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Tragédie en vers

Spartacus

Bernard-Joseph Saurin· créée en 1760· 5 actes· 1 296 vers· 11 personnages

Représentée, pour la première fois, le 20 février 1760.

Personnages

  • SPARTACUS
  • CRASSUS, consul
  • ÉMILIE, fille du consul
  • MESSALA, envoyé du consul
  • NORICUS, chef d'un corps de Gaulois
  • ALBIN, officier de Spartacus
  • SUNNON, confident de Noricus
  • SABINE, confidente d'Émilie
  • UN TRIBUN de SPARTACUS
  • UN TRIBUN de CRASSUS
  • GARDES
NOTICE SUR SAURIN

Bernard-Joseph SAURIN naquit à Paris au mois de mai 1706, de Joseph Saurin, géomètre distingué, et membre de l'académie des sciences. Au milieu des savants de tous genres qui entourèrent pour ainsi dire son berceau, le jeune Saurin puisa le goût de la poésie ; mais la modicité de la fortune de son père ne lui permettant pas de se livrer à son penchant, il eut le courage de le vaincre et suivit pendant quinze ans avec succès la carrière du barreau. Avant de se faire connaître pour auteur dramatique, il fit paraître, sous le voile de l'anonyme, les Trois Rivaux, comédie en cinq actes en vers, qui eut six représentations. Il avait entrepris d'y faire des corrections ; mais elles ne furent point achevées. Saurin avait quarante quatre ans lorsqu'il donna Aménophis, son premier ouvrage avoué. Cette tragédie, mise au théâtre le 12 novembre 1750, n'eut point de succès. Elle fut suivie de Spartacus. Cette pièce regardée encore aujourd'hui comme la meilleure de son auteur, parut pour la première fois le 20 février 1760, et fut jouée neuf fois. Le 22 décembre de la même année, Saurin fit jouer les Moeurs du Temps, comédie en un acte en prose, qui eut beaucoup de succès.

Blanche et Guiscard, imitation de Taucrède et Sigismonde, tragédie anglaise de Thompson, parut pour la première fois le 25 septembre 1763, et fut interrompue à la troisième représentation. Elle a été reprise plusieurs fois avec succès.

L'Anglomane, comédie en un acte en vers libres, jouée avec succès le 23 novembre 1772, est la même pièce que l'Orpheline, léguée, représentée sept ans auparavant en trois actes, et à laquelle l'auteur jugea à propos de retrancher plusieurs scènes.

Saurin a encore mis au théâtre Béverleï, drame en cinq actes et en vers libres, imité d'une pièce anglaise intitulée the Gamester, le Joueur, dont l'auteur est Edouard Moore. La pièce française parüt pour la première fois le 7 mai 1768, et fut jouée treize fois. On a encore du même auteur le Mariage de Julie, comédie en un acte en prose, qui n'a pas été représentée.

Saurin avait été reçu à l'académie française le 13 avril 1761 à la place de l'abbé Duresnel, et mourut à Paris le 17 novembre 1781, âgé de soixante-seize ans.

ACTE I

SCÈNE I. Noricus, Sunnon.

NORICUS, l'interrompant

Laissons La haine des Romains lui prodiguer ces noms. De quel droit, à quel titre ont-ils été ses maîtres ? Fils d'un chef de Germains, né d'illustres ancêtres, Et parmi ses aïeux comptant même des rois, Aux Suèves, un jour, il eût donné des lois. Les Romains, en brigands, fondent sur sa patrie ; Son père Arioviste est privé de la vie ; On enlève la mère et le fils au berceau ; Ermengarde eût suivi son époux au tombeau : Femme par la tendresse, héros par le courage, Elle vit pour son fils, triste et précieux gage, Qui, nourri par sa mère, élevé sur son sein, Y suce avec le lait l'horreur du nom romain. Il croît, et de son front l'auguste caractère, Démentant de son sort la bassesse étrangère, Le distingua bientôt du reste des mortels. Tu connais des Romains les passe-temps cruels ; Ce spectacle de sang et ces combats atroces, Où ce peuple vanté repaît ses yeux féroces, Excite de la voix le triste combattant, Le regarde tomber, l'observe palpitant. Veut qu'à lui plaire encore il mette son étude, Et garde en expirant une noble attitude : À ces honteux combats Spartacus destiné, Rappelle en rougissant le sang dont il est né ; Et de ses compagnons élevant le courage, Les excite à verser pour un plus noble usage Ce sang qu'ils prodiguaient dans un vil champ d'honneur. Ils le prennent pour chef ; ses succès, sa valeur, La haine des Romains en tous les lieux semée, Bientôt à Spartacus enfantent une armée : Il la forme, et toujours combattant à propos, Les esclaves sous lui deviennent des héros.

Arioviste : chef germain (Suève) qui combattit victorieusement les gaulois en Alsace et en Franche-Comté puis fut vaincu par Jules César en 58 avant JC et retourna en Germanie. (Voir Guerre des Gaules)

SCÈNE II. Spartacus, Noricus.

NORICUS

Ainsi pour vous Tarente est une autre Capoue ?

Capoue : ville d'Italie entre Rome et Naples. Hannibal et ses troupes, après la bataille de Trasimène en -217 s'y installèrent longuement. Capoue est synomyme de villégiature de plaisirs d'où l'expression "Délices de Capoue".

SCÈNE III. Albin, tenant un poignard, Spartacus, Noricus.

SPARTACUS

Ma mère ?...

SPARTACUS, après un silence

Ils ont tranché sa vie, Ces monstres !...

SPARTACUS

Eh bien ?

SPARTACUS, l'interrompant

Dieux !

SCÈNE IV. Sunnon, un Tribun, Spartacus, Noricus. Albin.

ACTE II

SCÈNE I. Émilie, Sabine.

ÉMILIE, l'interrompant

Une action d'éclat, Qui surprit à la fois le peuple et le sénat, M'imprima pour toujours ses traits dans la mémoire. Rome de Lucullus célébrait la victoire ; Pour la première fois j'assistais à ces jeux, Où le sang prodigué de tant de malheureux Coule pour le plaisir d'une foule inhumaine. Mes yeux, avec horreur, se portaient sur l'arène ; D'affreux cris de douleur, de sourds gémissements, Se mêlaient à la joie, aux applaudissements. Un Cimbre, dont le front respirant la menace, D'une large blessure offrait l'horrible trace, De deux braves Gaulois avait ouvert le flanc ; Il les foulait aux pieds ; il nageait dans le sang, Lorsque, pour le malheur et l'opprobre de Rome, Sur l'arène soudain on vit paraître un homme, Dont la stature noble et la mâle beauté Alliaient la jeunesse avec la majesté. Cet homme avec dédain sur l'arène se couche ; Il garde en frémissant un silence farouche : On voit des pleurs de rage échapper de ses yeux. Plein d'un brutal orgueil, le Cimbre audacieux Prend ce noble dédain pour amour de la vie, Le frappe... Celui-ci s'élance avec furie, Et, présentant le fer à ses yeux effrayés, De deux horribles coups il l'étend à ses pieds. Tout le peuple, à grands cris, applaudit sa victoire. Cet homme alors s'avance, indigné de sa gloire : « Peuple Romain, dit-il, vous, consuls et sénat, Qui me voyez frémir de ce honteux combat, C'est une gloire à vous bien grande, bien insigne ; Que d'exposer ainsi, sur une arène indigne, Le sang d'Arioviste à vos gladiateurs ! Étouffez dans mon sang ma honte et mes fureurs, Votre opprobre et le mien, ou j'atteste le Tibre Que, si Spartacus vit et se voit jamais libre, Des flots de sang romain pourront seuls effacer La tache de celui que je viens de verser... » Sabine, il a trop bien acquitté sa promesse.

Voyant Sabine en pleurs.

Mais je vois que pour lui ce récit t'intéresse ?

Cimbre : peuple germanique issu de la région bavaroise et qui s'intalla au moyen-age au nord de l'Italie, et plus exactement dans le Frioul et la Vénitie.

SABINE, à part

Je respire !

SABINE

Ah ! Songez qu'Émilie est fille de Crassus.

Crassus [-115,-53] : Consul romain, membre du premier triumvirat avec Pompée et Jules César. En -71, écrase la révolte de Spartacus.

SABINE

Mais...

SABINE, l'interrompant

Quelqu'un vient...

SCÈNE II. Spartacus, Émilie, Sabine.

SCÈNE III. Albin, Spartacus, Émilie, Sabine.

SPARTACUS, l'interrompant

Eh bien ?

SPARTACUS

Les lâches !

ACTE III

SCÈNE I. Spartacus, Noricus, Les Chefs de l'armée, Une foule de Soldats.

NORICUS, interdit

Seigneur !...

NORICUS, tombant à ses pieds, ainsi que tous les chefs de l'armée et les soldats

Nous tombons à vos pieds.

NORICUS, l'interrompant

S'il faut verser tout notre sang...

SCÈNE II.

SCÈNE III. Albin, Spartacus.

SPARTACUS, à part, l'interrompant

Ciel vengeur ! Un Romain !...

À Albin.

J'ai promis de l'entendre...

À part.

Ô ma mère ! Ô destin !...

Albin sort.

SCÈNE IV. Messala, Spartacus.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Émilie, Spartacus.

SPARTACUS, faisant un mouvement vers elle

Ah !...

SPARTACUS

Eh bien ?

SPARTACUS

Ciel !

SPARTACUS, voulant la suivre

Permettez, du moins...

SCÈNE VII.

ACTE IV

SCÈNE I. Noricus, Sunnon.

NORICUS, l'interrompant

Apprends ma honte, et frémis de courroux. Chargé de m'emparer d'une hauteur voisine, Qui voit le camp romain, le serre et le domine, Crassus m'a prévenu. Déjà, de toutes parts, J'y vois des légions flotter les étendards. De dards, de javelots, une forêt pressée Offrait partout de fer la cime hérissée, Et le soleil brûlant dans les yeux du soldat En renvoyait encor le formidable éclat. Au péril toutefois opposant le courage, Je dispose l'attaque, et le combat s'engage : Mais le lieu, le soleil protègent les Romains ; Leurs traits lancés d'en-haut portent des coups certains. Ma troupe est repoussée ; en vain je la ramène. Bientôt, sourd à ma voix, chacun fuit et m'entraînes Quand Spartacus accourt, saisit un étendard, Me présente en fureur la pointe de son dard : « Lâche ! Arrête, dit-il.... Compagnons, qu'on me suive, C'est là qu'est l'ennemi. » Cette apostrophe vive, Sa démarche, sa voix, son oeil étincelant, Et, s'il faut l'avouer, je ne sais quoi de grand Et de terrible peint sur ce front qu'on renomme, Tout en lui nous parut être au-dessus-de l'homme. Ce n'est point un mortel, un héros ; c'est un dieu. Aux coeurs les plus glacés il prête un nouveau feu. Le soldat pousse un cri, sur ses pas s'abandonne : Nul obstacle n'arrête, aucun péril n'étonne ; L'on monte, l'on gravit, l'un sur l'autre porte. Sur la cime déjà l'étendard est planté, Et l'aigle des Romains fuit et se précipite... Tu vois qu'à Spartacus je rends ce qu'il mérite ; Mais, méritais-je, moi, de m'en voir outragé ?

SCÈNE II. Spartacus, Les Chefs de l'Armée, Noricus, Sunnon.

NORICUS, voyant approcher Crassus

Le consul qui paraît...

SPARTACUS

Qu'on nous laisse tous deux.

Noricus, Sunnon et les chefs de l'armée sortent.

SCÈNE III. Crassus, sa suite, restant au fond du théâtre, Spartacus.

SPARTACUS

C'est à vous d'en résoudre.

Crassus fait un mouvement pour se retirer, s'arrête, et, après un moment de silence, il revient sur ses pas.

CRASSUS

Elle-même.

ACTE V

SCENE I.

SCÈNE II. Spartacus, Les Chefs de l'Armée, Noricus.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Albin, Spartacus.

ALBIN, voyant entrer Émilie

La voici.

Il sort.

SCÈNE V. Émilie, Spartacus.

SPARTACUS, l'interrompant

Arrêtez... Ciel !

SCENE VI. Albin, Spartacus, Émilie.

SPARTACUS, à part

Ciel !

SPARTACUS, à Émilie

Perfide !...

SPARTACUS, l'interrompant

Je vole aux ennemis.

Il sort avec Albin.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Crassus, suivi d'un gras de Romains ; Émilie.

ÉMILIE

Daignez...

SCÈNE IX. Messala, Crassus, Émilie, suite.

ÉMILIE, à part

Ô fortune cruelle !

SCÈNE X. Spartacus, Crassus, Émilie, Messala, suite.

SPARTACUS

L'honneur.

SCÈNE XI. Un Tribun, Spartacus, Crassus, Émilie, Messala, suite.

CRASSUS, à quelques soldats de sa suite

Il faut la voir... Qu'ici Spartacus soit gardé.

Il sort avec Messala, le tribun et une partie de sa suite.

SCÈNE XII. Spartacus, Émilie, Gardes.

ÉMILIE, l'interrompant

Parle, qu'exiges-tu ?

SPARTACUS, l'interrompant, et voulant prendre le poignard

Donnez... Ah ! Ce présent ne se peut trop chérir !

ÉMILIE, se frappant du poignard, et le lui présentant ensuite

Tiens...

SPARTACUS

Ciel !...

SPARTACUS, se frappant du poignard

Je vous suis...

Les gardes, qui sont accourus lorsqu'ils ont vu briller le poignard, les reçoivent tous deux.

SCÈNE XIII. Crassus, Spartacus, Émilie, Gardes.

1 296 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica