Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Drame en vers· Drame en Cinq Actes et en vers Libres

Béverlei

Bernard-Joseph Saurin· créée en 1760, imprimée en 1821· 5 actes· 1 538 vers· 10 personnages

Représentée pour la première fois par les comédiens Français ordinaires du Roi, le 22 décembre 1760.

Personnages

  • BÉVERLEI
  • MADAME BÉVERLEI, son épouse
  • HENRIETTE, soeur de Béverlei
  • TOMI, enfant de six à sept ans, fils de Béverlei et de son épouse
  • LEUSON, amant d'Henriette
  • STUKÉLI, faux ami de Béverlei
  • JARVIS, ancien domestique de Béverlei
  • UN INCONNU
  • UN SERGENT
  • DES RECORS

ACTE I

Le théâtre représente un salon mal meublé, et dont les murs sont presque nus, avec des restes de dorures.

SCÈNE I. Madame Béverlei, Henriette.

Elles sont assises, et travaillent l'une au tambour, l'autre à la tapisserie.

MADAME BÉVERLEI

Chère Henriette il ne vient point : Quel tourment que l'inquiétude !

Tambour : Métier circulaire pour broder à l'aiguille. [L]

MADAME BÉVERLEI

C'est la première fois.

MADAME BÉVERLEI

Vous lui faites outrage.

MADAME BÉVERLEI

Quel motif ?

MADAME BÉVERLEI

Il peut se corriger.

HENRIETTE

Non.

HENRIETTE, à part

Elle me fait pitié !

MADAME BÉVERLEI

Pour le coup...

SCÈNE II. Madame Béverlei, Henriette, Jarvis.

MADAME BÉVERLEI, à part

Mes pleurs coulent en abondance...

Bas à Henriette.

Parlez-lui.

MADAME BÉVERLEI, entendant quelqu'un

Vous l'allez voir, je crois.

SCÈNE III. Madame Béverlei, Henriette, Stukéli, Jarvis, dans le fond.

STUKÉLI

Non.

MADAME BÉVERLEI

Y serait-il encor ?

SCÈNE IV. Madame Béverlei, Henriette, Tomi, Stukéli.

Tomi entre, et dit un mot tout bas à Henriette.

HENRIETTE, à Tomi, en l'emmenant

Venez.

Tomi baise la main de sa mère, et sort avec Henriette.

SCÈNE V. Madame Béverlei, Stukéli.

STUKÉLI, embarrassé

Mais... sur rien.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Leuson, Stukéli.

STUKÉLI

Monsieur...

SCÈNE VIII. Henriette, paraissant, et écoutant d'abord au fond du théâtre ; Leuson, Stukéli.

STUKÉLI, à Leuson

Il suffit ; serviteur.

Il sort.

SCÈNE IX. Henriette, Leuson.

ACTE II

La scène est dans une place publique près de la maison de Béverlei.

SCÈNE I.

SCÈNE II. Jarvis, Béverlei.

JARVIS, voyant paraître Stukéli

Le voici.

BÉVERLEI

Laisse-moi.

Jarvis s'éloigne.

SCÈNE III. Béverlei, Stukéli.

BÉVERLEI

Ah !

STUKÉLI

Adieu donc.

SCÈNE IV. Béverlei, Henriette.

BÉVERLEI

Entrons.

SCÈNE V. Béverlei, Madame Béverlei, Henriette, Tomi.

TOMI, à Béverlei

Mon papa !

MADAME BÉVERLEI

Tomi, Paix !

BÉVERLEI, à Madame Béverlei

Que je sens vivement tout mon tort.

SCÈNE VI. Béverlei, Madame Béverlei, Henriette, Leuson, Tomi.

LEUSON, à Béverlei

Un temps pourra venir Que vous remercierez l'ami qui vous éclaire, Et qui vous servira.

Henriette entre avec Leuson et Tomi.

SCÈNE VII. Béverlei, Madame Béverlei.

MADAME BÉVERLEI

Eh bien ?

MADAME BÉVERLEI

J'espère...

SCÈNE VIII. Béverlei, Madame Béverlei, un Inconnu.

BÉVERLEI, à l'inconnu

Que voulez-vous ?

L'INCONNU, lui présentant une lettre

C'est une lettre Qu'entre vos mains, monsieur, on m'a dit de remettre.

Béverlei prend la lettre, et l'inconnu se retire.

SCÈNE IX. Béverlei, Madame Béverlei.

BÉVERLEI, ouvrant la lettre

Elle est de Stukéli.

MADAME BÉVERLEI

Que vous annonce-t-il ?

BÉVERLEI, lisant

« Venez me voir le plus promptement que vous pourrez ; c'est la seule marque d'amitié qu'actuellement je désire de vous. Depuis que je vous ai quitté, j'ai pris la résolution d'abandonner l'Angleterre. J'aime mieux me bannir de ma patrie que de devoir ma liberté au moyen dont nous avons parlé tantôt : ainsi n'en dites rien à madame Béverlei, et hâtez-vous de venir recevoir les adieux de votre ami ruiné.

STUKÉLI. »

Et ruiné par moi !... Je suivrai son exil.

MADAME BÉVERLEI

Quoi !

MADAME BÉVERLEI

Mes diamants !

BÉVERLEI

J'ai honte...

ACTE III

SCÈNE I.

SCÈNE II. Madame Béverlei, Stukéli.

STUKÉLI

Madame...

STUKÉLI

Il est vrai.

MADAME BÉVERLEI

Mon époux...

MADAME BÉVERLEI

Quel sort ?

MADAME BÉVERLEI

Eh bien, monsieur ?

MADAME BÉVERLEI

Achevez donc.

STUKÉLI, à part

Mon projet réussit.

STUKÉLI

Madame...

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Madame Béverlei, Henriette.

SCÈNE V. Leuson, Henriette.

HENRIETTE

Il faut céder.

HENRIETTE

Eh bien ?

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Béverlei, Henriette.

HENRIETTE

Vous la voyez.

SCÈNE VIII. Béverlei, Madame Béverlei, Henriette.

BÉVERLEI

Nos fonds sont arrivés : le bon monsieur Johnson, Homme d'honneur, et banquier de renom, Vient de m'en faire la remise...

Tirant un portefeuille de sa poche.

J'ai dans ce portefeuille, en billets différents, Une somme qui monte à trois cent mille francs : Le ciel a béni l'entreprise, Et nous avons au moins décuplé notre mise.

Il remet son portefeuille dans sa poche.

1 écu = 3 francs. 1 écu = 3 livres tournois. 1 livre tournois = 20 sols. 1 sol (sou)= 4 liards ou 12 deniers. 1 liard = 3 deniers. 1 pistole = 10 francs ou 10 livres tournois. 1 blanc = 5 deniers. 1 petit sesterce romain = 18 deniers tournois. 1 grand sesterce romain = 1.000 petits sesterces, (25 écus environ). 1 louis d'or = 11 livres.

MADAME BÉVERLEI

Ah ! Mon ami !

MADAME BÉVERLEI

Allez donc... pendant votre absence Nous préparerons tout pour fêter ce grand jour.

Elle rentre chez elle avec Henriette.

SCÈNE IX. Béverlei, Stukéli.

BÉVERLEI

Point.

ACTE IV

Il fait nuit.

SCÈNE I. Béverlei, Stukéli.

BÉVERLEI

Ah ! Demeure.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Béverlei, Leuson.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Béverlei, Jarvis.

Jarvis s'approche lentement de Béverlei qu'il cherche à reconnaître.

BÉVERLEI

Quoi donc ?

BÉVERLEI

Qui parle ?

BÉVERLEI

Non, jamais.

SCÈNE VI. Madame Béverlei, sortant de chez elle avec une petite lanterne à la main, Béverlei, couché sur les pierres, Jarvis, à ses genoux.

BÉVERLEI, à Jarvis en se relevant à moitié

Tu m'importunes, bon vieillard.

JARVIS, à Béverlei

C'est madame.

MADAME BÉVERLEI

Quoi donc ?

MADAME BÉVERLEI

Je t'aime et je te plains... Hélas !

Béverlei, son épouse et Jarvis se relèvent tout à fait.

SCÈNE VII. Béverlei, Madame Béverlei, Jarvis, un Sergent, deux Recors.

MADAME BÉVERLEI, au Sergent

Monsieur, je tombe à vos genoux.

JARVIS

De main je puis, En fondant un contrat...

Fondre des actions : fondre des billets. Se défaire de ses billets, vendre ses actions pour de l'argent comptant.

MADAME BÉVERLEI, le suivant avec Jarvis

Je ne vous quitte pas.

ACTE V

La scène représente la chambre d'une prison : il doit y avoir d'un côté une table sur laquelle est un pot d'eau et un verre dans une jatte, et de l'autre un fauteuil et une chaise à côté : Tomi est couché dans le fauteuil, et Jarvis est assis sur la chaise à côté.

SCÈNE I. Jarvis, Tomi, dormant.

SCÈNE II. Madame Béverlei, Jarvis, Tomi, endormi.

MADAME BÉVERLEI, à Jarvis

Que fait mon fils ?

JARVIS, à part

Ô mon maître !

MADAME BÉVERLEI, après être allée regarder dans la coulisse du côté où Béverlei est censé être couché

Il n'a pas changé de posture ; Il dort profondément. Jarvis, je t'en conjure, Observe bien l'instant qu'il se réveillera.

Elle regarde tendrement son fils, et puis elle sort.

SCÈNE III. Jarvis, Tomi, dormant.

SCÈNE IV. Béverlei, Jarvis, Tomi, dormant.

JARVIS

Mais...

JARVIS

J'y vais.

Il sort.

SCÈNE V. Béverlei, Tomi, dormant.

BÉVERLEI

Mon heure est arrivée ; J'ai prononcé l'arrêt... Cet arrêt est la mort. D'opprobre mon âme abreuvée Ne peut plus soutenir son sort. À ses tourments mon coeur succombe.

En disant ces vers il approche de la table, met de l'eau dans un verre, et y mêle la liqueur d'un flacon qu'il tire de sa poche.

Je vais m'endormir dans la tombe... M'endormir !... Si la mort, au lieu d'être un sommeil, Était un éternel et funeste réveil ! Et si d'un Dieu vengeur... Il faut que je le prie... Dieu, dont la clémence infinie... Je ne saurais prier... Du désespoir sur moi La main de fer appesantie M'entraîne... Cependant j'entends avec effroi Dans le fond de mon coeur une voix qui me crie ; « Arrête, Malheureux ! Tes jours sont-ils à toi ?... » Ô de nos actions incorruptible juge, Conscience !... Mais quoi ! Sans espoir, sans refuge, Voir ma femme, mon fils languir dans le besoin ; Auteur de leur misère, en être le témoin ; Endurer le mépris, pire que l'infortune ; Mourir enfin cent fois pour n'oser mourir une ! Ah ! C'est trop balancer... On peut braver le sort ; Mais la honte ! Mais le remords !...

Il prend le verre.

Nature tu frémis !... Terreur d'un autre monde, Abîme de l'éternité, Obscurité vaste et profonde, Tout coeur à ton aspect se glace épouvanté, Mais j'abhorre la vie, et mon destin l'importe.

Il boit.

C'en est fait... C'est la mort qu'en mes veines je porte. De mes jours ce soleil éclaire le dernier. Oh ! Si l'homme au tombeau s'enfermait tout entier ! Mais des pleurs des vivants si l'âme encor émue Voit ceux qui lui sont chers souffrants et malheureux, Si j'entends vos cris douloureux, Ô ma femme ! Ô mon fils ! Ô famille éperdue ! L'enfer, l'enfer n'a pas de tourments plus affreux !... Ô réflexion trop tardive !...

TOMI, en rêvant

Mon papa.

BÉVERLEI

Quel mot ai-je ouï ?

Apercevant son fils.

Mon fils !... Un doux sommeil tient son âme captive ; Jusqu'au fond de mon coeur sa voix a retenti. Ô douce expression de sa bouche naïve, Je n'entendrai donc plus sa voix ! Nom cher dont la nature a conservé les droits, Tu ne frapperas plus mon oreille attentive ! Que je t'embrasse au moins pour la dernière fois, Ô malheureux enfant d'un plus malheureux père ! Qu'en le voyant mon âme s'attendrit ! Il semble qu'en dormant sa bouche me sourit... Cette bouche... ces traits... ce sont ceux de sa mère... Pauvre enfant, tu ne sens ni ne prévois ton sort. La honte de ma vie et l'horreur de ma mort, Voilà ton unique héritage ; L'opprobre sera ton partage ; De misère accablé, n'osant lever les yeux, Tu vivras pour maudire et le jour et ton père. La vie est-elle donc un bien si précieux ? Ma fureur t'a ravi tout ce qui la rend chère ; Qui t'en délivrerait t'ôterait un fardeau... Que n'a-t-on étouffé ton père en son berceau ! Mais déjà le poison... je sens que je m'égare... Une épaisse et noire vapeur Couvre mes yeux, et dans mon coeur Fait naître une fureur barbare... Que dis-je fureur ? C'est pitié. Pour qui dans le malheur languit humilié, Mourir est un instant, vivre est un long supplice !... Mon fils, ce serait là ton sort ?... Osons l'y dérober... Le moment est propice... Qu'il passe sans douleur du sommeil à la mort...

Tirant un poignard de sa poche et le levant sur Tomi.

Ce fer... tuer mon fils !... Le transport est horrible ! Nature, ah ! Ta voix dans mon coeur Vient de jeter un cri terrible ! Dans ce coeur déchiré la pitié... la fureur... Il s'éveille.

TOMI, en tombant à ses genoux

Mon bon papa, pardonnez-moi !

SCÈNE VI. Béverlei, Madame Béverlei, Henriette, Tomi.

TOMI, à sa mère

Maman, sauvez Tomi !

HENRIETTE

Juste ciel !

SCÈNE VII. Béverlei, Madame Béverlei, Henriette, Leuson, Jarvis, Tomi.

MADAME BÉVERLEI

MADAME BÉVERLEI, à Jarvis

Courez Jarvis.

Jarvis sort.

SCÈNE VIII. Béverlei, Madame Béverlei, Henriette, Leuson, Tomi.

MADAME BÉVERLEI, en tombant dans les bras de Leuson qui la soutient

Je meurs !

MADAME BÉVERLEI, se précipitant à ses pieds

Ah ! Qu'il prenne ma vie et qu'il sauve la tienne !

1 538 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0