Comédie en vers· Ou l'Orpheline Léguée
L'Anglomane
Représentée, pour la première fois, le 5 novembre 1772 au Château de Fontainebleau.
Personnages
- ÉRASTE, anglomane
- DAMIS, amant de Sophie
- LISIMON, ami d'Éraste, et oncle de Damis
- BÉLISE, soeur d'Éraste
- SOPHIE, jeune parente d'Éraste
- FINETTE, suivante de Sophie
- L'OLIVE, valet d'Éraste
- DEUX LAQUAIS, d'Éraste
AVERTISSEMENT
Cette pièce est la même qui a été donnée en 1765, sous le titre de L'Orpheline léguée : elle était en trois actes, je l'ai mise en un : il ne m'a fallu, pour cela que retrancher plusieurs scènes dont l'effet avait été médiocre, et qui retardaient la marche de faction : je la crois, actuellement, plus vive et plus rapide j'ai, d'ailleurs, retouché le dialogue et je l'ai resserré ; en un mot, j'ai tâché de donner à l'Ouvrage le degré de valeur auquel de faibles talents me permettent d'atteindre.
Je ne fais si j'ai besoin de dire que dans cette comédie je n'ai pas prétendu jeter du ridicule sur les écrivains illustres qu'a produit l'Angleterre. Je les admire et je les respecte : je n'ai voulu attaquer que cet enthousiasme aveugle de nos Anglomanes, que cette espèce de culte qu'ils rerident aux auteurs Anglais, peut-être moins pour les exalter, que pour rabaisser les nôtres. Ce travers prend sa source dans la jalousie secrète qu'on porte aux hommes célèbres de sa Nation, jalousie qu'on ne s'avoue pas, mais qui n'en est pas moins réelle. Les grands Hommes étrangers ne font pas ombrage à notre petitesse, ils ne brillent point à nos yeux d'un éclat qui nous importune ; et établissant en nous juges entre eux et les grands Hommes de notre Nation, nous. croyons partager, en quelque sorte avec les premiers, la supériorité que nous leur accordons sur les autres. Je n'en dirai pas d'avantage ; mais que chacun descende en lui-même, qu'il s'interroge et confesse s'il n'en coûte pas moins à son coeur pour admirer un Étranger, que pour rendre justice à un compatriote.
Shakespeare, sur qui je me suis permis quelques plaisanteries dans cette pièce, était, assurément, un génie du premier ordre mais on ne peut nier, qu'à côté des beautés les plus sublimes, on ne trouve, dans ses ouvrages, les plus monstrueuses absurdités : les beautés sont à lui, les défauts font à son siècle ; je le veux : mais qu'on reconnaisse, au moins, que ce sont des défauts, et qu'on ne réponde pas ce que M. Dacier répondait sur les défauts d'Homère les plus marqués : cela n'est que divin.
On a joint à cette petite Comédie une Épître qui a été lue dans l'Académie Françoise, à l'assemblée de la Saint-Louis dernière.
Dédicace
À MA FEMME.
Ea sola voluptas, Solamenque mali. Ô ma tendre amie ! ô ma femme !... Gens du bon ton diraient, Madame. Gens du bon ton, souvent sont des époux bien froids. Ma femme, donc reçois l'hommage D'un mari dont le coeur gaulois Ne s'est point soumis à l'usage, Et de soi seul a pris des lois, En te dédiant son ouvrage. Mais cet ouvrage, il est ton bien : Ton goût, qui sert de règle au mien, Est noble et pur comme ton âme ; Et mon faible génie, inspiré par le tien, Trouve dans l'objet qui m'enflamme Ma récompense et mon soutien. D'un trop superbe espoir, autrefois animée, Ma Muse desirait, pour prix de ses travaux, Quelque peu de cette fumée, Aliment du poète ainsi que du héros. D'un vain bruit aujourd'hui, mon âme est peu charmée. Et dans la lice encor, si l'on me voit courir, Si des palmes de la Victoire, Les rides de mon front cherchent à se couvrir. C'est pour vivre en ton coeur, et non dans la mémoire. Te plaire est désormais mon unique désir, Et je ne voudrais de la gloire Que pour avoir à te l'offrir. Mon coeur te doit son nouvel être : D'une nuit de douleur longtemps enveloppé, J'ai vu mes beaux ans disparaître ; Et dans cet âge où l'homme, hélas ! trop détrompé, Regrette, avec l'espoir, le bonheur échappé, C'est toi qui me l'a fait connaître. Des fleurs de ton printemps, tu sèmes mon déclin, Et tu rends le soir de ma vie Mille fois plus digne d'envie Que ne fut jamais son matin.L'ANGLOMANE
SCÈNE I.
Damis, en habit à l'anglaise, avec une petite perruque blonde ; Finette, avec un petit chapeau à l'anglaise.
FINETTE
C'est vous, Monsieur Damis ?DAMIS
Tu le sauras ; mais par quelle aventure Te rencontré-je en ce logis ? Lorsque je quittai ce pays, Pour faire un tour en Angleterre, Chez la marquise d'Enneterre, Tu servais.FINETTE
Il est vrai ; mais avec de gros biens, Prodigue par caprice, avare par nature, Elle est impérieuse et dure ; Ne hait que son époux, et n'aime que ses chiens. Que sans cesse pour eux il fût maltraité, passe, C'est un mari, mais moi, j'en devins bientôt lasse. Un beau jour je quittai madame et ses gredins. Enfin je sers ici.DAMIS
Tant mieux : pour mes desseins Je t'y trouve à propos. Finette est mon amie, Et n'a pas oublié que je suis libéral.DAMIS, lui donnant une bague
Ceci t'en guérira : prends.FINETTE, considérant la bague
La bague est jolie.Elle la met à son doigt en faisant la révérence.
On ne refuse pas le remède à son mal. Çà, pour bien m'acquitter, monsieur que faut-il faire ?DAMIS
S'il faut qu'Éraste à Lisimon ressemble, C'est un philosophe parfait. Mais lorsque l'amitié les a liés ensemble, J'étais absent.FINETTE
Votre oncle est un sage en effet, (S'il est pourtant permis à quelque homme de l'être.) Éraste l'est bien moins qu'il ne le veut paraître. Un trait pourtant lui fait honneur.DAMIS
Quel trait ?DAMIS, vivement
Eh bien ! Achève donc : Sophie...FINETTE
Eut pour père Pyrante, Ami d'Éraste, et son parent ; Que d'une fortune brillante Privé par un maudit procès, Il soutint, d'une âme constante, Ce revers, que sa mort suivit pourtant de près. Sophie était lors en bas âge, Et son père, pour héritage, N'avait à lui laisser qu'un fonds très décrié, L'amitié d'un parent. Qui s'y serait fié ?DAMIS
Tout coeur honnête.DAMIS
Qu'ordonne-t-il ?FINETTE
Vous allez voir. « Ma chère enfant, dit-il, va demeurer sans père ; Elle est l'unique bien qui soit en mon pouvoir. Du don de la nourrir, élever et pourvoir, Je fais mon ami légataire. »DAMIS
Que cet acte est touchant ! Il honore à jamais L'ami capable de le faire, Et l'ami digne d'un tel legs.FINETTE
Éraste l'accepta sans y mettre de faste : Un couvent est l'asile où des soins assidus Ont formé Sophie aux vertus. Elle comptait seize ans, quand une soeur d'Éraste...FINETTE
Entre nous, C'est un composé rare, et qui parfois allie Un bon sens étonnant à beaucoup de folie : Veuve, grâces au ciel, de son troisième époux, Elle vint demeurer au logis de son frère. Notre orpheline alors quitta son monastère. Un an depuis s'est écoulé : En sorte que, tout calculé, La pauvre enfant est affligée De dix-sept ans, et partagée De trésors qui s'en vont croissant Chaque jour, et s'embellissant.DAMIS
Ah ! Finette, qu'elle est charmante ! Au couvent où Sophie a d'abord demeuré, Habite une mienne parente Qu'y vient voir quelquefois cet objet adoré.FINETTE
Comment s'en empêcher ?FINETTE
Vous l'aimez, monsieur, tout est dit... Comme sa propre fille Éraste la chérit ; Et c'est à cet égard un homme incomparable.FINETTE
C'est là son beau côté ; mais voyez le revers : Il s'est fait singulier pour être philosophe : C'est la source de cent travers, Qui, de tout le public, lui valent l'apostrophe Du plus grand fou de l'univers. Placé dans la magistrature, Où l'on vante à bon droit son savoir, sa droiture, Il faut bien qu'à la ville il en porte l'habit ; Mais dans cette campagne, où d'ordinaire il vit, On s'habille, on se coiffe et l'on toaste à l'anglaise. (J'estropiai longtemps ce mot encor nouveau.) À son oeil prévenu, sans un petit chapeau, Il n'est point de femme qui plaise.FINETTE
Oh ! Sans doute... il n'est rien Qui d'Éraste obtienne l'estime, Si, venu d'Angleterre, il n'en porte le sceau : Chez ce peuple tout est sublime, Et chez nous il n'est rien d'utile ni de beau.FINETTE
Sans doute : Mais exclusivement la vouloir estimer ! Tout admirer chez elle, et chez nous tout blâmer ! Soutenir qu'autre part personne ne voit goutte !DAMIS
C'est fort mal fait : à mon avis, Tout peuple a ses défauts, et tout peuple a son prix ; Mais à des préjugés s'il faut que l'on se livre, Par préférence, un citoyen doit suivre Ceux qui lui font aimer son prince et son pays.FINETTE
Avec mille vertus il a cette manie Ne prétend-il pas que Sophie Apprenne incessamment l'anglais ?DAMIS
Tu vois son maître.FINETTE
Vous ?DAMIS
Je l'ignore.FINETTE
Eh ! Comment donc ?...DAMIS
Sottise ! Enseigner ce qu'on ne sait pas, Est-ce chose, dis-moi, si rare dans le monde ? Que de gens à Paris bien vêtus, gros et gras, Dont, sur ce beau secret, la cuisine se fonde !FINETTE
Éraste cependant...DAMIS
Des Anglais il fit cas ; Mais je sais que pour lui leur langue est de l'arabe, Il n'en sait pas une syllabe : Moi, j'en puis écorcher quelques mots au besoin. Ô di don ; miss, kismi.FINETTE
Ce mot a de quoi plaire.DAMIS, voulant l'embrasser
Il faut te l'expliquer.FINETTE
Épargnez-vous ce soin.DAMIS
Je suis muni d'une grammaire : Londres fut un temps mon séjour ; Et puis j'aurai pour moi la Fortune et l'Amour.FINETTE
L'Amour ! Vraiment Éraste en condamne l'usage : Avec ce regard tendre et ce joli visage, (Jugez combien cet homme est fou !) De sa jeune pupille il prétend faire un sage, Qui renonçant au mariage, Dans sa retraite de hibou, Perdre à philosopher le plus beau de son âge, Et prenne, au lieu d'amour, de l'ennui tout son saoul.DAMIS
Mon amour n'a point éclaté : Mes regards seuls ont déclaré ma flamme ; Je croirais cependant avoir touché son âme, Si ses yeux ne m'ont pas flatté.FINETTE
De son coeur ils sont la peinture : La naïve Sophie, en sa simplicité, Est une glace encor pure Qui réfléchit la nature Dans toute sa vérité.DAMIS
Mais j'ai pu me tromper moi-même ; Sophie ignore encor à quel excès je l'aime ; Et cet amour fait tout mon prix.SCÈNE II. Damis, Éraste, vêtu à l'anglaise.
ÉRASTE
Dans cette scène et dans toutes celles où paraît Éraste, Damis contrefait un peu l'accent anglais.
Pardonnez-moi, si, dans ce lieu, Je me suis un peu fait attendre : Avec mes ouvriers j'étais dans mon jardin, Où, par un changement qui doit peu vous surprendre, Suivant l'usage anglais, j'ai voulu, ce matin, Qu'on fît, d'un grand parterre, un petit boulingrin ; J'y veux avoir de tout : des vallons, des collines, Des prés, une plaine, des bois, Une mosquée, un pont chinois, Une rivière, des ruines...ÉRASTE
Moi, point ; trois arpents dont Le Nôtre A jadis tracé le dessin. On vante sa façon, je préfère la vôtre.ÉRASTE
Si je ne puis en grand imiter la nature, D'un parc anglais, du moins, j'aurai la miniature. Ma foi, vous nous passez en tout, Même dans les beaux arts : Hogard dans la peinture, Haendel dans la musique...Le texte original porte Hindel.
Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Musicien allemand qui vécut dès 1712, jusqu'à sa mort.
ÉRASTE
L'est-il ?DAMIS
Assurément.DAMIS
Premièrement, la curiosité : La France, dans son sein, n'a point de rareté Qui doive, plus que vous, attirer la visite D'un étranger, curieux de mérite.ÉRASTE
On m'accuse, Monsieur, de singularité, Et vous m'en trouverez, peut-être ; Mais en voyant ce que les hommes font, Je m'applaudis que le ciel m'ai fait naître Si différent de ce qu'ils sont.DAMIS
Permis à vous, monsieur, de l'être. À Londres chacun prend la forme qui lui plaît, On n'y surprend personne en étant ce qu'on est : Quant à moi, je suis ce Blacmore, Dont on vous a parlé pour enseigner l'anglais.ÉRASTE
De vous Dorante hier m'entretenait encore, Il m'en faisait vraiment un grand éloge ; mais À votre physionomie, Beaucoup plus qu'à lui je m'en fie : On se peint dans ses traits comme dans un miroir : Locke l'a dit.Locke, John (1634-1702) : Philosophe anglais.
DAMIS
Je crois...DAMIS
Oh ! Monsieur...ÉRASTE
Je parie Que sur vous le beau sexe a fort peu de pouvoir, Que l'amour, à vos yeux, n'est rien qu'une folie. Hem ! Suis-je pénétrant ? Et n'admirez-vous pas ?...DAMIS
Jamais je n'admire.DAMIS
Jamais je ne ris.SCÈNE III. Sophie, Bélise, Éraste, Damis, Finette.
ÉRASTE, en présentant Damis
Sophie, approchez-vous, voilà le précepteur... De l'embarras ! De la rougeur !BÉLISE, à Sophie
Pourquoi donc baisser ainsi la vue ? Ce maître-là ne fait pas peur ; Et monsieur est fait de manière À trouver plus d'une écolière.ÉRASTE
Eh bien ! Ma soeur, vous n'en vaudrez que mieux. Étudiez la langue anglaise, Il peut fort bien montrer à deux.DAMIS, bas, à Sophie
Si vous me découvrez, vous me donnez la mort. Pendant cette scène, on a apporté la table à thé, sur laquelle Finette a tout arrangé.ÉRASTE, à Damis
À l'anglaise, de bon accord, Ici le déjeuner le matin nous rassemble : Ma pupille verse le thé. Asseyons-nous.ÉRASTE, à Sophie
La main vous tremble.BÉLISE
Comment ?SCÈNE IV. Sophie, Bélise, Éraste, Damis, Finette, Lolive.
ÉRASTE, à Damis
Ouvrons... Tenez, mon maître, C'est de l'anglais ; lisez : ce que j'y puis connaître, C'est qu'elle est de Cobbam.DAMIS, embarrassé
Fort bien.ÉRASTE
Le bon milord, Blessé que notre langue étende son empire, Possède le français et ne veut pas l'écrire.ÉRASTE
Très fort.DAMIS
Je crains...ÉRASTE
C'est mon affaire.ÉRASTE
Lisez donc.DAMIS, à part
Je l'échapperai belle Si je puis... Essayons.Il fait semblant de lire.
« Je vous fait part, mon cher ami, du mariage de ma fille. »
ÉRASTE
Non.DAMIS
« Je vous fait part, mon cher ami, du mariage de mon fils, qui s'est fait à ma grande satisfaction... »
DAMIS
Il vous le dit : tenez, écoutez jusqu'au bout.« Je n'ai pas toujours pensé de même ; Vous saurez les raisons qui m'ont fait changer de sentiment : je ne vous écris qu'un mot, mais je vous dirai les détails à Paris, où je compte, dans peu, avoir le plaisir de vous embrasser. »
ÉRASTE
Il n'est donc plus si fort tourmenté de sa goutte. Bien agréablement je me trouve surpris, Je l'ai cru hors d'état d'entre prendre une route.ÉRASTE
Je serai bien charmé de le voir à Paris, Ce n'est pas un esprit frivole Que celui-là : sur ma parole, Peu de gens seront de son goût. Avons-nous des hommes en France ? Des colifichets, et c'est tout. Les précepteurs du monde à Londres ont pris naissance : C'est d'eux qu'il faut prendre leçon. Aussi je meurs d'impatience D'y voyager. De par Newton Je le verrai, ce pays où l'on pense.SCÈNE V. Sophie, Bélise, Éraste, Damis, Finette, Lolive.
ÉRASTE
Que veut Lolive encor ?L'OLIVE
Monsieur, C'est que dans un moment, un cheval vous arrive, Dont l'allure brillante et vive...ÉRASTE
Il faut le voir : c'est un coureur Que j'ai fait venir d'Angleterre, Et qui, dans Neumarket, gagna plus d'un pari.ÉRASTE
Quoi donc ?BÉLISE
Je dis que vous êtes un fou. Il vous faut un cheval comme au père Canaye, Un doux et paisible animal, Qui, plus que son maître, soit sage, Et qui ne songe point à mal, Tandis que votre esprit dans la lune voyage.SCÈNE VI. Bélise, Finette.
BÉLISE, suivant des yeux Damis
Sais-tu bien qu'il est fait au tour, Finette ? Dans son air, cet Anglais est tunique.FINETTE
Si bien que, dans ces lieux s'il fait quelque séjour, Voilà pour vos vapeurs un fort bon spécifique.BÉLISE
Un mari... qui t'étonne ? Est-ce donc qu'à mon âge On ne peut pas encor songer au mariage ? Ne puis-je décemment brûler d'un chaste feu ?FINETTE
Jeune ?BÉLISE
Et sans ressembler à nos marquis brillants, Qui n'ont déjà plus, à trente ans, Que les travers de la jeunesse.FINETTE
De l'esprit ?BÉLISE
Ce n'est pas précisément son lot ; Mais je n'ai pas besoin qu'il fasse d'épigramme : Quand un époux aime sa femme, Et l'aime bien, ce n'est jamais un sot.FINETTE
On ne peut mieux penser, madame, Ni plus sagement se pourvoir. D'un autre oeil, cependant, la chose se peut voir, Et je crains qu'Éraste ne blâme...FINETTE
Quoi donc ?BÉLISE
Notre prétendu sage... (Je te croyais de meilleurs yeux.) Tous ses discours fastidieux, Contre l'amour...FINETTE
Eh bien ?BÉLISE
Vain étalage, Système de l'esprit, démenti par le coeur ; Le sien brûle en secret ; Sophie est son vainqueur.BÉLISE
Oh ! J'en suis sûre.SCÈNE VII. Bélise, Éraste, Finette.
BÉLISE
Mon frère, vous boitez ?ÉRASTE
ÉRASTE
Oh ! Fort peu.ÉRASTE
Ce n'est rien.ÉRASTE
Une gaîté.BÉLISE
Je crains...ÉRASTE
Ma soeur, je vous en prie, Laissons cela : je veux vous parler de Sophie. Je m'aperçois que, depuis quelque temps, Elle n'a plus cette aimable folie, Partage heureux de l'âge en son printemps, Lorsque ignorant encor et le monde et les choses, Dans le champ de la vie, on ne voit que des roses. Finette, qu'en dis-tu ?ÉRASTE
Comment ?BÉLISE
Vous avez fait un projet des plus fous ; Mais la nature est plus forte que vous : Vous ne la rendrez pas muette. Je me trompe, ou déjà Sophie éprouve en soi Cette agitation secrète D'une âme qui se sent sourdement inquiète, Sans bien savoir encor pourquoi.FINETTE, à Éraste
Il faudrait à Sophie autre chose qu'un livre. À son âge, monsieur, le coeur a ses besoins. Un époux, par ses tendres soins, Fait sentir qu'il est doux de vivre.ÉRASTE
De quoi parles-tu là ? D'un être de raison : Est-ce donc pour s'aimer que l'on s'épouse ? Bon ! On veut perpétuer sa race, On veut tenir un grand état, L'avarice et l'orgueil président au contrat ; Mais bientôt, lit à part, table où l'ennui se place, Écart des deux côtés, souvent fâcheux éclat, Font voir que e bonheur n'est pas dans l'opulence ; Qu'en l'irritant sans cesse, on éteint le désir, Et que souvent le riche a tout en abondance, Hors l'innocence et le plaisir.BÉLISE
Mais croyez-vous, mon frère, que Sophie Puisse avec vous demeurer décemment, Quand je n'y serai plus ?BÉLISE
Mais... Je me remarie.ÉRASTE
Entre nous, je vous prie, Vous avez fait mourir trois maris de chagrin ; Et n'êtes pas contente ?Finette sort.
SCÈNE VIII. Bélise, Éraste.
ÉRASTE
À vos dépens, au moins, elle a sujet de rire : Vous êtes folle, il faut le dire ; Et vous allez sur vous attirer les railleurs.BÉLISE
Je vous dirai, mon frère, en termes plus honnêtes, Qu'un sage, puisqu'enfin, pour nos péchés, vous l'êtes, N'est bon qu'à donner des vapeurs ; Que dans votre logis l'ennui par trop abonde, Que depuis un an je m'en meurs : Un mari, du moins, on le gronde ; C'est un amusement.BÉLISE
Eh ! Mais en bonne foi, J'en ai beaucoup. Chez vous, mon frère, Le coeur est excellent ; quant à l'esprit...ÉRASTE
Eh bien ?ÉRASTE
Pour moi ?BÉLISE, d'un air malin
Sophie a des appas.ÉRASTE, d'un air embarrassé
Son âme a des beautés.BÉLISE
Oh ! Oui ; deux grands yeux pleins de flamme Embellissent beaucoup une âme... Mon frère, parlons sans détour, Plus d'un sage s'est pris aux pièges de l'amour. Tandis que contre lui vous préveniez Sophie, Le drôle, en tapinois, à la philosophie N'aurait-il pas joué d'un tour ?ÉRASTE
Eh ! Mais...BÉLISE
Quant à ce dernier point, il ne saurait me plaire ; Mais ce projet encor n'est formé qu'à demi, Et vous m'avez promis expressément, mon frère, Que vous consulteriez Lisimon, votre ami.ÉRASTE
Je l'attends ce jour même, et vous tiendrai parole ; Mais de ses sentiments je suis très assuré. À l'amour des beaux-arts, à l'étude livré, Pour l'Hélicon, lui-même a quitté le Pactole.BÉLISE
Sa sagesse me plaît, elle n'a rien d'outré. Quant à notre orpheline... Oh ! Je la vois paraître.ÉRASTE
Elle semble rêver.SCÈNE IX. Éraste, Sophie.
SOPHIE, rêvant
Rien n'est égal au trouble de mon coeur : Éraste a bien raison : le tourment de la vie, C'est d'aimer...ÉRASTE, à part
Comment puis-je, avec quelque pudeur, Lui chanter la palinodie ?Haut.
À quoi rêvez-vous donc, Sophie, En vous parlant ainsi tout haut ?Palinodie : Chez les anciens, poëme dans lequel on rétractait ce qu'on avait dit dans un poème précédent. [L]
SOPHIE, à part
Ô ciel ! Me serais-je trahie ?Haut.
À rien, Monsieur, ou peu s'en faut. Je laissais ma pensée errer à l'aventure.ÉRASTE, à part
Que lui dirai-je ? Oh ! Que l'amour Fait faire une sotte figure ! Je veux parler, et n'ose.SOPHIE
Contre moi !SOPHIE
Qu'avez-vous ?SOPHIE
De l'amour !SOPHIE
Éraste, je n'y conçois rien ; Mon étonnement est extrême : Votre air et votre ton... vous n'êtes pas le même. Vous aurais-je déplu, monsieur, sans le savoir ?ÉRASTE
Eh ! Morbleu... De déplaire avez-vous le pouvoir ? Mais puisqu'un sage, enfin, n'est marbre ni statue...SOPHIE
Daignez poursuivre.ÉRASTE
Non.SOPHIE
Je reste confondue : Quoi donc ! Un philosophe, au trouble, aux passions, Serait-il sujet comme un autre ? Mais s'il me souvient bien de vos expressions, L'âme d'un sage (et c'est la vôtre) Plane loin de la terre, et ressemble à ces monts Dont un ciel libre et pur environne la tête, Tandis qu'à leur pied la tempête Obscurcit les tristes vallons. Voilà, plus d'une fois, ce que m'ont fait entendre Vos sublimes comparaisons.ÉRASTE
Je vous marquais le but où le sage doit tendre ; Mais vous me faites trop sentir Combien tout homme est loin de pouvoir y prétendre.ÉRASTE, à part
Il faut sortir. Je ne puis me résoudre à m'expliquer moi-même. J'aurais trop à rougir...Haut.
Adieu.SCÈNE X.
SOPHIE, seule
À la brusque façon dont il quitte ce lieu, Dans le fond de mon coeur il aura lu que j'aime, Que j'ai trahi les soins qu'il prit de me former... Mais aussi, vivre sans aimer ! Si c'est là le bonheur, c'est un bonheur bien triste. N'importe, il faut me vaincre... Oui... Mon coeur y résiste Mais...SCÈNE XI. Sophie, Finette, Damis, derrière, et ne se montrant pas.
SOPHIE
Je l'ai trop écouté.SOPHIE
Oh bien ! Moi, je n'écoute plus rien. Annoncez-lui que, s'il persiste À rester en ce lieu, contre ma volonté, On saura sa témérité. Je veux qu'il s'éloigne sur l'heure : Je deviens sa complice en le souffrant ici.DAMIS, se jetant à ses pieds
Dites que vous voulez qu'il meure.SOPHIE
Quoi ! Vous me surprenez ainsi ! Et ne voilà-t-il pas, Damis, qu'à votre vue, Malgré moi, mon âme est émue, Et que je ne sais plus déjà Ce que mon propre coeur désire... Oh ! Levez-vous ; tenez, cette attitude-là Vous donne sur moi trop d'empire : Vous me feriez d'Éraste oublier les leçons.DAMIS
Voulez-vous préférer de folles visions Aux tendres sentiments d'un coeur qui vous adore ? Éraste est un extravagant.SOPHIE
Parlez mieux, s'il vous plaît, d'un homme que j'honore : Je garde à ses bontés un coeur reconnaissant ; Et sachant à quel point je lui suis redevable, Vous m'outragez, en l'offensant ; Il m'est cher, il m'est respectable.SOPHIE
Contre mon bienfaiteur Je ne puis souffrir qu'il éclate : Il perd tout pouvoir sur mon coeur, Quand vous me voulez rendre ingrate.DAMIS
Ces sentiments vous font honneur, Sophie ; et je me prête à leur délicatesse : Je ne dirai rien qui la blesse. Qu'Éraste soit un sage, il le veut, j'y consens : De son coeur je connais, j'admire la noblesse ; Mais que dans la fleur de vos ans Il veuille qu'à l'étude uniquement livrée, Votre âme interdise l'entrée À l'amour, ce sentiment doux, Et j'ose dire encor le plus noble de tous, Lorsque sa flamme est épurée ; C'est une façon de penser Qu'on peut, je crois, sans l'offenser, Appeler, tout au moins, chimérique et cruelle. Mais c'est à vous que j'en appelle, À votre propre coeur, qui prompt à démentir D'un système si vain la bizarre imposture, Vous dit de préférer le bonheur de sentir À l'orgueil insensé de dompter la natureDAMIS
Vous parle-t-il en ma faveur ? J'ai voulu m'assurer du bonheur de vous plaire, Avant de faire agir mon oncle Lisimon. Votre tuteur le considère, Il est son oracle, dit-on. Puisqu'à mes voeux, enfin, vous n'êtes pas contraire...SOPHIE
Je voudrais l'être.DAMIS, en la regardant tendrement
Ô ciel ! Vous le voudriez ?SOPHIE, le regardant tendrement
Non.SOPHIE
À vos discours, Damis, je crains de m'arrêter, Les amants sont flatteurs, il faut qu'on s'en défie. Éraste me l'a dit.DAMIS
Eh ! Peut-on vous flatter ? Avez-vous un regard, un souris qui ne touche ? Sort-il un mot de votre bouche, Qui n'aille de l'oreille au coeur ? Le son de votre voix n'est-il pas enchanteur ? Quelle autre a, comme vous, cette grâce naïve, Plus rare encor que la beauté, Et qui, mieux qu'elle, nous captive ?... Vous flatter !SCÈNE XII. Sophie, Finette, Damis, Éraste, au fond du théâtre.
DAMIS, bas
Laissez-moi faire.Haut, avec l'accent anglais.
Eh bien ! Jugez par cet essai, Si nos auteurs n'ont pas cette expression tendre...À Éraste qui s'est avancé.
Je lui disais, monsieur, un beau morceau d'Othouai ; Mademoiselle s'imagine Qu'il n'a rien d'égal à Racine.ÉRASTE
Oh !ÉRASTE
Chespir soit ; mais en tout j'admire sa manière : J'aime des fossoyeurs qui, dans un cimetière, Moralisent gaîment sur des têtes de morts : Nous n'avons rien nous de si philosophique. Nos esprits, pour cela, ne sont pas assez forts... Othouai, dit-on, est pathétique ; Et je voudrais entendre ce morceau...DAMIS
Oui, mais...ÉRASTE
Quoi donc ?DAMIS
Serait-il beau Qu'un sage, en matière pareille... C'est de l'amour... L'amour offense votre oreille.ÉRASTE
À quoi rêvez-vous donc ?DAMIS
Je cherche à vous bien rendre Ce que l'auteur fait dire à l'amant le plus tendre : « Abjurez une triste erreur. Le ciel à l'humaine nature Donna la beauté pour parure, Et l'amour pour consolateur. Dans le calice de la vie, C'est une goutte d'ambroisie, Qu'y versa la bonté des cieux. On vous a peint l'amour de crayons odieux ; Voyez-le tel qu'il est... il s'est peint dans mes yeux. Ils vous disent : je vous adore, Mon coeur vous le dit encor mieux. »ÉRASTE
Savez-vous bien, monsieur Blancmore, Que vous seriez comédien parfait ? Ma foi si je n'étais au fait, Je croirais voir en vous un amant véritable.ÉRASTE
Charmant : nos traducteurs M'ont fait un peu connaître vos auteurs. Les nôtres n'ont plus rien qui me soit supportable. Avons-nous un poète à Pope comparable ? Depuis qu'il a prouvé qu'ici bas tout est bien, Je verrais tout aller au diable, Que je croirais qu'il n'en est rien.À Sophie.
Incessamment vous pourrez lire, En original, cet auteur. Sentez-vous bien votre bonheur ?À Damis.
Oh ! Çà, monsieur, daignez me dire, Lui trouvez-vous des dispositions ? Sera-t-elle bientôt habile ?ÉRASTE
Comptez là-dessus, j'en réponds.Sophie et Finette rient.
Finette et vous, pourquoi donc rire ? De ce que je promets, n'êtes-vous pas d'accord ?SOPHIE
Eh ! Mais...SCÈNE XIII.
ÉRASTE, seul
Ce maître me plaît fort : j'admire ses lumières : Qu'à son âge on trouve un français Également versé dans toutes les matières, Ma pupille, avec lui, fera de grands progrès... Mais toujours ma pupille... Ô ciel, quelle est ma honte, Sophie, un enfant me surmonte : D'où naît donc son pouvoir sur moi ? Eh bien ! Des yeux, un teint... est-ce donc là de quoi Renverser la tête du sage ? Qu'est-ce que la beauté ? Rien qu'un vain assemblage De traits et de couleurs... C'est fort bien raisonner. D'où vient donc que je sens le contraire ? J'enrage, Et ne puis me le pardonner. Sophie... Elle est là... j'ai beau faire... Épousons-la, prenons une moitié... Newton ne s'est pas marié : On me regardera comme un homme ordinaire... N'entends-je pas une voiture ? Oui. Ce sera Lisimon : je l'attends aujourd'hui : Et je prétends sur cette affaire... Je ne me trompais pas : c'est lui.SCÈNE XIV. Éraste, Lisimon.
ÉRASTE
Ah ! Mon cher Lisimon, que dans cet ermitage Il m'est doux de vous recevoir ! Que j'aurai de plaisir à posséder un sage !LISIMON
Je suis, de mon côté, charmé de vous y voir, Mais que d'un autre nom votre bouche me nomme : Ce titre est très peu fait pour l'homme : Le moins sage est celui qui croit l'être le plus.LISIMON
Éraste, brisons là-dessus. Vous savez qu'un des points entre nous convenus, C'est de ne point flatter.LISIMON
Je vous parlerai vrai.LISIMON
La chose est aujourd'hui plus rare que le mot. C'est un nom que chacun s'arroge : Aussi c'était jadis éloge ; C'est injure à présent.ÉRASTE
Dans la bouche d'un sot.ÉRASTE
Quoi ?LISIMON
Vous croyez le savoir... Si je vous disais, moi, Que vous-même souvent en offrez le contraste. Le Philosophe fuit la singularité ; Il n'est jamais rien avec faste ; Même en le condamnant il suit l'ordre arrêté ; Et, sans se distinguer, vêtu suivant l'usage, Croit la seule vertu l'uniforme du sage.ÉRASTE
Mais...LISIMON
S'il combat le vice et s'oppose à l'erreur, Ses leçons aux humains ne sont point des outrages : Simple en ses actions, modeste en ses ouvrages, Il instruit sans orgueil, et blâme sans aigreur. Voyez si ce portrait, Éraste, vous ressemble.ÉRASTE
Mais si je puis, monsieur, dire ce qui m'en semble, Pour fuir l'air prétendu de singularité, Faut-il suivre en aveugle un vulgaire hébété ? Doit-on, votre avis, respectant les usages, Agir comme les fous, pensant comme les sages ?LISIMON
Hors les cas peu communs, où la haute vertu Nous trace le chemin, loin du chemin battu ; Hors les vies que rien à suivre n'autorise, Je tiens qu'il ne faut pas qu'on se singularise ; Qu'on doit, surtout, fuyant un ridicule écueil, Ne point prendre d'un et l'affiche et l'orgueil.ÉRASTE
Eh bien ! Mon digne ami, malgré cette apostrophe, Vous conviendrez, pourtant, que je suis philosophe : Je vais quitter ma charge.ÉRASTE
Eh quoi ! N'avez-vous pas quitté Le palais de Plutus pour celui des Muses ? Je comptais, Lisimon, que vous m'approuveriez.LISIMON
Le cas est différent. J'ai pu fouler aux pieds L'intérêt, ce vil dieu qu'aujourd'hui l'on adore ; Mais vous, qui, juge intègre et sage magistrat, Tenez près de Thémis un rang qui vous honore, Votre premier devoir est de servir est de servir l'État.LISIMON
Sans doute ; Mais peu de gens sont faits pour suivre cette route. Pour l'instinct du génie on prend sa vanité, Et, quand il n'est pas sûr qu'on soit de cette étoffe, Quitter un poste utile à la société, C'est être déserteur et non pas philosophe.ÉRASTE
Mais...LISIMON
Quitter votre charge ! Ah ! C'est un dernier trait Contre lequel il faut qu'ouvertement j'éclate : Qu'un autre applaudisse et vous flatte ; Mais moi, je vous le dis tout net, Renoncez à votre projet, Ou je romps, dès ce jour, avec vous tout commerce. À la philosophie on impute vos torts.ÉRASTE
Est-ce ma faute à moi, s'il n'est point de butors Dont la plume aujourd'hui contre elle ne s'exerce.LISIMON
Oui, c'est par vos pareils, par vous (je le maintiens) Que la philosophie est en butte aux outrages. Semblables aux Européens Qui fournissent contre eux de la poudre aux sauvages, Vous donnez des armes aux sots : De vos travers ils se prévalent, Avec emphase ils les étalent, Et pensent tout au moins devenir les égaux Des hommes éminents que sans cesse ils ravalent.ÉRASTE
Ne fut-il pas toujours des sots et des méchants, Ennemis nés de la philosophie ? Et leurs traits n'ont-ils pas poursuivi de tout temps Le talent qu'on admire et qui les humilie ?LISIMON
C'est quelque fois sa faute.LISIMON
Je dis la chose comme elle est. Si d'être célébré vous avez la manie, Qu'avez-vous besoin de travers ? Les moyens vous en sont offerts : Occupez-vous des lois dont vous êtes l'organe, Combattez, détruisez l'hydre de la chicane, Veillez pour l'orphelin, secoures l'innocent, Rendez surtout au faible une prompte justice ; Qu'aux yeux de la beauté, qu'à la voix du puissant, La balance jamais dans vos mains ne fléchisse. Aux devoirs d'un si noble emploi, Immolez vos plaisirs, immolez-vous vous-même. Sachez qu'on ne s'élève à la gloire suprême Qu'autant qu'on ne vit pas pour soi. Vous passerez encor pour singulier peut-être ; Mais, mon cher ami, croyez-moi, C'est ainsi qu'il est beau de l'être.LISIMON
Ah ! Venez que je vous embrasse. Si je vous ai parlé trop vivement, pardon. Je sais tout ce qu'en vous le ciel a mis de bon. Par exemple, vos soins pour la jeune Sophie Honorent la philosophie. Quels sont sur elle vos desseins ? Vous rougissez !ÉRASTE
Comment vous avouer que j'aime ? Votre sagesse, que je crains Ne me passera pas cette faiblesse extrême. Vous condamnez l'amour.LISIMON
Cessez de vous troubler : La philosophie est moins dure, Et se propose de régler, Non de détruire la nature.ÉRASTE
Mais moi, me marier !...LISIMON
Eh ! Qui donc, s'il vous plaît, Sera bon citoyen, bon époux et bon père, Si le philosophe ne l'est ? Son exemple est surtout aujourd'hui nécessaire. Éraste, vous deviez à Sophie un époux ; J'approuve fort que ce soit vous, Et cela m'impose silence.ÉRASTE
Sur quoi ?LISIMON
J'avais dessein de vous la demander Pour mon neveu, jeune homme d'espérance, Qui doit un jour à mes biens succéder.LISIMON
Je le plains fort : son fils lui vient d'être ravi ; Il m'écrit qu'il en est dans des peines cruelles.ÉRASTE
De qui parlez-vous ?LISIMON
De milord.ÉRASTE
De milord Cobbam ?LISIMON
Oui.ÉRASTE
Son père me le mande.LISIMON
Il me mande sa mort.LISIMON
Et la mienne est du vingt.ÉRASTE, tirant sa lettre
Voyez.ÉRASTE
Lisez.LISIMON
Dans notre langue il faut vous la traduire.« Mon cher ami, c'est le plus malheureux des pères qui vous écrit : j'ai perdu mon fils en deux jours ; sa mort... »
Eh bien ! Ai-je raison ?LISIMON
Quel est donc ce Blacmore ?SCÈNE XV. Éraste, Lisimon, Damis.
ÉRASTE, à Lisimon qui éclate de rire
Eh ! Mais, pourquoi donc tous ces ris ?LISIMON
Parbleu ! C'est que le tour est drôle. Votre Anglais, natif de Paris, A tout à fait l'air de son rôle. Mais savez-vous qui c'est ?ÉRASTE
Un fripon.LISIMON
Mon neveu.DAMIS
Non, monsieur ; pardonnez, il faut faire un aveu : L'amour m'a fait ici jouer ce personnage ; Et Sophie...LISIMON
Oh : ceci passe le jeu.DAMIS
Tous les coeurs lui doivent hommage ; Le mien, de ses vertus charmé... À son oncle qui paraît indigné. Vous me condamnerez ; vous n'avez point aimé.LISIMON
Oui, monsieur, très fort, je vous blâme : Ne tient-il donc qu'à suivre une imprudente flamme. L'amour ne sert d'excuse à rien : De notre caractère il emprunte le sien ; Et par de nobles traits se faisant reconnaître, Dans un coeur vertueux l'amour se plaît à l'être. Du vôtre, mon neveu, songez à triompher.LISIMON
Il le faut étouffer.LISIMON
On ne meurt point, Monsieur, et l'on fait son devoir. Mais, pour vous ôter tout espoir, Sachez, puisqu'il faut vous le dire, Qu'Éraste pour Sophie a fait choix d'un époux.DAMIS, à Éraste
C'est donc à moi, monsieur, d'embrasser vos genoux. Verrez-vous sans pitié mon désespoir extrême ? Mais où ce cache ce rival ? Mérite-t-il ?...ÉRASTE, qui, pendant le dialogue de l'oncle et du neveu, a paru rêver profondément
Oui, monsieur, c'est moi-même, Et mon amour au vôtre est tout au moins égal.Il va au fond du théâtre.
Que l'on fasse venir Sophie.SCÈNE XVI. Éraste, Lisimon, Damis, Sophie, Bélise, Finette.
ÉRASTE
Approchez-vous, Sophie, et prêtez-moi silence. Vous savez, depuis votre enfance, Tous les soins que j'ai pris de vous : Vos vertus sont ma récompense ; Mais je ne suis pas quitte, il vous faut un époux... D'une aimable rougeur votre front se colore, Sophie, et vous baissez les yeux.SOPHIE, avec embarras
Monsieur...ÉRASTE
Il faut donc en remplir le voeu. Des faiblesses d'un coeur qui cachait sa blessure, Il faut vous faire aussi l'aveu : Tandis que chargeant sa peinture, Je vous offrais l'amour sous des traits odieux, Le traître, caché dans vos yeux, Riait de mes leçons, et gravait dans mon âme Votre portrait en trait de flamme.DAMIS, vivement
C'est un bien qui n'a point d'égal.SOPHIE, à Éraste
Vous me trompiez !ÉRASTE
Je me trompais moi-même. Il est trop vrai que je vous aime, Et qu'à vous posséder j'attache mon bonheur ; Mais je n'ai jamais su tyranniser un coeur : Et quelque soit pour vous l'excès de ma tendresse, Je veux de votre choix que vous soyez maîtresse : Je vous donne pour dot cinquante mille écus... Point de compliments là-dessus : Je vous ai tenu lieu de père, Et c'est à moi de vous doter.SOPHIE, pénétrée
Ah ! Comment pourrai-je acquitter ?...ÉRASTE
Je n'ai rien fait pour vous que ce que j'ai dû faire : Votre père, en mourant, me légua votre sort J'ai fait honneur au legs ; mais je rougirais fort De penser que ce fût un titre pour vous plaire ; Consultez votre coeur pour donner votre foi, Et choisissez entre Damis et moi.SOPHIE, à part
Qu'un si beau procédé me confond et me touche !DAMIS, vivement
Sophie, avant que de fixer mon sort, Songez, hélas ! Songez que votre bouche Va prononcer, ou ma vie, ou ma mort : Je ne veux point de la dot qu'on vous donne. Riche assez de vous posséder, Je ne veux que votre personne ; Mais je meurs, s'il faut vous céder.DAMIS, avec la plus grande chaleur
Oui, j'espère... je veux... Vous ignorez, mon oncle, comme on aime. Un coeur dont l'amour est extrême, Ne sait point renoncer à l'objet de ses voeux. Le véritable amour n'est point si généreux ; Il immole tout... hors lui-même.Il se jette aux pieds de Sophie.
J'attends mon arrêt à vos pieds.SOPHIE, à part
Ô ciel ! Dans quel trouble il me jette !À Damis.
Je prétends que vous vous leviez, Damis ; levez-vous, dis-je, ou ma bouche est muette.ÉRASTE, à part
Je vois qu'il est aimé.SOPHIE, à part
Que vais-je prononcer ?Haut.
Éraste, vos bienfaits ont des droits sur mon âme. Que rien jamais ne pourra balancer. Vous avez beau vouloir y renoncer, Et ne laisser parler que votre flamme, Plus vous les oubliez, et plus je m'en souviens... Mais pourquoi vous montrer sous des dehors austères ? Pourquoi contre l'amour ces discours si sévères ? M'ont-ils dû disposer à ce tendre lien ? Et lorsque votre amour éclate, Pourrai-je ?... Oui, je puis tout, plutôt que d'être ingrate ; Et dût votre bonheur me coûter tout le mien, Fallût-il vous donner ma vie... Je suis prête...SOPHIE, avec effort
Non, monsieur.ÉRASTE
Eh bien donc ?SOPHIE
Elle regarde Damis, soupire, et présente sa main à Éraste.
Mon devoir est ma loi : Voici ma main, Éraste.DAMIS
Ô ciel !DAMIS
Qu'entends-je ?...SOPHIE
Quoi, monsieur !ÉRASTE
Je fais ce que je dois : À vos vrais sentiments je ne puis me méprendre. Vous avez beau vouloir vous vaincre en ma faveur, Damis possède votre coeur : C'est à moi sur le mien d'emporter la victoire.DAMIS
Je doute si je veille, et j'ai peine à vous croire. De ce bonheur inattendu Mon esprit encor se défie... Parlez donc, charmante Sophie.DAMIS et SOPHIE, se jettent aux pieds d'Éraste
Nous sommes vos enfants.986 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica