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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

La Fausse Apparence

Paul Scarron· créée en 1662, imprimée en 1663· 5 actes· 1 695 vers· 9 personnages

Personnages

  • DON CARLOS DE ROXAS, Cavalier Castillan, amant de Léonore
  • LÉONORE, fille de Don Pedre, Maîtresse de Don Carlos
  • DON PEDRE DE LARA, Gentilhomme Castillan, père de Léonore
  • DON SANCHE DE LYSSAN, amant de Flore
  • FLORE, Maîtresse de Don Sanche, Soeur de Don Louis
  • DON LOUIS DE ROXAS, Cavalier de Valence, frère de Flore, et Cousin de Don Carlos
  • FABRICE, Valet de Don Carlos
  • CARDILLE, Valet de Don Sanche
  • MARINE, Servante de Flore

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Don Carlos, Fabrice, Léonore.

DON CARLOS

Et Léonore ?

LÉONORE

Tu m'aimas, Don Carlos, qu'ai-je dit insensée ? Mon indiscrète langue a trahi ma pensée, Et j'ai mal commencé par une fausseté, Un discours qui sera la même vérité ; Tu feignais donc d'aimer, et je crus être aimée, Je crus que je régnais dans ton âme charmée ; Mais tu ne fus jamais d'amour bien enflammé, Qui peut cesser d'aimer n'a jamais bien aimé. Tu sais bien si mon coeur fut facile à surprendre ; Combien il combattit devant que de se rendre, Et de quelle rigueur je traitai les valets, Qui s'osèrent charger de tes premiers poulets. Enfin à m'attaquer telle fut ta constance ; Si faible fut la mienne à faire résistance, Que tu vis tes désirs sur les miens absolus ; Tu me persuadas tout ce que tu voulus ; Tes lettres que j'avais constamment refusées, Tandis qu'à mon devoir je les crus opposées ; Tes vers, et tes chansons, et tout ce qu'un amant Emploie à faire croire un amoureux tourment, Me donnèrent du tien des marques si pressantes, Ton mérite y joignit des forces si puissantes, Qu'après mille serments, les gages de ta foi, Je te donnai la mienne, et te reçus chez moi. Je veux bien l'avouer, j'eus répugnance à faire, Une pareille avance à mon devoir contraire ; Mais craignant les regards des voisins curieux, Des actions d'autrui juges malicieux, Qui te voyaient souvent passer sous ma fenêtre, Et m'observaient alors qu'ils m'y voyaient paraître Dans un appartement où personne n'entrait, D'où l'on venait au mien par un passage étroit, Je reçus en secret ta première visite, Et je ne fus jamais à tel point interdite. Et l'aise de te voir, et la peur que j'avais Suspendirent longtemps l'usage de ma voix : Nos âmes par nos yeux se parlaient l'une à l'autre ; Mais quel bonheur jamais dura moins que le nôtre ? J'ouis ouvrir ma chambre, et j'y courus soudain. Tu crus que je fuyais peut-être par dédain, Ou que le repentir qui suit une imprudence, M'obligeait, quoique tard, à fuir ta présence. Tu voulus m'arrêter ; tu courus après moi, Et lors un Cavalier, qui parut hors de soi, Et qui de son manteau se couvrait le visage, S'offrant à tes regards, te donna de l'ombrage ; Mais le temps t'apprendra.

FABRICE

Le voici.

SCÈNE II. Don Carlos, Don Louis.

DON CARLOS

En l'état où je suis, je ne refuse rien. Cependant apprenez le sujet de ma peine, Et le cruel malheur, qui dans ces lieux m'amène. Esclave dans Madrid de mon ambition, J'éloignais de mon coeur toute autre passion ; Mais quand on a des yeux, peut-on garder son âme, De brûler tôt ou tard d'une amoureuse flamme ? J'aimai donc à la Cour une jeune beauté ; Je lui dis mon amour, et j'en fus écouté, Et sans faire le vain, ma fortune fut-elle, Qu'elle brûla pour moi, si je brûlai pour elle. Je n'allongerai point ce récit malheureux, Des services, des soins que rend un amoureux, Il suffit que je fis tout ce qu'il faut pour plaire, Et comme les présents font à la fin tout faire, Pour la première fois, en secret, et la nuit, Je fus par sa suivante en sa chambre introduit. Hélas dans ce moment elle était infidèle. Un rival nous surprend ; j'enrage ; je querelle ; L'attaque ; on se défend ; je blesse, et sous mes coups, Ce rival accablé satisfait mon courroux. Lors le croyant sans vie, et la voyant pâmée, Par le bruit du combat sa famille alarmée, Je crus que le courroux d'un vieil père irrité, À cause de ses ans devait être évité, Et je crus qu'insulter à cette malheureuse, N'était pas l'action d'une âme généreuse, Préparant donc la mienne à tout événement, Et mettant mon espoir en mon bras seulement J'étais prêt de sortir, sans croire mon courage, Qui n'avait pas encore assez saoulé sa rage, Quand l'ingrate beauté reprenant ses esprits, Faisant parler pour elle, et ses pleurs, et ses cris, Me prit, m'embrassant, quoi que je pusse faire De ne la laisser pas au pouvoir de son père. J'avais pour elle alors avec juste raison Toute l'horreur qu'on a pour une trahison, Et j'avais eu besoin de toute ma prudence, Pour ne m'emporter pas à quelque violence : Mais peut-on s'empêcher, quand on est généreux, D'aider un ennemi que l'on voit malheureux ? Je répandrai mon sang, pour vous sauver la vie, Beauté trop tard connue, et trop longtemps servie, Et si je meurs pour vous, lui dis-je, je permets À votre esprit ingrat, de n'y songer jamais. Elle ne répondit qu'en répandant des larmes, Et même en sa douleur conserva tous ses charmes. Nous sortîmes sans peine, et sans autre danger Que la crainte que j'eus, qu'on ne nous vint charger. Le mal que m'avait fait cette fille infidèle, Ne pouvait m'empêcher de tout craindre pour elle. Un ami nous reçut chez un ambassadeur. On saisit tout mon bien ; on m'ôta tout l'honneur, Mon rival fut trouvé percé de trois blessures, Dont on tira d'abord de tristes conjectures ; Mais sa jeune vigueur l'aura fait revenir. Je n'ai pas de son nom gardé le souvenir. Il poursuivait en Cour une importante affaire ; Mais cette circonstance ici n'importe guère.

"Il suffit que je fis" ; on met le plus souvent le subjonctif, on met parfois l'indicatif pour marquer la rélité du fait. Construction vieillie selon Grévisse.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Don Sanche, Cardille.

DON SANCHE

Que dis-tu ?

DON SANCHE

SCÈNE II. Marine, Don Sanche, Cardille.

MARINE, revient

Non, Madame.

MARINE

Entrez Mademoiselle.

Léonore entre.

SCÈNE III. Léonore, Flore, Marine.

FLORE lit la Lettre

On m'a dit que vous cherchiez une suivante : Je vous en envoie une que j'aurais prise si je ne préférais à mon utilité, et à tout ce que j'ai de plus cher, l'honneur d'être votre servante,

BÉATRIX.

Sans doute Béatrix vous a bien choisie. Êtes-vous de Madrid ?

LÉONORE

Je le crois.

SCÈNE IV. Don Louis. Flore, Marine.

DON LOUIS, s'en va

Et moi vous l'amener.

FLORE

Quoi ?

SCÈNE V. Don Sanche, Marine.

SCÈNE VI. Flore, Don Sanche.

SCÈNE VII. Marine, Flore, Don Sanche, Cardille.

MARINE

Ils s'en vont.

Il paraît tout contrit.

SCÈNE VIII. Marine, Flore.

MARINE

Moi.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Don Louis, Don Carlos, Fabrice.

DON CARLOS

Sors.

DON LOUIS

Une jeune soeur n'est pas au soin d'un frère, Un tranquille travail, une charge légère. La mienne a de l'esprit, est sage, aime l'honneur ; Mais rien n'est si changeant aux filles que l'humeur ; Et quand ses actions feraient médire d'elle, J'en saurais des derniers la fâcheuse nouvelle. Hier quand je vous eus mis dans votre appartement, Afin qu'en mon logis vous fussiez sûrement, Je vis fermer ma porte, et contre l'ordinaire, Je voulus de mes clefs être dépositaire. À peine me laissai-je assoupir au sommeil, Quand un bruit surprenant qui causa mon réveil, Me fit sortir du lit, et courre à la fenêtre, Curieux de savoir ce que ce pouvait être. Je vis de mon Balcon deux hommes descendants, Et fermer le Balcon par quelqu'un de dedans. Soit larcin, soit amour, l'un et l'autre m'oblige, À craindre un mal qui croît pour peu qu'on le néglige : J'en suis en des soupçons que je n'ose avérer, Le bruit que j'en ferais peut le mal empirer ; Ce peut-être aussitôt ma soeur qu'une servante, Et je pourrais m'en prendre à la plus innocente. Vous voyez mon Cousin, quel, accident fâcheux, Me fait avoir besoin d'un ami généreux : Je crois l'avoir en vous qui m'aimez et que j'aime, Comme un très cher parent, comme un autre moi-même ; Et qui caché chez moi, sans qu'on en sache rien, Verra de ma famille, et le mal et le bien ; Y veillera pour moi, tandis que mon absence, Pour de pareils desseins donne toute licence. Afin de mieux cacher cet important secret, De votre prompt départ, je feindrai du regret, Et ferai vos adieux à votre Léonore. Par bonheur tout le monde est dans le lit encore, Et hors votre valet.

SCÈNE II. Fabrice, Don Carlos, Don Louis.

DON LOUIS

Qui lui peut avoir dit ? Alors que l'on saura le sujet qui l'amène, Il sera temps assez de vous en mettre en peine : Mais le voici déjà, cachez-vous mon cousin, Ce Castillan paraît un vieillard fort mutin.

Mutin : se dit aussi de celui qui se revolte contre la raison, qui est opiniâtre, querelleux, qui ne se rend point aux remontrances qu'on lui fait. [F]

SCÈNE III. Don Pedre, Don Louis.

DON PEDRE

De Roxas ?

DON LOUIS

Oui, Monsieur.

DON LOUIS

Il a sur moi toute puissance.

Il lit la Lettre.

On a enlevé la fille de Don Pedre de Lara. Le ravisseur est dans Valence ; je vous prie de croire qu'en servant Don Pedre, qui est mon Parent et mon Ami ; vous obligerez.

Le Duc d'Alve.

Vous avez entendu ce que le Duc m'écrit. Il a pu vous offrir le bras, et le crédit D'un homme qui lui doit encore davantage ; Mais il faut que je sache avant que je m'engage, Quel est ce Cavalier à qui vous en voulez.

SCÈNE IV. Don Carlos, Fabrice.

DON CARLOS sortant d'où il était caché

Heureusement pour nous le vieillard prend le change. Ô Dieux ! Que dois-je faire en ce rencontre étrange ? Dois-je pas m'éloigner d'une ingrate beauté ? Dois-je l'abandonner en cette extrémité ? Et me dois-je cacher ? Un ami m'en conjure, Un parent dont j'éprouve une amitié si pure. Comment donc accorder ces devoirs opposés, Que l'amour et l'honneur rendent si malaisés ? Fabrice, il faut aller avertir Léonore, Que son père la cherche, il lui faut dire encore Que sans lui dire adieu, j'ai parti ce matin, Et pour toi, que tu sers désormais mon Cousin.

En quelque sens qu'on emploie rencontre, il est toujours féminin, et les bons Auteurs n'en usent jamais autrement ; néanmoins en matière de querelle, plusieurs le font masculin, et disent, ce n'est pas un duel, ce n'est qu'un rencontre ; mais le meilleur est de le faire féminin. [Féraud Grammatical]

Partir prend l'auxiliaire avoir quand on veut exprimer l'action de partir, et l'auxiliaire être quand on veut marquer l'état du sujet parti. Je m'approche d'un chasseur, je lui demande quand le lièvre a parti. Il me répond : Il y a longtemps qu'il est parti. [L]

SCÈNE V. Flore, Léonore, Marine.

LÉONORE

Madame.

FLORE

Achevez donc de remplir ma dentelle.

Remplir une dentelle : On fait remplir les dentelles claires ou deschirées. On fait rebroder les dentelles. [F]

MARINE

Madame.

SCÈNE VI. Don Sanche, Flore.

SCÈNE VII. Cardille, Don Sanche, Flore, Marine.

SCÈNE VIII. Don Louis. Flore, Don Carlos.

FLORE

Mais pourquoi vous laisser ?

Elle s'en va.

SCÈNE IX. Don Sanche, Léonore, Don Louis, Don Carlos, Marine.

DON CARLOS entrouvrant la porte de sa chambre, où il est caché

L'ingrate Léonore me trompe donc ainsi ? Au moins serai-je quitte avec cette infidèle.

DON CARLOS d'où il est caché

Que dira cette ingrate ?

DON CARLOS, sortant d'où il est caché

C'est à moi, c'est à moi, De le punir encore.

DON LOUIS

Mon Cousin, laissez-moi punir son insolence. Fabrice entre et veut frapper Don Sanche. Point de quartier, main basse.

Faire main basse : On dit, Faire main basse, pour dire, Ne donner point de quartier, passer au fil de l'épée. [Ac. 1762]

MARINE l'arrête

Arrête malheureux.

DON SANCHE, se retirant

À demain, Castillan fanfaron.

CARDILLE, fermant la porte après soi

Et moi je vous enferme, adieu race mauvaise.

DON CARLOS, à part

J'en mourrais de douleur.

FLORE

Portons-la dans ma chambre.

On l'emporte.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Don Carlos, Don Louis.

SCÈNE II. Flore, Don Louis.

SCÈNE III. Léonore, Flore, Don Carlos.

LÉONORE

Madame ?

DON CARLOS à part, entrouvrant la porte de sa chambre

J'entends mon infidèle, il la faut écouter.

FLORE, à part

Tais-toi donc.

FLORE, s'en allant

Songez-y Léonore.

SCÈNE IV. Don Pedre, Léonore, Don Carlos.

DON CARLOS ouvrant la porte, et tirant Léonore dans sa chambre

Ne crains rien infidèle, où sera ton Carlos, Viens encore éprouver comme il sert à propos.

LÉONORE, de l'autre côté de la porte

Ouvrons-lui cher Carlos.

DON CARLOS de l'autre côté de la porte

Non, non, laissons le faire.

SCÈNE V. Marine, Flore, Don Pedre.

MARINE

Ce Cavalier grison, Veut-il à coups de pied démolir la maison ?

Flore entre.

Marine, et d'où vient donc ce bruit épouvantable ?

Grison : Celui dont les cheveux commencent à blanchir. Il y a des gens qui sont grisons dès 25 ans. [F]

FLORE

Ha mon frère ? Approchez, et nous venez défendre,

Don Louis entre.

Ce colère vieillard qu'on ne peut apaiser, Ne veut pas moins chez vous que les portes briser.

Colère (vieillard) : Qui est bilieux, fougueux, emporté, émeu de passion contre ce qui le choque. Les gens colères sont en danger de s'attirer de méchantes affaires. [F]

SCÈNE VI. Don Louis. Don Pedre, Flore.

FLORE parlant bas à son frère

Don Sanche va venir.

LÉONORE

Toi cruel ?

DON CARLOS

Moi, perfide.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

LÉONORE

Aveugle déité ! Sujette au changement, Qui fais tout sans raison, sans choix, et sans mesure, Et qui rends malheureux le plus fidèle amant, Aussitôt que le plus parjure, Si l'injuste Carlos douta de mon amour ; S'il me reprend son coeur pour le donner à Flore ; Si je trouve en tous lieux Don Sanche que j'abhorre, Quel mal, cruel destin, me peux-tu faire encore, Si tu ne te résous à me priver du jour ? Si tu ne te résous à me priver du jour ; Si tu ne me fais pas cette grâce funeste, De sortir de tes mains, et de celles d'amour ; Je me sens des forces de reste, Accoutumé peut-être à me voir tant souffrir. Tu crains qu'après ma mort enfin je ne repose, Mais pour finir ma vie, il suffit que je l'ose, Et ta rigueur en vain à ce dessein s'oppose, Si la seule douleur nous peut faire mourir. Si la seule douleur nous peut faire mourir, Faisons agir la nôtre et lui laissons tout faire ; Peut-être qu'à l'ingrat qui ne me peut souffrir, Mon trépas au moins pourra plaire. Finissons tout d'un temps ma vie, et mon malheur, Sous les loi de l'amour. Qui toujours malheureuse, Endure sans espoir une peine amoureuse, Doit s'en tirer soi-même, et suivre courageuse Les funestes desseins qu'inspire la douleur. Les funestes desseins qu'inspire la douleur. En l'état où je suis me sont aisés à suivre ; Qui redoute la mort, mérite son malheur, Quand c'est l'augmenter que de vivre. Je mourrai cher Carlos ; mais pourrais-je espérer, Quand des pâles esprits j'augmenterai le nombre, De sortir quelquefois de ma demeure sombre, D'errer autour de toi, te faire voir mon ombre ? Hélas ! Si la voyant tu pouvais soupirer. Hélas ! Si la voyant tu pouvais soupirer. Que ne devrais-je point à ton âme attendrie ? Que pourrais-je en vivant davantage espérer. Quand tu m'aurais toujours chérie ? Mais ne nous flattons pas plus d'inutiles désirs, Quand nos corps ne sont plus qu'un amas de poussière, Ils ne reprennent plus leur figure première. Et l'on perd à la fois en perdant la lumière Et l'usage des maux, et celui des plaisirs. Mais je le vois, l'auteur des peines que j'endure ;

Don Sanche et Cardille entrent.

Éloignons un objet de si mauvais augure.

Elle sort.

SCÈNE II. Don Sanche, Cardille.

DON SANCHE

Ha, tais-toi !

CARDILLE

Je me tais.

DON SANCHE, à part

Qui l'y peut inciter ?

CARDILLE

Je ne sais.

SCÈNE III. Flore, Don Sanche.

SCÈNE IV. Cardille, Don Sanche, Flore.

CARDILLE

Ce frère ingénieux à surprendre le monde, En qui de l'Univers toute la bile abonde, Vient avec Don Pedre qui lui sert de recors C'est à vous à songer au salut de nos Corps.

Recors : aide de Sergent, celui qui l'assiste, lorsqu'il va faire quelque exploit, ou exécution, qui lui sert de tesmoin, et qui lui prête main forte. [F]

SCÈNE V. Léonore, Don Sanche, Flore.

SCÈNE VI. Don Carlos, Don Sanche.

DON CARLOS

Moi-même ?

SCÈNE VII. Don Pedre, Don Louis, Don Carlos, Don Sanche.

DON SANCHE

Et trop vue.

DON CARLOS, se mettant à côté de Don Sanche

Arrête Don Louis : j'ai part en sa fortune.

DON CARLOS

Don Pedre écoute-moi. Quand indigne du nom des Auteurs de mon être Par cent noirs attentats d'un scélérat, d'un traître, J'aurais noirci ma vie, et ton honneur blessé, Si contre mon dessein je t'avais offensé ; Si mon intention n'était pas criminelle, La tienne passerait pour injuste et cruelle, Et quand on te verrait à ma perte animé, Je serais plaint peut-être, et tu serais blâmé, La seule intention augmente ou diminue L'action la plus noire, ou la plus ingénue : Suspends donc ta colère, et d'un esprit plus sain, Vois si de t'offenser j'eus jamais le dessein. Je vis ta Léonore, et cette fille aimable, En beauté sans pareille, en esprit adorable, Dès le même moment, du moins le même jour, Que je brûlai pour elle, eut pour moi de l'amour. Quand entre deux amants l'amour est partagée, Elle n'est pas longtemps sans être soulagée. Mais ce n'est pas assez dans l'Empire amoureux, D'aimer, et d'être aimé pour être bien heureux. On voit de mille amants les espérances vaines Flatter jusqu'à la mort leurs mutuelles peines, Et l'on voit mille amants se croyant près du port, Y trouver la tempête, et maudire leur sort Dans le temps que ta fille en son amour fidèle Me croyait plus donner des marques de son zèle Mes yeux furent trompés d'une jalouse erreur. Autant que je l'aimais, elle me fit horreur. Mais pour ne l'aimer plus, pour la croire infidèle Je ne m'offris pas moins à tout faire pour elle : Je la mis à couvert de ton juste courroux, Et je voulais aussi lui trouver un Époux ; Ainsi tu m'eusses dû l'honneur de Léonore. Vois par là si ta haine est légitime encore, Et songe que mon sang peut sur toi rejaillir : L'amour peut m'excuser comme il m'a fait faillir. Calme donc les transports d'une juste colère ; Prends pitié de ta fille, et lui rends un bon père.

LÉONORE

Il est donc vrai Carlos, qu'enfin ma patience, Bannit de ton esprit l'injuste défiance ? Tu ne doutes donc plus, que ne t'aie aimé Tout ce peut aimer un coeur bien enflammé : Tu m'aimes maintenant à cause que je t'aime, Est-il quelque autre amant qui ne m'aimât de même ? Alors que ton esprit cessant de m'estimer, Ta raison t'ordonna de ne me plus aimer, N'était-ce pas assez pour châtier mon crime, Que n'avoir plus pour moi ni d'amour i d'estime ? Mais, Carlos, tu joignis l'outrage au châtiment, Et tu fus inhumain dans ton ressentiment, Le moins heureux captif dans les plus rudes chaînes, Souffre moins qu'en tes fers je n'ai souffert de peines. Tu m'as vue à tes pieds mille fois fondre en pleurs, Je t'ai vu d'un oeil sec regarder mes douleurs : Mais tout cela n'était que de légers supplices, Tu m'affligeas aussi par d'importuns services. Oui ta fière rigueur en son plus grand excès, Ne m'affligea pas tant que firent tes bienfaits. Cependant cette fille ingrate, et criminelle, N'était que malheureuse, et fut toujours fidèle, Et celui qu'elle aima d'un amour éternel, La condamna toujours, et fut seul criminel. Nos sens sont trop enclins à croire l'imposture, Pour n'avoir plus à craindre une telle aventure, Tu crois trop tôt le mal sans l'avoir avéré Pour vivre avecque toi, dans un calme assuré. Mais quoique avecque toi j'aye beaucoup à craindre, Je ne te puis haïr ; moins encore le feindre, Vainement ma raison m'exhorte à t'oublier ; Mon coeur n'y consent pas, je ne le puis nier.

CARDILLE se battant tout seul

Je pare, et tout d'un temps faisant feinte à la vue, Je lâche le pied droit, et donne une venue.

Tout d'un temps : aussitôt, sans tarder. [L]

Lacher le pied : i.e. "reculer." [O]

CARDILLE

Lorsque j'ai dégainé, je fais le diable à quatre, Ces rivaux m'ont rendu de si mauvaise humeur, Qu'il faut absolument que je fasse rumeur, Si nous n'allons tous deux conjoints pour l'hyménée Grossir de ces amants la troupe fortunée.

Diable : faire le diable, le diable à quatre, faire grand bruit, grand tumulte, se donner beaucoup de mouvement pour une chose. [L]

Rumeur : bruit et murmure sourd qui tend à querelle, ou sédition. Cette nouvelle doctrine a excité bien de la rumeur dans l'église. [F]

1 695 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica