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Tragi-comédie en vers

Tyr et Sydon

Jean de Schelandre· créée en 1628· 5 actes· 2 689 vers· 18 personnages

Représenté pour la première fois à Paris en 1628.

Personnages

  • CASSANDRE, fille aînée du Roi de Tyr
  • BELCAR, fils du roi de Sidon
  • MÉLIANE, soeur de Cassandre
  • ALMODICE, nourrice de Cassandre
  • ARAXE, capitaine Sidonien
  • ZOROTE, vieillard Sidonien
  • PHARNABAZE, roi de Tyr
  • PHULTER, capitaine Tyrien
  • TIMADON, écuyer du défunt Léonte
  • THAMYS, capitaine de la tour de Tyr
  • ABDOLOMIN, roi de Sidon
  • BALORTE, ambassadeur Sidonien
  • SOLDATS DE TYR
  • L'AMIRAL DE TYR
  • DEUX PÊCHEURS DE TYR
  • LES JUGES DE TYR
  • UN ARCHER TYRIEN
  • MESSAGER TYRIEN

ACTE I

SCÈNE I.

Où sont représentés les divers empêchements et l'heureux succès des amours de Belcar et Meliane.

CASSANDRE

Ô le plus inhumain de la race divine, Vrai fils de Tisiphone, adopté de Cyprine, Ennemi capital de toute liberté, Tyran du jugement et de la volonté, Petit enfant de corps, vieux routier de malices, Avare de présents, prodigue de supplices, Jusques à quand, amour, au fonds de tes enfers Sentirai-je tes feux, tes gênes et tes fers ? Pourquoi repousses-tu mes prières plus saintes ? Es-tu, comme sans yeux, sans oreilles aux plaintes ? Si les dieux sont cléments et tendres au pardon, Tu n'es pas un vrai Dieu, rigoureux Cupidon. Depuis que par mes yeux un éclair de ton foudre Mit en braise mon coeur, mes chastes voeux en poudre, Et qu'en ton feu grégeois, qui s'accroît dans les eaux, Mes larmes ont servi de cire à tes flambeaux, Comment a peu mon âme endurer cette guerre ? Comment trainé-je encor mes membres sur la terre ? Et comment s'est-il fait qu'un tel torrent de pleurs D'un cours continuel n'ait tari mes humeurs ? Qu'un brasier tant couvé ne m'ait réduite en cendre ? Que parmi tant de morts la mort ne m'ait su prendre ? Fut-il jamais au monde une fille de roi, En qui le sort parût plus muable qu'en moi ? Moi de qui les beaux yeux échauffaient de leurs flammes Les lieux plus éloignés et les plus froides âmes, Sont ternis tout_à_coup, et cierges retournés, Sont, au lieu de rayons, de pleurs environnés : Moi qui des plus francs coeurs maîtresse reconnue Me trouve d'un captif esclave devenue : D'un trésor où l'amour assemblait ses attraits, Une butte ordinaire où se plantent ses traits. Hélas ! Que direz-vous, ô beaux et jeunes princes, Des plus grands que l'Asie élève en ses provinces, Qui par devoir exact à ma beauté rendu, Par fidèle service et par sang épandu, Et par tous les tourments de l'amoureuse rage ( Qu'aujourd'hui je ressens, las ! Trop à mon dommage ) À la fin de vos maux n'en avez remporté Qu'un refrongné refus confit en cruauté, Que direz-vous de moi ? Le feu qui me consomme Provient d'un caillou froid qui ne tient rien de l'homme. La vengeance du Ciel surmonte mes rigueurs, Car même elle défend la plainte à mes langueurs. « C'est souffrir doublement que souffrir en cachette, Ce sont larmes de sang que les larmes secrètes. » Lorsque mon coeur, poussé de mouvements soudains, Prépare des discours pour fléchir ses dédains Je tremble, je rougis, ma liberté s'envole, Ma langue à mon palais, immobile, se colle : Las ! Si voit-il mon mal ; ma mine seulement Ne l'expose que trop à son beau jugement : Mais, inhumain qu'il est, aveugle volontaire, Il ne veut pas me voir d'un regard salutaire. Il est d'autres chaînons de longtemps détenu, Mon oeil est (je le sais) d'un autre oeil prévenu, Ma soeur, ma soeur me nuit, et moins que moi craintive D'un lien mutuel doucement le captive : Crève-coeur non pareil ! Celle qui me devrait Céder en toute chose, anticipe mon droit ! Ha ! Fille sans respect, à me perdre obstinée, Oses-tu supplanter ta malheureuse aînée ? Oui, je n'en doute plus, il serait ébranlé Par le premier soupir de mon sein désolé, Eut-il le sein rempli d'une roche glacée Si tes attraits larrons ne m'avaient devancée. Mais, deussé-je, appelant tout secours le plus prompt, Arracher de son trône Hécate au triple front ; Y dussé-je employer, de rage débordée, Les gobelets de Circé et les arts de Médée ; Deussé-je, descendante aux antres de la mort, Conjurer les fureurs, le médisant discord, L'envie au teint plombé, la noire jalousie, Le soupçon méfiant, la forte frénésie, Et tout ce que d'affreux l'enfer conçut jamais, Je vous ferai la guerre en me donnant la paix. ( Qui veut bâtir au sûr, il ne faut pas qu'il ente Le nouveau sur le vieil, mais que tout il déplante Le dessein précédent pour y fonder le sien. ) Et, quand tous ces efforts ne m'aideraient à rien, Plutôt par un poison je me verrai vengée Qu'être toujours plaignante et jamais soulagée. Tout beau, folle Cassandre ! À quoi te résous-tu ? Comment s'est aujourd'hui cette rare vertu, Ce naturel accort, cette douceur aimée, En vice, en cruautés, en horreurs, transformée ? Remets, remets ton sens en sa propre maison ; Écarte les vapeurs qui troublent ta raison, Et pour de Méliane un sain jugement rendre, Mets l'intérêt à part que tu dois y prétendre. Cyprine, par ses lois, a permis de saisir ( À qui premier le peut ) l'objet de son désir, Sans égard d'aucuns temps, de personne ou de place. Partant, si de ta soeur la jeunesse et la grêce Ont donné dans la vue au prince de Sidon, Dois-tu, par un dépit flottant à l'abandon Du vent passionné d'une injuste querelle, Machiner un effet si funeste contre elle ? Non ! Meurs plutôt, pauvrette, en imputant ta mort À la malignité des astres et du sort, Qu'à ce traître complot pour guérir condescendre, Digne d'une Progné, non pas d'une Cassandre. Outre ces crève-coeurs, un présage nouveau, Un songe, cette nuit, m'a brouillé le cerveau : Déjà les roussins noirs qui trainent la charrette De l'ennuyeuse nuit espéraient leur retraite, Et, sentant de leur train les trois quarts mesurés, Courraient à chef baissé droit aux flots désirés ; Déjà la fraîche main du vigilant phosphore Commençait à blanchir le portail de l'aurore ; Mon front était à sec ; mes yeux, étant marris De manquer d'exercice en leurs ruisseaux taris, Comme par nonchalance, et faute de lumière, S'étaient laissez coller l'une et l'autre paupière, Non pas d'un vrai dormir, doux frère d'Atropos ( Car mon tourment n'est point compatible au repos ), Mais d'un léger sommeil interrompu de masques, De spectres, de frayeurs et de songes fantasques. Étant, me semblait-il, loin du bruit soucieux, Sises dessous un aulne en un pré spacieux, Seules, ma soeur et moi, nous cueillions des fleurettes, Chantants à qui mieux mieux quelques airs d'amourettes. Un cerf à l'impourvu, d'un pas gaiment doux, Sortant d'un bois prochain, s'est avancé vers nous ; Sa ramure était d'or, d'or la forte chaussure Qui de ses pieds légers marquait l'assiette sûre ; Son col haut et poli, son front large et longuet, Sur qui deux yeux hagards semblaient faire le guet ; Son poil était plus blanc que les floquets de laine Qui tombent en janvier des nuaux sur la plaine, Ses membres bien replets ; bref, il était si beau Que la reine des bois, à l'argenté flambeau, Pour ses chastes ébats en serait idolâtre. Il aborde sans crainte, et d'un geste folâtre Fait caresse à ma soeur d'un muffle incarnatin, Baisant ses mains, ses yeux, sa bouche et son tétin ; Puis va, tourne, revient, sautelle d'allégresse, Comme un chien qui se joue aux pieds de sa maîtresse. Elle aussi le mignarde avec des ris flatteurs, Ornant ses andouilliers de joyaux et de fleurs ; J'en voulais faire autant ; il recule farouche : La seule Méliane en privauté le touche ; À mes plus doux appas sa rigueur ne fléchit ; Quand je veux l'approcher, il s'esquive et gauchit. Je conçus lors dépité une humeur envieuse Qui me rendait déjà ma germaine odieuse, Quand je vois l'animal, après ces jeux mignards, L'accrocher par le bust[e] à l'or de ses brancards, La lever éminente aux pointes de sa tête, Puis recourir aux bois, joyeux de sa conquête ; J'y cours, et lui s'enfuit ; mais, talonné de près, Peureux, il lâche prise et me quitte son faix : Je poursuis nonobstant ; après telle rescousse, Le désir de vengeance et d'honneur qui me pousse Me rend les pieds dispos et les membres légers. Après avoir longtemps, sans crainte des dangers Brossé parmi les forts et les ronces poignantes, Par vallons raboteux, par cavernes sonnantes, ( Chose effroyable à voir ! ) Son chef devint tout rond, Il perdit à l'instant les armes de son front, Son poitrail s'épaissit de longue chevelure, La jambe s'accourcit, l'oreille et l'encolure ; Son poil devint tout roux et ses deux yeux ardents, Sa mâchoire s'arma de grands rochers de dents, Un tissu d'os nerveux, qui lui sort de l'échine, En lui battant les flancs, l'échauffe et le mutine : Ses pieds vinrent griffus, larges à l'avenant : Bref, ce fut un lion, qui, vers moi se tournant Déjà d'un saut agile me tenait attrapée ; De si soudaine peur ma pauvre âme frappée Fit bondir en sursaut un inutile réveil, Qui n'ôta point le songe en ôtant le sommeil. Dieux ! Si c'est mon trépas que Morphé me présage, C'est ma félicité plutôt que mon dommage. « Le choix du moindre mal, c'est l'heur du malheureux : Il vaut mieux n'être point que d'être langoureux. »

Tisiphone : l'un des trois furies. [L]

Refrongné : renfrogné, Contracter et plisser le visage en signe de mécontentement ou de douleur. [L]

Hécate : déesse de la lune, de l'ombre et des morts dans la mythologie grecque.

Discord : État de ceux qui ne s'accordent pas. [L]

Enter : Insérer en général. [L]

Accort : Qui est de gentil esprit, qui est à la fois avisé et gracieux. [L]

Progné : (Mythologie) Fille de Pandion, roi d'Athènes, et soeur de Philomèle ; elles furent changées, l'une en hirondelle, l'autre en rossignol. [W]

Chef baissé : volontairement.

Phosphore : Fig. Lueur. [L]

Marri : Terme vieilli. Fâché et repentant. [L]

Atropos : Terme de mythologie. Parmi les trois Parques, celle dont l'office est de couper le fil de la vie humaine. [L]

Aulne : aune, arbre fort grand et fort droit qui vient aisément dans lieux humides et marécageux. [F]

Impourvu : Terme vieilli. Non prévu. [L]

Longuet : Qui a une forme un peu allongée. [L]

Floquet : Petite touffe floconneuse. [Pourrat]

Nuaux : pluriel ancien de nielle.

Incarnadin : incarnatin, De couleur d'incarnat [entre la couleur de cerise et la couleur de rose], mais plus faible. [L]

Tétin : La mamelle tout entière ; en ce sens il est vieux. Un blanc tétin. [L]

Mignarder : Affecter de la délicatesse, de la grâce. [L]

Germaine : Il s'est dit autrefois dans le langage général pour frère, soeur. [L]

Mignard : Gracieux et délicat (en ce sens il vieillit) [L]

SCÈNE II.

BELCAR

Si jamais un amant, tout content de sa dame, Eut sujet de bénir et l'amour et sa flamme, Je suis celui qui dois, selon mes premiers voeux Honorer son autel du trépas de cent boeufs : Ce digne enfant de Mars, qui n'est jamais sévère À ceux qui leurs beaux ans consacrent à son père, Âme de l'univers, esprit qui rend épris D'un céleste désir des hommes les esprits, Si favorable aux siens que l'inconstante roue N'est jamais importune aux amants qu'il avoue, Le plus adroit tireur, le plus ingénieux, Le plus beau, le plus fort, et le plus craint des Dieux. Amour, qui, bien-heurant le malheur de ma prise, A guidé mes pensers à si haute entreprise, À si brave dessein, que l'oser seulement, Me serait trop d'honneur en tout événement : Il a d'une beauté par delà tout exemple, ( L'objet le plus parfait que le soleil contemple ) Engravé dans mon sein, d'un trait noble et doré, Le céleste portrait au naturel tiré ; Et puis, pour me ravir d'une douce merveille, Il a piqué son coeur d'une flèche pareille ; Si qu'aujourd'hui je puis, ô mortel trop heureux ! Me dire autant aimé que je suis amoureux. Il ne reste qu'un point pour comble de ma gloire, Il ne reste qu'un fort pour fin de ma victoire, Le formaliste hymen contre moi le défend : Mais je serai bientôt pleinement triomphant, Car la sincère foi de ma belle princesse Fait que de ce côté toute crainte me cesse : Puis, quelque dur traité qu'on m'y veuille apporter, J'irai la carte blanche au père présenter : La patience est douce et sans peine l'attente, Alors que l'espérance est solide et constante. Voici ma Meliane, ah ! Quel essaim d'attraits ! Elle ne me voit pas. Almodice est auprès ; De Megère à Cyprine étrange différence ! J'entendrai de ce coin toute leur conférence.

Bien-heuranrt : bienheureux.

SCÈNE III. Meliane, Almodice, Belcar.

ALMODICE

La fille plus que l'homme appette ce plaisir.

Appeter : Désirer vivement ce qui satisfait les penchants, les besoins naturels. [CNRTL]

SCÈNE IV. Belcar, Meliane.

BELCAR

Marche à ta malencontre, infernale courrière. Ma reine, Dieu vous gard[e].

Malencontre : mauvaise rencontre. [L]

Courrière : se dit poétique de l'Aurore qui vient annoncer le jour ; et de la lune, qu'on a appelé la courrière des mois. [F]

SCÈNE V. Cassandre, Almodice.

CASSANDRE

Doncques, ce grand soupçon, qui, toujours me gênant, Me balançait en doute, est failli maintenant ; J'ai vu (las ! J'ai trop vu) cette maudite paire Se flatter librement d'une voix haute et claire Et s'entre-mignarder de baisers amoureux : Ah ! Que de mon martyre ils triomphent heureux ! Que ferai-je, pauvrette ? Où prendrai-je la voie Qui par moins de douleur au Cocyte m'envoie, Sous l'ombrage muet des myrtes et cyprès, Où des forçats d'amour les éternels regrets Ramentoivent les coups de fortune ennemie ? Car pourrais-je encor vivre avec cette infamie Qu'à mes justes désirs tout espoir soit ôté Pour ma cadette en âge aussi bien qu'en beauté ? Qu'ai-je aperçu, bons dieux ? Une fille sans crainte Baiser son Adonis entre ses bras éteinte ! J'en rougis pour toi-même, ô louve sans pudeur, Et d'une telle audace admire la grandeur. Quoi ? Si je voulais être à vous nuire aussi prompte, Comme de mes soucis vous faites peu de compte, Ha ! Que je pourrai bien, malavisés amants, Détruire vos desseins jusques aux fondements, En décelant au roi (ce que je devrais faire) Votre amour clandestine aux lois d'honneur contraire : Mais folle, hélas ! Je crains de perdre quant et toi Mon ennemi, que j'aime autant et plus que moi, Tant je porte respect à celui qui me tue ! Car j'ouvrirais mon flanc d'une lame pointue, Je m'étreindrais le col d'un funeste cordeau, Je sauterais d'un roc en un abîme d'eau, Plutôt que de tramer, au péril de sa vie, Ce lacs où le dépit contre toi me convie. Ô que l'on dit bien vrai ! Fortune vient aider Ceux qui sont sans vergogne âpres à demander ; Amour haït les couards ; la reine d'Amathonte Ne départit jamais ses faveurs à la honte : Qui sait si de ce pas, mes larmes essuyant, Rassemblant les rayons de mon oeil attrayant, Parant mon teint de lys et de roses mêlées. Avec tant de douceurs, qui jadis étalées Captivaient et forçaient par leurs appas vainqueurs, Mêmes sans y penser, les plus farouches coeurs ; Si, dis-je, m'accostant de l'objet qui m'enflamme, Je lui faisais sentir les désirs de mon âme, Même en le suppliant, il serait si cruel Que de me refuser un plaisir mutuel ? Les amants d'aujourd'hui ne sont pas si fidèles Qu'ils ne reçoivent bien deux différentes belles : « L'homme en toute sa vie aime le changement. » Ah ! Cassandre, où es-tu ? Ce rêver seulement Montre ta fin prochaine. Et quoi ! Sur un peut-être, Voudrais-tu bien trahir ton honneur, ton bon maître ? « L'homme cherche toujours ce qu'il voit malaisé ; Le difficile accès rend un château prisé, L'offre d'un bien sans peine en fait perdre l'envie. » Las ! Que ferai-je donc ? Puisque toute ma vie N'est plus qu'une langueur sans espoir de guérir, Pourquoi tout d'un beau coup ne me fais-je mourir ? « Le trépas le plus bref, c'est le plus tolérable. » Chaste soeur d'Apollon, soyez-moi secourable.

Cocyte : Terme de mythologie. Un des fleuves qui environnaient les enfers. [L]

Ramentevoir : Terme vieilli. Remettre en l'esprit, rappeler. [L]

Malavisé : Qui n'est pas bien avisé. [L]

Quant : Combien grand. [L]

Lacs : Cordon délié. [L]

ALMODICE

Holà !

ALMODICE, seule

Qui te peut amoindrir la charge malaisée, Mais, toute insupportable à ton dos imposée, Malencontreuse vieille ? Eh ! Que sur ton sommet D'horribles maudissons ton dessein te promet ! Quelle route prends-tu ? D'une ou d'autre partie, Te voilà de Charybde ou de Scylle engloutie. Combien de faux projets, de mouvements divers, Retournent tout_à_coup mon esprit à l'envers ! Que de flots et de vents d'un inconstant orage Poussent mon jugement à deux pas du naufrage ! Bâtirai-je un complot pitoyable et cruel Pour frauder les plaisirs et l'amour mutuel Qui joint avec Belcar notre jeune princesse ? Ils s'assurent à moi, leur serai-je traîtresse ? Mais las ! Mettrai-je aussi Cassandre à nonchaloir ? Ma plante, que toujours j'ai fait croître et valoir, Va sécher à mon su ; faut-il que je l'endure ? Elle a reçu ma foi, lui serai-je parjure ? Que fera Méliane en sa juste douleur, Si d'un si lâche tour je trame son malheur ? Que dira son Belcar ? Sa passion constante Ne souffrira jamais qu'un autre objet le tente. Et même avec quel front le pourrai-je aborder ? Quels seront mes discours pour le persuader ? Après avoir longtemps, par mes propres messages, Du trafic de leurs coeurs assuré les passages, Leur rompre le chemin, quelle infidélité ! Mais voir mon nourrisson dans telle extrémité, Se fondre toute en pleurs, voir sa fin tout proche, La pouvant empêcher, ô dieux ! Quelle reproche ! Quoi qu'il puisse arriver, j'oublierai tout devoir En faveur de ma fille, et de tout mon pouvoir Tâcherai d'apaiser le tourment qui l'afflige. C'est où le naturel par contrainte m'oblige. Trésor d'expérience en mon timbre compris, Rappelle ma mémoire, assemble mes esprits, Ô chef de mon conseil ! Ma caboche routière ! C'est de toi que j'attends ma délivrance entière. Ne laisse en ton cerveau tendon, veine ou recoin Qui ne s'émeuve ici pour servir au besoin ; Monstre que ta toison n'est pas ainsi chenue Sans beaucoup de finesse apprise et retenue. Or donc, si je faisais... mais non... toutefois, si... Cela n'irait pas bien ; serait-il mieux ainsi ? Le danger en est grand, faisons donc d'autre sorte ; À mon premier avis la raison me remporte : Il est bon, c'en est fait, il y faut travailler, Je vais tout maintenant ce prince conseiller Avec tant d'artifice et de raisons plausibles, Qu'il aidera lui-même à mes complots nuisibles.

Nonchaloir : S'est dit pour nonchalance, paresse, inaction. [L]

Caboche : tête.

ACTE II

SCÈNE I. Araxe, Capitaine Sydonien ; soldats.

SCÈNE II. Zorote, soldats.

ZOROTE

Que dois-je devenir ? Je suis en pauvre état. J'ai peur qu'un repentir suivra mon attentat. Mon maraud de valet fait bien longue demeure ; Il n'avait de chemin que pour le cours d'une heure, Et je vois toutefois que depuis son départ Mon ombre s'accourcit de plus d'un demi-quart. Je me lasse d'attendre et me trouve en grand'peine ; Je crains d'être pipé par mes tireurs de laine : Car j'ai mis mon argent sur la foi d'un soldat, Sans pleige ni témoin de notre concordat. Combien le jugement se dissipe et se change En un pauvre jaloux quand le front lui démange ! Avant ce mal de tête, on m'eut eu beau prêcher Pour me faire sans gage une obole lâcher. Malheureux que je suis ! Que sais-je si ce drôle, Au lieu de bien jouer son difficile rôle, A (comme fit jadis un barbier à Midas) Découvert mon fourchon que l'on ne voyait pas, Prenant du Tyrien des plus certaines offres Que celle qui leur est dangereuse en mes coffres ? Dieux ! Que ferais-je alors ? Je quitterai Sidon Et mettrai sur les flots ma vie à l'abandon : Car je n'estime pas qu'un homme de courage Puisse être possédé de plus poignante rage Qu'alors que dans son nid il sait qu'on a ponnu, Et qu'il voit du public son diffame connu.

Piper : Fig. Tromper, séduire, enjôler. [L]

Pleige : Ancien terme de jurisprudence. Celui qui sert de garant, de caution. [L]

Concordat : Terme de commerce. Arrangement suivant lequel un failli obtient de ses créanciers facilité de payement tant par la remise d'une partie des créances que par les délais accordés. [L]

Ponnu : ancien participe passé du verbe Pondre. [L'Eschole Françoise (...), 1604]

SCÈNE III.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Pharnabaze, Phulter.

PHARNABAZE

Déjà l'air amoureux a réchauffé le germe Dont nature s'émeut pour produire à son terme ; Déjà des aquilons les zéphyrs sont vainqueurs Et reçoivent en prix des couronnes de fleurs, Et déjà le bélier, qui la froideur tempère, Ôte le voile blanc à notre grande mère, Lui rendant l'habit vert que la mort des saisons Avait caché trois mois au coin de ses tisons ; Déjà des oiselets les gorges réveillées Caressent à l'envi les naissantes feuillées, Et des nymphes de l'eau les bruyantes chansons Après un long combat triomphent des glaçons. Ô mars ! Voici ton mois. Ta riante maîtresse L'a choisi pour dompter l'hivernale paresse. Donc, qui me tient encor que je ne fais sortir Du trésor de mes ports la puissance de Tyr ? Pourquoi mille sapins sur les plaines salées Ne font-ils égayer leurs toiles ampoulées ? Éole nous semond d'un souffler opportun : Je vois doux au montoir les phoques de Neptun[e], Qui semble convier nos carènes dormantes À labourer son dos en rides écumantes. Que font tant de drapeaux qu'ils ne sont éventés, Et voltigeant en plis sur les poupes montés ? Vu que mes fantassins impatients n'attendent Sinon que des tambours les cordages se tendent ? Que tarde l'airain creux, que de sons éclatants Il ne rassemble en gros mes braves combattants, Qui frétillent des mains, désireux de reprendre L'honneur que la fortune a bien osé défendre ? Moi, qui suis né guerrier, nourri le fer au point, Toujours la gloire au coeur, en la tête le soin, Qui me peut amuser ? Faut-il que la vieillesse En trêve languissante avec honte me laisse ? Non ! Non ! D'un froid hiver je n'ai rien que le teint. Je brûle par dedans : mon feu n'est pas éteint ; Et, bien que par les ans ma force dérobée Ait sillonné mon front et ma taille courbée, On ne verra jamais mon courage envieilli, Ni l'amour de Bellone en mon âme failli.

Semondre : exciter, réprimander. [L]

PHULTER

Sire, c'est en ce point que les dignes monarques Portent des immortels les plus notables marques ; Clothon d'un même lin ne retord en ses doigts Le filet des petits et la trame des rois. Leurs âmes sont d'en haut et paraissent royales, En vigueur, en constance, en valeur spéciales : Car l'humeur mieux séante aux monarques bien nés, C'est d'être ambitieux, aux combats obstinés. Les états sur la guerre ont fondé leurs colonnes ; La guerre, c'est la forge où se font les couronnes ; C'est la guerre qui peut, seule échelle des cieux, Faire les hommes rois, et les rois demi-dieux. Par là sont parvenus en gloire surhumaine Les invincibles fils de Sémélé et d'Alcmène ; Par là mille guerriers, sans avoir des autels, En renom néanmoins deviennent immortels. Cet Achille fameux et cet Hector de Troie, Que sa force empêchait de voir sa ville en proie, Et ce grand Alexandre, héros de notre temps, Qui ne craignait manquer sinon de résistants, N'ont-ils point par le choc de sanglantes batailles Remparé leur renom d'imprenables murailles, Dans l'enclos du renom conservant leurs lauriers, Malgré la faux du temps, jusqu'aux siècles derniers ? Même j'oserai dire, ô fils aîné de Rhée, Que ta main souveraine est bien plus révérée En la céleste cour depuis que les Titans Furent vaincus par toi, fièrement combattant, Qu'alors que seulement ta force était connue Pour avoir en suspens la chaine retenue Où tous les immortels, contre toi conjurés, Furent sans coup férir par toi seul attirés.

Retors Qui est tordu en forme de crochet. [L]

Remparer : Couvrir d'un rempart.

Férir : Fig. et familièrement, sans coup férir, sans difficulté, sans résistance. [L]

SCÈNE VI. Timadon, Thamys.

La scène est notée IV.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII.

SCÈNE IX. Méliane, Belcar.

SCÈNE X. Pharnabaze, Phulter, Thamys, Belcar.

ACTE III

SCÈNE I. Meliane, Almodice.

MÉLIANE

ô tyranniques feux, sur nos têtes luisants, Qui traversés le cours de nos malheureux ans ! Fortune, dont le vent hors de leur route emmène Les vaisseaux mieux guidés de la prudence humaine, Las ! Qu'inopinement vous me précipitez Du comble de mon aise en mille adversités, M'envoyant tous les maux que j'ai jamais peu craindre, Et m'ôtant tous les biens que j'espérais d'atteindre ! Que dirai-je à ce coup ? Lequel de mes malheurs Aura le premier rang dans le cours de mes pleurs ? Dois-je vouer ma plainte à mon unique frère, Autrefois mon support, aujourd'hui ma misère ? Voilà de mon Belcar le tombeau préparé, Qui seul roi de mon coeur veut être préféré ! Mais, si pour celui-ci tous mes sens se lamentent, La nature et l'honneur d'un remords me tourmentent, Tant de mettre en arrière un décès fraternel Que de couvert en l'âme un regret criminel, Il faut, ô désespoir ! Que je sois déclarée Ou déloyale amante ou soeur dénaturée : Car, bien que les deux chefs de ma calamité Soient d'une même source et même qualité, Le premier accident fait, hélas ! Que je n'ose Éventer le second, dont il est seule cause ; Mêmes (si je le puis) il faut à contre-coeur Montrer en mon désir ce dont j'ai plus de peur. Or suis-je seule ici, de témoins reculée : Ma douleur librement y peut être exhalée. Sortez et tempêtez, ô mes justes clameurs ! Soulagez mon angoisse, autrement je me meurs. Tu me dois dispenser, sainte ombre de Léonte, Si la force d'amour mon amitié surmonte ! Par exemple, tu sais que, de nous éloigné, Un bel oeil a sur toi si puissamment régné, Que tu mis en oubli, par ton amour extrême, Et notre souvenir et le soin de toi-même ; Et moi, qui suis ta soeur, qui ne te cède point En cette passion qui les âmes conjoint, Permets, en t'imitant, que le deuil je préfère D'un amant que je perds à la perte d'un frère ; Et puis, assez de pleurs se répandent pour toi, Mais nul pour mon Belcar ne s'afflige que moi. Grand conducteur du jour, et toi, blanche Diane, Cessez dorénavant d'oeillader Méliane, Car elle perd la vue en perdant son flambeau, Et par votre clarté ne voit plus rien de beau. Grand mère des vivants, florissante et fertile, Cache ton coloris, car il m'est inutile. Ton teint m'est déplaisant, puisque je vois péri Le fruit de mon amour naguères si fleuri. Leger prince de l'air, qui des vents plus farouches Du creux de tes soufflets emplis les fortes bouches, Prête-moi tes poumons, afin que puissamment Je pousse des soupirs égaux à mon tourment ; Donne-moi tous tes flots, roi des ondes cruelles : Qu'ils deviennent en moi larmes continuelles ; Et lorsque, pour pleurer, tes eaux me défaudront, Ma vigueur et ma vie en pleurs se résoudront. Pauvrette, que dis-tu ? Non, non, mets bas les armes. Quitte le jour, l'espoir, les soupirs et les larmes : Si tu n'es déjà morte, au moins mourras-tu pas Quand le coeur de ton coeur subira le trépas ? Oui, nous sommes unis d'une chaîne si ferme Que la Parque à nous deux ne peut donner qu'un terme, Car, tyrans l'un de l'autre et vie et mouvement, Nous mourrons l'un et l'autre ensemble en un moment. Ô roi de qui provient ma sinistre naissance, Puisque notre destin dépend de ta puissance, Que ne sais-tu ce noeud ? Peut-être en mon dessein Que ton propre intérêt amollirait ton sein. Ô que mon coeur, troublé d'une trop vive atteinte, Et mes propos, liés de respect et de crainte, Ne sont-ils en franchise en faveur du bon droit, Comme pour disputer la raison le voudrait ? Je plaiderais comment celui qui mit au monde Un prince en qui l'honneur infiniment abonde, Si généreux, si franc, si noble et si bien né, Ne peut être méchant comme il est soupçonné : De la colombe sort la colombe amiable, Du milan le milan, chacun de son semblable, Et des traîtres humains les fils peu différents. La race participe aux moeurs de ses parents. D'ailleurs, mêmes des lois la rigueur plus extrême Ne punit d'un méfait que le malfaiteur même. Ainsi, quand on voudrait du père se venger, Pourquoi le fils sans coulpe en la peine engager ? Enfin, sans te déduire un plaidoyer plus ample, Le meurtre ne doit pas s'établir par exemple, Et toute infraction d'un solennel traité, Quelque excuse qu'elle ait, n'est qu'infidelité. Mais, las ! C'est perdre temps, car ton âme aveuglée A tourné son bon sens en faveur déréglée. L'effet en est conclu, dont te pourra sortir Sinon le désespoir, au moins le repentir.

Oh lit chaqu'un au lieu de chacun.

Coulpe : Dire sa coulpe d'une chose, en témoigner son repentir. [L]

ALMODICE

Je crains, vous voyant courre au péril sans contrainte.

Courre : Infinitif anvien du verbe courir. [L]

SCÈNE II. Abdolomin, roy de Sidon ; Balorte, ambassadeur de Sidon.

SCÈNE III. Belcar, aux fers ; Thamys.

BELCAR

Où es-tu maintenant ? D'où viens-tu ? Qui es-tu ? Quelle metamorphose accable ta vertu ? Es-tu ce grand Belcar dont la dextre aguerrie Estendoit son renom plus loin que la Syrie, Et qui faisoit trembler à son premier aspect Tes ennemis de peur, tes amis de respect ? Est-ce donc là ce bras lié de fortes chaisnes Qui devoit gouverner d'un empire les resnes ? Est-ce donc là ce chef au bourreau destiné Que l'on esperoit voir de fin or couronné, Suspendant à sa voix des seigneurs et des princes, Et mouvant d'un clin d'oeil les ressorts de provinces ? Comment as-tu changé ton auguste palais, Peuplé de courtisans, de gardes, de valets, Contre ce noir cachot, comblé de vilenie, Où les rats fourmillans te tiennent compagnie ? Quel est cest accident ? Es-tu donc devenu Quelque odieux corsaire en justice tenu, Convaincu mille fois d'avoir, quand et la vie, Des timides marchands la richesse ravie ? Las ! Ce pauvre veneur qui, de soif languissant, Recherchoit à l'escart un flot rafreschissant, Ne s'estonna point plus quand, de cholère eprise, Diane le rendit de sa meute la prise, Que moi, qui, voulant tendre aux aymables surgeons Où la belle Cyprine abreuve ses pigeons, Me trouve à l'impourvu sur la rive du Lèthe ; Et cependant qu'amour d'esperance m'allaitte, Sortant des doux liens de la captivité, J'entre en ceux de la mort sans l'avoir merité. ô monarque des dieux, dont l'oeillade gouverne Tout ce que l'univers enveloppe en son cerne, Pourquoy, jusqu'à ce jour, m'as-tu sous ton support Mis si bien à couvert des bourrasques du sort, Comblant tous mes soins d'heur, mes combats de victoire, Ma conduite d'adresse et mes travaux de gloire ? Qu'il me valoit bien mieux qu'un de ces chevaliers Qui sous mes coups pesans sont tombez à milliers Eust en un champ d'honneur, brisant ma violence, Annobly de ma teste ou sa lame ou sa lance, Ou que cette langueur qui durant deux hyvers M'a collé dans la couche en martyres divers (tandis qu'à nos despens et par ma seule absence Le tyran tyrien relevoit sa puissance) Eust envoyé mon ombre au charontide bord Plustost que me garder à si piteuse mort, Où les plus lasches coeurs qui d'honneur ne font conte Craignent toutesfois moins le tourment que la honte ! Que je te plains, ma belle, en qui gît tout mon bien ! Combien mon propre mal m'est moindre que le tien, Vu que tu n'es pas moins et sensible et soudaine À la compassion que ton père à la hayne ! Helas ! Il me souvient qu'avant nostre amitié Je ressentis d'abord l'effet de ta pitié, Quand ny l'objet public de la guerre obstinée, Ny mon regard affreux, ma palleur descharnée, Ny l'odeur des onguens, l'air renclos et relant, Ny la crainte d'un bruit par les bouches volant, De moi, pauvre blessé, ne t'empeschoient l'approche. Soit lorsque le soleil alloit monter en coche, Soit alors que plus haut il partissoit le jour, Soit alors que dans l'onde il achevoit son tour, Tu m'osois visiter, et d'un courtois langage T'enquerir de mon mal en me donnant courage. Tantost tes doigts polis, faits d'yvoire vivant, Tastent l'accez fievreux en mon poulx se mouvant ; Tantost, sous le corail de ta bouche mignonne, Tu fais l'essay toi-même au crystal qu'on me donne Pour gouster si Bacchus a perdu sa vigueur, Au sein d'une naïade infusant sa liqueur, Et tantost de tes mains si douillettes et blanches, Obligeant l'appetit, les morceaux tu me tranches. Mais le plus grand effect de ta rare bonté Sans mourir de regret ne peut estre conté : C'est lors qu'ayant ouy mon amoureuse plainte, Tu t'osas confesser d'un même trait attainte, D'où tant de doux plaisirs (helas ! Le coeur me fend, Et mon present estat la memoire en deffend), Tant de delices, dis-je, en nous prirent leur source, Dont un torrent du sort rompt aujourd'huy la course. Mais j'entens remuer les clefs et les verrous Qui renferment ce lieu.

SCÈNE IV. Cassandre, Phulter, Almodice.

ALMODICE

Cassandre !

ACTE IV

SCÈNE I. Meliane, soldats des gardes de Tyr.

MÉLIANE

Qu'il me tarde, ô titan ! Que ton oeil nous éclaire Du plus juste milieu de ta traitte ordinaire, Et qu'au bas du quadran l'ombrage descendu M'ameine enfin le temps du voyage attendu ! Quel prodige nouveau, quel penible passage, Appesantit le train de ton viste attelage ? Avance, beau soleil : si jamais ton brandon Renforça ses ardeurs du feu de Cupidon, Pense combien m'attriste une longue demeure ; Le plus petit clin d'oeil me dure autant qu'une heure, Chaque heure comme un mois, et ce tour m'est egal Aux douze logemens de ton tour general. Le larron qui furette en la maison sappée, Dès qu'un abboy de chiens son oreille a frappée, Fremit et perd le coeur, il s'allume à tout bruit, Et ne trouve assez brun le plus noir de la nuit, Tant qu'après son coup fait il reprend son audace, Partageant son butin transporté de sa place. Ainsi je sens mon corps herissé de frisson ; Les moindres mouvements me tournent à soupçon. Rien ne me semble seur ; une terreur panique Menace mon complot d'un presage tragique. Plus mon partement tarde, et tant plus j'apperçoy De peine et de perils qu'il tourne quant et soy. Thamys se peut desdire, et la fausse Almodice Peut avoir fait dessein tout à mon prejudice. J'ay voulu voir Cassandre ; on ne la trouve point. Je sais qu'un même amour elle et moi nous espoint. Qui sçait si la nourrice auroit donné le change ! ô dieux ! Destournez-moi de ce penser estrange ! Un vaisseau passager, pour cyprien cogneu (et tel estoit celui qu'elle avoit retenu), Vient tout presentement de cingler en mer haute ; Mais il avance peu, car le vent lui fait faute.

SCÈNE II. Pharnabaze, l'admiral de Tyr.

SCÈNE III. Deux pêcheurs en un esquif, Méliane.

MÉLIANE

Que mon trouble s'accroist quand parmy l'air serain Ce navire odieux paroist encor à plain ! Tu t'enfuis donc, Belcar ! Ta larronnesse fuite Entraine mon amour et ma vie à ta suite. Tu t'en vas, ô voleur ! M'emportant tout mon bien, Toy qui m'es obligé de toi-même et du tien. Ingrat ! Tu fais mourir celle qui t'a faict vivre. Tu deslaisses, cruel ! Celle qui pour te suivre Deslaissoit librement sa natale maison, Ses grandeurs, ses amis et son père grison ! Est-ce donc pour t'avoir de l'infame coignée Récous si dextrement que tu m'as desdaignée ? Est-ce pour avoir fait plus d'estime de toi Que du droit de naissance et de toute autre loy ? âme teinte de fard, perfide et theseane, Qu'espères-tu gaigner en perdant Meliane ? Girouette d'amour, tu crois que le changer Donne quelque advantage à ton esprit leger ? Mais, va, que des grands dieux la justice infaillible T'en donne un repentir aussi vain que terrible. Cours, traitre, à ton malheur ; va querir, vagabond, Une exemplaire fin, loyer de ce faux bond. Et toi, non plus ma soeur, mais ma rivale infame, Que le ciel tout voyant, qu'en ayde je reclame, Te rende un pareil coup que tu m'oses prester, Puisqu'un plus affligeant ne se peut souhaitter ! ô monstres infernaux ! Fantosmes du Tenare ! Eumenides fureurs hostesses du tartare, Toutes approchez-vous, ramenez chez les morts Cest enfer de tourments qui m'anime le corps ! Quoy ! Vous tardez encor ! Ma vie est prolongée Pour accroistre les feux dont mon ame est rongée ! Donc, feux de jalousie et d'enragé courroux, Embrasez-moi, du tout je m'abandonne à vous. ô double desespoir dont je me sens poursuivre, Ne pouvant esperer de mourir ny de vivre ! Car, bien que dans mon coeur soit né par cest effort De la mort des desirs le desir de la mort, Je vis malgré moi-même. Ainsi me puis-je dire N'obtenir jamais rien de ce que je desire. ô mer ! Amère mère à la mère d'amour, Converty mon amant à prendre le retour ! Monstre à cest inconstant l'inconstance des ondes ; Descouvre-lui l'enfer de ces grottes profondes ; Fay blanchir hautement les beliers de tes flots ; D'un naufrage apparent fay peur aux matelots (je n'ose dire à lui, car il n'est pas croyable Qu'il devienne peureux plustost que pitoyable). Bref, montre-toi cruelle envers sa cruauté, Et sois-lui desloyalle en sa desloyauté, Pour voir s'il cognoistra dans ta juste colère Qu'aux dieux plus rigoureux sa rigueur ne peut plaire. Revien, prince. Où vas-tu sans ta moitié, sans moi ? De moi n'as-tu plus soin ? J'en ay tant eu de toi ! Retourne, et je croiray que la vieille traistresse A supposé Cassandre au lieu de ta maistresse ; Du moins, si ton retour ne te semble pas seur, Qu'un messager t'excuse en ramenant ma soeur. La chalouppe qui suit à ta pouppe attachée, Dès le dol recogneu, deust estre despeschée. Tu peux encor à temps esteindre mon soupçon ; Mais, las ! Homme obstiné d'une et d'autre façon, Je voy ton double rapt : tes voiles qui s'esloignent De ton consentement la malice tesmoignent. C'estoit donc, imposteur, pour me faire un tel tour, Que tu voulois cueillir la fleur de mon amour ! Tu t'estois donc promis que je seroy si folle Que de fonder l'hymen sur ta simple parole, Et qu'estant tyrienne aussi bien que Didon, Comme elle je mettroy l'honneur à l'abandon ? Heureuse, en mes malheurs, que parmy ma sottise J'ay tousjours reprimé ta sale convoitise ! ô satyre impudent ! Ton infidelité Triomphe en moi de tout, fors de la chasteté. Je meurs, tu l'as voulu, mais je meurs impollue. Doncques, puisqu'à la mort me voilà resolue, Renforce-toi, mon coeur. Considerons là-bas Le plus commode endroit pour un soudain trespas. ô dieux ! Que voy-je là ? Quel horrible spectacle À mon tombeau choisi sert encore d'obstacle ! C'est Cassandre elle-même ; on la cognoist d'icy. Souverain Jupiter, d'où peut venir cecy ? N'est-ce pas un prestige ? Il semble que je songe. Non, non, je ne dors point ; ce n'est pas un Mensonge. Helas ! C'est ma soeur morte, et mon oeil d'assez près De son visage pasle aperçoit tous les traicts. Mais avant mon decez, si me la faut-il joindre Pour voir si ma douleur en sera pire ou moindre.

SCÈNE IV. Pharnabaze, Meliane.

SCÈNE V. Abdolomin, Thamys.

ABDOLOMIN

Donc je perds mon Belcar ! La faulx qui tout terrasse Retranche, moi vivant, le dernier de ma race ! ô dieux ! Quelle rigueur ! Si le prince de Tyr S'est jetté dans un piége, en devray-je patir ? Qui pourrait seurement d'un homme estre la garde Si lui-même à soy-même avec soin ne regarde ? En puis-je mais s'il a son peril recherché, La nuit, à mon insceu, jeune homme desbauché ? Qu'ay-je peu faire plus, sinon qu'en diligence J'ay sur les assassins exercé la vengeance ? Quant à l'autheur du mal, je l'envoye en ses mains. Celui-là, qu'il le livre aux bourreaux inhumains ; Que son orage tombe et que son fiel se crève Sur ce perturbateur, cet infracteur de trève. Mais faut-il que la peine, ô jugement cruel ! Redonde à mon enfant comme un coup mutuel ? Ah ! Sauvage raison dont ce tigre me paye, Puisqu'il n'a plus de fils, qu'il ne vut que j'en aye ! Puisqu'ils avoient en guerre esprouvé même sort, Qu'ils doivent estre esgaux, compagnons à la mort. Las ! Je m'en doutois bien, qu'une humeur furieuse Procederoit tousjours par voye injurieuse. Encor si pour un peu sa rage retarder Balorte assez à temps y pouvoit aborder ! Mais las ! Il est si prompt, qu'à peine a-t'on peu faire Qu'il n'ait donné curée à sa main sanguinaire ; À peine a-t'il sursis qu'autant de temps qu'il faut Pour dresser la sentence avecque l'eschaffaut. Cessez, ô dieux, cessez d'appuyer ma faiblesse, Puisque je perds, helas ! Mon soustien de vieillesse. Hé ! Hé ! Que ne viens-tu, favorable atropos, Convertir à ce coup ma langueur en repos ! Mais quel homme est-ce là que mes gardes conduisent ? La hâte et l'allégresse en sa mine reluisent.

SCÈNE IV. Pharnabaze, les juges, Phulter, Meliane.

ACTE V

SCÈNE I. Pharnabaze, l'admiral, Almodice.

ALMODICE

Oyez donc, s'il vous plaist. Permettez que je die De la source à la fin toute la tragedie. Belcar se guairissoit. Ses ulcères fermez Avoient repeint sa joue et ses yeux rallumez. Or, depuis quelque temps, deux sagettes dorées (outils de sympathie) avoient esté tirées Pour joindre des deux parts au joug de Cupidon La Cyprine de Tyr et le Mars de Sidon. Desjà de leurs regards la guerre mutuelle Attaquoit l'escarmouche aspre et continuelle. Moi, qui les surveillois d'un esprit clair-voyant, Je descouvris bien-tost cest amour flamboyant, Et fis tant que j'appris leur promesse jurée, Et qu'ils n'avoient qu'une ame en deux corps separée. Lors, prenant un augure (helas ! Trop mensonger) Qu'un bien sortable hymen pourrait un jour ranger Deux peuples ennemis en heureuse concorde, Libre, mon entremise à leur ayde j'accorde, Attendant vostre avu, qui nous semblait aisé. Mais, ô dur changement dont le tout fut brisé, Quand le decès du frère estonna nostre oreille, Vous faisans destiner Belcar à la pareille, Seconde affliction qui l'autre surpassa, Et qui presques à mort la princesse blessa ! Comme rien ne pouvoit consoler ceste amante, Je pratique un remède au dueil qui la tourmente : C'est que, par mon adresse, au moyen de Thamis, Amorcé des appas d'un grand loyer promis, Le prince desguisé secrettement s'evade, Et sans estre cognu se transporte à la rade. Meliane, voulant même risque encourir, S'attendoit qu'en secret je la vinsse querir ; Mais, las ! Je rencontray ma fille, son aisnée, Laschée au desespoir, à se perdre obstinée ; Et comme depuis peu je sçavois que son mal Estoit pour même objet un amour corrival, Je sentis reveiller en favur de Cassandre Mon devoir obligé dès son aage plus tendre, Si bien qu'à l'heure même, afin de l'appaiser, Je l'allay pour sa soeur dans la nef supposer.

ALMODICE

Il semble qu'au partir chaque element nous rie. Nous avions levé l'anchre, et nos voiles tendus Sont d'un vent à souhait ronds et fermes rendus. La terre, au branslement dont l'onde nous balance, Semble nous dire adieu, faisant la reverence. L'eau se fend sous la proue, et d'azur et de blanc Fait des rideaux plissez à l'un et l'autre flanc. Mais le malheur bien tost vint à jouer son roolle, Arrestant nostre cours par le deffaut d'Eole. Nous n'estions guères loing, quand le prince amoureux D'accoster sa maistresse ardemment desireux, Quittant le faulx habit, à tous se fit cognoistre, Armé de tous costez pour se rendre le maistre. Il entre en un lieu sombre où seulette attendoit La timide princesse, autre qu'il ne cuidoit, Qui, tremblante, met bas son voile du visage, Et, tombant à ses pieds, begaye ce langage : " À ta discretion, grand Belcar, me voicy ; Belcar, qui jusques là, plus qu'un marbre endurcy, As tousjours mesprisé, tousjours mis en arrière De mes faibles attraits la muette prière ; Me voicy devant toi, qui desire à ce jour Gaigner d'un coup de sort ou la mort ou l'amour. Prends ma virginité, je te l'ay destinée : Rien n'est de mieux acquis qu'une chose donnée. Helas ! Si ma beauté n'est digne d'amitié, Pour le moins ma constance est digne de pitié. Quoy ! L'obligation que tu m'as de la vie D'un simple accueil riant ne sera pas suivie ? " Comme on voit quelquefois un jeune pastoureau, Le soir dans la forest recherchant un taureau, Destourner son chemin d'un lyon qu'il avise, Et perdre paslissant sa première entreprise, Ainsi, frappé d'effroy, le prince recula, Puis, tirant le poignard, en ces termes parla : " ô Cassandre de nom, de moeurs pire qu'Heleine ! M'ayant ainsi trompé, qui me garde, vilaine, De chastier ta faute et ta lasciveté ? Va, ce n'est pas ton sexe ou ton humilité ; Tu dois remercier quelques traicts de visage Que tu tiens de ta soeur, bien plus belle et plus sage. Je te pardonne à toi, mais ce crapault infect, Ta fausse conseillère, en sentira l'effect. " Lors, me pensant trouver, il sort de la chambrette ; Mais en un lieu secret j'avoy fait la retraitte. Lui donc, impatient, après m'avoir cherché, Ayant entre ses dents son courroux remasché, Du rebord de la pouppe il saulte en la patache, Tranchant du cimeterre un cable qui l'attache ; Puis il se rend forçat, et dans les airs cavez Exerce à plis de reins deux avirons trouvez. Son esquif glisse loing de chaque coup de rame, Si ne fuit-il du corps si viste que de l'ame. Il vole toutesfois ; le temps mol et serain, Qui nous tient en arrest, lui tend comme la main. Elle, puisque ses pleurs, ses cris et sa poursuite Ne pouvoient arrester si merveilleuse fuite, Tournant l'oeil de travers, le teint have et plombé, Recueillit le poignard de fortune tombé. " à tort, dit-elle, à tort de ta rigueur extrême Je me plaindrois, Belcar, puisqu'en ta rigueur même, Ostant à ma douleur tout espoir de guairir, Au moins tu m'as donné le moyen de mourir. ô dieux ! ô feux du ciel ! ô fortune contraire ! Voilà le dernier mal que vous me sçaurez faire ! "

SCÈNE II. Un archer de Tyr, un soldat.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Soldats de Tyr, messager.

MESSAGER

Un violent amour qu'à peine peut-on croire. Quelqu'un de ses suivans m'en a conté l'histoire. Au point que, sans espoir et sans force rendu, Au fond de sa chaloupe il dormoit estendu, N'ayant autre dessein que d'atteindre la brune Pour aller prendre terre au pied de quelque dune, Droit à lui s'adressa la route que tenoit Un royal galion, qui de Sidon venoit, Dans lequel un seigneur, qu'ils appellent Balorte, Est chargé d'ambassade et de preuve très forte Pour du fait de Leonte esclaircir nostre roy, Livrant l'autheur du mal, tesmoin digne de foi. Belcar s'eveille au bruit des flots et des paroles, Et s'ecrie : au secours ! Voyant leurs banderolles. Jugez quelle alaigresse alors qu'il fut cognu, Et comme entre ses gens il fut le bien venu ! Mais il rabattit bien de leur resjouissance Lorsque, ayant de son père entendu l'innocence Et de l'ambassadeur tous les secrets appris, Il fit continuer le voyage entrepris : Car ny fortes raisons, ny prières, ny larmes De ce vieil capitaine et de tous ses gendarmes À genoux devant lui, ne peurent divertir Cet amant obstiné de retourner à Tyr. " non, non, dit-il, amis ; quand j'ay quitté ma dame, Elle a pris en depost la moitié de mon ame. Puisqu'à nos maux communs le remède est trouvé, La lairray-je perir, elle qui m'a sauvé ? Or est-elle en danger, si ce n'est qu'en personne Je me purge d'un fait dont elle me soupçonne (encor ay-je grand peur de n'y venir que tard, Et qu'elle ait avancé ses jours dès mon depart). J'encourray pour ma belle, au peril delaissée, Le malheur de Pyrame ou l'honneur de Persée. Sus donc ! Voguez en haste ! Allons la revancher ! Retirons, s'il se peut, mon gage le plus cher. Je sais qu'il vous desplaist qu'au tyran je m'expose ; Mais c'est mal concevoir l'equité de ma cause, Et c'est se mesfier du destin tout-puissant, D'un constant amoureux et d'un coeur innocent. Allons, au nom des dieux. J'espère que sa rage Ne surmontera pas ce trait de mon courage, Ou, s'il m'oste la vie, absent comme present, Tousjours me l'ostoit-il, sa fille refusant : Car enfin mon amour au seul dessein peut tendre De mourir son captif ou de vivre son gendre. " Lors il jette au pilote un regard absolu. Nul n'y conteste plus, puisqu'il l'a resolu ; Si bien qu'il est venu justement à bonne heure Pour rendre à ses amours la fortune meilleure : Car, voyant au rivage un grand peuple amassé Autour d'un eschaffaut tout de dueil tapissé, Et d'un pescheur passant ayant fait quelque enqueste Du subject pour lequel ceste pompe s'appreste, En quittant son vaisseau, prest de surgir au port, Il s'est faict amener, lui quatriesme, à bord, Où, comme je vous dis, son estrange arrivée, Apportant un delay, la princesse a sauvée. Moi, je suis accouru sur le point que Phulter Au roy s'en est allé ces nouvelles porter.

SCÈNE V. Pharnabaze, Balorte, Phulter, Belcar, Meliane, L'Amiral, Zorote, un archer.

PHULTER

Sortons.

BELCAR

Grand mars de nostre temps, que le ciel pouvoit prendre Pour digne successeur du sceptre d'Alexandre ; Roy terrible en puissance et fameux en honneur, De qui pend aujourd'huy ma vie et mon bon-heur, Si le dieu qui regit d'oeillades souveraines Le sort et les destins comme avecque des resnes, Et qui du petit doigt, au moindre mouvement, Peut confondre le ciel dans le bas element, Est tousjours favorable aux humbles qui l'invoquent Bien plus qu'il n'est austère à ceux qui le provoquent ; Si ses frères et lui, partageans l'univers, Entr'eux mirent au lot tous leurs honneurs divers, Fors la seule clemence, à l'aisné reservée ; Si dans le sein de l'air sa tempeste couvée, Effroyable d'esclairs et de bruict estonnant, Frappe bien quelquefois d'un traict tourbillonnant Les rocs et les sapins aux orgueilleuses testes, Jamais les tendres joncs ny les basses genestes ; Et s'il est vray, grand roy, que d'un si benin dieu Toute humaine grandeur prend son estre et son lieu ; Si les divins mortels que l'or d'une couronne D'autant de soin pesant que de gloire environne Sont fils de Jupiter et ses divins portraits, De sa très pure essence apparemment extraits, Il faut qu'imitateur leur esprit participe Aux bontez de leur père et de leur prototype ; Qu'inconstans en colère et constans en douceurs, Bienfaicteurs generaux et rares punisseurs, Ils ne rompent jamais les choses qui se plient, Et ne soient endurcis à ceux qui les supplient. Vous doncque, ô Pharnabaze ! à qui les cieux amis Un royaume opulent ont dignement sousmis, Monarque genereux qui de ce commun père Portez evidemment tout autre caractère, Faudra-t-il qu'aujourd'huy ceste seule vertu Vous manque envers un homme à vos pieds abattu, Qui, se livrant à vous la larme à l'oeil, implore Vostre secours unique au feu qui le devore.

PHARNABAZE

ô coeur franc et loyal en amour comme en guerre ! Prince plus accomply que prince de la terre ! Belcar incomparable et digne d'un autel (si par haute valeur on devient immortel), Digne que ses favurs Cupidon te prodigue Comme tu fais ta vie en l'amoureuse brigue, Et digne que, pour comble à tes exploits guerriers, Les myrtes sur ton front querellent tes lauriers ! Quel timon possedé de hayneuse manie, Ou bien quel Lycaon, vray monstre en felonnie, Voire quel fier aspic, quel libyque animal, Auroit non pas le coeur de te faire du mal, Mais serait d'une humeur si farouche et barbare Que de n'aymer enfin ton amitié si rare, Dont la perseverance emporte son effect, Ce que, tant fust-il grand, ton merite n'eust faict ! Ah ! Mon fils (car ainsi desormais je t'appelle : Touche ma dextre en foi d'alliance eternelle), Pourrois-je, mon enfant, tout seul contrevenir Non seulement au ciel, qui te vut maintenir, Mais aux voeux de mon peuple, à ma propre lignée, Qui tous à tes desirs donnent cause gaignée ? Non, ma fille est à toi ; triomphe, mon Belcar. Moi-même je me rends, prest à suivre ton char : Car tes puissans discours ont vaincu ma rancune, Comme ta patience a vaincu la fortune. Va, je t'accorde tout. Pourrais-je avec raison D'un gendre mieux choisi relever ma maison ? Que ton père entre en joye et que mes pleurs s'essuyent ; Que sur même baston nos vieux âges s'appuient ; Que d'offense et défense en ligue désormais, Nos desseins soient communs et de guerre et de paix. Amants, embrassez-vous ; confirmez l'hyménée. Qu'une pure hécatombe au temple soit menée ; Qu'en publique allaigresse on allume des feux ; Qu'on pare les portaux de tapis somptueux ; Que les festins ouverts, les tournois et la dance, Mettent dès maintenant la joye en evidence. Le bien sera plus doux après tant de travaux. Quant à ce faulx jaloux, seul autheur de nos maux, Dont l'importun regard renouvelle ma playe, Que d'un même loyer qu'Almodice on le paye, Et qu'un même buscher soit leur lict à tous deux, Comme en un mariage egal et digne d'eux.

2 689 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica