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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Ou l'Orpheline Léguée

L'Anglomane

Bernard-Joseph Saurin· créée en 1772, imprimée en 1763· 986 vers· 8 personnages

Représentée, pour la première fois, le 5 novembre 1772 au Château de Fontainebleau.

Personnages

  • ÉRASTE, anglomane
  • DAMIS, amant de Sophie
  • LISIMON, ami d'Éraste, et oncle de Damis
  • BÉLISE, soeur d'Éraste
  • SOPHIE, jeune parente d'Éraste
  • FINETTE, suivante de Sophie
  • L'OLIVE, valet d'Éraste
  • DEUX LAQUAIS, d'Éraste
AVERTISSEMENT

Cette pièce est la même qui a été donnée en 1765, sous le titre de L'Orpheline léguée : elle était en trois actes, je l'ai mise en un : il ne m'a fallu, pour cela que retrancher plusieurs scènes dont l'effet avait été médiocre, et qui retardaient la marche de faction : je la crois, actuellement, plus vive et plus rapide j'ai, d'ailleurs, retouché le dialogue et je l'ai resserré ; en un mot, j'ai tâché de donner à l'Ouvrage le degré de valeur auquel de faibles talents me permettent d'atteindre.

Je ne fais si j'ai besoin de dire que dans cette comédie je n'ai pas prétendu jeter du ridicule sur les écrivains illustres qu'a produit l'Angleterre. Je les admire et je les respecte : je n'ai voulu attaquer que cet enthousiasme aveugle de nos Anglomanes, que cette espèce de culte qu'ils rerident aux auteurs Anglais, peut-être moins pour les exalter, que pour rabaisser les nôtres. Ce travers prend sa source dans la jalousie secrète qu'on porte aux hommes célèbres de sa Nation, jalousie qu'on ne s'avoue pas, mais qui n'en est pas moins réelle. Les grands Hommes étrangers ne font pas ombrage à notre petitesse, ils ne brillent point à nos yeux d'un éclat qui nous importune ; et établissant en nous juges entre eux et les grands Hommes de notre Nation, nous. croyons partager, en quelque sorte avec les premiers, la supériorité que nous leur accordons sur les autres. Je n'en dirai pas d'avantage ; mais que chacun descende en lui-même, qu'il s'interroge et confesse s'il n'en coûte pas moins à son coeur pour admirer un Étranger, que pour rendre justice à un compatriote.

Shakespeare, sur qui je me suis permis quelques plaisanteries dans cette pièce, était, assurément, un génie du premier ordre mais on ne peut nier, qu'à côté des beautés les plus sublimes, on ne trouve, dans ses ouvrages, les plus monstrueuses absurdités : les beautés sont à lui, les défauts font à son siècle ; je le veux : mais qu'on reconnaisse, au moins, que ce sont des défauts, et qu'on ne réponde pas ce que M. Dacier répondait sur les défauts d'Homère les plus marqués : cela n'est que divin.

On a joint à cette petite Comédie une Épître qui a été lue dans l'Académie Françoise, à l'assemblée de la Saint-Louis dernière.

Dédicace

À MA FEMME.

Ea sola voluptas, Solamenque mali. Ô ma tendre amie ! ô ma femme !... Gens du bon ton diraient, Madame. Gens du bon ton, souvent sont des époux bien froids. Ma femme, donc reçois l'hommage D'un mari dont le coeur gaulois Ne s'est point soumis à l'usage, Et de soi seul a pris des lois, En te dédiant son ouvrage. Mais cet ouvrage, il est ton bien : Ton goût, qui sert de règle au mien, Est noble et pur comme ton âme ; Et mon faible génie, inspiré par le tien, Trouve dans l'objet qui m'enflamme Ma récompense et mon soutien. D'un trop superbe espoir, autrefois animée, Ma Muse desirait, pour prix de ses travaux, Quelque peu de cette fumée, Aliment du poète ainsi que du héros. D'un vain bruit aujourd'hui, mon âme est peu charmée. Et dans la lice encor, si l'on me voit courir, Si des palmes de la Victoire, Les rides de mon front cherchent à se couvrir. C'est pour vivre en ton coeur, et non dans la mémoire. Te plaire est désormais mon unique désir, Et je ne voudrais de la gloire Que pour avoir à te l'offrir. Mon coeur te doit son nouvel être : D'une nuit de douleur longtemps enveloppé, J'ai vu mes beaux ans disparaître ; Et dans cet âge où l'homme, hélas ! trop détrompé, Regrette, avec l'espoir, le bonheur échappé, C'est toi qui me l'a fait connaître. Des fleurs de ton printemps, tu sèmes mon déclin, Et tu rends le soir de ma vie Mille fois plus digne d'envie Que ne fut jamais son matin.

L'ANGLOMANE

SCÈNE I.

Damis, en habit à l'anglaise, avec une petite perruque blonde ; Finette, avec un petit chapeau à l'anglaise.

DAMIS, lui donnant une bague

Ceci t'en guérira : prends.

FINETTE, considérant la bague

La bague est jolie.

Elle la met à son doigt en faisant la révérence.

On ne refuse pas le remède à son mal. Çà, pour bien m'acquitter, monsieur que faut-il faire ?

FINETTE

Vous ?

DAMIS, voulant l'embrasser

Il faut te l'expliquer.

SCÈNE II. Damis, Éraste, vêtu à l'anglaise.

ÉRASTE

Si je ne puis en grand imiter la nature, D'un parc anglais, du moins, j'aurai la miniature. Ma foi, vous nous passez en tout, Même dans les beaux arts : Hogard dans la peinture, Haendel dans la musique...

Le texte original porte Hindel.

Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Musicien allemand qui vécut dès 1712, jusqu'à sa mort.

ÉRASTE

L'est-il ?

SCÈNE III. Sophie, Bélise, Éraste, Damis, Finette.

ÉRASTE, à Sophie

La main vous tremble.

BÉLISE

Comment ?

SCÈNE IV. Sophie, Bélise, Éraste, Damis, Finette, Lolive.

L'OLIVE, donnant une lettre à Éraste

Une lettre de Londres.

Il sort.

DAMIS, embarrassé

Fort bien.

ÉRASTE

Très fort.

ÉRASTE

Lisez donc.

DAMIS, à part

Je l'échapperai belle Si je puis... Essayons.

Il fait semblant de lire.

« Je vous fait part, mon cher ami, du mariage de ma fille. »

ÉRASTE

Non.

DAMIS

« Je vous fait part, mon cher ami, du mariage de mon fils, qui s'est fait à ma grande satisfaction... »

DAMIS

Il vous le dit : tenez, écoutez jusqu'au bout.

« Je n'ai pas toujours pensé de même ; Vous saurez les raisons qui m'ont fait changer de sentiment : je ne vous écris qu'un mot, mais je vous dirai les détails à Paris, où je compte, dans peu, avoir le plaisir de vous embrasser. »

SCÈNE V. Sophie, Bélise, Éraste, Damis, Finette, Lolive.

SCÈNE VI. Bélise, Finette.

FINETTE

Jeune ?

FINETTE

Eh bien ?

SCÈNE VII. Bélise, Éraste, Finette.

ÉRASTE

ÉRASTE

Une gaîté.

BÉLISE

Je crains...

ÉRASTE

Comment ?

Finette sort.

SCÈNE VIII. Bélise, Éraste.

ÉRASTE

Eh bien ?

ÉRASTE

Pour moi ?

BÉLISE, d'un air malin

Sophie a des appas.

ÉRASTE, d'un air embarrassé

Son âme a des beautés.

SCÈNE IX. Éraste, Sophie.

ÉRASTE, à part

Comment puis-je, avec quelque pudeur, Lui chanter la palinodie ?

Haut.

À quoi rêvez-vous donc, Sophie, En vous parlant ainsi tout haut ?

Palinodie : Chez les anciens, poëme dans lequel on rétractait ce qu'on avait dit dans un poème précédent. [L]

ÉRASTE

Non.

SCÈNE X.

SCÈNE XI. Sophie, Finette, Damis, derrière, et ne se montrant pas.

DAMIS, se jetant à ses pieds

Dites que vous voulez qu'il meure.

DAMIS, en la regardant tendrement

Ô ciel ! Vous le voudriez ?

SOPHIE, le regardant tendrement

Non.

SCÈNE XII. Sophie, Finette, Damis, Éraste, au fond du théâtre.

ÉRASTE

Oh !

SOPHIE

Oui, je vais au jardin.

Elle sort avec Finette.

SCÈNE XIII.

SCÈNE XIV. Éraste, Lisimon.

ÉRASTE

Quoi ?

ÉRASTE

Mais...

ÉRASTE

Mais...

ÉRASTE

Sur quoi ?

LISIMON

De milord.

LISIMON

Oui.

ÉRASTE, tirant sa lettre

Voyez.

ÉRASTE

Lisez.

LISIMON

Dans notre langue il faut vous la traduire.

« Mon cher ami, c'est le plus malheureux des pères qui vous écrit : j'ai perdu mon fils en deux jours ; sa mort... »

Eh bien ! Ai-je raison ?

SCÈNE XV. Éraste, Lisimon, Damis.

ÉRASTE, à Lisimon qui éclate de rire

Eh ! Mais, pourquoi donc tous ces ris ?

ÉRASTE

Un fripon.

LISIMON

Mon neveu.

ÉRASTE, qui, pendant le dialogue de l'oncle et du neveu, a paru rêver profondément

Oui, monsieur, c'est moi-même, Et mon amour au vôtre est tout au moins égal.

Il va au fond du théâtre.

Que l'on fasse venir Sophie.

SCÈNE XVI. Éraste, Lisimon, Damis, Sophie, Bélise, Finette.

SOPHIE, avec embarras

Monsieur...

SOPHIE, à Éraste

Vous me trompiez !

ÉRASTE, à part

Je vois qu'il est aimé.

SOPHIE, avec effort

Non, monsieur.

SOPHIE

Elle regarde Damis, soupire, et présente sa main à Éraste.

Mon devoir est ma loi : Voici ma main, Éraste.

DAMIS et SOPHIE, se jettent aux pieds d'Éraste

Nous sommes vos enfants.

986 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica