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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

Tyr et Sydon

Jean de Schelandre· créée en 1628· 5 actes· 2 063 vers· 23 personnages

Représenté pour la première fois à Paris en 1628.

Personnages

  • LÉONTE, fils du roi de Tyr
  • PHULTER, capitaine Tyrien
  • LE HERAULT sidonien
  • ABDOLOMIN, roi de Sidon
  • BALORTE, conseiller sydonien
  • BELCAR, fils du roi de Sidon
  • ARAXE, capitaine sidonien
  • TIMADON, écuyer de Léonte
  • PHARNABAZE, roi de Tyr
  • LE COURRIER, tyrien
  • CASSANDRE, princesse de Tyr
  • MÉLIANE, princesse de Tyr
  • ZOROTE, vieillard sidonien
  • PHILOLINE, femme de Zorote
  • THARSIDE, soeur de Zorote
  • LE PAGE de LÉONTE
  • ALMODICE, gouvernante des princesses de Tyr
  • BAGOAS, eunuque
  • LA RUINE, assassin
  • LA DÉBAUCHE, assassin
  • AUTRE SOLDAT, assassin
  • LE PRÉVÔT, de Sidon
  • Archers
PRÉFACE AU LECTEUR

Par F.O.P.

Puisque le jugement que j'ai fait de cet ouvrage, est une des principales causes, qui a porté M. de Schelandre à la publier ; il me semble que je suis responsable de toutes les objections qu'on lui peut faire en cette occasion, et qu'il fera pleinement excusé de tout le blâme qu'il pourrait encourir de cette occasion, et qu'il sera pleinement excusé de tout le blême qu'il pourrait encourir de cette action, s'il en rejette la faute sur moi. Je lui ai dit tant de fois que Tyr et Sidon était une bonne pièce qu'à la fin il s'est laissé persuader qu'elle n'était pas mauvaise, et qu'il pouvait la donner au public à mes périls et fortunes. C'est une chose étrange, que l'homme dont je parle, qui à l'âge de vingt cinq ans a composé trois livres d'une Startide, admirée de ce docte Roi de la Grande-Bretagne, qui a fait asseoir auprès de lui les Muses dans son propre trône, ait maintenant de la peine à se résoudre de nous faire une tragi-comédie, qu'il a travaillée avec tant d'art et tant de soin.

Mais il en est ainsi, que plus nous avançons dans la connaissance de quelque chose, plus avons nous de défiance de notre capacité, et par je ne sais quel contrepoids d'humilité ; les plus excellents écrivains et les plus capables de contenter autrui, sont sujets à ne se contenter pas aux mêmes ; soit à cause que reconnaissant mieux que les autres, la faiblesse de l'esprit humain, il en méprisent davantage les opérations ; soit que se proposant toujours en leur imagination une idée très parfaite, il se fâchent de na la pouvoir exécuter à cause du défaut des termes qui ne peuvent jamais assez bien exprimer leur pensée.

Quoi que c'en soit, la crainte de ne pouvoir satisfaire autrui, n'est pas la principale raison qui fait que les plus habiles hommes retiennent si longtemps leurs oeuvres dedans le cabinet, et qu'ils passent tant d'années à les polir par avant que de les présenter aux yeux de tout le monde. Si est-ce qu'il faut donner beaucoup de choses à l'opinion des autres, et puisque nous sommes obligés d'y régler la plupart de sanctions de notre vie, il faut y conformer aussi, tant que nous le pouvons faire sans intérêt de la sagesse, nos paroles et nos pensées. Que s'il arrive qu'elle s'en écartent quelquefois, il ne faut point être si dédaigneux, que de ne vouloir pas rendre raison de notre fait ; au contraire il me semble qu'il est très honnête d'éclaircir chacun pourquoi nous nous sommes jetés à quartier du chemin ordinaire, pour tenir une toute particulière. Or comme le monde presque toujours divisé en opinions contraires, il arrive ordinairement que nous sommes mieux accompagnés, et que notre parti est plus fort que nous ne pensons, et au sujet que je traite je suis assuré d'avoir la moitié du monde de mon côté, tandis que je tâcherais de convertir l'autre.

Ceux qui défendent les anciens poètes reprendront quelque chose en l'invention de notre auteur, et ceux qui suivent les modernes trouverons à dire quelque peu à son élocution. Les premiers, qui ne sont pas doctes, à la censure desquels nous déferons infiniment, disent que notre tragi-comédie n'est pas composée selon les lois que les anciens ont prescrites pour le théâtre , sur lequel ils n'ont rien voulu représenter que les seuls événements qui peuvent arriver dans le cours d'une journée. Et cependant tant en la première, qu'en la seconde partie de notre pièce, il se trouve des choses qui ne peuvent être comprises en un seul jour, mais qui requièrent l'étendue de plusieurs jours pour être mises à exécution.

Mais aussi les anciens pour éviter cet inconvénient de joindre en peu d'heures des actions grandement éloignées du temps, sont tombés en deux fautes, aussi importantes que celles qu'ils voulaient fuir ; l'une, en ce que prévoyants bien que la variété ds événements est nécessaire pour rendre la représentation agréable, ils font échoir en un même jour quantité d'accidents et de rencontres qui probablement ne peuvent être arrivés en si peu d'espace. Cela offense le judicieux spectateur qui désire une distance, ou vraie, ou imaginaire, entre ces actions-là, afin que son esprit n'y découvre rien de trop affecté, et qu'il ne semble pas que les personnages soient attitrés, pour paraître à point nommé comme des dieux de machine, dont on se servait aussi bien souvent hors de saison. Ce défaut se remarque presque dans toutes les pièces des anciens , et principalement où il se fait quelque reconnaissance d'un enfant autrefois exposé. Car sur l'heure même, pour fortifier quelque conjecture fondée sur l'âge, les traits de visage, ou sur quelque anneau, ou autre marque, la personne dont on s'est servi pour le perdre, la Pasteur qui l'a nourri, la bonne femme qui l'a allaité, etc. se rencontrent et paraissent soudainement, comme par art de magie sur le théâtre, quoi que vraisemblablement, tout ce peuple-là ne se puisse ramasser qu'avec beaucoup de temps et de peine. Toutes les tragédies et les comédies des anciens sont pleines de ces exemples.

Sophocle même, le plus réglé de tous, en son Oedipe régnant, qui nous est proposé par les experts, comme le modèle d'une parfaite tragédie, est tombé en cet inconvénient : car sur l'heure même que Créon est de retour de l'Oracle de Delphes, qu'on est en peine de trouver l'auteur de la mort de Laïus, qu'on a envoyé quérir un ancien serviteur qui en peut savoir des nouvelles, et qui doit arriver incontinent ; le poète fait survenir de Corinthe, le vieillard qui avait autrefois enlevé l'enfant Oedipe, et qui l'avait reçu des mains de ce vieil serviteur qu'on attend. De sorte que toute l'affaire des découverte en un moment, de peur que l'état de la tragédie n'excède la durée d'un jour. Qui ne voit en cet endroit que la survenue du vieillard de Corinthe est apostée et mendiée de trop loin, et qu'il n'est pas vraisemblable qu' homme, qui n'était point mandé pour cet effet, arrivât et s'entretint avec Oedipe justement dans l'intervalle de peu de temps qui s'y écoule, depuis qu'on a envoyé quérir le vieil serviteur de Laïus ? N'est ce pas afin de faire rencontrer ces deux personnages ensemble, malgré qu'ils en aient, et pour découvrir en un même instant le secret de la mort de ce pauvre prince.

De cette observation de ne rien remettre à un lendemain imaginé, il arrive encore que les poètes font que certaines actions se suivent immédiatement, quoi qu'elles désirent nécessairement une distance notable entre elles, pour être faites avec bienséance. Comme quant AEschylus fait enterrer Agamemnon avec pompe funèbre, accompagné d'une longue suite de pleureurs et de libations, sur le point même qu'il vient d'être tué. Cependant que ce parricide doit avoir mis toutes la maison royale, et toute le ville en désordre, que ce corps doit être caché ou abandonné par les meurtriers, et que le théâtre doit être pleins de mouvements violents, de compassion et de vengeance ; ils marchent en grande solennité et en bel ordre au convoi de ce malheureux prince, de qui le sang est encore tout chaud, et qui par manière de dire n'est que demi-mort.

Le second inconvénient qu'ont encouru les poètes anciens, pour vouloir resserrer les accidents d'une tragédie entre deux soleils, est d'être contraints d'introduire à chaque bout de champ des messagers, pour raconter les choses qui se sont passées les jours précédents, et les motifs des actions qui se font pour l'heure sur le théâtre. De sorte que presque à tous les actes, ces messieurs entretiennent le compagnie d'une longue déduction des fâcheuses intrigues, qui font perdre patience à l'auditeur, quelque disposition qu'il apporte à écouter. De fait que c'est une chose importune, qu'une même personne occupe toujours le théâtre ; et il est plus commode à une bonne hôtellerie, qu'il n'est convenable à une excellente tragédie d'y voir arriver incessamment des messagers. Ici, il faut éviter tant que l'on peut ces discours ennuyeux, qui racontent des aventures d'autrui ; et mettre les personnes mêmes en action, laissant les longs narrés aux historiens, où à ceux qui ont pris la charge de composer les arguments et les sujets de pièces qui l'on représente. Quelle différence y-a-t-il, je vous prie, entre les perses d'AEschyle, et une simple relation de ce qui s'est passé entre Xerxès et les grecs ? Y-a-t-il rien de si plat et de si maigre, et le dégoût du lecteur d'où vient-il, sinon de ce qu'un messager y joue les personnages, et que le poète n'a pas voulu franchir cette loi qu'on nous accuse à tort d'avoir violée ? Mais ce n'est pas mon humeur de trouver davantage à redire aux oeuvres d'un poète, qui a eu le courage de combattre vaillamment pour la liberté de son pays, en ces fameuses journées de Marathon, de Salamine, et de Paltées ; Laissons le discourir en telle forme qu'il voudra de la suite des Perses, puisqu'il a eu si bonne part à leur défaite ; et passons outre.

La poésie, et particulièrement celle qui est composée pour le théâtre, n'est faite que pour le plaisir et le divertissement, et ce plaisir ne peut procéder que de la variété des événements qui s'y représentent, lesquels ne pouvant pas se rencontrer facilement dans le cours d'une journée, les poètes ont été contraints de quitter peu à peu la pratique des premiers qui s'étaient resserrés dans des bornes étroites ; et ce changement n'est point si nouveau que nous n'en ayons des exemples dans l'Antiquité. qui considérera attentivement l'Antigone de Sophocle, trouvera qu'il y a une nuit entre le premier et le second enterrement de Polynice : autrement comment Antigone eut-elle pu tromper les Gardes du corps ce pauvre Prince la première fois, et le dérober, et se dérober à la vue de tant de monde, que par l'obscurité de la nuit ? Car à la seconde fois, elle vient à la faveur d'une tempête et d'une grande pluie, qui fait retirer toutes les gardes, cependant qu'elle, au milieu de l'orage ensevelit son frère, et lui rend les derniers devoirs ; D'où il résultat que la tragédie d'Antigone, représente les actions de deux jours pour le moins, puisque le crime prétendu de cette princesses, présuppose la loi de Créon, qui est faite publiquement et en plein jour sur le théâtre, en présence des anciens bourgeois de la ville de Thèbes. Voici donc l'ordre de cette tragédie. La loi ou la défense de Créon faite et publiée durant le jour ; le premier enterrement de Polynice que je soutiens avoir été fait la nuit : le second durant un grand orage en plein midi ; voilà le second jour.

Mais, nous avons un exemple bien plus illustre, d'une comédie de Ménandre (car nos censeurs veulent qu'on observe la même règle aux comédie, qu'aux tragédie pour le regard de la difficulté que nous traitons) intitulé [texte en grec] traduite par Térence ; en laquelle la poète comprend sans aucun doute les actions de deux jours, et introduit des acteurs qui le témoignent en termes très intelligibles. En l'acte premier, scène seconde, Chremés avertit son fils de ne s'écarter pas trop loin de sa maison, vu qu'il est déjà tard. En l'acte second, scène quatrième, Clitipho et sa bande, entre au logis pour souper avec le vieillard, et la nuit s'y passe en de beaux exercices. Le lendemain Chremés se lève d ebon matin pour avertir Menedemus du retour de Clinia son fils, et sort de la maison en s'essuyant les yeux, et prononçant ces mots, Lucescit hoc iam. etc. le jour commence à poindre, etc. Que s'il se trouve quelqu'un si hardi de dire que Ménandre et Térence ont failli en cet endroit, et qu'ils se sont oubliés de la bienséance qu'il faut garder au théâtre, qu'il prenne garde de n'offenser pas quant et quant les premiers hommes des ROmains, Scipion et Laelius, que Cornelius Napos tient pour être les vrais auteurs de cette comédie, plutôt que Térence.

Il se voit donc par là que les anciens et les plus excellents maîtres du métier, n'ont pas toujours observé cette règle, que nos critiques nous veulent faire garder si religieusement à cette heure. Que si toutefois ils l'on pratiquée la plus souvent, ce n'est pas qu'ils crussent d'y être obligés absolument pour contenter l'imagination du spectateur, contre laquelle on fait bien autant de force par les deux voies que j'ai déclarées ; mais c'était leur coutume de n'oser se départir que de bien peu, du chemin que leurs devanciers leur avaient racé. Ce qui paraît, en ce que les moindres innovations du théâtre sont cotés par les Anciens, comme des changements fort importants et fort remarquables en l'État. Sophocle a inventé le cothurne, et ajouté trois personnages aux choeurs, qui auparavant lui n'étaient que de douze. Ce changement est de bien peu de conséquence, et ne touche que la taille de l'acteur, et le nombre des choeurs, en quelque quantité et qualité qu'ils paraissent.

Or il y a deux raisons à mon avis, pour lesquelles les anciens Tragiques n'ont aussi s'éloigner, si ne n'est de bien peu, et pied à pied, de leurs premiers modèles. La première est, que leurs tragédie faisaient une partie de l'office des Dieux, et des cérémonies de la Religion, en laquelle les nouveautés étant toujours odieuses, et les changements difficiles à goûter, s'ils ne se sont d'eux-mêmes et comme insensiblement ; il est arrivé que les poètes n'ont osé rien entreprendre, qui ne fut conforme à la pratique ordinaire. Et c'est peut-être aussi la cause pour laquelle, encor qu'ils représentent des actions atroces, accompagnées, et suivies de qu'ils ne répandent jamais de sang en présence des spectateurs, et toutes meurtres et autres espèces de cruauté, si est-ce qu'ils ne répandent jamais de sang en présence des spectateurs, et toutes ces sanglantes exécutions, s'entendent être faites derrière la tapisserie ; et cela de peur que la solennité ne soit profanée par le spectacle de quelque homicide : car si l'on y prend garde, l'Ajax de Sophocle, ne de tue par dessus le théâtre, mais dans un boccage voisin, d'où l'on peut facilement entendre sa voix et les derniers soupirs de sa vie.

La seconde raison, qui fait que les anciennes Tragédies ont presque une même face, et sont toutes pleines de choeurs et de messagers, à bien peu près l'une de l'autre, vient de ce que les poètes désirant d'emporte le prix destiné à celui, qui aurait le mieux rencontré, s'obligeaient d'écrire à l'appétit et au goût du peuple et des juges ; qui sans doute eussent refusé d'admettre au nombre des contendants, celui qui n'eut pas gardé les formes d'écrire, observées en telles occasions auparavant lui. Les matières mêmes étaient prescrites et proposées, sur lesquelles les poètes devaient travailler cette année-là. D'où l'on voit, que presque toutes les anciennes Tragédies ont un même sujet, et que les mêmes arguments sont traités par Eschyle, Sophocle et Euripide, Tragiques, desquels seuls quelques ouvrages entiers sont parvenus jusques à nous. Il est encore arrivé de là, que ces sujets et ces arguments, ont été pris de quelques fables fables, ou histoire grecques en petit nombre, et fort connues du peuple, qui n'eut pas agréé qu'on l'eut entretenu d'autres spectacles que de ceux qui sont tirés des choses arrivés à Thèbes ou à Troie. Ajoutez à cela, que les Athéniens, ayant reçu les tragédies d'Eschyle avec un applaudissement extraordinaire, voulurent par privilège spécial, qu'elles pussent être jouées en public apr_s la mort de leur auteur. Ce qui les mit en tel crédit, que les poètes tragiques fuyants, estimèrent qu'ils ne se devaient pas beaucoup écarter d'un exemple, dont on faisait tant d'état, et qu'il fallait s'accomoder à l'opinion populaire, puisque c'était celle du maître.

Depuis, les Latins s'étant assujettis aux interventions des Grecs, comme tenant d'eux les lettres et les sciences, n'ont osé remuer les bornes qu'on leur avait plantées, et particulièrement au sujet dont nous parlons. Car les Romains, ayant imité les Grecs aux autres genres de poésie, et même ayant disputé du prix avec eux pour le poème héroïque et lyrique, se sont contenus, ou bien peu s'en faut, dans les simples termes de la traduction, en leurs tragédies, et n'ont traité aucun sujet qui n'ait été promené plusieurs fois sur les théâtres de la Grèce.

Je ne veux point parler d'Accius, de Naeviux, de Pacuvius et de quelques autres, desuqels nous avons quantité de fragments, cités sous titre de fables grecques, par les grammairiens ; les seules tragédies latines, qui ont été composées en un meilleur siècle, qui nous restent, sont presque toutes gracques, tant en la matière, qu'en la forme ; excepté le Théba£ide, en ce qu'elle n'introduit pas de choeurs, et l'Octavie en ce qu'elle a pour sujet une histoire romaine ; mais celle-ci est l'ouvrage d'un apprentif, si nous en croyons Juste Lipse, et ne mérite que nous en fassions beaucoup de compte.

Ensuite de sLatins, le théâtre ayant été abandonné aussi bien que les autres lettres plus polies, la barbarie a succédé, et de long inter-règne des lettres humaines, qui n'ont repris leur autorité que de la mémoire de nos pères. En cette restauration toutefois il s'est commis plusieurs fautes ; mais ce n'est pas mon dessein d'en parler en ce lieu, et je ne le peux pas entreprendre sans faire un livre d'une préface, et dire beaucoup de bonnes choses hors de propos. Seulement désirerai-je que François Bacon le Censeur public des défauts de la science humaine, en eut touché quelque choses dans ses livres, comme il semble que sa matière l'y obligeait. Je me resserre ici dans les limites de la seule poésie, et je dis, que l'ardeur trop violente de vouloir imiter les anciens, a fait que nos premiers poètes ne sont pas arrivés à la gloire, ni à l'excellence des Anciens. Ils ne considéreront pas, que le gout des nations est différent aussi bien des objets de l'sprit, qu'en ceux du corps, et toute ainsi que les Maures, et sans aller si loin, les Espagnols, se figurent et se plaisent à une espèce de beautés toute différente ce celle que nous estimons en France, et qu'ils désirent en leurs maîtresses une autre proportion des membres et d'autres traits du visage que ceux que nous y recherchons ; jusques-là qu'il se trouvera des hommes qui formerons l'idée de leur beauté des mêmes linéaments dont nous voudrions composer le laideur : de même il ne faut point douter que les esprits des peuples, n'aient des inclinations bien différentes les uns des autres, et des sentiments tous dissemblables pour le beauté des choses spirituelles telles de que la poésie. Ce qui se fait néanmoins sans intérêt de la philosophie ; car elle entend bien que les esprits de tous les hommes, sous quelque ciel qu'ils naissent, doivent convenir en un même jugement touchant les choses nécessaires pour le souverain bien, et s'efforce tant qu'elle peut de les unir en la recherche de la vérité, parce qu'elle ne saurait être qu'une mais pour les objets simplement plaisants et in différents, tel qu'est celui-ci dont nous parlons, elle laisse prendre à nos opinions telle route qu'il leur plait, et n'étant point de sa juridiction sur cette matière.

Cette vérité posée, nous ouvre une voie douce et amiable, pour composer les disputes qui naissent journellement entre ceux qui attaquent et ceux qui défendent les ouvrages des poètes anciens. Car comme je ne saurais que je ne blâme deux ou trois faiseurs de chansons qui traitent Pindare de fol et d'extravagant, Homère de rêveur, etc, et ceux qui les ont imités en ces derniers temps : aussi trouvé-je injuste qu'on nous les propose pour des modèles parfaits, desquels il ne nous soit pas permis de nous écarter tant soit peu. À cela il faut dire que les Grecs ont travaillé pour la Grèce, et ont réussi au jugement des honnêtes gens de leurs temps ; et que nous les imiterons bien mieux si nous donnons quelque chose au génie de notre pays et au goût de notre langue, que non pas en nous obligeant de suivre pas à pas et leur invention et leur élocution comme ont fait quelques uns des nôtres. C'est en cet endroit qu'il faut que le jugement opère, comme partout ailleurs, choisissant des anciens, ce qui se peut accommoder à notre temps et à l'humeur de notre nation, sans toutefois blâmer des ouvrages sur lesquels tant de siècles ont passé avec une approbation publique. On les regardait en leur temps d'un autre biais que nous ne faisons à cette heure, et y observait-on certaines grâces qui nous sont cachées, et pour la découverte desquelles il faudrait avoir respiré l'air de l'Attique en naissant, et avoir été nourri avec des excellents hommes de l'ancienne Grèce. Certes comme notre estomac se rebute de quelques viandes et de quelques fruits qui sont en délices aux pays étrangers ; aussi notre esprit ne goûte pas tel trait ou telle invention d'un grec ou d'un latin, qui autrefois a été en grande admiration. Il fallait bien que les Athéniens trouvassent d'autres beautés dans les vers de Pindare que celles que nos esprit d'a présent y remarquent, puisqu'il ont récompensé plus libéralement un seul mot, dont ce poète a favorisé leur ville, que les Princes d'aujourd'hui ne feraient une Illiade composée à leur louange.

Il ne faut pas tellement s'attacher aux méthodes que les anciens ont tenues, ou à l'art qu'ils ont dressé, nous laissant mener comme des aveugles ; mais il faut examiner et considérer ces méthodes mêmes par les circonstances du temps, du lieu, et des personnes pour qui elles ont été composées, y ajoutant et diminuant pour les accommoder à notre usage : ce qu'ARistote eut avoué. Cer ce philosophe, qui veut que la suprême raison soit obéie partout, et qui n'accorde jamais rien à l'opinion populaire, ne laisse pas de confesser en cet endroit, que les poètes doivent donner quelque chose à la commodité des comédiens, pour facilité leur action, et céder beaucoup à l'imbécilité et à l'humeur des spectateurs. Certes il en eut accordé bien davantage à l'inclination et au jugement de toute une nation : et s'il eut fait des lois pour une pièce qui eut dû être représentée devant un peuple impatient et amateur de changement et de nouveauté comme nous sommes, il se fut bien gardé de nous ennuyer par ces narrés si fréquents et si importants de messagers, ni de faire réciter près de cent cinquante vers tout d'une tire à un choeur, comme fait Euripide en son Iphigénie en Aulide.

Aussi les Anciens même, reconnaissant le défaut de leur théâtre, et que le peu de variété qui s'y pratiquait, rendait les spectateurs mélancoliques, durent contraints d'introduire des Satyres par forme d'intermède, qui par une licence effrénée et médire et d'offenser les plus qualifiés personnages, retenaient l'attention des hommes, qui se plaisent ordinairement à entendre mal parler d'autrui.

Cette économie et disposition dont il se sont servis, fait que nous ne sommes point en peine d'excuser l'invention des tragi-comédies, qui ont introduites par les Italiens, qui qu'il est plus raisonnable de mêler les choses graves avec les moins sérieuses, en une même suite de discours, et les faire rencontrer en un même sujet de fable ou d'histoire, que de joindre hors d'oeuvre, des satyres avec de tragédies, qui n'ont aucune connexité ensemble, et qui confondent et troublent la vue et la mémoire des auditeurs. Car de dire qu'il est malséant de faire paraître en une même pièce les mêmes personnes traitant tantôt d'affaires sérieuses, importantes et tragiques, et incontinent après de choses communes, vaines, et comiques, c'est ignorer la condition de la vie des hommes, de qui les jours et les heures sont bien souvent entrecoupées de ris et de larmes, de contentement et d'afflictions, selon qu'ils sont agités de la bonne ou de la mauvaise fortune.

Quelqu'un des Dieux voulut autrefois mêler la joie avec la tristesse, pour en faire une même composition ; il n'en peut venir à boit, mais aussi il les attacha queue à queue : c'est pourquoi ils s'entre-suivent ordinairement de si près : et la nature même nous a montré qu'ils ne différaient guère l'n de l'autre, puisque les peintres observent que les mêmes mouvement de muscles et de nerfs qui forment les ris dans le visage, sont les mêmes qui servent à nous faire pleurer et à nous mettre en cette triste posture, dont nous témoignons une extrême douleur. Et puis au fond, ceux qui veulent qu'on n'altère, et qu'on ne change rien des inventions des anciens, ne disputent ici que du mot, et non de la chose : car qu'est ce que le Cyclope d'Euripide, qu'une tragi-comédie pleine de raillerie et de vin, de satyres et de silènes d'un côte ; de sang et de rage de Polyphème éborgné, de l'autre ?

La chose est donc ancienne, encore que le nom en soit nouveau : il reste seulement de la traiter comme il appartient, de faire parler chaque personnage selon le sujet et la bienséance, et de savoir descendre à propos du cothurne de la tragédie (car il est ici permis d'user de ces termes) à l'esacarpin de la comédie, comme fait notre auteur. Personne n'ignore combien le style qu'on emploie en de si différentes manières, doit être différent : l'un haut, élevé, superbe ; l'autre médiocre et moins grave. C'est pourquoi Pline le Jeune avait assez plaisamment surnommé deux de ses maisons des champs, Tragédie et Comédie, parce que l'uneétait située sur une montagne, et l'autre au bas sur le bord de la mer.

Or comme cette différente situation les rendait diversement agréables, aussi je crois que le style de notre auteur contentera les esprits bien faits : soit alors qu'il l'élève et qu'il fait parler Pharnabaze avec la pompe et la gravité convenable à un prince enflé de ses prospérités, et de la bonne opinion de soi-même ; soit alors qu'il s'abaisse et qu'il introduit Timadon qui dresse une partie d'amour, ou un page déguisé en fille qui s'en va tromper un vieillard.

Je sais bien que nos censeurs modernes passeront légèrement les yeux sur toutes les beautés de notre tragi-comédie, et laisseront en arrière tant d'excellents discours, de riches descriptions, et autres rares inventions toutes nouvelles qui s'y rencontrent, pour s'arrêter à quelques vers un peu rudes, et à trois ou quatre terme qui ne seront pas de leur goût : Mais il faut qu'ils considèrent, s'il leur plait, qu'il y a bien de la différence d'une chanson et d'un sonnet, à la description d'une bataille, ou de la furie d'un esprit transporté de quelque passion violente : et qu'ici il est nécessaire d'employer des façons de parler toutes aitres que là, et des mots qui peut-être ne seraient pas tolérables ailleurs,. Joint que tout ce que reprennent ces messieurs, n'est pas incontinent pour cela digne de correction : ils se mécontent fort souvent, et en l'approbation et en la réprobation des ouvrages d'autrui, et de leurs propos. Et certes qui voudra plaire aux doctes et à la postérité, est en danger de déplaire à quelques esprits faibles et envieux d'à présent.

Aussi n'est-ce pas la raison que notre poète soit exempt de la fatalité qui accompagne les meilleurs écrivains d'aujourd'hui, ni que ses vers tirent meilleure composition de l'envie que leur prose : comme ils ont rencontré les Phillarques, ou pour mieux parler avec Cicéron contre Pison, des tyrans et de sPhlaris de Grammairiens, qui ne se contenterons pas de censurer et de passer un trait de plume sur un méchant vers, mais qui poursuivront par armes le poète qui l'aura composé ; Car voilà certainement le point auquel en est venue la fureur de certains pédants, qui ne pouvant rien faire qu'égratigner les écrits des honnêtes gens, décrient leur vie, déchirent leur réputation, et les persécutent à mort, pour ce seul crime qu'ils ne sont pas de leur opinion : mais ils seront traités ailleurs et par d'autres comme ils le méritent, et enfin ils verront que le temps ne se mêlera pas tout seul d'ôter le crédit à leurs inepties et à leurs médisances.

Quant à moi je les laisse à leurs ennemis irrités, et revenant à Monsieur de Schelandre, je passe de son ouvrage à sa personne ; pour t'avertir, Lecteur, que faisant profession des Lettres et des Armes, comme il fait, il sait les employer chacune en leur raison : De sorte qu'il ne serait homme pour entretenir le théâtre des combats en peinture, tandis que les autres se battent à bon escient ; si des considération importantes, qu'il n'est pas besoin que tu saches, ne lui donnaient des procès et de faire des livres. Que si en ces deux exercices il réussit heureusement, j'estimerai qu'on ne lui fait que justice, et lui se consolera en quelque sorte de la perte des occasions ou l'on acquiert des lauriers plus sanglants la vérité, mais non peut-être plus illustres, que ceux qu'une excellente poésie, telle que celle-ci, doit espérer de la main des Muses et de l'approbation de tout le monde.

AVERTISSEMENT DE L'IMPRIMEUR

Cette pièce ayant été composée proprement à l'usage d'un théâtre public, où les acteurs sont privilégiés de dire plusieurs choses qui seraient trouvées ou trop hardies, ou mal séantes aux personnes plus retenues que les comédiens ordinaires, et d'ailleurs y ayant quelques représentations de scènes dont l'appreil apporterait plus de frais qu'une compagnie privée d'en voudrait peut-être faire pour une seule fois, (combine qu'à la bien prendre il n'y ait rien ni qui soit insupportable aux oreilles chastes, ni de dépense excessive) j'ai prié l'auteur de tracer un modèle retranché pour remédier en un besoin à l'un ou à l'autre de ces deux inconvénients, et même de réduire ces deux journée en une pour la commodité de ceux qui s'en voudraient donner le plaisir en des maisons particulières, ce que l'on peut facilement faire par la méthode et l'ordre disposé comme vous verrez en la table qui s'ensuit.

ACTE I

SCÈNE I. Léonte, prince de Tyr ; Phulter, capitaine le hérault sidonien.

Où sont représentés les funestes succès des amours de Léonte et de Philoline.

SCÈNE II. Abdolomin, roy de Sidon ; Balorte, courtisan.

ABDOLOMIN

Ô filles de la nuit, inexorables parques, Qui, des moindres pasteurs et des plus grands monarques Filant les ans divers sur eux exécutés, Les éternels destins dans le ciel projetés, D'où vient, malignes soeurs, que vos funestes forces Retranchent tout_à_coup des plus jeunes les forces ; De ceux le plus souvent moissonnent le printemps Qui devraient et voudraient respirer plus longtemps, Et ceux qui, saouls des biens, las des maux de ce monde, N'ont autre ambition qu'une fosse profonde, On les voit tous courbés, malsains et mal plaisants, Traîner à contre-coeur le fardeau de leurs ans ? Ô mort ! Que tardes-tu que tu ne viens dissoudre Cette inutile chair en sa première poudre ? Que me peut-il rester à dévider ici De repos, de travail, de joie ou de souci ? Ai-je quelque plaisir ? Sens-je quelque amertume Que l'usage commun ne me tourne en coutume ? N'ai-je point assez vu les détours et retours De la reine sans yeux qui domine en nos jours Au gré du vent muable et de l'onde flottante ? Peut-elle plus forger sur sa boule inconstante Un sort doux ou fâcheux que je n'ai éprouvé ? Ou bien, si quelque choc m'est encor réservé, Que je ne prévois point (car son ire attisée De malheurs tous nouveaux ne peut être épuisée), Ravi-moi, douce mort, et rends d'un coup de faux Invisible ma cendre à ses derniers assauts. Ha ! Si, comme l'on croit, et facile et glissante Était à tous venants d'Averne la descente, Le mortel ici-bas braverait les malheurs Et n'attendrait jamais des extrêmes douleurs. « On ne doit de tout point appeler misérable Qui peut prendre à propos un trépas honorable. » Si les secrets chaînons qui jusqu'à ce jourd'hui Ont accroché mon âme en son fragile étui Se pouvaient élargir sans l'expresse ouverture Du grand maître qui tient l'empire de nature, Jà dès maintes moissons s'étendraient en repos Sous la poudreuse tombe et mes maux et mes os. « Vivre à qui veut mourir n'est pas moins un martyre Que mourir est fâcheux à qui vivre désire » Humains infortunés, las ! D'où vient que toujours Vos plus ardents souhaits rencontrent à rebours, Et que ceux d'entre vous auxquels semblent mieux rire Les plus âpres desseins où leur travail aspire Enfin n'y trouvent pas, en étant possesseurs, Ce qu'ils s'y promettaient de biens et de douceurs ? Car, tant que vous vivez, vos âmes non contentes Ne conçoivent, chétifs, que nouvelles attentes, Et parmi tant d'objets dont l'amour vous époint, Vous prisez toujours plus ce que vous n'avez point. Mais le plus vain désir dont s'abusent tant d'hommes, C'est dans l'ambition des grandeurs où nous sommes, Rois gênés de soucis, qui parmi nos honneurs Sommes toujours en butte aux chagrins et frayeurs. Ô cent fois plus heureux ceux qui passent leurs âges À guider un troupeau sur l'émail des herbages ! Si leur sceptre n'est d'or, mais de frêne ébranché ; Si leur corps n'est de pourpre, ains de toile caché ; Si pour mets plus exquis ils ont leur panetière, Leur hutte pour palais, la paille pour litière, Pour leur suite un matin ; si leur nom n'est connu Qu'en un chétif hameau dont leur tige est venu, Aussi sont-ils exempts de la mordante envie ; Leur âme en bas état est d'honneur assouvie ; Ils dorment en repos, sans crainte et sans soupçons ; On n'espionne pas leurs humeurs et façons ; Ils n'ont à contenter tant d'avides sangsues Qui briguent dans les cours des pensions indues ; Ils sont pleiges d'eux seuls, et ne sont obligés De répondre en autrui du droit des mal-jugés ; Ils n'ont soin des méfaits dont ils ne sont pas cause, Le fardeau d'un État sur leur dos ne fait pause, Ils ne sont appelés, par blâmes différents, Si paisibles, couards ; si justiciers, tyrans. « Plus un mortel est grand, plus grande est sa ruine Quand le sort impiteux contre lui se mutine ; Plus grands sont ses malheurs, plus aussi ses péchés Sont du babil piquant d'un vulgaire toucher. » Misérable maîtrise, ou plutôt servitude, Qui nous fait grisonner par son inquiétude ! Ô dangereux bandeau, dont tout homme chargé Outrage ses voisins ou s'en voit outragé, Si bien que l'un répugne à l'âme juste et sage, L'autre pousse en fureur un généreux courage ! Depuis qu'un vieil ami du vainqueur Macédon Mit en mes simples mains le sceptre de Sidon, Combien ai-je tâché d'ombrager mes contrées Sous l'aile de la paix, si longtemps désastrées ! Paix, la fille du ciel, la mère des vertus, Le juste cavesson des mutins abattus, Nourrice des bons arts, saint noeud de concordance, Trésor de tout bonheur, et corne d'abondance ; Paix qui, peuplant la terre en dépit de la mort, Rend herbeux et désert le charontide port : Ô paix ! Mon cher désir, qu'ai-je fait pour t'atteindre Et pour ce grand brasier dans mon terroir éteindre ? Qu'ai-je fait pour changer nos douleurs en soulas, Nos corselets en socs, en faux nos coutelas ! J'en atteste aujourd'hui les majestés suprêmes.

Averne : terme poétique qui signifie l'Enfer. [F]

Jà : adverbe. Vieux mot, au lieu duquel on se sert de maintenant, ou de déjà.

Épointer : émousser quelque chose, lui ôter la pointe. [F]

Ains : adverbe. Ce sont de vieux mots qui signifiait autrefois Mais. [F]

Pleiger : v. act. Cautionner en Justice, répondre pour quelqu'un, et s'obliger de payer le jugé. [F]

Impiteux : qui est sans pitié, qui est cruel. [F]

Macédon : habitant de la Macédoine.

Cavesson : Terme de manège. C'est une espèce de bride ou de muserolle qu'on met sur le nez du cheval, qui le serre et contraint, et sert à le dompter et à le dresser. [F]

Charontide : le port de Charon, naute sur le fleuve des Enfers, le Styx

SCÈNE III. Belcar, prince de Sidon ; Araxe, capitaine sidonien ; le hérault.

BELCAR

Eh ! Pour dieu, compagnon, si ce point vigoureux, Trésor des gens de bien, fanal des généreux, Si, dis-je, cette odeur qui seule de nous reste Vive et non périssable après l'heure funeste, L'honneur, l'honneur sacré, cher prix de la vertu, Ne gît totalement à vos pieds abattu ; S'il vous demeure encore au fonds de la pensée Quelque ressouvenir de la gloire passée, Vous qui, sous ma conduite, avez six fois de rang Fait noyer à ces gens leur orgueil en leur sang, Sans que, dessous mon aile, en aucune entreprise Le sort ait contre nous déployé sa maîtrise, Hé ! Rentrez en vos sens, rallumez cette ardeur Qui de notre patrie anime la grandeur. Mes amis, il est temps, cette épreuve dernière Rendra notre couronne ou libre ou prisonnière : Car il ne s'agit point d'un butin étranger, Ni d'un gazon voisin : le nôtre est en danger. En somme, si ce choc leurs victoires n'arrête, Pour nous et nos enfants la chaîne est toute prête. Pourquoi vaudrions-nous moins que ne faisions jadis ? Quoi ! Cette extrémité qui seule rend hardis Les renards fugitifs au fonds de leurs tanières Ne nous remettra point en nos humeurs premières ? Voyez ces étendards semblables en couleurs À ceux que de longtemps nous possédons des leurs, Ornements élevez dans le temple où Minerve D'un tutélaire soin nos murailles préserve. Quel est tout leur amas ? C'est le reste de ceux Qui, moins dispos de jambe et plus assurés qu'eux, Sous l'effort de nos bras ont engraissé la terre, Un reste mal conduit par un novice en guerre.

Fanal : Fig. Ce qui sert de guide, de lumière intellectuelle. [L]

SCÈNE IV. Léonte, Araxe, soldats sidoniens ; Timadon, Écuyer.

Bataille

SCÈNE V. Phulter et Belcar.

SCÈNE VI. Léonte, Timadon, soldats sidoniens.

SCÈNE VII. Pharnabaze, roi de Tyr ; un courrier.

PHARNABAZE

Dieux ! Que j'ai de pensers l'un l'autre séduisants, De mouvements d'esprit l'un l'autre détruisant ! Combien d'impatience agite mon attente, Et que mon espérance est douteuse et flottante ! D'où me vient cet effroi contraire à mon humeur ? D'où ces chancellements au cours de mon bonheur ? Que dois-je redouter ? Au fonds, que puis-je craindre, Si le ciel ne voulait ses propres lois enfreindre « (Ciel qui des coeurs hardis seconde les efforts, Et toujours asservit les faibles aux plus forts) ? » Car en nos deux partis, sans flatter, à tout prendre, Quel point d'égalité m'y peut-on faire entendre ? Quelle comparaison de peuple ni de roi ? Quelle proportion d'Abdolomin à moi, Moi, sorti d'un hiram, Neptune de l'Asie, Dont l'amitié puissante, en sa flotte choisie Par le vaillant David et par son sage fils, Mêla si dextrement les honneurs aux profits Qu'ils mirent en leur temps dans l'enclos de leurs terres L'or au prix de l'argent, l'argent au prix des pierres ; Moi, neveu d'un Straton, dont la seule vertu Releva sans effort ce beau sceptre abattu, Lorsque des serfs cruels la troupe mutinée Avait des citoyens la race exterminée ; Moi qui me puis vanter d'avoir tout restauré, Repeuplé, rebâti ce royaume atterré, Mieux que ce mien aïeul : car j'ai fait en cinq lustres Les masures du Tyr non guère moins illustres Qu'alors que dominante en l'une et l'autre mer, Ne se pouvant soi-même en soi-même enfermer, Elle fit provigner un empire à Carthage Qui doit débattre un jour du monde le partage ? Enfin Tyr, propre mère à l'ingrate Sidon, À Sidon parricide, indigne de pardon ; Tyr, cité nom-pareille en raretés diverses ; Tyr, qui seule arrêta la conquête des Perses ; Tyr, que l'empereur grec n'eût jamais pu dompter S'il ne se fût prouvé vrai fils de Jupiter ; Bref, Tyr, la riche Tyr, sous l'heureuse conduite D'un vaillant Pharnabaze et d'un Léonte ensuite, Avec tant de guerriers adroits et généreux, Imitant les vertus qui reluisent en eux, Craindrait-elle Sidon, bien moins puissante ville, Sous un roi casanier, d'étoffe basse et vile ? Que s'ils ont un Belcar remarquable en valeur, Mon fils a le courage et plus noble et meilleur ; Puis leurs soldats sont mols, sont rebutés ; en somme, Entre tant de barbus on n'y connaît qu'un homme. Ce sont tous cerfs craintifs par un lion menez, Mais mon ost est tout plein de lions déchaînés. Arrière donc de moi la peur, voire la doute, Qu'un si faible ennemi ne soit mis en déroute, Et, puisque notre pourpre est la marque des rois, Qu'à ce coup nos voisins ne reçoivent nos lois ! Arrière ces rêveurs, ces charlatans augures, Cherchant au coeur d'un boeuf de célestes figures, Comme si d'un état ou les biens ou les maux Gisaient aux intestins des brutes animaux ! Arrière ces devins, ces fort savants peu sages, Qui veulent m'ébranler par sinistres présages ! J'espère que bientôt un message certain Démentira leur art trompeur, obscur et vain, M'annonçant que des cieux la juste bienveillance Aura de mon côté fait tourner la balance. Jà l'horloge six fois, à gouttes distillant, A vidé son vaisseau d'un cours égal et lent Depuis qu'on m'a mandé qu'en armes partiales On allait disputer les faveurs martiales. Les cris en sont venus jusques près de ces lieux Où je suis avancé, bouillant et curieux. Pour apprendre plutôt les nouvelles heureuses Que mon courage oppose à ces âmes peureuses. Mais j'entends quelque bruit. Ah ! Ce courrier qui vient N'apporte rien qui vaille, à la mine qu'il tient. Dites, ne celez rien ; la palme désirée Ne nous est-elle pas franchement demeurée ?

Penser : pensée, réflexion. Il faut chasser le triste penser, le triste souvenir de cette perte. [F]

Hiram :

Dextrement : d'une manière adroite. [F]

Masure : petite maison mal bâtie. [F]

PHARNABAZE

Et mon fils ?

ACTE II

SCÈNE I. Cassandre et Méliane, filles du roi de Tyr.

MÉLIANE

Je vous suivrai, ne vous mettez en peine. Ô courage de fer ! Lestrygonne inhumaine ! Si ton coeur était noble, ami de la vertu, Il serait plus courtois vers ce prince abattu. « En un esprit bien né la charité doit luire Contre l'ennemi même, alors qu'il ne peut nuire. »

Lestrygon : Nom d'un peuple de la Sicile, ou, suivant d'autres, de l'Italie inférieure, que les poètes anciens nous ont représenté comme anthropophage. Fig. Un Lestrygon, une personne barbare.

SCÈNE II. Zorote, vieillard sidonien ; Philoline, femme de Zorote.

PHILOLINE

Ô la gentille garde, et dont j'ai grand besoin ! Je t'en réponds, vieux fol, l'on te la garde bonne. Qu'on m'arrache les yeux si je te le pardonne ! Ici me soient témoins la nocière Junon, Et le dieu conjugal, dont on chante le nom Lorsque, déceinturant une tendre fillette, On met sa tête au joug et sa fleur en cueillette, Si je n'ai jusqu'ici souffert discrètement De ce rude plâtrier le mauvais traitement, Sans avoir tant soit peu ma chasteté faussée, Non seulement d'effet, ains même de pensée (Combien que maintes fois des braves courtisans M'ont tenté de regards et discours séduisants) : Car j'espérai toujours vaincre par complaisance Et par humilité sa sotte insuffisance, Prenant mêmes en gré son crachat et sa toux Pour des baisers d'ami qu'on dit être si doux, Pourvu qu'il supportât mon humeur libre et gaie, Jusques là que l'honneur n'en reçut point de plaie. Mais, puisqu'un tel Saturne, un Tithon décrépit, Aigrit de jour en jour mon trop juste dépit, Que ma sage conduite augmente sa manie, Que mon obéissance accroît sa tyrannie, Ô femme du tonnant, emperière des cieux, Ou bien si j'ai juré par quelqu'autre des Dieux, Ô saintes déités, que cela ne provoque Votre ire contre moi si ma foi je révoque. Imputez-en le crime à ce coeur sans pitié Qui promet de m'aimer comme étant sa moitié, Me traiter en compagne, et non pas en esclave. Voyez que peu s'en faut que mes pieds il n'entrave, Qu'il ne m'attache au bloc comme un chien de berger. Doncques, si désormais, pour un peu m'alléger, J'imite non du tout Cyprine l'indiscrète, Mais au choix d'un ami l'aurore plus secrète, Las ! Pardonnez-le moi : c'est un commun péché Qui semble être permis quand il est bien caché. S'adresse donc à moi quelque homme qui me plaise, Quelque beau cavalier, plein d'amoureuse braise, Et qu'il maudisse amour s'il n'en revient content. Zorote, ouvre ton front : ta ramure t'attend ; Je te la planterai si profonde en la tête Qu'elle ne tombera qu'à la mort de la bête.

Nocière : inusité. Qui appartient, préside aux noces. [L]

Tithon : Dans la mythologie grecque, prince troyen très beau aimé par l'Aurore (Eos).

Emperière : Impératrice [DMF]

SCÈNE III. Zorote et Tharside, sa soeur.

THARSIDE

Reprocher à l'ami ses fautes sans remède, C'est plutôt l'affliger que lui donner de l'aide ; Par quoi je me tairai de votre aveuglement Qui vous a sans conseil procuré ce tourment, D'épouser une fille, après un long veuvage, Discordante à vos moeurs, mal sortable à votre âge. Mais, quoi que vous soyez si mal apparié, Si vous faut-il brouter où vous êtes lié, Car de tous ses parents le crédit et la force Ne peut impunément vous souffrir un divorce. Frère, corrigez donc, d'un procédé prudent, Ce qui vous peut causer un sinistre accident ; Avant que l'accuser, jetez bien vos mesures, Fondez votre soupçon de fortes conjectures. Telles ont le coeur gai, ne cherchant que le ris, Qui n'ont aucun dessein d'offenser leurs maris, Et telle a le discours et le front de Minerve, Qui pour l'ami secret ses caresses réserve. Il vaudrait mieux du tout la bride lui lâcher Que, raide la tenant, sans cause la fâcher. « La chose exactement aux femmes défendue Leur est de plus en plus désirable rendue. » Montrez-vous le plus sage en lui cédant un peu ; Souffrez-lui quelquefois et la danse et le jeu, Aux ébats innocents tenez-lui compagnie. Il faut que par douceur telle humeur se manie. Pour peu que vous daigniez à son gré vous changer, Vous la verrez peut-être au vôtre se ranger. Avisez néanmoins (voire sans qu'elle y pense) Qu'elle n'abuse point d'une honnête licence : « La seule sûreté pour régner ici-bas, C'est d'être méfiant et ne le sembler pas. » Lors, si vous connaissez que son coeur se dévoie (cela ne se pourra sans que tôt on le voie ; Moi je vous aiderai, l'intérêt m'y semond ; Je sonderai son âme, et jusqu'au plus profond, Soit par son entretien, soit à l'air du visage, Soit par bons espions, qu'on peut mettre en usage). En ce cas, vengez-vous, ne lui pardonnez rien, Étant maître absolu de la vie et du bien ; Employez sans pitié contre un si grand outrage Jusqu'aux coups de poignard dissous en un breuvage.

Semond : Convier à une cérémonie, à un acte public, à une réunion, à un rendez-vous. [L]

SCÈNE IV. Belcar au lit, Méliane.

BELCAR

Déesse des Charites, Le ciel vous récompense au prix de vos mérites ! Qu'une bonté si rare en si rare beauté Se rencontrât ailleurs qu'en la divinité, Qui l'aurait peu penser ? Ô merveille du monde ! Ô ma bonne fortune à nulle autre seconde ! Çà, çà, je veux guérir ; levez-moi l'oreiller ; Qu'on ne vienne à ce coup du vivre appareiller.

Charites : Ce mot est purement grec. On s'en servait autrefois en poésie pour désigner les trois Grâces. [SP]

Charites : Ce mot est purement grec. On s'en servait autrefois en poésie pour désigner les trois Grâces. [SP]

ACTE III

SCÈNE I. Léonte, Timadon.

LÉONTE

Mes devis à l'honneur ne sont jamais nuisants.

Nuisant : Qui nuit. [L]

SCÈNE II. Pharnabaze, Phulter.

PHARNABAZE

Que t'en semble, Phulter ? N'ai-je pas eu raison De rembarrer ainsi la mignarde oraison De ces ambassadeurs envoyez pour m'induire À perdre l'avantage et ma gloire détruire ? Que je fisse la paix rendant ce que j'ai pris ! Où serait mon courage ? Où seraient mes esprits ? Vraiment, la voilà bonne ! Ils n'ont plus que leur ville Qui les puisse exempter de la chaîne servile ; Mes gens les ont battus jusqu'aux pieds de leurs tours, Je tiens leur plat pays, leurs châteaux et leurs bourgs ; J'ai le double sur eux et par mer et par terre, Tant en forts combattants qu'en bons vaisseaux de guerre ; Ils n'ont plus de bons chefs, de finances fort peu, Et quitter la partie avec un si beau jeu ! Non, non, leur ai-je dit, Abdolomin se trompe Croyant qu'en si bon train ma course j'interrompe ; Le grand Philippien, venant s'assujettir Avec tout l'univers la généreuse Tyr, « M'a laissé pour leçon qu'une âme bien guerrière Jamais ne doit planter ses bornes en arrière ; Qu'on peut bien partager, quand on en est requis, Ce qu'on veut conquérir, non ce qu'on a conquis. » Qu'il se dispose donc par offre volontaire À céder au plus fort, se rendant tributaire (Et s'assure en ce cas d'un traitement si doux Qu'il ne renaîtra plus de rancune entre nous), Ou bien qu'il se prépare à jouer de son reste Dès que Titan luira dans le mouton céleste ; Que, touchant mon Léonte, il m'est indifférent Pour change de Belcar s'il le garde ou le rend : Je n'ai pas, dieu merci, les forces tant cassées Que je ne souffre encor les armes endossées. Mon courage n'est point affaibli par le temps, Et nonobstant ce poil j'ai mes bras de trente ans.

Mignarde : Gracieux et délicat. [L]

PHULTER

Si tôt qu'au rendez-vous nos drapeaux s'arborants Furent tous accomplis de files et de rangs, Du terroir reconquis nous passâmes les bornes ; Le tente étant gayé, jà vis à vis des cornes Du Mont_Antiliban nos quartiers se plaçaient, L'horreur et le trépas devant nous s'avançaient, Et le gai souvenir des victoires passées Étourdissait le ciel de nos voix élancées. Ainsi voit-on souvent, par un vol passager, En un ordre constant sous leur chef se ranger, Puis faire, en hachant l'air, les haut-volantes grues, Qu'au clairon de leurs cris retentissent les nues. Belcar, voyant de loin ce pompeux appareil, Et n'ayant le bonheur ni le nombre pareil, Même reconnaissant la fougue refroidie De ses soldats, battus durant sa maladie, Connilla quelques jours, esquivant, reculant, Mais toujours en sa marche aussi ferme que lent, Tant qu'il fut emparé d'une colline forte Où l'on n'eût su couper ses flancs en nulle sorte. Là chacun, l'oeil à l'Erte, en sa poste sujet, Voyait à tous moments quelque nouvel objet D'alarmes, de coureurs, d'escarmouche attaquée, Où la fortune était diverse remarquée. Nos camps se ressemblaient d'ordonnance à peu près, De cheval et de pied les décocheurs de traits Composaient l'avant-garde, où, comme à l'ordinaire, Eux et nous avions mis l'arabe mercenaire. Parmi nos bons coureurs, qui, sur chevaux légers, Du dard et de l'écu secondaient les archers (Ainsi que les boucliers mêlés de piques sèches, Serrez, faisaient épaule aux fantassins à flèches), Les lanciers harnachez, targuez de chariots (Pour eux des syriens, pour nous des cypriots), Faisaient l'une et l'autre aile au corps de la bataille, Tous bien armez à cru, de la plus grande taille. Ses plus gros bataillons, d'un et d'autre côté, Avoient leur alliez de la triple-cité, Et d'étrangers piétons, lui sa grecque phalange, Nous les forts philistins, pour lui rendre le change. Notre bagage, en queue, avait pour son appui Des troupes à deux fronts, ce qu'il n'avait pas, lui, Car sa ville à son dos l'assurait. à la tête. Chacun s'éjouissait comme allant à la fête. À ce notable jour, files et rangs dressez, Tous reluisants de fer, ou de bois hérissez, Nous courons la campagne, où la cavalerie Gardait son parallèle avec l'infanterie ; Maint peloton volant de tireurs assurez Savait et sa retraite et ses pas mesurez. La marche, en approchant, fut également fière, On avait mi-parti le jour et la poussière ; Notre avantage était en plus de combattants ; Mais le sidonien, rusé comme en tout temps, Par évolutions, au débat d'un passage, Nous donna le soleil et le vent au visage.

Le tente étant gayé : hypothèse "la tente étant dressée".

Erte : non identifié. probable "oeil alerte".

Décocheurs de traits : archers.

Cypriots : Chypriotes.

Éjouir (s') : Se livrer à la joie. [L]

PHULTER

Jà les enfants perdus Étaient entrelacés, pêle-mêle épandus ; Les gros vindrent au choc, ô terrible journée, Au seul gain de Charon par le ciel destinée ! Tant de voix, de tambours, de cliquetis divers, Faisaient comme en chaos résoudre l'univers ; Bellonne, ayant au front de Gorgonne la crête, Chassait avec son fouet la rage et la tempête Dans l'étour acharné ; sans nombre les esprits Sortaient des corps tremblants avec horribles cris. Là, de l'acier tranchant et du fer de sa lance, Mon prince exécuta mille traits de vaillance, Taillant et renversant plus d'ennemis navrez Qu'on ne voit trébucher de fleurettes aux prés Quand un robuste ouvrier, à l'échine étendue, Fraye d'un courbe outil la rive non tondue. Tout cède à sa fureur, et crois mêmes qu'un dieu, Caché de son harnois, combattait en son lieu. Il tenait l'aile gauche, et Belcar à la droite, Aussi violemment qu'adroitement exploite : Il éclaircit les rangs ; jamais la fière mort, Par la main d'un mortel ne rendit tel effort. Le foudre suit l'éclair de son acier qu'il lève, En forçant les plus forts sans pardon et sans trêve. Que si lors ces deux chefs se fussent abordés, Ils eussent seuls pour tous les différents vuidés. Léonte de sa part enfonce la victoire, Belcar ne trouve rien qui démente sa gloire ; Mais le piéton se mêle et demeure douteux. Qui voit sur le sablon de l'océan venteux Le flux, s'entrechoquant au progrès des marées, Empiéter peu à peu d'avances rembarrées, Voit comme, en nous mouvant d'un variable cours, En arrière, en avant, nous avançons toujours. La palme était à nous, quand d'un vallon plus proche, Une embuche puissante à travers se décoche. Là votre fils, trop prompt, sans conduite avancé, Se laissa prendre, hélas ! Comme il se veid pressé, N'ayant que trop de coeur, mais manque de conduite. Belcar, doublant sa pointe et chauld en sa poursuite, Perçant ses fantassins, à notre flanc revint ; Mais un escadron frais vertement le soutint ; Lui, trouvant résistance et faible d'une plaie, Avise à son danger et la retraite essaye ; Lors son cheval lui tombe et son bras est froissé ; On le prend à merci comme il est terrassé. La lumière faillante, on commande aux trompettes D'assembler les restants à diverses cornettes.

Vindrent : vinrent, prétérit de venir.

Étour : estour, Attaque, assaut, charge, combat, mêlée. [DMF]

Vuider : se dit figurément en choses morales, et signifie, terminer, finir une affaire, un différend. [F]

Veid : voit.

Chauld : chaud.

Faillante : finissante.

SCÈNE III. Léonte, Timadon.

LÉONTE

Quoi ! Le dieu des combats fut l'amant de Cypris.

Le Dieu des combats est Mars, il fut l'amant de Vénus, cypris.

LÉONTE

Quand elle aurait pour garde un dragon hespéride, Un cerbère à trois chefs, voire un aristoride, Qui prenait assurance au nombre de cent yeux Pour frauder les plaisirs du monarque des dieux, Si de tous mes moyens en ma poursuite j'use, J'emporterai ce prix ou de force ou de ruse.

Hespérides : Terme de mythologie. Nom de trois soeurs, filles d'Hespérus. [L] Elles gardaient un jardin de pommes d'or surveillé par un dragon.

Aristoride : Argus, pasteur, qui avait cent yeux était le fils d'Aristor.

ACTE IV

SCÈNE I. Tharside, Timadon.

SCÈNE II. Zorote, Timadon, un page de Léonte.

SCÈNE III. Le Page, Timadon.

SCÈNE III. Léonte, Timadon à l'écart.

LÉONTE

Ô la riche sentence, et digne de l'auteur, De cet athénien, ce grand législateur, Qu'il faut toujours attendre au dernier jour de l'homme Avant que sans douter bienheureux on le nomme ! Tant voit-on de rochers sur nos têtes penchés, Et de glaives pointus d'un filet attachez, Prêts à chaque moment, sans résistance aucune, D'accabler les mortels, jouets de la fortune ! Tant sont-ils tout_à_coup, d'esprit comme de corps, Par les aspects du ciel rendus faibles ou forts ! Qui voudrait aujourd'hui denier, incrédule, D'Ulysse les pourceaux, la quenouille d'Hercule Et les corps par Méduse en pierre transformés, Si Léonte dément ses exploits renommez ? Quel changement, ô dieux ! Et qui le pourra croire ? Ce coeur jadis si fier, si jaloux de sa gloire, Est blessé, gourmandé par un aveugle enfant, Qui l'enchaîne et l'entraîne à son gré triomphant. Lui, dont tout l'orient n'eût point assouvi l'âme, A borné sa conquête en une seule dame. Lui, qui n'eût jamais peur des bras plus furieux, D'un vieux fou, d'un jaloux, appréhende les yeux ! Ô vergongne ! Ô douleur ! Rage qui me possède ? À quoi me résoudrai-je en ce mal sans remède ? Que fais-tu, Timadon ? M'as-tu donc délaissé, Sans aide, sans conseil, et d'ennuis oppressé, Ne considérant pas que toute inquiétude S'aggrave et se redouble avec la solitude, Qu'au lieu d'une heure ou deux, le temps de ton congé En des jours, ains des ans, me semble prolongé ? Las ! Tu connais assez combien ma peine est dure, Mais tu t'en ris à l'aise ; il faut que je l'endure. Encor si je pouvais soulager mon esprit Avec cette beauté conférant par écrit ! Mais, pauvre que je suis, nul ne m'ose promettre De lui faire tenir ce petit mot de lettre.

Méduse : L'une des Gorgones, dont le regard et la tête avaient la vertu de changer en pierre tous ceux qui la regardaient. [L]

Vergongne : Vergogne, Terme autrefois très noble et qui aujourd'hui est devenu familier. Honte. {L]

SCENE IV.

ALMODICE, gouvernante des princesses de Tyr

Cela ne me plaît point et n'en sais que penser, Que résoudre encor moins, ni par où commencer. Mon soupçon n'est pas faux : en amour comme en chasse, La vieillesse routière évente bien la trace ; Mais la jeunesse, forte et de course et de dent, Prévient et le bon nez et le conseil prudent. Que ma charge me pèze et que la mort me tarde ! J'ai des filles du roi la dangereuse garde, Dont, tant bien qu'en serait mon devoir acquitté, Le père a néanmoins tant de sévérité Que, si l'une des deux glissait à quelque faute, Seule il me convaincrait négligente et peu caute, Voire sans excuser qu'en la fleur de leurs ans, Belles comme elles sont, parmi des courtisans, Sans mère, dès l'enfance en liberté nourries, Mes leçons désormais leur sont des rêveries, Leur coeur en tel état aux plaisirs est enclin, Susceptible de feu plus qu'étoupes de lin, Plus que soufre subtil, plus que le naphte encore, Qui des rayons du feu tout en feu s'évapore. Je le sais bien par moi : dès mes jeunes saisons Je me suis fait frotter pour ces démangeaisons, Qui chatouillent bien plus que cirons ni grattelles : Notre sexe a souvent des heures qui sont telles Que, si même un magot poursuivant s'y rendait, Il nous ferait tomber du seul bout de son doigt. Sexe, fragile sexe ! En qui la honte née Au lieu de la raison pour bride étant donnée, D'abondant la nature aux hommes l'a soumis, Afin que, rien de trop ne nous étant permis, Notre peu de pouvoir au devoir nous limite, Car la femme la flamme en naturel imite : Dès que d'un pouce ou deux nous en avons tâté, Nous en voulons un pied, j'entends de liberté. Or, touchant ces deux soeurs, Cassandre, la première (À qui je suis nourrice, étant plus familière), Avec un port modeste, un parler retenu, Forge moins de soucis dans mon timbre chenu. J'y veille toutefois : « souvent en onde coye Plutôt qu'en eau courante un bon nageur se noie. » De vrai, jusqu'à présent force dignes partis Par son entretien froid ont été divertis, Trop dévote qu'elle est à la chaste Diane. L'autre est tout à rebours : la jeune Méliane, De façon plus ouverte et plus riche en discours, À tous ses mouvements donne un plus libre cours. Dès qu'un homme aperçoit deux comètes brillantes, Sur le ciel de son front à pointes frétillantes, Son air toujours gaillard, son visage poupin, Sa taille sans excès, mais droite comme un pin, Le tout accompagné d'une grâce à bien dire, D'un teint où contre l'art la nature conspire (Bravant et la céruse et le cher vermillon), Aussitôt il s'y brûle ainsi qu'un papillon, Et crois (dont bien m'en prend) que son rang de princesse Garde mille rivaux d'y faire trop de presse. Or notre souverain, connaissant son humeur, Et sachant qu'un tel fruit ne se garde trop mûr (Combien que jusqu'ici cette mine volage N'ait rien fait qui ne soit privilège de l'âge, Son penser est peut-être en l'honneur mieux ancré Qu'un autre sous un geste hypocrite et sucré), Le roi, dis-je, a conclu, même au gré de l'aînée, De la ranger première au joug de l'hyménée, Et, n'était qu'aujourd'hui contre une offre de paix Il a reconfirmé la guerre pour jamais, Je croirai qu'en son coeur l'alliance il projette Du valeureux Belcar avec notre cadette, Voyant qu'à toutes deux il daigne recharger La visite et le soin de ce prince étranger, Charge que Méliane en toute confiance Exécute souvent outre la bienséance. C'est dont je suis en peine, et crains que peu à peu De ces miroirs ardents il naisse quelque feu, Duquel lorsqu'on voudra rendre la braise éteinte, Il faudra le souffrir et nourrir par contrainte, En danger, m'en mêlant (c'est le pis que j'y vois), D'avoir l'inimitié de la belle et du roi. La voici qu'elle en vient ; elle trémousse toute. Il faut que, me cachant, de ce coin je l'écoute.

Caute : Qui a de la précaution. [L]

Naphte : Bitume liquide, incolore, de la même origine que le pétrole, très inflammable, volatil, d'une odeur vive et pénétrante qui lui est propre ; c'est un carbure d'hydrogène. [L]

Grattelle : Menue gale. [L]

Ciron : La petite vésicule que le ciron (petit insecte) fait venir à la peau. [L]

Magot : Singe. Fig. et familièrement. Un magot, un homme fort laid. [L]

Coye : Qui n'a aucun mouvement, ni agitation qui est dans la tranquillité, dans le repos. [F] graphie moderne : coi.

Céruse : Carbonate de plomb, de couleur blanche. [L]

Hyménée : Mariage, union conjugale. [L]

MÉLIANE

Mon coeur, égaye-toi, ton Belcar se guérit, Et selon ton désir la fortune te rit. Peut-on plus de ce prince espérer qu'il ne donne, Puisqu'à notre puissance il soumet sa couronne ? Toutes conditions il baille à notre choix, Se rend notre vassal, esclave de nos lois, Pourvu tant seulement qu'on m'accorde pour femme À lui, qui tient déjà le meilleur de mon âme, Achetant de son tout la chose qu'en pur don L'on eut dû lui porter jusques dans sa Sidon : Car, si pour s'appuyer les filles on marie, Quel plus ferme support dans toute la Syrie Que lui, qui donne à tous, à nous-mêmes, l'effroi ? Si pour la qualité, fils unique du roi ; Si pour la galantise et les vertus communes, Son entregent fait voir qu'il ne manque en aucunes. Au fort j'aimerais mieux m'empêtrer au lien D'un homme si parfait, quoique privé de bien, Fondant son patrimoine au seul droit de la guerre, Qu'épouser un monarque indigne de sa terre. Et puis notre Léonte, à qui sans coup férir Je vais non seulement un royaume acquérir, Mais vaincre, qui plus est, son rude antagoniste, Et faire qu'en ses mains de tout il se désiste, Serait-il pas ingrat si pour un tel bien fait Il ne se revengeait d'un réciproque effet, Rendant à moi, sa soeur, pour sortable apanage, Le sceptre de Belcar, hors mis le seul hommage ? Or n'est-il encor temps d'ouvrir un tel secret. Je ne le puis couver toutefois qu'à regret. L'aise m'étouffera si mon coeur ne l'évente ; Mais je n'ai confiance à nulle âme vivante Qu'à la seule Almodice : elle a sur nous égard, De nos biens et nos maux elle espère sa part. Bien qu'ainsi que ma soeur son lait ne m'ait nourrie, Si m'a-t-elle toujours non moins qu'elle chérie. Aussi m'a mis ès mains mon libéral amant, Pour l'attirer à soi, ce riche diamant, Et promesse de plus, si par son entremise Le ciel bénit l'affaire entre nous deux promise.

Galantise : flatterie galante.

Revenger : Revancher, Défendre qqn ou qqc. qui est attaqué ; se défendre contre une attaque, résister. [DMF]

SCÈNE V.

CASSANDRE

En vain, pauvre Cassandre, en vain t'efforces-tu De résister aux traits dont ton coeur est battu : Belcar est ton vainqueur. Il faut céder, pauvrette. Ne fais plus de la fine, et confesse la dette. Ha ! Bons dieux ! Qu'à mon dam je crains d'avoir appris Quels sont les rets subtils de l'enfant de Cypris ! Comment sans y penser je m'y suis enlacée ! Visitant un blessé, je m'y trouve blessée ; Qui pis est, je me plains sans bien savoir de quoi ; J'accuse un innocent, ne songeant point à moi ; Déjà de cruauté j'ai son âme blâmée, Et si n'ai point encor sa pitié raclamée. Je vois que sa présence excite ma douleur, Et si tiens son absence à souverain malheur. Je ne puis espérer qu'à ce prince on m'allie, Et c'est ce que j'espère, ô comble de folie ! Je sais que mon désir est contre la raison, Est traître à mon honneur et traître à ma maison, Et toutefois je vais, comme à bride abattue, Vers cet oeil qui nourrit ce désir qui me tue, Ainsi qu'un clair ruisseau dont le cours élancé, Tout volontairement, par soi-même forcé, Cherche un fleuve puissant qui, sans en faire estime, Engloutit et son onde et son nom légitime. Or je meurs le voyant, et je meurs sans le voir. Donc si fuir la mort n'est pas en mon pouvoir, J'encourrai le péril où mon instinct me pousse. La mort selon nature est toujours la plus douce. Je vais le visiter. Qu'il me ferait grand bien De le trouver tout seul en un libre entretien ! Je n'y mènerai plus cette soeur importune Qui pourrait bien m'ôter l'espoir de ma fortune.

Cypris : Un des noms de la déesse Vénus. [L]

SCÈNE VI.

ZOROTE, ivre

Evoé Bromien, dieu conquéreur des Indes, Que tu me rends gaillard et que j'aime tes brindes ! Tous les soucis chagrins qui troublaient mon cerveau, À force de bon vin sont allez à vau-l'eau. Dieux ! Que je suis dispos ! À la gauche, à la droite, Je danse les cinq pas ; mais la rue est étroite. Holà ! Je suis tombé. Courage ! Ce n'est rien ; Je ne suis pas trop saoul, car je me lève bien. Ô ! Qu'aujourd'hui j'ai fait une plaisante vie ! De ce doux souvenir j'ai l'âme encor ravie. Ni le pain ni le vin ne m'ont pas semblé cher, Mais on m'a bien vendu ce que j'ai pris de chair. Toutefois, c'est ma faute, et manque de courage : Il n'a tenu qu'à moi d'en prendre davantage ; Mais il faut être chaud comme les passereaux Pour ne plaindre l'argent qu'on donne aux maquereaux Or moi, je suis toujours sobre de ma nature, Et bien plus par dessous que dessus la ceinture, Sentant du premier coup défaillir mon baston. Ma main s'appuie au crin, mes lèvres au téton, Je dis quand le sujet à mon gré se rencontre ; Enfin, j'ai fait passer trente beautés en monstre, Afin de contenter mon charnel appétit (qui devient plus friand plus il devient petit), Si n'ai-je rien vu là qui mon désir enflamme, Et n'ai trouvé putain plus belle que ma femme. À d'autres pour le soir mon cas était remis, Où j'aurai l'arbitrage avec un compromis ; Mais il faut qu'un sommeil ma débauche accourcisse : J'ai besoin de repos plus que d'autre exercice. Holà, hau ! Bagoas ! Ouvre vite, c'est moi ! Le vilain n'entend point. Hé ! Hé ! Dépêche-toi ! L'on ne me répond point. Aucun n'est à la porte ; Donc force me sera d'attendre que l'on sorte. Mais je t'aurai, coquin ! Tout beau ! J'ai peur de choir ; Puisque je trouve un siège, il me vaut mieux asseoir.

Brindes : Toast, santé, ce que l'on boit à la santé. [Wikitionnaire]

SCÈNE IX. Timadon, le page, habillé en fille ; Zorote, à l'écart.

SCÈNE X. Le Page, habillé en fille ; Zorote, endormi.

LE PAGE, bas

Je la ferai danser, mais le branle du loup.

Branle du loup : Prendre du plaisir sexuel. [Wikitionnaire]

SCÈNE XI. Les mêmes, Bagoas.

ZOROTE

Ivrogne, d'où viens-tu, tandis que je demeure, Tourmentant le marteau, quasi depuis une heure ? Si je te prends, pendard ! ...

Pendard : Par exagération, celui, celle qui est digne de pendaison, qui ne vaut rien du tout. [L]

BAGOAS

Tiendrai-je tête à dix, Quand d'une vous souffrez les maudissons hardis ?

Maudisson : Synonyme familier de malédiction. [L]

BAGOAS

Toi, Ménade, tais-toi ! Tais-toi, cul débordé !

Ménade : Nom de femmes qui, chez les anciens, célébraient les fêtes de Bacchus, et se livraient à tous les emportements de ce culte. Fig. Femme livrée à des emportements de passion. [L]

BAGOAS

Et toi, lice échauffée ! Bouquin châtré de lait !

Lice : Fig. Il se dit en parlant de discussions publiques, soit de vive voix, soit par écrit, ou de contestations publiques. [L]

ACTE V

SCÈNE I. La Ruine et La Débauche, soldats de Sidon.

LA RUINE

Enfin, je suis honteux de mon piteux état : C'est un méchant métier d'être pauvre soldat. Le service est pour nous ; messieurs les capitaines En ont la récompense aux dépens de nos peines, Et pour paraître en mine ils nous rendent tous gueux, Combien qu'aux bons effets nous paraissions plus qu'eux. S'ils tombent quand et nous en disette importune, Ou si d'une déroute ils craignent l'infortune, Ces pennaches flottants, ces veaux d'or, ces mignons, Pour être plus au sûr nous nomment compagnons. Vous croiriez, à leur dire, et même des plus chiches, Qu'au sortir du combat ils nous feront tous riches ; Qu'en pères des soldats partageant le butin, Nos piques nous seront des aulnes à satin. Mais si tôt qu'ils ont vu l'occasion passée, La libéralité leur sort de la pensée. Si nous sommes vainqueurs, l'honneur en est à tous ; Mais le fruit du travail n'en revient point à nous : Le gain remonte aux chefs, la risque étant finie, Qui, sur notre pillage usant de tyrannie, La poule, sans crier, des bons hôtes plumants, Ne nous laissent jouir que des quatre éléments. Si nous sommes battus, chacun lèche sa plaie, Et tel doit au barbier deux fois plus que sa paye Qui le soir de sa monstre à peine aura de quoi Nourrir en sa personne un serviteur de roi. Jamais notre bon temps n'arrive qu'en cachettes, Car notre bien public sont des coups de fourchettes ; De fatigues sans fin nous portons le fardeau, À peine ayant le saoul de mauvais pain et d'eau. Cependant ces messieurs veulent que, pour leur plaire, Nous ayons l'oeil gaillard, l'armure toujours claire, Dérouillant notre fer et dehors et dedans, Cependant que le jeune enrouille tout nos dents. Il est vrai que souvent nous faisons la débauche D'un demi-tour à droite, un demi-tour à gauche, Dansant par entrelacs des branles différents, Pour serrer et doubler nos files et nos rangs ; Si bien qu'à regarder nos jambes sans nos trognes Un passant nous prendrait pour un ballet d'ivrognes. Aussi sommes-nous saouls jusqu'à nous en fâcher, J'entends saouls de marcher, affamez de mâcher : Car, quant à l'appétit, rarement il nous quitte, Étant d'autant plus grand que la solde est petite. Enfin, lorsqu'un de nous en sa poste est campé, S'il dort, c'est d'être las, non d'avoir trop soupé. C'est pourquoi je résous, quoiqu'il en réussisse, De busquer ma fortune à quelque autre exercice ; Je veux devenir riche en quelque bon hasard, Y dussé-je encourir le danger de la hart. Ou sur terre, ou dans l'air, que m'importe où je meure, Pourvu que la misère avec moi ne demeure ? Aussi sont-ce badauds, et non pas beaux esprits, Qui sont dans leurs desseins facilement surpris. Qu'ainsi ne soit, le monde est plein de voleries ; Les larcins couverts tournent en railleries. Ne vous en fâchez pas, messieurs, ès environs ; Quand j'ai tout regardé, je vois bien des larrons. Au fort, je ne crois pas qu'un bon tireur de laine Puisse avoir, au gibet, posture plus vilaine Que moi, nu comme un ver, aussi pauvre qu'un rat, Et toujours affamé comme un maigre verrat.

Pennache : Vieille forme du mot panache.[L]

Enrouiller : Rendre rouillé, couvrir de rouille. Fig. L'oisiveté enrouille l'esprit. [L] probablement ici, sens d'abimer.

Busquer : brusquer.

Hard : La corde dont on étranglait les criminels. [L]

LA DÉBAUCHE

Nous serons assez forts, ne t'enquiers pas des autres ; Prends ta bonne estocade, un masque sur le nez. Tu toucheras monnaie avant les coups donnés.

Estocade : Terme d'escrime. Botte, grand coup de pointe. Allonger une estocade. [L]

SCÈNE II. Tharside, Timadon

SCÈNE III.

ZOROTE

Qu'on me plante à mon su des cornes sur le front, Et que sans m'émouvoir je souffre un tel affront ! Qu'une troupe de gens à ma suite accourue Marquent avec deux doigts ma tête par la rue ! Que mes propres voisins de brocards ambigus Fassent rougir ma joue en parlant de cocus ! Qu'à tous festins de ville un chacun me diffame ! Que pour un étranger je nourrisse une femme ! Qu'incertain des enfants engendrez en mon lit, Je les aie en horreur, bien que nés du délit ! Ô ! Que je suis trop fier, et que j'ai tout mon age Passé (chacun le sait) avec trop de courage ! Tu devais t'adresser, Léonte, à des niais, Poltrons ou gens de peu ; moi, je suis trop mauvais, Et proteste Junon, de tels torts coutumière, Que cette douce nuit te sera la dernière ; Ou, si mes estafiers faillent à leur dessein, Moi-même d'un poignard te percerai le sein, Dussé-je de plein jour, aidé du parentage, Sur le pas de mon huis te prendre à l'avantage. Toutefois, le meilleur sera de me celer, Et nul de mes amis ni parents appeler : Car nos propres soucis le soin d'autrui précédent : Les uns veillent eux-même aux femmes qu'ils possèdent (animaux plus fâcheux que chèvres à garder), Et ceux qui n'en ont point m'aimeraient mieux aider À labourer mon champ, m'y prêtant leur semence, Qu'à sarcler un chardon qui de naître y commence. J'ai donc tout mon refuge à mes deniers contant. Moyennant cette drogue on fait tout en ce temps. Qu'ainsi ne soit : déjà j'ai dressé l'embuscade De six coupe-jarrets allongeurs d'estocade, Qui ne pourront faillir d'attraper au sortir, Sous l'aile de la nuit, ce beau mignon de Tyr. Lors qui devinera, qui pourra faire preuve (si mort en pleine rue à telle heure on le trouve) Quels seront les auteurs d'un meurtre si tôt fait ? D'où pourront provenir sa cause et son effet ? Pour moi, je suis bien sûr, sans crainte qu'on m'impute Ce dessein bien hardi qui pour moi s'exécute, Étant (comme je suis) sorti de la cité, D'un sujet spécieux à ce faire incité, Feignant de visiter en cette mienne ferme La ruine d'un mur qui mon parterre enferme. Le cerf est rembuché ; les relais, bien posés, Font la prise facile à mes veneurs rusés. Léonte, c'en est fait, tout prince que vous êtes, Vous servirez d'exemple aux ribleurs deshonnêtes, Nous trouverons après quelque autre nouveau coup Pour dépêcher sans bruit la louve après le loup.

À mon su : Au vu et au su, ou, simplement, au su, à la connaissance de. [L]

Estafier : En français, laquais de haute taille. [L]

Rembuché : Terme de vénerie. Rembucher un cerf, suivre la voie jusqu'à la coulée par laquelle il est rentré dans le bois. [L]

Ribleur : Terme populaire et vieilli. Celui qui court la nuit comme les filous. [L]

SCÈNE IV. Léonte, La Ruine, La Débauche.

SCÈNE V. Timadon, Léonte.

SCÈNE VI. Le Prévôt, Archers, soldat assassin.

ARCHERS

Vous êtes des pigeons de notre colombier.

Colombier : On lit coulombier dans l'original. Bâtiment où l'on élève des pigeons.

SCÈNE VII. Abdolomin, Balorte, un soldat.

ABDOLOMIN

La vie en un vieillard ne vaut pas la recousse, Et l'honneur ne craint pas qu'un voleur le détrousse.

Recousse : Terme vieilli. Reprise d'une personne ou d'une chose enlevée par force. [L]

ABDOLOMIN

Les tyrans vont toujours où le courroux les guide. Donc, ô dieu souverain, modèle des bons rois, Qui ne t'informes point seulement par la voix, Mais qui, plus mille fois clairvoyant que Lyncée, Pénètres les cachots de l'humaine pensée ! Ô juge sans appel, examinent les faits Des grands et des petits, des bons et des mauvais ; Si depuis mon printemps j'ai choisi mon entrée Au vrai temple d'honneur par la porte d'Astrée ; Si j'ai si bien vécu que jamais ma candeur N'a quitté tant soit peu mon progrès de grandeur. Si j'ai le coeur sans fiel, et si la convoitise Ne me souilla jamais d'un acte de feintise, Ô libéral donneur, donne-moi de ce pas, Pour loyer de mes ans, le repos du trépas. Je ne demande rien que même la nature Ne concède une fois à toute créature. Ou, si par couardise et par déloyauté J'ai dressé contre lui ce tour de cruauté, Si j'avais rien prévu de sa perte soudaine, Voire si je n'en souffre une incroyable peine, Et si je ne voudrais, sous l'Érèbe enfermé, Prendre son lieu fatal pour le rendre animé, Je veux, non que ton bras d'une flamme tranchante Écarte en mille éclats ma carcasse méchante : Le supplice en serait et trop noble et trop court ; Mais que le grand portail de l'infernale court M'engloutisse vivant : là les torches brûlantes, Les vipères, les fouets, les ondes reculantes, Les vautours, les rochers et le tour d'Ixion Soient employez ensemble à ma punition ; Ou (puisque voir le jour est mon plus grand martyre) Que je sois pour jamais privé de mon empire, Vagabond, fugitif, de chacun détesté, Exemple de malheur, miroir de pauvreté ; Qu'aux miens je fasse peur, mes ennemis en rient, Que tous les éléments leurs douceurs me dénient ; Que l'air m'ôte son souffle et le feu sa splendeur, L'eau son humidité, la terre sa verdeur ; Que, souffrant, sans mourir, mille morts en une heure, Je vive a tous ennuis, à tous plaisirs je meure.

Lyncée : Personnage de la mythologie. Un des cinquante fils de Egyptos, marié à Hypermnestre, une Danaïde. Elle l'épargna lors du massacre des ses frères.

Astrée : Terme de mythologie. Fille de Jupiter et de Thémis, qui régnait dans le siècle d'or, et faisait fleurir la justice parmi les hommes. [L]

Érèbe : Terme de mythologie. La partie la plus obscure de l'enfer ; l'enfer même. [L]

Chacun : dans l'édition originale la graphie est « chaqu'un ».

2 063 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica