Tragi-comédie en vers· Ou les Généreux Ennemis
L'Escolier de Salamanque
Représenté pour le première fois en 1654 à l'Hôtel de Bourgogne.
Personnages
- LE COMTE
- CASSANDRE, soeur du Comte
- DON PEDRE DE CESPEDE, écolier
- LÉONORE, soeur de Don Pedre
- DON FÉLIX DE CESPEDE, père de Don Pedre
- CRESPIN, valet de Don Pedre
- BÉATRIX, suivante de Léonore
- LISETTE, suivante de Cassandre
- ZAMORIN, Brave
- LA TAILLADE, Brave
- QUATRE BRAVES.
- UN PRÉVÔT
- ARCHERS
Mademoiselle,
À SON ALTESSE ROYALE.
L'Escolier de Salamanque est un des plus beaux sujets espagnols, qui ait paru sur le Théâtre Français depuis la belle Comédie du Cid. Il donna dans la vue à deux écrivains de réputation en même temps qu'à moi. Ces redoutables concurrents ne m'empêchèrent point de le traiter ? Le dessein que j'avais il y a longtemps de dédier une Comédie à V. A. R. me rendit hardi comme un Lion, et je crus que travaillant pour son divertissement, je pouvais mesurer ma Plume, même avec celle de quelque Poète Héroïque, fut-il du premier ordre, et de ceux qui chaussent le cothurne à tous les jours. Je doute si Apollon bien invoqué, et ma muse bien sollicitée, m'eussent été des Divinités plus favorables, que me l'a été votre Altesse, et si plusieurs prises à pleine tasse d'eau du sacré Vallon, m'eussent fait monter plus de vapeurs Poétiques à la tête, qu'a fait l'ambition de vous plaire. Elle a eu des Obstacles à surmonter, comme les grands desseins en ont toujours. On a haï ma comédie devant que de la connaître. De belles Dames qui sont en possession de faire la destinée des Pauvres humains, ont voulu rendre malheureuse celle de ma pauvre Comédie. Elles ont tenu Ruelle pour l'étouffer dès sa naissance. Quelques unes des plus partiales ont porté contre elle des Factions par les Maisons comme on fait en sollicitant un Procès, et l'ont comparée d'une grâce sans seconde, à de la Moutarde mêlée avec de la Crème : Mais les comparaisons nobles et riches ne sont point défendues, et quand par plusieurs autres de même force, on aurait perdu de réputation ma Comédie, l'applaudissement qu'elle a eu de la Cour et de la Ville, lui en aurait plus rendu, que ne lui en aurait pu ôter une conjuration de précieuses. Que si je suis assez heureux, pour avoir aussi l'approbation de V. A. je me croirai glorieusement vengé des Dames sans pitié, qui ont tant voulu faire de mal à qui ne leur avait jamais rien fait. Votre Altesse, clairvoyante comme elle est, aura remarqué sans doute, que mon Épître, qui ne doit être pleine que de ses louanges, ne l'est jusqu'ici que des aventures de ma Comédie ; que j'en parle trop avantageusement ; et enfin, qu'il semble, que la plume à la main je ne connais plus personne, et ne me connais pas moi-même. Il est vrai que les Épîtres Liminaires doivent être des Panégyriques en Petit. Mais V. A. est trop juste pour ne considérer pas, qu'il est impossible de la louer autant qu'elle mérite d'être louée ; et que c'est tout ce que pourraient faire des Donneurs de louanges qui durent éternellement. Les façons de parler sont défectueuses où la matière est trop abondante, et tout ce qu'on peut s'imaginer à la louange d'une Princesse d'un mérite extraordinaire, ne peut quasi être que des redites. Dirai-je que V. A. est du plus Illustre Sang du Monde ? Il n'y a que quelques Indiens des plus éloignés du commerce des hommes qui le puissent ignorer. Parlerai-je de son courage ? Qui est, si je l'ose dire, encore plus grand que sa condition. Parlerai-je de son Esprit, que les hyperboles même ne peuvent assez exagérer ? De sa beauté, de sa taille et de sa mine ? Qui peuvent servir d'un riche patron aux meilleurs Poètes, pour représenter non seulement une héroïne bien vérifiée ; mais aussi une Divinité telle que la Mère d'Énée est admirablement bien décrite dans l'inimitable Virgile. Ou je ne dirais pas tout ce qu'il faut dire, ou je le dirais mal. Je ferai donc mieux de finir, en protestant que je suis plus que personne du monde,
De V. A. R.
Le très humble, et très obéissant serviteur,
SCARRON.
ACTE I
SCÈNE I. Le Comte, Léonore, Béatris.
LE COMTE
Ouvre-moi, Béatris.LE COMTE
Béatrix.LÉONORE
Non, c'est pour t'éprouver.LE COMTE
M'éprouver ? Et pourquoi ?BÉATRIX
Mais vous ; parlez plus bas de peur d'invasion, Notre vieillard qui dort, est d'un sommeil fort tendre ; Si vous parlez trop haut, il pourra vous entendre.LE COMTE
Hé bien, Madame.LÉONORE
Hé bien, pour me faire écouter, Devrais-je être réduite à te faire arrêter ? Est-ce là l'action d'un amant si fidèle.LÉONORE
Je ne la cherche point : mais toi m'en accuser C'est m'en vouloir faire une, et c'est en mal user. Depuis que tes respects, tes soupirs, et tes plaintes, Ont su gagner mon cour et dissiper mes craintes, Enfin depuis le temps que la première fois, Tu me juras de vivre et mourir sous mes Lois. Deux hivers à la terre ont ses beautés voilées, Et deux étés deux fois les ont renouvelées. Mon esprit, cependant par le tien enchanté, N'a jamais eu soupçon de ta sincérité, Et sur moins de serment, de lettres, de promesses Ne t'en aurait pas moins témoigné de tendresses. Pendant cet heureux temps que Tolède et l'Amour Te faisaient oublier et Madrid et la Cour ; Tu sais bien que mes yeux des Galants de Tolède, Étaient en même temps le mal et le remède. T'ayant donné mon cour, les autres vainement Cherchaient dans mes faveurs le moindre allégement. Quoique de ton amour trop tôt persuadée, Ma vertu toutefois m'avait toujours guidée. Je réglais mes faveurs aux lois de mon honneur ; Alors que trop sensible aux soupirs de ton cour, Ou pour dire le vrai, trop inconsidérée, Dans mon appartement je te donne une entrée. Là sans prêter l'oreille à ma faible raison, Et sans m'assurer mieux contre une trahison ; Sur un simple papier tu vois que je m'expose, Aux transports indiscrets d'un amant qui tout ose. Peut-être que ton feu devient déjà plus lent, Parce qu'il a trouvé le mien trop violent. La crainte d'un mépris m'a déjà l'âme atteinte, Déjà le repentir accompagne ma crainte : Mais à ce repentir, cher Comte, si tu veux Tu feras succéder la joie, et tu le peux. Tu sais que notre Race est égale à la tienne, Et que pour être pauvre, elle est fort ancienne. Ta promesse t'oblige à me donner la main ; Ta foi de l'accomplir sans attendre à demain. Tu dépends de toi-même, et contre ta parole, Tu ne peux m'alléguer qu'une excuse frivole ; Et puisque mon amour fait un excès pour toi, Il faut que ton amour fasse un excès pour moi : Mais que dis-je un excès ? Tout ce que tu peux faire, Et même cet Hymen ne me peut satisfaire, S'il faut que cet Hymen que ta main m'a promis, Par ton cour refroidi soit tant soit peu remis. L'honneur que j'en reçois, qui d'autant plus me touche, Qu'il n'aura rien d'indigne exigé de ma bouche, Ne se verra jamais hors de mon souvenir, Et jamais.LE COMTE
Je vois bien où vous voulez venir, Madame : je vois bien où tend votre harangue, Sans tant vous fatiguer et l'esprit et la langue Sachez en peu de mots ce que j'ai sur le coeur, Il n'est rien de plus vrai, que votre oeil mon vainqueur, Est et sera toujours ma Déité visible ; Mais, Madame, il est vrai, qu'il m'est autant possible De ne vous aimer plus, moi qui vous aime tant ? Que d'être votre époux, et demeurer constant. J'adore une Maîtresse et j'abhorre une Femme, Je n'ai plus rien à dire après cela, Madame.LÉONORE
Tu n'as plus rien à dire ! À moi ! Cruel, à moi ! Tu n'as plus rien à dire à qui fait tout pour toi ? Perfide ! Il n'est plus temps de déguiser ton crime. À mon amour au moins tu devais de l'estime, Et loin de m'estimer esprit méconnaissant, Tu payes mon amour d'un mépris offensant. J'adore une Maîtresse, et j'abhorre une femme ! Sont-ce là les discours d'un honnête homme ? Infâme ! Et j'abhorre une femme ! À moi, de tels discours ? Moi, Reine de ton cour, l'arbitre de tes jours : Moi, ta félicité, ta Déesse adorable, Sans qui tout autre objet t'était insupportable. Ce sont là les discours si souvent répétés, Et crus trop aisément comme trop écoutés. Tu ne les faisais donc d'une voix languissante Que pour te jouer mieux d'une fille innocente. Tu me trahissais donc ? Et de cette action, Ta vanité se rit à ma confusion. Mais tu n'es pas encor, scélérat, où tu penses, Un cour noble offensé sait venger ses offenses. Je vengerai la mienne, et si je ne le puis, Je ne veux plus survivre à l'état où je suis. La réputation n'est plus considérée, Quand on est trop éprise, ou trop désespérée. Tu me verras partout sans cesse sur tes pas, Tant que sous ma douleur je ne périrai pas : Et quand de ma douleur je serai la victime, Mon ombre jour et nuit le bourreau de ton crime, Te poursuivant partout, méchant, tu serviras, D'épouvantable exemple aux Traîtres, aux Ingrats. Mais à quoi différer mon trépas davantage, Il faut que ton fer même achève ton courage.LE COMTE
Ha ! Madame.LÉONORE
Ha ! Cruel.LE COMTE
Et que me voulez-vous ?LÉONORE
Je veux perdre la vie.BÉATRIX
Ha ! Mon_Dieu, filez doux. Le vieillard réveillé tousse depuis une heure, Et crache son poumon depuis deux, ou je meure.BÉATRIX
Et même rudement.DON FÉLIX, derrière le théâtre
Ouvrez.LÉONORE
Elle est grillée.DON FÉLIX, toujours derrière le théâtre
Ouvrez.BÉATRIX
Ouvrirai-je ?LÉONORE
Attends ; ouvre.SCÈNE II. Don Félix, Béatris, Léonore, Le Comte.
DON FÉLIX
Toujours des serruriers, et de l'argent dépendre. Des bourreaux de valets ne valent pas le pendre. Quoi, ma fille vêtue au lieu d'être en son lit !Dépendre : signifie aussi dépenser. [F]
DON FÉLIX
Il est vrai que mon rhume M'a tourmenté la nuit et plus que de coutume : Mais mon rhume n'est pas ce qui m'amène ici ; Quand on a des enfants on n'est pas sans souci.LÉONORE
Hélas ! Il sait ma faute.LÉONORE
Il m'a cent fois promis.DON FÉLIX
Mon courroux L'emporte sur mon sang. Quand on est trop bon père On gâte ses enfants : votre fripon de frère A perdu son argent.LÉONORE
Je reprends mes esprits.DON FÉLIX
Je crois qu'à Salamanque il emporte le prix Des fripons signalés. Venez ouïr sa lettre, Je ne m'y fierai plus, il aura beau promettre.LETTRE,
La paix du Seigneur vous soit donnée, etc.
Le beau commencement de lettre que voici : Croit-il me tromper mieux en m'écrivant ainsi.La paix du Seigneur vous soit donnée : Vous apprendrez par la présente, que j'ai joué et perdu à la prime l'argent de ma pension : mais au moins j'ai la satisfaction d'avoir perdu mon argent à cinquante cinq, et qu'il n'a pas moins fallu qu'un flux pour me faire perdre. Je vous prie de ne vous en alarmer point ; car j'ai fait serment de ne renvier jamais sans les avoir en la main. Vous savez mieux que moi, que qui n'a pas de quoi manger court risque de mourir de faim, et que vous êtes tenu de m'en fournir, ne vous ayant point prié de me mettre au monde. Au reste, je suis d'une humeur si pacifique que je ne puis dormir quand j'ai une querelle si je ne la vide aussitôt. L'autre jour un écolier Aragonais m'importunant pour se battre avec moi, qu'il lui en coûta un oeil. Vous voyez par là que je ne suis pas si perdu que vous pensez. Je vous envoie Crispin, que vous me renverrez s'il vous plaît avec de l'argent. Je me recommande à vos bonnes grâces, cher Père de mon âme, lumière de mes yeux. Je prie Dieu qu'il vous conserve, et ma petite soeur aussi, de qui quoique indigne je me souviens toujours dans mes oraisons. Votre humble fils Don PEDRE DE CESPEDE,
De Salamanque ce dernier octobre.
Renvier : enchérir sur ce qu'un autre a fait auparavant. [F]
LÉONORE
La Lettre est fort dévote.DON FÉLIX
Et voyez, je vous prie, Et son hypocrisie et sa veillaquerie. Un more grenadin est plus que lui dévot, Encore que d'origine il soit chevalier Goth. Je meure s'il songea jamais à ses prières, Je lui veux retrancher ses vertus écolières, Et vous veux faire voir son député badin, Un très rare animal, moitié cuistre et gredin, Holà, Crispin.Veillaque : Terme vieilli. Homme sans fois, sans honneur. [F] Veillaquerie : le fait d'être un homme sans foi.
Goth : nom d'une nation germanique divisée en ostrogoths ou goths orientaux, et Visigoths ou goths occidentaux. Fig. Barbare, sans goût. [L]
SCÈNE III. Crispin, Don Félix, Léonore, Béatris.
CRISPIN
Adsum.DON FÉLIX
Parle Chrétien, sot homme.CRISPIN
Non possum.Adsum, Non possum, Male facit : mots latins signifiant : Me voici, Je ne peux, Il se conduit mal.
DON FÉLIX
Si je prends un bâton, je t'assomme, Pour trois mots de Latin que le maroufle sait, Il en est importun. Hé bien donc, comment fait Mon bon vaurien de fils.Maroufle : Terme de mépris qui se dit d'un homme grossier. Il se dit aussi d'un homme qu'on estime pas. [F]
CRISPIN
Male facit.DON FÉLIX
Encore ? Ha ! Je t'étranglerai, Pédantesque pécore.Pécore : bête, stupide qui a du mal à concevoir quelque chose. [F]
DON FÉLIX
Ton Maître donc ?CRISPIN
Il loge avecque sept goulus Débauchés comme lui, dans une chambre seule, Où toujours quelqu'un jure, ou dit des mots de gueule. L'hiver, le vent y donne autant que dans les champs, Ils couchent quatre à quatre en deux lits fort méchants : Les murs y sont parés de rondelles, d'épées, De portraits de charbon, de toiles d'araignées. Ces huit bons écoliers, ou plutôt huit bandits ; Chôment les Samedis comme les Vendredis. Haïssent les leçons comme les Patenôtres, Et ne font chaque jour que débaucher les autres. La nuit venue, ils vont enlever des manteaux, Plier quelque toilette, et jouer des couteaux, Ils se couchent fort tard, et se lèvent de même, Une servante maigre, acariâtre et blême, Sèche, ferrant la mule, et qui compte trente ans Depuis qu'elle renonce à l'usage des dents, Leur apprête à manger. Chacun y mange en Diable, Ou si l'on veut en chien. Un coffre y sert de table, Du vin à quantité, peu de mets délicats, Des Livres pleins de graisses y tiennent lieu de plats. Quand l'un mange trop fort, les sept autres enlèvent Ce qu'il a devant lui, le pillent, et s'en crèvent, S'entend, alors qu'ils ont prou de quoi se crever ; Car souvent ce n'est que pas coup sûr que d'en trouver : En peu de mots, voilà de votre fils la vie.Mots de gueule : des morts trop libres, paroles deshonnêtes, qui se disent parfois dans les repas abondants et joyeux. [L]
Rondelle : espèce de bouclier rond dont était autrefois armée l'infanterie. [F]
Plier la toilette : faire un paquet de la toilette, et, par suite, voler, emporter toutes les hardes d'une personne. [L]
Ferrer la mule : accepter une chose pour quelqu'un, et la lui compter plus cher qu'elle n'a coûté, et aussi recevoir de l'argent pour procurer accès auprès d'un personnage puissant.
DON FÉLIX
Pour un sot de collège, il parle plaisamment. Mais n'a-t-il rien de bon, ce mauvais garnement ?CRISPIN
De bon ! Il a tout bon, quoi que j'aie pu dire. Il est de bonne humeur, il a le mot pour rire. Quand il est question d'un discours sérieux, Un Caton le Censeur ne le ferait pas mieux. Il est officieux, ne refuse personne, Il prête sans regret, sans faire attendre donne, Il est fort ponctuel alors qu'il a promis, Civil quoique vaillant, et fait beaucoup d'amis, Au reste libéral autant qu'un Alexandre. Enfin, c'est grand malheur qu'il n'a de quoi dépendre Ayant bon appétit et de meilleures dents.DON FÉLIX
Voilà comme j'étais durant mes jeunes ans. Il faut que fils la jeunesse se passe, Tiens voilà de l'argent : mais dis-lui bien qu'il fasse Beaucoup mieux qu'il n'a fait, et qu'il soit ménager. Quoi ! Des bottes, faquin, comme un chevau-léger, Comment es-tu venu ?Ménager : Ménager, ménagère, celui, celle qui entend le ménage. Celui, celle qui est économe.
Faquin : crocheteur, homme de la lie du peuple, vil et méprisable. [F]
Chevau-léger : cavalier armé légèrement. Il y a une compagnie des chevaux légers de la garde du Roi qui est composée de deux cent mâitres, servant par quartier. [R]
CRISPIN
Par la poste, en charrette.CRISPIN
Vous n'écrivez donc point ?DON FÉLIX
Non, de l'argent suffit.CRISPIN
Il s'en va.
C'est agir à mon sens comme un homme d'esprit. Que Dieu garde de mal tout père de la sorte. Là-dessus je prendrai le chemin de la porte.DON FÉLIX
Je ne saurais dormir alors qu'on m'a fâché ; Et ma toux me reprend quand je veille couché. Vous autres couchez-vous, il est tantôt une heure ! Mais appelez Crispin : j'oubliais où je meurs De lui dire une chose importante à mon fils, Il faut le rappeler ; va vite, Béatris.BÉATRIX
Vraiment il est bien loin d'ici, le vilain homme, Il a tiré de longue ayant touché la somme, J'aurais beau l'appeler, il ne m'entendrait pas.DON FÉLIX
La double paresseuse ; à peine est-il en bas, Il peut être en la rue, appelle à la fenêtre.LÉONORE
Et que lui voulez-vous ?BÉATRIX
Il me le semble.DON FÉLIX
Venez voir comme il faut appeler un valet. On a collé sans doute, ou cloué ce volet, De la façon qu'il tient.LÉONORE
Ma frayeur est extrême.SCÈNE IV. Le Comte, Don Félix, Léonore, Béatris.
DON FÉLIX
Ô toi, qui que tu sois, de qui je prends ombrage, Tant pour l'heure, le lieu, que pour ton équipage, Et de qui la surprise est la conviction, Qui t'a mis en ces lieux ?LE COMTE
À telle question, Je ne répondrais qu'avec un coup d'épée, Si tu pouvais venger ta vieillesse frappée : Mais ta main est sans arme, et pour des cheveux gris Je n'ai point de colère, et n'ai que du mépris.DON FÉLIX
Permets-moi de sortir, promets-moi de m'attendre. Et tu seras bientôt réduit à te défendre.LÉONORE
Ha, mon père !DON FÉLIX
Ha, ma fille !LÉONORE
Où voulez-vous courir ?LÉONORE
Mon père, où vous conduit une aveugle fureur ? Vous ne la pouvez suivre et sauver mon honneur. Puisqu'on veut m'épouser, puisqu'on m'aime et que j'aime : Perdrez-vous mon époux ? Vous perdrez-vous vous-même ?DON FÉLIX
Puisque tu l'as promis, il faut que tu le tiennes, Et l'inégalité de mes forces aux tiennes, Ne diminuera rien de mon ressentiment. Satisfait Léonore, et sans retardement, Où ravis à la fois on honneur et ma vie : Ta rage ainsi sera pleinement assouvie. Tu prétends moi vivant refuser, inhumain.LE COMTE
À toi, de te combattre, à ta fille, ma main. On joint malaisément sous les lois conjugales Ceux dont les qualités se trouvent inégales. Tes injures, tes cris, ne peuvent m'irriter, Je veux un ennemi qui puisse résister. Je ne veux point de femme, et quand j'en voudrais une, J'en choisirais une autre, et d'une autre fortune. Pour me la faire prendre, il fallait me prier, Non pas me quereller, non pas m'injurier. Je ne fais rien par force, et fais tout par prière ; Aux humbles je suis doux ; aux fiers, j'ai l'âme fière. Et puis vos déplaisirs me seront imputés : Prenez, prenez-vous en à vos témérités. J'ai dit sur le sujet tout ce que je veux dire ; Pensez-y mûrement, et que je me retire.LE COMTE
La bravoure sied mal à tout homme grison.Grison : Celui dont les cheveux commencent à blanchir.[F]
LÉONORE
Ha ! Perfide, sans foi.LE COMTE
Ne vous fâchez pas tant, Pour remède à vos maux, j'ai de l'argent comptant. Adieu bel Ange en pleurs. Et vous vieillard colère, Ne vous pressez pas tant de devenir beau-père.Il s'en va.
DON FÉLIX
Ha, si mon bras m'épargne, insolent ravisseur Je préfère ses coups à ta fausse douceur. M'ayant ôté l'honneur en ma fille ravie, Pour allonger mes maux me laisses-tu la vie ? Viens, viens, finir mes jours, ils n'ont que trop duré, Si j'avais moins vécu j'aurais moins enduré. Mais différons encor cet extrême remède, Rappelons cependant Don Pedre dans Tolède. Ce fils que Dieu me laisse, est jeune, et courageux, Il saura bien venger un mépris outrageux. Et si dans ce dessein sa vaillance succombe, Nous chercherons alors le repos dans la Tombe. Et toi fâcheux objet de mes yeux désolés, Va-t'en verser plus loin tes pleurs dissimulés, Évite ma fureur, crains ton généreux Frère. Et plus que tout cela, crains le Ciel en colère ; Il n'est point favorable aux Amants aveuglés, Et fait payer bien cher les plaisirs déréglés. Béatris, donne-moi l'épée et la lanterne Qui sont près de mon lit.DON FÉLIX
Vas-y donc promptement. D'ici près chaque jour partent journellement. La plupart des Coches qui vont à Salamanque : Si j'attends à demain, j'ai peur que je ne manque D'un commode moyen, de faire revenir Don Pedre : je vais donc sa place retenir, Son coquin de valet s'est amusé peut-être, Et n'aura pas encor retourné vers son Maître.ACTE II
SCÈNE I. Don Louis, Zamorin brave, 4 Braves.
DON LOUIS
Vous savez mon dessein.ZAMORIN
Reposez-vous sur nous : En matière d'honneur nous nous connaissons tous. L'Écolier est-il brave ?DON LOUIS
Autant qu'on le peut être.ZAMORIN
Tant mieux.ZAMORIN
Tant mieux.DON LOUIS
Faisons main basse.ZAMORIN
Il est expédié, Je le garantis tel, s'il n'appelle à son pied. Or ça, mes compagnons, choisissons un bon poste, Et va d'estramaçon, de pointe, et de riposte.Estramaçon : coup qu'on donne du tranchant d'une forte épée, d'un coutelas, d'un cimeterre. [F]
Riposte : terme d'escrime. Botte portée en parant. [L]
SCÈNE II. Don Pedre, Crispin.
CRISPIN
Deux cents francs.CRISPIN
Non pas même un salut.DON PEDRE
La pecque ! Que dit-il lorsque ma lettre il lut ?Pecque : terme d'injure. Femme sotte et impertinente qui fait l'entendue.
CRISPIN
Je ne lui vis pas lire.DON PEDRE
Et ne le fais-je pas ?CRISPIN
Vous faites justement l'amour comme les chats. Il ne vous manque plus que courir les gouttières. Vous feriez chat complet.DON PEDRE
Mille coups d'étrivières. Aux railleurs comme toi.Etrivière : Courroie de cuir, par laquelle les étriers sont suspendus. Donner les étrivières, c'est châtier des valets de livrée, les fouetter avec les étrivières. [F]
CRISPIN
Mille bosses et trous, À tous coureur de nuit, chats-huants comme vous. Si vous vouliez au moins tirer la laine, On s'y pourrait sauver.Tirer la laine : On dit aussi, qu'un filou tire la laine, quand il vole la nuit les chapeaux, ou les manteaux des passants. [F]
DON PEDRE
Tais-toi, tête malsaine.CRISPIN
Malsaine ou non, l'esprit en est pourtant bien sain. Je ne vois pas bien clair en votre noir dessein. Où me conduisez-vous ?DON PEDRE
Où mon amour me mène.CRISPIN
Nous sommes mal conduits.CRISPIN
J'ai peur que votre amour N'arrive dessus nous quelques coups d'époussette. Ce Comte souffrira que sa soeur la coquette Vous épouse ; il fera le Diable. Encore bon Si vous étiez un Comte, ou du moins un Baron : Mais on n'en trouve plus, à ce que j'entends dire, Cela sent le vieux temps : pour des Comtes pour rire, Ou bien faits à plaisir, de Marquis, Ducs et Pairs, L'année en est fertile, et les chemins couverts. De Maréchaux de Camp l'année est aussi bonne.Épousette : Réunion de plusieurs brins de bruyère, de poil ou de crin liés ensemble, dont on se sert pour faire tomber la poussière de dessus les meubles. [L]
CRISPIN
La race des Crispins eut du Ciel ce talent ; Comme vous posséder celui d'être Galant. Tantôt parlant de vous, notre avare bonhomme Disait ce que l'on dit de qui revient de Rome, Vous savez le Proverbe, et lorsque l'on va là, Que cheval on revient, si cheval on alla.DON PEDRE
Comment se porte donc mon père ?CRISPIN
Ha le penard ! Il dit que.Penard : terme de dénigrement. Vieux penard, ou, simplement, penard, vieillard usé. [L]
DON PEDRE
Tu perds le respect, franc pendard, Si je prends un bâton.Pendard : Par exagération, celui, celle qui est digne de pendaison, qui ne vaut rien du tout. [F]
DON PEDRE
Et nous mangeront-ils ?CRISPIN
Pour dix : mais avec vous ayant le cher Crispin, Qui n'est pas autrement homme propre à combattre. Il faut que de vos dix vous en rabattiez quatre : Qui de dix ôte quatre, il en restera six, Vous voilà tant à tant, faites bien l'Amadis.Amadir : Manche d'une veste d'homme, serrée, et boutonnée jusqu'au poignet. On lui donna ce nom, parce qu'à la représentation de l'Opera d'Amadis, les Acteurs avaient de ces sortes de manches. [T]
DON PEDRE
Marche avant.CRISPIN
Ils sont tous de taille gigantine, Vilains hommes à voir, et de mauvaise mine. Hélas, si j'avais fait un mot de testament.Gigantine : synonyme inusité de gigantesque. [L]
SCÈNE III. Don Louis, Don Pedre, Zamorin brave, Quatre Braves, Crispin, Le Comte.
DON LOUIS
Nous sommes six.DON PEDRE
Pour être En nombre si petit, vous parlez un peu haut, Cherchez-en autres six, je crois qu'il vous les faut : Et quand vous les aurez, il n'est rien que ne fasse Votre humble serviteur, jusqu'à quitter la place ; Cependant je la garde.CRISPIN, en un coin du théâtre
Or çà, Maître Crispin, ménageons la bravoure ; Nulle témérité. Peste, comme il les bourre : Que mon Maître est vaillant !DON LOUIS
Donne à lui, Zamorin.ZAMORIN
Courage.DON PEDRE
Vous en aurez besoin. Ce jeune homme blessé Se battait en César, et j'en étais pressé.Il tombe.
Dieux ! Le pied m'a manqué : mais le bras me demeure.DON PEDRE
Vous reculiez tantôt, poltrons.ZAMORIN
Pour mieux sauter.DON PEDRE
Ha traîtres !SCÈNE IV. Cassandre, Lisette, Crispin.
LISETTE
Je crois que l'on s'y tue.LISETTE
Il tranche avecque vous de l'Époux et du Père, Et vous avez, Madame, un fâcheux petit frère : Mais après tout, Madame, il faudrait oublier Don Pedre ; car enfin, ce n'est qu'un écolier.CASSANDRE
Ce n'est qu'un écolier, il est bien vrai Lisette : Mais il a de l'esprit, sa personne est bien faite, Et pourvu que soin feu ne cède point au mien Je lui rendrai commun et mon rang et mon bien. Mais quelqu'un vient à nous.CRISPIN
Madame, une cohorte De Sergents affamés me suit d'étrange sorte, Il y va de la mort si j'étais attrapé ; Car un homme est dit-on mortellement frappé. Mon Maître en étourdi s'est mêlé dans l'affaire. Et j'ai fait comme lui seulement pour lui plaire. Je vous laisse à juger si j'ai bien ou mal fait, Si vous saviez un trou, ce serait bien mon fait. Il n'est trou, quel qu'il soit, et fut-il même immonde Où je ne veuille entrer le plus content du monde, Pourvu qu'inaccessible à tous vilains Sergents, On n'y viole point le sacré droit des gens. Là-dessus je me tais, Chère Dame, et pour cause ; Car de n'être pas vu, s'il importe à la chose, Il n'importe pas moins de n'être pas ouï. Et bien voulez-vous donc me recevoir ?SCÈNE V. Le Comte, Don Pedre, Cassandre.
LE COMTE
Retirez-vous, ma Soeur, et que seul on me laisse, Cavalier, approchez, on ne vous fera rien Tant que j'aurai de vie.DON PEDRE
Ha, je le sais fort bien, Et que par votre bras la mienne défendue, Quand pour vous mille fois elle serait perdue, Je ne me verrais pas encor acquitté, De tout ce que de moi vous avez mérité.LE COMTE
Ne me louez pas tant de ce que j'ai dû faire, Songeons à vous sauver, comme au plus nécessaire. Entrez dedans ma chambre, et vous fiez en moi, Que je vous garderai ma parole et ma foi.DON PEDRE
Vous me promettez donc ?LE COMTE
De vous servir d'asile.SCÈNE VI. Le Prévôt, Le Comte, Des Archers, Don Pedre.
LE PRÉVÔT
Monsieur, vous trouverez ma visite incivile : Mais le triste accident qui m'amène si tard Veut que sans différer l'on vous en fasse part. On vient d'assassiner Don Louis votre frère Devant votre logis.LE COMTE
Et l'assassin ?LE PRÉVÔT
J'espère Que nous l'aurons bientôt ; car j'ai su d'un voisin Que l'on a vu céans entrer cet assassin.LE COMTE
L'avis est téméraire, et même peu croyable. Après la mort d'un homme, il n'est pas vraisemblable Que celui qui le tue, aille se perdre au port, Et chercher un asile en la maison du mort. Au fort de la Rumeur, j'ai fait fermer ma Porte, Et je n'ai pas permis qu'aucun de mes gens sorte. Je ne suis pas sorti moi-même, et l'on n'a pu Cacher quelqu'un chez moi, que je ne l'aie su.LE PRÉVÔT
Vous avez l'intérêt tout entier dans l'affaire, Le nôtre est seulement le dessein de vous plaire.LE COMTE
Faites ce qu'il faut faire en un pareil malheur, Et pardonnez, Messieurs, à ma juste douleur, Si je ne me tiens pas avec vous davantage.LE COMTE
Ô désespoir ! Ô rage ! Quel parti dois-je prendre en l'état où je suis ? Je ne me puis venger, lorsque plus je le puis. Je dois à ma parole, et je dois à mon frère, Je dois venger sa mort, si j'en crois ma colère, Je dois la pardonner, si je garde ma foi. Hélas, qui fut jamais plus empêché que moi ? Cavalier, savez-vous qui je suis ?LE COMTE
Ne vous étais-je point connu ?DON PEDRE
Non.DON PEDRE
Autant que je l'ai pu par une nuit obscure J'ai connus par sa voix plus que par sa figure, Qu'il était étranger, le frère ou le parent D'un Comte, et quel qu'il soit il m'est indifférent.DON PEDRE
Ô Dieux ! Et que pensez-vous faire ?LE COMTE
Vous tuer !DON PEDRE
Me tuer ! Ce n'est pas un coup sûr, Et peut-être auriez-vous la moitié de la peur. Puisque nous sommes seuls faisons l'expérience, De celui qui de nous se trompe en sa croyance, Battons-nous.LE COMTE
Oui ; mais il faut devant que je vous satisfasse, Et vous ayant promis de vous sauver chez moi, Contre moi-même il faut que je garde ma foi, Je saurai bien ailleurs venger la mort d'un frère, Et vous sacrifier à ma juste colère.DON PEDRE
Vous avez deux desseins qui ne sont pas d'accord, Vous me sauvez la vie, et conspirer ma mort.LE COMTE
Comme un homme d'honneur, je vous sauve la vie, Mais puisque vous l'avez à mon frère ravie, Je vous ferai périr comme un homme offensé.DON PEDRE
Je suis au désespoir de ce qui s'est passé : Mais puisque le passé n'est plus en ma puissance, Que votre bienfait même augmente mon offense ? Que cruel ou forcé mon bras vient d'abréger Des jours qui vous sont chers que vous devez venger. Contre mon naturel de ne fuir personne, Et suivant mon humeur de rendre à qui me donne, Je vous veux éviter partout où vous serez, Avec le même soin que vous me chercherez. Vous savez par vos yeux jusqu'où va ma vaillance Et jugerez par là de ma reconnaissance. Je veux être poltron, pour n'être pas ingrat, Et pour rendre un bienfait, refuser un combat.LE COMTE
Je vous y forcerai.DON PEDRE
Je suivrai vos approches.LE COMTE
Avez-vous peur de moi ?DON PEDRE
J'ai peur de vos reproches.DON PEDRE
Quand pour vous je renonce à ma propre valeur, Et lorsque contre moi vous irritez la vôtre, Nous suivons du devoir les lois et l'un et l'autre.LE COMTE
Si bien que...SCÈNE VII. Le Comte, Béatris.
BÉATRIX
De la part de l'amour, Qui comme vous le savez sur la raison l'emporte, Je viens au point du jour heurter à votre porte. Nous changeons de logis, Madame vous veut voir. Et ce billet, Monsieur, vous fera tout savoir, Faites ce qu'il contient, et donnez-moi licence, D'aller mettre ordre au mal que ferait mon absence. Si mon voyage ici du vieillard soupçonné, Irritait son esprit de Démon incarné.BÉATRIX
Et moi je gagne au pied.LE COMTE
Sitôt ?SCÈNE VIII. Le Comte, Cassandre.
LE COMTE
Non plus que vous ma soeur je n'en ai point d'envie. Je dois venger un frère au péril de ma vie. Un ami depuis peu, m'a de la Cour écrit, Que celui que j'avais offensé dans Madrid Afin de se venger est parti pour Tolède. Une Dame que j'aime, et de qui je possède Les inclinations, et dont pour un mépris, Le cour peut contre moi de colère être épris M'écrit, qu'accompagné de quelque ami fidèle, J'aille, sans y manquer, passer la nuit chez elle, Ma passion m'y porte, et d'un autre côté, J'ai depuis quelques jours son esprit irrité.CASSANDRE
Est-ce par un oubli ?LE COMTE
Non, c'est par une offense.CASSANDRE
Prenez vos sûretés, et craignez sa vengeance. Si la femme oubliée est capable de tout, Alors que l'on l'offense, et qu'on la pousse à bout, Elle fait succéder la fureur aux tendresses, On en doit craindre tout, et même ses caresses. L'homme le plus méchant ne la peut égaler, Tant à faire le mal, qu'à le dissimuler : Enfin, c'est une femme, et de plus offensée, Je ne vous saurais mieux expliquer ma pensée.SCÈNE IX. Don Pedre, Le Comte.
DON PEDRE
Et moi vous endormi.LE COMTE
De vous revoir encore mon âme est étonnée, Et vous tenez fort mal la parole donnée, De me venir braver, au lieu de me fuir.DON PEDRE
Ne me condamnez pas devant que de m'ouïr. Alors que je promets il n'est rien de plus ferme. Soyons seuls.LE COMTE
Ôtez-vous Cassandre.DON PEDRE
Que je parle.LE COMTE, lit
LETTRE.
Don Pedre on m'offense en l'honneur, L'ennemi puissant qui m'outrage, Se fie en sa puissance, et méprise mon âge. Viens lui montrer que mon fils a du cour.DON PEDRE
Vous voyez bien pourquoi je manque à ma promesse, Mais puisqu'à la tenir mon honneur s'intéresse, Un homme à qui je dois et la vie et l'honneur, Ne me traitera pas de toute sa rigueur. Un père qu'on outrage, à qui la force manque, Et qui croit que je suis encore à Salamanque, Lui qui peut tour sur moi, me conjure instamment De le venir trouver, et sans retardement. Logeant au même lieu que la Poste demeure, Mon Hôte m'a rendu la lettre toute à l'heure : Je vous conjure donc, ennemi généreux, Puisque aussi bien me vaincre est un exploit honteux, Que je n'ai point d'honneur puisqu'on l'ôte à mon père, Qu'un homme sans honneur ne peut vous satisfaire ; De me donner le temps, de me mettre en état, Ou de tenir parole en fuyant le combat, Ou bien d'y succomber plein d'honneur et de gloire, Sans que vous rougissiez d'une telle victoire.LE COMTE
Oui, je ne serai pas généreux à demi, Je vous veux obliger ennemi comme ami. Allez, allez venger un père qu'on offense :LE COMTE
Si je les acceptais, ce serait vous trahir : Constant à vous servir, constant à vous haïr, Vous n'aurez pas plutôt vengé l'affront d'un père Que je prétends sur vous venger la mort d'un frère ; Mais parce qu'étant pris vous êtes en danger, Et qu'ainsi dessus vous je ne me puis venger, Remettez à mon bras ce qu'on demande au vôtre, Vous savez que le mien vaut bien celui d'un autre. Où loge votre père ? Apprenez-moi son nom, Et je vais de ce pas rétablir son renom, Et quand j'aurai pour vous satisfait votre père, Je reviendrai sur vous assouvir ma colère.DON PEDRE
Ces deux desseins sont beaux, et très dignes de vous Mais le second dépend aucunement de nous, Ma valeur vous en rend l'issue assez douteuse. La proposition du premier m'est honteuse. Le nom d'un offensé ne se révèle point, L'honneur me le défend, et le même m'enjoint De ne remettre pas à la valeur d'un autre, Ce que peut achever un bras comme le nôtre.LE COMTE
Que voulez-vous donc faire ?LE COMTE
C'est bien fait jusqu'à tant que j'en puisse autant faire, Ma maison vous fournit d'asile salutaire : Entrez donc dans ma chambre, et je vais cependant M'assurer d'un ami fidèle et confident : Une assignation qu'à la nuit on me donne, Et que non sans sujet de fraude je soupçonne, M'oblige à me servir de ces précautions.LE COMTE
Et pourquoi ?DON PEDRE
Je vous fie, Mon secret, mon honneur, et je vous dois la vie, Vous ne me croyez pas assez homme d'honneur Assez reconnaissant, assez homme de cour, Pour vous pouvoir servir d'une fidèle escorte, Avec moi vous deviez agir d'une autre sorte, Et je ne comprends pas, pour qui vous m'avez promis, Et comment au bienfait vous joignez le mépris ?LE COMTE
Je vous croyais plein d'honneur, et de peur incapable, Et c'est par un motif purement pitoyable, Que je vous viens d'offrir de vous tenir caché Dans ma chambre, où jamais vous ne seriez cherché. Ainsi je tiens par là votre vie assurée, Et ma vengeance ainsi n'est qu'un peu différée.ACTE III
SCÈNE I. Béatris, Léonore.
BÉATRIX
Votre âme vainement se vantait d'être forte. Votre colère cède à l'amour qui l'emporte. Vous rappelez le Comte et je gagerais bien, Que la paix entre vous ne tient plus presque à rien.BÉATRIX
Madame, à d'autres : Je sais comment sont faits les cours comme les vôtres. Comme je suis femme, et je sais ce que c'est, Que le désir de voir un Amant qui déplaît. Le Comte est un ingrat, si vous voulez un traître, Son mépris est sensible autant qu'il le peut être, Son oubli toutefois plutôt que son mépris, Est tout ce qui vous rend le coeur de rage épris. Et vous aimeriez mieux qu'il vous eût offensée, Que son oubli vous eût de son âme effacée.BÉATRIX
Madame, croyez-moi, les hommes sont des drôles, Et le temps est passé des Amadis des Gaules : Quand j'ai tantôt rendu votre obligeant billet, Qu'en langage d'amour on appelle poulet. J'ai bien vu que le Comte, avec sa fausse mine A pour vous plein son cour de l'amour la plus fine, Et qu'il nous fait semblant, cet artificieux, Que son cour en a moins que n'en prennent ses yeux. Madame, tenez bon ; quoi qu'il dise, ou qu'il fasse, Quand vous serez tantôt avec lui, face à face, Quoique votre billet l'ait chez vous amené, Faites bien la méchante, et qu'il soit mal mené.LÉONORE
S'il s'en va, Béatris ?BÉATRIX
Il faudra qu'il revienne.BÉATRIX
Il faudra courre après ; Mais sur lui vos beaux yeux ont fait trop de progrès. Il reviendra cent fois puisqu'il en revient une, Que s'il fait le cruel, faites lors l'importune. J'irai, je reviendrai lui parler ; il faudra, Qu'il revienne, ou qu'il crève.Courre : Infinitif ancien du verbe courir. Au sens de courir, emploi dans lequel il a vieilli et est aujourd'hui hors d'usage.[F]
LÉONORE
Il le témoigne mal.BÉATRIX
S'il revient aujourd'hui, Il n'est pas sous le Ciel un plus féru que lui.Féru : être féru d'une personne, d'une chose, en être très épris.[L]
LÉONORE
C'est ce qu'il est le moins.BÉATRIX
Il vous aime, sans doute, Ou bien, en cas d'amour Béatris ne voit goutte. Mais, Madame, il me semble, et sous correction, Que votre bel esprit manque d'invention. Dites-moi, donc, Madame, un peu de jalousie N'a-t-il jamais un peu troublé sa fantaisie ?BÉATRIX
Ne l'avez-vous pas fait ?LÉONORE
Jamais.BÉATRIX
Voilà le mal. Je l'aimerais lui seul ; mais en ligne indirecte J'aurais d'autres galants pour me rendre suspecte. Et quand le beau Narcisse en ferait le cruel, Il ne manquerait pas de matière à duel. Je verrais les doux yeux ; et dessus sa moustache À quelque fanfaron ; c'est là trouver la cache, C'est le meilleur secret de mettre à la raison, Un amant, qui d'amour se croit le vrai tison. Ma foi, de fermeté la sotte qui se pique, Fait un sauvage amant, d'un amant domestique. Il ne faut point saouler un amant affamé, Qui toujours aime peu, quand il est trop aimé. C'est de cette façon que Béatris en use, Aussi suis-je en amour un aigle.LÉONORE
Et moi donc ?BÉATRIX
Buse.SCÈNE II. Crispin, Béatris.
BÉATRIX
C'est le chien de Crispin.BÉATRIX
Que viens-tu faire ici ?CRISPIN
Je viens faire diète. Le fantasque vieillard a rappelé son fils. Nous venons d'arriver tous deux au jour préfix, Moi de mon pied gaillard, sur sa mule mon maître. Je ne puis deviner, où le Seigneur peut-être, Ni comment sur sa mule, et parti le premier, Il ne sera pourtant ici que le dernier. Que dis-tu, Béatris, de chose tant étrange ?Diète : Comme quand on dit, faire diète. De diaeta : qui signifie régime de vivre, et qui vient du Grec diaita, qui signifie la même chose. [M]
Préfix : Terme certain, marqué et determiné. Il a comparu à jour prefix, au terme qu'on lui avait marqué. Les billets payables à volonté n'ont point de terme prefix. [F]
BÉATRIX
Que tu t'ailles coucher.CRISPIN
Me coucher ? Mon bel ange, Je pourrais t'obéir si je me sentais las ; Mais je ne le suis point n'étant venu qu'au pas.BÉATRIX
Ton Maître donc ?CRISPIN
Mon Maître ; est un fou sans remède. Il bat présentement le pavé dans Tolède, Et sans considérer que son Père grison A changé brusquement depuis peu de maison, Et que moi seul j'en sais le quartier, et la rue, Ayant la Lettre seul, reçue, ouverte et lue ; Ce fameux étourdi sans me dire pourquoi, En arrivant ici s'est séparé de moi.BÉATRIX
Va l'attendre en ton lit.CRISPIN
Encor faut-il qu'on vive Et conserver un peu quand des champs on arrive. Lit, ni draps d'aujourd'hui ne verront mon corps nu, Que je n'aie causé comme un nouveau venu.BÉATRIX
Mon_Dieu !BÉATRIX
Va-t-en chercher ton Maître.CRISPIN
Mais je suis bien las.CRISPIN
Je ne disais pas bien, Béatris ma mignonne, Médisons un moment sans respecter personne : Médis de ta Maîtresse, et moi je te dirai, Du Maître que je sers tout ce que je saurai. Parlons de nos profits : contons-nous des histoires, Exerçons à l'envi nos heureuses mémoires : Je t'en veux conter une. Il était une fois, Un Roi. Ce Roi faisait sa demeure en un bois. Au milieu de ce bois passait une rivière. Sur la rivière un pont de beauté singulière, Joignait au Pont-levis d'un superbe château, Environné de tours, et de fossés pleins d'eau. Dans ces fossés pleins d'eau nageaient une Sirène. Cette Sirène était.BÉATRIX
On siffle.
Double fièvre quartaine À ce maudit Pédant. S'il voit le Comte ici, Bon Dieu ! J'entends siffler, et crois que le voici. Tout est perdu.CRISPIN
Ma chère ; on siffle, et ce sifflage, Est-ce pour bon dessein, ou pour concubinage ? Va, va, fais ton métier, loin de t'en empêcher, Pour te faire plaisir je m'en vais me coucher.BÉATRIX
Par ma foi, j'ai bien eu besoin de patience, Voyez un peu son flegme, et son impertinence, Il m'a fait enrager ; mais je le lui rendrai, Il n'en use pourtant pas mal à mon gré, Et j'en attendais pis d'une âme si mal faite. Or ça suivant les pas de feu Dariolette, Faisons entrer le Comte. Il siffle en étourneau. Entrez voleur de nuit.Dariolette : Suivante qui a la confidence de sa maîtresse. Ce mot est tiré de l'Amadis. [F]
SCÈNE III. Le Comte, Don Pedre, Béatris.
LE COMTE
Je n'en aurai pas moins.BÉATRIX
Ne faisons pas de bruit.LE COMTE
Vous avez de l'honneur.DON PEDRE
Contre mon propre père, Contre le monde entier contre moi conjuré. Je pérorais pour vous, puisque je l'ai juré ; Je vous l'ai déjà dit, et je vous le répète.BÉATRIX
Trêve de compliment ; notre ennemi commun Est tendre à s'éveiller autant qu'un homme à jeun.Elle introduit le Comte.
Doucement.DON PEDRE, demeure seul dans une chaise
Je devais différer davantage Au mandement exprès d'un Père qu'on outrage, Et le suivre plutôt qu'un mortel ennemi. Demain au point du jour sans même avoir dormi J'irai trouver mon Père, et savoir quelle offense Inspire à ses vieux ans un désir de vengeance. Sa Lettre était pressante, et j'ai bien reconnu Que quelque grand malheur lui doit être venu. Manquer à son devoir ; hasarder son estime ; C'est en quelque façon commettre un double crime, J'en suis au désespoir.SCÈNE IV. Don Félix, Don Pedre.
DON FÉLIX, entre sans lumière
Je ne me trompe pas : Je viens d'ouïr, du bruit, des paroles, des pas, Je veux m'en éclaircir.DON PEDRE, frappant sur son siège
Que peut avoir mon père ?DON FÉLIX
À ce bruit que j'entends, si je crois ma colère, Si le fer à la main je cours où j'ois du bruit. On se sauve aisément à l'aide de la nuit Ayons de la lumière.DON PEDRE
En toute cette rue, Que j'ai cent et cent fois visitée et courue, Il ne logea jamais Dame de qualité Ni fille de mérite, ou de rare beauté, Qui méritât d'un Comte être galantisée. L'aventure est pourtant suspecte et malaisée ; Puisqu'un homme de cour y trouve du danger, Et se munit ainsi d'un secours étranger. Un homme vient à moi l'épée toute nue, Défendons notre poste : arrête, où je te tue.DON FÉLIX
Tu mourras le premier.DON PEDRE
C'est mon père !DON FÉLIX
Il faut mourir Don Pedre, ou venger mon honneur, Mais mon fils, je te vois l'âme toute interdite, Et tu me parais froid alors que je t'excite. Sais-tu déjà par où notre honneur est taché ; Car un pareil malheur n'est pas longtemps caché : Ou ton bras punissant une vie ennemie, Aurait-il pu déjà venger notre infamie ?DON PEDRE
Venger notre infamie !DON FÉLIX
Oui, mon fils, la venger, Au prix de notre mal, c'est un fardeau léger. Venge-moi, venge-toi.DON PEDRE
Ne sachant pas l'offense.DON FÉLIX
Tu la sauras trop tôt, courons à la vengeance : C'est par ce seul moyen, que notre honneur perdu Ou le sera sans honte, ou nous sera rendu. Mais mon fils, sans rougir, te puis-je rendre compte ; Du commun déplaisir qui nous couvre de honte. Épargne-moi, mon fils, la honte et le regret De révéler moi-même un si fâcheux secret. Dispense-moi, mon fils, d'un récit si funeste, Va-t'en trouver ta soeur, apprends d'elle le reste : Mais si tu m'aimes bien, parle-lui doucement, Parle-lui de pardon, plus que de châtiment : En apprenant son mal apprends-lui son remède : Car en fin dans mon cour, mon sang pour elle plaide, Et souviens-toi, qu'elle est, et ma fille, et ta soeur.DON PEDRE
Je sers mon ennemi contre mon propre honneur. Ô Dieu ! Que de malheurs sur moi le Ciel assemble.DON FÉLIX
Don Pedre, faisons mieux allons la voir ensemble, Et flattant sa douleur, tâchons de lui montrer.DON FÉLIX
Moi je n'y puis entrer !DON FÉLIX
Quelle misère ? Ou quelle extravagance ? Es-tu dans ton bon sens ? Et pourquoi ces soupirs, et ces yeux languissants ? Ôte-toi.DON PEDRE
N'entrez pas ; je garde cette porte.SCÈNE V. Léonore, Le Comte, Don Pedre, Don Félix.
LÉONORE, derrière le théâtre
C'est en vain tu ne sortiras pas.LE COMTE, derrière le théâtre
Madame, ouvrez la porte, ou je la mets à bas.DON FÉLIX
Un homme chez ma fille, ô Dieu !LÉONORE, entrant sur le théâtre
Quoi ? Mon père et mon frère ?LE COMTE
Il le nomme son fils !DON FÉLIX
Il faut que son sang lave Notre commune offense, il faut que notre honneur Revive dans la mort d'un lâche suborneurDON PEDRE
Je n'ai point à choisir, il faut sauver le Comte. Manquer à sa parole est la dernière honte.DON FÉLIX
Tu parles bas mon fils ?DON PEDRE
Mon Père il faudrait voir.LE COMTE
De te trahir Don Pedre, il m'eût été facile : Quand chez moi contre moi je te servis d'asile : Et chez toi cependant, entre ton Père et moi, Je te vois hésiter comme un homme sans foi ?DON FÉLIX
Quoi ! Mon fils, aux raisons que sa peur lui suggère, Ton cour prête l'oreille et la ferme à ton Père ; Il t'a sauvé la vie, il s'en est fait honneur : Mais il ravit le tien, l'insolent suborneur. Vengeons, vengeons, mon fils, vengeons notre infamie.DON PEDRE
Mon Père, je lui dois ma parole, et ma vie. Vous me l'avez donnée ; il me l'a pu ravir. Chez lui contre moi seul, il a pu se servir De sa rare valeur à ma perte animée, Par le sang répandu d'une personne aimée : Il a pu se servir de valets contre moi, Et vous étiez sans fils, s'il eut été sans foi.DON FÉLIX
Préfère une parole à la hâte donnée, À ta gloire flétrie, à ta soeur subornée. Va, va, sauve la vie à ton conservateur ? Mais ne me nomme plus de la tienne l'auteur. Oui, que je sois sans fils, qu'il nous tue, ou qu'il meure.LE COMTE
Écoute-moi Don Pedre ; et toi vieillard, demeure. Je sais donner la vie, et la défendre aussi, Et mon bras seul encor peut me tirer d'ici : Mais du père et du fils, quand la fureur unie Aurait versé mon sang, et ma trame finie, Indignes ennemis, pouvez-vous empêcher, Qu'on ne vous puisse un jour justement reprocher, Qu'un fils peu généreux, sans moi serait sans vie, Qu'un Père, dont ma perte est la joie, et l'envie, Sans moi se trouverait sans fils, et sans support, Et que seul contre deux, j'ai disputé ma mort. Pouvez-vous effacer une si noire tache ? Pouvez-vous empêcher que l'Espagne ne sache. Que j'ai fait pour le fils, bien plus que je n'ai dû : Enfin, qu'il me doit tout, et ne m'a rien rendu. Venez après cela, venez, et fils, et père, Venez d'un bienfaiteur, éprouver la colère.DON FÉLIX
À me perdre, à te perdre, à poignarder ma fille. Ô peste détestable a toute ta famille ; Il faut que sur le champ un poignard dans son sein.DON FÉLIX
Ôte-toi.DON FÉLIX
Tu mets donc l'une et l'autre en égale balance ? Tu lui fais perdre un frère, il suborne ta soeur ; L'un est un déplaisir, l'autre, est un déshonneur ; L'un ne veut qu'un combat, l'autre veut une vie, L'un fait porter le deuil, et l'autre l'infamie. Vois, vois, comme je sais me venger, et sans toi.DON PEDRE, voulant arrêter son père
Mon père, si jamais.DON FÉLIX
Ne parle point à moi.À part.
Je m'en vais enfermer cette imprudente fille Dans sa chambre, et demain dans une austère grille.Don Félix sort.
DON PEDRE
Comte, tu te vois seul, et connais aisément, Que plusieurs nous pouvons te perdre en un moment, Puisque je le pourrais seul, et sans avantage : Mais je dois pour le moins t'égaler en courage. Tu sais que perdre un frère, et perdre son honneur, N'est pas perte pareille entre les gens de cour. Ma générosité surpasse donc la tienne, D'autant que ton offense est moindre que la mienne Je paye avec usure, un bien que tu m'as fait : Mais ce n'est pas assez que tu sois satisfait ; Il faut que je le sois. Ta mort seule est capable, Si ton crime envers nous peut être réparable, De mettre mon honneur en son premier éclat. Sors donc ; mais pour entrer tôt après au combat. Un combat satisfait les mânes de ton frère ; Ta mort, satisfera moi, ma soeur, et mon Père. Étant homme de cour, tu la disputeras : Mais le Ciel est injuste, ou bien tu périras.LE COMTE
La chose gît en fait. Où te faut-il attendre ?Gît en fait : c'est-à-dire, c'est un fait, cela consiste dans un fait, ou dans des faits. [T]
LE COMTE
Je n'attends pas longtemps.DON FÉLIX, revient
Quoi mon fils ! Il sort avec la vie ? À qui te perd d'honneur tu ne l'as point ravie ?DON PEDRE
Je le trouverai bien.DON PEDRE
Quoi mon Père ! Ma soeur.DON FÉLIX
Don Pedre sort.
Est en fuite, est sauvée : Mais ne te montre point qu'elle ne soit trouvée ; Ou plutôt, lâche fils, ne te montre jamais. Je ne veux plus de fils, de fille, ni de paix. La lâcheté d'un fils, la honte d'une fille, Perdent également l'honneur de ma famille : Perdons-en la mémoire, et sans plus différer, Allons du Souverain la Justice implorer ; Et s'il n'est point pour nous de Justice à Tolède, La violence alors, sera notre remède.ACTE IV
SCÈNE I. Crispin, Béatris.
BÉATRIX
Je venais seulement voir ton Maître, et pour toi Je ne te croyais pas en la Maison du Roi, Mais comment t'a-t-on pris ?CRISPIN
À ce bruit effroyable Que l'on a fait la nuit, à la maison du Diable Qu'ont fait le fils, le Père, et le Comte acharnés À trouver maux nouveaux, et se les dire au nez, J'ai quitté le grabat, et j'ai suivi mon Maître, Qui sortait furieux, et pâle comme un traître, Jurant entre ses dents, nommant souvent sa soeur, Et la donnant au Diable, elle et son ravisseur. De quartier en quartier il a cherché le Comte : Nous ne l'avons trouvé, ni lui, ni notre compte. Un prévôt nous a pris, et nous a mis leans ; Leans, c'est un manoir qui ressemble à céans ; Céans, c'est la prison ; Prison ; c'est où je peste ; Pester, c'est dire, mort, tête, sang, je déteste, Détester...Prévôt : Nom qu'on donnait autrefois à certains magistrats ou officiers chargés d'une juridiction, ou préposés à une haute surveillance.[L]
Leans : Vieux mot qui signifiait, dans quelque lieu. Cet homme n'est point encore sorti de sa maison, il est leans. Les sergents disent encore, qu'ils ont mis un homme leans, pour dire, qu'ils l'ont mis en prison, qu'ils l'ont écroué. [F]
Céans : En cet endroit, en ce lieu-ci. [R]
BÉATRIX
Chez le Comte.CRISPIN
Et sa soeur Cassandre ?BÉATRIX
Elle nous fit Un merveilleux accueil ; sa bonté nous ravit ; Enfin, ce n'est plus qu'un de ma Maîtresse et d'elle.CRISPIN
Je t'apprends que mon Maître est un amant fidèle, Et c'est pour son sujet qu'à son frère germain, Il fit comme tu sais perdre le goût du pain.BÉATRIX
J'appris hier cette mort pendant tout leur grabuge.Grabuge : vieux mot qui signifie, débat et différent domestique. Il y a toujours du grabuge entre ce mari et cette femme. [F]
CRISPIN
Cependant, je verrai tantôt face de juge, Cela ne me plaît point ; mais pourquoi sortiez-vous ?BÉATRIX
Parce qu'on ne parlait que de donner cent coups, Et savez-vous de quoi ! De poignard, et le père Nous paraissait alors aussi fou que le frère, Nous sommes chez le Comte, et ma maîtresse et lui Ne s'aimèrent jamais tant qu'ils font aujourd'hui.CRISPIN
Nous sommes en prison, où Crispin et son Maître Sont, me semble, aussi mal qu'ils puissent jamais être, Pour moi je me console, et je rencontre ici, Des gens qui comme moi se consolent aussi. Je viens de leur payer à tous ma bienvenue.Bienvenue : est aussi le repas qu'on donne à ceux avec qui on entre en quelque espèce de communauté. [F]
CRISPIN
En te remerciant.CRISPIN
J'espère à mes souhaits si Dieu prête l'oreille, En même occasion te rendre la pareille : Adieu causeuse.BÉATRIX
Adieu.CRISPIN
Me viendras-tu revoir ?SCÈNE II. Zamorin, Crispin.
ZAMORIN
Elle n'est pas pourrie ! Et porte bien les pieds.Porter : se dit aussi de la manière de marcher, de la posture, de l'air de la personne. Graviter incedere. Cette femme a bon air, elle porte bien son bois. Ce Danseur porte bien ses pieds en dehors, il porte bien sa jambe. [T]
ZAMORIN
Il faut se réjouir, car nous serons demain Peut-être en l'autre monde, ou du moins en chemin. Pour moi déjà trois fois en cette même place, J'ai vu comme l'on dit le trépas face à face, Je n'en ai pas moins bu, je n'en ai pas moins ri, Car s'en trouve-t-on mieux, pour faire le marri, Vous ai-je pas fait voir des hommes d'importance ? Vive Dieu, si jamais, et l'Espagne, et la France, A vu pareille troupe, et de plus braves gens, En un lieu rassemblés par les mains des Sergents, Nous y tuons le temps à conter quelque Histoire, À jouer, à dormir, à ne rien faire, à boire, Et professons en tout d'agir en gens de bien.ZAMORIN
Pour voir votre personne en ces lieux écrouée, Je ne vous en vois pas l'humeur moins enjouée.ZAMORIN
En avez-vous déjà tâté ?ZAMORIN
Dites-vous tout ?CRISPIN
Je vous vais raconter l'affaire jusqu'au bout. Un Avocat coquet à tête perruquée, Gardait bien chèrement une bourse musquée, Je ne hais pas cela ; j'en devins amoureux. La Donzelle n'eut pas le coeur trop rigoureux, Dans ma poche aussitôt l'amitié nous assemble. L'Avocat enragé de nous voir bien ensemble, (À vous dire le vrai j'avais ravi sa fleur,) Informa contre moi, me traita de voleur ; On m'arrêta pour rapt, me trouvant avec elle, Je fus mis en prison séparé de la belle ; J'alléguai mes raisons, dis qu'elle était à moi, Et soutins qu'elle avait ma parole et ma foi : L'Avocat fit pourtant, rompre le mariage, Et sans mes bons amis j'étais longtemps en cage.Perruquée : S'est dit, par plaisanterie, des personnes qui portent une perruque. [F]
Musquée : Il se dit aussi de certaines choses dont l'odeur a quelque rapport avec celle du musc. [L]
ZAMORIN
Tous les hommes d'honneur sont malheureux ainsi : Mais aujourd'hui pourquoi vous a-t-on mis ici ?CRISPIN
Pour aimer par excès.ZAMORIN
Est-ce une bourse encore ;L'original porte comme locuteur : Zamorin, en fait il s'agit de Crispin.
CRISPIN
Non, mais un chien de maître ; un vaurien que j'adore. Allant ce Maître et moi, la nuit galantiser, Et vous ne devez pas vous en scandaliser. Car enfin l'homme est homme, et sujet à faiblesse, Comme chacun de nous cajolait sa Maîtresse, La Justice est venue, et nous le fer au poing Nous l'avons repoussée, et poussée assez loin. Notre Maître d'abord a fait de sa main blanche Une plaie au Prévôt au dessus de la hanche, A de son Lieutenant offensé le sternum, Et j'ai fait au greffier visage de guenon. Lui faisant choir du nez la meilleure partie ; L'estafilade est rare, et faite en symétrie ; Elle lui sied fort bien, et partout passerait Pour être naturelle à qui ne le saurait. La plupart des archers sont blessés par mon Maître.ZAMORIN
En est-il mort quelqu'un ?ZAMORIN
Si cette affaire est vraie, et va comme cela, Il y pourrait entrer un tant soit peu d'échelle : Mais à l'homme de cour ce n'est que bagatelle.Échelle : se prend quelquefois pour le gibet, à cause qu'on fait monter avec une échelle ceux qu'on pend à une potence. Ainsi on dit, Celui-là a été condamné à assister à l'exécution, à avoir le fouet au pied de l'échelle.
ZAMORIN
Con lisenza Patron, je vais dire deux mots, À l'homme que je vois.Con lisenza Patron : Avec notre permission.
SCÈNE III. La Taillade, Zamorin.
LA TAILLADE
Le dessein de te voir.ZAMORIN
Tu me vois en prison.LA TAILLADE
Je viens de le savoir. Ayant à te parler, d'une course inutile J'ai fait en un moment tous les coins de la ville, J'ai couru tous les lieux d'assemblée, et d'ébats, Où nous délibérons des affaires d'État. Enfin, n'espérant plus d'avoir de tes nouvelles, Par bonheur, j'ai trouvé Jane des Écrouelles, La veuve du Boiteux qu'on pendit à Burgos.Écrouelles : Maladie caractérisée par la tuméfaction des glandes du cou et par une détérioration générale de la constitution ; c'est la même chose que scrofules. [L]
LA TAILLADE
Le même. Tu sais bien comme la vieille cause ; Elle m'a dit ta prise, et m'en a dit la cause ; Et moi, sans perdre temps, je te suis venu voir. Enragé que ce soit en ce hideux manoir ; Mais il faut en sortir.ZAMORIN
Un certain écolier, Galantisait la soeur de certain cavalier. Ce certain Cavalier, nous ayant fait bien boire Et bien payer aussi, pendant une nuit noire, Nous posta cinq bretteurs, pour réduire à néant, En pur assassinat ce brave étudiant. Ce brave étudiant n'était pas une poule. Cinq nous l'attaquons seul ; seul, il nous bat en foule Et donne au Cavalier d'abord entre oeil et bat, De ces coups qu'entre nous on nomme échec et mat. Le bourgeois s'accumule, et la justice arrive, On m'attrape, on m'arrête, on demande qui vive, Je ne dis pas le mot ; on me met en prison, Où j'ai toujours dit non, ainsi que de raison. On fait courir de nous un bruit sourd de Galère : Grâce à Dieu, je ne suis ni traître ni faussaire. Si l'on veut que je rame, et bien je ramerai, J'y suis maître passé : mais je me vengerai, Et certains happe-chair en auront dans leurs panses.Bretteur : Celui qui porte une brette, qui aime à se battre et à ferrailler. On le dit aussi des filous, des gens qui ne vivent que des violences qu'ils font en des lieux de débauche, ou qui servent à venger les querelles d'autrui. [F]
Poule : froussard.
Oeil et bat : Vieux mot qui n'est plus en usage qu'en la cuisine du roi, en cette phrase : On estime les poissons selon la quantité de pouces qu'ils ont entre oeil et bat, c'est à dire, entre la tête et la queue. [F]
Happe-chair : Personne d'une excessive avidité. Cet huissier est un happe-chair. [L]
ZAMORIN
Est-ce affaire de sang ?LA TAILLADE
C'est pour tuer un Comte, Le même qui te tient si bien emprisonné, Et l'on lui fait le tour pour un soufflet donné. Un cartel de défi vers le soir nous l'amène Au bout du Pont, où l'eau nous tirera de peine D'ensevelir le corps.Cartel : écrit qu'on envoie à quelqu'un pour le défier à un combat singulier, soit pour des tournois, soit pour un duel formé. Les cartels ne sont plus en usage depuis que le Roi a si sévèrement défendu les duels, si ce n'est figurément et en raillerie, quand on veut défier quelqu'un à la dispute, et faire un assaut de réputation. [F]
ZAMORIN
Vous faites bon marché, Supprimer un seigneur pour si peu c'est péché.Marché : Bon marché, grand marché, prix peu élevé ; meilleur marché, prix inférieur à un autre. [L]
ZAMORIN
Qui seront les acteurs.ZAMORIN
Vos armes ?LA TAILLADE
Sont à feu.LA TAILLADE
Nous aurons l'un et l'autre.LA TAILLADE
Tu n'y vieilliras pas.ZAMORIN
Qui m'en empêchera !SCÈNE IV. Le Prévôt, Don Pedre, Zamorin.
DON PEDRE
On m'impute la mort d'un certain Don Louis, Dont je suis déchargé par les témoins ouïs. Un Seigneur Zamorin, un brave à toute outrance ; Ne m'iras pas charger contre sa conscience, Et ne voudra jamais à mes dépends mentir, Quand même pour cela l'on le ferait sortir.LE PRÉVÔT
Dites la vérité, Zamorin.ZAMORIN
Dieu me garde De la cacher jamais. Tant plus je le regarde, (C'est pourtant l'Écolier je le reconnais bien) Le coupable, et Monsieur ne ressemblent en rien. Celui dont vous parlez, était rouge en visage, Plus petit que Monsieur, et plus gros de corsage : Il était gras à lard, dans sa taille engoncé, Des jambes, il faisait un I grec renversé : Car il était cagneux afin que je m'explique, Et Monsieur est bien fait, et droit comme une pique, Ma déposition seule en vaut plus d'un cent.LE PRÉVÔT
Même sans caution On vous peut élargir dès aussitôt qu'au Comte Des informations on aura rendu compte. Vous n'êtes ni connu, ni chargé de témoins : Sans un plus fort indice, on ne peut faire moins Que de vous laisser libre : en tout cas cette affaire Irait à quelques frais, qu'il faudrait encor faire. Je ne dit pas pour moi, qui n'aime pas le bien : Mais vous savez, Monsieur, qu'on ne fait rien pour rien.Le Prévôt s'en va.
ZAMORIN
Des hommes je ferais le plus abominable, Et pire qu'un poltron enté sur un voleur, Si je n'avais servi votre rare valeur. Je vous ai vu de pieds, et n'ai vu de ma vie Homme, dont la valeur m'ait donné plus d'envie, Et même ait donné plus à ma mienne à songer. Au reste vous saurez que le Comte étranger Qui vous retient ici, vous payera la dette.DON PEDRE
Qu'entendez-vous par là ?ZAMORIN
Que son affaire est faite. Quelques braves, tous gens de parole et d'effet, Tantôt auprès du Pont lui donneront son fait. Un Seigneur de la Cour, pourvu que l'on l'assomme, Leur doit payer content une notable somme. Un cartel supposé l'amène au rendez-vous, Où leurs bras agiront et pour eux, et pour vous.ZAMORIN
Le secret.DON PEDRE
Vous verrez comme je suis fidèle.SCÈNE V. Crispin, Don Pedre.
CRISPIN
Le soleil éclipsé sous un sombre brouillard, Ou bien si vous voulez, sous un noir taffetas, Demande à vous parler.DON PEDRE
Que dis-tu ?CRISPIN
Qu'une femme Dont la mine à mon sens est plus d'une grand Dame Que d'un moulin à vent, demande à vous parler.DON PEDRE
Je suis bien éloigné de songer à l'amour. Mais la voici qui vient. Mon brave au premier jour Nous nous revancherons.L'original porte comme locuteur : Zamorin, en fait il s'agit de Crispin.
SCÈNE VI. Cassandre, Don Pedre, Crispin, Lisette.
CASSANDRE
Oui brave Cavalier, sachant qui vous étiez, Sachant votre prison, et que votre noblesse Est riche de mérite, et manque de richesse, Je vous en vient offrir : mais à condition Que sans vous informer de ma condition, Sans vouloir par mon nom connaître ma personne, Vous me saurez gré de ce que je vous donne.DON PEDRE
Quand le Ciel m'aurait fait d'humeur à recevoir, Je ne puis accepter votre offre sans vous voir, Ni vous en savoir gré devant que vous connaître. Je crains le nom d'ingrat, je croirais déjà l'être Acceptant un bienfait dont j'ignore l'auteur. M'irai-je faire ingrat de gaieté de cour ?CASSANDRE
Votre raisonnement mes bons desseins élude, Et l'esprit y paraît plus que la gratitude. Je sors d'auprès de vous le visage confus ; Car je ne pensais pas y trouver un refus. Ce que je vous offrais, et qui n'a pu vous plaire Me coûtait mille fois plus à dire qu'à faire : Peut-être en l'acceptant, eussiez-vous obtenu, De savoir un secret qui vous est inconnu. Et qui vous préparait une bonne fortune : Mais je ne songe pas que je vous importune.DON PEDRE
Madame, je vois bien qu'il vous faut obéir : Mais souhaiter vous voir, est-ce se faire haïr ? Et sans vous offenser.CASSANDRE
Vous tentez l'impossible. Je ne saurais vous voir, sans vous être invisible. Ou bien vous vous tiendrez à mes conditions.Elle parle bas.
Ou bien.DON PEDRE
Vous venez donc, comme des visions Tenter les prisonniers ? Montre-moi ton visage. Ange de taffetas.CRISPIN
En perdrais-je les yeux ?LISETTE
Tu perdrais ta franchise.CRISPIN
Et bien voyons, tant mieux. Mais j'aperçois venir le Diantre qui m'emporte. Ha mon cher Maître !Diantre : terme populaire dont se servent ceux qui font scrupule de nommer le Diable. Allez au diantre. [F]
DON PEDRE
Et bien qu'as-tu ?DON PEDRE
Et c'est vous Madame ?DON PEDRE, les faisant cacher
Entrez, entrez vitement.SCÈNE VII. Le Comte, Don Pedre.
DON PEDRE
Il est vrai que vous me surprenez, Vous me rendez visite, et vous m'emprisonnez. Venez-vous empirer le sort d'un misérable ? Vous repaître les yeux du malheur qui m'accable ? Insulter au captif, sans défense et sans mains ? Comte, ces sentiments sont bas, sont inhumains. Et je vous aurais cru d'âme trop généreuse Pour vous venger de moi par une voie honteuse, De moi ; qui me vois pris pour vous avoir cherché.LE COMTE
Cessez d'expliquer mal ce qui vous est caché. Vous sortirez demain n'ayant point de partie, Et nous nous chercherons après votre sortie.DON PEDRE
Et qui me fait sortir ?LE COMTE
Moi, que vous blâmez tant.LE COMTE
C'est moi-même, et qui viens afin que rien n'y manque, D'affermer qu'un des miens vous vit à Salamanque, Le jour que Don Louis fut tué par vos mains. Ces sentiments sont-ils fort bas ? Fort inhumains ? Et savons-nous aussi porter loin la bravoure ?Affermer : Affermer, Tantôt vient du Latin, Affirmare, Assurer une chose être ou non être. [N]
DON PEDRE
Ô Dieu ! Sera-ce à moi d'avoir toujours à courre. Mon ennemi que j'aime, et qu'il faudra pourtant Que je perde, ou périr moi-même en combattant, Si vous me délivrez ; est-ce qu'il vous importe Que ce soit tout à l'heure, ou demain que je sorte ?LE COMTE
Il m'importerait peu que ce fût à l'instant, Si ce n'est qu'à ma gloire, il est fort important Quand vous serez sorti, de vous chercher moi-même. Et cependant il faut par un malheur extrême, Que le reste du jour, quand vous ne me chercheriez Je me cache, où jamais vous ne me trouveriez ? Quelle hâte avez-vous de sortir tout à l'heure ? Attendez à demain.DON PEDRE
Il m'importe, ou je meurs.LE COMTE
Faisons donc quelque trêve ?SCÈNE VIII., Don Félix, Don Pedre, Le Comte.
DON FÉLIX
Oui mon fils, c'est fort bien m'obéir, C'est croire les conseils d'un Père, c'est les suivre ; Fils ingrat, fils poltron, fils indigne de vivre. Tu venges donc ainsi ton honneur offensé ? Et satisfait ainsi ton Père courroucé ? Tu te souviens ainsi de ta soeur subornée ? Et tu gardes ainsi ta parole donnée ! Toi qui la sais garder si rigoureusement, Que tu fais moins d'état de moi que d'un serment. Et ne m'avais-tu pas engagé ta parole, De venger mon honneur sur celui qui le vole ! Et par ces mêmes bras dont tu l'as embrassé Que je verrais son corps de mile coups percé ? S'il avait eu des miens une pareille étreinte, Encor que leur vigueur soit déjà presque éteinte, Ils auraient déchiré son cour en un instant. Et si je t'embrassais, ils t'en feraient autant. Peut-on bien sans pleurer, me voir pleurer infâme. Vois, vois couler mes pleurs, c'est le sang de mon âme. Au péril d'épuiser mon corps de tout le sien, Je répandrai celui qui fait glacer le tien. Mais laissons-là ce fils, qui faisait tant le brave, Qui fait aux yeux d'un Père une action d'esclave. Ce malheureux verra son vieil Père aujourd'hui Vaincre, ou mourir plutôt, que vivre comme lui. Tu te ris insolent de ma vaine menace ; Mais mes ans ont encor du feu parmi leur glace : L'insolence est souvent réduite à supplier. Là-bas qui fait les grands peut les humilier. Tiens-toi bien.LE COMTE
Vous avez un père fort colère.DON PEDRE
Comte, n'en parlons point ; car enfin, c'est mon Père. À bien considérer combien vous l'offensez, Et qu'il nous a trouvés tout à l'heure embrassés, Mettez-vous dans sa place ; est-il homme si sage, Offensé comme il est par un dernier outrage, Qui ne suive d'abord son premier mouvement, Et qui ne m'eût traité comme lui rudement ?SCÈNE IX. Le Prévôt, Le Comte, Don Pedre.
LE PRÉVÔT
C'est, Monsieur, pour un enlèvement.DON PEDRE
J'en ai de déplaisir plus que vous l'âme atteinte : Mais comment a-t-il pu faire sitôt sa plainte ?LE PRÉVÔT
Devant que de venir il avait obtenu Le décret. Vous savez, à quoi je suis tenu : Si d'ailleurs je pouvais par quelque bon office Qui dépendît de moi, vous rendre du service, Dessus moi vous avez un absolu pouvoir.LE COMTE
Monsieur, vous avez fait en tout votre devoir, Laissez-nous ici seuls, et qu'on sache à la porte Que je n'empêche point que Don Pedre sorte.LE PRÉVÔT
L'ordre est déjà donné.LE COMTE
Laissez-nous donc ici.Le Prévôt s'en va.
DON PEDRE
Je suis fâché de voir que l'on vous traite ainsi : Mais fiez-vous en moi ; Je vous donne parole, De vous faire passer au travers de la geôle Sans que d'aucun geôlier vous soyez arrêté.LE COMTE
Je me croirais par vous comme ressuscité : Car enfin, je me meurs de regret et de honte, De ce qu'on peut penser que je fais peu de compte De garder ma parole, alors que j'ai promis, Moi, qui la sais garder même à mes ennemis. Je me bats aujourd'hui, puisqu'il vous faut tout dire, Et dans une heure ou deux, tout au plus tard expire Le temps que je me dois trouver au rendez-vous : J'y manque, on m'emprisonne, et tout cela pour vous. Mais quel pouvoir, Don Pedre, avez-vous sur la porte.ACTE V
SCÈNE I. Crispin, Don Pedre.
CRISPIN
La peste, mon Patron, et que vous en savez. Et quel homme êtes-vous, qui si bien les sauver ? Que si bien, les prisons fourbes à la sourdine. Votre esprit en sait plus ; que n'en dit votre mine.Sourdine : Secrètement, et sans bruit [R]
CRISPIN
Sa soeur n'a t-elle pas tremblé cruellement, Voyant à ses talons son frère et non Lisette ? Elle aura bien pesté contre vous, la coquette.DON PEDRE
Tais-toi fat.CRISPIN
Ce grand Comte en femme travesti, Avait plus peur que vous, alors qu'il est sorti. Déguisé d'une robe, et couvert d'une mante, Il sentait son fantôme, et non pas sa servante. Au reste il cheminait si masculinement, Que je me divertis d'y songer seulement. Mais hasarder ainsi sa soeur sur sa parole C'est, ne vous en déplaise, une action très folle ; Car enfin, par hasard, par curiosité, Ou comme vous voudrez, ce mystère éventé, C'était à vous à courre, et cette pauvre fille Tombait de mal en pis, allait de cage en grille, Était au moins rasée, et par provision, Son beau teint recevait quelque contusion.DON PEDRE
Aussi ne m'y fiant que de la bonne sorte, N'as-tu pas remarqué qu'au sortir de la porte Je l'ai toujours suivi, jusqu'à tant que sa soeur Se séparant de lui, se soit mise en lieu sûr.CRISPIN
La pauvrette pour vous de la sorte engagée De ce bon tour d'ami vous est fort obligée : Mais avouez, Monsieur, que vous ne l'avez fait, Que pour passer partout pour Cavalier parfait, Que pour passer partout pour Oreste, ou Pylade : Et tout cela Monsieur, qu'est-ce ? Fanfaronnade. Et Lisette en prison ?CRISPIN
Et si l'on la demande ?DON PEDRE
Elle est à la campagne.CRISPIN
Ma foi, vous êtes fourbe, et le plus grand d'Espagne. Mais j'ai bien d'autres soins que vos folles amours, Et qui me touchent plus ; changeons donc de discours. À quoi bon, cher Monsieur, ce mortel équipage : À quoi ce pistolet instrument de carnage ? À quoi bon ce poignard ; cette épée ? Et pourquoi, Tant de fer, et vouloir que j'en prenne aussi, moi.DON PEDRE
Je te mène à la gloire.CRISPIN
Ah, je m'appelle gloire, Je ne tâchai jamais d'avoir place en l'histoire. Vous n'êtes pas plutôt délivré de prison, Que comme un furieux, un homme sans raison, Au sortir d'un malheur vous entrez dans un autre, Je ne vois point d'esprit bâti comme le vôtre.DON PEDRE
Ignorant mon dessein.CRISPIN
Je crois qu'il est fort beau. Vous allez vous baigner ? Ou bien laisser dans l'eau Mille sales acquêts que votre Seigneurie Aura peut-être faits dans la Conciergerie ? Allez-vous près du Pont dérober les passants ? Enfin qu'allez-vous faire, homme de peu de sens ?Conciergerie : Prison sur l'Ile de la Cité à Paris. [L]
DON PEDRE
Je me vais battre.CRISPIN
Hé quoi, vous en tâtez encore ! Au nom de Dieu, Monsieur, que vos desseins j'ignore, Et de grâce, écoutez quatre mots seulement. On ne nagea jamais plus pitoyablement Que moi, si pour cela vous cherchez la rivière ; Si c'est pour le combat, je recule en arrière, Vous m'avez vu cent fois de vos yeux reculer ; Je pourrais vous servir si vous alliez voler ; Mais je ne le crois pas. Permettez-moi, beau Sire, Puisque vous me savez très habile homme à nuire, Que je suis trop prudent, et vous trop hasardeux Que je m'aille ébaudir pour un quart d'heure ou deux.SCÈNE II. La Taillade, 4 Braves.
LA TAILLADE
Grâce à Dieu, peu de visages blêmes Entre quatre bretteurs que nous sommes ici ; Mais ils sont tous choisis par la Taillade aussi. Mes braves compagnons, nous devons rendre compte De cinq cents écus d'or, ou de la mort d'un Comte : Nous sommes bien payés soyons loyaux Marchands, Je hais plus que la mort tous les hommes méchants. Si j'étais bien payé pour mettre à mort mon frère Je le ferais mourir sans faire de mystère. Amorçons nos fusils, visitons nos couteaux, Et n'allons pas ici, Messieurs, faire les veaux ; Si nous opérons mal, nulle miséricorde ; Il y va de la roue, ou du moins de la corde. Notre homme vient à nous, je m'en vais l'amuser, Mais surtout, prenez garde à bien arquebuser ; Ajustez bien vos coups sans faire d'équivoque ; Paraissez à propos, quand il faudra qu'on choque. Cachez-vous cependant dans ce vieil bâtiment.Faire le veau : S'étendre comme un veau, faire le veau, se dit d'un homme qui se tient d'une manière nonchalante. [L]
SCÈNE III. Le Comte, Don Pedre, La Taillade, 3 Braves.
LE COMTE
Cavalier, je n'ai pu venir plus promptement : Mais sachons si c'est vous que je dois satisfaire.LA TAILLADE
Oui c'est moi.LE COMTE
Je ne sais ce que j'ai pu vous faire ; Car je ne pense pas vous avoir jamais vu. Ha traîtres ! Tant de gens me prendre à l'impourvu. Mais quand bien vous seriez encore davantage, Je vous ferais périr.DON PEDRE, tuant un des braves d'un coup de pistolet
Je suis pour vous, courage. Le plus méchant est mort.LA TAILLADE
Mon arme a pris un rat.Prendre un rat : prendre un rat, se dit d'une arme à feu quand le coup ne part pas, et qui a, pour ainsi dire, un caprice. [L]
DON PEDRE
Ils fuient les poltrons.LE COMTE
Suivons-les.LE COMTE
Me défendre ! Et de qui ?DON PEDRE
De moi.LE COMTE
De vous !DON PEDRE
De moi.DON PEDRE
Je le dois.LE COMTE
Vous m'aviez obligé de me venir défendre, Et mes bienfaits pourraient sans doute vous le rendre. Mais si me défendant vous m'aviez obligé, M'appelant au combat vous m'avez outragé : Sans vouloir pénétrer dans cette extravagance, Je veux bien contre vous me battre à toute outrance : Mais devant, contentez ma curiosité, Et ne vous couvrez plus d'un visage emprunté.DON PEDRE
Je l'ôte.DON PEDRE
Je pense avoir payé ce que je vous ai dû : De votre part aussi vous en ferez de même ; Et me satisferez.DON PEDRE
Je le crois : mais enfin que dirait-on de nous. Ne différons donc plus, bannissons la tendresse, Ne faisons plus agir que la force et l'adresse.LE COMTE
Ta mort est en mes mains.DON PEDRE
Et ma vie en mes bras.LE COMTE
Non, non, de ta valeur la mienne est trop éprise. Je t'attendrai, cours vite, et reviens sans remise Lorsque tu te seras d'un autre fer pourvu.SCÈNE IV. Crispin, Béatris, Léonore, Cassandre.
CRISPIN
Les porteurs sont fourbus.BÉATRIX
Ou pour le moins bien las.LÉONORE
Madame, c'est ici que j'ai laissé mon Maître Je ne sais pas pourquoi, pour se battre peut-être.LÉONORE
Il n'y paraît personne. Ha je n'en doute plus, S'en est fait : et nos pas sont ici superflus Si l'un d'eux, ou tous deux ont achevé de vivre, Ils m'auront enseigné par où je les dois suivre N'en doutez point Cassandre, en un malheur pareil De mon seul désespoir je suivrai le conseil. Alors aimable soeur d'un peu sincère frère, Peut-être ferez-vous ce qu'il aurait dû faire, Vous aurez de mes maux quelque compassion.CASSANDRE
J'ai besoin comme vous de consolation. Nous craignons vous et moi pour deux aimables frères, Nous ne craignons pas moins pour leurs chers adversaires, Je ne vous trouve pas plus à plaindre que moi.LÉONORE
Ô Dieu ! N'est-ce pas là le Comte que je vois, Sans chapeau, sans casaque, au bord de la rivière ? D'un funeste accident j'ai la peur toute entière, Je le vois dans l'état qu'on est quand on se bat, Je n'en dois plus douter ils ont fait leur combat, Il est seul, et mon frère aura perdu la vie, Et le barbare Comte à sa rage assouvie, Et mon malheur est tel, que si j'ose songer À me venger sur lui, c'est sur moi se venger Allons, Cassandre, allons trouver ce sanguinaire, Allons lui demander votre amant, et mon frère. Ô méchant, que mes yeux ont peine à regarder Qu'as-tu fait de mon frère ?SCÈNE V. Le Comte, Léonore, Cassandre, Crispin, Béatris.
LE COMTE, sortant du bord de l'eau
Avais-je à le garder.LÉONORE
Oui, traître tu l'avais si ton âme cruelle, M'avait aimée autant, que je te suis fidèle. Que tu te sais bon gré, dis-moi la vérité, De m'avoir fait ouïr une brutalité ? Avais-je à le garder ! Ô réponse barbare ?Gré : Se savoir gré, bon gré de, s'applaudir de. La belle se sut gré de tous ces sentiments. [L]
LÉONORE
Perfide ! Mon esprit, n'a point à s'égarer : Il s'égara dès lors qu'il t'ouït soupirer, Que sur de faux soupirs, et sur de fausses plaintes, Il crut trop aisément à tes promesses feintes : Mais tu sais bien mon faible, et que j'ai trop d'amour. Tu peux impunément m'offenser chaque jour. Si du bien que je perds le penser m'est funeste, Il ne me l'est pas moins pour celui qui me reste, Tout ingrat que tu m'es, je ne te puis haïr, Et ma bouche ne peut longtemps mon cour trahir.LE COMTE
Console-la ma soeur.SCÈNE VI. Don Félix, Le Prévôt et sa suite, Léonore, etc.
DON FÉLIX
Ne l'aperçois-je pas ma déloyale fille ? Cet opprobre honteux d'une illustre famille, Mais le Ciel juste enfin me l'a fait retrouver, Et son amant ici ne la saurait sauver.LE COMTE, à part
Ce vieillard et ces gens me donnent de la peine.LE COMTE
Et qu'ai-je fait, Messieurs ?DON FÉLIX
Tu me viens de tuer Un fils, et tu me dois aussi restituer L'honneur que me ravit une fille enlevée.DON FÉLIX
Tu t'en ris inhumain. Et ton habit sanglant, et ta sanglante main Ne convainquent que trop ton âme meurtrière.LE COMTE
Qu'aurais-je fait du corps ?DON FÉLIX
Il est dans la rivière.LE PRÉVÔT
On vous l'a vu jeter.DON FÉLIX
Le voilà bien confus.CRISPIN
Le regard fort funeste, Et l'esprit fort hargneux. J'ignore tout le reste. J'ai couru vous chercher, et ne vous trouvant pas J'ai trouvé votre fille, elle a doublé le pas En Basque, et cette Dame est venue avec elle : De tout ce que je sais c'est le récit fidèle.En Basque : Familièrement. Aller, courir comme un Basque, aller, courir fort vite. [L]
DON FÉLIX
Hélas mon fils est mort !LÉONORE
Mon père.SCÈNE VII. Don Pedre, Le Comte, Don Félix, Léonore, Cassandre, Béatris, Crispin, etc.
DON PEDRE
Mon père et des archers.DON FÉLIX
Non, c'est à ma requête Pour avoir enlevé ma fille, et je prétends, Qu'un mariage seul peut nous rendre contents.LE COMTE
Don Félix ce n'est pas par tant de violence, Que tu devais tâcher d'avoir mon alliance. Quand tout le monde entier prendrait parti pour toi, La chose dépendrait encor toute de moi. Mis de puissants motifs en ta faveur combattent, Et les fiers sentiments de mon âme s'abattent. Je connais ton mérite, et sais ta qualité, Et tu sauras aussi ma générosité. Je ne refuse plus d'épouser Léonore : Mais d'un frère perdu la douleur dure encore. Triste et couvert de deuil sous l'hymen m'engager, Épouser une sour ? D'un frère se venger ! Sont-ce des actions qui s'accordent ensemble ! Il les faut accorder, si l'hymen nous assemble, Il faut haïr le frère, il faut aimer la soeur, Il faut croire l'amour, il faut croire l'honneur, La raison veut aussi que je vous satisfasse.DON PEDRE
À cet honneur insigne ajoutez une grâce, Peut-être ignorez-vous, que j'aime votre soeur Avec tous les respects, avecque tout l'honneur, Qu'elle peut exiger d'un esclave fidèle : Elle sait les tourments que j'ai soufferts pour elle, Et que pour son sujet le destin a permis, Le funeste accident qui nous rend ennemis : Le Ciel me soit témoin, que défendant ma vie, Quand sans votre secours elle m'était ravie, Si j'eusse reconnu l'auteur d'un tel dessein, J'eusse à son fer cent fois laissé percer mon sein, Ou peut-être cherché mon salut en ma fuite, Plutôt que repousser son ardente poursuite. Je me vis attaqué d'un jeune homme en fureur, Et comme il me pressait, avec plus de rigueur Que les lâches poltrons, que nous mîmes en fuite, Jugez où ma valeur se trouva lors réduite. J'avais à me défendre, ou j'avais à mourir : Prêt de périr moi-même, ou de faire périr, Il est plus naturel de choisir l'un que l'autre, Et c'est comme arriva mon malheur et le vôtre. Mais Monsieur me donnant Cassandre, cet honneur D'un ennemi vous fait un frère, un serviteur.DON PEDRE
Je l'adore.LÉONORE
Mon Père, pardonnez.LE COMTE, à Don Félix
Allons chez vous, Monsieur, car un logis funèbre N'admet point d'action si gaie et si célèbre, Que celle dont un jour nos illustres neveux, Si la bonté du Ciel en accord à nos voeux, Auront à se vanter chez les races futures, Tant de nos procédés, et de nos aventures, Que de l'état heureux, où l'amour nous a mis, Nous faisons appeler, généreux ennemis.CRISPIN
Béatris de mon cour.BÉATRIX
Cher Crispin de mon âme.CRISPIN
Ou bien de Béatris.1 657 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica