Tragi-comédie en vers
L'Amante Ennemie
Représenté pour la première fois en 1641 à l'Hôtel de Bourgogne.
Personnages
- TERSANDRE, héros de la pièce
- MELIARQUE, ami de Tersandre
- CLAIRONDE, ou Floridan, ennemie de Tersandre
- LUCINE, ou Dorimon, confidente de Claironde
- ALCINOR, amant de Claironde, et en suite de Flaviane
- FLAVIANE, soeur de Tersandre, amoureuse de Floridan
- CLYMÈNE, confidente de Flaviane, amoureuse de Dorimon
- DIOMÈDE, domestique de l'Oncle de Claironde
- TROIS VOLEURS
ACTE I
CLAIRONDE, LUCINE, TERSANDRE, MELIARQUE.
SCÈNE PREMIÈRE. Claironde, Lucine, tenant une guiterre, toutes deux en habits d'homme.
CLAIRONDE
Lucine, c'est ici qu'une juste vengeance Doit terminer le cours de ma longue souffrance ; C'est ici que mon bras, d'un généreux effort, Doit attaquer un tigre, et lui donner la mort. Oui, Tersandre ; oui cruel, le Ciel sèche mes larmes, Puis qu'il a réservé ta défaite à mes armes ; J'apporte au bout d'un fer le trépas qui t'est dû, Et ton sang à son tour doit être répandu, Conte ce jour fatal le dernier de ta vie : Car si l'occasion succède à mon envie, Je te sacrifierai, pour finir mes tourments, Aux mânes de mon père, et de tous mes amants : Toi qui sais mon dessein, seconde mon courage, Arme toi contre lui de fureur et de rage ; Et si preste à ce coup, tu vois trembler ma main, Enfonce lui toi même un poignard dans le sein.LUCINE
Madame, par ce coup, que l'Enfer même abhorre, (Je vous l'ai dit cent fois, et vous le dis encore) Vous mettez votre honneur en extrême danger, Et peut-être la vie.CLAIRONDE
Est-ce là me venger D'un vainqueur insolent qui me brave et m'opprime ? Vois-tu pas que le Ciel autorise ce crime ? Ha ! Ne m'en parle plus, il le faut achever, Mille moyens après s'offrent pour nous sauver.LUCINE
Une aveugle fureur, vous gagne et vous transporte, Qui vous fait maintenant discourir de la sorte : Mais si vous résistiez à cette passion, Qui forme le dessein d'une telle action, Vous prêteriez l'oreille aux avis qu'on vous donne.CLAIRONDE
Quoi, tu voudrais son trépas différer ? Parle, parle, timide, et conseille une femme, Qu'une juste fureur excite, anime, enflamme.LUCINE
Puisque vous me pressez, par un commandement, De déclarer ici quel est mon sentiment, (Quoi qu'il soit inutile, et que vôtre colère M'ait déjà fait prévoir qu'il ne saurait vous plaire.) Je vous dirai, Madame, et c'est la vérité, Qu'on lui prépare un mal qu'il n'a point mérité.CLAIRONDE
Perfide, que dis-tu ? Le meurtrier de mon frère, De tant de braves gens, et même de mon père, N'aura pas mérité que je l'aille égorger : Justes Dieux, souffrez vous ce tort sans me venger ? Veux-tu point, après tout, que j'appelle vaillance, De son assassinat l'injuste violence ? Que pour le prix encor de ses exploits guerriers, J'aille lui présenter moi-même des lauriers ? Conseille mieux l'esprit d'une fille outragée, Dont le plus grand bonheur dépend d'être vengée.LUCINE
Madame, il paraît bien que Tersandre a failli : Mais qui ne se défend quand il est assailli ? Et si de vos parents la trame fut coupée, Par le funeste coup de sa fatale épée, Son père auparavant par un semblable effort Reçût-il pas du vôtre une pareille mort ? Vous le savez, Madame, et l'état déplorable Où se trouva depuis cet objet misérable, Qui se sent trop puni de votre inimitié, Et qui de vos malheurs a beaucoup de pitié.CLAIRONDE
Le sort en est jeté, la raison veut qu'il meure, Je cache à ce dessein mon sexe et ma demeure ; Et si tu ne veux pas me prêter ton secours, Moi seule au pis aller...LUCINE
Brisez-là ce discours, Madame, je suis prête à ce tragique office, Pourvu que par sa mort votre peine finisse : Mais la difficulté que je rencontre ici, C'est qu'il est fort vaillant.CLAIRONDE
Soit, pourvu qu'il en meure, il n'importe comment : Mais pour entrer chez lui, garde cet instrument ; Quoi qu'il tienne beaucoup des tigres d'Hircanie, Contre leur naturel il aime l'harmonie.LUCINE
Quoi ! Bon Dieu, sont-ce là les armes dont vos mains Prétendent vous venger du plus fier des humains ? Vous frapperez au coeur, mais son âme ravie Préférera toujours ce trépas à la vie.CLAIRONDE
Ma main douce et tremblante en donnant du plaisir, Deviendra rude et ferme en ce mortel désir, Si sa première atteinte enchante son oreille, Crois que celle du coeur ne sera pas pareille. Il nous le faut tout seul attirer dans ce bois, Feignant ce lieu plus propre à faire ouïr ma voix. Là je m'assure bien, favorable complice, Que ce nouvel Ajax ne fera pas l'Ulysse, Sirène des forêts, je le saurai charmer Plus agréablement que celles de la mer.CLAIRONDE
Que dis-tu ?CLAIRONDE
Ta résolution divertit mon souci, Et tu me fais plaisir de me parler ainsi : Mais il faut aviser, dans l'état où nous sommes, Comme des vêtements, à prendre des noms d'hommes, Le mien, c'est Floridan.LUCINE
Et le mien ?LUCINE
Je m'en garderai bien : mais quand nous le verrons, Encor faut-il savoir ce que nous lui dirons.CLAIRONDE
Feignons d'être égarez, et de chercher un gîte, Aussi bien le soleil descend déjà plus vite, Et semble nous forcer à prendre celui-ci : Mais, Lucine, attendant que quelqu'un vienne ici, Allons nous reposer au bord de la prairie, Qui paraît à nos yeux si belle et si fleurie ; Ces arbres écartés nous donnent le moyen De voir si quelqu'un sort.LUCINE
Allons, je le veux bien.CLAIRONDE
Va pendre auparavant ta guitare au plus proche, Nous aurons du plaisir si quelqu'un en approche.LUCINE
Bas.
Ainsi la trahison surprendra l'innocence. Hé bien, qu'en dites-vous, est-elle bien ainsi ?CLAIRONDE
Elle est le mieux du monde.LUCINE
Il me le semble aussi.SCÈNE II. Tersandre, Meliarque, Claironde, Lucine.
MELIARQUE
Enfin, c'est trop long temps me cacher ce mystère, Qui vous rend d'une humeur si triste et solitaire ; C'est trop celer le mal qui vous semble affliger, À qui sait le moyen de vous en soulager.TERSANDRE
Et quel est ce moyen ?MELIARQUE
Le dire à Meliarque, C'est d'un parfait ami la véritable marque ; Et je serai certain de votre affection, Si vous me faites part de votre affliction.TERSANDRE
Les coups dont la Fortune a mon âme blessée, La rendent malheureuse, et non pas insensée, Au point que d'attrister le meilleur des amis, Par le récit des maux où mon sort m'a soumis.MELIARQUE
S'ils ont part au plaisir qui vient de la Fortune, La peine également leur doit être commune.TERSANDRE
Oui, mais je souffre assez, en l'état où je suis, Sans que par mon discours j'augmente mes ennuis.MELIARQUE
Si vous cachez toujours le mal qui vous possède, Vous ôtez les moyens de trouver son remède.TERSANDRE
Quel remède, bon Dieu, qui ne soit impuissant, Contre le rude effort d'un hydre renaissant ?MELIARQUE
Quoi, vous songez encore...TERSANDRE
Oui, mon cher Meliarque, Je songe à cette mer où Claironde m'embarque, Mer d'horreur et de sang, où des monstres rivaux Viennent incessamment renouveler mes maux.MELIARQUE
Rassurez votre coeur, Et croyez que le Ciel, ami de l'Innocence, Ne quittera jamais votre juste défense.TERSANDRE
J'attends cette faveur de vous seuls, Immortels, Ainsi jamais l'encens ne manque à vos autels.MELIARQUE
Mais ne saurai-je point plus au long cette histoire, Dont le succès m'étonne, et vous comble de gloire.TERSANDRE
Soit, puisque tu le veux, et que notre loisir, S'accorde maintenant avecque ton désir. Ha ! Ce triste discours me va coûter la vie.CLAIRONDE, à l'écart avec Lucine
C'est lui-même.LUCINE, bas
Écoutons.CLAIRONDE, bas
Qui retient mon envie ?TERSANDRE
Après t'avoir conté que certains différents Divisèrent jadis l'esprit de nos parents, Et que ce médecin des douleurs incurables, Le Temps avait rendu celles-ci plus durables, Apprend, (et c'est ici la source de mes pleurs,) Que nos pères lassez de souffrir les malheurs Qui venaient traverser notre commune joie, Prirent pour les finir une tragique voie ; Résolus d'arrêter par un sanglant duel, Le trop funeste cours d'un mal continuel. Ormin (c'était le nom du père de Claironde) Prend son fils pour second.MELIARQUE
Ô rage sans seconde !TERSANDRE
Mon père en fait de même, et d'un coeur assuré, Contre nos ennemis se porte sur le pré. Chacun s'y trouve armé de fer et de courage, Et chacun prend le sien selon le droit de l'âge. D'abord nous combattons avec tant de fureur, Que le penser encor m'en fait frémir d'horreur : Mais sitôt que du mien j'eus connu la faiblesse, Je fis à tant d'ardeur succéder quelque adresse.MELIARQUE
Ils perdirent la vie.MELIARQUE
Votre père...TERSANDRE
Ha ! Je meurs à ce ressouvenir, De son funeste sort, puis-je t'entretenir. L'avantage que j'ai dessus mon adversaire, Me fait jeter souvent les yeux dessus mon père, Pour voir si son courage a besoin de mon bras : Mais enfin j'aperçois qu'un coup le porte à bas. Mon désespoir redouble à ce triste spectacle, J'abandonne Philandre, et sans aucun obstacle Je cours tout furieux sur ce vil meurtrier, Qui d'un coup de hasard était déjà tout fier ; En achevant son crime il sentit ma vengeance, Et dedans un grand mal j'eus un peu d'allégeance. Son fils y vint trop tard, qui m'appelant cruel, S'efforce de m'abattre, et finir ce duel : Mais sa témérité ranimant ma colère, Je fais par son trépas ce qu'il désirait faire ; Mes vainqueurs sont vaincus, et moi percé de coups, Tout faible que j'étais je retournai chez nous. Et si parmi mon sang mon âme n'est sortie, Ce n'est pas que mon corps en chacune partie Ne lui fournit assez de passage au besoin : Mais c'est que de mon sort quelque Dieu prit le soin. Étant presque échappé de ce fatal orage, Où ma vie en mon sang pensa faire naufrage ; La peur d'une prison me fit sauver ici, Où ma soeur avec moi voulut venir aussi, Notre aïeul commandait dedans cette Contrée, Et c'est ce qui rendit notre fuite assurée. Depuis j'ai su qu'Élise était morte de deuil, Ayant vu son époux, et son fils au cercueil : Mais, ce qui plus m'étonne, elle a perdu la vie Sans perdre toutefois sa haine et son envie. On dit qu'étant malade, ou cédant à l'effort De plusieurs maux divers qui causèrent sa mort ; Les yeux déjà fermés, la chaleur presque éteinte, Le corps blessé partout d'une mortelle atteinte : Bref, prête à rendre l'âme, et dont les déplaisirs Se connaissaient encor par quelques longs soupirs, Elle appela sa fille, et presque dans la Terre, L'obligea de la sorte à me livrer la guerre. Si vous m'aimez encore en l'état où je suis, D'une mourante mère allégez les ennuis ; Jurez qu'à votre hymen nul ne pourra prétendre Qu'en vous venant offrir la tête de Tersandre. Claironde le promit, et sa mère expira. Elle a gardé depuis ce qu'elle lui jura. Mais, grâce aux Immortels, sa rigueur obstinée N'a pu jusqu'à présent forcer ma destinée ; Ses amants ont perdu ce titre glorieux, Par l'effort de mon bras toujours victorieux. Me dois-je toutefois vanter de ces victoires, Qui me font retracer nos tragiques histoires ?MELIARQUE
Qui pourrait vous causer ce souci ?MELIARQUE
La Puissance divine.CLAIRONDE, bas
Non lâche, après les coups de ton bras furieux.MELIARQUE
Quelque étrange malheur qui de près vous pourchasse, Vous ne pouvez haïr le plaisir de la chasse, Sachant que le plus juste, et le plus grand des Rois, Après le Champ_de_Mars se plaît mieux dans les bois : Joint qu'à ce passe-temps la saison vous convie.CLAIRONDE, bas
Lucine, ce conseil seconde mon envie.CLAIRONDE, bas
Démon, qui que tu sois, qui viens de l'en distraire, Faut-il qu'à mon dessein je t'éprouve contraire.MELIARQUE
Certes, si la musique avec ses doux accents Choque encor votre esprit, et déplaît à vos sens, Je vous crois malheureux.CLAIRONDE, bas
C'est à ce coup, Lucine.MELIARQUE
Tersandre, qu'est-ce ci ? Veillai-je, ou si je dors, d'où vient cette guitare Pendue à ce rameau, qui touche presque à terre ? Approchons nous, de grâce, et voyons de plus prés.CLAIRONDE, bas
Feignons de reposer, ils tombent dans nos rets.Rets : Filet pour prendre du poisson, du gibier. [L]
TERSANDRE
Dieux ! N'est-ce point ici le Palais d'une fée, Qui par enchantement nous représente Orphée ; Vois-tu cet autre objet couché dans ce vallon ? Sous tant de Majesté, je crois voir Apollon.MELIARQUE
Dans le ravissement d'une telle merveille, Certes, encore un coup je doute si je veille. Dieux ! De combien d'appas tous deux sont-ils pourvus ?TERSANDRE
Tirons nous à l'écart de crainte d'être vus ; Peut-être qu'au réveil, une douce harmonie Interrompra le cours de ma peine infinie.MELIARQUE
Confessez qu'à présent le sort vous serait doux, S'ils voulaient accepter un logement chez vous.TERSANDRE
Il m'offre en ce rencontre un bonheur si visible, Que pour les arrêter je ferai mon possible.TERSANDRE
Laisse m'en le souci, mais prête un peu l'oreille, Il me semble déjà que l'un d'eux se réveille.CLAIRONDE, poussant Lucine
Allons, frère, il est temps de chercher le couvert.TERSANDRE, bas, et à l'écart
Acceptez...MELIARQUE, bas
Taisez-vous, vous serez découvert, Et s'il doit exposer l'effet de sa science, Vous l'en divertirez par votre impatience.LUCINE, feignant de se réveiller
Fait-il jour ?CLAIRONDE
Attends toutefois, ou ne va pas trop vite, Je désire accorder, avant que de partir, Cet aimable instrument qui nous peut divertir, Lorsqu'il nous ennuiera dans notre hôtellerie, Ta mort sera le prix de ma galanterie.Elle dit ce dernier Vers bas.
Elle chante ce qui suit.
Puis qu'à ce juste coup la fureur me convie.TERSANDRE, bas
Ô Dieux ! Je suis ravi de sa charmante voix.TERSANDRE
Adorables portraits de deux Divinités, Qui vous conduit si tard en ces lieux écartés ? Et quel noble dessein vous meut et vous engage À vous y rendre seuls avec cet équipage ?TERSANDRE
Mon château n'est pas loin de ce lieu favorable, Serais-je assez heureux qu'il vous fut agréable ?TERSANDRE
Ha, vous craignez à tort. Sous quelques vêtements qu'on cache sa naissance, Toujours l'air du visage en donne connaissance ; Et cette Majesté qu'on voit sur votre front, Ne vous exposera jamais à cet affront.LUCINE
Ce discours est fort beau, s'il était véritable : Mais il ne parle point du lit ni de la table, Nous en avons besoin ; adieu, permettez nous De faire la retraite autre part que chez vous.TERSANDRE
Le bien que me promet votre seule présence Me défend de céder à votre résistance : De grâce, bannissez, la crainte et le souci, Et me faites l'honneur de séjourner ici.LUCINE, bas à l'écart
Hélas ! Si tu savais quel dessein nous amène, Tu n'aurais pas pour nous ces soins ni cette peine.CLAIRONDE
Mais n'ayant pas l'honneur d'être connus de vous, Nous ne méritons pas un traitement si doux.ACTE II
FLORIDAN, DORIMON, TROIS VOLEURS, ALCINOR, TERSANDRE, MELIARQUE, FLAVIANE, CLYMÈNE.
SCÈNE PREMIÈRE.
FLORIDAN, seule dans une chambre
Insolents ennemis de ma nouvelle flamme, Fureurs, rages, transports, Abandonnez mon âme : Et contre mon vainqueur cessez tous vos efforts ; Oui, ne m'inspirez plus le sang et le carnage ; J'ai des sentiments plus humains, Et je sens tomber de mes mains Le fer que contre lui préparait mon courage. On ne peut l'offenser puis qu'un Dieu le défend, Et l'Amour est plus fort, bien qu'il ne soit qu'enfant. En vain pour m'irriter vous le chargez de crimes, Mon Amour les croit faux, Ou les croit légitimes, Et c'est l'allègement que je trouve à mes maux. Je cesse d'accuser le bonheur de ses armes, Mon destin me porte à l'aimer, Et si ma voix l'a su charmer, Mon coeur cède à son tour au pouvoir de ses charmes ; Ne l'attaquez donc plus puis qu'un Dieu le défend, Je sens l'Amour plus fort bien qu'il ne soit qu'enfant. Mais suivant le dessein d'une âme généreuse, Dois-je pas étouffer Qui me rend malheureuse, Et donner le trépas à ce monstre d'Enfer ? Ha ! Revenez, Fureurs, pour perdre ce vipère. Revenez, rage, désespoir, Et faites par votre pouvoir Que je venge sur lui le meurtre de mon père. Toutefois demeurez, un Dieu me le défend, Et l'Amour est plus fort bien qu'il ne soit qu'enfant. Quoi donc, je fausserai pour moins qu'une chimère Le solennel serment Que je fis à ma mère, De le persécuter jusques au monument ? Ha ! Revenez, Fureurs, pour perdre ce Barbare ; Revenez à moi mes transports, Et renouvelez vos efforts, Pour me résoudre au coup que mon bras lui prépare : Toutefois demeurez, un Dieu me le défend, Et l'Amour est plus fort bien qu'il ne soit qu'Enfant. Dieux ! Quand tout s'offre à moi je manque de courage Et ne me souviens plus Que ce meurtrier nage Dans des fleuves de sang par son bras répandus : Ha ! Revenez à moi pour perdre cet Infâme ; Haine, transports, rage, fureurs, Et par un trépas plein d'horreurs De son perfide corps allons arracher l'âme : Toutefois demeurez, un Dieu me le défend, Et l'Amour est plus fort bien qu'il ne soit qu'Enfant. Pourrais-je assassiner un homme que j'adore : Mais puis-je conserver celui qui saigne encore. Arrête ma fureur, oui, Tersandre me plaît, Tout fier, tout criminel, et tout sanglant qu'il est : Oui, Tersandre me plaît, et la perfide lame Qui percerait son corps, irait jusqu'à mon âme ; Oui, Tersandre me plaît, et par le même effort Qui le ferait mourir je recevrais la mort.SCÈNE II. Dorimon, Floridan.
FLORIDAN
Ô Dieux ! Que me dis-tu ?FLORIDAN
Tersandre ne vit plus, et mon âme ravie Croit commencer ma joie en finissant sa vie. Tersandre ne vit plus, et tant de bon accueil Ne t'a donc obligé qu'à le mettre au cercueil. Tersandre ne vit plus, et ta main meurtrière Profanant ses appas l'a privé de lumière. Ô rage ! Ô désespoir !DORIMON
Il fallait obéir.FLORIDAN
Cruelle, dis plutôt qu'il fallait me trahir, Puisque dans les transports de mon âme agitée, La Raison défendait que je fusse écoutée. Tersandre par ta main vient d'être assassiné ; Est-ce là ce plaisir que tu m'as destiné ? Encor pour ajouter à cette félonie, Je lis dessus ton front une joie infinie. Ô crime détestable ! Ô sensible douleur ! Ô de tous mes malheurs le plus cruel malheur ! Belle ombre qui des bords de l'Achéron t'approches, Je te suis infidèle, et j'entends tes reproches : Il est vrai, j'ai promis que par le même effort Qui te ferait mourir, je recevrais la mort, Mais attends un moment, cette main criminelle Qui saigne encor du coup me va rendre fidèle. Sus donc, que tardes-tu, de m'entamer le sein ? Obéis derechef, puisque c'est mon dessein.FLORIDAN
Ô rigueur de mon sort ! ô contraires avis ! Et trop tôt, et trop tard pour mon malheur suivis.DORIMON
C'est encore assez tôt, puisque ce cher Tersandre, Si vous ne parlez bas vous pourrait bien entendre.DORIMON
Madame, terminez ces regrets superflus ; Tersandre vit encore, j'ai respecté ses charmes, Et je n'ai répandu pour son sang que des larmes.FLORIDAN
Ô doux ravissement ! Ô favorable erreur ! Ô bienheureux effet d'une extrême fureur ! Mais dans les mouvements de mon âme confuse, Je crains, avec raison, que ce soit une ruse.DORIMON
Non, non, rendez l'usage à vos sens interdis, Et pour ne point douter de ce que je vous dis Apprenez en trois mots le dessein de ma feinte ; Repassant sur l'ennui dont votre âme est atteinte, Et voyant que Tersandre en était le sujet, J'allais exécuter ce damnable projet, Pour finir vos douleurs par mon obéissance ; Lorsque par un effet de la haute puissance, Doutant que vous eussiez le même sentiment, J'ai voulu m'éclaircir de votre changement. Que par mon faux rapport j'ai connu véritable, Pardon de cette peur.FLORIDAN
Il est trop équitable.DORIMON
Mais, Madame, après tout, par quel enchantement Passez-vous d'un extrême à l'autre en un moment ? Et qu'est donc devenu ce furieux courage, Qui ne s'entretenait que d'espoir de carnage ? Auriez vous bien laissé hors de cette maison, La vengeance, la rage, avec la trahison ? Sont-ce là les effets dont cette compagnie Promettait d'alléger votre peine infinie ?FLORIDAN
Lucine, tu le vois, le charmeur est charmé, Et le plus résolu se trouve désarmé : Mais, dis la vérité, pouvais-je me défendre De ces traits glorieux que décoche Tersandre ? Ses yeux dont les regards peuvent tout enflammer, N'auraient-ils pas contraint Diane à les aimer ?DORIMON
Il est vrai : mais sortons de ces lieux enchantez, Où notre oeil ébloui ne voit que raretés ;Ce sont des tableaux.
Et quoi que ces amants aient le don de se taire, Cherchons dedans ce parc quelque lieu solitaire ; C'est là que sans témoins nous pourrons librement Discourir des appas d'un objet si charmant.SCÈNE III. Trois voleurs, Alcinor, Floridan, Dorimon.
ALCINOR
Traîtres, si mon sort veut qu'elle me soit ravie, Ce fer auparavant, que vous allez sentir, Ira dans votre coeur porter le repentir.DORIMON
Ils sont trois contre lui.FLORIDAN
Courons sur eux, Lucine.DORIMON
C'est trop pour nous.LE VOLEUR, fuyant
Rentrons, il lui vient du secours.ALCINOR
Et votre seul aspect a causé leur défaite. Jeune Mars, dont le coeur égale la beauté, Après ce noble effet de générosité ; Je serais plus qu'ingrat si je n'avais envie D'apprendre pour le moins de qui je tiens la vie.FLORIDAN
Je crois, mon Cavalier, qu'en ce pressant malheur, Vous la tenez du Ciel, et de votre valeur.ALCINOR
Dites sans me flatter d'une fausse vaillance, Que je la tiens du Ciel, et de votre assistance.ALCINOR
Mais plutôt...FLORIDAN
Laissons là ce discours de louange, Quel dessein vous amène en ce pays étrange ? Est-ce un désir de voir ? Ma curiosité Peut-être passera pour incivilité.ALCINOR
Ôtez de votre esprit ce soupçon qui m'offense, Et puisque je dois tout à qui prend ma défense, Je vous dirai, Monsieur, que deux monstres sans yeux, La vengeance et l'Amour m'ont conduit en ces lieux. Claironde est la Beauté par qui la Renommée, M'apprenant son mérite a mon âme charmée ; D'où vient qu'à ce discours vous changez de couleur ?FLORIDAN, se retirant à l'écart
Ce n'est pas ce discours qui cause ma douleur.Bas.
Soutiens moi Dorimon. Il en veut à Tersandre. Et ce cruel m'attaque en venant me défendre.FLORIDAN
Puisque dans ma douleur je sens quelque allégeance, Nous ayant dit l'Amour, dites nous la vengeance.ALCINOR
J'appris en même temps que la belle s'offrait Pour prix de la victoire, à celui qui vaincrait Son mortel ennemi qu'elle nomme Tersandre. Voyant que par sa mort j'oserais y prétendre, Je viens en ce pays, où j'ai su qu'il était, Insolent du secours qu'un démon lui prêtait : Mais si dessus le pré je puis voir ce superbe, Nous saurons rabaisser son orgueil dessous l'herbe.FLORIDAN
Je m'offre pour second.ALCINOR
Je n'en puis accepter.FLORIDAN
Pourquoi ?ALCINOR, à part
Puisque j'ai le malheur d'avoir perdu mes gens, Souffrons mettre en effet ces discours obligeants. Dans un doute incertain dont mon âme est saisie, J'aurais peur d'abuser de votre courtoisie.ALCINOR
Puisque de vos faveurs je ne puis me défendre, Sachez qu'en ce château demeure ce Tersandre, Et lisant ce papier, il connaîtra soudain Que j'ai l'amour au coeur, et l'épée à la main. Pardon si je me sers de la franchise offerte.FLORIDAN
Nous allons de ce pas travailler à sa perte. Heureux d'être chargez d'une Commission, Qui prépare le prix à votre affection : Cependant donnez ordre à l'apprêt nécessaire.ALCINOR, sortant
Je n'y manquerai pas.SCÈNE IV. Floridan, Dorimon.
SCÈNE V. Tersandre, Meliarque.
TERSANDRE
Quel bonheur, Meliarque, est au mien comparable ? Pouvais-je désirer un Sort plus favorable ? Que ce jeune Inconnu des accents de sa voix Charme agréablement les soucis que j'avais, La gloire d'Amphion, et du fameux Orphée, Est par ses doux accords justement étouffée.TERSANDRE
Douces fatalités Qui venez mettre fin à mes peines diverses. Que ce bien m'est aimable après tant de traverses ! Je bénis, juste Ciel, les maux que j'ai souffert, Si cette Compagnie est le prix de mes fers.MELIARQUE
La Nature épuisa ses plus rares merveilles, Logeant par tout son corps des grâces sans pareilles.TERSANDRE
Et le Ciel prodigua ses plus riches trésors, Pour lui faire un esprit digne d'un si beau corps.MELIARQUE
N'aurions-nous pas raison de blâmer l'un et l'autre, D'avoir mis en tous deux un sexe égal au nôtre : Car enfin cette douce et charmante façon, Est le droit d'une fille, et non pas d'un garçon.TERSANDRE
Que je serais content, si celle qu'hyménée Doit ranger avec moi sous même Destinée, Était toute semblable, ou bien par accident Avait à tout le moins quelque air de Floridan.MELIARQUE
Pour moi, de la plus belle on me verrait distraire Pour une où je verrais un seul trait de son frère.TERSANDRE
Hélas ! Il me souvient quand je le vois de prés, Du frère de Claironde, il en a tous les traits ; Et si par cette main il ne cessait de vivre, Je pourrais croire encor qu'il viendrait me poursuivre. Mais déjà le Soleil d'un visage riant Commence à s'éloigner des portes d'Orient ; Allons voir si Morphée, exauçant ma prière, A de ses trois pavots délivré sa paupière. Dieux ! Un démon m'arrête, et je me sens surpris ; Quel sujet de frayeur vient troubler mes esprits ? D'où vient qu'à chaque pas je demeure et je tremble ? Quoi ! Je ne vois personne.MELIARQUE
Ils sont ailleurs ensemble, Et ce matin si beau les aura fait sortir Pour faire un tour de parc.TERSANDRE
Ou plutôt pour partir. Ha ! C'est là de leur suite une preuve assurée : Que mes félicités sont de peu de durée ! Aimables étrangers, pourquoi me fuyez-vous ? Qui vous fait mépriser un traitement si doux ? Est-ce un arrêt du Sort qui de moi vous sépare ? Est-ce un nouveau tourment que le Ciel me prépare ? Hélas ! Oui c'en est un de tous le plus cruel, Et qui jusqu'à ma mort sera continuel : Ô Destins rigoureux ! Ennemis de ma joie, Qui me privez d'un bien sitôt qu'on me l'envoie ; N'est-ce point à dessein que me l'ayant ôté, Je souffre plus de mal après l'avoir goûté ? Ha ! Je n'en doute plus, la chose est trop certaine, Je connais vos rigueurs, et votre vieille haine ; Aussi quelque bonheur qui me vienne à présent, Je ne l'estimerai qu'un funeste présent. Mais que servent ces cris, et ces plaintes frivoles, Les puis-je retrouver avecque des paroles ? Non, non, il est besoin de marcher, de courir, C'est là le seul moyen qui me peut secourir ; Leur aimable entretien flatte trop mes supplices, Pour ne pas rechercher ces innocents délices. Ami, dans ce besoin ne m'abandonne pas, Tâche à finir ma peine, et seconde mes pas : Je vais voir dans le parc, va battre la campagne.SCÈNE VI. Flaviane, Clymène.
FLAVIANE
Clymène, que dis-tu de mon nouvel Amant ? Est-il sous le Soleil un objet plus charmant ? Et dans le sentiment de mon âme amoureuse, S'il répond à mes voeux...CLYMÈNE
Que vous serez heureuse : Tous deux riches d'appas, et vos coeurs bien unis, On vous croira Vénus, qui charmez Adonis.CLYMÈNE
Est-il quelque mortel que votre oeil ne captive ? Et voyant tant de coeurs que vous avez conquis, Quelqu'un vous plairait-il qui ne vous fut acquis ? Non, Madame, croyez que Floridan est vôtre.CLYMÈNE
Si vous lui témoignez que sa discrétion L'honore d'une place en votre affection, Espérant de sa part une telle assurance, Croyez que les effets suivront votre espérance.CLYMÈNE
Éloquente des yeux, ainsi que de la bouche, Laissez leur découvrir la douleur qui vous touche ; Et si votre Vainqueur n'entend point ce discours, La voix, au pis aller, sera votre recours.FLAVIANE
Qu'à tes jeunes Conseils je me sens obligée ; Déjà de mon tourment, je suis toute allégée, Et j'espère bientôt de tes inventions.CLYMÈNE
Madame, espérez tout de vos perfections ; À vos charmants appas il n'est rien d'impossible, Et ce coeur est à vous pour peu qu'il soit sensible : Mais la crainte me reste en vous donnant l'espoir.CLYMÈNE
Hélas ! L'osai-je dire ?FLAVIANE
Oui, parle sans contrainte.FLAVIANE, à part
M'est-elle confidente, ou si c'est ma rivale ?FLAVIANE, à part
Ces mots à double sens réveillent mon souci, Il faut m'en éclaircir tandis qu'elle est ici. De sorte que ton coeur en un âge si tendre, Déjà du feu d'amour se voit réduire en cendre : Mais de ce beau charmeur ne sais-je point le nom ?FLAVIANE, bas
Ne craignons plus.SCÈNE VII. Floridan, Tersandre, Dorimon, Flaviane, Clymène.
TERSANDRE
Oui, si je n'eusse fait ce rencontre agréable : J'allais porter mes pas, par des chemins divers, Aux lieux plus écartés de ce grand Univers ; Et sans me reposer sur la Terre ou sur l'onde, Je vous aurais cherchés aux quatre coins du Monde.TERSANDRE
C'est lors que j'eusse pris un vol plus élevé, Et que vous estimant les vrais fils de Cythère J'eusse été vous chercher au Ciel de votre mère.FLAVIANE, les surprenant
Quoi que ce beau séjour soit assez éloigné, Sa soeur pour ce sujet l'aurait accompagné.FLORIDAN
Madame, je rougis de tant de complaisance, Me voyant sans mérite, et même sans naissance ; Quel service assez grand pourra bien m'acquitter, Avant que le Destin me force à vous quitter.FLAVIANE
Nous quitter. Ha ! ce mot sensiblement me touche ; Qu'il ne parte jamais de votre belle bouche : Mais afin d'obliger un coeur qui vous chérit, Que ce dessein plutôt sorte de votre esprit.TERSANDRE
Oui, de grâce, éloignez un dessein si funeste, Et ne nous privez pas du seul bien qui nous reste.FLORIDAN
Endurer si longtemps nos importunités, Ce sont les doux effets de vos civilités : Mais pour nous revancher d'un si louable office, Au moins employez nous à vous rendre service. Nous sommes tout à vous.FLAVIANE, à part
Dieux ! Que d'humilité, Et que de complaisance avec tant de beauté ; De moment en moment je me sens enflammée, Par le feu de ses yeux dont mon âme est charmée.TERSANDRE, à Floridan
Que vous nous obligez par ce consentement ! Ma soeur, je vous procure un divertissement.FLAVIANE
Et quel ?FLAVIANE
Vraiment vous m'obligez.FLORIDAN
Ha ! N'en croyez pas tant.TERSANDRE, à Clymène
Elle est auprès du lit.CLYMÈNE, sortant
Je l'apporte à l'instant.FLAVIANE, à part
Ses yeux mieux que sa voix me l'ont déjà ravi, Et dessous leur pouvoir il se trouve asservi :Elle voit Clymène qui rentre avec la guitare.
Mais, comme si ce coeur refusait de se rendre, Voici d'autres moyens pour l'achever de prendre.Elle offre la guitare à Floridan.
Vous pouvez maintenant contenter nos désirs, Et par ce doux concert nous combler de plaisirs.FLORIDAN, la prenant
Je serais vain, Madame, autant que téméraire, Si j'osais aspirer à l'honneur de vous plaire : Mais je serai content, et plus que satisfait, Si mon obéissance obtient le même effet.FLORIDAN
Je vais donc obéir avec plus d'assurance.Elle chante ce qui suit.
Puis qu'à te conserver mon amour me convie.CLYMÈNE
Ô Dieux ! Je suis charmée.FLAVIANE
Tels qu'ils sont je les aime.ACTE III
FLORIDAN, ALCINOR, TERSANDRE, DORIMON.
SCÈNE PREMIÈRE.
FLORIDAN, seule dans une chambre, sortant de dessus un lit
Puissant Dieu du Sommeil, en vain tu veux m'abattre, Je ne saurais dormir lors que je dois combattre ; Mars me donne un emploi meilleur que ton repos, Et j'estime un laurier plus que tous mes pavots ; Il faut vaincre ou mourir où ce Dieu nous appelle, Notre mort en ce lieu ne peut être que belle ; Et si mon bras terrasse un barbare amoureux, On parlera par tout de ce coup généreux. Oui, les neveux diront, apprenant mon histoire, Elle était de son sexe, et l'honneur et la gloire. Mais, lâches sentiments d'un amour aveuglé, Où portez vous mon coeur que vous avez troublé ; Perdre un jeune héros dont je me vois aimée Seulement par le bruit que fait ma renommée, Qui s'expose au combat pour mes seuls différents, Et qui vient pour venger la mort de mes parents. Amour, pardonne moi si je n'y puis entendre : Mais il s'est déclaré l'ennemi de Tersandre. Allons sans plus tarder acquérir du renom, Il faut dans ce combat signaler notre nom ; Et sans considérer qu'il vient pour ma défense, Le faire repentir d'un dessein qui m'offense. Comme tout à propos, dans cet appartement, Je trouve ce qu'il faut pour mon déguisement, Avec ce casque en tête, et sous cette casaque, Je semblerai Tersandre, à celui qui l'attaque, Et mon cruel amant croira voir son vainqueur, Il n'en sera pas loin puisqu'il est dans mon coeur ; C'est lui qui conduira cette main vengeresse ; Lui qui me donnera la force avec l'adresse D'achever le destin de cet hydre puissant, Moi par qui tant de fois on l'a vu renaissant : Mais, puis qu'en cet état je suis méconnaissable, Hâtons nous d'occuper une place honorable ; Exécute, mon bras, mon coeur te l'a permis, Ce que trois assassins auraient sans toi commis. Qu'il meure, ce Barbare, ennemi de ma joie, Il faut que dans son sang mon déplaisir se noie ; Tu sais depuis long temps ce métier généreux, Et que tes moindres coups sont toujours dangereux. Mais j'aperçois déjà ce superbe adversaire, En faveur de l'enfant dont tu chéris la mère. Prête moi ton secours, puissant Dieu des combats, Et fais qu'au premier coup ce monstre tombe à bas.SCÈNE II. Floridan, Alcinor.
FLORIDAN
Ces compliments à part, voyons à qui le sort Dans ce duel égal a préparé la mort.Alcinor tombe par hasard au premier coup qu'il porte, et Floridan le désarme.
Hé bien, mon Cavalier, en l'état où vous êtes, Approuvez-vous encor le combat que vous faites ? Soutenez vous Claironde, et son mauvais parti ?ALCINOR
De l'erreur où j'étais je me trouve sorti ; Je la soutiens, pourtant, non comme vengeresse, Le Ciel me le défend, mais comme ma maîtresse ; Et quoique le hasard, plutôt que votre effort, Ait mis tout mon espoir à deux doigts de la mort ; Je serai trop heureux, si vous m'ôtez la vie, Que pour un tel sujet elle me soit ravie.FLORIDAN
Amant trop généreux, votre insigne vertu Relève hautement votre corps abattu ; Et je voudrais plutôt, d'une belle espérance, Pouvoir favoriser cette persévérance.ALCINOR
Si j'ai quelque vertu, j'ai bien plus de bonheur, C'est par lui seulement que j'obtiens tant d'honneur : Mais avant mon départ de ce lieu si propice, Je prétends vous offrir mon très humble service, Dedans votre château, si vous le permettez.ALCINOR, sortant
Oui, j'irai réparer une si lâche injure.FLORIDAN, seule
De quelle fermeté ne me puis-je vanter, Si l'extrême péril n'a su m'épouvanter ? Aussi l'heureux succès. Mais, vois-je pas Lucine ?Elle se retire, à l'écart.
Abaissons la visière, et tenons bonne mine.SCÈNE III. Dorimon, Floridan.
DORIMON
D'un secret sentiment mon esprit agité, Me fait croire le coup dont il s'était douté. Ce n'est pas sans dessein que Claironde est sortie, De l'humeur dont elle est, sans m'avoir avertie. Tout cela m'est suspect, et j'attends de ma peur Un effet que le Ciel veuille rendre trompeur. Mais que fait ce guerrier dans cette solitude, Serait-ce point l'auteur de mon inquiétude, Et de qui le cartel me cause tant d'ennui ? Approchons hardiment, et sachons si c'est lui. Mon brave.Cartel : Autrefois, dans les tournois, défi de chevalier à chevalier. [L]
FLORIDAN, levant la visière
Que veux-tu ?DORIMON
Dieux ! Je parle à Claironde : Ô courage incroyable ! Ô Fille sans seconde ! Madame, hé quel dessein par ce déguisement ?FLORIDAN
Vaincre, comme j'ai fait, ce téméraire Amant, Après une si belle, et si noble conquête, As-tu là des lauriers pour couronner ma tête !DORIMON
Pour bien récompenser cet acte généreux, Il faut joindre aux lauriers les myrtes amoureux ; Et que deux déités secondent vôtre attente, Par le prix d'un vainqueur, et celui d'une amante.FLORIDAN
Tersandre mon espoir, je ne veux que ton coeur, Qu'il soit le prix d'Amante, et celui de vainqueur ; Je crois que c'est un bien auquel je puis prétendre : Est-il mieux dû qu'à moi qui viens de le défendre ?FLORIDAN
De son propre ennemi qui doit le venir voir, Croyant que ce soit lu... Dieux ! Je le vois paraître.DORIMON
Ne vous éloignez pas, il ne vous peut connaître ; Et pour lui faire un tour dont il sera déçu, Donnez moi le cartel que vous avez reçu, Aussi bien est-ce à lui que ce papier s'adresse.Elle lui donne ce Cartel, et se tire à l'écart.
SCÈNE IV. Dorimon, Tersandre, Floridan.
TERSANDRE
J'y cherche Floridan.DORIMON
Solitaire qu'il est, et d'humeur à rêver, Je crois que dans ce parc nous le pourrions trouver,TERSANDRE
Un guerrier, ce me semble.TERSANDRE
Quel malheur ? N'est-ce point un nouveau prétendant ? Un de ces aveuglés, que l'amour enveloppe Dans le parti fatal de notre Pénélope, Et qui vient pour donner ou recevoir la mort ?DORIMON
Je ne saurais juger qui de vous deux a tort, Par ce discours obscur que je ne puis comprendre.TERSANDRE
En vain vous me celez ce que je puis apprendre ; Ou dites-moi qui c'est, ou je le vais trouver.DORIMON, l'arrêtant
Vous jugez à peu prés ce qui doit arriver, Et puis qu'il faut ici vous déclarer le reste ; Vous le pourrez savoir de ce papier funeste, Que je me suis chargé de vous faire tenir.TERSANDRE, lit ce Cartel qui suit
Après avoir détruit une illustre famille, Tu ne mérites pas de respirer le jour ; Je viens te le ravir, pour venger une fille Qui sera par ta mort le prix de mon amour.TERSANDRE, sortant
Qu'il attende un moment, je m'en vais revenir.SCÈNE V.
ALCINOR, seul
Vous qui de l'Innocent embrassez la défense, Justes Dieux, je connais maintenant mon offense ; Et pour avoir permis ce qui m'est arrivé, Je recouvre le sens duquel j'étais privé. Tersandre est généreux, et Claironde est cruelle, Devais-je soutenir son injuste querelle ? Devais-je lui prêter mes armes et ma main ? Non, non, comme son coeur, cet acte est inhumain. J'avais tort d'attaquer un si noble courage ; J'avais tort de servir l'insatiable rage D'une fille insolente, et dont la cruauté Devait m'être un obstacle à chérir sa beauté. Donques de mon esprit effaçons son image, A qui mal à propos mon coeur rendait hommage ; Et dans le repentir d'un injuste duel, Choisissons pour ami son ennemi mortel ; Aussi bien j'ai promis de lui rendre visite, C'est le moins que je doive à son rare mérite. Dieux, qu'est-ce que je vois ! Si mon oeil n'est charmé, C'est lui même ; d'où vient qu'il est encore armé ? Sans doute un autre Amant l'oblige à se défendre. Offrons lui notre bras.SCÈNE VI. Alcinor, Tersandre, armé comme l'était Floridan, et la visiere abaissée.
ALCINOR
Hé quoi, brave Tersandre, Aurez-vous donc toujours les armes à la main, Pour repousser l'effort de cet Hydre inhumain ?TERSANDRE, croyant parler à Meliarque
Ami, c'est à ce coup qu'éclatera ma rage, Et que ma cruauté passera mon courage, Afin que désormais ces amants refroidis, À venir m'attaquer ne soient plus si hardis ; J'assure mon repos par ce coup nécessaire.ALCINOR
Pour moi de son amant je deviens adversaire ; Et pour vous témoigner que je dis vérité, Je m'offre pour second contre cette beauté.TERSANDRE, levant la visière
Quel étrange discours a frappé mes oreilles ? N'est-ce point le sommeil qui produit ces merveilles ? Vous, l'amant de Claironde ; est-ce vous que l'amour Avait conduit ici pour me ravir le jour ? Qui vous êtes servi pour faire ce message, D'un jeune gentilhomme assez beau de visage ?ALCINOR
L'un de nous est privé de sens ou de mémoire. Ne vous souvient-il plus que prêt à vous quitter, Je promis qu'au château j'irais vous visiter ?TERSANDRE
J'ignore ce mystère, et je ne puis comprendre Comment l'un de nous deux se peut ainsi méprendre. Je ne vous vis jamais, et vous m'avez promis De venir au château. Quoi, serions-nous amis, Même sans nous connaître ?ALCINOR
Ha, quelqu'un nous abuse : Mais je sais le moyen de découvrir sa ruse. Voyons si le cartel est écrit de ma main.TERSANDRE, lui donne a lire
L'auteur avait l'amour et la vengeance au sein ; Voyez si je me trompe, et si ces caractères À vos sens ébahis passeront pour chimères.ALCINOR
Certes c'est maintenant que j'ai perdu l'esprit, Où je lis un discours que j'ai moi-même écrit.ACTE IV
DORIMON, FLORIDAN, FLAVIANE, CLYMÈNE, TERSANDRE, ALCINOR, MELIARQUE.
SCÈNE PREMIÈRE. Dorimon, Floridan.
FLORIDAN
J'ai remis tout mon fait sans qu'il m'ait aperçue ; Après, d'un cabinet à propos rencontré Par quelques ais mal joints j'ai vu qu'il est entré ; Et comme il s'est vêtu de la même casaque.DORIMON
Quand il serait plus fin que le Prince_d_Ithaque, Je crois que de l'auteur il ne se peut douter.DORIMON
Je commence mon jeu par un triste visage ; Après, pour feindre mieux, d'un esprit irrité J'accuse vôtre humeur d'extrême cruauté ; Et voulant contre vous témoigner plus de rage, J'offris pour le servir mon bras et mon courage.FLORIDAN
Et s'il t'eut prise au mot ?DORIMON
À propos de maîtresse, il faut que je vous blâme D'être près de la vôtre avec si peu de flamme ; Elle brûle pour vous d'un feu continuel, Et vous lui refusez un amour mutuel. Ha ! C'est trop d'injustice, et trop d'indifférence Payez-la pour le moins d'une belle apparence, Puisque vous ne pouvez la contenter d'effet.FLORIDAN
Lucine, montre moi le don qu'elle t'a fait, N'en as-tu pas reçu pour parler de la sorte ? Je juge à ton discours que la chose t'importe.DORIMON
Celle pour qui je feins de l'inclination, Me fait exécuter cette Commission ; En un mot, c'est Clymène, à qui votre maîtresse Parle confidemment de l'ardeur qui la presse, Et qui par son moyen espère du secours ; C'est à vous maintenant que nous avons recours, Traitez plus doucement une si belle amante.FLORIDAN
Ha ! qu'il paraît ici que rien ne te tourmente ; Car si tu ressentais la moitié de mon mal, On te verrait moins gaie, et l'esprit moins égal.DORIMON
Quoi donc : vous nommez, mal, des voeux et des caresses Qui s'adressent à vous pour finir vos tristesses.SCÈNE II. Clymène, Flaviane, Floridan, Dorimon, à l'écart.
CLYMÈNE
Ha ! Chassez ce penser.FLAVIANE
Je ne puis l'oublier.CLYMÈNE
Pourquoi ?CLYMÈNE
C'est trop s'épouvanter sur une conjecture, Peut-être est-ce quelqu'un qui cherche avecque lui Le moyen de finir ses maux, et votre ennui, Et l'accueil qu'ils se font m'est un meilleur présage.FLORIDAN
Ha ! L'on voit trop souvent que sous un gai visage On cache des desseins funestes et cruels, Et principalement ceux qui font les duels ; Ainsi leur bon accueil ne détruit pas ma crainte.DORIMON, bas
Allez flatter le mal dont son âme est atteinte.CLYMÈNE
On vient à nous, hé Dieu ! Ce sont nos bien aimés Qui viennent à propos pour nous tirer de peine.FLORIDAN
Ha ! Ne nous privez pas d'un bonheur si charmant : Mais si vous ne trouvez ma demande importune, D'où vient que votre front témoigne une infortune ? Est-ce mon frère ou moi qui vous causons ce mal ? Et notre seul aspect vous est-il si fatal ?Dorimon et Clymène vont faire un tour de Parc ensemble, tandis qu'elles s'entretiennent.
FLAVIANE
Bien que l'extrême peur dont mon âme est gênée, À votre seul aspect doit être terminée ; Ou que pour vous donner plus de contentement, Je dusse vous cacher l'excès de mon tourment ; Si ne puis-je pourtant que je ne vous déclare La crainte que me donne une fille barbare, Dont les lâches amants se font, pour sa beauté, Ministres de sa rage, et de sa cruauté.FLORIDAN
Est-ce à vous qu'elle en veut ? Je prends votre défense, Et m'offre de punir une telle insolence : Commandez seulement que je l'aille étouffer.FLAVIANE
Elle en veut bien à moi cette peste d'Enfer, Puisque faisant mon frère objet de leur conquête, Au bout d'un fer sanglant elle veut voir sa tête : Mais traître, si tu viens seconder son dessein, Je jure de te mettre un poignard dans le sein, En dussai-je mourir, nous périrons ensemble ; Et si là bas encor le Destin nous assemble, Mon ombre furieuse au milieu des Enfers Te tourmentera plus que les feux et les fers.FLORIDAN
Qui donc nommez-vous traître ?FLAVIANE
Un jeune gentilhomme, Je ne sais quel il est, ni comment il se nomme : Mais j'ai vu qu'à mon frère il parlait d'action, Et je crains qu'un appel soit sa commission.FLORIDAN
Si j'apprends qu'il ait fait une telle entreprise, Je saurai l'empêcher par force ou par surprise ; Tenez pour assuré ce que je vous promets, Et s'il n'arrive ainsi ne m'estimez jamais.FLAVIANE
Tigresse qui ne vis que de fiel et d'envie, Donques tant de combats ne t'ont point assouvie ? Donques l'ardente soif qui te brûle le coeur S'augmente d'autant plus que mon frère est vainqueur ; Et sans craindre du Ciel l'équitable colère, Tu veux l'ôter des mains de son Dieu tutélaire ? Lâche qui ne sais pas que contre un innocent Quelque effort que l'on fasse, est toujours impuissant. Donques pour accomplir ton serment exécrable, Tu veux boire son sang, panthère abominable, Et n'éteindre jamais que dans cette liqueur Le funeste brasier qui t'enflamme le coeur ? Mais saches que l'effet de ce voeu sanguinaire Te coûtera la vie aussitôt qu'à mon frère : Oui, ne te promets pas de survivre un moment Celui que ta fureur veut mettre au monument, Un mortel ennemi te reste en ma personne, Et pour te déchirer je deviendrai lionne : Monte pour te sauver dedans le firmament, Son signe en ma faveur agira puissamment ; Cache toi si tu veux au centre de la Terre, Je sais trop le moyen de t'y porter la guerre ; Va chercher un asile au plus creux de la mer, Le feu de ma colère ira t'y consommer ; Descends dans les Enfers pour éviter ma rage, Ton ombre sentira l'effort de mon courage ; Ainsi dans quelque lieu que te souffre le sort, Tu ne peux éviter le supplice ou la mort.FLORIDAN, bas à l'écart
Ressentiments, courroux, transports, fureurs, audace, Faisons la repentir de sa fière menace : Mais le coup de sa mort me perd en la perdant ; Amour console moi dans ce triste accident.FLAVIANE
Voyez qui vient à nous.SCÈNE III. Tersandre, Alcinor, Floridan, Flaviane.
ALCINOR, reconnaissant Floridan
Enfin notre bonheur nous le fait rencontrer.ALCINOR
C'est lui même pourtant, si mon oeil ne s'abuse, Qui peut rendre le jour à mon âme confuse, Et nous tirer tous deux d'un extrême souci, Ayant reçu de moi le papier que voici.TERSANDRE
Loin de perdre celui dont mon âme est atteinte, Je descends plus avant dedans ce labyrinthe ; Vous l'avez, dites vous, chargé de cet appel ?TERSANDRE
Il me vient toutefois de la main de son frère : Mais apprenons de lui comment va cette affaire. Ici, cher Floridan, je vous trouve à propos, Et pour votre décharge, et pour notre repos.TERSANDRE
Nous apprendre une chose incertaine et douteuse, Qui nous coûte déjà tant de pas et de voeux, Est en quoi vous pouvez nous obliger tous deux.FLORIDAN
Dites moi quelle elle est, si j'en ai connaissance, Je vous satisferai de toute ma puissance.TERSANDRE
Après avoir tiré d'un effort généreux D'entre trois assassins ce guerrier valeureux, Vous ayant déclaré qu'un dessein de vengeance L'obligeait à me voir armé pour ma défense ; L'avez-vous pas contraint à vous faire porteur De ce fatal écrit dont il était l'auteur ?FLORIDAN
Il est vrai, je m'offris de le porter moi-même, Me défiant d'un autre en ce péril extrême : Mais c'était à dessein d'empêcher ce combat.FLORIDAN
Quelqu'un s'est-il battu ?TERSANDRE
Vous changez de couleur ; Craignez-vous d'avouer votre insigne valeur ? Ha ! Ne rougissez point si ce n'est de ma honte.FLORIDAN
Quoi que ce traître sang au visage me monte, Son effet passe-t-il pour un signe assuré, Que je sois l'ennemi qu'il a vu sur le pré ?TERSANDRE
Vous savez comme nous qu'il est de sa nature Le véritable appui de notre conjecture : Mais sans vous échapper par ce raisonnement, D'un si digne combat parlez nous franchement.FLORIDAN
Puis qu'il faut déclarer ce que je voulais taire ; Il est vrai que c'est moi qui fus son adversaire, Piqué des vains discours de ce même guerrier Qui prétendait cueillir un injuste laurier.TERSANDRE
Quoi, pour me mettre au port, s'exposer à l'orage, Aviez-vous peur en moi d'un manque de courage ? Craigniez-vous que mon bras ne fut pas assez fort ? Et que je succombasse à ce dernier effort ?FLORIDAN
Les preuves de valeur que vous avez rendues ; Ces rivières de sang justement répandues, Et tant de beaux exploits, dont on m'a fait récit, Pouvaient de cette peur délivrer mon esprit ; Aussi ne croyez pas que pour votre défense, Je me sentisse atteint de cette défiance ; Plutôt j'avais dépit que ce nouvel amant Osa vous attaquer si fort insolemment ; Et pour mettre un obstacle à sa funeste envie, J'exposerais encore, et mon sang et ma vie : Heureux si je mourais les armes à la main, Ayant rompu l'effet de son mauvais dessein.FLAVIANE
Incomparable ami qui nous prêtez secours Sans nous l'avoir promis par quelques vains discours, Qui croira désormais vos promesses frivoles, Voyant que les effets précèdent vos paroles ?TERSANDRE
Aimable Floridan, protecteur courageux, Que vous avez rendu mon sort avantageux, Et que je dois bénir le moment favorable, Qui me fit rencontrer un bras si secourable.ALCINOR
Et moi que par deux fois vous avez obligé Dans le péril de mort où j'étais engagé, Quels devoirs assez grands faut-il que je vous rende, Qui puissent m'acquitter d'une faveur si grande ?FLORIDAN
Être pour mon devoir si dignement traité, Me faire tant d'honneur, sans l'avoir mérité, C'est payer peu de chose avec beaucoup d'usure, Ou me récompenser d'une faveur future.TERSANDRE
Certes, cher Floridan, il n'appartient qu'à vous D'être vaillant et beau, galant, modeste et doux, Et comme ces vertus sont rarement ensemble, Aussi n'est-ce qu'en vous que le Ciel les assemble.FLAVIANE
On ne peut dire assez, parlant des beaux trésors Dont il vous a pourvu l'esprit comme le corps ; Et vos perfections vous donnent la licence D'assurer que d'un Dieu vous tenez la naissance.FLORIDAN
Ce titre glorieux qui me rend tout confus, Flatte trop mon esprit pour en faire refus, Et malgré mes défauts il faudra que j'avoue Que je suis quelque Dieu puis qu'un ange me loue.FLAVIANE
Vraiment voilà railler avec tant de douceur Qu'on ne se peut fâcher contre un si beau gausseur ; Épargnez, toutefois, celle qui vous estime, Et ne me flattez point d'un titre illégitime.Gausseur : Celui, celle qui se gausse des autres. Gausser , Terme familier. Se railler. [L]
ALCINOR, devenu amoureux de flaviane
Si les puissants attraits d'une rare beauté Élèvent à l'honneur de cette dignité, Ce n'est pas vous flatter d'une injuste louange, De publier ici que vous êtes un ange.FLAVIANE
Si la fière beauté, dont le charme vainqueur Vous a troublé les sens, vous a ravi le coeur, Oyait votre discours si plein de courtoisie, Elle aurait bien sujet d'entrer en jalousie.ALCINOR
L'adorable beauté, dont le charme vainqueur A mes sens enchantez, et m'a ravi le coeur, M'écoute proférer ce discours véritable, Et ne s'en fâche point le jugeant équitable.FLORIDAN, bas à l'écart
Sortons, cet équivoque est par trop hasardeux, Laissons-les quelque temps s'entretenir tous deux.SCÈNE IV. Flaviane, Alcinor.
FLAVIANE
On ne consulte point des muets ni des sourds : Mais pour vous découvrir celui de mon discours Je parle de Claironde.ALCINOR
Et moi, de vous, Madame, Qui seule absolument régnez dedans mon âme. Pardonnez ces transports à ma sainte amitié, Et rendez vous sensible aux traits de la pitié ; Je sais que j'ai failli dans le dessein barbare, Qui m'a fait attaquer une vertu si rare : Mais puisque dans mon coeur rien ne vous est secret, Vous savez bien aussi quel en est mon regret.FLAVIANE
Vous m'obligez beaucoup.ALCINOR
Que ne vous ai-je vue Avec tous ces appas dont vous êtes pourvue ; Vous m'auriez fait tomber les armes de la main, Et rompre au même instant ce projet inhumain.FLAVIANE
Puisque votre combat s'est passé de la sorte, Ma haine en votre endroit ne doit pas être forte, Et vos ressentiments apaisent mon courroux.ALCINOR
Ce changement heureux rend mon destin plus doux : Mais quelque grand bonheur qui suive ma défaite, Je ne saurais goûter qu'une joie imparfaite, Si je n'obtiens de vous, pour comble de plaisirs L'honneur de vous servir, où buttent mes désirs.FLAVIANE
Je me connais, Monsieur, trop peu considérable Pour mériter jamais un sort si favorable : Aussi ne crois-je pas que votre intention Me fasse ici l'objet de votre affection.ALCINOR
Je n'en connais pas un qui charme mieux les âmes, Et les fasse languir en de plus douces flammes.SCÈNE V. Dorimon, Clymène, retournant de la promenade.
DORIMON
Plus je suis avec vous, plus mon âme est ravie, Et c'est en vous quittant que j'en ai plus d'envie : Mais donnons quelque trêve à nos discours charmants, Pour regagner l'endroit où sont nos deux amants.CLYMÈNE
Nous approchons du lieu d'où nous sommes partis : Mais je n'y vois personne, ils sont déjà sortis.DORIMON
Quand l'amour mutuel deux jeunes coeurs assemble, L'heure n'est qu'un moment alors qu'ils sont ensemble.DORIMON
Que mon destin est doux, Et que je suis heureux qu'une si belle bouche Allège quelquefois la douleur qui me touche.Elle la baise.
Ma Reine, mon Soleil. Ha ! Que je vois d'appas Dans ces yeux plus brillants.CLYMÈNE
Ha ! Ne poursuivez pas ; Car enfin ce discours tient par trop de la feinte, Et si vous l'achevez il commence une plainte.CLYMÈNE
Pour employer le temps à de meilleures choses, Au lieu de les semer il faut cueillir les roses.DORIMON
Il est vrai que j'ai tort, sans attendre à demain, Ma bouche fait ici l'office de ma main ;Elle la baise.
Jugez si j'ai dessein d'ouïr plus ces reproches, Pour obéir plutôt j'ai cueilli les plus proches.DORIMON
Je ne m'étonne pas d'une si froide mine, On ne cueillit jamais de rose sans épine : Mais à peine d'autant, je veux qu'en mon banquet Soient mêlés à la rose et le lys et l'oeillet.Elle veut encore la baiser.
Vous résistez ?CLYMÈNE
Fort bien.SCÈNE VI. Meliarque, Dorimon, Clymène.
MELIARQUE, les voyant se baiser
Enfin je vous y prends, au milieu des plaisirs.DORIMON
Vous pourriez mieux que moi contenter vos désirs, Et je puis sans regret vous voir de la partie.ACTE V
DIOMÈDE, TERSANDRE, MELIARQUE, FLAVIANE, ALCINOR, FLORIDAN, DORIMON, CLYMÈNE.
SCÈNE PREMIÈRE.
DIOMÈDE, seul
Après avoir cherché sur la Terre et sur l'Onde, Où verrai-je finir ma course vagabonde ? Et quel antre écarté cache encore à mes yeux Le sujet d'un voyage aussi long qu'ennuyeux ? J'ai fait en mille endroits mille tours inutiles, J'ai couru vainement la campagne et les villes ; J'ai demandé Claironde à tous les habitants Des lieux où j'ai perdu mes peines et mon temps : En fin mal satisfait du désir qui me presse, A quel Dieu désormais faut-il que je m'adresse ? Ciel, termine aujourd'hui le malheur de mon sort, Et me fais rencontrer, ou Claironde, ou la mort : Voici deux cavaliers, tente encor la Fortune, Ta demande, après tout, ne peut être importune.SCÈNE II. Tersandre, Meliarque, Diomede.
DIOMÈDE
Ne m'apprendrez vous point de certaines nouvelles, De deux jeunes garçons, ou plutôt Demoiselles, Qu'un projet incertainTERSANDRE
Mes sens sont ébahis.TERSANDRE
Si vous nous dépeigniez, suivant notre soupçon, La taille, les habits, l'oeil, le poil, la façon, Ou quelques qualités dont ils sont remarquables, Ce discours les rendrait plutôt reconnaissables.DIOMÈDE
Outre les dons du corps et les charmants appas, Pour qui mille Guerriers ont souffert le trépas ; La plus belle des deux, charme, ravit, enchante, Accordant la guitare aux doux airs qu'elle chante.SCÈNE III.
DIOMÈDE, seul
Ô vous dont l'équité règle ici toutes choses, Qui de nos soins piquants faites naître des roses ; Qui voulez qu'au travail succède le repos, Et qui nous secourez quand il est à propos ! Quelles grâces, bon Dieu, faut-il que je vous rende, Pour m'avoir obligé d'une faveur si grande ? Soyez à l'infini, révéré des mortels, Que toujours leur encens fume sur vos autels, Qu'ils n'omettent jamais ce devoir légitime, Et que toujours leur coeur y serve de victime. Mais attendant le bien qu'on m'a fait espérer, Jouissons du repos sans plus le différer, Mon oeil cède au sommeil que le travail attire, Maintenant que je suis sans soin et sans martyre.Il va reposer à l'un des bouts du Theatre.
SCÈNE IV. Flaviane, Diomede, endormi.
FLAVIANE
Amour, de quelle peur troubles-tu mon esprit ? Dois-je seule pleurer où tout le monde rit ? Réserves-tu pour moi le fiel et l'amertume, Dont se fournit ta mère en sortant de l'écume ? De quel nouveau tourment prétends-tu m'affliger ; Toi qui me promettais de quoi me soulager ? Dois-je perdre l'espoir dont tu m'avais flattée ? Déjà de mille soins je me sens agitée, Et la voix du Destin me prédit un malheur, Qui me fait par avance une extrême douleur.Alcinor paraît.
Dieux ! Voici cet amant dont la seule infortune Me peut faire trouver sa rencontre importune. Que ne puis-je approuver son amoureux dessein, Une plus juste ardeur peut-elle être en mon sein ? Il m'aime, et je l'estime, ô fâcheuse contrainte ! Qui fait céder mon âme à la première atteinte.SCÈNE V. Alcinor, Flaviane, Diomede, endormi.
ALCINOR
Abordons hardiment ce glorieux vainqueur, Je n'ai plus rien à craindre ayant perdu le coeur. Madame, je sais bien que c'est trop entreprendre : Mais si j'ose approcher, c'est pour tâcher d'apprendre Quel cours vous ordonnez à mes tristes ennuis, Et m'enquérir de vous de l'état où je suis.FLAVIANE
Quoi, toujours cajoleur ?ALCINOR
Quoi, toujours incrédule ?ALCINOR
Ne désavouez pas les coups de ces beaux yeux, Ils sont cruels pour nous ; ils vous sont glorieux.FLAVIANE
Ne donnez point de gloire à qui porte une chaîne, Parlez de cruauté pour qui souffre la gêne.FLAVIANE
Cessez de plaindre en vous un mal que je ressens, Et ne m'opposez plus l'amour qui vous possède, Puisque loin d'en offrir j'ai besoin de remède.FLAVIANE
Et trop vrais pour mon bien.ALCINOR
Que je reste confus.FLAVIANE
Et mon coeur en soupire.ALCINOR
Dois-je croire à sa voix ?FLAVIANE
Oui, j'adore Alcinor.ALCINOR
Madame, mon respect...FLAVIANE
Puis-je en parler encor.ALCINOR
Il ne mérite pas...FLAVIANE
C'est en vain qu'on le blâme.ALCINOR
Que de joie en mon coeur !FLAVIANE
Que de peine en mon âme !ALCINOR
Cette rare faveur...FLAVIANE
Sert à me diffamer.ALCINOR
Hé, ne savez-vous pas ?FLAVIANE
Qu'il ne me peut aimer.ALCINOR
Qui, Madame ?FLAVIANE
Un cruel.ALCINOR
Ô Ciel !FLAVIANE
Un coeur de glace.ALCINOR
Elle parle d'un autre.FLAVIANE
Ingrat à cette grâce ; Insensible aux discours dont j'aurais su toucher Le marbre le plus froid, et le plus dur rocher.ALCINOR
Et vous l'aimez encor.SCÈNE VI. Alcinor, Diomede, endormi.
ALCINOR
Malheureux Alcinor, quelle est ta destinée, Et quel astre inclément la rend infortunée ? Tu deviens amoureux d'une fille en fureur, De qui la cruauté te devait faire horreur : Ton âme est bien ici de raison dépourvue, Tu prends ses intérêts sans l'avoir jamais vue, Et pour exécuter son barbare dessein Tu viens sur l'innocent les armes à la main ; On veut t'assassiner entrant sur cette Terre, Et sans voir que le Ciel te livre cette guerre, Pour divertir ton coeur du dessein qu'il a fait, Tu suis les mouvements de ton lâche projet ; Tu choisis son ami pour lui faire un outrage, Tu prends ton défenseur pour seconder ta rage, Et lui-même opposant son bras à ton effort, Pour la seconde fois te sauve de la mort : Ayant senti les coups d'un Vainqueur légitime, Tu détestes enfin le sujet de ton crime : Mais pour tous ces remords en es tu mieux traité, As-tu lieu d'espérer te voyant rebuté ; Sous le prétexte faux d'un autre objet qu'elle aime ? Quel conseil dois-je prendre en ce besoin extrême, Irai-je de son frère implorer le secours ? La brigue des parents est un faible recours ; Perdrai-je son ingrat dont le mépris me venge ? Et comment le connaître en ce pays étrange ; Attendrai-je la fin de son feu qui me nuit ? Mais languir dans le mien, et le jour et la nuit ; Remettrai-je en mon coeur une amour mal fondée ? Dieux ! Préférer au corps une incertaine idée, Dans ce mortel danger qui fera son effort Pour divertir l'orage, et me pousser au Port ? Au secours ma raison, Amour m'ôte la vie, Empêche par tes soins qu'elle me soit ravie ; Je soumets mon esprit à tes sages avis, Pardon si jusqu'ici je les ai mal suivis : Espère, me dit-elle, en ta persévérance, Oui, Raison, tu le veux, j'aurai donc espérance : Mais sachons, s'il se peut, quel est ce conquérant, Qui pour tant de beauté se trouve indifférent.SCÈNE VII. Diomède, endormi, Dorimon, Clymène.
Alcinor rentre dans le château qui est au milieu du théâtre, et ces deux femmes sortent chacune par un des côtés, disant tout à la fois ce demi-vers sans se voir.
[CLYMÈNE]
Dieux ! Où puis-je trouver...DORIMON
Que cherche ici Clymène ?DORIMON
C'est que pour en juger avec plus d'assurance, Je désirais t'ouïr confirmer ma créance : Mais, après ce discours, loin du moindre soupçon, Je douterais plutôt que je fusse Garçon. Aussi ne pense pas que mon coeur dissimule, Lors que je t'entretiens du beau feu qui me brûle, Ce serait faire tort à tes charmants appas, Qu'à moins que d'être fille on ne peut n'aimer pas.CLYMÈNE
Ha ! trop heureuse Amante.DORIMON, bas
Ô trop aveugle Fille !CLYMÈNE
Et moi j'atteste aussi ce bel astre qui brille, Que de ce même feu mon coeur est consumé, Et que c'est par vos yeux qu'il y fut allumé.CLYMÈNE
Mais qui peut s'opposer à ce chaste dessein, Si, comme je le crois, vous l'avez dans le sein ?DORIMON
Vous vous en dédirez.CLYMÈNE
Il ne tiendra qu'à vous De joindre au nom d'Amant la qualité d'époux ; Et j'espère qu'enfin vous romprez tout obstacle.DORIMON, bas
Isis encore un coup fera donc le miracle : Mais voici Floridan, dont le triste maintien Semble me préparer un pareil entretien.SCÈNE VIII. Diomede endormI, Dorimon, Floridan.
DORIMON
Quel nouveau déplaisir, quelle étrange amertume Fait paraître ce front moins gai que de coutume ? Craignez-vous plus d'orage en approchant du Port, Et l'horreur qu'on nous fait présage-t-il la mort ? Tout le monde est pour nous, frère, soeur, confidente, Domestiques, Amis, un regard les enchante, La soeur, de vos beaux yeux implore la pitié, Le frère vous fait voeu d'éternelle amitié, Clymène et Meliarque en font pour moi de même, Quel sujet avons-nous de craindre qui nous aime ? Madame, croyez moi, le temps est préparé À dissiper ces flots par un calme assuré.DORIMON
Vous en verrez bientôt l'effet si souhaitable : Au moins si je dois croire aux secrets sentiments Qui me font espérer mille contentements.DORIMON
C'est par là qu'au bonheur les portes sont ouvertes, Et nous leur causerons des plaisirs inouïs, Quand ces noms de garçon seront évanouis.FLORIDAN
Présenter cet appui pour affermir mon coeur, C'est vouloir m'assurer par où j'ai plus de peur ; Songe que comme nous désirant la vengeance, La mort suivrait de prés cette reconnaissance.DORIMON
Croyez qu'ils aimeront ces erreurs favorables, Pourvu que nous soyons à leurs voeux exorables.DIOMÈDE, se réveillant
Il prend Floridan et Dorimon pour Tersandre et Meliarque.
Mon oeil s'ouvre à propos, afin que je revoie Ces courtois Cavaliers les auteurs de ma joie ; Que je suis redevable à vos soins obligeants, Il ne fallait, Messieurs, que quelqu'un de vos gens.FLORIDAN
Que veut cet inconnu ?FLORIDAN
Ô Dieu ! C'est Diomède.DIOMÈDE
Ô merveilleux effets de la bonté divine ! Je rends grâce au Destin qui termine aujourd'hui, Par votre aimable aspect, ma course et mon ennui.FLORIDAN
Mais venant du pays, dis nous en confidence, Que pense-t'on de nous ? Quel bruit fit notre absence ? Mon oncle, qu'en dit-il ?DIOMÈDE
Surpris, désespéré, Cherchant pour vous trouver un moyen assuré, Et s'enquêtant à tous de ce malheur étrange ; Cinq ou six jours après il rencontra Phalange, Qui lui dit le sujet, et de quelle façon Il avait fait pour vous des habits de garçon, Si je m'en souviens bien.DORIMON
La ruse était hardie.FLORIDAN
Justement.FLORIDAN
Quel ?DIOMÈDE
C'est qu'il envoya par des chemins divers Un nombre de ses gens visiter l'Univers, Espérant que quelqu'un pourrait faire rencontre De celle qu'aujourd'hui la Fortune me montre.FLORIDAN
Il veut donc nous revoir.DIOMÈDE
Que dites-vous, Tersandre ?FLORIDAN
Oui, Tersandre.DIOMÈDE
Et comment ?FLORIDAN
Tu vas bientôt l'apprendre.SCÈNE IX. Tersandre, Floridan, Dorimon, Diomède.
TERSANDRE, à part
Où puis-je rencontrer cette rare beauté Dont le mérite extrême a mon coeur enchanté ? Quel obstacle importun me prive de sa vue ? Dans l'espoir incertain dont mon âme est pourvue, Si je ne vois bientôt vos ravissants appas ; Beaux yeux il est certain que je cours au trépas : Mais je les vois briller ces astres de ma vie, Feignons d'ignorer tout, et sachons son envie. D'où vient, cher Floridan, la secrète douleur, Qui ternit votre teint d'une pâle couleur ? Vous est-il arrivé quelque malheur sensible ? Ne me le cachez point.FLORIDAN
Il n'est que trop visible, Cet homme en ce pays rencontré par hasard, M'apporte le sujet qui presse mon départ, Et dans l'éloignement où mon devoir m'oblige, Me séparer de vous est le point qui m'afflige.TERSANDRE
Ha ! Madame, épargnez ces discours superflus, Et puis qu'il m'a tout dit ne vous déguisez plus. Oui, de quelque façon que Floridan s'habille, Je sais qu'un coeur de Mars anime un corps de fille ; J'en connais le maintien, j'en remarque les traits, Et je sens le pouvoir de ses divins attraits.FLORIDAN
Oui, Tersandre, il est vrai, je suis cette cruelle Qui vous faisait l'objet de sa haine mortelle ; Je suis cette Claironde à qui votre valeur Causa le plus sensible et le plus grand malheur, Qui depuis ce moment pressait les Destinées A rompre injustement le fil de vos années ; Et qui même aujourd'hui venait mal à propos Par un sanglant moyen troubler votre repos ; Mais un pouvoir plus fort que ma rage excessive, Au premier de vos coups m'a fait votre captive, Et ce doux esclavage où mes jours sont réduis Avec des fers dorez enchaînent mes ennuis.TERSANDRE
De moment en moment voyant quelque merveille, Depuis hier au soir je crois que je sommeille ; Vous Claironde, Madame, ha ! bonheur sans pareil. Ô le plus heureux jour qu'ait produit le Soleil ! Dans de si doux transports, quel assez humble hommage Rendrai-je à vos beaux yeux dont j'adorais l'image ? Faut-il pour terminer d'injustes différents, Que ma main soit trempée au sang de vos parents, Et que tant de guerriers, esclaves de vos charmes Aient perdu cet honneur par l'effort de mes armes. Mais je ne songe pas que ces crimes commis Me font le plus mortel de tous vos ennemis, Et qu'il me siérait mieux de vous offrir ma tête, Que de parler ici d'une injuste conquête : Vengez vous donc, Madame, et ne différez plus, Par un injuste amour vos desseins résolus ; Perdez cet homicide indigne de vous plaire, Que je sente l'effet d'une juste colère, Et que vos belles mains, ou le feu de vos yeux Me donne sur le champ un trépas glorieux.FLORIDAN
Si contre l'équité la personne offensée Sentait le rude coup d'une mort avancée ; Quel devrait être après le sort du criminel ? J'aurais sujet de craindre un tourment éternel.TERSANDRE
Ha ! Ne me flattes point d'une fausse innocence, En cela seulement se fait voir votre offense ; C'est moi, c'est moi plutôt qui suis ce criminel, Qui devrait endurer un supplice éternel.FLORIDAN
Ha ! ne vous privez pas d'un titre véritable, En cela seulement vous paressez coupable, Puisque cent et cent fois d'un dessein trop cruel Je vous ai procuré la mort dans un duel ; C'est moi, c'est moi plutôt qui suis la criminelle Qui devrait endurer une peine éternelle.TERSANDRE
Puisque tant de héros vos vaincus et les miens Sont sortis de la main de vos sacrés liens, Puisque vos cher parents pour de faibles querelles, Sentirent devant eux ses atteintes mortelles ; C'est moi, c'est moi plutôt qui suis ce criminel Qui devrait endurer un supplice éternel.FLORIDAN
Puisque pour quelque point de trop peu d'importance, Votre père éprouva du mien la violence, Puisque tous succombant au serment que je fis, J'avais armé mon bras pour égorger son fils ; C'est moi, c'est moi plutôt qui suis la criminelle Qui devrait endurer une peine éternelle. Mais quoi que ma fureur ait été dans l'excès, Détestant le dessein, aimes-en le succès.SCÈNE X. Meliarque, Tersandre, Floridan, Dorimon, Diomède.
MELIARQUE, à part
Après beaucoup de pas, après beaucoup de voeux, À la fin j'aperçois le sujet de mes feux, Et ce rencontre heureux dont mon âme est ravie, Avec un peu d'espoir me conserve la vie.TERSANDRE
Oui, voila notre intime à qui je vais conter Que je n'ai désormais personne à surmonter. Après, cher Confident de mes peines passées, Que Claironde aujourd'hui les a récompensées, Adore comme moi, sous ces faux vêtements Cette rare beauté, l'espoir de mille amants.MELIARQUE
Dieux ! que m'apprenez vous ? Floridan est Claironde, Depuis que le soleil donne le jour au monde, Arriva-t'il jamais un semblable accident ? Adorable Claironde, aimable Floridan ; Que nos ravissements et vos métamorphoses, Après tant de soucis vont produire de roses, Si cette Belle ajoute à mon contentement L'honneur de la servir en qualité d'amant.FLORIDAN
Vous l'honorez beaucoup, et je suis très contente Qu'un favorable aveu réponde à votre attente ; Lucine, qu'en dis-tu ?SCÈNE XI. Alcinor, Flaviane, Floridan, Tersandre, Clymène, Meliarque, Dorimon, Diomède.
FLAVIANE
Je sais votre mérite, et prise infiniment L'honneur que je reçois de votre amour extrême ; C'est tout ce que je puis n'étant pas à moi-même, Floridan a mon coeur.FLAVIANE
Vous mourez !FLORIDAN
Quand vous verrez mon sein, que vous l'aurez touché, Serez vous satisfaite ? Et croirez vous le reste ?FLAVIANE
Dois-je croire à mes sens ?TERSANDRE
Ma soeur, n'en doutez plus.CLYMÈNE
Ô malheur de mon sort !ALCINOR
Agréable discours, que vous me consolez ! Et vous dont la beauté m'avait l'âme ravie, Pour la troisième fois vous me sauvez la vie : Mais pour tant de faveurs je n'ai que des désirs.FLAVIANE
Mais n'apprendrai-je point, suivant mes conjectures, Depuis votre départ, vos belles aventures ? Car il est malaisé que sous ce vêtement Vous n'en ayez pas fait presque à chaque moment.SCÈNE DERNIÈRE.
CLYMÈNE, seule
Cesse, mon coeur, de regretter L'apparence d'un bien offerte, Puisque tu ne peux la quitter Sans profiter de cette perte ; À quoi te servirait d'être encor amoureux, Ayant connu l'erreur d'un choix si malheureux. Reprends sans déplaisir ta foi Que j'avais trop mal engagée, Pour suivre une plus juste loi, Où je serai mieux partagée ; Je ne me fierai plus à ces mentons rasés, Dont mes aveugles yeux viennent d'être abusés. Tôt ou tard il faut arriver À ce but que tu te proposes : Mais touchons-le avant que l'hiver Sèche nos oeillets et nos roses : Une fille sur l'âge est comme un lys fané, Qui, vieilli sur sa tige, est toujours profané.1 688 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica