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Comédie en vers

Don Japhet d'Arménie

Paul Scarron· créée en 1652, imprimée en 1653· 5 actes· 1 578 vers· 16 personnages

Représenté pour la première fois au public en 1652 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • DON JAPHET D'ARMÉNIE, fou de l'Empereur Charles-Quint
  • FOUCARAL, laquais de Don Japhet
  • DON ALFONCE ENRIQUEZ, ou ROC ZURDUCACI, Cavalier, amoureux de Léonore
  • MARC ANTOINE, ou PASCHAL ZAPATA, valet de Don Alfonce
  • LE COMMANDEUR, de Consuegre
  • LÉONORE, nièce du Commandeur
  • MARINE, sa servante
  • ELVIRE, Soeur de Don Alfonce
  • DON ALVARE, amoureux d'Elvire
  • RODRIGUE, Gentilhomme du Commandeur
  • LE BAILLI, d'Orgas
  • JEAN VINCENT, Laboureur d'Orgas
  • PEDRO, Harangueur
  • UN COURIER
  • TORRIBIO PONCIL, Gredin
  • LLORENTE RIBEROS, Gredin
Sire,

AU ROI.

Quelque bel Esprit, qui aurait aussi bien que moi à dédier un livre à Votre Majesté, dirait ici en beaux termes, que vous êtes le plus Grand Roi du monde ; qu'à l'âge de quatorze ou quinze ans, vous êtes plus savant en l'art de régner qu'un Roi barbon ; que vous êtes le mieux fait des hommes pour ne pas dire des Rois, qui sont en petit nombre, et enfin que vous porterez vos Armes jusques au Mont Liban, et au-delà. Tout cela est beau à dire ; mais je ne m'en servirai point ici, car cela va sans dire ; je tacherai seulement de persuader à Votre Majesté qu'elle ne se ferait pas grand tort si elle me faisait un peu de bien, je serais plus gai que je ne suis ; si j'étais plus gai que je ne suis, je ferais des comédies enjouées ; si je faisais des Comédies enjouées, Votre Majesté en serait divertie ; et si elle en étais divertie, son argent ne serait pas perdu. Tout cela conclut si nécessairement, qu'il me semble que j'en serais persuadé si j'étais aussi bien un Grand Roi, comme je ne suis qu'un pauvre malheureux, mais pourtant, de votre majesté, Le très humble, très obéissant, et très fidèle sujet et serviteur,

SCARRON.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Don Alfonce, Marc Antoine.

DON ALFONCE

Tant mieux.

DON ALFONCE

Éloignons-nous.

SCÈNE II. Don Japhet, le Bailli, Foucaral.

DON JAPHET

Vous ne m'entendez pas ? Je vous aime autant sourd ; Car assez rarement mon discours s'humanise. Mais pour vous aujourd'hui je démétaphorise (Démétaphoriser, c'est parler bassement) Si mon discours pour vous n'est que de l'Allemand, Vous aurez avec moi disette de loquelle, L'Empereur donc de qui je suis le parallèle : M'entendez-vous Bailli ?

Métaphoriser : Mettre en métaphores. Certain style que ceux qui se croient parfaits appellent faux précieux, lequel métaphorise tout jusqu'aux laquais et aux mouchettes, DE COURTIN, la Civilité française, p. 169, Paris, 1695. [L]

Loquelle : Faconde : " Merveille est de sa memoire et belle loquelle (Charles V) ; car n'y aura si estrange proposition que, au respondre, il ne repete de point en point. " (Chr. de Pisan, Charles V, II, 16.)] [LC]

Parallèle : (...) signifie encore, Comparaison. Le parallelle de Cesar et d'Alexandre. Je ne veux point entrer en parallelle, qu'on me mette en parallelle avec cet homme-là. ([F]

LE BAILLI

Nenni.

DON JAPHET

Le parangon ?

Parangon : Vieux mot qui ne peut entrer aujourdhui que dans le comique, et qui veut dire modéle achevé sur lequel on se doit conformer. [R]

LE BAILLI

Encore moins.

DON JAPHET

Comment ? Altérer mon jargon, Ce serait déroger à ma noblesse antique ; Tâchons pourtant d'user de quelque terme oblique Pour nous accommoder à cet homme des champs : Charles-Quint donc mon cher parent en peu de temps, M'ayant mis à son aise en prince de Cocaigne, Et tout à fait exclus des Hôpitaux d'Espagne ; (Car Bailli dussiez-vous cent fois en enrager, J'ai six mille ducats tous les ans à manger.) Le Cacique Uriquis, et sa fille Azatèque, L'un et l'autre natif de Chicuchiquizèque Étant venus en Cour pour se dépayser, L'Empereur mon Cousin me força d'épouser Cette jeune indienne un peu courte et camarde, Mais pourtant agréable en son humeur hagarde : À mes noces, le grand César rien n'oublia, Et fit le bon parent, même il trépudia : Entendez-vous le mot trépudier, Compère ?

Cocagne : C'est le nom qu'on donne en Languedoc à un petit pain de pastel avant qu'il soit reduit en poudre, et vendu aux teinturiers. On en fait grand trafic en ce pays-là. Et parce qu'il ne vient que dans des terres fort fertiles, et qu'il apporte un très grand revenu à ses maîtres, vu qu'on en fait jusqu'à cinq ou six recoltes par an, quelques-uns ont nommé le haut Languedoc un pays de Cocaigne : et c'est là-dessus qu'est fondée la fable du Royaume de Cocaigne, de ce pays imaginaire où les habitants vivent fort heureux sans rien faire. [F]

Trépudier : Du Latin tripudiare, ou, suivant l'expression d'Horace, à la fin de la 18e ode du 3e Livre, pellere ter pede terram. Frapper la terre avec les pieds, danser un branle. [T]

DON JAPHET

C'est bien peu.

LE BAILLI

Autant.

SCÈNE III. Torribio Poncil, Llorente Riberos, Don Roc Zurducaci, ou Alphonse Enriquez, Pascal Zapatero, ou Marc Antoine, DomJaphet, le Bailli, Foucaral, Torribio Poncil, Pascal Zapatero, Llorente Riberos, Don Roc Zurducaci.

Les quatre Valets, dont il y en aura deux fort mal vêtus, diront tous à la fois leurs noms d'un ton de voix fort éloigné de celui de Japhet.

TORRIBO PONCIL

Torribio Poncil.

DON JAPHET

Ton pays ?

TORRIBO PONCIL

La Calabre.

LLORENTE RIBEROS

Llorente Riberos.

DON JAPHET

Ton pays ?

LLORENTE RIBEROS

Portugal.

DON JAPHET

De quel lieu ?

LLORENTE RIBEROS

De Miros.

MARC ANTOINE

Pascal Zapatero.

DON JAPHET

Ton pays ?

MARC ANTOINE

Allobroge.

DON ALFONCE

Annecy.

DON JAPHET

Haye aux autres : et toi ?

Haye : Terme employé par les piqueurs pour arrêter les chiens qui prennent le change. [L]

DON ALFONCE

Don Roc Zurducaci.

DON JAPHET

Biscain ?

Biscain : Le biscain est l'habitant de la Biscaye, province d'Espagne. Bilbao est la capitale de la Biscaye.

DON ALFONCE

Monsieur, je suis pourvu d'un bon Canonicat.

Canonicat : autrefois le bénéfice d'un chanoine (il n'existe plus de bénéfices ecclésiastiques en France). [L]

DON ALFONCE

Seigneur.

DON JAPHET

Zurducaci !

DON ALFONCE

Seigneur.

FOUCARAL

On y va.

Japhet et Foucaral s'en vont.

SCÈNE IV. Léonore, Marine.

LÉONORE

Je ne le suis non plus que toi mais toutefois, J'ai mieux connu que toi que celui que tu vois En habit d'Écolier, et dont je suis éprise, Est le beau Courtisan qui pour moi se déguise ; Dès le jour qu'il parut dans notre Bourg d'Orgas Je le reconnus bien, et ne me trompai pas : Mais ce n'est pas encor sur cela que j'assure Le fondement certain de cette conjecture : Une Lettre rompue, et qui s'adresse à lui, De sa poche est tombée à mes yeux aujourd'hui ; Soit qu'il n'en sache rien, comme cela peut-être, Ou qu'il ait fait le coup pour se faire connaître, Sans témoins je l'ai prise, et le mieux que j'ai pu, Seule en ai rassemblé chaque morceau rompu ; Non que de mon humeur je sois fort curieuse, Mais je l'aime Marine, et mon âme amoureuse Eût lors tout entrepris pour découvrir au vrai Pour qui mon coeur faisait son premier coup d'essai : Ma curiosité m'apprit à mon dommage, Qu'un homme tel que lui n'est pas pour le village : Je vis qu'il s'appelait Don Alfonce Enriquez ; Je vis de plus Marine en termes fort exprès, Qu'il va se marier richement à Séville, Où l'attend un parti de la même Famille ; Sa Mère lui mandait (car c'était de sa part Que la Lettre venait) que depuis son départ On n'avait eu de lui ni Lettres ni nouvelles, Et qu'elle s'en trouvait en des peines mortelles, Tu peux juger par là de l'état où je suis, À chasser mon amour je fais ce que je puis ; Et tant plus à chasser cet Amour je m'efforce, Tant plus dedans mon coeur il prend nouvelle force Mais quelque fort qu'il soit, il cède à ma raison ; Qui doute, qu'un jeune homme et de bonne Maison, Puisse être épris pour moi d'un amour légitime ? Je l'aime, mais non pas assez pour faire un crime ; Et bien que je sois faible à régler mes désirs, Je ne le veux pas être à choisir mes plaisirs : Il est vrai que j'abhorre un homme de village, Et ne puis deviner d'où me vient ce courage.

LÉONORE

Qu'il meure.

SCÈNE V. Alfonce, Léonore, Marine, Marc Antoine.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Don Japhet, Foucaral, le Bailli, Don Alfonce, Marc Antoine.

FOUCARAL

Je viens.

FOUCARAL

Il vient.

FOUCARAL

Monsieur ne criez point, tous vos gens en un gros Viennent auprès de vous.

Gros : signifie un amas de troupes qui marchent ensemble. Il parut un gros de cavalerie sur la colline. [F]

DON JAPHET

Bailli !

LE BAILLI

Monsieur.

DON JAPHET

Le bourg est-il chargé de tailles ? Est-il noblifié de vives antiquailles ?

Taille : était autrefois un droit seigneurial, et l'on voit dans les coutumes, que plusieurs héritages tenus roturièrement, devaient taille. [T]

Antiquaille : terme de mépris, qui se dit des pièces antiques, ou vieux meubles qui sont de peu de valeur. [T]

DON JAPHET

A-t-il des hobereaux ?

Hobereau : se dit figurément et ironiquement des petits nobles de campagne qui n'ont point de bien, et qui vont manger les autres ; et aussi de ceux qui sont apprentifs et novices dans le monde. [F]

LE BAILLI

Encore moins.

DON JAPHET

J'entends de ces gentilshommeaux, Des tireurs en volant, des tyrans de village, Des nobles.

Tireur au volant : en termes de Chasse, se dit proprement du chasseur qui sait bien s'aider d'un fusil, qui tire en volant, qui est sûr de son coup. On appelle aussi tireur de laine, un filou qui vole la nuit. [F]

LE BAILLI

Oui Monsieur.

LE BAILLI

Oui Monsieur.

LE BAILLI

Oui Monsieur.

LE BAILLI

Oui Monsieur.

LE BAILLI

Oui Monsieur.

DON JAPHET

Mal encombre. Puisse arriver à qui me répond toujours oui.

Encombre : Accident fâcheux qui empêche, qui fait échouer. [L]

LE BAILLI

Oui Monsieur.

LE BAILLI

Oui Monsieur.

DON JAPHET

Il voit Don Alfonce qui rit.

Vous faites le rieur Don Roc Zurducaci.

DON ALFONCE

Non Monsieur.

DON JAPHET

Quel âge ?

LE BAILLI

La fille à Jean Vincent, Le Collecteur du bourg seule en vaut plus d'un cent : Mais la voilà qui parle à votre secrétaire.

Mais la voila : L'original de 1653 porte 'le' mais il s'agit de la fille, nous corrigeons.

FOUCARAL

Le Drôle l'a fleurée.

Drôle : Il signifie un gaillard, un éveillé, un plaisant, un bon compagnon, qui est prêt à tout faire pour se divertir ou pour divertir les autres. Se prend aussi quelquefois pour un homme qui cherche à faire tort à quelqu'un, qui est à craindre. [F]

FOUCARAL

De la part de Japhet le cacique des fous, Je viens, plus fou que lui de servir un tel maître, Vous dire qu'à vos yeux il voudrait bien paraître.

Cacique : C'est le nom general que les Espagnols ont donné à tous les princes, seigneurs, et petits rois de toutes les terres de l'Amérique. [F]

DON JAPHET a suivi son laquais

Le voilà tout paru ; par l'âme de Noé, La Sotte a l'oeil brillant et l'air bien enjoué.

Le texte original porte : La Sotte à l'oeil brillant. (à préposition). Nous préférons : La Sotte a l'oeil brillant. (a verbe avoir).

DON ALFONCE

Seigneur.

SCÈNE II. Jean Vincent, Rodrigue, Don Japhet, Foucaral, Don Alfonce, Marc Antoine, Léonore, Marine.

DON JAPHET, à part

Si faut-il qu'elle m'aime.

RODRIGUE

Cette Lettre Monsieur vous apprendra l'affaire. Qui m'achemine ici.

Le Bailli lit l'inscription.

Pour le Bailli d'Orgas, Je le suis grâce à Dieu, vous ne vous trompez pas.

LETTRE.

Bailli d'Orgas, ne manquez pas, la présente reçue, de mettre entre les mains du gentilhomme que je vous envoie, une jeune fille nommé Léonore, qu'un Laboureur d'Orgas nommé Jean Vincent a nourrie dès son bas âge. Elle n'est pas sa fille comme il a fait croire à tout le monde. Elle est ma nièce, fille de Don Pedro de Tolède ambassadeur à Rome.

Don Fernand de Tolède, Commandeur de Consuegre.

DON ALFONCE, à part

Dieu m'en veuille garder.

FOUCARAL, à Marine

Ton bel oeil m'a blessé.

MARINE

Va te faire penser.

Penser : il doit s'agir du verbe 'panser' qui signifer soigner.

RODRIGUE

La traite est longue, il faut promptement déloger, Un relais nous attend dans un bourg, où Madame Pourra faire un repas.

Traite : Étendue de chemin qu'un voyageur fait d'un lieu à un autre sans se reposer. [L]

SCÈNE III. Don Alfonce, Léonore, Marc Antoine, Rodrigue, Jean Vincent, Marine.

SCÈNE IV. Marc Antoine, Don Alfonce.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Le Commandeur, Don Alvare.

SCÈNE II. Foucaral, Le Commandeur, Don Alvare.

LE COMMANDEUR

Je veux bien recevoir ce second Don Guichot, Instruire tous mes gens, et leur donner le mot, Afin que rien ne manque à la cérémonie, Dont je veux achever Don Japhet d'Arménie.

Allusion au personnage de Cervantes : Don Quichotte.

Achever : (figurément et familièrement) consommer la ruine, le désappointement, les contrariétés de quelqu'un. [L]

DON ALVARE

Il est tout achevé si jamais on le fut ; Il a l'esprit gâté si jamais homme l'eut, C'est un fou très complet.

Foucaral revient sur le Théâtre.

Don Japhet le fantasque, Jusques ici d'Orgas a trotté comme un Basque. Il arrive.

Achever : C'est un fou achevé, pour dire, entierement fou. [F]

Trotter comme un Basque : (familièrement) Aller, courir comme un Basque, aller, courir fort vite. [L]

SCÈNE III. Marine, Léonore.

SCÈNE IV. Le Commandeur, Don Alvare, Rodrigue, Don Japhet, Léonore, Marine, Les gens du Commandeur, Un Harangueur.

On fait du bruit derrière le Théâtre.

DON JAPHET

Monsieur.

DON JAPHET

Si.

DON JAPHET

Je.

DON JAPHET

Messieurs.

DON JAPHET

Mais.

DON JAPHET

Enfin.

LE HARANGUEUR, toussant, reniflant et se mouchant, en soutane

Monsieur.

DON JAPHET

Concluez.

LE HARANGUEUR

La Cour donc.

DON JAPHET

Quoi toujours renifler, Moucher, tousser, cracher, et toujours me parler ? Et moi je ne pourrai dire quatre paroles ? Et de grâce, Messieurs, je donne cent pistoles, Et qu'on m'ôte d'ici ce fâcheux renifleur, De quoi diable sert-il à votre Commandeur.

Pistole : Monnaie d'or étrangère battue en Espagne, et en quelques endroits d'Italie. La pistole est maintenant de la valeur d'onze livres, et du poids des louis, et au même titre et remède. [F]

On tire un coup d'Arquebuse contre son oreille.

DON JAPHET

Ah ma foi je suis sourd. Ce grand bruit a percé ma pauvre tête à jour ; nièce du Commandeur autrefois villageoise, Et main tenant grand Dame, et Dame discourtoise ; Est-ce de guet-apens, ou par cas fortuit Que l'on m'a voulu perdre à force de grand bruit ? De cent sots compliments sans y compter le vôtre, Contre moi décochés, entassés l'un sur l'autre, N'était-ce pas assez pour me faire enrager, Sans qu'un chien d'Harangueur me vint aussi charger De son hem, de sa toux, de sa reniflerie : Et pourquoi sur le tout cette mousqueterie ? À moi de l'arme à feu l'ennemi capital : Rendez-moi donc réponse, Ange ou Démon fatal.

On fait semblant de parler, et on ne fait qu'ouvrir la bouche sans prononcer.

Parlez haut, parlez haut, sans tant mâcher à vide, Ô que l'amour devient à mon goût insipide ! Je ne vous entends point, me parlez-vous ou non ? Elle me parle, hélas, je suis sourd tout de bon ! Elle feint de parler, c'est moi qui n'entends goutte ; Le Cousin de César est assourdi sans doute : À mon âge Messieurs, n'est-ce pas grand pitié De m'avoir rendu sourd sous ombre d'amitié ? Parlez bien haut Messieurs, de grâce à la pareille, Vérifions un peu ma surdité d'oreille : Hélas on s'égosille, et je n'entends non plus Que si l'on me voulait emprunter mes écus : Maudit Amour, maudit Orgas, maudit voyage, Maudite Léonore, et maudit son voyage :

Le Commandeur revient.

Ha Commandeur d'Enfer vous voilà de retour, En êtes-vous bien mieux de m'avoir rendu sourd ; Vous riez, est-ce ainsi que mon malheur vous touche ? Peste soit le grand fou, comme il ouvre la bouche. Ô le fâcheux objet alors qu'on n'entend rien, De voir ouvrir ainsi tant de gueules de chien ; Sur mon_Dieu je voudrais aussi perdre la vue, Afin de ne voir point cette sotte cohue, J'aimerais bien mieux voir un troupeau de Sergents ; Ô que les grands Seigneurs ont de vilaines gens ! Pascal, Roc, Foucaral, il faut plier bagage, Me voilà revenu de mon beau mariage ; Dieu m'a donné l'ouïe, et Dieu m'en a perclus, Et que de Léonore on ne me parle plus ; La Drôlesse me coûte et l'honneur et l'ouïe, Et je ne l'en vois pas guère moins réjouie. Si jamais à Coquette.

Guet-apens : embûche dressée pour assassiner, pour dévaliser quelqu'un, pour lui faire quelque grand outrage. [L]

LE COMMANDEUR, parle tout de bon

Ha tout beau Don Japhet, Vous guérirez bientôt.

LÉONORE, parlant le plus haut qu'elle pouvait

Monsieur.

LÉONORE, toujours haut

Vous nous entendez bien ?

TOUS à la fois et fort haut

Vous nous entendez bien ?

LE COMMANDEUR, toujours haut

On s'est accoutumé.

LE COMMANDEUR

Ne précipitons rien.

FOUCARAL

Magnifique.

DON JAPHET

Il durera longtemps : les habitants du lieu, Morifiques ou chrétiens ?

Morifique : adj. tiré de "Maures" synonyme de musulmans.

DON JAPHET

Les Dames ?

DON JAPHET

Douces ?

FOUCARAL

Neuf.

FOUCARAL

Huit.

FOUCARAL

Selon.

FOUCARAL

Fort beau.

DON ALFONCE

Monsieur.

DON JAPHET

Tais-toi truand, pied plat, cagou, bigot.

Cagou : Mot du style bas, pour signifier un homme qui vit d'une manière obscure et mesquine, et qui fuit la bonne compagnie. [T]

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Don Alfonce, Marc Antoine.

MARC ANTOINE

Elle-même.

SCÈNE II. Marine, Don Alfonce, Marc Antoine.

DON ALFONCE

Qui va là ?

MARINE

Haye, c'est moi.

Haye : Terme employé par les piqueurs pour arrêter les chiens qui prennent le change. [L]

DON ALFONCE

Qui vous.

SCÈNE III. Foucaral, Don Japhet, Don Alfonce, Marc Antoine.

FOUCARAL

C'est un fat voirement, et Pascal en est deux.

Voirement : pour, vraîment, se dit encore en quelques Provinces. [T]

DON JAPHET

J'en veux dulcifier mon amoureux souci.

Dulcifier : Terme de pharmacie. Rendre doux, tempérer l'âcreté, l'acidité, la force d'un liquide en le mêlant avec un autre liquide plus doux. [L]

FOUCARAL

L'on m'en a fait de même.

Japhet et Foucaral ne branlent point.

DON JAPHET

Ne gâtons rien.

FOUCARAL

Mort bleu cependant l'on me gâte.

Morbleu : Sorte de jurement en usage même parmi les gens de bon ton. [L]

DON ALFONCE

Qui va là ?

FOUCARAL

Rien ne va.

DON ALFONCE

Comment ?

DON ALFONCE

Don Alfonce s'en va.

Il faut s'en tenir là ; C'est assez pour un coup.

SCÈNE IV. Léonore, Don Japhet, Foucaral qui siffle.

LÉONORE, au haut d'un balcon

Est-ce vous Don Japhet ?

DON JAPHET

Ha ! Vous m'assassinez d'excès de courtoisie, Alérion musqué doux comme malvoisie : Mais ne ferais-je point vers vous ascension.

Alérion : Terme de Blason. Petit aiglon qu'on représente avec les ailes étendues, et sans bec ni pieds. [Ac. 1762], ici sens figuré pour signifier un petit mais noble oiseau aux senteurs enivrantes.

Malvoisie : est aussi un vin muscat qui vient de Provence, qu'on fait cuire, et dont on fait évaporer environ le tiers. [F] ici sens figuré pour signifer le douceur sucrée.

DON JAPHET

Foucaral !

FOUCARAL

Volontiers.

SCÈNE V. Don Alvare, Le Commandeur, Rodrigue, et autres.

DON ALVARE

Amorce le fusil.

DON ALVARE

Tirerai-je ?

DON ALVARE

Oui tirez.

DON JAPHET

Vous savez ce qu'on fait à quiconque se tue, Et que s'homicider est chose défendue.

S'homicider : Se tuer soi-même. [L] ; On dit aujourd'hui : suicider.

DON JAPHET

Ha Messieurs ! Je disais spadassins, Et consens de bon coeur que quelqu'un m'assassine. Si j'ai cru votre troupe autre que spadassine.

Spadassin : traîneurd'épée, coupe-jarret, qui fait métier de se battre, d'assassiner, qui ne porte l'épée que pour mal faire, et non pas pour servir le Roi. [F]

DON JAPHET

Messieurs, que vous faut-il ? Ce n'est donc pas assez d'être nud en chemise ? Et la plainte au chétif ne sera pas permise ? Ma foi c'est bien à moi de faire le railleur, Mort de peur, mort de froid, et pris pour un voleur ; Laissez-moi donc en paix, attiédissez vos biles, Et que mes vêtements vous puissent être utiles : Voilà mon haut-de-chausse, et mon pourpoint aussi.

Nud : (ou nu) Qui n'a aucun habillement qui le couvre. [F] ici, "nud" evité le iatus.

Chétif : Qui est de peu de valeur, qui se dit des personnes, et des choses. Cet homme est bien chetif, maigre, mal fait, miserable. [F]

Bile : Humeur du corps humain, dont la secrétion se fait dans le foie. On le dit figurément pour colère ; émouvoir, échaufer la bile de... [FC]

Haut de chausses : La partie du vêtement de l'homme, qui le couvre depuis la ceinture jusqu'aux genoux. [T]

SCÈNE VI. Une Duègne, Don Japhet.

LA DUÈGNE

Gare l'eau.

SCÈNE VII. Le Commandeur, et ses Gens, Don Alvare, Rodrigue, Foucaral, Don Japhet.

LE COMMANDEUR

Qui va là ?

LE COMMANDEUR

La Justice.

LE COMMANDEUR

En Hiver ?

DON JAPHET

Foi de fidel amant présentement je sue.

Fidel : ne veut pas dire que celui dont le seigneur parle soit fidèle, mais qu'il est vassal et par conséquent obligé d'être fidèle. [LC]

DON JAPHET

Pour vous faire plaisir j'approcherai du feu.

Don Japhet et les autres s'en vont, et Don Alfonce et Marc Antoine entrent sur le Théâtre.

SCÈNE VIII. Don Alfonce, Marc Antoine.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Don Alvare, Don Japhet.

DON JAPHET

Fort bien, et qui pourtant donnât quelques courbettes : Je hais fort les chevaux qui portent des bossettes : J'en voudrais un qui fût entre triste et gaillard, Qui tînt fort de la Mule, et fort peu du Bayard.

Bossette : Petit rond doré et élevé en bosse, qu'on met aux deux côtez d'un mords de cheval. [F]

Bayard : nom propre du fameux cheval des quatre fils Aymon. [T]

DON JAPHET

Mon dessein entre nous, menace de la bière ; Ne puis-je pas porter quelque bonne arme à feu, Afin de mieux tirer mon épingle du jeu ?

Bière : tombeau.

Epingle : Fig. et familièrement. Tirer son épingle du jeu, se dégager adroitement ou sans perte d'une mauvaise affaire ; locution qui vient d'un jeu de petites filles : elles mettent des épingles dans un rond, et, avec une balle qui, lancée contre le mur, revient vers le rond, elles essayent d'en faire sortir les épingles ; quand on fait sortir la mise, on dit qu'on retire son épingle du jeu. [L]

SCÈNE II. Don Alvare, Elvire.

ELVIRE

Votre action Alvare, aura tout son mérite, Vous trouverez un frère, et vous aurez sa soeur.

L'original porte Elvire au lieu d'Alvare plus vraisemblable.

SCÈNE III. Le Harangueur, Don Alvare, Elvire.

DON ALVARE

Elle l'aime ?

SCÈNE IV. Don Alfonce, Le Commandeur, Don Alvare.

DON ALFONCE, en habit de Cavalier et lié

Quand je devrais mourir.

LE COMMANDEUR

Tu dois mourir aussi.

LE COMMANDEUR

Exécrable assassin.

SCÈNE V. Foucaral, Le Commandeur, Don Alfonce, et tous les autres.

FOUCARAL

Vous l'avez dit, Il s'est mis sur les rangs aussi vaillant qu'un Cid ; Un taureau mal appris qui l'a vu dans la place, A pris aversion pour sa tragique face ; Et l'a suivi longtemps les cornes dans les reins ; Le vaillant champion sans songer à ses mains, Voyant que le taureau le poursuivait si vite, A de la selle en bas bientôt changé de gîte ; L'impertinent taureau le voyant piéton, Est allé droit à lui sans craindre son bâton ; Et le brave Japhet, voyant ses grandes cornes, S'est présenté trois fois pour transgresser les bornes ; Le peuple mal courtois a dit, nescio vos ; Cependant l'animal a pris son homme à dos : Et les cornes s'étant en grègue embarrassées, L'infortuné Japhet, et ses belles pensées, Ayant été longtemps dans l'air bien secoué, (Sans cornade pourtant, dont le Ciel soit loué) S'est à la fin trouvé couché sur la poussière, Foulé de coups de pieds d'une étrange manière : On le remporte à quatre, et je viens tout exprès Vous faire le récit de ce triste succès : Mais notre Secrétaire est vêtu comme un Prince, Que diable a-t-il donc fait de son justaucorps mince ?

Nescio vos : forumle latine signifiant : je ne vous connais pas.

Grègue : Haut-de-chausses qui serre les fesses et les cuisses, que tous les hommes portaient au siecle passé [XVIème], et qui est demeuré pseulement aux Pages, qui les appellent autrement trousses ou culottes. [F]

Justaucorps : espèce de vêtement à manches qui descend jusqu'aux genoux et qui serre la taille. [L]

SCÈNE VI. Foucaral, Don Japhet, Le Commandeur, et les autres.

FOUCARAL

Place Messieurs, je viens vous trouver à grands pas, Mortel avant-coureur de quatre ou cinq trépas ; Pour vous signifier que la fureur dans l'âme, Don Japhet courroucé vient chanter votre gamme.

Chanter la gamme : On dit proverbialement, Chanter la gamme à quelqu'un, pour dire, le quereller, le reprendre, ou lui reprocher sa faute. [L]

DON JAPHET armé de toutes pièces, avec une lance

Où se cachera-t-il, ce Commandeur maudit, Qui dans un même jour a son dit et dédit ? Ha te voilà vieux fou, sans honneur sans parole, Maître de valets fous, Oncle de nièce folle ! Et tu ris grand vilain ? Et tu m'as mal traité ? Et tes valets ont pris la même liberté ? Cependant qu'au péril de cent mille cornades, Je combats des Taureaux à grands coups de lançades, Tu me ravis ta nièce, ignorant, affronteur ; En faveur d'un valet qui n'est qu'un imposteur : Elle aurait succédé dans ma couche honorable, À ma chère Azatèque une Reine adorable : Et traître tu la fais femme d'un écrivain, D'un grand faquin qui vit du travail de sa main ? De fourbe le plus grand qui soit dans la Castille, Est-ce pour tes beaux yeux qu'on s'expose en soudrille ? Ne contes-tu pour rien d'être venu d'Orgas ? Et suis-je un homme à perdre, et mon temps et mes pas ? Si je n'étais Chrétien (mais le Christianisme) Me défend d'entreprendre un sanglant cataclysme, Si je n'étais Chrétien, Commandeur effronté, Je t'aurais dépaulé, décuissé, détêté ; Si je n'avais eu peur de m'accabler moi-même, J'aurais fait le Samson dans ma fureur extrême ; J'aurais mis ton château tout sens dessus dessous, Ton renifleur et toi, ta nièce, et son époux : Si tu m'avais tenu la parole promise, Je lui donnais mon bien, je la faisais Marquise, Moi parent de César, moi Marquis, moi Japhet J'allais faire l'esclave, et j'aurais fort mal fait : Mais que je sache encor pourquoi d'un secrétaire Cette jeune indiscrète, est l'injuste salaire ; Est-ce pour les profits du Secrétariat, Qui ne lui vaudra pas par an demi ducat ?

Dit : signifie un bon mot, une sentence, un apophthegme des Anciens. On dit en proverbe, qu'un homme a son dit et son desdit, pour dire, qu'il change de parole ou de dessein. [F]

Lançade : coup de lance. [LC]

Soudrille : terme de raillerie. Méchant et misérable soldat, dont on ne fait point de cas. [T]

Sens dessus dessous : [Sens devant derrière] Sont des phrases adverbiales, pour marquer de la confusion et du désordre, et que ce qui devait être devant ou dessus, est derrière ou dessous. [F]

Indiscret : celui qui agit par passion, sans considerer ce qu'il dit ni ce qu'il fait. (...) Un indiscret se fait souvent de grandes affaires par quelque parole qu'il a lâchée mal à propos. [F]

DON JAPHET

On lui corne aux oreilles avec une trompe de postillon.

Maudit soit le Cornet. C'est bien encore pis que le coup de Mousquet. Qui diable es-tu ?

SCÈNE VII. Un Courier, Don Japhet, Le Commandeur, Don Alfonce, et tous les autres.

DON JAPHET

Qui t'amène ?

DON JAPHET

Bon cela.

DON JAPHET

Est-ce tout ?

DON JAPHET

Tout de bon ?

1 578 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica