉCIEUSE
Oui, si sage d'ailleurs...DON JEAN
N'en doute plus mon âme. Et vous mon Capitaine, il me faut octroyer Un mois d'apprentissage a ce noble métier.LE CAPITAINE
C'est trop de la moitié pour être passé maître, Après deux ou trois vols assure-toi de l'être.DON JEAN
Souffrez que dans ce temps je n'en fasse pas un, Ces quatre cents ducats départis au commun Suppléeront au défaut de cette main oisive, Prenez-les pour ma part du bien dont je vous prive, Après qu'on laisse faire à mes secrets efforts, Mon adresse d'abord s'attaque aux coffres fors.LE CAPITAINE
Ta générosité n'eut jamais son égale, Oui, ces riches effets de ta main libérale, Font résoudre la troupe à quoi que tu voudras, Dispose de nos coeurs ainsi que de nos bras. Il reste maintenant à prendre un nom de guerre Qui te fasse inconnu courir toute la terre, Hérite de celui du plus fameux voleur Qui jamais parmi nous signala sa valeur, Il se nommait Andrés, plaît-il à ton envie ?DON JEAN
Je le conserverai de tout le temps de ma vie, Andrés, ha ! Que ce nom me semble glorieux, Puisqu'il m'est imposé pour servir ces beaux yeux !LE CAPITAINE
Donc que chacun de nous montre son allégresse, D'un si cher camarade exaltons la noblesse, Mêlons un doux concert à nos remerciements, Et faisons mille voeux pour ses contentements.Les Égyptiens chantent en musique ces quatre vers.
Vive le noble Andrés, vive la Précieuse D'une vie à leur gré la plus délicieuse, Qu'Hymen joigne bientôt ce beau couple d'amants, Et que rien ne s'oppose à leurs embrassements.LE CAPITAINE
Voilà qui vaut l'argent, cet objet qui t'engage Du fard Égyptien t'enseignera l'usage, Surtout change d'habit pour notre sûreté, Et pour aller par tout avec liberté, Nous en avons toujours quelques-un dans nos tentes Pour ceux qui sont reçus au métier que tu tentes : Tandis, pour éviter tout accident fatal, Je vais rendre l'honneur qu'on doit au Sénéchal, Notre bande a besoin du pouvoir qu'il possède, Déjà depuis deux jours nous rodons dans Tolède Sans la permission qu'il nous faut obtenir, Adieu, demeurez seuls pour vous entretenir.LA VIEILLE
Enfin tout est à nous, homme, argent et bagage, Mais allons de plus près visiter l'équipage.LE CAPITAINE
Puissant Dieu des matois, et des subtilités, Mercure inspire lui tes bonnes qualités, Afin qu'aux yeux de tous il vole en assurance, Et trompe des Argus l'exacte vigilance. Suivez-moi Compagnons, tous en ordre rangés, Ces ducats au retour vous seront partagés.Argus : personnage de la mythologie gréco-romaine, c'était un géant qui avait cent yeux dont cinquante ouverts pendant que cinquante étaient fermé et dormaient.
SCÈNE III. Andres, Précieuse.
ANDRES
Enfin j'ai le bonheur où mon amour aspire, Mon sort est dans tes mains, je vis sous ton empire, Me voilà ton sujet, et j'ai reçu tes lois, C'est trop pour égaler la fortune des Rois. Ce n'est point le pouvoir que ce titre leur donne Qui m'attache avec joie auprès de ta personne, Ce n'est point un espoir de leurs vaines grandeurs Qui contente mes sens et nourrit mes ardeurs, Ce n'est point ce hasard contre qui l'on déclame, Qui fait voir dans tes fers et mon corps et mon âme, C'est ce charme adorable, invisible et puissant Que forment tes attraits, et ton coeur innocent, C'est cet esprit divin dont ce beau corps s'anime, Qui s'est acquis partout une si haute estime, C'est ce je ne sais quoi qui brille dans tes yeux Capable d'enchanter et les Rois et les Dieux. Ainsi puisque l'Amour et ta seule puissance Me rangent aujourd'hui sous ton obéissance, Espère que ces noms et d'esclave et d'amant Ne me feront traiter que favorablement, Me le jure tu pas par la céleste flamme Que ces deux Astres bruns lancent jusqu'en mon âme ? Par la réflexion de ce feu glorieux Que l'un et l'autre joue emprunte de tes yeux, Par ce vivant corail qui fait tant de miracles, Et qui rend tous les jours mille divins oracles. Me le jure tu pas par ce berceau d'Amour, Où, comme dans tes yeux, ce Dieu fait son séjour ? Par ces monts animés dont le beau privilège Peut enflammer les coeurs à l'aspect de leur neige, Et par ce noble tout, ouvrage précieux Que formèrent l'Amour, la Nature et les Dieux : Mais à te voir si triste en mon bonheur insigne, Il semble que déjà tu m'en juges indigne.PRÉCIEUSE
Me dois-je réjouir de vous avoir réduit À quitter un beau tour pour une affreuse nuit, À quitter des rayons pour un nuage sombre, La gloire pour la honte, et le Soleil pour l'ombre, Les plaisirs pour la peine, et les biens pour les maux, Un repos assuré pour de rudes travaux, Une Princesse enfin pour une Égyptienne ? Non, Seigneur, croyez-moi, quelque honneur qui m'en vienne, Je vous estime trop pour ne m'affliger pas Du tort que je vous fais par mes faibles appas.ANDRES
Que ton affliction console bien mon âme ! Que ton regret me plaît ! Que ta froideur m'enflamme ! Il est donc vrai, mon coeur, que ta sainte amitié Fait déjà le devoir d'une chaste moitié : Mais ne plains point mon sort digne qu'un Dieu l'envie, Et juge mieux de l'heur qui va suivre ma vie, Trouvais-je pas en toi sans forcer mes désirs Ma gloire, mon repos, mes biens et mes plaisirs ? Tes yeux ne sont-ils pas des Soleils ? Et ces astres N'écarteront-ils par loin de moi les désastres ? N'ont-ils pas pour rayons mille feux pétillants ? Et pour être un peu noirs en sont-ils moins brillants ? Non, non, d'une façon qui n'est point coutumière Cette noirceur éclate et me rend la lumière, Contre l'ordre du monde elle fait un beau jour, Et rallume partout le flambeau de l'Amour, Mais pardonneras-tu ma première licence ?ANDRES
Il a aperçu dans son sein le papier du poète.
D'où te vient ce papier ? Que son destin est doux !PRÉCIEUSE
Si c'est une douceur que de faire un jaloux, Ce poulet en ce lieu vous donne de l'ombrage, Avouez.Poulet : signifie aussi un petit billet amoureux qu'on envoie aux Dames galantes, ainsi nommé, parce qu'en le pliant on y faisait deux pointes qui representaient les ailes d'un poulet. [F]
ANDRES
Nullement.PRÉCIEUSE
L'auteur vaut bien l'ouvrage.ANDRES
Je le crois.PRÉCIEUSE
Tout de bon ?ANDRES
Oui certes.PRÉCIEUSE
Cependant, Je veux de son rival faire mon confident, Tenez, après cela doutez que je vous aime, Car je ne l'ai point lu.ANDRES
La faveur est extrême.ANDRES, à part, ayant lu
Mon coeur ne crains plus rien.PRÉCIEUSE
Lisez haut, vous riez.ANDRES
Il lit tout haut ces vers.
Je chante dans les fers mieux qu'un Égyptien, Vous me réjouissez en me donnant la gêne : Mais pourquoi joignez-vous le repos à ma chaîne ? Suis-je si malheureux de n'être propre à rien ? L'esclave trop oisif souffre un double tourment, Servez-vous du pouvoir que mon destin vous donne D'un emploi près de vous honorez ma personne, Et ne rejetez pas les voeux d'un pauvre amant.PRÉCIEUSE
Hé bien qu'en dites-vous ? Ce n'est pas un novice, Voyez qu'adroitement il m'offre son service.ANDRES
Voilà pour un captif parler bien librement, Mais il ne devait pas finir si pauvrement, L'Amour est de ce mal la mortelle ennemie, Et pour un pauvre amant je serais endormie.PRÉCIEUSE
De qui ?PRÉCIEUSE
Et qui se nomme ?ANDRES
Son nom ne se dit pas.ANDRES
À ce penser il faut que je soupire, Là, mes superbes sens furent humiliés, Et ta grâce à danser foula mon coeur aux pieds.PRÉCIEUSE, lit ce qui suit
Récit de la belle Égyptienne.
Si je vous semble Égyptienne, Je n'en ai que l'habit, l'adresse et les cheveux, Et quoi que d'un César leur Reine ait eu les voeux, Sa beauté toutefois fut moindre que la mienne. J'attire à moi tous les humains, Curieux de me voir ainsi que de m'entendre, Et pas un ne se peut défendre Des coups où mes beaux yeux font l'office des mains. Je donne aux âmes la torture, Je ne prends que des coeurs, mes larcins sont hardis, Et je fais mieux que je ne dis. La bonne ou mauvaise aventure. Mes compagnes et moi d'une adresse subtile Nous volons en tous lieux, Mais de tout notre bien je leur quitte l'utile, Et ne profite point que du délicieux. Comme on voit nos larcins être fort différents, Nos restitutions ont des effets contraires, La leur oblige fort, et moi lorsque je rends, Je cause des douleurs amères, Et l'on me fait mille prières De retenir toujours ce que je prends.ANDRES
Que t'en semble ?ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Le Poète, Les Égyptiens.
LE POÈTE, en habit de berger et de nuit
Au secours, je suis mort, ha ! Quelle destinée M'a fait trouver ces chiens dans leur rage obstinée ?L'ÉGYPTIEN, à son camarade
Sans doute nos mâtins font quelque bon repas, Ils cessent d'aboyer, suis-moi, doublons le pas.Mâtin : Gros chien servant ordinairement à garder une cour, à suivre les chevaux, etc. Terme d'injure populaire. Mâtin, mâtine, celui, celle qu'on assimile à un mâtin, à un chien.
LE POÈTE
Ô Dieux ! Je n'en puis plus.L'ÉGYPTIEN
J'entends quelqu'un se plaindre. Approche ta lumière, et garde de l'éteindre. Ma foi c'est un berger prêt à laisser sa peau, Tu verras que nos chiens sont après le troupeau. Es-tu mort ?LE POÈTE
Je me meurs.L'ÉGYPTIEN
Après, qui nous payera ?LE POÈTE
Moi-même.L'ÉGYPTIEN
Prends courage à présent, va, crois-moi, ce n'est rien, Quant tu seras guéri tu te porteras bien.À part.
Un ducat d'un berger !LE POÈTE
Amis, qui vous arrête ?SCÈNE II. Andres, La Vieille, Précieuse, Les Égyptiens, Le Poète.
LA VIEILLE, à Andres
Mon fils, où courez-vous ?PRÉCIEUSE
Arrêtez un moment.ANDRES
Ô Dieux quelle misère !LE POÈTE
Les dents de vos mâtins sur mes jambes empreintes. Hélas ! Si dans le temps qu'ils me faisaient ce mal, Il ne fut par bonheur passé quelque animal, Dessus qui maintenant ils repaissent leur rage, Ils n'auraient pas encore arrêté leur outrage.LA VIEILLE
Si je te puis guérir que me donneras-tu ? L'or est un prompt remède, et de grande vertu, Le baume le meilleur coule de cette source, Et pour fermer la plaie il fait ouvrir la bourse.LA VIEILLE
Enfants, portez-le donc en la plus proche tente, Ma fille va quérir de mon divin Nepante Je guéris avec lui toute sorte de maux, Mais il faut sur les tiens murmurer quelques mots, Pour arrêter le sang qui coule en abondance.LE POÈTE
Mon mal va jusqu'au coeur.ANDRES
Ami, prends patience.PRÉCIEUSE, à part en s'en allant
Il est trop assuré, C'est notre Poète, ô Dieux ! Quelle est son entreprise, De nuit, et déguisé, je crains quelque surprise.SCÈNE III. Le Poète, Le Vieille, Andres, Les Égyptiens.
LE POÈTE
Soleil dont la lumière est si douce à mes yeux, Tarderas-tu longtemps de paraître en ces lieux ?ANDRES
Non, il est tantôt jour.LA VIEILLE, aux Égyptiens
Entrez-là, c'en est fait, son sang est arrêté. Ô discours salutaire en cette extrémité.Les Égyptiens portent le poète dans une tente.
SCÈNE IV. La Vieille, Andres, Précieuse.
ANDRES, à Précieuse
Quoi déjà de retour ?SCÈNE V. Précieuse, Andres.
SCÈNE VI. La Vieille, Andres, Précieuse.
LA VIEILLE, sortant de la tente et parlant au poète
Te voilà bien, à Dieu, repose en sûreté, Tandis que j'en vais faire autant de mon côté, Si pour ta guérison trop longtemps je sommeille, Apprends qu'au son de l'or notre soin se réveille.ANDRES
Sa mine et son discours me font connaître assez Que vos soins quelque jour seront récompensés.LA VIEILLE
J'entends bien dès demain recevoir mon salaire, Fut-il mon propre enfant, fut-il mon propre frère, S'il m'avait fait attendre après lui plus longtemps, L'un de l'autre tous deux nous serions mécontents, Point d'argent, point d'onguent, dessus cette pensée Allons nous retirer.ANDRES
Qu'elle est intéressée !SCÈNE VII. Précieuse, Andres.
PRÉCIEUSE
Mais me promettez-vous ?PRÉCIEUSE
De n'être point jaloux.ANDRES
Assis entre les Dieux, et parmi l'ambroisie, Qui pourrait à présent troubler ma fantaisie ?Ambroisie : Viande exquise dont les Anciens feignaient que leurs Dieux se nourrissaient. [F]
PRÉCIEUSE
Ce mal nous vient souvent d'un soupçon plus léger. Qui pensez-vous que soit ce malheureux berger ?ANDRES
Parles-tu du blessé ?PRÉCIEUSE
Je parle de lui-même.ANDRES
Point du tout.PRÉCIEUSE
Sachez donc que c'est notre rimeur.PRÉCIEUSE
Le sort le persécute en plus d'une façon, Ce n'était pas assez qu'il eut mal à la tête, Il fallait que ses pieds...ANDRES
Enfin c'est ta conquête, Pourquoi traiter si mal un si fidèle amant ? Tu l'as porté peut-être à ce déguisement.PRÉCIEUSE
L'étrange vision De me croire complice en cette occasion ! Hé bien, pour avoir paix, et me montrer fidèle, Je ne le verrai point.ANDRES
C'est être bien cruelle.SCÈNE VIII.
ANDRES, seul
Loin de ces beaux charmeurs qui corrompent les sens, Donnons un libre cours à nos désirs pressants, Amour, foi, complaisance, incomparable idée, Dont par enchantement mon âme est possédée, Retirez-vous comme eux, et me laissez ici Examiner à part l'objet de mon souci, Votre ligue est trop forte, et cette conférence Demande une sévère et juste indifférence, Mon coeur à votre aspect n'agit point librement, Bref vous êtes suspects à notre jugement. Ce rival odieux plus conforme à sa guise, Connaît, voit, parle, écrit, vient de nuit, se déguise, Et je ne croirais pas qu'un favorable aveu Au mépris de ma flamme entretienne son feu ; Ha, que ta trahison visiblement éclate ! Inconstante beauté, lâche coeur, âme ingrate, Dont l'adresse perfide a caché sous des fleurs Le dangereux aspic qui cause mes douleurs. Ne suis-je descendu du plus haut rang de gloire Dans ce honteux état qui ternit ma mémoire ? Ne t'avais-je promis d'élever ton bonheur Au faîte des plaisirs, des biens et de l'honneur ? Enfin n'ai-je engagé mes plus belles années À suivre avec toi d'infâmes destinées, Que pour voir préférer à mon chaste dessein Celui d'un suborneur qui règne dans ton sein ? Achève d'ériger ton indigne trophée, Sur le reste mourant de ma flamme étouffée, Comble-le de faveurs en me comblant d'ennuis, Tout m'est indifférent en l'état où je suis, Ton lâche mouvement vient d'arrêter ma course, Et je vais remonter à mon illustre source. Mais pourrai-je accomplir le projet que je fais ? Non, j'aime trop mes fers pour en sortir jamais : Impuissants ennemis du Dieu qui me maîtrise, Savez-vous quelle chaîne arrête ma franchise ? Savez-vous le pouvoir de ces noirs assassins , Qui me percent le coeur, et rompent vos desseins ? Si les trais et les feux vous marquent leur puissance, Que ne me rangez-vous sous leur obéissance, Et si de ces brillants vous ignorez le prix, Pourquoi me conseiller un injuste mépris ? Devez-vous pas avoir beaucoup de retenue À dire votre avis d'une chose inconnue ? Conseillers indiscrets, ou laissez-moi périr, Ou par d'autres moyens venez me secourir. Quoi donc je fais régner mon amour déréglée ? Quelle ombre, ou quel grand jour à mon âme aveuglée ? On s'offre à me tirer d'une infâme prison, Et ce zèle obligeant me paraît trahison, À quel point m'a réduit ma fière destinée ? Dans cet aveuglement mon âme est obstinée, À me faire du mal je suis ingénieux, Et qui me veut aider me semble injurieux, De qui dois-je espérer un effet secourable, Puisque ma volonté ne m'est pas favorable ? Mais pour mieux profiter de ce raisonnement, Tirons de ce rival un éclaircissement, Arrachons son aveu par force ou par adresse, Et perdons puis après le traître et la traîtresse.SCÈNE IX. Andres, Le Poète couché dans la tente.
ANDRES, ayant relevé un côté de la tente
Camarade, dors-tu ?ANDRES
Je plains ton infortune, et j'en suis bien marri. Dans trois jours au plus tard tu seras tout guéri. Mais qui te presse aussi ? Quelle affaire importante Te fait marcher de nuit, et devers cette tente ? Parle.LE POÈTE
Hélas !ANDRES
Je le tiens, ce discours l'a surpris. Réponds-moi, que crains-tu ? Rappelle tes esprits, Tu peux m'entretenir avec toute assurance.LE POÈTE
Hé de quoi ? De douleurs, de peine, de souffrance, C'est là tout l'entretien que vous pourriez avoir, Déplaisant à donner, et triste à recevoir...ANDRES
Voyez qu'il équivoque, et qu'il feint bien le traître. Plus je t'entends parler, plus je te crois connaître, Ta mine et cet état ont trop peu de rapport, Et ce rustique habit cache un plus noble fort, Confesse.LE POÈTE
Plût au Ciel.ANDRES
Ma pensée est trop vraie, Et me fait découvrir une nouvelle plaie, Mon âme a succombé sous de plus doux efforts, N'est-elle pas blessée encore plus que ton corps ? Certes, s'il est ainsi que je me l'imagine, Tu mérites le bien que l'Amour te destine. Nous avons entre nous une jeune beauté, Dont l'éclat a de l'air de la Divinité, Un coeur aura reçu son adorable image, Et par son ordre exprès tu viens lui rendre hommage.LE POÈTE
Rien moins.ANDRES
Comme il prend son parti, mais allons jusqu'au bout, Il faut après cela qu'il me déclare tout. À quoi bon, découvert te cacher davantage ?ANDRES
Pour être Égyptien ne crois pas que mon coeur Ignore le pouvoir de ce noble vainqueur, Je sais bien que l'Amour porte à d'étranges choses, Et je pourrais parler de ses Métamorphoses. Ne me cèle donc plus ton dessein ni tes feux, La belle Égyptienne est digne de tes voeux, Bien loin de la blâmer j'estime ton adresse, Et je te veux servir auprès de ta maîtresse.LE POÈTE
Ton zèle enfin me charme, et civilité Me force à contenter ta curiosité, Mon coeur s'ouvre de joie au nom de cette belle, J'ai l'heur de la connaître, et d'être connu d'elle, Et puisque tu peux lire en ce coeur malheureux, Je ne te nierai plus que j'en suis amoureux.LE POÈTE
Elle a rendu la force à mon âme abattue, Et l'appareil plus doux à mon mal furieux, Fut le charme innocent qui vint de ses beaux yeux.LE POÈTE
Si peu.ANDRES
Quoi tu t'en plains, ha ! N'en fais plus le fin, Achève d'exposer ton bien-heureux destin, Nous sommes, tu le sais, les plus secrets du monde. As-tu de ses faveurs ? Ta gloire est sans seconde, Montre-les moi, de grâce, et ne me cache rien, Fais-moi ton confident, je te ferai le mien, Sous d'autres vêtements j'ai fait des aventures, Dignes de raconter à nos races futures, Et sans aller plus loin que ce même séjour, Je t'en pourrais conter une du dernier jour, Qui vaut bien à mon gré la peine de l'entendre.ANDRES
Tu me fermes la bouche en me fermant ton coeur, Et tu me crois sans doute indiscret ou moqueur, Vois-tu ? Ne couvre plus une flamme apparente, Et sache que la fille est ma proche parente, Que je vous puis servir tous deux en vos amours, Vous faisant préférer des nuits aux plus jours.LE POÈTE
Je ne refuse pas cette offre avantageuse, Mais mieux que son parent je connais Précieuse, On ne peut faire brèche à sa chaste vertu, Par discours, par présents, en vain j'ai combattu, Rien ne peut ébranler cette vivante roche, Mille trais enflammés en défendent l'approche, Et lorsqu'on la permet, c'est pour mieux faire voir Que sans intelligence on ne la peut avoir.ANDRES
Ha ! Ce dernier discours me redonne la vie, Mais redoublons l'épreuve, et sachons son envie. Dis ce que tu voudras pour cacher ton dessein, Je vois ce que tous deux vous avez dans le sein, Et dedans votre amour mon zèle s'intéresse, Mais enfin la veux-tu pour femme ou pour maîtresse ? Si tu la veux pour femme, hé bien dans peu de temps J'y ferai consentir tous ses autres parents, Sinon il ne faut point tant de cérémonies, De semblables vertus parmi nous sont bannies, Pourvu que nous voyons quelque somme d'argent.ANDRES
En as-tu ?LE POÈTE
Hélas ! Perds ce soin odieux, Puisqu'un autre dessein m'a conduit en ces lieux, Ce n'est pas qu'en effet je n'aime Précieuse, Et que ma passion ne me soit glorieuse : Mais de mon seul destin l'implacable courroux Me fait venir chercher un asile entre vous. Apprends en peu de mots le sujet qui m'amène, Qui m'a fait déguiser, et qui cause ma peine. La mort d'un cavalier couché sur le pavé, Dedans une querelle où je m'étais trouvé, Me fit quitter Séville, et venir à Tolède Pour trouver dans ma fuite un assuré remède. Mes parents cependant qui savent où je suis, Avertis du danger où mes jours sont réduis, M'ont fait donner avis cette même soirée, Que j'eusse à me pourvoir de retraite assurée, Tout ce que j'ai pu faire en ce pressant souci, Est de changer d'habit, et de venir ici, Contre les trais du sort implorer assistance.ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE. Andres, Précieuse.
ANDRES
Mais tu ne me dis rien de ce pauvre blessé, Est-ce ainsi qu'un Amant doit être délaissé ? Est-ce ainsi que l'amour doit céder à la crainte ?ANDRES
Je crains qu'il ne se trouble, Sa plaie est toute en feu, la fièvre lui redouble, Enfin il est fort mal, tu devais bien aussi Faire en sorte qu'il vint plus sûrement ici, Et c'était bien assez du feu qui le dévore.SCÈNE II. Andres, Précieuse, Hipolite.
ANDRES, ayant aperçu Hipolite
Ha ! Le fâcheux objet.PRÉCIEUSE
Hé quel malheur si prompt Vous met la flamme aux yeux et la rougeur au front ? Ha ! C'est une maîtresse.ANDRES
Une fille importune.PRÉCIEUSE
Hé bien, faut-il rougir d'une bonne fortune ? Voilà ce que produite votre sombre beauté, Et le fard que je donne a cette qualité, Mais sa peine m'oblige à vous laisser ensemble.ANDRES
Vois mon dernier refus.HIPOLITE
Le voilà, mais je tremble.PRÉCIEUSE
Prié par ce regard si doux et si charmant D'une heure d'entretien pour son allègement, Et lui refusez pas un bien si désirable, Et faites à ses voeux un accueil favorable.PRÉCIEUSE
Adieu, jusqu'au retour.HIPOLITE
Feignons de l'arrêter, quoi qui nous en advienne, Où va si promptement la belle Égyptienne ? Peut-on pour un moment ici l'entretenir ?SCÈNE III. Andres, Hipolite.
ANDRES
Madame, vous m'offrez un honneur qui m'étonne. J'ai vu de votre part l'une et l'autre personne, Toutes deux m'ont parlé de votre indigne choix, Toutes deux m'ont ravi l'usage de la voix, Et maintenant encore je ne sais que répondre, Trop d'éclat m'éblouit, trop d'heur me vient confondre, Et ces rares faveurs me font imaginer Qu'à quelque autre qu'à moi vous croyez les donner : Sortez de votre erreur, voyez ce que vous faites, Regardez qui je suis, et songez qui vous êtes, Si vos yeux ont un voile, ou si vous sommeillez, Arrachez-le, Madame, ou bien vous éveillez.HIPOLITE
Non, non, ma passion en m'a point aveuglée, C'est toi seul qui la rends et juste et déréglée, Tu contrains à t'aimer quiconque ose te voir, Et c'est le moindre effet de ton charmant pouvoir. Mon âme te sentit dès que mes yeux te virent, Ta douceur m'enchanta, tes grâces me ravirent, Je trouvais de l'éclat dans ce teint basané, Et d'une obscure tige un noble Amour est né, Amour qui te remet les biens que je possède, En quoi sache que nul ne m'égale à Tolède, Amour qui t'offre encore un trésor plus exquis, Triomphe beau vainqueur après avoir conquis : De ce même regard qui me met toute en flamme, Lance un rayon d'espoir qui contente une âme, Modère ton tourment, et romps enfin le sort Qui l'agite, la trouble, et me donne la mort.ANDRES
Notre pouvoir est vain pour les charmes de l'âme, Et ce sont les démons qu'en ce point on réclame.HIPOLITE
Autre démon que toi ne l'y sut attacher, Autre démon que toi ne l'en peut arracher, Laisse, laisse cruel une importune feinte Qui donne à mon amour une mortelle atteinte. De roi ne devient point un tyran de mon coeur, Ni de maître adorable un insolent vainqueur, Que l'amitié succède à la feinte bannie, N'ajoute point la honte à ma peine infinie, Ne mêle point l'orgueil aux belles qualités Que je vois au travers de ces obscurités. Quoi, manquai-je d'appas ? Quoi, manquai-je de charmes Qui puissent t'obliger à me rendre les armes ? Ma personne, mes biens, et ma condition, Ne peuvent-ils forcer ton inclination ? Ne peux-tu préférer à cette vie infâme L'avantageux bonheur de m'avoir pour ta femme ? Quitte, quitte la honte où le sort t'engagea, Sors de cette misère où le sort te plongea, Seconde mes désirs en faveur de toi-même, Réponds au nom d'Hymen à mon amour extrême, Par là, de mes trésors tu deviens possesseur, Tu vivras avec gloire, en paix, dans la douceur, Et goûtant des plaisirs tous purs et sans limites, Braveras la Fortune ingrate à tes mérites.ANDRES
Descendre jusqu'à moi, m'élever jusqu'à vous, D'un pauvre Égyptien en faire votre époux, Ravi d'une si haute et si rare merveille, Quoi que près d'un soleil je doute si je veille, Et je ne comprends pas par quel heureux destin J'ai pu faire un si noble, et si riche butin. À quelles dures lois est mon âme asservie, Que je ne puisse pas contenter votre envie, Que je ne puisse pas jouir de ce bonheur Qui contient le plaisir, la richesse et l'honneur ? Ha ! C'est bien maintenant que l'ingrate Fortune Me fait sentir les traits de sa haine importune, Me venant d'une main un trésor présenter, Que l'autre au même instant me défend d'accepter.HIPOLITE
Dans ce consentement que ta grâce m'octroie, Qui s'oppose à ton bien ? Qui s'oppose à ma joie ?ANDRES
La rigueur de nos lois, qui veut que parmi nous Nous prenions une femme et la fille un époux, Lors par qui mon malheur a sa rage assouvie, Et qu'il faut observer sur peine de la vie.HIPOLITE
Quoi d'un Égyptien je me vois refusée ! Quoi d'un fier vagabond je me vois méprisée ! Ma faveur le poursuit, il suit d'autres appas, Je lui parle d'Hymen, il ne l'accepte pas, Honte, dépit, affront, ressentiment, vengeance, Laissez-vous triompher cette superbe engeance ? Souffrez-vous que ce traître avec impunité Profane ma vertu, ma gloire et ma beauté ? Au secours ma fureur, vite forgeons un foudre, Qui réduise à mes yeux ces deux amants en poudre, Faisons pour le hâter des efforts merveilleux, Et lançons-le d'abord sur ce roc orgueilleux, Roc qui brave le Ciel qui s'attache à la terre ; Et semble défier les éclats du tonnerre, Bientôt, bientôt, ingrat, il va tomber sur toi, Tu sauras ce que c'est de se moquer de moi, Tu sauras ce que c'est de mépriser ma flamme, Et de me préférer je ne sais quel infâme, Tu ne tiens pas encore cet objet de tes voeux, Tu périras au port, et peut-être tous deux, Je te vais de ce pas faire charger de chaînes, Je te vais exposer aux plus cruelles gènes, Et tu confesseras dans l'horreur de tes fers, Qu'il vaudrait mieux vivant tomber dans les enfers, Qu'au pouvoir irrité d'une amante enragée D'un indigne mépris dont je serai vengée.SCENE IV. Andres, Précieuse.
PRÉCIEUSE
Bon augure, il est seul, mais las ! En peu de temps On peut beaucoup résoudre. Est-ce lui que j'entends ? Quoi soupirer tout seul ? Cette belle maîtresse Vous a quitté trop tôt, c'est le mal qui vous presse. Que vous êtes confus ! Vous deviez bien aussi Lui donner rendez-vous en autre lieu qu'ici, Et c'est un peu manquer d'adresse et de prudence, Contez-moi vos transports, Dieux le triste silence ! Vous ne me dites mot, mais quelle est mon erreur ? Peut-on garder la voix ayant perdu le coeur ?ANDRES
Amour, que ton pouvoir tyrannise nos âmes, Et que de ton flambeau sortent d'étranges flammes !PRÉCIEUSE
Il est vrai que l'Amour est un étrange Dieu, Il nous prend, il nous laisse, en tout temps, en tout lieu.PRÉCIEUSE
Il le faut avouer, je suis bien malheureuse, Je souffre tout, je m'offre, et le veux consoler, Et pour tant de bontés il me vient quereller.PRÉCIEUSE
Est-ce à moi qu'elle en veut ? J'implore, beau vainqueur, Le pouvoir que l'Amour vous donne sur son coeur, Sauvez-moi du danger que prépare sa rage.ANDRES
Je suis compris aussi dans ce mortel orage, Mais le Ciel m'est témoin si j'ai peur que pour toi, Quoi que cette enragée ait vomi contre moi, Quelques fers qu'à présent me forgent sa malice, Je ne me plaindrais point d'un si proche supplice, Si ce même démon pour croître mes douleurs, Ne voulait t'exposer à de mêmes malheurs ; Je crains que sa menace enfin ne s'effectue, Et c'est ce qui me trouble, et c'est qui me tue, Fuyons, si tu m'en crois, de ce lieu malheureux.PRÉCIEUSE
Fort bien, pour mieux nier vos larcins amoureux. Peut-on couvrir sa faute avec plus d'industrie ?ANDRES
Trêve, trêve, mon coeur à cette raillerie, L'orage dessus nous est tout prêt à crever, Et nous sommes perdus si l'on nous peut trouver.PRÉCIEUSE
Dieux ! Que m'apprenez-vous ?SCÈNE V. Hipolite, Le Prévôt, Ses Archers.
HIPOLITE
Ces infâmes auteurs de mille fourberies Me sont venus voler toutes mes pierreries, Et je n'ai point d'espoir de recouvrer ce bien, Que par votre assistance, et par votre moyen.LE PREVÔT
Il faut pour cet effet prendre le Capitaine, Notre exacte recherche autrement serait vaine.HIPOLITE
Un certain entre tous d'assez bonne façon, De tout le voisinage attire le soupçon, On l'a vu qui rodait fort près de notre porte, Et les plus assurés l'ont dépeint de la sorte, Châtain clair, un peu grêle, et le plus haut de tous, Qui semble le plus propre à de semblables coups, Et dont la mine dit qu'il en a bien fait d'autres : Faites-le moi d'abord saisir par un des vôtres, Après, nous fouillerons et sa valise et lui.LE PREVÔT
C'est assez, ces voleurs rendront tout aujourd'hui. Ne perdons point de temps, l'affaire est d'importance, Allons, c'est ici près, et s'ils font résistance, Sans attendre ma voix, main basse, tuez tout, Du meurtre général mon pouvoir vous absout.Vers 1346, on lit "Ces assés" dans l'édition originale.
SCÈNE VI.
HIPOLITE, seule
Je te tiens arrogant, et ta perte arrêtée Va venger mon amour lâchement rejetée, Ma fourbe par mes mains conduite adroitement,Elle tient dans sa main les joyaux, dont on l'a vue parée.
Prépare à ton orgueil un juste châtiment, Et ces joyaux tirés du fond de ta valise Feront selon mes voeux réussir l'entreprise.SCÈNE VII. Andres, Précieuse, La Vieille, Le Capitaine et la troupe d'Égyptiens.
LE CAPITAINE
Oui, je trouve à propos d'éviter sa fureur, La femme en se vengeant va jusques à l'horreur, La flamme méprisée allume d'autres flammes, Dans leurs caresses même il faut craindre les femmes, C'est pourquoi que chacun se prépare au départ, Afin de déloger quand il sera plus tard, Nous pouvons cette nuit choisir une retraite, Et les bois en sont une assurée et secrète.SCÈNE VIII. Le Prévôt, Ses Archers, Hipolite, Le Capitaine et la troupe d'Égyptiens, Andres, Précieuse, La Vieille.
LA VIEILLE
Ha bon Dieu ! qu'est ceci ?ANDRES
L'effrontée !PRÉCIEUSE
Ha ! l'infâme.LE CAPITAINE
Vous peut-elle prouver son accusation ?HIPOLITE
Oui, voilà mon voleur.ANDRES
Moi !ANDRES, la tirant à part, et lui parlant bas
Celle qui m'a prié m'ose-t-elle accuser ? Craint-elle point la honte où je puis l'exposer ?HIPOLITE
Non, non, tout maintenant je veux qu'on me les rende, Ou l'on va t'enchaîner avec toute la bande, Voyez qu'il est rusé : sans faire plus de bruit Je les aurai, dit-il, et devant qu'il soit nuit.ANDRES
Oui, qu'on l'aille quérir,Un Égyptien va quérir la malle.
Si tout ne m'appartient je consens à périr.PRÉCIEUSE
C'est l'aspic sous les fleurs.LE PREVÔT
La vue en sera foi.HIPOLITE, voyant l'Égyptien qui revient avec la malle
Apporte ici, mets là, vous verrez si j'ai tort D'accuser ce voleur.ANDRES
Quel titre !PRÉCIEUSE
Mais quel sort !HIPOLITE, fouillant la malle
Ne voilà pas déjà mes bracelets, ma chaîne ? Pour découvrir le reste il ne faut point de gêne.ANDRES
Que vois-je ?HIPOLITE
Ton larcin.HIPOLITE
Tu dois bien l'être aussi, si jamais tu le fus, Bon, je tiens mon collier, il faut que tout revienne, Oseras-tu nier que ce bien m'appartienne ?PRÉCIEUSE
Juste Ciel fais voir son innocence.HIPOLITE
Il m'injurie encore.ANDRES
Écoutez pour le moins.UN ARCHER lui donnant un soufflet
Tu discoures encore.PRÉCIEUSE
Ha Dieu, quelle impudence !ANDRES, le tuant de son épée, qu'il lui tire de son côté
Un soufflet, effronté, Ton sang me vengera de ta témérité.LE PREVÔT
Empêchez.HIPOLITE
Il faut le dépêcher.LE PREVÔT
C'est ce que nous ferons.HIPOLITE
Amis, vengez la mort de votre camarade, Immolez-lui ce traître, et toute sa brigade, Encore sera-ce peu pour contenter son sang.ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE. Ferdinand, Isabelle.
ISABELLE
Vous voyez bien, Monsieur, par cet événement, Qu'hier je combattais vos bontés justement, Et qu'avec raison mon âme était gênée De la permission que vous aviez donnée : Ces démons que le Ciel eut déjà foudroyés, Si comme un de ses fléaux ils n'étaient envoyés, Ont-ils pu s'abstenir de leur crime ordinaire ? Mais pour ce rare effort comment pourraient-ils faire ? Ils semblent destinés à ce métier honteux, Ils naissent de larrons, sont nourris avec eux, Et du premier moment qu'ils se peuvent connaître, S'efforcent d'imiter ceux dont ils tiennent l'être, Tant ce charme odieux est puissant sur leurs coeurs, Il faut donc l'arracher par d'extrêmes rigueurs, Et qu'un arrêt de flamme en ce jour extermine Ces noirs auteurs de maux, de fraude et de rapine.FERDINAND
Madame, il est certain qu'un foudre rougissant Devrait exterminer cet hydre renaissant, Encore que tels voleurs, quoi qu'il nous puissent prendre, Par un droit ancien soient quittes pour le rendre : Mais le meurtre jamais ne se doit pardonner, Et l'homicide ouï je le vais condamner.Hydre de Lerne : serpent monstrueux né de Typhon et d'Echidna, séjournait dans les eaux du lac de L'Herne en Argolide. Il avait sept tête, et chacune repoussait à mesure qu'on la coupait, à moins qu'on ne brûlât immédiatement la plaie. Hercule en livrera la terre, c'est un de ses douze travaux. [B].
ISABELLE
N'en demeurez pas là, que de rudes supplices Soient aussi préparés pour ses lâches complices ; Une seule entre tous m'excite à la pitié, Et par un tendre instinct gagne mon amitié, Ce charme de nos coeurs, ce jeune astre qui brille, Me fait ressouvenir de notre chère fille, À ce triste penser, coulez, coulez mes pleurs.FERDINAND
Ne renouvelez point nos sensibles douleurs, Et laissons faire au Ciel, dont la toute puissance Des secrets plus cachés sait donner connaissance.ISABELLE
Hélas ! Depuis douze ans qu'un destin malheureux Nous ravit à Madrid ce gage de nos feux, Au travers des ennuis dont je suis possédée, Cet objet que je plains m'en retrace l'idée. Cela lui doit valoir quelque meilleur parti, Son sort avec ce traître était mal assorti, Pour un plus noble époux elle semble être née.ISABELLE
En m'apprenant son crime on me l'a dit ainsi, Mais dessus ce propos je crois que la voici, Considérez, Monsieur, sa grâce non commune, Et ce front dont l'éclat répugne à sa fortune.FERDINAND
En effet, j'y remarque un air tout glorieux, Laissez faire à mes soins, je la pourvoirai mieux.FERDINAND
Il la faut écouter.SCÈNE II. Précieuse, La Vieille, Isabelle, Ferdinand.
PRÉCIEUSE
Ha ! Monseigneur, justice, Délivrez mon époux, sauvez un innocent, Sa vertu vous en prie, et le Ciel y consent, S'il meurt, je dois mourir, c'est à tort qu'on l'accuse, Le vol qu'on lui suppose est l'effet d'une ruse, C'est un mauvais office, et qui part d'un démon Dont il vous apprendra la malice et le nom, Faites-lui seulement la faveur de l'entendre, Écoutez ses raisons qui le sauront défendre, Et ne vous hâtez pas de juger ce procès, Dont le Ciel par vos soins me promet bon succès.PRÉCIEUSE
Il est vrai que son bras l'a vengé d'un affront Qui fait rougir ensemble et sa joue et son front, Il est l'homme d'honneur, et dans son innocence Endurer un soufflet excédait sa puissance : Mais, Monsieur, nous mettons nos biens à l'abandon, Pour obtenir plutôt un si juste pardon, Et si, pour accorder sa grâce à notre envie, Ils ne suffisent pas, j'offre encore ma vie, Qu'on me mette en sa place, et qu'il soit délivré, Il ne saurait mourir tandis que je vivrais, Il vit dedans mon coeur beaucoup mieux qu'en lui-même, Et je suis cause enfin de ce malheur extrême. Mais oyez ses raisons.SCÈNE III. Isabelle, Précieuse, La Vieille.
ISABELLE
Ne crains point, Précieuse, approche, baise-moi, Si l'on lui fait faveur, c'est pour l'amour de toi. Tais-toi, sèche tes pleurs, bannis cette tristesse, Tu briseras d'ici la chaîne qui le presse, Et tu sais emporter d'un effort ravisseur Ce que ta voix demande avec tant de douceur. Quel charme as-tu sur toi dont la force secrète T'obtient si promptement ce que ton coeur souhaite ? Par quel aimable sort te fais-tu tant aimer ? Ha ! Ce sont tes beaux yeux qui nous savent charmer, Ta beauté, ton esprit, ta grâce et ton adresse Élèvent jusqu'au Ciel ton indigne bassesse, Bonne mère, approchez.LA VIEILLE
Madame, c'est ma nièce.ISABELLE
Quel âge a-t-elle bien ?ISABELLE
Hélas ! C'est à peu près l'âge qu'aurait ma fille, Elle serait ainsi belle, aimable et gentille, Et rien ne semble mieux à ce gage d'Amour, Qu'on nous ravit si jeune à Madrid en plein jour.LA VIEILLE, à part
Dieu ! Qu'est-ce que j'entends ?ISABELLE
Ha, ma chère Constance !LA VIEILLE, à part
Voilà son même nom.LA VIEILLE, à part
Ô Ciel ! Pour quelque temps cache encore ce secret.PRÉCIEUSE
Si ma prière est vaine, Madame assurez-vous que je cours au trépas, Puisque de mon époux je veux suivre les pas.ISABELLE
Ha ! C'est trop affecter sa ville destinée, Espère, Précieuse, un plus noble Hyménée, Oui, nous voulons donner en cette occasion Un plus illustre objet à ton affection.PRÉCIEUSE
Sa vertu me contente ainsi que sa naissance, Que puissiez vous, Madame, en avoir connaissance, Je cesserais de craindre, et vous de m'affliger, Voulant porter ici mon esprit à changer.ISABELLE
Mais encore quelle chaîne et si belle et si forte Dedans ses intérêts t'engage de la sorte ? A-t-il quelque mérite, et d'autre qualité Que celle de voler avec subtilité ?PRÉCIEUSE
Ha ! Ne lui donnez point cette honteuse tâche, Il est bien éloigné d'un sentiment si lâche, Puisque quelque trésor qu'on lui vint présenter, Je doute avec raison qu'il voulut l'accepter. Il est riche et content, il est sage et fidèle, C'est d'un homme de bien le plus parfait modèle, Et s'il avait l'honneur d'être connu de vous, Vous vous étonneriez qu'il se fit mon époux.ISABELLE
Quoi, tu veux faire croire, étant Égyptien, Qu'il est homme d'honneur, qu'il est homme de bien ? Il se voit à ce conte unique en son espèce.PRÉCIEUSE
Aussi l'est-il, Madame, en mérite, en noblesse, Et ce coeur généreux n'eut jamais de second.PRÉCIEUSE
Il est ce qu'il vous plaît, mais il est honnête homme, Et vous me croirez mieux s'il faut que je le nomme.ISABELLE
Mais il est criminel, et quel_que_soit son sort, La Justice aujourd'hui doit conclure à sa mort.PRÉCIEUSE
Qu'ai-je ouï, juste Ciel ! Ha ! on âme abattue Cède au cruel effort de ce mot qui me tue : Si j'ai l'honneur encore de plaire à ces beaux yeux Qui surent enchanter un Ministre des Dieux, Si vous daignez comme eux défendre l'innocence, Si votre coeur connaît l'Amour et sa puissance, Si vous avez aimé son joug aimable et doux, Si vous aimez encore votre fidèle époux, Madame, par vos soins, vos bontés et vos charmes, Par ces divines mains que j'arrose de larmes, Par votre cher époux, par mes faibles appas, Que vous me témoignez ne vous déplaire pas, Par votre fille prise en un âge si tendre, Que peut-être le Ciel se prépare à vous rendre, Par cette ressemblance et ce juste rapport, D'âge, d'aspect, de moeurs, et possible de sort, Enfin au nom d'Hymen je demande une grâce, Que la Justice même ordonne qu'on nous fasse, Ne laissez point au vice opprimer la vertu, Mon généreux Andres l'a trop bien combattu, Sauvez-le du danger où l'a mis l'imposture, Mon destin est mêlé dans sa triste aventure, Et s'il succombe aux trais d'une injuste rigueur, Les mêmes trais aussi me perceront le coeur.ISABELLE
Quoi qu'il ait fait pour toi, par là tu le surpasses, Heureux dans son malheur d'avoir tes bonnes grâces, Hé bien, pour t'obliger ; je parlerai pour lui, Modère cependant l'excès de ton ennui.LA VIEILLE, à part
Parlons ; pour seconder une si juste envie, C'est l'unique moyen pour lui sauver la vie. Puis-je espérer, Madame, un pardon ?ISABELLE
Et de quoi ?LA VIEILLE
D'un important larcin que j'ai fait.ISABELLE
Est-ce à moi ?LA VIEILLE
Hélas ! Oui, c'est à vous.ISABELLE
La bonne conscience !LA VIEILLE
Donnez-moi, s'il vous plaît, un moment d'audience, Et je vous ferai voir ce que je vous ai pris,ISABELLE
Un si nouveau remords étonne mes esprits, Et déjà sur ce point certain désir me presse, Parlez donc.LA VIEILLE
Si l'heureux accident que je vais découvrir Ne saurait empêcher qu'on me fasse mourir, Et si votre bonté vainement je réclame, Au moins auparavant, lisez cela Madame, Consultez votre coeur, et voyez bien aussi Si vous reconnaîtrez le collier que voici.ISABELLE
Ô funeste présent que le sort me renvoie, Quelle confusion de douleur et de joie ! Hé bien qu'est devenu cet enfant précieux ? Est-il vivant ou mort ?PRÉCIEUSE
Félicité suprême !ISABELLE
Quoi, c'est là ma Constance ? Hé dites-moi comment, Ne laissez point de doute en mon ravissement.LA VIEILLE
Faites-moi donc l'honneur de m'écouter encore. Je pris cette beauté, que tout le monde adore, À l'âge de trois ans, devers cette saison, À Madrid, en plein jour, et dans votre maison, J'appris secrètement qu'on la nommait Constance, Et fis écrire un mot de chaque circonstance, Afin que quelque jour tout cela pût servir À lui rendre les biens que j'osais lui ravir, Et sauver l'un de nous d'une mort violente, Comme l'occasion aujourd'hui s'en présente. Depuis elle a vécu mieux que nous ne faisons, En combattant nos moeurs avec mille raisons, Dont les moindres prouvaient par leur force divine La gloire et la vertu de sa noble origine.ISABELLE
Est-il vrai ? N'est-ce point un fantôme moqueur ? Mais pourquoi démentir et mes yeux et mon coeur ? Ha ! Je n'en doute plus, viens mon sang, viens ma vie Redoubler le plaisir dont mon âme est ravie.PRÉCIEUSE
Madame, je chéris un bonheur si parfait, D'autant plus que je vois qu'il vous plaît en effet.ISABELLE
Après douze ans d'ennuis et de peine soufferte, Je recouvre en ce jour une si chère perte, Je te revois, ma fille, ha quel contentement ! Ô favorable jour, ô bienheureux moment ! Oui, tout confirme ici ces faveurs désirées, J'en vois dessus ton bras des marques assurées, Mon oeil de ce collier reconnaît la façon, Le sang achevé enfin de lever tout soupçon, Ho la, vite quelqu'un.Un valet paraît.
Ma fille Égyptienne, Allez dire à Monsieur qu'il quitte tout, qu'il vienne, Ma Constance.PRÉCIEUSE
Madame.ISABELLE
Unique et cher trésor, Approche, baise-moi, que je t'embrasse encore. Mais parmi ces transports, quelle étrange disgrâce D'un reproche honteux diffame notre race ? Deviez-vous l'accorder, sachant sa qualité, Avec un de vos gens, quelle inégalité ?ISABELLE
Ô Dieux !LA VIEILLE
Et son nom seul en donne connaissance. L'esprit de votre fille avec sa chasteté, D'un pouvoir glorieux secondant sa beauté, Ont fait naître en plusieurs une amour sans pareille Pour cette incomparable et céleste merveille, Mais Don Jean de Carcame est le seul entre tous Que j'ai trouvé plus propre à faire son époux, Et d'hier seulement il est en cette ville.ISABELLE
Ha l'aimable aventure, ha l'insigne bonheur ! Sois béni juste Ciel d'un destin si prospère, Que ce rare accident va réjouir ton père !ISABELLE
Que veux-tu ?PRÉCIEUSE
Le pardon pour cette bonne mère, Qui tremble et qui frémit au seul nom de mon père. Faites qu'il s'y contente, apaisez son courroux.PRÉCIEUSE
Dans quelque étrange sort qu'elle m'ait engagée, D'un vrai soin maternel je lui suis obligée, Joint qu'ayant déclaré ce rapt sans l'y forcer, On doit songer plutôt à la récompenser.ISABELLE
Allez, ne craignez rien.SCÈNE IV. Ferdinand, Isabelle, Précieuse, La Vieille, Un Valet muet.
ISABELLE
Monsieur, bénissez l'aventure Qui prépare une histoire à la race future, Qui nous rend notre fille.FERDINAND
Ô Dieux ! Qu'ai-je entendu ?FERDINAND
Le verrai-je ?ISABELLE
Oui Monsieur, approche ma Constance, Non, non, ne témoignez aucune résistance, Mon esprit sur ce doute est trop bien éclairci, La marque de son bras, le collier que voici, Et ce que dit encore cette carte roulée De l'endroit et du temps qu'elle nous fut volée, Vous doivent bien, Monsieur, assurer du bonheur Qui nous la rend si belle, et même avec l'honneur.FERDINAND
Inutiles témoins d'une fille si chère, Cédez à son aspect aux atteintes du père, Oui, je te reconnais espoir de mes vieux jours, Gage si précieux de mes chastes amours, Accours dedans mes bras, viens ça que je t'embrasse.FERDINAND
Ô du Ciel et du sort l'incomparable effet ! Après tant de faveurs je mourrai satisfait. Mais qui t'a découvert cet étrange mystère ? Ne saurais-je punir l'auteur de ta misère ?LA VIEILLE
Ô Dieux ! Je suis perdue.PRÉCIEUSE
Hé ! Monsieur, par ce nom Ou de père ou de fille accordez ce pardon, Voila qui la causa, mais loin d'être punie, Je la dois caresser puisqu'elle l'a finie.ISABELLE
Il est juste, Monsieur.FERDINAND
Madame, rêvez-vous ? èA notre fille encore destiner un époux Un traître Égyptien, un voleur, un infâme.ISABELLE
Mais fils du Chevalier Don François de Carcame, Qui s'est mis dans leur troupe épris de sa beauté.FERDINAND
Dieux ! que m'apprenez-vous ?PRÉCIEUSE
La pure vérité.FERDINAND
Courez vite quelqu'un dans la prochaine, Et que sans lui rien dire ici l'on le l'amène, S'il est vrai, le pardon vous est tout assuré.LA VIEILLE
Ainsi chacun aura ce qu'il a désiré.FERDINAND
Don François de Carcame ! Ô Ciel ! Quels avantages, Ce noble compagnon d'armes et de voyages, Mon Pylade avec qui j'ai si longtemps vécu, Mon second, avec qui j'ai tant de fois vaincu, Ha comble de plaisir qui n'est point ordinaire ! Oui par l'aspect du fils je me remets le père, Il est ainsi posé, grave, modeste et doux.PRÉCIEUSE
Je n'ai d'amour pour lui dans un si grand bonheur Que ce qu'en doit avoir une fille d'honneur, Une fille portée à la reconnaissance Des devoirs d'un amant de si haute naissance, Qui méprisant son rang a tout quitté pour moi, S'est fait Égyptien, et m'a donné sa foi.PRÉCIEUSE
En quel état odieux.SCÈNE V. Ferdinand, Isabelle, Andres, Précieuse, La Vieille.
FERDINAND
Approche scélérat.PRÉCIEUSE
Dieu ! Qu'est-ce j'entends ?FERDINAND
Oui, je veux aujourd'hui rendre tes voeux contents, Devant que de souffrir la mort la plus infâme, À l'Hymen prétendu dispose ici ton âme, M'as-tu pas demandé cette insigne faveur ?ANDRES
C'est le dernier souhait qui parte de mon coeur, Et je mourrai content pourvu que je l'obtienne.FERDINAND
Toi meurtrier, toi voleur.PRÉCIEUSE
Ha Dieu que j'appréhende !FERDINAND
Toi le plus renommé de cette infâme bande Que ma juste fureur dût toute exterminer, Pour venger tant de maux, et pour les terminer.FERDINAND
Ce larron d'Andrès mort, si Don Jean de Carcame Succède à son bonheur, et la reçoit pour femme.FERDINAND
Elle n'a pu se taire en cette occasion, Mais pour vous témoigner combien je vous honore, Outre la liberté, prenez ma fille encore, Je vois chacun content de cet offre.ISABELLE
En effet, Nous ne pouvons prétendre un gendre plus parfait, Et je ne pense pas que Monsieur le refuse.ANDRES
Si j'ai la liberté, permettez que j'en use. Ce n'est pas que mon sort dans l'honneur de ce choix Ne fut trop glorieux de vivre sous ses lois, Mais j'ai déjà donné mon âme à cette belle, Et j'aime mieux mourir malheureux qu'infidèle.FERDINAND
Si son coeur y consent vous ne le serez point, Et nous nous promettons son aveu sur ce point.FERDINAND
Ne vous en fâchez pas, Ma fille est aussi belle, et n'a pas moins d'appâts. Madame, montrez-lui.ISABELLE
Viens ma Constance, approche.ANDRES
Ô Dieux !FERDINAND
N'en doutez point, et n'appréhendez plus, Vous serez à loisir éclairci là dessus, Oui, c'est ma fille unique, et cette Égyptienne Empêche votre perte en réparant la mienne.ANDRES
Quoi donc je vois finir la rigueur de mon sort ? Je trouve mon salut dans les bras de la mort, Et dans le désespoir la source de ma joie, Que le Ciel me chérit ! Que de biens il m'envoie ! Ha sitôt que je vis cette rare beauté, Je lus bien sur son front en sa haute qualité, Je lus bien dans ses yeux son illustre naissance, Toutes ses actions en donnaient connaissance, Et sans examiner ces témoins superflus, Sa pudique vertu le pouvait encore plus. Mais de ces belles fleurs qui flattent mon estime, Peut-être voulez-vous couronner la victime.ISABELLE
Non, non, un faux appas n'abuse point vos yeux, Au nom de l'Hyménée embrassez-vous tous deux.ANDRES
Mon Soleil.PRÉCIEUSE
Mon espoir.ANDRES
Ma lumière.PRÉCIEUSE
Ma vie.PRÉCIEUSE
Que mon âme est ravie !LA VIEILLE
Le Ciel veuille allonger vos nobles destinées, Une fois pour le moins autant que j'ai d'années.ANDRES
Et vous, pour vous payer ma gloire et votre soin, Puissiez vous jusqu'au bout en être le témoin. Mais en faveur du bien que je prétends vous faire, Ayez soin du blessé dont vous savez l'affaire.LA VIEILLE
Je vous obéirai.PRÉCIEUSE
Je vous en prie aussi.FERDINAND
Au reste assurez-vous d'un aveu que j'espère, Étant comme je suis ami de votre père, Joint que l'extraction, les biens, la qualité, Font voir de nos deux maisons dedans l'égalité.SCÈNE DERNIÈRE. Ferdinand, Isabelle, Andres, Précieuse, La Vieille, Le Prévôt, Le Capitaine, et la troupe d'Égyptiens.
LE CAPITAINE
Grâce, grâce, Monsieur, il n'est point criminel.FERDINAND
C'était mon ordre aussi, Puisque dans ce pays ils n'ont point fait de crime, Qu'ils aient la liberté dont ils font tant d'estime.LE CAPITAINE
Enfants, reconnaissez la grâce qu'on vous fait, Payez d'une cascade un si rare bienfait, Faites le noble Andres témoin de votre adresse, Et dansez en faveur de sa belle maîtresse.Ici les Égyptiens dansent un petit ballet.
1 853 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica