Tragi-comédie en vers
Tyr et Sydon
Représenté pour la première fois à Paris en 1628.
Personnages
- CASSANDRE, fille aînée du Roi de Tyr
- BELCAR, fils du roi de Sidon
- MÉLIANE, soeur de Cassandre
- ALMODICE, nourrice de Cassandre
- ARAXE, capitaine Sidonien
- ZOROTE, vieillard Sidonien
- PHARNABAZE, roi de Tyr
- PHULTER, capitaine Tyrien
- TIMADON, écuyer du défunt Léonte
- THAMYS, capitaine de la tour de Tyr
- ABDOLOMIN, roi de Sidon
- BALORTE, ambassadeur Sidonien
- SOLDATS DE TYR
- L'AMIRAL DE TYR
- DEUX PÊCHEURS DE TYR
- LES JUGES DE TYR
- UN ARCHER TYRIEN
- MESSAGER TYRIEN
ACTE I
SCÈNE I.
Où sont représentés les divers empêchements et l'heureux succès des amours de Belcar et Meliane.
CASSANDRE
Ô le plus inhumain de la race divine, Vrai fils de Tisiphone, adopté de Cyprine, Ennemi capital de toute liberté, Tyran du jugement et de la volonté, Petit enfant de corps, vieux routier de malices, Avare de présents, prodigue de supplices, Jusques à quand, amour, au fonds de tes enfers Sentirai-je tes feux, tes gênes et tes fers ? Pourquoi repousses-tu mes prières plus saintes ? Es-tu, comme sans yeux, sans oreilles aux plaintes ? Si les dieux sont cléments et tendres au pardon, Tu n'es pas un vrai Dieu, rigoureux Cupidon. Depuis que par mes yeux un éclair de ton foudre Mit en braise mon coeur, mes chastes voeux en poudre, Et qu'en ton feu grégeois, qui s'accroît dans les eaux, Mes larmes ont servi de cire à tes flambeaux, Comment a peu mon âme endurer cette guerre ? Comment trainé-je encor mes membres sur la terre ? Et comment s'est-il fait qu'un tel torrent de pleurs D'un cours continuel n'ait tari mes humeurs ? Qu'un brasier tant couvé ne m'ait réduite en cendre ? Que parmi tant de morts la mort ne m'ait su prendre ? Fut-il jamais au monde une fille de roi, En qui le sort parût plus muable qu'en moi ? Moi de qui les beaux yeux échauffaient de leurs flammes Les lieux plus éloignés et les plus froides âmes, Sont ternis tout_à_coup, et cierges retournés, Sont, au lieu de rayons, de pleurs environnés : Moi qui des plus francs coeurs maîtresse reconnue Me trouve d'un captif esclave devenue : D'un trésor où l'amour assemblait ses attraits, Une butte ordinaire où se plantent ses traits. Hélas ! Que direz-vous, ô beaux et jeunes princes, Des plus grands que l'Asie élève en ses provinces, Qui par devoir exact à ma beauté rendu, Par fidèle service et par sang épandu, Et par tous les tourments de l'amoureuse rage ( Qu'aujourd'hui je ressens, las ! Trop à mon dommage ) À la fin de vos maux n'en avez remporté Qu'un refrongné refus confit en cruauté, Que direz-vous de moi ? Le feu qui me consomme Provient d'un caillou froid qui ne tient rien de l'homme. La vengeance du Ciel surmonte mes rigueurs, Car même elle défend la plainte à mes langueurs. « C'est souffrir doublement que souffrir en cachette, Ce sont larmes de sang que les larmes secrètes. » Lorsque mon coeur, poussé de mouvements soudains, Prépare des discours pour fléchir ses dédains Je tremble, je rougis, ma liberté s'envole, Ma langue à mon palais, immobile, se colle : Las ! Si voit-il mon mal ; ma mine seulement Ne l'expose que trop à son beau jugement : Mais, inhumain qu'il est, aveugle volontaire, Il ne veut pas me voir d'un regard salutaire. Il est d'autres chaînons de longtemps détenu, Mon oeil est (je le sais) d'un autre oeil prévenu, Ma soeur, ma soeur me nuit, et moins que moi craintive D'un lien mutuel doucement le captive : Crève-coeur non pareil ! Celle qui me devrait Céder en toute chose, anticipe mon droit ! Ha ! Fille sans respect, à me perdre obstinée, Oses-tu supplanter ta malheureuse aînée ? Oui, je n'en doute plus, il serait ébranlé Par le premier soupir de mon sein désolé, Eut-il le sein rempli d'une roche glacée Si tes attraits larrons ne m'avaient devancée. Mais, deussé-je, appelant tout secours le plus prompt, Arracher de son trône Hécate au triple front ; Y dussé-je employer, de rage débordée, Les gobelets de Circé et les arts de Médée ; Deussé-je, descendante aux antres de la mort, Conjurer les fureurs, le médisant discord, L'envie au teint plombé, la noire jalousie, Le soupçon méfiant, la forte frénésie, Et tout ce que d'affreux l'enfer conçut jamais, Je vous ferai la guerre en me donnant la paix. ( Qui veut bâtir au sûr, il ne faut pas qu'il ente Le nouveau sur le vieil, mais que tout il déplante Le dessein précédent pour y fonder le sien. ) Et, quand tous ces efforts ne m'aideraient à rien, Plutôt par un poison je me verrai vengée Qu'être toujours plaignante et jamais soulagée. Tout beau, folle Cassandre ! À quoi te résous-tu ? Comment s'est aujourd'hui cette rare vertu, Ce naturel accort, cette douceur aimée, En vice, en cruautés, en horreurs, transformée ? Remets, remets ton sens en sa propre maison ; Écarte les vapeurs qui troublent ta raison, Et pour de Méliane un sain jugement rendre, Mets l'intérêt à part que tu dois y prétendre. Cyprine, par ses lois, a permis de saisir ( À qui premier le peut ) l'objet de son désir, Sans égard d'aucuns temps, de personne ou de place. Partant, si de ta soeur la jeunesse et la grêce Ont donné dans la vue au prince de Sidon, Dois-tu, par un dépit flottant à l'abandon Du vent passionné d'une injuste querelle, Machiner un effet si funeste contre elle ? Non ! Meurs plutôt, pauvrette, en imputant ta mort À la malignité des astres et du sort, Qu'à ce traître complot pour guérir condescendre, Digne d'une Progné, non pas d'une Cassandre. Outre ces crève-coeurs, un présage nouveau, Un songe, cette nuit, m'a brouillé le cerveau : Déjà les roussins noirs qui trainent la charrette De l'ennuyeuse nuit espéraient leur retraite, Et, sentant de leur train les trois quarts mesurés, Courraient à chef baissé droit aux flots désirés ; Déjà la fraîche main du vigilant phosphore Commençait à blanchir le portail de l'aurore ; Mon front était à sec ; mes yeux, étant marris De manquer d'exercice en leurs ruisseaux taris, Comme par nonchalance, et faute de lumière, S'étaient laissez coller l'une et l'autre paupière, Non pas d'un vrai dormir, doux frère d'Atropos ( Car mon tourment n'est point compatible au repos ), Mais d'un léger sommeil interrompu de masques, De spectres, de frayeurs et de songes fantasques. Étant, me semblait-il, loin du bruit soucieux, Sises dessous un aulne en un pré spacieux, Seules, ma soeur et moi, nous cueillions des fleurettes, Chantants à qui mieux mieux quelques airs d'amourettes. Un cerf à l'impourvu, d'un pas gaiment doux, Sortant d'un bois prochain, s'est avancé vers nous ; Sa ramure était d'or, d'or la forte chaussure Qui de ses pieds légers marquait l'assiette sûre ; Son col haut et poli, son front large et longuet, Sur qui deux yeux hagards semblaient faire le guet ; Son poil était plus blanc que les floquets de laine Qui tombent en janvier des nuaux sur la plaine, Ses membres bien replets ; bref, il était si beau Que la reine des bois, à l'argenté flambeau, Pour ses chastes ébats en serait idolâtre. Il aborde sans crainte, et d'un geste folâtre Fait caresse à ma soeur d'un muffle incarnatin, Baisant ses mains, ses yeux, sa bouche et son tétin ; Puis va, tourne, revient, sautelle d'allégresse, Comme un chien qui se joue aux pieds de sa maîtresse. Elle aussi le mignarde avec des ris flatteurs, Ornant ses andouilliers de joyaux et de fleurs ; J'en voulais faire autant ; il recule farouche : La seule Méliane en privauté le touche ; À mes plus doux appas sa rigueur ne fléchit ; Quand je veux l'approcher, il s'esquive et gauchit. Je conçus lors dépité une humeur envieuse Qui me rendait déjà ma germaine odieuse, Quand je vois l'animal, après ces jeux mignards, L'accrocher par le bust[e] à l'or de ses brancards, La lever éminente aux pointes de sa tête, Puis recourir aux bois, joyeux de sa conquête ; J'y cours, et lui s'enfuit ; mais, talonné de près, Peureux, il lâche prise et me quitte son faix : Je poursuis nonobstant ; après telle rescousse, Le désir de vengeance et d'honneur qui me pousse Me rend les pieds dispos et les membres légers. Après avoir longtemps, sans crainte des dangers Brossé parmi les forts et les ronces poignantes, Par vallons raboteux, par cavernes sonnantes, ( Chose effroyable à voir ! ) Son chef devint tout rond, Il perdit à l'instant les armes de son front, Son poitrail s'épaissit de longue chevelure, La jambe s'accourcit, l'oreille et l'encolure ; Son poil devint tout roux et ses deux yeux ardents, Sa mâchoire s'arma de grands rochers de dents, Un tissu d'os nerveux, qui lui sort de l'échine, En lui battant les flancs, l'échauffe et le mutine : Ses pieds vinrent griffus, larges à l'avenant : Bref, ce fut un lion, qui, vers moi se tournant Déjà d'un saut agile me tenait attrapée ; De si soudaine peur ma pauvre âme frappée Fit bondir en sursaut un inutile réveil, Qui n'ôta point le songe en ôtant le sommeil. Dieux ! Si c'est mon trépas que Morphé me présage, C'est ma félicité plutôt que mon dommage. « Le choix du moindre mal, c'est l'heur du malheureux : Il vaut mieux n'être point que d'être langoureux. »Tisiphone : l'un des trois furies. [L]
Refrongné : renfrogné, Contracter et plisser le visage en signe de mécontentement ou de douleur. [L]
Hécate : déesse de la lune, de l'ombre et des morts dans la mythologie grecque.
Discord : État de ceux qui ne s'accordent pas. [L]
Enter : Insérer en général. [L]
Accort : Qui est de gentil esprit, qui est à la fois avisé et gracieux. [L]
Progné : (Mythologie) Fille de Pandion, roi d'Athènes, et soeur de Philomèle ; elles furent changées, l'une en hirondelle, l'autre en rossignol. [W]
Chef baissé : volontairement.
Phosphore : Fig. Lueur. [L]
Marri : Terme vieilli. Fâché et repentant. [L]
Atropos : Terme de mythologie. Parmi les trois Parques, celle dont l'office est de couper le fil de la vie humaine. [L]
Aulne : aune, arbre fort grand et fort droit qui vient aisément dans lieux humides et marécageux. [F]
Impourvu : Terme vieilli. Non prévu. [L]
Longuet : Qui a une forme un peu allongée. [L]
Floquet : Petite touffe floconneuse. [Pourrat]
Nuaux : pluriel ancien de nielle.
Incarnadin : incarnatin, De couleur d'incarnat [entre la couleur de cerise et la couleur de rose], mais plus faible. [L]
Tétin : La mamelle tout entière ; en ce sens il est vieux. Un blanc tétin. [L]
Mignarder : Affecter de la délicatesse, de la grâce. [L]
Germaine : Il s'est dit autrefois dans le langage général pour frère, soeur. [L]
Mignard : Gracieux et délicat (en ce sens il vieillit) [L]
SCÈNE II.
BELCAR
Si jamais un amant, tout content de sa dame, Eut sujet de bénir et l'amour et sa flamme, Je suis celui qui dois, selon mes premiers voeux Honorer son autel du trépas de cent boeufs : Ce digne enfant de Mars, qui n'est jamais sévère À ceux qui leurs beaux ans consacrent à son père, Âme de l'univers, esprit qui rend épris D'un céleste désir des hommes les esprits, Si favorable aux siens que l'inconstante roue N'est jamais importune aux amants qu'il avoue, Le plus adroit tireur, le plus ingénieux, Le plus beau, le plus fort, et le plus craint des Dieux. Amour, qui, bien-heurant le malheur de ma prise, A guidé mes pensers à si haute entreprise, À si brave dessein, que l'oser seulement, Me serait trop d'honneur en tout événement : Il a d'une beauté par delà tout exemple, ( L'objet le plus parfait que le soleil contemple ) Engravé dans mon sein, d'un trait noble et doré, Le céleste portrait au naturel tiré ; Et puis, pour me ravir d'une douce merveille, Il a piqué son coeur d'une flèche pareille ; Si qu'aujourd'hui je puis, ô mortel trop heureux ! Me dire autant aimé que je suis amoureux. Il ne reste qu'un point pour comble de ma gloire, Il ne reste qu'un fort pour fin de ma victoire, Le formaliste hymen contre moi le défend : Mais je serai bientôt pleinement triomphant, Car la sincère foi de ma belle princesse Fait que de ce côté toute crainte me cesse : Puis, quelque dur traité qu'on m'y veuille apporter, J'irai la carte blanche au père présenter : La patience est douce et sans peine l'attente, Alors que l'espérance est solide et constante. Voici ma Meliane, ah ! Quel essaim d'attraits ! Elle ne me voit pas. Almodice est auprès ; De Megère à Cyprine étrange différence ! J'entendrai de ce coin toute leur conférence.Bien-heuranrt : bienheureux.
SCÈNE III. Meliane, Almodice, Belcar.
MÉLIANE
Non, non, ne craignez pas, ma mère, que mon feu Des bornes de l'honneur s'égare tant soit peu ; J'aime, mais sans hasard de voir abandonnée La fleur de mon printemps qu'en faveur d'Hyménée.ALMODICE
Ne vous offensez pas, Madame, si je crains Que ce joyau si cher vous échappe des mains : Après l'avoir lâché, la repentance est vaine. Or, bien que vous n'ayez, comme votre germaine Abouché mon tétin, je vous ai toutefois Pendue à mon collet et mille et mille fois, Dès que, venant au jour, vous parûtes si belle ; Pour cela je vous aime, et peut-être plus qu'elle, Pour cela je suis libre, et de franche façon Je prends l'autorité de vous donner leçon. Je sais que c'est de nous et sais que c'est des hommes, Ils nous en font accroire, ô sottes que nous sommes ! Qu'ils sont blessés à mort, comme en effet aussi Aucuns par nos rigueurs tombent en grand souci ; Mais leur cupidité souvent est supprimée Aussi légèrement qu'elle fut allumée : Comme le trop de bois étouffe un petit feu, S'il est mis à propos le grossit peu à peu ; Ainsi de nos faveurs, dont ils brûlent d'envie, Trop éteint leur amour, peu l'entretient en vie : Amour qui toutefois ne peut vivre un moment S'il ne tire toujours de ce doux aliment. Mais, comme vous voyez que dans la grande masse D'un antique palais, une seule crevasse Croissante avec le temps, le fait tendre au déclin, Fait brèche irréparable et le renverse enfin, Par semblable progrès leur brigue périlleuse Mine l'âme fragile et la chair chatouilleuse, Tant qu'ils nous fassent choir.MÉLIANE
Pour un chaste baiser, Je ne le pourrais pas ni dois le refuser : Cela ne gâte rien ; c'est un bien qui s'envole Et l'ennui languissant d'une attente console.ALMODICE
C'est, Madame, c'est là le soupçon qui me tient, C'est où je vous attends ; je sais trop comme vient Du baiser le toucher, du toucher autre chose.ALMODICE
La fille plus que l'homme appette ce plaisir.Appeter : Désirer vivement ce qui satisfait les penchants, les besoins naturels. [CNRTL]
MÉLIANE
Parlez-vous d'une louve, ou d'une fille sage ? Toutes sont d'une chair sujette à caution. Moi-même, décrépite, ai cette passion, Et comment la jeunesse en serait-elle exempte ? Enfin la plus sévère et la plus suffisante Consentirait au mal (la prenant sur le vert), Pourvu qu'elle crut bien qu'il demeurât couvert. Las ! Madame, plutôt se darde le tonnerre Sur mes cheveux grisons, et m'engouffre sous terre, Qu'il avienne par moi quelque faute de vous : Par moi, je parle ainsi, car seule d'entre tous J'ai reçu et caché vos secrets en fiance, Espérant voir la paix naître en votre alliance. Pour ce vous ai-je aidé.Prendre sur le vert : prendre au dépourvu.
Fiance : confiance.
SCÈNE IV. Belcar, Meliane.
BELCAR
Marche à ta malencontre, infernale courrière. Ma reine, Dieu vous gard[e].Malencontre : mauvaise rencontre. [L]
Courrière : se dit poétique de l'Aurore qui vient annoncer le jour ; et de la lune, qu'on a appelé la courrière des mois. [F]
BELCAR
Ah ! Ce n'est pas du ciel, mais de votre largesse, Que j'attends mes plaisirs, ma gloire et ma richesse ; Pour être bienheureux, belle, votre Belcar Préfère vos faveurs aux douceurs du nectar.MÉLIANE
Si mes faveurs avaient pour vous cette puissance, Tous vos souhaits seraient en votre obéissance ; Jugez quelle faveur je vous puis refuser, Moi qui tiens à faveur de vous favoriser. Que demandez-vous plus, mon cher coeur ? Je vous aime, Je vous aime surtout, je dis plus que moi-même.BELCAR
Discours plus gracieux que l'obligeante voix Dont Vénus entretient les grâces quelquefois. L'accord mélodieux des bandes emplumées Qui, dans le vert naissant des nouvelles ramées, Chantent l'épithalame et les amours divers De tout ce que Nature anime en l'univers, Ne se peut comparer à la douce parole Qui de ces lys du sein par ces oeillets s'envole. Belles fleurs de bien dire, à la source du ris, Prêtez à mon souci votre gai coloris Comme vous contentez mon oeil et mon oreille, Permettez à ma bouche une faveur pareille : Souffrez qu'en vos odeurs, comme une mouche à miel, Je suce l'ambrosie et la manne du ciel ; Si nous ne respirons vous et moi qu'une vie, Qu'entre mille baisers notre haleine s'allie.Ambrosie : ambroisie, Mets des divinités de l'Olympe. [L]
Manne : Nourriture que Dieu fit tomber du ciel pour les enfants d'Israël dans le désert. [L]
MÉLIANE
Tout beau, mon cher ami ! Souvent ces doux appas Nous attirent un mal que l'on ne prévoit pas. Retranchons ce plaisir, quoi qu'il nous soit licite, Craignant que plus avant notre amour il n'incite.BELCAR
Si ce refus, Madame, était de votre crû ( Chose que, sans mentir, à peine j'eusse cru ) Je le supporterais comme un léger supplice De ma témérité dont vous êtes complice, ( Car je mériterais d'être plus maltraité Si je n'avais pour moi votre excès de bonté, ) Je tiens telle faveur si loin de m'être due Que je suis criminel de l'avoir prétendue : Ce rebut est donc juste, et celle qui le fait. Mais, sachant quelle cause a produit cet effet, Une langue hypocrite, en qui ma foi trahie N'eut fondé nul soupçon si je ne l'eusse ouïe, Quel homme ne serait estimé trop souffrant S'il ne se courrouçait, telle injure s'offrant ? Permettez, s'il vous plaît, Madame, que je die Que je suis méfiant de quelque tragédie. Le présage en soit faux ! Mais j'ai crainte qu'un jour Ce squelette vivant nous face un mauvais tour. On se devrait servir d'une femme en tel age Non pour un chaste hymen, mais pour maquerellage : Car, si le vice même avoit forme de chair, En ceste affreuse vieille on le pourrait cercher. Aussi (comme on le dict) le tissu de sa vie Est tout d'ambition, d'avarice et d'envie.Maquerellage : Terme qui ne se dit pas en bonne compagnie. Le métier de maquereau. [L]
MÉLIANE
Non, ne vous fâchez point ; ce qu'elle m'en a dit A bien quelque raison, mais n'a pas grand crédit, Car mieux qu'elle ne croit à mes sens je commande : Or bien, je me soumets selon votre demande, Faites la mienne aussi, mon coeur, apaisez-vous.SCÈNE V. Cassandre, Almodice.
CASSANDRE
Doncques, ce grand soupçon, qui, toujours me gênant, Me balançait en doute, est failli maintenant ; J'ai vu (las ! J'ai trop vu) cette maudite paire Se flatter librement d'une voix haute et claire Et s'entre-mignarder de baisers amoureux : Ah ! Que de mon martyre ils triomphent heureux ! Que ferai-je, pauvrette ? Où prendrai-je la voie Qui par moins de douleur au Cocyte m'envoie, Sous l'ombrage muet des myrtes et cyprès, Où des forçats d'amour les éternels regrets Ramentoivent les coups de fortune ennemie ? Car pourrais-je encor vivre avec cette infamie Qu'à mes justes désirs tout espoir soit ôté Pour ma cadette en âge aussi bien qu'en beauté ? Qu'ai-je aperçu, bons dieux ? Une fille sans crainte Baiser son Adonis entre ses bras éteinte ! J'en rougis pour toi-même, ô louve sans pudeur, Et d'une telle audace admire la grandeur. Quoi ? Si je voulais être à vous nuire aussi prompte, Comme de mes soucis vous faites peu de compte, Ha ! Que je pourrai bien, malavisés amants, Détruire vos desseins jusques aux fondements, En décelant au roi (ce que je devrais faire) Votre amour clandestine aux lois d'honneur contraire : Mais folle, hélas ! Je crains de perdre quant et toi Mon ennemi, que j'aime autant et plus que moi, Tant je porte respect à celui qui me tue ! Car j'ouvrirais mon flanc d'une lame pointue, Je m'étreindrais le col d'un funeste cordeau, Je sauterais d'un roc en un abîme d'eau, Plutôt que de tramer, au péril de sa vie, Ce lacs où le dépit contre toi me convie. Ô que l'on dit bien vrai ! Fortune vient aider Ceux qui sont sans vergogne âpres à demander ; Amour haït les couards ; la reine d'Amathonte Ne départit jamais ses faveurs à la honte : Qui sait si de ce pas, mes larmes essuyant, Rassemblant les rayons de mon oeil attrayant, Parant mon teint de lys et de roses mêlées. Avec tant de douceurs, qui jadis étalées Captivaient et forçaient par leurs appas vainqueurs, Mêmes sans y penser, les plus farouches coeurs ; Si, dis-je, m'accostant de l'objet qui m'enflamme, Je lui faisais sentir les désirs de mon âme, Même en le suppliant, il serait si cruel Que de me refuser un plaisir mutuel ? Les amants d'aujourd'hui ne sont pas si fidèles Qu'ils ne reçoivent bien deux différentes belles : « L'homme en toute sa vie aime le changement. » Ah ! Cassandre, où es-tu ? Ce rêver seulement Montre ta fin prochaine. Et quoi ! Sur un peut-être, Voudrais-tu bien trahir ton honneur, ton bon maître ? « L'homme cherche toujours ce qu'il voit malaisé ; Le difficile accès rend un château prisé, L'offre d'un bien sans peine en fait perdre l'envie. » Las ! Que ferai-je donc ? Puisque toute ma vie N'est plus qu'une langueur sans espoir de guérir, Pourquoi tout d'un beau coup ne me fais-je mourir ? « Le trépas le plus bref, c'est le plus tolérable. » Chaste soeur d'Apollon, soyez-moi secourable.Cocyte : Terme de mythologie. Un des fleuves qui environnaient les enfers. [L]
Ramentevoir : Terme vieilli. Remettre en l'esprit, rappeler. [L]
Malavisé : Qui n'est pas bien avisé. [L]
Quant : Combien grand. [L]
Lacs : Cordon délié. [L]
CASSANDRE
Que si jamais vous plut quelque mien sacrifice, Renforcez-moi le bras pour ce dernier office.ALMODICE
Quoi ? Mon cher nourrisson, d'où vous nait ce vouloir De me celer le mal qui vous fait tant douloir, Vous ayant tant de fois sur vos plaintes enquise ? Vous cachez-vous de moi, qui vous suis tant acquise, Qui vous chéris si fort que pour vous contenter Rien de trop dur à moi ne se peut présenter ; Moi de qui vous avez honoré les mamelles, Qui n'ai pas plus que vous conservé mes prunelles, Ayant ce corps tendret élevé jusqu'ici, Dès l'heure qu'Atropos le terme eut accourci Du support maternel, vous laissant orpheline ? Ne me direz-vous pas cet ennui qui vous mine ? Qu'est-ce qui vous éteint tous les éclairs de l'oeil ? Et qui vous fait déchoir comme neige au soleil ? Qui défigure ainsi les grâces plus naïves Des traits de ce visage et ses couleurs plus vives ? D'où vient de vous à moi le soupçon méfiant ? Ne répondez-vous point, quand je parle en priant ?Douloir : Vieux mot qui signifiait autrefois se plaindre.
Enquis : Terme de pratique. Auprès de qui on a fait enquête. [L]
CASSANDRE
Le mien est sans remède.ALMODICE
Il n'est rien ici-bas Qu'on ne puisse esquiver si ce n'est le trépas ; Un ami sert beaucoup, même la solitude Est un accroissement de toute inquiétude : Le feu brûle tant plus que plus il est celé, Mais le mal découvert est demi-consolé.CASSANDRE
Je ne le cache point : ce qui me rend dolente C'est mon frère enlevé d'une main violente ; C'était tout mon support, las ! Ne puis-je savoir Le temps de son retour ? Je meurs de le revoir.ALMODICE
Ô la belle défaite ! Ô que vous êtes fine ! Ne le nierez-vous pas si le vrai je devine ? Madame, c'est l'amour, et non pas l'amitié, C'est ce petit garçon qui blessait sans pitié Les dieux et les mortels, attirés par vos charmes, Qui retourne vers vous la pointe de ses armes : N'ai-je pas bien atteint ? Quelque beau cavalier A fait ce qu'avant lui n'avaient fait un millier. Eh bien ! Celui peut tout qui peut prendre courage, Pour vous donner secours j'ai le savoir et l'âge ; Servez-vous donc de moi, souvent en un tel fait Le bon avis des vieux donne aux jeunes l'effet. Mais si ne faut-il pas qu'une fille bien née Soit par ses appétits sans bride gouvernée ; Il faut bien reconnaître avant de bien aimer, Et savoir de quel bois on se doit enflammer. Je ne connais point d'homme assez grand, assez brave, Qui ne tienne à faveur de vivre votre esclave, N'abaissez point la tête où vous avez le pied.CASSANDRE
J'ai fait élection d'une valeur si grande, Qu'au lieu de m'accuser d'un courage trop bas Vous jugerez plutôt que je ne la vaux pas. Que si par un serment vous me rendez hardie, Je vous découvrirai toute ma maladie.ALMODICE
Par les traits enflammés que le ciel se fendant Fait fondre sur la terre en sifflant et grondant, Par le rivage noir, par le chien à trois têtes, Par les rages d'enfer, à nuire toujours prêtes, Par le fer et le feu dont le tartare est ceint, Et si dans l'univers il est rien de plus craint, Je jure de tenir ma langue si fidèle Qu'on n'exigera point une trahison d'elle, Et que, pour vous placer au désiré bonheur, Je veux mettre à mépris et la vie et l'honneur.CASSANDRE
L'esprit tant admiré, la grave bien-disance, La douce et franche humeur pleine de complaisance, La valeur, la beauté, la royale façon Du prince prisonnier, m'ont prise à l'hameçon.ALMODICE
Ha ! Que me dites-vous ? M'en voilà toute émue ! Un grand étonnement dans mon sang se remue ! Vous me surprenez donc ! Que serait devenu Ce ferme jugement par tant d'effets connu ? Ici plus que jamais, petit bâtard de Gnide, Je vois l'aveuglement où ta torche nous guide.CASSANDRE
Las ! J'aime, qu'y ferai-je ?ALMODICE
Pourquoi sans résistance ?ALMODICE
Amour n'est qu'un enfant de qui la main peu forte Ne gourmande que ceux qui lui cèdent la porte.CASSANDRE
Il a souvent ému par changements divers Celui qui d'un clin d'oeil émeut tout l'univers, Le transformant en or distillant de la nue, Tantôt en taureau blanc à la tête cornue, Puis en cygne, en bélier, en mille autres façons. Les nymphes ne sont pas, sous les raides glaçons, À couvert de ses feux ; sous les vagues profondes Il blesse les tritons et l'empereur des ondes. En vain, nourrice, en vain vos conseils bien donnéz Combattent mes désirs trop fort enracinés ; Il me faut succomber ou franchir la carrière, Le détroit ne permet de tourner en arrière ; Je suis (tant me prévient ce premier mouvement) Et sourde de l'oreille et de l'entendement. La seule jouissance y peut donner remède, Et c'est en cela seul que j'implore votre aide.ALMODICE
Non le courroux du Roi, qui viendrait m'accabler, Non l'effet, qui pourrait difficile sembler, Mais votre saint honneur, dont je serai meurtrière, M'empêche d'écouter cette injuste prière.CASSANDRE
Or sus, tant de raisons ont vaincu ma folie. Le destin ne veut pas que mon hymen allie Deux sceptres ennemis, et ne sera point dit Que sur ma chasteté l'amour ait eu crédit. Non, non, je le dépite et sais le seul asile Qui me peut garantir de sa chaîne servile : J'ai ce fer protecteur, qui, bravant son pouvoir, Retiendra mon honneur en son juste devoir.CASSANDRE
Laissez-moi faire.ALMODICE
Holà !CASSANDRE
Quoi ! Que mes doigts contraints Vous quittent cette lame à mon sang destinée ! Ma résolution n'en est pas détournée. Quand vous la briserez en cent luisants éclats, Mon mortel désespoir ne s'en fléchira pas ; Tant de chemins glissants, tant de passages, tendent À l'empire muet où les ombres descendent Qu'en tout temps sans refus on y voit introduits Tous humains désireux de vaincre leurs ennuis.ALMODICE
Je n'eusse jamais cru que telle frénésie Eut d'un si bel esprit blessé la fantaisie. Las ! Madame, vivez ; j'aime mieux offenser Immortels et mortels que vos jours avancer ; Vivez, et dussions-nous nous lâcher à tous crimes : Car les pertes de biens, d'honneur, d'amis intimes, N'ont rien qui ne soit doux à l'égal de la mort, Mort, étrange sommeil qui sans réveil endort ! « Ne désespérez point : un courage invincible Rencontre en son effort toute chose possible. » Ou l'augure me trompe, ou bientôt vous verrez À l'abri du malheur vos désirs assurés. Laissez-m'en le souci, mettez-vous à délivre Sur l'appui de ma foi ; n'ayez soin que de vivre. Relevez vos beautés par un ris attrayant, Rallumez les éclairs de votre oeil foudroyant, Retournez à la court, cependant que je puise Au fonds de mes pensers un moyen qui nous duise.Délivre : dégagé, svelte.
Penser : nom masculin au XVIIème pour « pensée ».
Duire : Convenir à quelqu'un, être de sa convenance. [L]
CASSANDRE
Travaillez donc, ma mère, et ne présumez point De vaincre par le temps la fureur qui me point.ALMODICE, seule
Qui te peut amoindrir la charge malaisée, Mais, toute insupportable à ton dos imposée, Malencontreuse vieille ? Eh ! Que sur ton sommet D'horribles maudissons ton dessein te promet ! Quelle route prends-tu ? D'une ou d'autre partie, Te voilà de Charybde ou de Scylle engloutie. Combien de faux projets, de mouvements divers, Retournent tout_à_coup mon esprit à l'envers ! Que de flots et de vents d'un inconstant orage Poussent mon jugement à deux pas du naufrage ! Bâtirai-je un complot pitoyable et cruel Pour frauder les plaisirs et l'amour mutuel Qui joint avec Belcar notre jeune princesse ? Ils s'assurent à moi, leur serai-je traîtresse ? Mais las ! Mettrai-je aussi Cassandre à nonchaloir ? Ma plante, que toujours j'ai fait croître et valoir, Va sécher à mon su ; faut-il que je l'endure ? Elle a reçu ma foi, lui serai-je parjure ? Que fera Méliane en sa juste douleur, Si d'un si lâche tour je trame son malheur ? Que dira son Belcar ? Sa passion constante Ne souffrira jamais qu'un autre objet le tente. Et même avec quel front le pourrai-je aborder ? Quels seront mes discours pour le persuader ? Après avoir longtemps, par mes propres messages, Du trafic de leurs coeurs assuré les passages, Leur rompre le chemin, quelle infidélité ! Mais voir mon nourrisson dans telle extrémité, Se fondre toute en pleurs, voir sa fin tout proche, La pouvant empêcher, ô dieux ! Quelle reproche ! Quoi qu'il puisse arriver, j'oublierai tout devoir En faveur de ma fille, et de tout mon pouvoir Tâcherai d'apaiser le tourment qui l'afflige. C'est où le naturel par contrainte m'oblige. Trésor d'expérience en mon timbre compris, Rappelle ma mémoire, assemble mes esprits, Ô chef de mon conseil ! Ma caboche routière ! C'est de toi que j'attends ma délivrance entière. Ne laisse en ton cerveau tendon, veine ou recoin Qui ne s'émeuve ici pour servir au besoin ; Monstre que ta toison n'est pas ainsi chenue Sans beaucoup de finesse apprise et retenue. Or donc, si je faisais... mais non... toutefois, si... Cela n'irait pas bien ; serait-il mieux ainsi ? Le danger en est grand, faisons donc d'autre sorte ; À mon premier avis la raison me remporte : Il est bon, c'en est fait, il y faut travailler, Je vais tout maintenant ce prince conseiller Avec tant d'artifice et de raisons plausibles, Qu'il aidera lui-même à mes complots nuisibles.Nonchaloir : S'est dit pour nonchalance, paresse, inaction. [L]
Caboche : tête.
ACTE II
SCÈNE I. Araxe, Capitaine Sydonien ; soldats.
ARAXE
Allez, suivez de près ce traître, mes amis, Qui tous en général en trouble nous a mis, Ayant par assassins, contre la foi publique, Léonte massacré pour sa femme impudique, Nous exposant, hélas ! En hasard apparent De voir par représailles accabler son garant, Notre maistre Belcar, notre unique espérance. Pensant, le faux renard, se mettre en assurance, Dès le vêpre d'hier nous le vîmes sortir Pour coucher en sa ferme au grand chemin de Tyr Courez, il n'est pas loin ; sur la grande chaussée Le doute de son fait entretient sa pensée. Un de ses espions, que nous avons surpris, M'a découvert la ruse et son séjour appris, Avant que les meurtriers, qu'à la croix on attache, L'eussent voulu noter de criminelle tache. Marchez, efforcez-vous ; quiconque le prendra Deux talents assurés de salaire il tiendraVêpre : Le soir, la fin du jour. [L]
Talent : unité de mesure de poids en or ou en argent d'origine grecque, qui équivalait 600 drachmes.
SCÈNE II. Zorote, soldats.
ZOROTE
Que dois-je devenir ? Je suis en pauvre état. J'ai peur qu'un repentir suivra mon attentat. Mon maraud de valet fait bien longue demeure ; Il n'avait de chemin que pour le cours d'une heure, Et je vois toutefois que depuis son départ Mon ombre s'accourcit de plus d'un demi-quart. Je me lasse d'attendre et me trouve en grand'peine ; Je crains d'être pipé par mes tireurs de laine : Car j'ai mis mon argent sur la foi d'un soldat, Sans pleige ni témoin de notre concordat. Combien le jugement se dissipe et se change En un pauvre jaloux quand le front lui démange ! Avant ce mal de tête, on m'eut eu beau prêcher Pour me faire sans gage une obole lâcher. Malheureux que je suis ! Que sais-je si ce drôle, Au lieu de bien jouer son difficile rôle, A (comme fit jadis un barbier à Midas) Découvert mon fourchon que l'on ne voyait pas, Prenant du Tyrien des plus certaines offres Que celle qui leur est dangereuse en mes coffres ? Dieux ! Que ferais-je alors ? Je quitterai Sidon Et mettrai sur les flots ma vie à l'abandon : Car je n'estime pas qu'un homme de courage Puisse être possédé de plus poignante rage Qu'alors que dans son nid il sait qu'on a ponnu, Et qu'il voit du public son diffame connu.Piper : Fig. Tromper, séduire, enjôler. [L]
Pleige : Ancien terme de jurisprudence. Celui qui sert de garant, de caution. [L]
Concordat : Terme de commerce. Arrangement suivant lequel un failli obtient de ses créanciers facilité de payement tant par la remise d'une partie des créances que par les délais accordés. [L]
Ponnu : ancien participe passé du verbe Pondre. [L'Eschole Françoise (...), 1604]
SCÈNE III.
ZOROTE
J'ai quitté le pavé : je me vais mettre à l'ombre, Prenant pour mon repos ce buisson frais et sombre, D'où sans être aperçu je verrai les passants. En voici quatre ou cinq au grand pas s'avançant.SOLDATS
Mais comment pouvons-nous l'avoir perdu de vue ? Allons revisiter cette épine touffue Qui paraît à main gauche. Il faut bien qu'il soit là.SOLDATS
Ha ! Le galant s'enfuit.ZOROTE
Je me sauve à la course.SCÈNE IV.
ZOROTE
Hélas ! Je suis perdu ! Je ne puis plus courir, L'haleine me défaut. Ah ! Je m'en vais mourir. Ô jambes sans vigueur ! Pauvre corps sans courage ! Que vous êtes déchu par le surcroît de l'âge !ZOROTE
Êtes-vous des voleurs qui vous jetez sur moi ? Vous ferez peu de gain, car je suis un pauvre homme.SOLDATS
Nous savons ta richesse et comment on te nomme. Ce n'est pas pour ton or que nous te contraignons : Ton or porte malheur, témoins nos compagnons.SOLDATS
Marche ! C'est trop causé, c'est trop usé de feinte. Qui ne te connaîtrait ! Je me fâche, à la fin. Nous te garrotterons si tu fais plus le fin. Avant l'extrémité tu devais être sage.SOLDATS
Prenons cela d'avance.SOLDATS
Penses-tu, vieil bouquin, médaille de Vulcan, Que nous mettions pour toi notre vie à l'encan ? Chemine.Vulcan : vulcain. Pour la rime avec encan.
SCÈNE V. Pharnabaze, Phulter.
PHARNABAZE
Déjà l'air amoureux a réchauffé le germe Dont nature s'émeut pour produire à son terme ; Déjà des aquilons les zéphyrs sont vainqueurs Et reçoivent en prix des couronnes de fleurs, Et déjà le bélier, qui la froideur tempère, Ôte le voile blanc à notre grande mère, Lui rendant l'habit vert que la mort des saisons Avait caché trois mois au coin de ses tisons ; Déjà des oiselets les gorges réveillées Caressent à l'envi les naissantes feuillées, Et des nymphes de l'eau les bruyantes chansons Après un long combat triomphent des glaçons. Ô mars ! Voici ton mois. Ta riante maîtresse L'a choisi pour dompter l'hivernale paresse. Donc, qui me tient encor que je ne fais sortir Du trésor de mes ports la puissance de Tyr ? Pourquoi mille sapins sur les plaines salées Ne font-ils égayer leurs toiles ampoulées ? Éole nous semond d'un souffler opportun : Je vois doux au montoir les phoques de Neptun[e], Qui semble convier nos carènes dormantes À labourer son dos en rides écumantes. Que font tant de drapeaux qu'ils ne sont éventés, Et voltigeant en plis sur les poupes montés ? Vu que mes fantassins impatients n'attendent Sinon que des tambours les cordages se tendent ? Que tarde l'airain creux, que de sons éclatants Il ne rassemble en gros mes braves combattants, Qui frétillent des mains, désireux de reprendre L'honneur que la fortune a bien osé défendre ? Moi, qui suis né guerrier, nourri le fer au point, Toujours la gloire au coeur, en la tête le soin, Qui me peut amuser ? Faut-il que la vieillesse En trêve languissante avec honte me laisse ? Non ! Non ! D'un froid hiver je n'ai rien que le teint. Je brûle par dedans : mon feu n'est pas éteint ; Et, bien que par les ans ma force dérobée Ait sillonné mon front et ma taille courbée, On ne verra jamais mon courage envieilli, Ni l'amour de Bellone en mon âme failli.Semondre : exciter, réprimander. [L]
PHULTER
Sire, c'est en ce point que les dignes monarques Portent des immortels les plus notables marques ; Clothon d'un même lin ne retord en ses doigts Le filet des petits et la trame des rois. Leurs âmes sont d'en haut et paraissent royales, En vigueur, en constance, en valeur spéciales : Car l'humeur mieux séante aux monarques bien nés, C'est d'être ambitieux, aux combats obstinés. Les états sur la guerre ont fondé leurs colonnes ; La guerre, c'est la forge où se font les couronnes ; C'est la guerre qui peut, seule échelle des cieux, Faire les hommes rois, et les rois demi-dieux. Par là sont parvenus en gloire surhumaine Les invincibles fils de Sémélé et d'Alcmène ; Par là mille guerriers, sans avoir des autels, En renom néanmoins deviennent immortels. Cet Achille fameux et cet Hector de Troie, Que sa force empêchait de voir sa ville en proie, Et ce grand Alexandre, héros de notre temps, Qui ne craignait manquer sinon de résistants, N'ont-ils point par le choc de sanglantes batailles Remparé leur renom d'imprenables murailles, Dans l'enclos du renom conservant leurs lauriers, Malgré la faux du temps, jusqu'aux siècles derniers ? Même j'oserai dire, ô fils aîné de Rhée, Que ta main souveraine est bien plus révérée En la céleste cour depuis que les Titans Furent vaincus par toi, fièrement combattant, Qu'alors que seulement ta force était connue Pour avoir en suspens la chaine retenue Où tous les immortels, contre toi conjurés, Furent sans coup férir par toi seul attirés.Retors Qui est tordu en forme de crochet. [L]
Remparer : Couvrir d'un rempart.
Férir : Fig. et familièrement, sans coup férir, sans difficulté, sans résistance. [L]
PHARNABAZE
La guerre est mon ébat. Puisse finir ma vie Lorsque de l'exercer finira mon envie ! La guerre est un beau jeu dont l'honneur est le prix, Endurcissant les corps, aiguisant les esprits. Va doncques, mon Phulter, faire croître nos troupes ; J'ai dit à l'amiral qu'il équipe les poupes, Car je veux à ce coup, par un dernier effort, Sur l'onde et sur le sec violenter le sort. Les jours vont expirer de notre surséance ; C'est trop longtemps croupir hors de la bienséance.Surséance : Suspension, temps pendant lequel une affaire est sursise. [L]
SCÈNE VI. Timadon, Thamys.
La scène est notée IV.
TIMADON
Pauvre Tyr, pauvre peuple et roi trop affligé, Combien à votre abord mon mal est rengrégé ! Malheureux, qui devrais pour une telle perte Me perdre auparavant que de l'avoir soufferte, Plutôt que de me voir le premier annonçant Ce qui cent fois le jour me tue en y pensant ! Quel fard peut donner lustre à mon triste message ?Rengréger : Terme vieilli. Augmenter, en parlant du mal, des maladies. [L]
THAMYS
Dieu vous gard[e], Timadon ; je vous prends au passage. Quel désastre vous porte à si fort lamenter ?TIMADON
Feignez-vous le plus grand que vous auriez peu craindre. Léonte, hélas ! Léonte, ô deuil sans réconfort ! ...TIMADON
Eh hé ! Tout est perdu.TIMADON
Elle n'est que trop vraie. Las ! Que n'était cillé d'un sommeil éternel Mon oeil que cet aspect a rendu criminel ! Thamys, j'ai vu périr entre les mains des traîtres Le premier des vaillants et le meilleur des maîtres. Mais, n'ayant peu mourir pour lui ni quand et lui, Il faut honteusement que j'en meure d'ennui.THAMYS
Ce grand fanal d'honneur est-il réduit en cendre ? Ô ciel ! Le donniez-vous pour sitôt le reprendre !TIMADON
Ce prince environné de terreur et d'amour, Ardent comme la foudre et beau comme le jour, Notre soleil levant, lorsque chacun l'adore, A trouvé son couchant auprès de son aurore.THAMYS
Las ! Que sert le printemps, si l'été ne le suit ? Un arbre bien fleuri, si l'on en a le fruit ? Si l'orage grêleux vient renverser à terre L'espérance d'un peuple aussi frêle que verre ? Alcide tutélaire, où dormait votre soin ? Ô soldats orphelins, qu'il vous fera besoin ! Que vous plaindrez ce chef qui servait à la charge D'exemple et de conduite, en retraite de targe !Targe : Espèce de bouclier. [L]
TIMADON
Ah ! Mon roi, triste père, où sera ta vertu ? Las ! Que j'ai peur de voir ton courage abattu Sous les pieds du malheur, aux dépens de ta vie, Et la mort de ton fils de la tienne suivie !THAMYS
Jamais son coeur altier, s'élevant comme à bonds, Ne se pourra tenir qu'il ne sorte des gonds. Je crois déjà le voir, tout ainsi que malades Grimpent au mont fourchu les bacchantes ménades, Courant, hurlant de rage, et pensant, furieux, Que les plus doux propos lui sont injurieux : Il est déjà farouche et bouillant de nature.Ménade : Nom de femmes qui, chez les anciens, célébraient les fêtes de Bacchus, et se livraient à tous les emportements de ce culte. [L]
TIMADON
Aucun ne le peut mieux que vous, mon capitaine, Si de me prévenir vous acceptiez la peine, Pour adoucir un peu ces nouvelles au Roi, Qu'il supportera mieux d'un autre que de moi : Car, encor que du fait mon âme soit bien nette, J'ai peur que sur moi seul tout le tort il rejette.SCÈNE VII.
ALMODICE
Je ne fais rien que perdre et ma ruse et mon temps : Méliane et Belcar ont les coeurs trop constants. De vrai, j'ai bien tiré du prince une promesse Qui doit, s'il l'accomplit, irriter sa maîtresse ; Mais elle a l'esprit fort, car jamais je n'ai su Faire qu'elle ait de lui quelque ombrage conçu. C'est pourquoi je les quitte, et désormais n'espère, En faveur de Cassandre, autre aide que son père, Qui peut donner le change à ce captif amant, Par amour ou par force, il n'importe comment. Toutefois, il me reste une fourbe subtile Qui, selon mon avis, ne peut être inutile. Si le Sidonien se trouve tant heureux Que d'attirer sa belle au déduit amoureux, Il n'y peut réussir que par mon entremise Sous l'ombre de la nuit, à quelque heure promise ; Et là, sans que d'abord il s'en puisse aviser, Je puis l'une des soeurs pour l'autre supposer ; Puis, quand c'en sera fait, Cassandre étant contente, Il faut bien qu'il renonce à sa première attente ; Même en l'effet peut-être il n'y pensera point, En pareille charnure et pareil embonpoint, Et l'une et l'autre pièce ont un égal usage ; Hors la diversité qui paraît au visage ( Où l'oeil n'est abusé que par l'échantillon ), Tout est d'un même drap prêt à mettre au foulon.Charnure : L'ensemble des parties charnues du corps. [L]
Foulon : Artisan, dit aussi foulonnier et moulinier, qui prépare les étoffes de laine en les faisant fouler au moulin. [L]
SCÈNE VIII.
BELCAR
À quoi tend le discours de cette vieille masque ? Cela me rend l'esprit tout confus et fantasque. D'où vient ce changement ? Elle qui jusqu'ici Pour un simple baiser s'est donné du souci Me conseille aujourd'hui, voire me sollicite, De convier ma belle au plaisir illicite, Jusqu'à me protester que si je ne le fais On en verra bientôt des sinistres effets. Or je sais que d'abord Méliane, prudente, Repoussera bien loin ma requête impudente. Mais quoi ? Je sais d'ailleurs l'empire dangereux Qu'Almodice possède en mon sort amoureux, Si bien qu'il me vaut mieux offenser ma maîtresse Qu'irriter contre moi cette fine traîtresse ; Puis, en tout cas, j'aurai pour mon dernier ressort, L'aveu de son conseil en cet honteux effort. Elle m'a, toutefois, fait jurer de m'en taire ; Mais les amants n'ont point de serment volontaire, Car la force d'amour domine sur la leur, Et tous serments forcés sont de nulle valeur. Je vois bien que je tente une mauvaise voie ; Si m'y faut-il passer, quel péril que j'y voie. Mais, pour n'être battu, je parlerai si doux Qu'elle en rira plutôt que d'entrer en courroux.SCÈNE IX. Méliane, Belcar.
MÉLIANE
Belcar n'est point venu. La timide Almodice Me veut persuader, sur quelque faible indice, Que sa recherche est feinte afin de m'amuser ; Mais pour en faire épreuve il le faut embraser.BELCAR
Quels propos sont-ce là ? Rencontre bien plaisante ! À mon hardi dessein la porte se présente.BELCAR
Que ferai-je ?BELCAR
Je me jette à vos pieds, ma maîtresse, ma reine ! Je demande une grâce à la main souveraine Qui seule peut donner la mort ou le pardon À celui qui vous met sa vie à l'abandon.MÉLIANE
Que dites-vous, Monsieur ? Quelle humeur vous transporte ? Vous moquez-vous de moi de parler de la sorte ?BELCAR
Je serai bien-disant si j'étais un moqueur ; Mais quand ma langue est faible, elle parle du coeur.BELCAR
Par toutes vos beautés, ici je vous conjure, Si vous ne trouvez bon qu'à cette heure, en ce lieu, Je m'immole moi-même à l'amour, notre Dieu, (J'ai le poignard tout prêt), d'abolir ou permettre Un crime capital que je m'en vais commettre.BELCAR
Non, non, j'y suis contraint, car ma douleur trop forte Pour mourir ou guérir à cet essai me porte.BELCAR
Pour tout perdre en un coup, de vrai, c'est trop attendre. Sachez donc, mon soleil (mon astre plus puissant Que tous les feux du ciel qui me virent naissant), Que, si vous ne versez un peu d'eau sur ma flamme, Je ne puis plus suffire à l'ardeur de mon âme.MÉLIANE
Tout le soulagement que l'honneur peut souffrir, Je l'ai déjà donné : que puis-je plus offrir ?BELCAR
Quand l'amour n'est pas fort, l'honneur maintient son être ; Mais c'est une chimère, amour étant le maître.MÉLIANE
Tu me fais rude guerre ! Eh ! Penses-tu, mon coeur, Que je ne souffre par une même langueur ? Mais, las ! S'il avenait (comme on voit que fortune Ne laisse rien de ferme au dessous de la lune) Qu'un funeste accident, après ces voluptés, Retardât notre hymen de ses solennités, Puisqu'on s'en aperçut ( penser épouvantable ! ), Où serait mon asile en la terre habitable ? J'en tremble.BELCAR
Assurez-vous, rien ne peut désormais S'opposer à l'accord qui nous lie à jamais, Car avant que demain la nuit, pliant ses voiles, À la face du ciel dérobe les étoiles, J'attends l'ambassadeur chargé d'offres au roi, Qu'il ne peut rejeter (telles que je les crois), Pour joindre un mariage à la paix de durée.MÉLIANE
Quand bien sa volonté, contre moi conjurée, En aurait fait refus, ce que je t'ay promis Te serait conservé, malgré tes ennemis. Or, le bon médecin dès son abord n'essaye La scie et le rasoir sur la nouvelle plaie, Mais applique premiers ses remèdes plus lents ; S'il les voit inutiles, use des violents. Ainsi tout hasarder sans besoin, c'est folie. Cédons au cours du temps, Belcar, je t'en supplie. Dompte, mon cher ami, ce déréglé désir, « Qui s'est par trop hâté se repent à loisir.j » Par tes yeux et les miens, clairs miroirs de nos flammes, Par ta bouche et la mienne, oracles de nos âmes, Jure-moi, mon mignon, de ne plus demander Ce que je voudrais bien mais je n'ose accorder.BELCAR
Il ne faut rien promettre où l'on est sans puissance. Je ne suis pas moi-même en mon obéissance : Le pilote à son gré fait sa barque mouvoir, L'écuyer son genêt, Cupidon mon vouloir. Or, comme vers le ciel le feu prend sa volée, Et tous les corps pesants tirent à la vallée, Les mouvements d'amour mirent tous à ce but.MÉLIANE
Mais les mauvais tireurs sont sujets au rebut. Qu'est-ce là ? J'ois du bruit. Adieu, je me retire.SCÈNE X. Pharnabaze, Phulter, Thamys, Belcar.
PHARNABAZE
Tu m'as doncques, tyran sans courage et sans foi, Contre toute divine et toute humaine loi, Massacré mon Léonte, et ta main déloyale A poussé mon appui sous la voute infernale. Ô ciel, vis-tu jamais un plus perfide tour ? Ô Reine de la nuit, pâle image du jour, N'en as-tu point rougi ? Souverain fils de Rhée, N'as tu point écrasé sa tête parjurée ? D'où vient, ô roi des mers ! Que tu n'as point enclos Un crime si voisin sous l'horreur de tes flots ? Que n'engloutissais-tu, roi de l'ombreux Tenare, Sous la terre béante un acte si barbare ! J'en crève, et, si l'espoir d'être bientôt vengé N'esclaircissait mon sang ! J'en mourrais enragé. Ha monstre ! Quel sujet ! Ha, tigre impitoyable ! Peut t'avoir fait haïr une humeur tant aimable ? C'est que chez les tyrans vicieux et brutaux, Les plus belles vertus sont crimes capitaux. Ses héroïques moeurs, sa glorieuse vie, Ses rares dons du ciel, ont ému ton envie. Ce qui plaisait à tous à toi seul déplaisait. Tu le craignais, couard ! Sa valeur te nuisait ; Mais dans bien peu de jours j'espère que ta fraude Se verra découverte et punie à la chaude.Ténare : L'enfer des païens. [L]
PHULTER
Mettez-vous en campagne, et d'un sac carnassier Jetez dedans Sidon les flammes et l'acier ; Faites une vengeance aussi forte que prompte, Qui leur fasse expier les ombres de Léonte. Quand ils pourraient toucher, enclos de toutes parts, Et l'enfer de fossés, et le ciel de remparts, Nous les enfoncerons. Ô que d'exploits étranges Feront en leur fureur vos puissantes phalanges ! Je les vois déjà fondre après ce casanier Comme se précipite un torrent printanier Du forestier Liban, qui, par ondes soudaines, Arrache, emporte, noie, arbres, rochers et plaines.Casanier : sédentaire.
PHARNABAZE
Et cependant, Phulter, n'auroi-je pas raison De dépêcher Belcar sans le mettre en prison ? Il semble qu'aussitôt qu'une offense est commise, L'offensé se fait tort en usant de remise.PHULTER
La justice, ô grand roi ! Met de l'eau sur son feu, Qui n'en est que plus vif en retardant un peu ; Le ciel même, irrité, prêt à lâcher le foudre, Consulte le tonnerre avant que s'y résoudre. Puisqu'il est en vos mains, sans hasard d'evader, Par les formes du droit il y faut procéder, Et tirer la raison courageuse et publique D'un outrage si grand, aussi lâche qu'oblique.THAMYS
Entrez, parlez au roi.PHARNABAZE
Eh bien ! Malheureux fils d'un détestable père, Mourant, n'accusez point mon jugement sévère ; La disgrâce vous vient de lui, non pas de moi.PHARNABAZE
Belcar, je n'use plus de raisons contre vous : Plus j'entends de discours, plus s'aigrit mon courroux.PHARNABAZE
Qui vous a dit cela ? D'où vous vient cette ruse ? Sans doute, avant le mal, vous en saviez l'excuse.BELCAR
On me connait trop franc pour m'appeler rusé. Qui n'a point fait de mal ne doit être accusé. Mais oïons Timadon ; selon qu'il le recite, À me traiter ainsi nul droit ne vous incite.ACTE III
SCÈNE I. Meliane, Almodice.
MÉLIANE
ô tyranniques feux, sur nos têtes luisants, Qui traversés le cours de nos malheureux ans ! Fortune, dont le vent hors de leur route emmène Les vaisseaux mieux guidés de la prudence humaine, Las ! Qu'inopinement vous me précipitez Du comble de mon aise en mille adversités, M'envoyant tous les maux que j'ai jamais peu craindre, Et m'ôtant tous les biens que j'espérais d'atteindre ! Que dirai-je à ce coup ? Lequel de mes malheurs Aura le premier rang dans le cours de mes pleurs ? Dois-je vouer ma plainte à mon unique frère, Autrefois mon support, aujourd'hui ma misère ? Voilà de mon Belcar le tombeau préparé, Qui seul roi de mon coeur veut être préféré ! Mais, si pour celui-ci tous mes sens se lamentent, La nature et l'honneur d'un remords me tourmentent, Tant de mettre en arrière un décès fraternel Que de couvert en l'âme un regret criminel, Il faut, ô désespoir ! Que je sois déclarée Ou déloyale amante ou soeur dénaturée : Car, bien que les deux chefs de ma calamité Soient d'une même source et même qualité, Le premier accident fait, hélas ! Que je n'ose Éventer le second, dont il est seule cause ; Mêmes (si je le puis) il faut à contre-coeur Montrer en mon désir ce dont j'ai plus de peur. Or suis-je seule ici, de témoins reculée : Ma douleur librement y peut être exhalée. Sortez et tempêtez, ô mes justes clameurs ! Soulagez mon angoisse, autrement je me meurs. Tu me dois dispenser, sainte ombre de Léonte, Si la force d'amour mon amitié surmonte ! Par exemple, tu sais que, de nous éloigné, Un bel oeil a sur toi si puissamment régné, Que tu mis en oubli, par ton amour extrême, Et notre souvenir et le soin de toi-même ; Et moi, qui suis ta soeur, qui ne te cède point En cette passion qui les âmes conjoint, Permets, en t'imitant, que le deuil je préfère D'un amant que je perds à la perte d'un frère ; Et puis, assez de pleurs se répandent pour toi, Mais nul pour mon Belcar ne s'afflige que moi. Grand conducteur du jour, et toi, blanche Diane, Cessez dorénavant d'oeillader Méliane, Car elle perd la vue en perdant son flambeau, Et par votre clarté ne voit plus rien de beau. Grand mère des vivants, florissante et fertile, Cache ton coloris, car il m'est inutile. Ton teint m'est déplaisant, puisque je vois péri Le fruit de mon amour naguères si fleuri. Leger prince de l'air, qui des vents plus farouches Du creux de tes soufflets emplis les fortes bouches, Prête-moi tes poumons, afin que puissamment Je pousse des soupirs égaux à mon tourment ; Donne-moi tous tes flots, roi des ondes cruelles : Qu'ils deviennent en moi larmes continuelles ; Et lorsque, pour pleurer, tes eaux me défaudront, Ma vigueur et ma vie en pleurs se résoudront. Pauvrette, que dis-tu ? Non, non, mets bas les armes. Quitte le jour, l'espoir, les soupirs et les larmes : Si tu n'es déjà morte, au moins mourras-tu pas Quand le coeur de ton coeur subira le trépas ? Oui, nous sommes unis d'une chaîne si ferme Que la Parque à nous deux ne peut donner qu'un terme, Car, tyrans l'un de l'autre et vie et mouvement, Nous mourrons l'un et l'autre ensemble en un moment. Ô roi de qui provient ma sinistre naissance, Puisque notre destin dépend de ta puissance, Que ne sais-tu ce noeud ? Peut-être en mon dessein Que ton propre intérêt amollirait ton sein. Ô que mon coeur, troublé d'une trop vive atteinte, Et mes propos, liés de respect et de crainte, Ne sont-ils en franchise en faveur du bon droit, Comme pour disputer la raison le voudrait ? Je plaiderais comment celui qui mit au monde Un prince en qui l'honneur infiniment abonde, Si généreux, si franc, si noble et si bien né, Ne peut être méchant comme il est soupçonné : De la colombe sort la colombe amiable, Du milan le milan, chacun de son semblable, Et des traîtres humains les fils peu différents. La race participe aux moeurs de ses parents. D'ailleurs, mêmes des lois la rigueur plus extrême Ne punit d'un méfait que le malfaiteur même. Ainsi, quand on voudrait du père se venger, Pourquoi le fils sans coulpe en la peine engager ? Enfin, sans te déduire un plaidoyer plus ample, Le meurtre ne doit pas s'établir par exemple, Et toute infraction d'un solennel traité, Quelque excuse qu'elle ait, n'est qu'infidelité. Mais, las ! C'est perdre temps, car ton âme aveuglée A tourné son bon sens en faveur déréglée. L'effet en est conclu, dont te pourra sortir Sinon le désespoir, au moins le repentir.Oh lit chaqu'un au lieu de chacun.
Coulpe : Dire sa coulpe d'une chose, en témoigner son repentir. [L]
ALMODICE
Le criminel jugé d'un parlement sévère, Quand, par grâce du Roi, son arrêt se modère, N'est pas plus gai que moi, que Léonte en mourant A tiré d'un dédale et d'un blâme apparent, Dénichant Cupidon du coeur de nos princesses.MÉLIANE
Ha ! Ma mère, approchez. Hélas ! Que de tristesses ! Comment chez les mortels on voit soudainement Se tourner en douleurs un grand contentement !ALMODICE
Rien ne peut réparer ni priser ce dommage. Hélas ! Que nous perdons un rare personnage, En qui se relevait tout l'honneur de nos rois, En qui la vie humaine avait mis à la fois De tous ses trois degrés la diverse richesse, D'âge enfant, de coeur homme, et vieillard de sagesse !MÉLIANE
Almodice, mon coeur, quel revers contre moi ! Lorsque tous mes souhaits demeuraient à recoi Comme au dernier degré de la chose espérée, Hélas ! De celui-là voir la perte jurée De qui j'avais juré l'éternelle amitié, Prince autant sans péché que le roi sans pitié !ALMODICE
Y pensez-vous encor ?ALMODICE
On n'en veut qu'à Belcar.MÉLIANE
Mais ma vie est en lui.ALMODICE
La foi n'oblige point à la chose impossible. Le vouloir pour le moins en doit être invincible.ALMODICE
Je crains, vous voyant courre au péril sans contrainte.Courre : Infinitif anvien du verbe courir. [L]
ALMODICE
Méliane, autrefois complaisante à chacun, Devient donc sans respect et sans crainte d'aucun ?MÉLIANE
Almodice, autrefois le soufflet de nos flammes, Veut rompre la soudure où se joignent nos âmes ?ALMODICE
La justice est au Roi.MÉLIANE
Sujet il s'y doit rendre.MÉLIANE
Jamais sans ennemis ne règnent les vertus ; Les plus grenez épics de grêle sont battus ; Les hommes de grand coeur et d'innocente vie Rencontrent sans merci la fortune et l'envie ; Mais lors un ami franc, au lieu d'être opprimé De leurs coups furieux, s'en trouve confirmé : Non pas comme l'on voit la fille de Terée Attendre pour nous voir l'absence de Borée, Lorsque sous l'air serein la prime des saisons Des affiquets de Flore émaille nos gazons ; Puis, si tôt que le vert se change en feuille morte, Quand le clair scorpion les frimas nous apporte, Dès le moindre frisson, le passager oiseau Quitte notre climat pour un autre plus beau. Au contraire, un ami ressemble à la colonne, Qui tant plus se raidit et tant moins abandonne Le deu de son appui, que tant plus elle sent Le sommier imposé sous le poids fléchissant. « Enfin, comme au fourneau le plus fin or se trouve, Durant le temps fâcheux une amitié s'épreuve. »Merci : Grâce, faveur, récompense. [L]
Térée : Fils d'Arès.
Borée : l'un des dieux des vents dans la mythologie grecque.
Affiquet : Petit objet d'ajustement. Preque toujours au pluriel. [L]
ALMODICE
Mais tel est des parents le droit et le pouvoir Qu'on ne doit rien aimer que selon leur vouloir. Nature l'établit, et le ciel l'autorise, Qui le rebelle enfant jamais ne favorise ; Et les soeurs de Clothon ne forment les destins Que de funeste issue aux amours clandestins. Tu nous en fis leçon, folle infante de Crète, Lorsque tu déployas ta ficelle secrète Pour un jeune étranger, qui, payant ton amour, Dépêtré des détours, te fit un mauvais tour. Et toi, qui dérobas la perruque fatale Pour l'amant ennemi de ta ville natale, L'ayant fait triompher, que t'en vint-il alors Qu'un désespoir en l'âme et des plumes au corps ? Il faut bien par contrainte, ô phénix de Phénice ! Lorsque l'objet finit, que le dessein finisse : Usez de la raison pour vaincre votre ennui, Laissez périr Belcar sans périr quant et lui.MÉLIANE
Ô tison de discorde ! Outil de perfidie ! Naturel sans pitié ! Charité refroidie ! Va, ne me tente plus ; tu perds en me prêchant Tout ton crédit, ton temps et ton propos méchant. Je n'ai pas comme toi le raide coeur d'un arbre ; Non, je n'ai pas le sein de bronze ni de marbre, Et dans quelque désert les tigresses n'ont pas Presté leur lait sauvage à mes premiers repas. Toi, tourne au gré du vent ; non seulement délaisse Un ami que le sort injustement abaisse, Mais rend-toi sa partie, et fais tout ton effort À lui montrer ta haine au lieu de ton support ; Fais comme les mâtins, dont la troupe se rue Sur celui qu'on poursuit de pierres par la rue. Moi, je verrai plutôt rebrousser le Jourdain Jusqu'au plus haut sommet du palestin Liban, Je verrai le Dieu blond qu'à Delphes on adore Se lever au couchant, se coucher à l'aurore, Que de voir ma promesse aller contre son cours, Ou se perdre sans moi le soleil de mes jours ; Et plutôt du chaos je reverrai la guerre, Le feu confus en l'eau, l'air opprimé de terre, Que des flots du malheur mes amours submergés, Ou craintifs, ou muets, de peine surchargés. N'importe à mon égard que la fortune assemble L'ire de tous les dieux et des hommes ensemble : Car toutes les horreurs des gênes et des fers Qui règnent tant delà que deçà les enfers, La plus cruelle mort, la plus hideuse rage, Auraient de l'impuissance à fléchir mon courage.ALMODICE
Prenez mon zèle en gré ; ce qui l'émeut si fort, Madame, ce n'est point la terreur de la mort. ( De combien, reculant, saurait être exemptée De son acier fatal ma carcasse édentée ? ) Ce n'est point que, légère ou sans affection, Je ne plaigne ce prince en son affliction. Commandez, essayez si pour son allégeance Je manque en loyauté non plus qu'en diligence ; Mais le vouloir est vain quand le pouvoir défaut. Déjà pour son supplice on dresse l'échaffaud. Les conseils en sont pris, où serait son refuge ? Le Roi s'est déclaré la partie et le juge.MÉLIANE
Ma mère, mais encor ne peut-on pas tâcher À quelque trait subtil qui le fasse lâcher ? Songeons-y, je vous prie.ALMODICE
Il est en une cage Épaisse de muraille et très haute d'étage ; Tous les jours sont garnis de barreaux près à près ; Ses guichets, occupés de vingt gardes exprès, Sont commandés d'un chef que Thamys on appelle.ALMODICE
Qui n'ose rien ne fait. Quel serait le rocher Qui ne s'amollirait, vous le venant prêcher ? Orphée a bien fléchi la puissance infernale, Et quel accord de lyre à votre voix s'égale ? Le roussin plus fougueux par la bouche est mené, Par les armes du front le taureau forcené, Par le nez l'éléphant, et de façon pareille L'homme le plus farouche est conduit par l'oreille. Au reste, offrez, donnez : qui serait refusant En cette belle main d'un libéral présent ?Roussin : Cheval entier un peu épais et entre deux tailles. [L]
MÉLIANE
Sus, il le faut tenter. Ô dieu de biendisance, Père d'invention, d'art et de complaisance, Grand patron des coureurs et des aventuriers Qui jadis délivras le maître des guerriers, Des chaines d'Ephialte, et la fille d'Inache Des cent yeux la gardant en forme d'une vache, Influe en mon langage, ô beau cyllénien ! Et le doux artifice et la force du tien.ALMODICE
Si Thamys le permet, la chose est bien aisée... Nous le ferons couler en robe déguisée Dans quelque bon vaisseau tout prêt à démarrer.SCÈNE II. Abdolomin, roy de Sidon ; Balorte, ambassadeur de Sidon.
ABDOLOMIN
Pren donc, comme j'ay dit, mon fidelle Balorte, La galère amiralle et suffisante escorte ; Cours de rame tranchante et de voile bouffant ; Va, mon ambassadeur, secourir mon enfant. Las ! Fleschis Pharnabaze, et fay que s'il lui reste Un rayon de bon sens dans son trouble funeste, Qu'il ne s'acquière point, par une cruauté, Le nom de tyrannie au lieu de royauté. S'il me vut condamner, va deffendre ma cause, Fay-lui voir le procez : s'il y trouve une clause Qui taxe tant soit peu ma sincère candeur, Dy-lui qu'à sa mercy je soubmets ma grandeur. Mais s'il cognoist à l'oeil que ce n'est pas ma faute Si son fils s'est perdu par jeunesse peu caute, Qu'il ne recherche point au mal qu'il en ressent Un remède outrageux dans le sang innocent (ainsi que font, horreur ! Les ladres qui s'y baignent) ; Implore avec pitié de ceux qui l'accompagnent Toute favur utile à lui rompre ce coup ; Livre-lui quand et quand Zorote, ce vieux loup, Ce jaloux enragé. Sa croix j'ay differée Tant qu'il aura de lui la verité tirée. En somme, efforce-toi, car je ne doute pas Que mon Belcar ne soit menacé du trespas : Je cognoy trop l'humeur de ce roy sanguinaire, Insupportable même en sa fougue ordinaire.SCÈNE III. Belcar, aux fers ; Thamys.
BELCAR
Où es-tu maintenant ? D'où viens-tu ? Qui es-tu ? Quelle metamorphose accable ta vertu ? Es-tu ce grand Belcar dont la dextre aguerrie Estendoit son renom plus loin que la Syrie, Et qui faisoit trembler à son premier aspect Tes ennemis de peur, tes amis de respect ? Est-ce donc là ce bras lié de fortes chaisnes Qui devoit gouverner d'un empire les resnes ? Est-ce donc là ce chef au bourreau destiné Que l'on esperoit voir de fin or couronné, Suspendant à sa voix des seigneurs et des princes, Et mouvant d'un clin d'oeil les ressorts de provinces ? Comment as-tu changé ton auguste palais, Peuplé de courtisans, de gardes, de valets, Contre ce noir cachot, comblé de vilenie, Où les rats fourmillans te tiennent compagnie ? Quel est cest accident ? Es-tu donc devenu Quelque odieux corsaire en justice tenu, Convaincu mille fois d'avoir, quand et la vie, Des timides marchands la richesse ravie ? Las ! Ce pauvre veneur qui, de soif languissant, Recherchoit à l'escart un flot rafreschissant, Ne s'estonna point plus quand, de cholère eprise, Diane le rendit de sa meute la prise, Que moi, qui, voulant tendre aux aymables surgeons Où la belle Cyprine abreuve ses pigeons, Me trouve à l'impourvu sur la rive du Lèthe ; Et cependant qu'amour d'esperance m'allaitte, Sortant des doux liens de la captivité, J'entre en ceux de la mort sans l'avoir merité. ô monarque des dieux, dont l'oeillade gouverne Tout ce que l'univers enveloppe en son cerne, Pourquoy, jusqu'à ce jour, m'as-tu sous ton support Mis si bien à couvert des bourrasques du sort, Comblant tous mes soins d'heur, mes combats de victoire, Ma conduite d'adresse et mes travaux de gloire ? Qu'il me valoit bien mieux qu'un de ces chevaliers Qui sous mes coups pesans sont tombez à milliers Eust en un champ d'honneur, brisant ma violence, Annobly de ma teste ou sa lame ou sa lance, Ou que cette langueur qui durant deux hyvers M'a collé dans la couche en martyres divers (tandis qu'à nos despens et par ma seule absence Le tyran tyrien relevoit sa puissance) Eust envoyé mon ombre au charontide bord Plustost que me garder à si piteuse mort, Où les plus lasches coeurs qui d'honneur ne font conte Craignent toutesfois moins le tourment que la honte ! Que je te plains, ma belle, en qui gît tout mon bien ! Combien mon propre mal m'est moindre que le tien, Vu que tu n'es pas moins et sensible et soudaine À la compassion que ton père à la hayne ! Helas ! Il me souvient qu'avant nostre amitié Je ressentis d'abord l'effet de ta pitié, Quand ny l'objet public de la guerre obstinée, Ny mon regard affreux, ma palleur descharnée, Ny l'odeur des onguens, l'air renclos et relant, Ny la crainte d'un bruit par les bouches volant, De moi, pauvre blessé, ne t'empeschoient l'approche. Soit lorsque le soleil alloit monter en coche, Soit alors que plus haut il partissoit le jour, Soit alors que dans l'onde il achevoit son tour, Tu m'osois visiter, et d'un courtois langage T'enquerir de mon mal en me donnant courage. Tantost tes doigts polis, faits d'yvoire vivant, Tastent l'accez fievreux en mon poulx se mouvant ; Tantost, sous le corail de ta bouche mignonne, Tu fais l'essay toi-même au crystal qu'on me donne Pour gouster si Bacchus a perdu sa vigueur, Au sein d'une naïade infusant sa liqueur, Et tantost de tes mains si douillettes et blanches, Obligeant l'appetit, les morceaux tu me tranches. Mais le plus grand effect de ta rare bonté Sans mourir de regret ne peut estre conté : C'est lors qu'ayant ouy mon amoureuse plainte, Tu t'osas confesser d'un même trait attainte, D'où tant de doux plaisirs (helas ! Le coeur me fend, Et mon present estat la memoire en deffend), Tant de delices, dis-je, en nous prirent leur source, Dont un torrent du sort rompt aujourd'huy la course. Mais j'entens remuer les clefs et les verrous Qui renferment ce lieu.BELCAR
En quoy, mon capitaine ?SCÈNE IV. Cassandre, Phulter, Almodice.
CASSANDRE
Ah ! Fille sans secours et sans ressource aucune ! Malencontreux destin ! Detestable fortune ! Que maudit soit le jour qui me fut le premier, Et maudit celui-cy, qui sera mon dernier. Que feray-je ? Où courray-je ? Où suis-je ? Ah ! Quelle rage ! ô malheureux chevux ! ô malheureux visage ! ô sein, de mes tourmens principal receleur, Que ne puis-je en t'ouvrant arracher ma douleur ! Ongles mal aiguisez...CASSANDRE
Changez-vous en rasoirs.PHULTER
Eh quoy ! Madame, quoy ! Veillé-je, ou si je songe ? Et qu'est-ce que je voy ? De quelle passion l'estrange violence Triomphe de vostre ame avec tant d'insolence ? Comment ! Que faites-vous ? Qu'ont fait ces fils deliez, Mieux dorez que l'or même et pendans jusqu'aux piez ? Pourquoy les brisez-vous ? Et ces pommes jumelles, Pourquoy les plombez-vous de froissures cruelles ? D'où vient cet oeil hagard, ce nuage tendu En rides sur ce front ?CASSANDRE
Eh ! Hé ! Tout est perdu !PHULTER
Tout est perdu pour vous si vous perdez vous-même. Je sais que ce grand dueil vient d'un malheur extrême, Et qu'un sage en tel cas, au porche athenien, Serait tout de metail s'il n'en ressentoit rien ; Mais le trop est blasmable aux humeurs mieux seantes : Se plaindre et se tuer sont choses differentes. " par nous ny pour nous seuls nous ne vivons icy ; " mourir par nostre main nous ne devons aussi. " le bras est execrable et plus que parricide " qui demolit le siége où son ame reside. "PHULTER
Non, non, ne croyez pas Qu'en sortant de la vie on sorte de misère. La chair quitte ces maux dans le sein de sa mère Et brave les douleurs ; mais le souffle divin, C'est l'homme proprement qui ne prend point de fin, Et qui porte son mal de quel costé qu'il verse, Comme un chevreuil courant le matras qui le perce, Mal d'autant plus cuisant qu'il ne trouve là-bas Ny divertissement, ny repos, ny soulas, Et qu'ayant une fois delaissé la lumière Nul ne peut remonter en sa place première. Vivons doncques, vivons, targuez de la vertu, Et ne nous rendons point sans avoir combattu. Laissons l'impatience à la folle commune. " le seul et seur moyen de vaincre la fortune, " c'est de la mespriser. "PHULTER
J'en atteste les dieux, si mon ame n'applique Ses plus forts sentiments à la douleur publique, Et si jamais un coup m'avoit touché si fort Que ce grand accident, cet outrage du sort, Qui m'oste un bienvueillant, liberal et bon maistre, En qui seul ma fortune affermissoit son estre ! Mais, quoy ! Celui qui sçait que les pleurs, ny les cris, Ny même un desespoir, rançon de trop grand prix, Ne peuvent rachepter un ombre du rivage Où la faulx de la Parque estalle son ravage, Celui-là sur autruy n'est pas fondé si fort Qu'alors qu'un accident moissonne son support Il tombe quand et lui, desolé, sans remède. Au contraire, en usant des amis qu'il possède, Les cognoissant mortels, il se tient preparé De s'en voir tost ou tard quelque jour separé. Tous premiers mouvemens à combattre impossibles (si ce n'est par les dieux ou les rois impassibles) Se vainquent par le temps d'un effort sans effort.PHULTER
En faut-il un meilleur qu'une vengeance pronte, Qui même l'ambrosie en volupté surmonte ? Madame, attendez-la certaine de nos mains, Qui rendront la pareille aux meurtriers inhumains. Vous verrez de Sidon les murailles rasées, Les thresors enlevez, les maisons embrazées, Les carrefours à nage au sang des obstinez, Et nos marchez tous pleins des restans enchainez ; Mesmes, en attendant que leur maistre on punisse, Qu'un royaume et son roy d'un même coup finisse, Vous verrez dès tantost tomber devant vos yeux Belcar, son fils unique. Ah ! Qu'est-ce là, bons dieux ? Elle tombe en syncope. Eh ! Madame, courage ! Elle a les yeux ternis, la palleur au visage Et la sueur au front. à l'eau ! Courez à l'eau ! Venez tous au secours !ALMODICE
Madame ! ... elle n'oit rien. Ma fille, respondez ! Me cognoissez-vous point quand vous me regardez ?ALMODICE
Cassandre !ALMODICE
Mon nourrisson, mon coeur, mon tout, parlez à moi ; C'est moi seule qui puis soulager vostre esmoy. Levez-vous, je vous prie.PHULTER
Elle vous tend l'oreille.ALMODICE
Appuyez-vous sur moi, craignant de retomber. Ostez-vous tous d'icy. La memoire trop fresche D'un cuisant desplaisir son jugement empesche. L'homme du noir cachot nouvellement tiré S'avugle du jour même au lieu d'estre eclairé. Au reste, qui serait-ce autre que sa nourrice Qui la cherisse plus, que plus elle cherisse, Qui mieux la cognoissant mieux la gouverne aussi ?PHULTER
Adieu. Veillez-y donc.ALMODICE
Laissez-m'en le soucy.CASSANDRE
Couchez, ne feignez point, sous une froide lame, Couchez ce corps transi separé de son ame. On doit ce sainct office aux pasles trespassez. Pourquoy retardez-vous ? N'appert-il point assez Que j'ay les yeux esteints, la couleur d'une morte ? Si je respire encor, vivante en quelque sorte, Si je forme ces mots, c'est la seule vigueur De mon dueil immortel qui m'anime le coeur.ALMODICE
Oyez et croyez-moi ; je vux vous faire vivre, En depit de la mort qui ces assauts vous livre.ALMODICE
Et moi, j'ay ce pouvoir. Tout vostre desespoir ne vient pas de Leonte. Laissons-le en son repos, puisqu'aucun n'en remonte. Mais que me diriez-vous si, devant que la nuit Descouvre avec le char le bouvier qui le suit, Je delivrois Belcar, le roy de vos pensées, Les chaînes, les prisons et les gardes forcées, Et si dans un lieu seur je vous allois loger, Tous deux joyeux ensemble et francs de tout danger ?ALMODICE
Que de vous je me moque ! Eh ! Dites, je vous prie, Quand m'avez-vous surprise en quelque fausseté ?ALMODICE
À vous de trop long-temps ma foi j'ay tesmoignée Pour estimer ma voix de croyance esloignée. Si vous aymez ce prince, osant, pour l'espouser, Vostre père, vos biens, vostre honneur mespriser...CASSANDRE
Il ne me chault de rien.CASSANDRE
L'oseroy-je esperer ?ALMODICE
Mais faites-en l'essay. Je ne propose pas les moyens que j'en sais : Ny le temps ny le lieu n'ont point assez d'espace. Vous importe-il comment, pourvu que je le face ? Un voile sur le front, de ce pas toutes deux Allons prendre un esquif sur le rivage ondeux Qui nous face aborder un navire à la rade, Où Belcar deguizé vous dresse une embuscade. Mais partons promptement ; j'ay crainte qu'après lui L'on ne se mette en queste.CASSANDRE
Avancez, je vous suy.ACTE IV
SCÈNE I. Meliane, soldats des gardes de Tyr.
MÉLIANE
Qu'il me tarde, ô titan ! Que ton oeil nous éclaire Du plus juste milieu de ta traitte ordinaire, Et qu'au bas du quadran l'ombrage descendu M'ameine enfin le temps du voyage attendu ! Quel prodige nouveau, quel penible passage, Appesantit le train de ton viste attelage ? Avance, beau soleil : si jamais ton brandon Renforça ses ardeurs du feu de Cupidon, Pense combien m'attriste une longue demeure ; Le plus petit clin d'oeil me dure autant qu'une heure, Chaque heure comme un mois, et ce tour m'est egal Aux douze logemens de ton tour general. Le larron qui furette en la maison sappée, Dès qu'un abboy de chiens son oreille a frappée, Fremit et perd le coeur, il s'allume à tout bruit, Et ne trouve assez brun le plus noir de la nuit, Tant qu'après son coup fait il reprend son audace, Partageant son butin transporté de sa place. Ainsi je sens mon corps herissé de frisson ; Les moindres mouvements me tournent à soupçon. Rien ne me semble seur ; une terreur panique Menace mon complot d'un presage tragique. Plus mon partement tarde, et tant plus j'apperçoy De peine et de perils qu'il tourne quant et soy. Thamys se peut desdire, et la fausse Almodice Peut avoir fait dessein tout à mon prejudice. J'ay voulu voir Cassandre ; on ne la trouve point. Je sais qu'un même amour elle et moi nous espoint. Qui sçait si la nourrice auroit donné le change ! ô dieux ! Destournez-moi de ce penser estrange ! Un vaisseau passager, pour cyprien cogneu (et tel estoit celui qu'elle avoit retenu), Vient tout presentement de cingler en mer haute ; Mais il avance peu, car le vent lui fait faute.MÉLIANE
Que dites-vous, amis ?SOLDATS
L'ignorez-vous, madame, Que nostre chef perfide ait ourdy telle trame ? Qu'ayant son corps de garde avec ruse escarté, Il ait lasché Belcar en pleine liberté ? Où va ceste princesse ? Une pasleur plombée A soudain de son teint la beauté desrobée ; Elle part roidement, comme au cry des clabauts Le veneur voit bondir et de course et de sauts Dans les sombres forests une biche lancée. Holà ! J'entens du roy l'approche courroucée. Evitons son regard : nous sommes en horreur (sinon du crime entier) de punissable erreur.SCÈNE II. Pharnabaze, l'admiral de Tyr.
PHARNABAZE
Desmarez sans arrest, ne vous monstrez point lasches ; Poursuivez ce fuyard de voiles et de gasches. Mes courriers sont allez par terre après Thamys, Mais je sais que Belcar dessus l'onde s'est mis.L'AMIRAL
Depuis le temps douteux, une carraque seule A franchy de ce port la murmurante gueule. Je vous la rends bientost : Eole est endormy ; L'air offre à nos forçats un visage d'amy.PHARNABAZE
Plus je songe à cela, plus mon ame est piquée De voir que ceste fourbe est si tost pratiquée. ô traistre ! Je t'auray, tu ne peux m'eschaper ; J'ay trop de bons levriers pour ne point t'atraper. Lors je te feray dire, en horreur des supplices, Tous ceux qui de ton crime ont esté les complices. Plusieurs s'en sont meslez ; j'en soupçonne quelqu'un, D'indice toutesfois : je n'en asseure aucun. Mais retien desormais, credule Pharnabaze, Qu'un roy doit estre seul de ses desseins la baze. Si ma prompte vengeance eust son desir suivy, Son effect à mon bras n'eust point esté ravy ; Mais, tandis qu'assoupy d'une angoisse profonde Je me suis retiré de tout accez du monde, Les fins renards qu'ils sont ont bien choisi leur temps. Si croy-je enfin que tous n'en seront pas contens. Je m'en vay prendre l'air, et du pied de la dune Implorer à l'escart la favur de Neptune.SCÈNE III. Deux pêcheurs en un esquif, Méliane.
PREMIER PÊCHEUR
Pousse fort, compagnon ! Que beny soit le dieu Qui nous a fait surgir à l'abry de ce lieu ! Ceste roche en croissant par son ombre fourchue De buissons de deux parts nous met hors de la vue.DEUXIÈME PÊCHEUR
Or çà, que ferons-nous ? Traisnons ce corps à bord. Le sang jaillit encor, il est fraischement mort. ô dieux ! à quel barbare a peu monter en l'ame De mettre en tel estat une si belle dame ?PREMIER PÊCHEUR
Hastons-nous, mon amy ; laissons les complimens.DEUXIÈME PÊCHEUR
N'emporterons-nous rien de ces beaux ornemens ?PREMIER PÊCHEUR
Sauvons-nous au plustost à la mercy des vagues. Nous avons son argent, ses chaines et ses bagues, Ce trésor bien celé ne sera point cognu.DEUXIÈME PÊCHEUR
Le bon coup de filet ! Qu'il nous est bien venu !PREMIER PÊCHEUR
Si l'on nous voit icy nous patirons du crime. Un soupçon en tel fait legerement s'imprime. Contentons-nous du gain, rentrons en nostre esquif.DEUXIÈME PÊCHEUR
Mettons-la bien au sec. Tu n'es que trop craintif.MÉLIANE
Petit tertre à couvert, penchant sur l'onde proche, Qui fais un precipice entaillé dans la roche...PREMIER PÊCHEUR
Ha ! J'entens quelque voix. Je te l'avoy bien dict, Nous amuser icy c'est nous perdre à credit.MÉLIANE
Tombeau d'un desespoir et digne d'un egée, Propre à lascher la bride à mon ame enragée, Antres, buissons, cailloux, recevez mes discours : Aussi bien pour tesmoins je ne vux que des sourds.DEUXIÈME PÊCHEUR
Ce cry vient de là-haut, mais rien ne nous empesche Que nous ne retournions sans bruit à nostre pesche.MÉLIANE
Que mon trouble s'accroist quand parmy l'air serain Ce navire odieux paroist encor à plain ! Tu t'enfuis donc, Belcar ! Ta larronnesse fuite Entraine mon amour et ma vie à ta suite. Tu t'en vas, ô voleur ! M'emportant tout mon bien, Toy qui m'es obligé de toi-même et du tien. Ingrat ! Tu fais mourir celle qui t'a faict vivre. Tu deslaisses, cruel ! Celle qui pour te suivre Deslaissoit librement sa natale maison, Ses grandeurs, ses amis et son père grison ! Est-ce donc pour t'avoir de l'infame coignée Récous si dextrement que tu m'as desdaignée ? Est-ce pour avoir fait plus d'estime de toi Que du droit de naissance et de toute autre loy ? âme teinte de fard, perfide et theseane, Qu'espères-tu gaigner en perdant Meliane ? Girouette d'amour, tu crois que le changer Donne quelque advantage à ton esprit leger ? Mais, va, que des grands dieux la justice infaillible T'en donne un repentir aussi vain que terrible. Cours, traitre, à ton malheur ; va querir, vagabond, Une exemplaire fin, loyer de ce faux bond. Et toi, non plus ma soeur, mais ma rivale infame, Que le ciel tout voyant, qu'en ayde je reclame, Te rende un pareil coup que tu m'oses prester, Puisqu'un plus affligeant ne se peut souhaitter ! ô monstres infernaux ! Fantosmes du Tenare ! Eumenides fureurs hostesses du tartare, Toutes approchez-vous, ramenez chez les morts Cest enfer de tourments qui m'anime le corps ! Quoy ! Vous tardez encor ! Ma vie est prolongée Pour accroistre les feux dont mon ame est rongée ! Donc, feux de jalousie et d'enragé courroux, Embrasez-moi, du tout je m'abandonne à vous. ô double desespoir dont je me sens poursuivre, Ne pouvant esperer de mourir ny de vivre ! Car, bien que dans mon coeur soit né par cest effort De la mort des desirs le desir de la mort, Je vis malgré moi-même. Ainsi me puis-je dire N'obtenir jamais rien de ce que je desire. ô mer ! Amère mère à la mère d'amour, Converty mon amant à prendre le retour ! Monstre à cest inconstant l'inconstance des ondes ; Descouvre-lui l'enfer de ces grottes profondes ; Fay blanchir hautement les beliers de tes flots ; D'un naufrage apparent fay peur aux matelots (je n'ose dire à lui, car il n'est pas croyable Qu'il devienne peureux plustost que pitoyable). Bref, montre-toi cruelle envers sa cruauté, Et sois-lui desloyalle en sa desloyauté, Pour voir s'il cognoistra dans ta juste colère Qu'aux dieux plus rigoureux sa rigueur ne peut plaire. Revien, prince. Où vas-tu sans ta moitié, sans moi ? De moi n'as-tu plus soin ? J'en ay tant eu de toi ! Retourne, et je croiray que la vieille traistresse A supposé Cassandre au lieu de ta maistresse ; Du moins, si ton retour ne te semble pas seur, Qu'un messager t'excuse en ramenant ma soeur. La chalouppe qui suit à ta pouppe attachée, Dès le dol recogneu, deust estre despeschée. Tu peux encor à temps esteindre mon soupçon ; Mais, las ! Homme obstiné d'une et d'autre façon, Je voy ton double rapt : tes voiles qui s'esloignent De ton consentement la malice tesmoignent. C'estoit donc, imposteur, pour me faire un tel tour, Que tu voulois cueillir la fleur de mon amour ! Tu t'estois donc promis que je seroy si folle Que de fonder l'hymen sur ta simple parole, Et qu'estant tyrienne aussi bien que Didon, Comme elle je mettroy l'honneur à l'abandon ? Heureuse, en mes malheurs, que parmy ma sottise J'ay tousjours reprimé ta sale convoitise ! ô satyre impudent ! Ton infidelité Triomphe en moi de tout, fors de la chasteté. Je meurs, tu l'as voulu, mais je meurs impollue. Doncques, puisqu'à la mort me voilà resolue, Renforce-toi, mon coeur. Considerons là-bas Le plus commode endroit pour un soudain trespas. ô dieux ! Que voy-je là ? Quel horrible spectacle À mon tombeau choisi sert encore d'obstacle ! C'est Cassandre elle-même ; on la cognoist d'icy. Souverain Jupiter, d'où peut venir cecy ? N'est-ce pas un prestige ? Il semble que je songe. Non, non, je ne dors point ; ce n'est pas un Mensonge. Helas ! C'est ma soeur morte, et mon oeil d'assez près De son visage pasle aperçoit tous les traicts. Mais avant mon decez, si me la faut-il joindre Pour voir si ma douleur en sera pire ou moindre.SCÈNE IV. Pharnabaze, Meliane.
PHARNABAZE
Qu'icy chaqu'un s'arreste et me laisse avancer Ma promenade libre, ainsy que mon penser. Mon mortel crève-coeur n'aura point d'allegeance Qu'autant que je verray prosperer ma vengeance. Favorable Neptun, mon heur despend de toi, Car ton calme riant met mon esprit au coy. J'ay des rames en mer ; Belcar n'a que des voiles. Par là, ce grand chasseur, pris dans ses propres toiles, Sçaura que les plus fins se trompent bien souvent. Mais estoit-il bien fin de s'asseurer au vent ?MÉLIANE
Que puis-je deviner, ô monarque celeste ? Qu'ay-je là de certain qui ne me soit funeste ? Ce corps nouveau sorty de l'humide element S'est puny par soy-même ou bien par mon amant. Mourons, quoy qu'il en soit.MÉLIANE
Il faut, il faut mourir ; la place est bien secrette. ô Cassandre ! Le ciel me punit comme toi, Ciel cruel ! Toy meschante et malheureuse moi !PHARNABAZE
Quels discours sont-ce là ?MÉLIANE
Poignard, tu vux peut-estre Attendre pour sortir le congé de ton maistre ; Mais au deffaut de lui pren-moi pour respondant Que ce tien second coup vaut bien le precedent.PHARNABAZE
Holà ! Je tien ton bras, ô carnacière louve, Des nuitales fureurs la pire qui se trouve ! À l'ayde ! Accourez tous ! ô rages des enfers ! Quel comble vous donnez à mes travaux soufferts ! Quels prodiges affreux accablent ma famille ! Empoignez-moi ce monstre ! Hélas ! Ma pauvre fille, Au moins si tu pouvois, en ce piteux estat, Declarer le motif d'un si grand attentat ! Non, ces membres transis et ce blesme visage Me font voir que ta langue a perdu son usage, Et ces yeux ombragez, naguères clairs soleils, Au soleil esclypsé sont devenus pareils. Je n'apprens rien de là qu'un effect deplorable Dont tu diras la cause, ô megère execrable ! Mon coeur bondit et crève à ce funeste objet. Enlevez-le d'icy. Toy, dy-moi le subjet, ô maistresse Medée où toute horreur reside ! Quel pretexte avois-tu pour un tel parricide ? Quoy ! Tu ne diras mot ? Ton orgueilleux desdain Croit-il bien excuser ceste sanglante main ? Barbare lestrigonne ! Ah ! Qu'une ame enragée Souvent soubs un beau corps se rencontre logée ! Ainsi dessous l'esmail d'un florissant gazon Creuse un mortel aspic son infecte maison. Elle ne s'esmeut point. Je croy qu'elle se mocque. Tu parleras tantost. Sus, que l'on me convocque Mes juges souverains, afin que promptement On satisface au meurtre encore tout fumant.SCÈNE V. Abdolomin, Thamys.
ABDOLOMIN
Donc je perds mon Belcar ! La faulx qui tout terrasse Retranche, moi vivant, le dernier de ma race ! ô dieux ! Quelle rigueur ! Si le prince de Tyr S'est jetté dans un piége, en devray-je patir ? Qui pourrait seurement d'un homme estre la garde Si lui-même à soy-même avec soin ne regarde ? En puis-je mais s'il a son peril recherché, La nuit, à mon insceu, jeune homme desbauché ? Qu'ay-je peu faire plus, sinon qu'en diligence J'ay sur les assassins exercé la vengeance ? Quant à l'autheur du mal, je l'envoye en ses mains. Celui-là, qu'il le livre aux bourreaux inhumains ; Que son orage tombe et que son fiel se crève Sur ce perturbateur, cet infracteur de trève. Mais faut-il que la peine, ô jugement cruel ! Redonde à mon enfant comme un coup mutuel ? Ah ! Sauvage raison dont ce tigre me paye, Puisqu'il n'a plus de fils, qu'il ne vut que j'en aye ! Puisqu'ils avoient en guerre esprouvé même sort, Qu'ils doivent estre esgaux, compagnons à la mort. Las ! Je m'en doutois bien, qu'une humeur furieuse Procederoit tousjours par voye injurieuse. Encor si pour un peu sa rage retarder Balorte assez à temps y pouvoit aborder ! Mais las ! Il est si prompt, qu'à peine a-t'on peu faire Qu'il n'ait donné curée à sa main sanguinaire ; À peine a-t'il sursis qu'autant de temps qu'il faut Pour dresser la sentence avecque l'eschaffaut. Cessez, ô dieux, cessez d'appuyer ma faiblesse, Puisque je perds, helas ! Mon soustien de vieillesse. Hé ! Hé ! Que ne viens-tu, favorable atropos, Convertir à ce coup ma langueur en repos ! Mais quel homme est-ce là que mes gardes conduisent ? La hâte et l'allégresse en sa mine reluisent.ABDOLOMIN
Dictes donc, mon amy.ABDOLOMIN
ô Jupiter ! Comment ?THAMYS
Il estoit sous ma garde en prison bien murée. L'amour et la pitié d'une infante de Tyr M'ont induit en secret à le faire sortir.ABDOLOMIN
Où l'avez-vous laissé ?SCÈNE IV. Pharnabaze, les juges, Phulter, Meliane.
PHARNABAZE
Je vous ay tous mandez, ô chefs de ma justice ! Pour estouffer ce monstre animé de malice ; Non pour joindre à son crime un tourment tout egal, Car ses sens ne pourroient souffrir à tant de mal, Mais pour succinctement m'en faire la despesche. Je ne dis point pourquoy : la douleur m'en empesche.LES JUGES
Ou d'un mot absolu, sans nos voix employer, Sire, il faut, s'il vous plaist, à la mort l'envoyer ; Ou si, comme en tout temps, l'equité vous commande, Exposez les raisons de vostre ire si grande. Lors nous mettrons bien-tost les bonnes en alloy, Prouvans l'or de justice au creuset de la loy. Nous ne condamnons point sur des plaintes legères Ny les filles de roy, ny les simples bergères.PHARNABAZE
Or bien, je ne prends point pour reigle mon courroux ; Comme un accusateur je parle devant vous, Non comme un souverain, comme un père en furie, Ayant sur ses enfants droict de mort et de vie. Je ne requiers de vous, despouillant mon pouvoir, Que le commun credit qu'un tesmoin doit avoir. Ne l'oseroy-je dire ? Elle osa bien le faire : Donc quelle extremité d'une peine exemplaire N'est point deue à ce corps, qui d'un bras aggresseur Sans cause et de sang-froid a massacré sa soeur ?PHARNABAZE
Je ne dis rien par coeur : je l'ay, je l'ay trouvée, Et tous ceux de ma suitte en ont eu quant et moi Tout le poil herissé de merveille et d'effroy.LES JUGES
Confessez-vous le fait ?PHARNABAZE
L'innocente vipère ! C'est donc mon seul plaisir, non ton crime infernal, Ô jouet d'Alecton ! Qui te fera du mal ?MÉLIANE
De quoy vous serviroit une enqueste plus dure ? Je suis digne de mort : que demandez-vous plus ?PHARNABAZE
Vous prodiguez le temps en discours superflus. Sus, allez, je le vux ; que la teste on lui oste Où s'est commis le meurtre, entre l'onde et la coste.PHULTER
Helas ! Escoutez-moi, monarque redouté : L'injustice est souvent dans la severité. Gardez-vous de punir de son forfait extrême Ceux qui n'en peuvent mais, vos sujects et vous-même : Car estant vostre sang elle nous touche à tous : Pensez au nom de père. Ah ! Sire, il est si doux !PHARNABAZE
C'est la paix d'un estat de punir les mefaits. Quoy ! Qu'un jour, après moi, ceste main parricide, Portant la verge d'or, sur mon throsne preside ! Que ce front effronté, juste proye à corbeau, S'esléve à mon avu sous ce royal bandeau ! Que d'effroyables cris les manes de Cassandre Taxent mon indulgence à l'entour de sa cendre ! Que le monde en soit plein, qu'un vulgaire effrené Imite par licence un mal non condamné ! Abus ! Elle mourra ; je seray sans lignée, Mais je verray d'ailleurs ma gloire provignée, Repeuplant ma famille et de sages beautez, Et d'esprits courageux, en enfans adoptez ; De vray, non pas si bien qu'en Cassandre et Leonte, Mais mieux qu'en ceste folle engendrée à ma honte.ACTE V
SCÈNE I. Pharnabaze, l'admiral, Almodice.
PHARNABAZE
Doncques le sort cruel, contre moi mutiné, M'a repris tout_à_coup ce qu'il m'avoit donné, Ne me laissant de tout que le sceptre et la vie, Fardeaux trop importuns quand la joye est ravie ! Que sçauroy-je plus craindre ou que puis-je esperer ? À qui, malencontreux, me doy-je comparer ? Prendray-je pour patron la reyne de Pergame, Qui perdit à sa vue, avant que perdre l'ame, Tant d'enfans estimez en merite et valeur ? Non, non, son brave Hector, mourant au champ d'honneur, Est bien avantagé sur mon pauvre Leonte, Qui traisne avec sa mort une espèce de honte ; Et les cendres d'Achille excusoient la rigueur Que sentit Philoxène en la main d'un vainqueur. Cassandre et Meliane ont leur fin plus amère, L'une ès mains de sa soeur, l'autre ès mains de son père. Ainsi d'un pareil mal les regrets sont plus grands, Car l'outrage cuit plus quand il vient des parents. Qu'aujourd'huy ma maison de prodiges fourmille ! Donc, pour venger ma fille, il faut perdre ma fille ! Pieté, cruauté, vous tenez même rang : Je ne puis expier mon sang que par mon sang, Et ne puis tesmoigner, sans estre parricide, Que l'amour paternelle en mon ame reside. Voicy mon admiral. Eh bien ! Qu'avez-vous fait ?L'AMIRAL
Sire, un petit voyage avec petit effect. Je voy ma diligence et ma peine frustrée, N'ayant que ceste vieille au vaisseau rencontrée. Sitost que de ma chiorme, à grand'force de bras, J'ay leur navire attaint et crié : voile bas ! Tous les nochers ensemble, apprehendans vostre ire, Ont mieux aymé la mort dans les vagues eslire, Et d'un sault volontaire avaler à longs traits Le flot qui, bouillonnant, les couvroit tost après.PHARNABAZE
Qu'est devenu Belcar ?PHARNABAZE
Sus, que ce corps hideux, en fonds de fosse enclos, Aux tortures soit mis. Qu'on lui brise les os, Car elle a, pour certain, d'avarice enflammée, Jointe avecque Thamys, la trahison tramée.ALMODICE
Sire, avant que je meure, entendez pour un coup Un discours de ma bouche important de beaucoup. Non, non, je ne vux point de mes grands malefices Par quelque subterfuge eviter les supplices : Je sais qu'ils me sont deubs ; si vous les differiez, Par excez de clemence injuste vous seriez. Pleust aux dieux que devant ces dures destinées Vous eussiez et surpris et puny mes menées ! Ma Cassandre n'auroit, malgré mon vain secours, Planté de sa main propre une borne à ses jours.PHARNABAZE
Comment ! De sa main propre ? Eh ! Voilà sa germaine Qu'attainte de ce crime au supplice en ommène.ALMODICE
Mon roy, que dites-vous ? Ah ! Quelle fausseté Auroit sur Meliane un tel soupçon jeté ? Las ! Vous allez sçavoir qu'elle en est innocente.PHARNABAZE
Est-il vray ? Courez donc par la proche descente ! Prevenez ce malheur, diligentez, allez, Amis ! Efforcez-vous, despeschez, mais volez ! Qu'on ne passe pas outre. Helas ! Que j'ay de crainte De retirer en vain mon bras après l'attainte ! Malheureux ! Qu'ay-je fait, et quelle illusion M'a rendu trop sevère, à ma confusion ?ALMODICE
Oyez donc, s'il vous plaist. Permettez que je die De la source à la fin toute la tragedie. Belcar se guairissoit. Ses ulcères fermez Avoient repeint sa joue et ses yeux rallumez. Or, depuis quelque temps, deux sagettes dorées (outils de sympathie) avoient esté tirées Pour joindre des deux parts au joug de Cupidon La Cyprine de Tyr et le Mars de Sidon. Desjà de leurs regards la guerre mutuelle Attaquoit l'escarmouche aspre et continuelle. Moi, qui les surveillois d'un esprit clair-voyant, Je descouvris bien-tost cest amour flamboyant, Et fis tant que j'appris leur promesse jurée, Et qu'ils n'avoient qu'une ame en deux corps separée. Lors, prenant un augure (helas ! Trop mensonger) Qu'un bien sortable hymen pourrait un jour ranger Deux peuples ennemis en heureuse concorde, Libre, mon entremise à leur ayde j'accorde, Attendant vostre avu, qui nous semblait aisé. Mais, ô dur changement dont le tout fut brisé, Quand le decès du frère estonna nostre oreille, Vous faisans destiner Belcar à la pareille, Seconde affliction qui l'autre surpassa, Et qui presques à mort la princesse blessa ! Comme rien ne pouvoit consoler ceste amante, Je pratique un remède au dueil qui la tourmente : C'est que, par mon adresse, au moyen de Thamis, Amorcé des appas d'un grand loyer promis, Le prince desguisé secrettement s'evade, Et sans estre cognu se transporte à la rade. Meliane, voulant même risque encourir, S'attendoit qu'en secret je la vinsse querir ; Mais, las ! Je rencontray ma fille, son aisnée, Laschée au desespoir, à se perdre obstinée ; Et comme depuis peu je sçavois que son mal Estoit pour même objet un amour corrival, Je sentis reveiller en favur de Cassandre Mon devoir obligé dès son aage plus tendre, Si bien qu'à l'heure même, afin de l'appaiser, Je l'allay pour sa soeur dans la nef supposer.ALMODICE
Il semble qu'au partir chaque element nous rie. Nous avions levé l'anchre, et nos voiles tendus Sont d'un vent à souhait ronds et fermes rendus. La terre, au branslement dont l'onde nous balance, Semble nous dire adieu, faisant la reverence. L'eau se fend sous la proue, et d'azur et de blanc Fait des rideaux plissez à l'un et l'autre flanc. Mais le malheur bien tost vint à jouer son roolle, Arrestant nostre cours par le deffaut d'Eole. Nous n'estions guères loing, quand le prince amoureux D'accoster sa maistresse ardemment desireux, Quittant le faulx habit, à tous se fit cognoistre, Armé de tous costez pour se rendre le maistre. Il entre en un lieu sombre où seulette attendoit La timide princesse, autre qu'il ne cuidoit, Qui, tremblante, met bas son voile du visage, Et, tombant à ses pieds, begaye ce langage : " À ta discretion, grand Belcar, me voicy ; Belcar, qui jusques là, plus qu'un marbre endurcy, As tousjours mesprisé, tousjours mis en arrière De mes faibles attraits la muette prière ; Me voicy devant toi, qui desire à ce jour Gaigner d'un coup de sort ou la mort ou l'amour. Prends ma virginité, je te l'ay destinée : Rien n'est de mieux acquis qu'une chose donnée. Helas ! Si ma beauté n'est digne d'amitié, Pour le moins ma constance est digne de pitié. Quoy ! L'obligation que tu m'as de la vie D'un simple accueil riant ne sera pas suivie ? " Comme on voit quelquefois un jeune pastoureau, Le soir dans la forest recherchant un taureau, Destourner son chemin d'un lyon qu'il avise, Et perdre paslissant sa première entreprise, Ainsi, frappé d'effroy, le prince recula, Puis, tirant le poignard, en ces termes parla : " ô Cassandre de nom, de moeurs pire qu'Heleine ! M'ayant ainsi trompé, qui me garde, vilaine, De chastier ta faute et ta lasciveté ? Va, ce n'est pas ton sexe ou ton humilité ; Tu dois remercier quelques traicts de visage Que tu tiens de ta soeur, bien plus belle et plus sage. Je te pardonne à toi, mais ce crapault infect, Ta fausse conseillère, en sentira l'effect. " Lors, me pensant trouver, il sort de la chambrette ; Mais en un lieu secret j'avoy fait la retraitte. Lui donc, impatient, après m'avoir cherché, Ayant entre ses dents son courroux remasché, Du rebord de la pouppe il saulte en la patache, Tranchant du cimeterre un cable qui l'attache ; Puis il se rend forçat, et dans les airs cavez Exerce à plis de reins deux avirons trouvez. Son esquif glisse loing de chaque coup de rame, Si ne fuit-il du corps si viste que de l'ame. Il vole toutesfois ; le temps mol et serain, Qui nous tient en arrest, lui tend comme la main. Elle, puisque ses pleurs, ses cris et sa poursuite Ne pouvoient arrester si merveilleuse fuite, Tournant l'oeil de travers, le teint have et plombé, Recueillit le poignard de fortune tombé. " à tort, dit-elle, à tort de ta rigueur extrême Je me plaindrois, Belcar, puisqu'en ta rigueur même, Ostant à ma douleur tout espoir de guairir, Au moins tu m'as donné le moyen de mourir. ô dieux ! ô feux du ciel ! ô fortune contraire ! Voilà le dernier mal que vous me sçaurez faire ! "SCÈNE II. Un archer de Tyr, un soldat.
L'ARCHER
Place, place ! Messieurs ! ô malheureux office ! Que ne suis-je exposé moi-même en sacrifice ! Quel courage de fille ! Helas ! Le coeur me fend : Vous diriez qu'elle vient en un char triomphant.SOLDAT
Archer, dy-nous un peu d'où vient qu'une sentence Prend un delay si court en un fait d'importance ?L'ARCHER
Du jugement succinct un mandement royal Seul excuse la haste et ce qu'il a de mal ; Mais en le prononçant les juges plus sevères Ne pouvoient espargner leurs pleurs à nos misères. La seule patience, en son geste, en son oeil Portoit la gravité beaucoup plus que le dueil, Sinon qu'ayant la court humblement suppliée De mourir clair-voyante et n'estre point liée. Ayant ce passe-droit : " messieurs, dit-elle alors, J'auray libre en mourant l'esprit comme le corps. Ainsi, que serviroient ny bandeau ny contrainte ? J'embrasse mon destin sans regret et sans crainte (vous le pouvez bien voir, les signes en sont grands), C'est grace neantmoins ; graces je vous en rends ! "SOLDAT
Ah ! La voicy qui vient. Voyez comme elle monte Franchement ces degrez et d'une alleure prompte ! Diriez-vous à la voir qu'elle ait tant fait de mal ? Paix là, prestons l'oreille... elle fait un signal.MÉLIANE
Peuple qui, me perdant, perdez plus que moi-même, Et qui m'aymez tous mieux qu'aujourd'huy je ne m'ayme, J'ay cessé de m'aymer quand j'ay perdu l'amour Qui me faisoit aymer et moi-même et le jour. Apprenez, assistans, que c'est mon seul silence Qui m'a de ce trespas causé la violence. Je pouvois eviter, au sein d'un autre port Qu'en celui de Charon, la tempeste du sort ; Mais, desirant perir, quelle juste puissance Doit preceder en moi l'autheur de ma naissance ? Puis que ma fin lui plaist, l'auroy-je point à gré, Vu que je suis rebelle à son trône sacré ? Car j'ay sauvé Belcar, et suis cause qu'en suitte Ma miserable soeur à la tombe est reduite, Mais, las ! Non par mes mains. N'imputez point, amis, À mon renom futur un tel acte commis. Il faut ou qu'elle-même ait retranché sa vie, Ou peut-estre celui qui nous l'avoit ravie. Le temps, qui donne jour à toute verité, Mettra mon innocence en plus grande clarté. Ce que j'en dis suffit pour n'estre diffamée ; Mais, pour fuir la mort, je l'ay trop reclamée. Toy donc, executeur du coup de mon repos, Tâche de le passer net et bien à propos. Monstre-moi comme il faut agencer ma posture Pour donner à mon ame une prompte ouverture. Pauvre homme, pleures-tu ? Te desplaist-il à toi De suivre mon desir et le plaisir du roy ?MÉLIANE
Quel est ce nouveau bruit ? Que voy-je là, bons dieux ? Quel prestige incroyable est offert à mes yeux ! N'est-ce pas là Belcar ? C'est lui-même, ou je rêve.BELCAR
Archers, ne craignez rien ; tenez, je rends mon glaive. Je ne viens pas icy pour faire quelque effort, Mais pour entre vos mains recognoistre mon tort. Ma vie est pour ma dame une rançon capable, Car du fait pretendu je suis le seul coupable ; Je merite la place où sans sujet elle est, De mourir avec elle ou pour elle estant prest.MÉLIANE
Messieurs, n'empeschez point ce prince miserable Qu'il me donne et reçoive un adieu deplorable. Quelle rage, ô Belcar ! T'a peu donc inciter, Estant hors du peril, à t'y precipiter ?BELCAR
Mais, ma reyne, plus tost, qui vous fait condescendre D'avouer comme vostre un crime de Cassandre, Un crime des plus noirs et des plus inhumains, Qu'elle a par desespoir faict de ses propres mains ? Je l'ay sceu, je l'ay vu, lorsque, l'ayant quittée, Elle s'est de plain sault dans les vagues jettée, M'ayant auparavant par signes menacé De s'enfoncer au sein mon poignard amassé. Cependant c'est le mal qu'à tort on vous impose ; Que vous peut-on d'ailleurs imputer autre chose ? Si l'on ne vous punit que pour m'avoir sauvé Qu'on me remette aux fers : me voilà retrouvé. Je suis, et non pas vous, s'il faut une victime, À Leonte et Cassandre offrande legitime.MÉLIANE
Belcar, que vous diray-je ? Avant que repartir, Faites-moi franchement de mes doutes sortir. Est-ce le mouvement d'un amour veritable (amour qui soit resté tousjours solide et stable), Aujourd'huy resolu de me donner secours, Ou de joindre à ma fin le terme de vos jours Qui vous fait, innocent, venir en confiance, Ou bien est-ce un remords de vostre conscience ? Est-ce, dis-je, un regret, un flambeau de fureur, Qui, des dieux irritez vous donnant la terreur, Vous force à satisfaire aux pieds de l'offencée, À ma bonté trahie, à vostre foi faussée ? Car, bien qu'à vous et moi l'un ny l'autre motif N'apporte qu'un remède inutile et tardif (l'arrest de mon supplice estant irrevocable Et la hayne du roy contre vous implacable), Les malheurs neantmoins communs entre nous deux M'auront une autre face, un aspect moins hideux, Si dans la trahison dont ma soeur m'a trompée Vostre fidelité n'a point esté trempée : Car nous serons contens dans les Champs-Elysez Et ne verrons jamais nos manes divisez, Au lieu que, vous sçachant meslé dans cette trame, Je vux estre aux enfers le fleau de vostre ame.BELCAR
Ma deesse, eh ! Comment cet injuste soupçon Vous a-t-il peu seduire en aucune façon ? Que j'eusse à vous, madame, une autre preferée, Une autre qui jamais ne vous fut comparée ? Qu'en mon amour si franc et si bien estably Auroit peu se glisser le mespris et l'oubly ? Quel tort fait à ma flamme ! Et quelle injure encore Faite à vostre beauté, qui son pouvoir ignore ! Sçachez que vos liens sont aussi forts que doux, Et que, pour desbaucher un coeur aymé de vous, Je ne sais si Venus serait même assez belle. Aussi les immortels tous en ayde j'appelle, Dieux d'en haut et d'en bas, en justice conjoints. Qu'ils soient de ma franchise et juges et tesmoins ! ô courriers de Neptune et filles de Nerée, Errantes deitez de la plaine azurée, Avec quel zèle ardent vous ay-je protesté Que j'avois le coeur net de ceste lascheté, Lors que dans ma nacelle, à route vagabonde, J'allois comme un plongeon dansant au gré de l'onde !MÉLIANE
Vous moquez-vous de moi ?PHULTER
Non, non, madame, non ; le roy vous donne grace. Il meurt s'il ne vous voit et s'il ne vous embrasse ; Il est desabusé, despouillé de courroux. À bonne heure je viens pour lui, mais pour nous tous.MÉLIANE
Sa grace estoit tardive et serait encor vaine Sans Belcar, que le ciel à mon secours ameine ; Car, s'il ne m'eust tiré les espines du coeur, Ma douleur eust tourné ceste grace en rigueur. Mais puisque ce beau prince a levé tout l'ombrage Qui m'avoit contre lui troublé jusqu'à la rage, Phulter, allez devant. Dites-lui le premier Que je lui vay tantost rendre son prisonnier. Cependant n'ostez point cest appareil funeste, Car pour ma delivrance encor un point me reste. çà, que de mes deux bras je t'aille environner : Que n'ay-je un myrte en main propre à te couronner ! ô mon parfait amy ! Ma mesfiance fausse De ta fidelité le merite rehausse. Baise-moi mille fois. Ma joye, en sa grandeur, Comme un petit objet mesprise la pudeur.BELCAR
Souverains directeurs de la fortune humaine, À quel comble de bien mon mal passé m'ameine ! Qu'est-ce qui peut encor manquer à mon desir ? Si je meurs aujourd'huy, je mourray de plaisir ; Ouy, je mourray content, ma dame estant sauvée, Ma constance cognue et la sienne esprouvée.SCÈNE III.
L'AMIRAL
Je voulois de ce pas sur le havre descendre, Mais tout court je reviens pour au conseil me rendre. Le roy, comme on m'a dit, a fait en son chemin Rencontre d'un seigneur de chez Abdolomin, Qui, bien accompagné d'hommes et de creance, Vient en temps à propos pour avoir audience, Estant sa majesté joyeuse de sçavoir Meliane encor vive et preste à le revoir : De sorte qu'à present ils sont en conference, Qui me fait d'un accord concevoir l'esperance, Par lequel nous pourrons voir encor une fois Jusqu'au large ocean Tyr estendre ses lois. Ces amans heritiers chaqu'un d'un diadème, Tous deux pleins de merite et pleins d'amour extrême, Pourroient-ils mieux choisir et mieux s'apparier Pour avec la vertu la grandeur marier ? Tu defis ton bandeau quand par toi fut tirée Une si juste flesche, ô fils de Cytherée ! Ou, comme à Tiresie, une favur des cieux Te rendoit clair-voyant l'esprit au lieu des yeux ; Ou, si c'est par hazard, à ce coup on peut dire Que celui qui moins vise est celui qui mieux tire. Je vay donc assister à ce qu'on resoudra : Mon maistre, s'il me croit, retif ne s'y rendra.SCÈNE IV. Soldats de Tyr, messager.
SOLDATS
Tu nous estonnes fort de si rare nouvelle ; Miracles mutuels d'une amour mutuelle ! Belcar à Meliane est donc quitte aujourd'huy ! D'elle il tenoit la vie : elle la tient de lui.MESSAGER
Mais bien plus que jamais tous deux ils s'entre-doivent. Les plaisirs qu'ils se font nul acquit ne reçoivent ; En serrant des deux parts le noeud se fait estroit : Le desir d'obliger en obligeant s'accroit.SOLDATS
Sont-ils seurs que le roy, depité de ses pertes, Ne donne un mauvais comble à leurs peines souffertes ? À peine pourra-il pardonner à tous deux. Mais qui mouvoit ce prince au retour hazardeux ?MESSAGER
Un violent amour qu'à peine peut-on croire. Quelqu'un de ses suivans m'en a conté l'histoire. Au point que, sans espoir et sans force rendu, Au fond de sa chaloupe il dormoit estendu, N'ayant autre dessein que d'atteindre la brune Pour aller prendre terre au pied de quelque dune, Droit à lui s'adressa la route que tenoit Un royal galion, qui de Sidon venoit, Dans lequel un seigneur, qu'ils appellent Balorte, Est chargé d'ambassade et de preuve très forte Pour du fait de Leonte esclaircir nostre roy, Livrant l'autheur du mal, tesmoin digne de foi. Belcar s'eveille au bruit des flots et des paroles, Et s'ecrie : au secours ! Voyant leurs banderolles. Jugez quelle alaigresse alors qu'il fut cognu, Et comme entre ses gens il fut le bien venu ! Mais il rabattit bien de leur resjouissance Lorsque, ayant de son père entendu l'innocence Et de l'ambassadeur tous les secrets appris, Il fit continuer le voyage entrepris : Car ny fortes raisons, ny prières, ny larmes De ce vieil capitaine et de tous ses gendarmes À genoux devant lui, ne peurent divertir Cet amant obstiné de retourner à Tyr. " non, non, dit-il, amis ; quand j'ay quitté ma dame, Elle a pris en depost la moitié de mon ame. Puisqu'à nos maux communs le remède est trouvé, La lairray-je perir, elle qui m'a sauvé ? Or est-elle en danger, si ce n'est qu'en personne Je me purge d'un fait dont elle me soupçonne (encor ay-je grand peur de n'y venir que tard, Et qu'elle ait avancé ses jours dès mon depart). J'encourray pour ma belle, au peril delaissée, Le malheur de Pyrame ou l'honneur de Persée. Sus donc ! Voguez en haste ! Allons la revancher ! Retirons, s'il se peut, mon gage le plus cher. Je sais qu'il vous desplaist qu'au tyran je m'expose ; Mais c'est mal concevoir l'equité de ma cause, Et c'est se mesfier du destin tout-puissant, D'un constant amoureux et d'un coeur innocent. Allons, au nom des dieux. J'espère que sa rage Ne surmontera pas ce trait de mon courage, Ou, s'il m'oste la vie, absent comme present, Tousjours me l'ostoit-il, sa fille refusant : Car enfin mon amour au seul dessein peut tendre De mourir son captif ou de vivre son gendre. " Lors il jette au pilote un regard absolu. Nul n'y conteste plus, puisqu'il l'a resolu ; Si bien qu'il est venu justement à bonne heure Pour rendre à ses amours la fortune meilleure : Car, voyant au rivage un grand peuple amassé Autour d'un eschaffaut tout de dueil tapissé, Et d'un pescheur passant ayant fait quelque enqueste Du subject pour lequel ceste pompe s'appreste, En quittant son vaisseau, prest de surgir au port, Il s'est faict amener, lui quatriesme, à bord, Où, comme je vous dis, son estrange arrivée, Apportant un delay, la princesse a sauvée. Moi, je suis accouru sur le point que Phulter Au roy s'en est allé ces nouvelles porter.SCÈNE V. Pharnabaze, Balorte, Phulter, Belcar, Meliane, L'Amiral, Zorote, un archer.
PHARNABAZE
Non, ce n'est pas à moi qu'on fait croire des bayes : Pour telles fictions mes douleurs sont trop vrayes. Il ne peut s'en purger, même dans son senat, Qu'il ne soit comme autheur de cest assassinat, Si ce n'est par malice, au moins par negligence. C'est pourquoy je persiste au dessein de vengeance, Et, tant qu'un de mes jours un autre jour suivra, Eternelle en mon coeur la rancune en vivra. Toutesfois pour ce coup, puisque de son gré même Belcar se rend à moi par une audace extrême, Il ne sera point dit que sa temerité Vienne comme au secours de mon bras irrité. Je le vux bien avoir, mais non pas qu'il se donne : Car, grace aux immortels, j'ay la force très bonne, Et n'ay que trop de peuple, avec tant de bon droit, Pour dedans sa Sidon le reduire à l'estroit, Et là me satisfaire et du fils et du père, Selon que mon humeur se trouvera sevère. Qu'il s'en retourne donc, libre comme il estoit ; Encor le souffriray-je aujourd'huy sous mon toict. Envers une ame lasche il auroit fait folie, Mais un coeur de lyon flatte qui s'humilie.BALORTE
Sire, accordez-lui donc que son humilité Paroisse toute entière à vostre majesté, Et souffrez qu'en personne un hommage il vous rende Pour le ressentiment d'une favur si grande ; Il ne tiendra discours qui ne vous vienne à gré. Ne lui deniez point ce front grave et sacré ; Puisque vous daignez bien sa rançon lui remettre, Que le remerciment vous daigniez lui permettre. De grace, ô Pharnabaze ! Audience à celui Qui s'est tant hasardé pour vous voir aujourd'huy.PHARNABAZE
Mon ame estant pour lui d'amitié despourvue, Et froide et dangereuse en serait l'entrevue.PHULTER
Quoy qu'il vueille de vous, que vous peut-il couster, S'il ne vous plaist le faire, au moins de l'escouter ? Les fonctions d'un juge et d'un roy sont pareilles : Sire, ils ont pour autruy des yeux et des oreilles, Et trop de retenue à se communiquer Semble quelque deffaut en un prince marquer. Quoy ! Le père d'un peuple et miroir d'un empire Doit-il cacher sa vue alors qu'on la desire ?PHARNABAZE
Bien, faites-le venir. Je puis, quand tout est dit, M'empescher que sa voix n'ait sur moi du credit.PHULTER
Sortons.PHARNABAZE
Enfin, ce qu'il obtient, c'est de prescher un sourd. Tant bien-disant soit-il, c'est une folle attente, Dans le dueil où je suis, d'esperer qu'il me tente : Comme il ne peut tirer mes enfans du cercueil, Il ne peut pas de moi tirer un bon accueil.L'AMIRAL
Mais je crain que d'ailleurs, ô majesté sacrée ! L'amitié de ce prince, en meliane anchrée, Si vous l'esconduisez, rende un funeste effect. Son desespoir n'est pas adoucy tout à fait.PHARNABAZE
Que j'y pourvoiray bien ! Le temps est un grand maistre ; Je les amuseray de parole, et peut-estre, Si je voy fermement leur dessein persister, Je pourray bien enfin m'y laisser emporter. Mais, afin que plus doux le succez ils en treuvent, Il faut que jusqu'au bout leurs passions s'espreuvent. À vous seul en secret je declare cecy.L'AMIRAL
ô prudence ! ô bonté !PHARNABAZE
Taisez-vous, les voicy.BELCAR
Grand mars de nostre temps, que le ciel pouvoit prendre Pour digne successeur du sceptre d'Alexandre ; Roy terrible en puissance et fameux en honneur, De qui pend aujourd'huy ma vie et mon bon-heur, Si le dieu qui regit d'oeillades souveraines Le sort et les destins comme avecque des resnes, Et qui du petit doigt, au moindre mouvement, Peut confondre le ciel dans le bas element, Est tousjours favorable aux humbles qui l'invoquent Bien plus qu'il n'est austère à ceux qui le provoquent ; Si ses frères et lui, partageans l'univers, Entr'eux mirent au lot tous leurs honneurs divers, Fors la seule clemence, à l'aisné reservée ; Si dans le sein de l'air sa tempeste couvée, Effroyable d'esclairs et de bruict estonnant, Frappe bien quelquefois d'un traict tourbillonnant Les rocs et les sapins aux orgueilleuses testes, Jamais les tendres joncs ny les basses genestes ; Et s'il est vray, grand roy, que d'un si benin dieu Toute humaine grandeur prend son estre et son lieu ; Si les divins mortels que l'or d'une couronne D'autant de soin pesant que de gloire environne Sont fils de Jupiter et ses divins portraits, De sa très pure essence apparemment extraits, Il faut qu'imitateur leur esprit participe Aux bontez de leur père et de leur prototype ; Qu'inconstans en colère et constans en douceurs, Bienfaicteurs generaux et rares punisseurs, Ils ne rompent jamais les choses qui se plient, Et ne soient endurcis à ceux qui les supplient. Vous doncque, ô Pharnabaze ! à qui les cieux amis Un royaume opulent ont dignement sousmis, Monarque genereux qui de ce commun père Portez evidemment tout autre caractère, Faudra-t-il qu'aujourd'huy ceste seule vertu Vous manque envers un homme à vos pieds abattu, Qui, se livrant à vous la larme à l'oeil, implore Vostre secours unique au feu qui le devore.PHARNABAZE
Holà ! Tenez-vous droict, prince ! Que faites-vous ? Le rang qui vous est deu n'est pas d'estre à genoux.BELCAR
Je n'ay rang que celui qu'il vous plaist que je tienne. Aucune qualité je ne repute mienne, Qu'ainsi que vostre oracle, ou doux ou rigoureux, Sire, me voudra rendre heureux ou malheureux. Las ! Je ne suis plus prince ; il faut plaider ce titre, Contre celui de serf, devant vous, mon arbitre. Puis-je rendre à vos yeux un trop humble devoir Qui de vie et de mort ont sur moi le pouvoir ?BELCAR
ô supplice cruel sous grace pretendue ! Comme vous l'entendez, sire, c'est proprement Au lieu de me guairir accroistre mon tourment. ( Dure compassion ! Rude misericorde Qui raggrave ma peine au pardon qu'elle accorde ! ) Et, des biens de la vie à jamais m'exilant, Exiger de ma main mon trespas violant !PHARNABAZE
Quoy donc ! Oseriez-vous, ennemy que vous m'estes, À vostre liberté joindre d'autres requestes ?BELCAR
Puissent, ainsy que moi, vos plus fiers ennemis D'eux-mesmes à vos pieds un jour estre sousmis ! Puisse la liberté, que vous pensez me rendre, Pire que le servage, à vos hayneux s'estendre ! Quant à moi, j'y renonce, et suis trop bien tenu Pour rompre mon lien par vous assez cognu. Vous estes desormais sçavant de ma demande, Sans que par long discours plus claire je la rende.PHARNABAZE
Ouy, je vous entens bien : c'est qu'avec un pardon J'envoye encor ma fille en la court de Sidon. ô l'excellent party ! Je recevrois pour gendre Celui dont tout le bien de moi seul peut dependre ! Que j'aurois bien vengé le sang de mon enfant Si son hoste coulpable en estoit triomphant !BELCAR
Non, non, ne rompez point vostre voeu de vengeance, Qui par le mal d'autruy vous promet allegeance, En affligeant mon père et le privant de fils. Sire, vous le pouvez en faisant deux profits : Retenez son unique en échange du vostre ; En la perte de l'un vous retrouverez l'autre. Que s'il n'est point pareil à Leonte en tous points, En humble affection le sera pour le moins : Souvent une alliance egale un parentage. Au reste, s'il ne tient qu'à croistre mon partage, Dictes de quel costé vous prendrez à plaisir Que j'aille par main forte un empire choisir. Je ne feray sous vous nulle entreprise vaine, Pour vous j'iray tout vif en l'infernalle plaine ; J'oseray, s'il le faut, mettre encore une fois À l'aspect du soleil le chien à triple voix, Ayant, sinon d'Hercul'la force tant vantée, Au moins l'obeyssance à vous mon Eurysthée. Ne rejettez donc point, mais de grace acceptez Ce qu'une ame sans fard offre à vos volontés. Sidon sous vostre sceptre à ce moyen se range ; Toute en submission sa resistance change ; Mon père et tous les siens se rendent quand et moi : Nous vous serons subjets, et vous nous serez roi. Sinon, dès maintenant punissez mon audace, Effectuant sur moi la première menace : Car je jure les dieux de ne jamais sortir Qu'impetrant ou mourant de l'enceinte de Tyr.MÉLIANE
J'ay part à son serment, autheur de ma naissance. Donc si de sa vertu l'ouverte cognoissance, Si sa grande franchise et son hardy dessein, Si son fidele amour ne vous touche le sein, Las ! Sire, pour le moins, vostre fille, restée Vive par son moyen, soit de vous escoutée, Fille dont la constance assez vous a paru Au danger aujourd'huy librement encouru ; Moi qui, baignant en pleurs vos genoux, que j'embrasse, Vous demande instamment nostre commune grace : Car d'un noeu si serré nos desirs sont liez Qu'il faut que morts ou vifs ils soient appariez. J'en parle franchement, mon amour invincible Rompt tout autre devoir et m'y rend insensible. Il n'est aucune loy, soit de nature ou d'art, Que cette passion ne rejette à l'escart. Faites donc, mon cher père, appareil de deux fosses, Si vous n'appareillez un heureux lict de nopces. Cela pend des desseins en vostre ame conclus De ravoir deux enfans ou de n'en avoir plus.PHULTER
Ne vous offensez point si pour la republique Au bien de ces amants ma prière j'applique ; Mon maistre, mon bon roy, pensez plus loing qu'à vous : Père de la patrie, ayez pitié de nous ! Jugez que, si les dieux en gloire vous recueillent (ce que nous souhaittons que si tost ils ne veuillent), Vous laisserez sans chef, au gré des ennemis, Ce grand estat par vous en sa splendeur remis ; Au lieu que, nous donnant ce guerrier pour ressource, Il poursuivra le train de vostre heureuse course. Messieurs, approchez tous, nostre interest est joint : Jettons-nous à ses pieds, et ne les quittons point.PHARNABAZE
ô coeur franc et loyal en amour comme en guerre ! Prince plus accomply que prince de la terre ! Belcar incomparable et digne d'un autel (si par haute valeur on devient immortel), Digne que ses favurs Cupidon te prodigue Comme tu fais ta vie en l'amoureuse brigue, Et digne que, pour comble à tes exploits guerriers, Les myrtes sur ton front querellent tes lauriers ! Quel timon possedé de hayneuse manie, Ou bien quel Lycaon, vray monstre en felonnie, Voire quel fier aspic, quel libyque animal, Auroit non pas le coeur de te faire du mal, Mais serait d'une humeur si farouche et barbare Que de n'aymer enfin ton amitié si rare, Dont la perseverance emporte son effect, Ce que, tant fust-il grand, ton merite n'eust faict ! Ah ! Mon fils (car ainsi desormais je t'appelle : Touche ma dextre en foi d'alliance eternelle), Pourrois-je, mon enfant, tout seul contrevenir Non seulement au ciel, qui te vut maintenir, Mais aux voeux de mon peuple, à ma propre lignée, Qui tous à tes desirs donnent cause gaignée ? Non, ma fille est à toi ; triomphe, mon Belcar. Moi-même je me rends, prest à suivre ton char : Car tes puissans discours ont vaincu ma rancune, Comme ta patience a vaincu la fortune. Va, je t'accorde tout. Pourrais-je avec raison D'un gendre mieux choisi relever ma maison ? Que ton père entre en joye et que mes pleurs s'essuyent ; Que sur même baston nos vieux âges s'appuient ; Que d'offense et défense en ligue désormais, Nos desseins soient communs et de guerre et de paix. Amants, embrassez-vous ; confirmez l'hyménée. Qu'une pure hécatombe au temple soit menée ; Qu'en publique allaigresse on allume des feux ; Qu'on pare les portaux de tapis somptueux ; Que les festins ouverts, les tournois et la dance, Mettent dès maintenant la joye en evidence. Le bien sera plus doux après tant de travaux. Quant à ce faulx jaloux, seul autheur de nos maux, Dont l'importun regard renouvelle ma playe, Que d'un même loyer qu'Almodice on le paye, Et qu'un même buscher soit leur lict à tous deux, Comme en un mariage egal et digne d'eux.2 689 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica