Comédie en prose· Comédie en un Acte et en Prose
Le Mariage de Julie
Représentée pour la première fois par les comédiens Français ordinaires du Roi, le 22 décembre 1760.
Personnages
- MONSIEUR DURVAL, riche financier
- MADAME DURVAL, sa femme
- MADEMOISELLE JULIE, leur fille
- MONSIEUR DE SURMON, frère de M. Durval
- LA MARQUISE DE SAINT-BON
- LE MARQUIS DE SAINT-BON, son fils
- UN MÉDECIN
- AGATHE, une femme de Madame Durval
- DUMONT, maître d'hôtel, mari d'Agathe
LE MARIAGE DE JULIE.
SCÈNE I. Dumont, Agathe.
Ils sortent chacun d'un appartement opposé.
DUMONT, riant
Ah, ah, ah !
AGATHE, pleurant
Hun, hun.
DUMONT
Pourquoi pleures-tu ?
AGATHE
De quoi ris-tu ?
DUMONT, gaiement
De l'humeur de Monsieur.
AGATHE, tristement
De l'humeur de Madame.
DUMONT
Il demande mes comptes, je les lui donne ; et il se prend à moi de ce que Madame fait plus de dépense qu'il ne voudrait.
AGATHE
Madame m'a demandé son miroir, je le lui donne ; et elle se prend à moi de ce qu'elle y voit des traits qui ne sont pas ceux de sa fille.
DUMONT
Ils sont plaisants nos maîtres.
AGATHE
Plaisants ! Très fâcheux.
DUMONT
Tu n'y penses pas, mon enfant : tant pis pour eux s'ils ont de l'humeur.
AGATHE
Tant pis pour nous : c'est sur leurs gens que se passe l'humeur de leurs maîtres. Entendre toujours crier...
DUMONT
Le bruit des cloches on s'y fait.
AGATHE
C'est une cloche bien aigre que Madame.
DUMONT
Allons, allons, tu as de bons profits ; c'est l'essentiel ; et puis nous nous aimons, ma chère Agathe, cela console de tout.
AGATHE
Il est vrai, mon cher Dumont ; le mariage ne nous a pas guéris de cette maladie, comme ils l'appelaient.
DUMONT
Oh ! Des gens comme nous ! Il nous conviendrait bien d'imiter nos maîtres ! Cette maladie durera, il n'y a mariage qui tienne.
AGATHE
On fera bientôt celui de la fille de la maison, de mademoiselle Durval : c'est pour cela qu'ils l'ont retirée du couvent : je parierai bien d'avance que ce mariage-là ne sera pas si heureux que le nôtre.
DUMONT
Ce serait dommage : Mademoiselle Julie est si aimable !
AGATHE
Oui si douce, si aisée à servir ! Une figure charmante, de la naïveté, de l'esprit.
DUMONT
Ils n'ont point d'autre enfant, et elle passe pour la plus riche héritière.
AGATHE
Le mal est que ces héritières-là, on songe plus à en faire de grandes dames qu'à en faire des femmes heureuses.
DUMONT
On dit que Monsieur lui destine ce jeune homme... là... qui a la physionomie si basse.
AGATHE
Monsieur Dutour ?
DUMONT
Justement. Il est extrêmement riche.
AGATHE
Je le crois : il a l'air si insolent !
DUMONT
Cela est dans l'ordre ; mais c'est un homme qui est bien selon le coeur de monsieur.
AGATHE
En revanche, il n'est guère selon le coeur de madame.
DUMONT
Mon enfant, cela est encore dans l'ordre.
AGATHE
Je crois qu'elle a en vue, pour notre demoiselle, le Marquis de Saint-Bon, qui depuis hier est à cette maison de campagne avec madame sa mère : on ne dira pas de celui-là qu'il a la physionomie basse : c'est la figure la plus noble, la plus intéressante, et des manières si honnêtes avec tout le monde !
DUMONT
C'est à ces manières-là qu'on reconnaît les gens de qualité.
Qualité : Noblesse distinguée. Un ancien gentilhomme d'une maison illustrée se nomme un homme de qualité. [L]
AGATHE
Madame dit que là-dessous il y a quelquefois bien de la hauteur : mais je ne crois pas cela du marquis : son air est si franc, si ouvert !
DUMONT
Il n'est pas difficile de deviner pour qui doit pencher le coeur de notre jeune maîtresse.
AGATHE
Je ne puis pas te dire encore si elle aime le marquis, mais je puis bien te répondre qu'elle hait Monsieur Dutour de tout son coeur. Pour lui déplaire souverainement, il n'a eu qu'à se montrer. Oh ! C'est un homme qui va vite en besogne.
DUMONT
Malheureusement, Madame n'est guère en possession de faire changer d'avis à Monsieur.
AGATHE
Et as-tu vu monsieur en faire changer à madame ? Il faut avouer que nous avons des maîtres bien étranges ! Monsieur et Madame Durval logent sous le même toit ; ils n'ont, d'ailleurs, rien de commun : leurs heures, leurs goûts, leurs sociétés diffèrent : Monsieur dîne, et madame soupe ; quand l'un se lève, l'autre se couche ; et s'ils ne se donnaient quelquefois rendez-vous, madame pour demander de l'argent à son mari, monsieur pour quereller madame, on croirait qu'il y a un mur de séparation entre eux.
DUMONT
S'ils étaient du moins heureux, chacun de leur côté... Mais bon ! Monsieur va tous les soirs porter son ennui chez une petite personne à qui il paie bien cher le droit de commander chez elle, et d'être sa dupe.
AGATHE
Madame, de son côté, donne d'excellents soupers où elle ne mange point ; elle a des amis qu'elle n'aime point, une loge à tous les spectacles, et du plaisir nulle_part.
DUMONT
Leur mal est d'avoir trop de ce qui manque aux autres.
AGATHE
Oui ; mais madame a, d'ailleurs, au fond de l'âme, un chagrin qui la suit partout.
DUMONT
Quel est ce chagrin ?
AGATHE
Un chagrin... Ô ! Tu ne l'imaginerais jamais... un chagrin... qui fait mourir de rire.
DUMONT
Comment donc ?
AGATHE
C'est que tout d'un coup madame pleure comme si elle avait perdu tous ses parents, et on ne sait pas pourquoi... Je le sais pourtant bien, moi.
DUMONT
Parbleu ! C'est qu'elle est folle.
AGATHE
À peu près : madame se désole de ce qu'elle n'est pas femme de qualité : elle enrage de voir sa soeur comtesse, elle s'en meurt de douleur.
DUMONT
Mais cette soeur manque de tout.
AGATHE
Madame voudrait être comtesse, et manquer de tout comme elle. Il est vrai que celle-ci, qui, de son côté, pourtant envie les grands biens de sa soeur, a l'air de la protéger : elle regarde madame du haut de sa grandeur ; et, ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'il n'y a pas jusqu'à ses femmes qui dédaignent de faire notre partie.
DUMONT
Je ne sais pas comment cela se fait : on dirait qu'il y a une malédiction sur ces gens riches. Quand on les voit de près, ils font plus de pitié que d'envie. Ma foi, si je pouvais troquer mon sort contre celui de nos maîtres, je crois que j'y regarderais à deux fois.
AGATHE
Je ne voudrais pas de leur ennui ; mais je voudrais bien des belles robes de madame, de ses diamants, de ses dentelles.
DUMONT
Bon ! Tu as bien besoin de tout cela : Va ! Ma chère amie, les richesses sont pour quelques-uns, et le bonheur pour tout le monde. Tiens, il y a une chanson qui dit...
SCÈNE II. Durval, en robe de chambre, Agathe, Dumont.
DURVAL
Qu'est-ce que cette chanson ? Je sonne, et personne ne vient. Qu'avez-vous donc à chanter, vous autres, et être si gais dès le matin ? Je ne vois pas ce que la vie a de si plaisant, et surtout pour de pauvres diables comme vous.
DUMONT
Je dirai à monsieur que de pauvres diables comme nous ont bon appétit, se portent bien, dorment bien, s'aiment bien...
DURVAL
Et servent mal. On chante, au lieu d'écouter quand je sonne. S'aiment bien ! N'êtes-vous pas honteux de vous aimer encore ? À quoi sert-il donc qu'on vous ait mariés ?
DUMONT
À quoi cela sert, monsieur ? Voyez un peu le joli minois d'Agathe.
AGATHE
C'est un effet de votre honnêteté, mon cher Dumont.
DURVAL
Depuis le temps que vous êtes mari et femme...
DUMONT
Ma foi, monsieur, il me semble que ce n'est que d'hier ; mais, comme disait l'autre jour monsieur votre frère, le plaisir abrège les heures, l'ennui les compte.
DURVAL
Oh ! Monsieur mon frère, c'est un philosophe ; il fait des phrases : mais qu'il porte cela à la Bourse, il verra ce que cela vaut. Allez, Dumont, allez-vous-en de ma part savoir s'il est jour chez la marquise de Saint-Bon, comment elle a passé la nuit, et si elle n'a besoin de rien ; vous Agathe, dites à ma fille que je veux lui parler.
SCÈNE III.
DURVAL, seul
Ces faquins-là ont l'insolence d'être plus heureux que leurs maîtres. Nous avons les richesses, et ils ont les plaisirs. Sans la vanité qui soutient, on serait tenté de leur porter envie. S'aimer après six grands mois de mariage ! Au bout de six jours, je ne pouvais souffrir ma femme.
SCÈNE IV. Durval, De Surmon.
DURVAL
Ah ! Monsieur de Surmon, vous voilà de bonne heure !
DE SURMON
C'est que j'ai à vous entretenir, mon frère.
DURVAL
De quoi s'agit-il donc ?
DE SURMON
D'un parti pour ma nièce, d'un homme dont la haute naissance...
DURVAL
Je vous arrête, mon frère : c'est vraisemblablement celui dont la Comtesse d'Altin, ma belle-soeur, m'a déjà parlé ; un de ces hommes sans principes, de ces roués de bonne compagnie, que personne n'estime et que tout le monde recherche.
DE SURMON
Eh ! Non, mon frère : s'il était question d'un pareil sujet, je ne m'en mêlerais pas : celui dont il s'agit, c'est le Marquis de Saint-Bon que vous avez vu ici avec madame sa mère : vous savez qu'il est généralement estimé, que sa façon de penser est au-dessus de sa naissance, qu'il regarde celle-ci comme un avantage dont on ne se prévaut qu'au défaut du mérite personnel, et qu'il ne croit pas qu'aucun homme apporte, en venant au monde, le droit d'en mépriser un autre.
DURVAL
Je veux croire que ce sont là ses véritables sentiments.
DE SURMON
Oh ! Je vous garantis qu'il n'y a point d'hypocrisie dans son fait.
DURVAL
Je l'en félicite. Mais, mon frère, outre que j'ai résolu de n'avoir pour gendre qu'un homme qui soit mon égal et que sur ce point je trouve que madame Jourdain était une femme très sensée, votre marquis a un défaut qui me gâterait seul tout ce qu'il peut avoir d'estimable.
DE SURMON
Quoi donc ?
DURVAL
C'est un merveilleux, un esprit ; et vous savez que ma bête à moi, c'est un homme d'esprit : je n'aime pas ces messieurs-là.
DE SURMON
Vous en voyez pourtant.
DURVAL
Dans une maison comme la mienne, il faut bien avoir de tout... N'allez pas vous imaginer que je les craigne, au moins.
DE SURMON
En tout cas, mon frère, on ne dira pas que vous avez peur de votre ombre.
DURVAL
Comment ? Que voulez-vous dire ? Qu'entendez-vous par là.
DE SURMON
Moi rien ; mais je soutiens qu'un sot...
DURVAL
Un sot dit des sottises, un homme d'esprit en fait. Votre marquis, par exemple, ne l'accuse-t-on pas de composer ?
DE SURMON
L'accusation est prouvée : il a eu le malheur de faire un excellent ouvrage, et de n'en pas rougir, qui pis est. Que voulez-vous ? Il a le ridicule de penser qu'il n'y a personne qui ne doive s'honorer d'une production estimable, qu'il est très avantageux de savoir s'occuper, que l'esprit et les moeurs y gagnent.
DURVAL
En effet, ce sont de grands modèles de vertu que messieurs les auteurs !
DE SURMON
Non, mon frère ; ils sont hommes, et quelquefois plus hommes que d'autres, vous avouerez cependant ; qu'en se dérobant à l'oisiveté, on échappe à l'ennui, mal épidémique des gens du monde, et qui est chez eux la cause d'une infinité de vices et de travers dont l'occupation les aurait préservés. C'est peut-être à cela que le marquis doit de valoir mieux que la plupart de ses pareils.
DURVAL
Tout ce qu'il vous plaira, mon frère, mais vous ne me ferez pas aimer l'esprit : je ne parle pas de celui qui fait faire fortune : j'en fais grand cas de celui-là, et vous voyez qu'il m'a bien servi. Aucun particulier n'est plus riche que moi, et avec cette richesse-là on est l'égal de tout le monde.
DE SURMON
C'est de quoi tout le monde ne convient pas.
DURVAL
Et tout le monde agit comme s'il en convenait. Les gens du plus grand état sont à ma table, ce qu'il y a de plus distingué, de plus célèbre dans tous les genres fait sa cour...
DE SURMON
À votre cuisinier.
DURVAL
Mais n'a pas qui veut un cuisinier comme le mien. Avec tout votre bel esprit, mon frère, vous allez à pied, vous faites maigre chère.
DE SURMON
Mon frère, vous vous en porteriez mieux, si vous donniez plus d'exercice à vos jambes et moins de fatigue à votre estomac, sachez cependant que j'ai quelque fois à ma table ce qui manque à la vôtre.
DURVAL
Ce qui manque à la mienne !
DE SURMON
Oui, mon frère ; des amis.
DURVAL
Bon ! Est-ce qu'il y a de ces gens-là ?
DE SURMON
Des amis et de la gaieté... N'allez-vous pas me dire encore : est-ce qu'il y a de la gaieté ?
DURVAL
Mais, monsieur, qui croyez aux amis, et qui êtes si gai avec deux mille écus de rente, vous ne prétendez pas, apparemment, faire de comparaison avec un homme qui en a cent mille.
DE SURMON
Je n'en fais aucune, mon frère : mais... cet homme est donc heureux, là, bien heureux ?
DURVAL
Eh ! Mais... Si ce n'était ma femme.
DE SURMON
Avouez qu'elle trouble un peu...
DURVAL
Oh ! Un peu : baste, vous la connaissez ; mais quand elle m'a bien fait donner au diable, savez-vous ce que je fais ?
DE SURMON
Ce que bien d'autres font ; vous prenez patience.
DURVAL
Je m'enferme, j'ouvre mon coffre-fort, je visite mon portefeuille, et je suis consolé.
DE SURMON
Mon frère, ce n'est pas là ce que je vous envie, c'est le pouvoir d'obliger : mais quel usage en faites-vous ? Vous prodiguez l'or pour les choses de luxe et d'ostentation, votre bourse est au service d'un grand seigneur, d'un homme en place, quelquefois même d'un malheureux à la mode ; mais de faire une action secrète, de secourir le mérite indigent et caché... Oh ! Vous n'avez point d'argent pour cela.
DURVAL
En beaux propos, mon frère, on sait que vous y abondez : les gens qui n'ont rien à donner sont toujours si généreux... du bien d'autrui.
DE SURMON
Laissons cela, et revenons au marquis : il est neveu du commandeur, et parent du ministre ; vous savez qu'il doit y avoir de grands changements, et que, pour conserver votre place, vous avez besoin d'un ami puissant ; le commandeur est le vôtre.
DURVAL
Ma femme le dit ; mais sur ce point-là elle est un peu sujette à caution. Personne n'aurait autant d'amis que moi, si j'avais pris pour bons tous ceux qu'elle m'a donnés.
DE SURMON
Mais celui-ci, mon frère...
DURVAL
J'en ai un plus sûr, et qui m'a mieux servi, l'argent ; oui, monsieur le philosophe, l'argent ; et pour m'expliquer net sur votre proposition, sachez que j'ai promis ma fille à Monsieur Dutour, que je démets de ma place en sa faveur, que moyennant cent mille francs, donnés à propos, nous avons obtenu cette grâce, et que j'en ai la nouvelle.
DE SURMON
Mais, mon frère, ce monsieur Dutour est un homme décrié, un homme sans mérite.
DURVAL
Sans mérite ! Mon frère, mon frère je sais que de la succession de son père il a eu plus de deux millions.
DE SURMON
Des gens bien instruits m'ont, de plus, assuré qu'il avait un engagement secret, que ses affaires étaient fort dérangées.
DURVAL
Bon ! Monsieur Dutour un engagement secret ! Ses affaires dérangées ! Je vous garantis, moi, qu'il ne dérangera jamais, ni lui, ni ses affaires : c'est l'esprit le plus solide...
DE SURMON
Vous voulez dire le plus lourd.
DURVAL
Nommez-le comme il vous plaira ; mais je lui connais, moi, une maxime excellente : c'est de ne laisser jamais ses deniers oisifs : aussi a-t-il fallu que je lui prêtasse les cent mille francs qui ont servi à lui faire obtenir ma place ; il ne les avait pas chez lui.
DE SURMON
Mais votre fille sera-t-elle heureuse avec monsieur Dutour ? L'aimera-t-elle ?
DURVAL
Elle l'aimera, elle l'aimera, comme les femmes aiment leurs maris...
DE SURMON
Mais...
DURVAL
Je sais que ma femme a, comme vous, le marquis dans la tête ; car elle a la maladie des gens de qualité, ma femme.
DE SURMON
Et vous mon frère, la maladie des sots ; mais...
DURVAL
Ô ! Mais, mais... tenez, mon frère, quand vous aurez fait une fortune comme la mienne, je pourrai prendre de vos almanachs. En attendant, je vous baise les mains, et vais finir quelques affaires.
SCÈNE V.
DE SURMON, seul
Chose étrange, qu'un homme mesure à sa fortune l'opinion qu'il a de lui-même, et qu'il ne soupçonne jamais qu'il serait possible, à toute force, qu'avec de grands biens on ne fût pourtant qu'un sot. Mais voici ma nièce : sa physionomie prévient pour elle, je veux voir si son esprit y répond ; je n'ai causé avec elle que des moments.
SCÈNE VI. Julie, De Surmon.
DE SURMON
Où allez-vous donc, ma nièce ?
JULIE
Ah ! C'est vous, mon cher oncle, je suis bien charmée de vous voir, je passais chez mon père.
DE SURMON
N'êtes-vous pas bien contente d'avoir quitté le couvent ?
JULIE
Hélas ! Mon cher oncle, j'y voudrais être encore.
DE SURMON
Vous ne parlez pas suivant votre pensée ; à votre âge, le monde est si charmant !
JULIE
Vraiment, mon oncle, je m'en étais fait une image enchantée ; en y pensant, mon coeur battait d'avance, je volais au devant de lui ; mais que je l'ai trouvé différent de ce que je l'avais imaginé !
DE SURMON
Comment donc, mademoiselle ?
JULIE
Je croyais trouver ici des parents qui s'aimaient, à qui je serais chère, que j'aimais déjà de tout mon coeur, à qui je brûlais de le prouver ; leur froid accueil m'a glacée : ils ne m'aiment point, et ils se haïssent : concevez-vous cela ? Des époux se haïr !
DE SURMON
En effet, cela est si rare !
JULIE
Mon père ne me parle jamais de sa femme que pour m'en dire du mal ; ma mère ne me parle jamais de son mari que pour le tourner en ridicule ; la comtesse, ma tante, se moque de tous les deux ; tous les deux disent qu'elle est une impertinente : chacun veut que je dise comme lui ; et parce que je ne veux pas jouer un si vilain rôle, on trouve que je ne suis qu'une petite sotte.
DE SURMON
Continuez de même, et soyez sûre qu'on finira par vous en estimer davantage. Convenez d'ailleurs que la maison de vos parents est le rendez-vous de tous les plaisirs.
JULIE
Tous les plaisirs y sont, et jamais le plaisir : l'ennui se peint sur les visages, et on dit en baillant qu'on se réjouit fort : on veut surtout le persuader aux autres. Je suis pourtant bien contente quand ma mère me mène aux Français dans sa petite loge : je me sens si intéressée, si émue. Cette pauvre Zaïre, mon oncle ! Mais ma mère ne cesse de causer ; et, lorsque je suis à pleurer de tout mon coeur, elle a la cruauté d'interrompre mes larmes, en se moquant de moi, ou en me disant que tout cela n'est pas vrai.
DE SURMON
Pauvre petite !
JULIE
Au retour, un grand souper si triste, et puis un jeu d'enfer où l'on s'égorge poliment entre amis : passe encore pour des proverbes, quand c'est monsieur Préville qui les joue.
DE SURMON
Vous êtes difficile, Mademoiselle ; mais, après tout, dans votre couvent...
JULIE
J'y étais heureuse et tranquille, et je ne puis, sans soupirer, songer aux doux moments que j'y passais avec une amie...
DE SURMON
Qu'elle est donc cette amie ?
JULIE
Une dame retirée du monde où elle avait longtemps vécu, une parente du Marquis de Saint-Bon.
DE SURMON
Ah ! Fort bien... Et le Marquis allait voir sa parente ?
JULIE
Oh ! Souvent.
DE SURMON
Et vous le voyez chez elle ? C'est un homme charmant, n'est-ce pas ?
JULIE
Oh ! Oui, un homme infiniment estimable.
DE SURMON
Ma nièce, je commence à comprendre votre goût pour le couvent.
JULIE
J'y ai laissé une amie qui m'était bien chère.
DE SURMON
Mais le marquis est ici, et vous avez du moins le plaisir de lui parler de cette amie qui vous est si chère.
JULIE
Bon ! Mon père ne m'a-t-il pas défendu d'entretenir le marquis ?
DE SURMON
En revanche, votre mère vous le permet.
JULIE
Et en pareil cas, ne pensez-vous pas, mon oncle, qu'une fille doit obéir à sa mère de préférence ?
DE SURMON
Si je crois cela, ma nièce ?
JULIE
Mais, oui ; une fille n'est-elle pas plus particulièrement sous la conduite de sa mère ?
DE SURMON
Assurément ; et, en lui obéissant, vous ne voudriez parler au marquis qu'à cause de cette parente ?
JULIE
Oh ! Çà, mon oncle, n'ayez donc pas comme cela l'air de vous moquer de votre pauvre nièce.
DE SURMON
Pour l'amour de cette même parente, ma pauvre nièce se ferait la violence d'épouser le marquis, si on l'en priait bien fort : le malheur est que votre père, qui ne connaît pas cette parente, a en vue un certain Monsieur Dutour...
JULIE
Oui, un homme bien désagréable : oh ! Je sens qu'il me serait impossible de l'aimer.
DE SURMON
Vous auriez moins de peine à aimer le marquis, n'est-il pas vrai ? Vous soupirez.
JULIE
N'allez pas me trahir, mon oncle ; vous avez l'air si bon !
DE SURMON
Au contraire, je veux vous servir ; mais vous savez les desseins de votre père.
JULIE
Ah ! Mon oncle, ayez pitié de votre nièce ; joignez-vous à ma mère, pour empêcher qu'on ne me sacrifie : l'exemple de mes parents me fait trembler. Oh ! Que c'est une chose cruelle que le mariage, quand il tourne de cette façon, et qu'une union qui devrait être si douce, dégénère en une querelle de toute la vie !
DE SURMON
Mon enfant, j'ai déjà parlé, et je parlerai encore ; mais j'ai peu de crédit sur mon frère : il n'a jamais fait cas de mes avis, parce qu'il dit ironiquement que je suis un sage. Il fait encore moins de cas de ceux de sa femme, parce qu'il dit sérieusement qu'elle est une folle. Essayez ce que pourront sur lui vos prières et vos larmes : on a beau être dur, on est toujours père. Au revoir, ma nièce.
SCÈNE VII.
JULIE, seule
J'aime et je respecte mon père : il me sera cruel de lui résister ; mais ce monsieur Dutour m'est odieux... Que vois-je ? Le Marquis. Ah ! Rentrons... Je dois lui cacher... Je ne pourrais jamais.... Les jambes me tremblent.
SCÈNE VIII. Julie, Le Marquis.
LE MARQUIS
Arrêtez, belle Julie. Eh quoi ! Vous me fuyez ?
JULIE
Je ne fuis point, monsieur, je me retire. La bienséance ne veut pas...
LE MARQUIS
Je ne dirai rien qui la blesse : fiez-vous-en à mon respect, Mademoiselle.
JULIE
Mais moi, monsieur, je craindrais de la blesser, si je restais seule ici avec vous ; et l'usage...
LE MARQUIS
Je sais qu'il m'est contraire, et que je ne devrais avoir l'honneur de vous voir et de vous entretenir que lorsque tout sera convenu entre vos parents et les miens ; mais c'est cet usage, belle Julie, qui fait tant de mauvais mariages : on songe à tout assortir, hors les personnes, et on s'épouse en attendant qu'on se connaisse. Madame votre mère consent que je vous entretienne ; elle me l'a permis, et cet entretien est si essentiel pour vous et pour moi, que j'ose vous prier instamment de vouloir bien ne vous y pas refuser.
SCÈNE IX. Le Marquis, Julie, Agathe.
AGATHE
Monsieur votre père, mademoiselle, m'a ordonné de vous dire qu'il avait à vous parler.
LE MARQUIS
Je vous arrêterai peu, et je n'ai rien à vous dire que Mademoiselle Agathe ne puisse entendre.
JULIE
Voyons donc, Monsieur ; parlez.
À part.
Oh ! Que le coeur me bat !
LE MARQUIS
Vous n'avez pas oublié, mademoiselle, que j'ai eu plusieurs fois l'honneur de vous voir à votre couvent ; vivement frappé de vos charmes, je ne vous ai laissé voir que mon respect ; je ne me suis pas permis de vous faire connaître des sentiments que vos parents pourraient ne pas approuver : j'ai cru que l'amour, quelque violent qu'il fût, ne pouvait jamais autoriser la séduction. Aujourd'hui que madame votre mère veut bien me flatter de l'espoir d'être à vous, je croirais manquer à ce que je vous dois, à ce que je me dois à moi-même, si je me livrais à cet espoir, sans y être autorisé par votre aveu. Pardonnez-moi donc, belle Julie, si j'ose interroger votre coeur, et vous demander, non s'il m'est favorable, je n'ai encore rien fait pour cela ; mais si du moins il ne m'est pas contraire.
JULIE, embarrassée
Monsieur...
LE MARQUIS
Expliquez-vous, mademoiselle : j'attache ma vie au bonheur de vous posséder ; mais ce bonheur serait trop acheté, s'il en coûtait quelque chose au vôtre. Parlez donc, daignez m'estimer assez pour me déclarer vos sentiments, et si vous avez quelque éloignement pour moi...
JULIE
De l'éloignement pour vous, monsieur !
AGATHE
Cela ne serait pas naturel.
JULIE
Un procédé si noble ! Des sentiments si délicats ! Je ne les mériterais guère, si...
LE MARQUIS
Si... Achevez, belle Julie.
JULIE
C'en est assez, monsieur : je souhaite que vous engagiez mes parents à m'ordonner de vous en dire davantage.
AGATHE
Oui, oui, monsieur ; faites-vous ordonner de vous aimer, et vous verrez comme nous obéirons.
SCÈNE X. Julie, Le Marquis, La Marquise, Agathe.
LA MARQUISE, allant à Julie
Venez, que je vous embrasse, mon ange ; j'espère bientôt vous appeler d'un nom plus cher à mon coeur... Vous rougissez ? Si je ne me trompe, cette rougeur n'est pas de mauvais augure pour mon fils... Marquis, c'est qu'elle est d'une beauté ravissante !
JULIE
Madame, épargnez-moi, de grâce ; et pardonnez si je vous quitte. Je ne puis me dispenser d'aller trouver mon père.
Elle sort.
LA MARQUISE, la regardant aller
Elle est faite à peindre.
SCÈNE XI. La Marquise, Le Marquis.
LE MARQUIS
Ah ! Madame, ce n'est rien que sa figure, si vous connaissiez son esprit, son caractère...
LA MARQUISE
Langage d'amant ; abrégez, mon fils : on sait tout cela par coeur.
LE MARQUIS
Non, ma mère : je n'ai rien vu qu'on puisse lui comparer ; et si je ne l'obtiens pas...
LA MARQUISE
Mon fils, vous avez la tête romanesque. Que vous épousiez la fille de ces gens-là, j'y consens, sa fortune sera immense. Je vous aurais pourtant mieux aimé chevalier de Malte. Mais en perdre la tête ! Vous êtes aussi trop étrange, et il faut qu'une bonne fois je vous dise les travers que vous vous donnez : premièrement, monsieur, vous ne faites pas assez votre cour.
LE MARQUIS
Le temps où je ne vois pas mon maître, je l'emploie à me rendre digne de le servir.
LA MARQUISE
Fort bien ; mais ce n'est pas comme cela qu'on s'avance.
LE MARQUIS
Pardonnez-moi, madame, c'en est la voie le plus honnête.
LA MARQUISE
Je ne vois pas, d'ailleurs, ce que vos livres vous apprennent : voyez votre grand cousin, il ne lit jamais ; cependant...
LE MARQUIS
Je sais, madame, pour m'exprimer noblement, qu'il excelle à conduire un char dans la carrière.
LA MARQUISE
Ce n'est pas par là que je l'estime : je voudrais surtout qu'on n'écrasât personne ; mais du moins, il n'a pas comme vous la manie d'écrire, de composer : un homme de votre nom !
LE MARQUIS
Mais César, ma mère ; mais Frédéric ! Ces noms-là sont assez nobles et valent bien le nôtre, je crois.
LA MARQUISE
Pour comble de ridicule, vous voilà sérieusement amoureux de cette enfant ; et je parierais bien que vous l'adorerez, quand elle sera votre femme.
LE MARQUIS
Oui, madame. Remplir les devoirs de mon état, cultiver mon esprit, épouser une femme que j'aime, ne m'occuper que du soin de la rendre heureuse, voilà ce que je me propose : j'aurai le front d'avoir des moeurs à la face d'un monde corrompu que je ne prends point pour modèle.
LA MARQUISE
Vous ne voulez ressembler à personne, à la bonne heure. Soyez si extraordinaire qu'il vous plaira, mais terminons : ces bourgeois m'excèdent, je vous en avertis ; et, si je vous aimais moins, je n'aurais pas eu la complaisance d'aller en grande loge avec Madame Durval, d'être de ses soupers, et surtout de venir à sa campagne. De grands airs et un ton si bourgeois ! Et sa soeur la comtesse, si sottement fière d'un rang auquel elle ne se fait point, dont elle est toute empêtrée et toute ridicule !
LE MARQUIS
Au moins vous conviendrez, madame, que Mademoiselle Durval...
LA MARQUISE
Oui, elle n'est pas mal ; mais cela se sentira toujours... Laissez-moi faire, je la formerai, je la formerai.
LE MARQUIS
Ah ! Ma mère, ne la formez pas, elle est si bien !
LA MARQUISE
Paix ! Voici madame Durval.
SCÈNE XII. La Marquise, Le Marquis, Madame Durval.
MADAME DURVAL
Je viens de votre appartement, Madame ; je voulais m'informer moi-même comment vous aviez passé la nuit, et si rien ne vous manquait.
LA MARQUISE
Je suis très sensible à vos attentions, Madame ; mais on a soin de me prévenir sur tout.
MADAME DURVAL
Prenez-vous quelque chose le matin ?
LA MARQUISE
J'ai demandé du chocolat. Il fait le plus beau temps du monde, j'ai déjà fait un tour de jardin, et j'ai prié qu'on m'apportât le chocolat dans ce salon au frais.
MADAME DURVAL
J'y prendrai avec vous mon café à la crème.
Au marquis.
Et vous, monsieur ?
LE MARQUIS
Moi, madame, il faut que je voie le ministre ; nous sommes à la porte de Versailles, j'y vais faire un tour, et je serai revenu pour le dîner.
MADAME DURVAL
Il est de bonne heure ; déjeunez avec nous, monsieur le marquis : vous partirez ensuite.
LE MARQUIS, après avoir regardé sa montre
Je prendrai donc un peu de chocolat.
Pendant ce dialogue, un officier a apporté du chocolat et du café qu'il sert ; Agathe est entrée et se tient auprès de sa maîtresse.
MADAME DURVAL
Asseyons-nous.
Le marquis dit un mot à l'oreille de sa mère.
LA MARQUISE
Mademoiselle Durval ne déjeune-t-elle pas, Madame ?
MADAME DURVAL
Agathe, que fait ma fille ?
AGATHE
Elle est chez Monsieur.
MADAME DURVAL
J'en suis fâchée, Madame ; mais elle est chez son père.
LA MARQUISE, à demi-bas, à son fils
Il faut vous en passer, mon fils.
À Madame Durval.
La tête lui en tourne au moins.
Tourner : La tête lui tourne, il a des étourdissements, des vertiges.
MADAME DURVAL
Ma fille n'a rien d'assez extraordinaire...
LE MARQUIS, vivement
Ah ! Que dites-vous, madame ?
LA MARQUISE
En effet, on n'est pas mieux que cela : c'est qu'elle est tout votre portrait, Madame.
MADAME DURVAL
Vous me flattez, madame... Comment trouvez-vous le chocolat ?
LA MARQUISE
Très bon : j'aimerais pourtant mieux le café ; mais il m'incommode.
MADAME DURVAL
Si j'en crois mon docteur, il m'incommode aussi ; mais je ne laisse pas d'en prendre.
LE MARQUIS
Vous préférez votre plaisir à votre santé ?
MADAME DURVAL
J'aurais de la peine à vous dire pourquoi j'en prends, c'est par habitude ; car, pour le plaisir, ce que je bois, ce que je mange m'est assez égal : je suis toujours sans appétit ; tout le monde est un peu comme cela : il n'y a guère que le peuple qui ait de l'appétit.
LA MARQUISE, à son fils, entre les dents
La sotte créature que c'est là !
MADAME DURVAL
Que dites-vous, madame ?
LA MARQUISE
Je dis que votre docteur devrait bien remédier à cela.
MADAME DURVAL
Oh ! Il ne remédie à rien, mon docteur ; mais il m'amuse : il a la prétention des bons mots et le tic singulier d'en rire...
LA MARQUISE
Souvent tout seul.
MADAME DURVAL
Au demeurant, c'est bien la meilleure gazette...
Gazette : Écrit périodique contenant les nouvelles politiques, littéraires, etc. dit aujourd'hui plus habituellement journal. Personne curieuse d'apprendre et de débiter toutes sortes de nouvelles. C'est la gazette du quartier. [L]
LE MARQUIS
Un peu scandaleuse.
SCÈNE XIII. La Marquise, Le Marquis, Madame Durval, Julie, un mouchoir à la main, sortant de chez son père.
LE MARQUIS, vivement
Ah ! Voilà Mademoiselle Durval.
MADAME DURVAL
Elle sort de chez son père.
LA MARQUISE
Amenez-nous-la, mon fils. Bon ! Il est déjà parti.
LE MARQUIS, à Julie
Me trompé-je, mademoiselle ? Vous venez d'essuyer des pleurs ?
JULIE
Non, monsieur ; c'est que j'ai mal aux yeux.
LA MARQUISE, qui s'est rapprochée
En effet ils sont tout rouges.
MADAME DURVAL, à la Marquise
Pardonnez, madame.
Elle prend sa fille à part.
Qu'y a-t-il donc, ma fille ?
JULIE, en sanglotant
Je suis au désespoir... Ce monsieur Dutour... Mon père ne veut rien entendre... Il m'a traitée...
MADAME DURVAL
Cachez vos pleurs, rentrez ; allez, mon enfant, je lui parlerai.
Julie regarde le marquis, lève les yeux au ciel, et s'en va.
SCÈNE XIV. La Marquise, Le Marquis, Madame Durval.
LA MARQUISE
Elle nous quitte, Madame ?
LE MARQUIS
Qu'est-ce donc qui s'est passé, madame ? Aurais-je le malheur d'être cause ?...
LA MARQUISE
Allez, mon fils, allez à Versailles, et revenez bientôt ; je vais causer avec Madame.
LE MARQUIS
Je ne pars pas tranquille.
SCÈNE XV. La Marquise, Madame Durval.
LA MARQUISE
Je vous avoue, Madame, que ce que je vois me donne aussi à penser : est-ce que notre mariage ne serait pas une chose faite ?
MADAME DURVAL
Vous ne doutez pas que je n'en fusse comblée de joie : l'honneur de vous appartenir, le plaisir de faire enrager ma soeur, mille autres raisons... Mais mon mari ne pense pas comme moi, et j'ai honte de vous dire que je ne suis pas tout à fait la maîtresse.
LA MARQUISE
Pas tout à fait la maîtresse ! Une femme ! À Paris ! J'y croyais nos droits plus respectés.
MADAME DURVAL
Il est vrai : mais Monsieur Durval est un homme qui n'est pas comme les autres.
LA MARQUISE
Quelque étrange qu'il puisse être, madame, j'ai peine à croire que dans le cas présent il puisse y avoir des difficultés de sa part.
MADAME DURVAL
Il n'y en devrait point avoir : mais, madame (je suis forcée de vous le dire), Monsieur Durval n'a point d'élévation dans l'âme, il ne respecte que l'argent ; et malheureusement monsieur votre fils n'est pas riche.
LA MARQUISE
S'il l'était, madame, assurément notre amitié me ferait passer par-dessus certaines raisons ; mais ce n'est pas l'usage, et vous savez...
MADAME DURVAL
Épargnez-moi ces raisons, Madame ; encore une fois les difficultés ne vendront pas de moi.
SCÈNE XVI. La Marquise, Madame Durval, Le Docteur, Agathe.
AGATHE, annonçant
Monsieur le docteur.
LA MARQUISE
Je vous laisse, madame, et vais achever ma toilette.
Agathe écarte la table du déjeuner.
MADAME DURVAL
Vous venez à propos, docteur ; j'ai mal dormi, les yeux battus.
LE DOCTEUR
Battus, madame ! Dites battants : ah, ah, ah !... Je ne les ai jamais vus si redoutables... Voyons votre pouls... Un peu vif... Je soupçonnerais que vous avez pris ce matin du café, si je ne vous l'avais pas défendu.
MADAME DURVAL
Ne savez-vous pas, docteur, que les femmes aiment faire ce qu'on leur défend ?
LE DOCTEUR
C'est-à-dire que j'ai deviné : ah, ah, ah !
LA MARQUISE
J'admire votre pénétration.
AGATHE, à part
Monsieur le docteur devine ce qu'il voit.
LE DOCTEUR
Oh ! Çà, promettez-moi de n'en plus prendre : c'est se mettre la chaux dans le sang... Mademoiselle, y en-a-t-il encore ?
AGATHE
Oui monsieur.
LE DOCTEUR
Donnez-m'en : je n'ai rien pris ce matin ; ah, ah, ah !
AGATHE, le contrefaisant
En voilà : ah, ah, ah !
MADAME DURVAL
Agathe !
LE DOCTEUR
Elle est gaie, madame ; elle est gaie. Il n'y a pas de mal à cela : ah, ah, ah !
Agathe sort.
MADAME DURVAL
Quelle nouvelle, docteur.
LE DOCTEUR
Vous savez que Célimène est veuve ?
MADAME DURVAL
Qui aurait cru que cette femme, toujours mourante enterrerait son mari ?
LE DOCTEUR
Elle se porte à présent à merveille : un de mes confrères a fait cette grande cure.
MADAME DURVAL
On disait qu'elle ne voyait plus de médecins.
LE DOCTEUR
Oui ; mais le mari en voyait un qui, comme on dit a fait d'une pierre deux coups : le mari est mort, et la femme s'est bien portée : ah, ah, ah !
MADAME DURVAL
N'y a-t-il point d'autres nouvelles ?
LE DOCTEUR
Je ne sais ; j'ai entendu murmurer quelque chose sur Monsieur Dutour.
MADAME DURVAL
On vous aura dit que Monsieur Durval veut lui faire épouser ma fille ; et sans doute que ce mariage-là paraît fort ridicule ?
LE DOCTEUR
En effet, il, est question de mariage dans ma nouvelle ; mais ce n'est point avec Mademoiselle Durval : une aventure de nuit, une surprise, une Mademoiselle Lucile ; je ne puis trop vous dire ce que c'est : comme on m'expliquait la chose, on m'est venu dire qu'un malade pressait : j'ai couru ; j'ai trouvé qu'il avait pris son parti sans moi : ah, ah, ah !
Prendre son parti : prendre une dernière et ferme résolution. Prendre son parti, signifie aussi se résigner. [L]
MADAME DURVAL
Cela est fâcheux.
LE DOCTEUR
Oui ; j'ai perdu ma nouvelle. Voyons encore votre pouls... Toujours vif, très vif : ah, ah, ah !
MADAME DURVAL
Si je me faisais saigner ?
LE DOCTEUR
Oh ! Non, je ne vous le conseille pas ; la saignée vous est contraire.
MADAME DURVAL
J'ai dans la tête qu'elle me ferait du bien. On ne sait que faire à la campagne : la Marquise part ce soir ; je n'aurai demain que des amis de mon mari, des espèces ; je me ferai saigner : n'est-il pas vrai, mon docteur ?
LE DOCTEUR
Une petite saignée donc : ah, ah, ah !
MADAME DURVAL
Je compte aussi reprendre mes pilules : ne me le conseillez-vous pas ?
LE DOCTEUR
Gardez-vous-en bien, je vous le défends.
MADAME DURVAL
Ah ! Ah ! Cher docteur, vous voulez donc que je ne mange, ni ne dorme ?
LE DOCTEUR
Allons, allons, mais rien qu'une ou deux : vous faites de moi tout ce que vous voulez : ah, ah, ah !
MADAME DURVAL
Ne passez-vous pas un moment chez mon mari ?
LE DOCTEUR
Serait-il incommodé ?
MADAME DURVAL
Oh ! Jamais. Quelque indigestion par-ci, par-là ; mais c'est que vous lui parlerez de Monsieur Dutour, et que, sans faire semblant de rien, vous lui en ferez un portrait...
LE DOCTEUR
Je ne le connais pas.
MADAME DURVAL
Qu'importe ? Je le connais, moi, et je vous suis caution de tout le mal que vous en direz.
LE DOCTEUR
Ah, ah, ah ! Allons, allons.
SCÈNE XVII.
MADAME DURVAL, seule
Il est délicieux, mon docteur ; point entêté, surtout, c'est ce que j'en aime ; un peu médisant avec cela : oh ! C'est un homme divin !... Bon, Ne me voilà pas mal ; la comtesse !
SCÈNE XVIII. Le Comtesse d'Altin, Madame Durval.
LA COMTESSE
Ma soeur, je viens prendre congé de vous. Il n'y a pas moyen de demeurer avec votre mari : c'est un homme qui n'aime que les gens de sa sorte : je lui avais proposé, pour sa fille, un très grand mariage, le frère d'un homme titré : il m'a refusé, mais très durement.
MADAME DURVAL
Celui que vous proposiez, ma soeur, est un homme perdu de dettes, un joueur...
LA COMTESSE
Qui vous dit que non ? Sans cela, mademoiselle Durval serait-elle un parti pour lui ?
MADAME DURVAL
On dit qu'il a eu d'indignes procédés avec des femmes...
LA COMTESSE
Des femmes... de la ville.
MADAME DURVAL
Je vous admire, ma soeur ; des femmes de la ville valent bien...
LA COMTESSE
Mon_Dieu ! Mille pardons : vous me voyez confuse ; j'oubliais...
MADAME DURVAL
Ce que vous avez été, ma soeur.
LA COMTESSE
Oh ! J'ai tort, j'ai tort : je ne sais comment cela m'est échappé devant vous. Ah ! Çà, je ne puis m'arrêter : Monsieur_le_Comte m'attend à dîner à Paris chez le Duc son oncle, avec qui nous allons ce soir à Versailles, il y a quelque temps que nous n'y avons été, et il faut bien faire sa cour.
MADAME DURVAL
C'est un grand assujettissement, ma soeur, une grande dépendance que celle de la Cour, et je vous plains bien de n'être pas en état de vous en passer.
LA COMTESSE
Cette dépendance-là est honorable, et met à portée des grâces ; monsieur le comte soupe dans les cabinets, je fais la partie de ...
MADAME DURVAL
Fort bien ; mais je reste chez soi où l'on fait la mienne. Il est vrai que tout le monde ne peut pas tenir une maison.
LA COMTESSE
Tout le monde peut encore moins être admis à l'honneur...
MADAME DURVAL
Ma soeur, c'est acheter bien cher cet honneur, que de rester les trois quarts de l'année dans un vieux château délabré pour avoir de quoi figurer quinze jours à la cour.
LA COMTESSE
Mais pendant ces quinze jours, ma soeur, on voit meilleure compagnie que ceux qui n'y peuvent aller n'en voient toute leur vie.
MADAME DURVAL
Laissons cela, ma soeur ; je veux vous montrer mes diamants, je les ai fait monter dans un goût nouveau, ils sont d'un éclat, d'une beauté...
LA COMTESSE
Je les verrai une autre fois : je compte même vous les emprunter pour le bal paré qu'il doit y avoir : comme vous ne pouvez pas en être...
MADAME DURVAL
Je voudrais que vous y puisiez joindre une robe comme celle que je me fais faire ; c'est l'étoffe la plus riche, la plus superbe ; mais cela serait trop cher... Je me suis aussi donné une voiture d'une élégance...
LA COMTESSE
Je vous approuve fort, ma soeur. Quand on n'a pas le bonheur de porter un certain nom, il faut avoir de tout cela : avec de l'argent chacun peut se contenter ; car tout est si confondu !
MADAME DURVAL
Pas si confondu. Il y a peu de gens qui puissent atteindre à de certaines choses, par exemple, je suis en marché d'un bijou unique : la princesse Amélie l'a trouvé trop cher ; mais j'en ai la fantaisie, et je la passerai.
LA COMTESSE
Adieu, ma soeur, je vous quitte avec bien du regret. Quand on s'aime, comme nous faisons, il est cruel de se séparer... Mais vous pourriez me venir voir ; il y aura des fêtes, et je me ferais un plaisir de vous faire bien placer.
MADAME DURVAL
Je suis bien chez moi, ma soeur ! Et puis je n'aime les fêtes que quand je les donne.
Elles s'embrassent, et la comtesse sort.
SCÈNE XIX.
MADAME DURVAL, seule
Ouf !
Elle sonne.
Je n'en puis plus ;
Elle sonne encore, et se jette dans un fauteuil.
Me voilà ma migraine, au moins pour vingt-quatre heures. La sotte ! En l'embrassant, si je ne m'étais contrainte, je l'aurais... On ne vient point, et je suis dans un état.
SCÈNE XX. Madame Durval, Agathe.
MADAME DURVAL
Où êtes-vous donc, mademoiselle ? Je me trouve mal, horriblement mal, et personne ne vient... Mon eau de Luce... On aurait le temps de mourir. Finirez-vous, mademoiselle ?
AGATHE, tirant un flacon
Ah ! Je l'ai dans ma poche... Je suis si troublée de voir madame comme cela... Qu'est-ce donc qu'a madame ?
MADAME DURVAL
Ce que j'ai ? N'as-tu pas vu sortir la comtesse ?
AGATHE
Je viens de la voir partir dans le plus vilain équipage et avec les plus mauvais chevaux.
MADAME DURVAL
Elle n'a pas le sou, et elle est d'une impertinence !
AGATHE
Bon ! C'est qu'elle porte envie à madame. Qu'est-ce qu'un grand nom, quand on n'a pas de quoi le soutenir ?
MADAME DURVAL
Je donnerais tout ce que j'ai pour être à sa place.
AGATHE
Madame n'y pense pas. Qu'elle considère que la comtesse ne sera jamais riche comme elle ; et qui sait si Madame ne deviendra pas comtesse ? Madame est beaucoup plus jeune que monsieur, et s'il arrivait de certaines choses...
MADAME DURVAL
Je ne souhaite pas qu'elles arrivent, ma pauvre Agathe, je ne le souhaite pas ; et, grâce au ciel, mon mari est d'une santé...
AGATHE
Il me semble à moi, qu'elle se dérange beaucoup.
MADAME DURVAL
Trouves-tu, ma chère enfant ?
AGATHE
Mais oui, beaucoup.
MADAME DURVAL
Tu m'alarmes... En vérité... Tu m'alarmes... À propos, Agathe, il y a longtemps que je ne t'ai rien donné, prends la robe que j'avais hier.
AGATHE
Bien des grâces à Madame. Mais voici monsieur ; voyez comme il a le visage enflammé !
MADAME DURVAL
Il paraît en colère. Mais je me sens d'une humeur... Tu vas voir.
SCÈNE XXI. Madame Durval, Durval, Agathe.
DURVAL
Madame, vous instruisez fort bien votre fille, vous lui donnez de jolis conseils !
MADAME DURVAL
Je lui donne, Monsieur, ceux que je voudrais qu'on m'eût donnés lorsqu'il était question de me marier ; je tâche de lui épargner un repentir.
DURVAL
Oh ! Madame, le repentir est de l'essence des mariages. Le meilleur est celui où l'on se repend le moins ; mais ce n'est pas le nôtre, vous y mettez bon ordre.
MADAME DURVAL
En effet, j'ai grand tort de vouloir que ma fille, avec le bien qu'elle aura, n'épouse pas un Monsieur Dutour, un petit homme tout bouffi de la morgue financière, qui n'estime et n'aime que l'argent !
DURVAL
Eh ! Que diable voulez-vous donc qu'on aime ?
MADAME DURVAL
Madame Dutour ! Le beau nom, oh ! Je vous réponds qui si j'avais eu la dixième partie du bien qu'aura ma fille, je n'aurais jamais été Madame Durval.
DURVAL
Madame !
MADAME DURVAL
Ce mariage-là n'est pas fait ; et puis le docteur m'a dit des choses de monsieur Dutour !
DURVAL
Quoi ? Que vous a-t-il dit ?
MADAME DURVAL
Oh ! Des choses... Je ne puis pas bien vous dire ce que c'était, il ne le savait pas trop lui-même... Mais...
DURVAL
Voilà qui est clair, madame ; et puis c'est une grande autorité que votre docteur. Ah, ah, ah !
Il le contrefait.
Si j'avais voulu l'écouter...
MADAME DURVAL
Ce qu'il y a de très clair que quand ce ne serait que pour rabattre les grands airs de ma soeur la Comtesse, je veux que ma fille...
DURVAL
Eh ! Moquez-vous de ces airs, madame : vous êtes en état d'acheter trente comtés comme le sien.
MADAME DURVAL
En serais-je plus grande dame ? Elle va à la cour, elle sera de toutes les fêtes.
DURVAL
Et, pour y paraître d'une façon à peine convenable, il faudra qu'elle se prive du nécessaire. Savez-vous ce que vous désirez, madame, l'indigence et la servitude ; mais extravaguez si vous voulez, perdez-vous dans des désirs insensés, enviez ceux qui vous envient : moi, qui sait qu'on est tout quand on est riche, je n'envie personne.
MADAME DURVAL
Tout cela est bel et bon, monsieur ; mais, si ma fille n'épouse le marquis, ma résolution est prise, je me sépare de vous.
DURVAL, ironiquement
Mais, vraiment ! Madame, voilà une menace terrible !
SCÈNE XXII. Durval, Madame Durval, Julie, Agathe.
DURVAL
Ah ! Vous voilà, mademoiselle ; avez-vous fait vos réflexions ? Êtes-vous enfin disposée à m'obéir ?
JULIE, tombant aux pieds de son père
Mon père, vous aimez votre fille, vous ne voulez pas son malheur, vous ne pouvez pas le vouloir ; et vous le feriez infailliblement en me donnant un époux que je ne pourrais aimer.
DURVAL
Vous êtes une enfant, que parlez-vous d'aimer ! Demandez à Madame si c'est pour cela qu'on se marie ? Levez-vous.
JULIE
Mon père !
DURVAL
Levez-vous, vous dis-je, et finissez une scène... Mais que veut mon frère avec cet air empressé ?
SCÈNE XXIII. Durval, Madame Durval, Julie, Agathe, De Surmon.
DE SURMON
Eh bien ! Mon frère, une autre fois prendrez-vous de mes almanachs ?
Almanach : Calendrier ou table où sont écrits les jours et les fêtes de l'année, le cours de la lune, et L'Almanach de l'an de grâce, de l'an bissextile. On dit proverbialement, Je ne prendrai pas de vos Almanachs, pour dire, Je ne prendrai pas votre conseil sur l'avenir, vos predictions ne sont pas sûres. [F]
DURVAL
Que voulez-vous dire avec vos almanachs ?
DE SURMON
Attendrez-vous encore, pour y croire, que j'aie fait une fortune comme la vôtre ? J'avais pourtant raison, et Monsieur Dutour...
DURVAL
Eh bien, Monsieur Dutour...
DE SURMON
Quoi ! Ignorez-vous son aventure ?
DURVAL
Quelque histoire ridicule, sans doute ?
MADAME DURVAL
Il faut savoir ce que c'est.
DE SURMON
Rien qu'une bagatelle : c'est que Monsieur Dutour, depuis trois mois, est marié en secret avec Mademoiselle Lucile.
MADAME DURVAL
Marié !
JULIE
Plût au ciel !
DURVAL
Plaisantez-vous, mon frère ?
DE SURMON
Point du tout : les parents de la demoiselle l'ont surpris avec elle hier au soir ; et, comme on lui a proposé une façon de sortir qui n'était pas de son goût, il a déclaré le mariage.
MADAME DURVAL
Ce sera là ce qu'on avait dit au docteur.
DURVAL
Mon frère, pouvez-vous donner dans un pareil conte ? Monsieur Dutour qui doit épouser ma fille, et à qui je cède pour cela ma place...
DE SURMON
Ajoutez que, pour en obtenir l'agrément, vous lui avez prêté le plus honnêtement du monde les cent mille francs qu'il a fallu donner : aussi dit-on que, sans la circonstance qui l'y a forcé, son dessein était de ne découvrir son mariage qu'après s'être bien mis en possession de votre place.
DURVAL
Et moi, je n'en crois rien : on aime à répandre de mauvais bruits sur les gens riches. Le public, qui leur porte envie, est disposé à tout croire sur leur compte. M'emprunter mon argent pour se faire donner ma place, cela suppose plus de projet et plus d'esprit que je n'en connais à monsieur Dutour.
DE SURMON
Appelez-vous cela de l'esprit, mon frère ?
DURVAL
Pourquoi, d'ailleurs, aurait-il épousé Lucile qu'on sait d'humeur à ne pas désespérer les gens ?
DE SURMON
Pourquoi, mon frère ? Parce que, quoi que vous en pensiez, les sots ne se contentent pas de dire des sottises, et que très souvent ils en font.
SCÈNE XXIV. Durval, Madame Durval, Julie, Agathe, De Surmon, Le Marquis, La Marquise.
LA MARQUISE
Voici mon fils qui revient de Versailles, monsieur, et qui m'apprends des choses...
DURVAL
L'aventure de Monsieur Dutour ?
DE SURMON
Mon frère ne la veut pas croire.
LE MARQUIS
Elle est pourtant très publique, Monsieur ; on n'en saurait douter, et le ministre en est instruit.
DURVAL
Je demeure pétrifié.
LE MARQUIS
Je l'ai trouvé indigné du procédé de Monsieur Dutour ; et voici une lettre de sa propre main, où vous verrez que, sans égard à la promesse surprise par M onsieur Dutour, on vous rend la place dont vous vous étiez démis en sa faveur.
DURVAL
Ah ! Monsieur...
À la Marquise.
Madame, vous permettez...
Il lit la lettre tout bas.
LE MARQUIS
Je sais que le ministre vous marque en même temps tout l'intérêt qu'il prend à moi, et le désir qu'il aurait de vous voir consentir à mon bonheur ; mais je vous déclare que je ne veux point me prévaloir de sa recommandation, que vous pouvez librement disposer de mademoiselle Duval, que votre place vous est rendue sans condition, et qu'elle vous sera conservée dans tous les cas.
DURVAL
Hum, hum !
Il a l'air de rêver en regardant la lettre.
MADAME DURVAL
À quoi pensez-vous donc, monsieur Durval ?
DE SURMON, s'approchant
Mon frère, vous voyez le procédé de monsieur le marquis, et je ne doute pas que, dans cette occasion, vous ne fassiez ce que l'honneur exige...
Bas à l'oreille.
Et votre intérêt.
JULIE
Je tremble.
LE MARQUIS, à Durval
Monsieur, je devine à peu près ce qui se passe en vous ; mais encore une fois, agissez librement et sans crainte : je vous engage ma parole, que, quelque parti que vous preniez...
DURVAL
Monsieur, il est pris : je vous avoue que mon dessein n'était pas de donner ma fille à un homme de qualité : les exemples me faisaient peur, votre procédé généreux me rassure. Il faut m'en rendre digne, et mériter les bontés du ministre...
À Julie.
Avancez, Mademoiselle, je vous ordonne de regarder désormais monsieur le marquis comme celui qui doit être votre époux.
JULIE
Ah, mon père !
LE MARQUIS
Belle Julie...
À Durval.
Quel que soit le motif qui vous détermine, monsieur, je n'aurai pas le courage de pousser la générosité plus loin. J'accepte avec transport la grâce que vous voulez bien me faire ; Mais soyez sûr que vous n'aurez jamais lieu de vous en repentir, et que vous trouverez en moi tous les sentiments que peut attendre un père du fils le plus tendre et le plus respectueux.
DE SURMON
Mon frère, vous voyez que j'avais raison de vous dire qu'on n'en vaut pas toujours mieux pour être un sot. Croyez-moi, pour être honnête, il faut être éclairé ; quoique, pour être éclairé, on ne soit pas toujours honnête.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica