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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

Le Jodelet Duelliste.

Paul Scarron· créée en 1646· 5 actes· 1 810 vers· 10 personnages

Réprésenté pour la première fois en 1646 au théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • DON DIEGO GIRON, fiancé avec Hélène, et amoureux de Lucie
  • DON FÉLIX DE FONSEQUE, amoureux de Lucie
  • DON GASPARD DE PADILLE, fanfaron, amoureux d'Hélène et de Lucie
  • DON PEDRO D'AVILA
  • DON SANCHE, oncle de Dorothée
  • HÉLÈNE
  • LUCIE
  • BÉATRIX, suivante d'Hélène et de Lucie
  • JODELET, serviteur de Don Félix
  • DON ALPHONSE, serviteur de Don Diego Giron

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Don Flix, Jodelet.

DON FÉLIX

Oui, sans doute.

JODELET

Bien, bien, n'en parlons plus, je vais questionner. D'où vient que tout objet vous devient une idole ? Qu'à la belle, à la laide, à la sage, à la folle, À jeune, à vieille, à veuve, à femme ayant mari, À fille à marier, d'un langage fleuri Vous allez jour et nuit demandant du remède ? Et que vous a donc fait ce beau sexe à Tolède, Que vous voulez ainsi l'exterminer par feu ? Et de grâce, Seigneur, épargnez-les un peu. La fille de dix ans, et la sexagénaire, (Chose que devant vous personne n'a vu faire,) Ont en vous un Amant qui leur fait les yeux doux, Et vous leur en voulez, à cause (dites-vous) Que l'une en sait beaucoup, et l'autre n'en sait guères, Et des rares beautés, et des beautés vulgaires, Je vois qu'également vous vous sentez féru ; Il faut (ce que de vous je n'aurais jamais cru) Que vous soyez, sans doute, un fourbe très insigne. Mais d'un homme d'honneur, cette vie est indigne. Et quoi, vous assiégez jour et nuit des maisons ? Contre la chasteté brassant des trahisons, Vis-à-vis d'un Balcon, ou d'une jalousie, Vous faites jour et nuit l'homme qui s'extasie ? À l'Église, où l'on doit seulement prier Dieu, Vous n'allez qu'à dessein d'y mettre tout en feu ? Là vos yeux travaillant à faire femmicides, Tantôt sont vus mourants, et de larmes humides ? Tantôt jetant le feu comme miroirs ardents, Vont sur les pauvres coeurs, flèches de feu dardants ? Comme on ne blesse pas toujours ce que l'on tire, Je vois quelques beautés qui ne s'en font que rire. De celles-là, Monsieur, le nombre est bien plus grand, Que de celles de qui le coeur à vous se rend ; Et je vois bien souvent que toute l'énergie, De ces traits raffinés de la blanche Magie, Opèrent moins pour vous, pauvre amoureux transi, Que pour moi qui m'en ris, et bien d'autres aussi, Si les réflexions qui sans cesse me viennent...

SCÈNE II. Don Gaspard, Don Félix, Jodelet.

JODELET

Lui-même.

DON FÉLIX

Oui.

DON FÉLIX

Fort bien.

DON FÉLIX

On le dit.

DON FÉLIX

Non.

DON FÉLIX

Est-ce tout ?

DON GASPARD

J'aime depuis six ans une beauté suprême, Et vous depuis six mois vous aimez ce que j'aime, Et m'imitez si bien dans mon affection, Que sans vous dispenser de la moindre action, De tout ce que je fais, vous êtes la copie ; Vous m'observez en tout, partout votre oeil m'épie ; Et le jour et la nuit je vous ai sur mes pas ; Quand la beauté que j'aime, avec tous ses appas, Pour me favoriser, se montre à la fenêtre, J'enrage de vous voir à mon côté paraître. L'autre jour que je fus malade de la toux, Parce qu'il m'arriva de tousser devant vous, Aussitôt sur ma toux si bien vous enchérîtes, Que je vous crus atteint du mal que vous feignîtes, Et qu'un caterre enfin de vous me vengerait. Lors ce fut entre nous à qui mieux tousserait ; Vous crûtes que ma toux n'était pas sans mystère, Et vous fîtes merveille à me bien contrefaire : De vous en quereller, j'eusse passé pour fou ; Je vous laissai tousser tout votre chien de saoul. Un jour je fus tenté (mais j'eusse été peu sage) De me donner un coup de poignard au visage, Pour voir si vous, Monsieur, qui m'allez imitant, Seriez assez badin, pour vous en faire autant. Vous riez quand je ris, vous pleurez quand je pleure ; Si je pense à chanter, vous chanter tout à l'heure ; Et soupirez aussi, quand j'ose soupirer, Comme si vous étiez sur le point d'expirer. Quand j'ose regarder la beauté que j'adore, Je rencontre aussitôt votre oeil qui la dévore. Je me fâche à la fin d'être tant imité : Gardez bien d'être aussi fâché de mon côté : Si vous continuez d'être toujours mon singe, En chevaux, en couleurs, en vêtements, en linge, Enfin en tout ce qui concerne mon amour, Je suis pour vous jouer bientôt un mauvais tour. Adieu, faites profit de cette remontrance.

SCÈNE III. Don Félix, Don Sanche, Jodelet.

DON FÉLIX

Est-ce tout ?

DON SANCHE

C'est assez.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Don Diègue, Alphonse.

SCÈNE II. Jodelet, Béatris, Alphonse.

JODELET, arrêtant Béatris par sa robe

Mais à propos...

ALPHONSE, en s'en allant

Nous nous verrons encor, mon brave.

SCÈNE III. Don Diègue, Don Félix, Jodelet.

DON FÉLIX

Écoute.

SCÈNE IV. Don Diègue, Alphonse, Don Félix, Béatrix.

DON DIÈGUE

Don Félix cependant parle à Béatrix en secret.

Comment ?

SCÈNE V. Don Diègue, Alphonse.

DON DIÈGUE

Don Gaspard ?

SCÈNE VI. Don Gaspard, Don Diègue, Don Alphonse.

DON GASPARD, parlant à son valet qui sera derrière le théâtre

Ne pense pas tarder longtemps, ou je t'étrangle, Après t'avoir donné cent mille coups de sangle.

DON DIÈGUE

Oui, c'est moi.

DON DIÈGUE

L'amour.

DON DIÈGUE

Et la demeure ?

DON GASPARD, en s'en allant

Je ne puis.

SCÈNE VII. Lucie, Béatris, Don Diègue, Alphonse.

Lucie paraît sur le théâtre, menée par un homme, et suivie de Béatrix.

ALPHONSE

Fort bien.

DON DIÈGUE

Il est à toi.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Alphonse, Jodelet.

ALPHONSE, le surprenant

Quoi ?

SCÈNE III. Don Diègue, Alphonse.

DON DIÈGUE

Alphonse, je suis mort, Ma foi j'avais raison de me presser si fort, Le coeur me le disait, celle que j'avais vue, Qui parut à mes yeux de tant d'attraits pourvue, Te le dirai-je, Alphonse, elle n'est pas pour nous Don Félix plus Heureux, doit être son époux, Et moi venant chercher une femme à Tolède, J'y trouve mon malheur, et malheur sans remède : Car n'ayant pas Lucie (elle s'appelle ainsi) Il faudra bien se battre, ou l'enlever d'ici. Sa soeur Hélène est belle, elle est riche, elle est sage : Mais l'aimable Lucie a mon coeur pour partage, Et je veux que sa soeur la surpasse en beauté, Elle gagne sur elle au moins de primauté. Enfin, je veux par force ou bien par stratagème, Ôter à Don Félix sa Maîtresse que j'aime, Et n'est Prince, Parent, Ami, ni Confesseur, Conseil, force, Prison, Justice, crainte, honneur, Qui me puisse empêcher au péril de la vie De répandre du sang pour l'amour de Lucie, Devant que Don Félix la tienne entre ses bras, Je lui vais susciter un étrange embarras : Tu connais mon cousin Don gaspard de Padille : Tu sais comme il se bat, et pour une vétille. Don Félix lui déplaît, et j'ai su qu'aujourd'hui Don Gaspard est allé le quereller chez lui, Et je me trompe fort, ou c'est par jalousie, Car le brave à la fois sert Hélène et Lucie ; Aussi ferait-il tort à sa rare valeur, S'il n'aimait à la fois, et l'une et l'autre soeur : Je voudrais de bon coeur qu'il pût en avoir une ; Car sa valeur mérite une bonne fortune, De la maison qu'il est, si son aîné mourait, Il obligerait fort celle qu'il choisirait.

SCÈNE IV. Don Félix, Don Diègue, Alphonse.

DON FÉLIX

Et que nous épousons deux soeurs en même jour, Qu'on appelle à bon droit deux miracles d'amour, Ha, que j'éprouverais la Fortune prospère, Mon plus fidèle ami devenant mon beau-frère, Si je ne me voyais cruellement traité Par ce divin objet dont je suis enchanté, Notre fortune ici devrait être semblable ; Mais vous êtes heureux, et je suis misérable ; Et quoi que nous devions épouser les deux soeurs, Nous ne goûterons pas de pareilles douceurs. Vous trouvez un esprit en la parfaite Hélène À ne donner jamais au vôtre aucune peine, Dans celui de sa soeur, violent et léger, J'en rencontre un très propre à me faire enrager. On n'attendait que vous pour notre mariage, Je me croyais au port, à couvert de l'orage ; Mais depuis quatre jours il s'en est élevé Un, dont je ne suis pas encor si bien sauvé, Que je n'en aie encor l'esprit rempli de crainte. J'en serai quelque temps sans réserve et sans feinte, (Devant que ma Lucie eût envahi mon coeur,) Une fille de qui la complaisante humeur, La beauté de la taille, et celle du visage, M'ont fait perdre quasi le nom d'Amant volage : Mais tous ces grands appas se rencontrant sans bien, Et n'étant pas un homme à me donner pour rien, Ma Lucie aisément m'a fait être infidèle. Depuis peu ma jalouse en ayant eu nouvelle, En publiant partout qu'elle est grosse de moi, Et que je ne puis plus disposer de ma foi, Elle a fait si beau bruit, que ma belle Lucie Veux être là-dessus pleinement éclaircie. Deux mille écus promis ont fait cesser ces bruits, Pour lesquels j'ai passé de très mauvaises nuits ; Mais pourtant la cruelle est encor à se rendre ; Et c'est ce que tantôt m'était venue apprendre Une femme en secret, quand je vous ai quitté. Vous m'avez pardonné cette incivilité ; Car vous savez assez qu'un homme quand il aime, Est esclave, et n'est plus le maître de soi-même, Cet avis n'était pas pour être négligé, Me venant d'une main qui m'a tant obligé, De la parfaite Hélène, une fille obligeante, Autant que quelquefois sa soeur est outrageante, D'un esprit orgueilleux, d'un esprit contestant, Mais avec ses défauts, que j'adore pourtant. Si la douceur d'Hélène était communicable, Ou si Lucie était d'un esprit plus traitable, Que je serais heureux, et que vous le serez Avec cette beauté que vous épouserez, Il n'en fut jamais une aussi sage en Tolède ; C'est d'elle qu'en mon mal j'espère du remède ; C'est d'elle que j'ai su, cher ami, que c'est vous Que depuis si longtemps elle attend pour Époux. Au reste, sa vertu cède à votre mérite, Quand on parle de vous, elle est toute interdite.

DON FÉLIX

J'ai peur l'avoir courue, et qu'un autre l'ait prise ; Car aujourd'hui sa soeur m'a dit qu'assurément Quelque chose pour moi la change étrangement ; Et que bien à regret ce superbe courage (Qui ne veut point d'un bien qu'un autre lui partage) Se résout à la fin de m'admettre en son coeur ; Mais à condition que son père et sa soeur Sauront la vérité de cette Dorothée. Voici l'heure tantôt entre nous arrêtée, Que je dois faire voir à Pedro d'Avila Cette Fille, et de plus, certain Oncle qu'elle a, Qui l'a toujours nourrie, et qui lui sert de père : Il est nécessiteux, et parce qu'il espère Que s'il me rend content, je le régalerai, Cet homme ne dira que ce que je voudrai, Encor que Gentilhomme, il a l'âme vénale, En lui toute action qui profite, est loyale ; Et sans son avarice, assurément je crois Que sa Nièce eut bien pu se défendre de moi. Voilà, mon cher ami, l'état de mon affaire, Où j'ai d'abord trouvé le vent assez contraire ; Mais j'espère bientôt, dans un port assuré, Partager avec vous un trésor désiré. J'espère en votre esprit, dont je connais l'adresse, Il pourra m'adoucir celui de ma tigresse ; Lorsque vous la verrez, tâchez de l'obliger À ne se plaire plus à me faire enrager. Allons-y de ce pas, aussi bien votre Hélène, (Qui s'inquiète fort pour certaine migraine,) Qui vous a pris tantôt, m'a prié mille fois De vous y remener, lorsque je vous verrais. Ne faites pas languir plus longtemps une Amante Qui témoigne pour vous une ardeur violente.

SCÈNE V. Don Pedro, Don Félix, Hélène, Don Diègue, Lucie.

SCÈNE VI Béatris, Lucie.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Béatris, Lucie.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Lucie, Don Pedro.

SCÈNE IV. Don Pedro, Lucie, Hélène, Don Diègue, Don Félix, Béatris.

LUCIE, faisant une révérence à Don Félix

Quand je pourrai servir votre polygamie, Ce sera de bon coeur.

HÉLÈNE

Ha, Béatris, m'amie. Qu'est-ce qu'a donc mon Père ?

Il semble que le locuteur suivant n'est pas Don Pedro mais Béatris.

DON FÉLIX

Je voudrais bien savoir quelle mouche a piqué Ce colère vieillard ?

Il semble que le locuteur suivant n'est pas Don Pedro mais Don Diègue.

BÉATRIX, sort du logis, et leur jette deux lettres

Messieurs, voilà des vers faits à votre louange, Lisez-les à loisir.

DON FÉLIX, entrant chez Don Pedro

Je reviens aussitôt.

SCÈNE V. Alphonse, Don Diègue.

ALPHONSE, auprès de son maître

Et bien, le stratagème a-t-il bien réussi ?

DON DIÈGUE

Si peu que rien.

DON DIÈGUE

Bien fort.

DON DIÈGUE

Ha, traître !

DON DIÈGUE

Ah, bélître !

Bélître : gros gueux qui mendie par fainéantise, et qui pourrait bine gagner sa vie. (Dict. Furetière)

ALPHONSE

On m'assomme.

DON DIÈGUE

Qu'as-tu donc ?

SCÈNE VI. Don Pedro, Alphonse, Don Diègue, Don Félix, Lucie.

DON DIÈGUE, en s'en allant

Je te trouverai bien.

SCÈNE VII.

JODELET, seul

Toi qui vient d'entrer là-dedans, Qui bat les gens malgré leurs dents, Et m'as frappé sans dire gare, Sais-tu ce que je te prépare ? Je te dis charitablement, Si tu le sais, que nullement Tu n'aies à passer cette porte, Car Monseigneur Satan m'emporte ; Et je le dis de sens rassis, Si tu sors, si je ne t'occis. J'enrage que je ne t'étrangle Et j'enrage que je ne sangle Au travers de ton chien de nez Estramaçons bien assénés. Au reste tu me peux bien croire, Je suis tout sûr de la victoire ; Car j'ai fait des provisions Pour semblables occasions. J'ai contre toute hémorragie, Pierre de grande énergie, Billet contre le coup fourré, Coup dangereux s'il n'est paré, Tous les jours presque je m'exerce Et sur la quarte et sur la tierce, Et prends en même temps leçon Pour et contre l'estramaçon ; Je suis bien sûr dans la parade ; J'ai fait forger une salade À l'épreuve du fauconneau, Dont je doublerai mon chapeau. À l'heure même on m'accommode, (Et peut-être en viendra la mode,) Une cuirasse à mon pourpoint, Qui ne paraîtra du tout point. Je suis nanti d'une rondache À l'épreuve du coup de hache ; Et quant à darder le poignard, J'en fais tout ainsi que d'un dard. D'abord que nous serons en garde, Mon épée au corps je lui darde ; Je le saisis, et puis après, D'un croc en jambe appris exprès, Je le renverserai sur l'herbe ; Où, comme un fléau fait sur la gerbe, Je prétends battre sur sa peau, Jusqu'à tant que j'en sois en eau. Cartels partout j'ai beau répandre, Il fait semblant de ne m'entendre, Cependant il en a reçu, Ce n'est pas que je l'aie su ; Mais en ayant fait plus de mille, Que j'ai semés parmi la Ville, Il faut bien qu'il en soit venu Quelqu'un à ce bègue Cornu. Je pensais, ô noble assistance, Vous régaler de quelque Stance, Car l'Auteur m'en avait promis ; Mais dans notre Rôle il n'a mis Que quelques vers faits à la hâte ; Bien souvent le papier il gâte, Et ne fait que des Vers rampants, Au lieu d'en faire des pimpants. Ô qu'être homme d'honneur est une forte chose, Et qu'un simple soufflet de grands ennuis nous cause !

SCÈNE VIII. Don Félix, Jodelet.

DON FÉLIX

Oui, vous.

JODELET

Couci-couci.

JODELET, lui donnant un soufflet

Ma foi, Monsieur, ainsi.

DON FÉLIX

Il redit les vers qui sont au commencement.

Qu'est-ce que tu dis là ?

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

JODELET, en chaussons, et prêt à se battre

Oui, tout homme vaillant doit être pitoyable ; Et j'ai pitié de toi, souffleteur misérable, Puisque pour le soufflet que tu m'as appliqué, Tu dois être de moi mortellement piqué, C'est la première fois qu'il m'avait que je sache, L'impertinent qu'il est donné sur la moustache ? De la façon pourtant qu'il s'en est acquitté, Je le tiens en cela très expérimenté. Je crois que de sa vie il n'a fait autre chose, Et nonobstant les maux que telle action cause, Tout pauvre que je suis, je lui donnerais bien, Pour souffleter ainsi, la moitié de mon bien. Mais n'est-ce pas à l'homme une grande sottise De s'aller battre armé de la seule chemise, Si tant d'endroits en nous peuvent être percés ? Par où l'on peut aller parmi les Trépassés ? Le moindre coup au coeur, est une sûre voie Pour aller chez les Morts ; il est ainsi du Foie : Le Rognon n'est pas sain, quand il est entrouvert, Le Poumon n'agit point, quand il est découvert ; Un artère coupé, Dieux ! Ce penser me tue, J'aimerais bien autant boire de la Ciguë ; Un oeil crevé, mon_Dieu ! Que viens-je faire ici ? Que je suis un franc sot, de m'hasarder ainsi ! Je n'aime point la mort parce qu'elle est camuse ; Et que sans regarder qui la veut ou refuse, L'indiscrète qu'elle est, grippe, voûsit ou non, Pauvre, riche, poltron, vaillant, mauvais et bon. Mais je suis trop avant pour reculer arrière ; C'est à faire en tout cas à rendre la Rapière, Doncque bien loin de moi la peur et ses glaçons, Je veux être de ceux qu'on dit mauvais garçons. Mon cartel est reçu, je n'en fais point de doute, Mon homme ne vient point, peut-être il me redoute. Hélas, plaise au Seigneur, qu'il soit sot à tel point, Qu'il me tienne mauvais, et ne se batte point, Mais les raisonnements sont tout à fait frivoles, Où l'on a plus besoin d'effets que de paroles. Animons notre coeur un peu trop retenu. Çà, je pose le cas que mon homme est venu ; Nous avons dégainé, nous sommes en présence, Tâchons de lui donner au milieu de la panse, Bon pied, bon oeil ; et flic, et flac ; rien n'est pour toi ; Zest, j'ai paré ton coup ; courage il est à moi ! Tu recules, poltron ? Pare cette venue ; Plus bas, plus bas, coquin, j'ai défendue la vue ; Hay, Hay, j'ai l'oeil crevé, non, je me suis trompé, La peste, le grand coup dont je suis échappé, Mais tu me payeras la peur que tu m'as faite ;

Il faut réciter ces vers-là vite, avec toute l'ardeur et la prestesse d'un homme qui se bat.

Bon, ce coup-là sans doute a percé sa jaquette ; Bon, le voilà perdu : bon, me voilà sauvé ; Car de ce premier coup son oeil droit est crevé ; Mais il en faut avoir l'une et l'autre prunelle. Que ferai-je sans yeux ? Tu prendras une vielle. Ah, pardon, Jodelet ; non, non, il faut mourir ; Ah, de grâce pardon ; meurs sans plus discourir.

Dans le vers suivant, le mot traduit transcrit par voûsit est inconnu.

Cartel : Appel en duel. Donner, recevoir, accepter, refuser un cartel. [L]

Jaquette : est aussi un habit de paysan fait en petite casaque sans manche. [F]

SCÈNE II. Alphonse, Jodelet.

JODELET

Oui da, je le lirai ; Puis après, s'il vous plaît, Monsieur, je m'en irai.

CARTEL.

Quelques médisants disent que vous m'avez donné un soufflet, je ne puis croire cela de votre courtoisie : mais le moyen de faire taire le peuple, si ce n'est que votre Seigneurie lui ferme la bouche de sa main libérale, comme on dit qu'elle a fermé la mienne ? Mon Maître m'a dit, qu'il faut pour mon honneur que je vous donne des coups de bâton, ou que j'ai de votre sang. Je ne songe pas à vous en donner, parce que j'y trouve quelque difficulté ; et encore qu'à vous tirer du sang, et vous attirer à la campagne, je trouve aussi quelque chose qui me choque. Je supplie pourtant votre Seigneurie de se trouver vers le soir à la grande Place, et de pardonner la peine que lui donne son humble serviteur,

JODELET.

ALPHONSE

J'ai quelque affaire ailleurs ; et si je n'en avais, Je m'acquitterais mieux de ce que je vous dois ; Je crois m'en acquitter un jour en galant homme.

Il le bat et s'en va.

Recevez cependant cette petite somme, De nasardes, soufflets, coups de pied et de poing.

Nasardes : chiquenaude que l'on donne sur le bout du nez. On dit d'un homme ridicule, et faible, qu'il a le nez à camouflets ou à nasardes. [F]

SCÈNE III. Don Félix, Alphonse, Don Pedro.

DON PEDRO, parlant à Alphonse qui paraît sur le théâtre

Vous voilà donc encor, je vous croyais parti.

DON PEDRO

Ami, Dieu te conduise, et te donne un bon Maître. Or çà, voyons un peu la Lettre de ce traître, De ce faux Don Diègue ; ô l'insigne imposteur : Et que n'aurait trompé ce visage menteur ?

LETTRE.

Mon cher Époux,

Sachant que Don Félix de Fonseque est votre ami, je vous écris à la hâte qu'on a exécuté ici des faux Monnayeurs, qui l'ont accusé d'être leur complice. Avertissez-le qu'un Exempt est parti avec ordre de le prendre en quelque lieu qu'il soit, et revenez voir promptement votre fidèle,

DOROTHÉE.

Exempt : Est aussi un officier établi dans les compagnies des Gardes du Corps, dans celles des prévôts et autres officiers. Ils commandent en l'absence des capitaines et lieutenants. [F]

SCÈNE IV. Don Gaspard, Don Pedro, Don Félix, Hélène, Béatris.

DON PEDRO

J'y vais voir.

SCÈNE V. Don Diègue, Alphonse.

SCÈNE VI. Lucie, Alphonse, Don Diègue.

SCÈNE VII. Don Pedro, Don Diègue, Don Gaspard, Lucie, Béatris, Hélène.

LUCIE, faisant un cri perçant, qui fait tressaillir tout le monde. Haussant la voix

Haye, haye, haye, haye.

1 810 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica