Proverbe en prose· Ou le Moyen de Parvenir
Le Jeune Docteur
Personnages
- LE DOCTEUR
- GUILLAUME
- ERNEST
- LA MARQUISE
- LE MARQUIS
- JULIE
- LA COUTURIÈRE
- LA COMTESSE
- LA BARONNE
- UN DOMESTIQUE
LE JEUNE DOCTEUR.
SCÈNE PREMIÈRE. Le Docteur, Ernest.
Le cabinet du premier médecin de Paris. Le Docteur, que Guillaume,son valet de chambre, achève d'habiller. Ernest, près d'une table et travaillant.
LE DOCTEUR, à son valet de chambre
Ma montre ! Ma tabatière ! Pas celle-là.
GUILLAUME
Celle de l'Empereur_Alexandre ?
LE DOCTEUR
Non, celle d'Autriche. Je vais déjeuner chez Monsieur_d_Appony, à l'ambassade. Ma liste de visites.
GUILLAUME
Il y en a beaucoup pour aujourd'hui.
LE DOCTEUR
Peu m'importe, je n'en ferai que la moitié, tantôt, après déjeuner.
GUILLAUME
Et les malades qui vous attendent ce matin ?
LE DOCTEUR
Je les verrai ce soir... Il n'y a pas de mal à ce qu'un médecin soit en retard. C'est en me faisant attendre que j'ai fait ma fortune. On se disait : « Voilà un jeune homme bien occupé, un jeune homme de mérite : il n'a pas le temps d'être exact ; et chaque quart d'heure de retard me valait un client. » Aussi tu sens bien que maintenant...
GUILLAUME
Ça augmente en proportion.
LE DOCTEUR
Sans doute : on tient à sa réputation. Demande mes chevaux, ma voiture, et n'oublie pas d'y porter ma chancelière ; car il y a, grâce au ciel, beaucoup de rhumes cette année. - Ernest, que faites-vous là ?
ERNEST
Je travaille, Monsieur, j'étudie.
LE DOCTEUR, à part
Est-il bête ! Voilà trois ans qu'il a le nez fourré dans les livres, et ne sort de mon cabinet que pour aller à mon hospice voir mes malades. S'il croit que c'est ainsi qu'on fait son chemin...
Haut.
Et qu'est-ce que vous étudiez là ?
ERNEST
Je cherche l'origine et la cause de ces maladies inflammatoires si communes à présent, et qu'on pourrait, il me semble, aisément prévenir.
LE DOCTEUR
Les prévenir ! Une jolie idée ! Ce sont les seules à la mode ! Je vous demande alors ce qui nous resterait à guérir ? Apprenez, mon cher ami, qu'il n'y a pas déjà trop de maladies ; et si vous vous avisez de nous en ôter... Mais voilà, vous autres jeunes fanatiques de la science, ou vous mène la rage des investigations et des découvertes !
Se parlant à lui-même.
En vérité, si on les laisse faire, ils deviendront plus savants que nous. Il est vrai que celui-là, qui est mon élève, ne travaille que pour moi, et je puis sans danger...
Haut.
Allons, allons, étudiez. Je vais déjeuner ; s'il vient des clients, vous les recevrez.
ERNEST
Et vos lettres ?
Il les lui donne.
LE DOCTEUR
Bah ! Des malades qui s'impatientent ! Demain nous verrons !
ERNEST
Et s'ils meurent aujourd'hui ?
LE DOCTEUR, avec impatience
S'ils meurent ! S'ils meurent ! Faut-il pour cela que je me tue ? C'était bon autrefois...
Ouvrant des lettres.
Le général_Desvalliers, un officier retraité, une demi-solde ? Joli client ! - Un peintre ?... Un artiste ? Un employé ?... Tout peuple, tout cinquième étage. - Je n'ai pas le temps d'aller si haut.
ERNEST
J'irai, moi, Monsieur, si vous voulez.
LE DOCTEUR
À la bonne heure. - Monsieur_le_bailli_de_Ferrette, l'envoyé de Bade ? L'ordre de Bade est le seul qui me manque : une couleur qui tranche et qui fait bien à la boutonnière. D'ailleurs, c'est moins connu et moins commun, que les autres... J'irai.
Ouvrant d'autres lettres.
Un banquier prussien ? - Un anglais millionnaire ? - Vous avez raison, il faut voir ce que c'est.
En ouvrant une autre.
Ah ! Mon_Dieu ! L'envoyé de Don_Miguel qui a fait une chute ! Quel malheur ! J'y passerai. Pourvu que je ne sois pas prévenu par quelque confrère !
ERNEST
Eh ! Mon_Dieu ! Quel amour pour l'étranger !
LE DOCTEUR
En médecine,il n'y a pas d'étranger ; je ne vois que de hommes, je ne vois partout que l'humanité.
ERNEST
Si vous la voyez en Portugal, vous êtes bien habile !
LE DOCTEUR
Ce sont des mots, et si Don_Miguel lui-même me faisait l'honneur de m'appeler, je le traiterais comme mon ami, comme mon frère.
ERNEST
Et lui, pour vous payer de vos soins, vous traiterait peut-être... comme sa soeur.
LE DOCTEUR
Ce sont des affaires de famille, cela ne nous regarde pas.
Ouvrant une autre lettre.
Ah ! mon_Dieu ! La Marquise_de_Nangis !... Moi qui dîne aujourd'hui chez elle !
ERNEST, avec émotion
Madame_de_Nangis !...
LE DOCTEUR
Son mari est député, un homme grave, profond, qui, à la Chambre, ne parle jamais, mais qui vote beaucoup, ce qui le rend très influent, très utile au pouvoir ; et il y a dans ce moment, à la maison du roi, une place de médecin qui est vacante et qu'il pourrait me faire obtenir.
ERNEST
Une place ! Vous en avez tant !
LE DOCTEUR
Raison de plus ? Ce sont des droits, cela prouve qu'on a du mérite, du crédit. J'en ai déjà parlé à Madame_de_Nangis, une femme charmante, qui est la vertu et la coquetterie même. Coquette et vertueuse ! Avec cela on arrive à tout. Aussi a-t-elle dans le monde une puissance d'opinion... Elle seule aurait fait ma réputation si elle n'eût été déjà faite. C'est moi qui l'ai tirée dernièrement de cette maladie que vous avez soignée.
ERNEST, soupirant
Oui, Monsieur ; j'ai passé cinq jours et cinq nuits à l'hôtel.
LE DOCTEUR
C'est vrai, je n'y pensais plus. Quoique parfaitement rétablie, et en apparence bien portante, elle souffre.
ERNEST
Ô ciel 1
LE DOCTEUR
Et il y a trois jours que je lui ai promis un mot de consultation, que j'ai oublié net.
ERNEST
Vous avez pu l'oublier !
LE DOCTEUR
Sur le nombre, c'est facile ; mais, puisque mes chevaux ne sont pas encore mis, j'aurai le temps d'écrire ma consultation.
ERNEST
Et qu'a-t-elle donc ?
LE DOCTEUR, écrivant
Rien d'alarmant ! Il y a en elle, au contraire, trop de sève, trop d'existence ! À son âge, à vingt-cinq ans, elle est, malgré sa coquetterie, d'une insensibilité, d'une froideur, même avec son mari, qui s'en est plaint souvent. C'est un tort. Aussi je veux l'effrayer et lui prescrire...
ERNEST
Quoi donc ?
LE DOCTEUR, écrivant toujours
Un régime tout opposé, sous peine de perdre sa beauté, sa fraîcheur ; menace terrible pour une jolie femme...
Souriant.
Le marquis, je l'espère, m'en remerciera.
ERNEST
Vraiment ?
LE DOCTEUR
Lui, qui aspire à la pairie, et qui voudrait faire revivre après lui un son nom...
ERNEST, à part, avec dépit
Qui est déjà mort de son vivant !
LE DOCTEUR, fermant la lettre et y mettant l'adresse
Voilà qui est fini... Je m'en vais. - Vous n'oublierez pas ce matin de passer à mon hôpital.
ERNEST
Quoi ! Vous n'irez pas ?
LE DOCTEUR
Je ne peux pas tout faire. - Il faut que j'aille aujourd'hui même toucher mes appointements de médecin en chef.
ERNEST
C'est qu'il y aura peut-être des opérations importantes, et si je ne réussis pas...
LE DOCTEUR
Tant pis pour vous ! Vous en aurez le blâme.
ERNEST
Et si j'ai du succès, vous en aurez l'honneur.
LE DOCTEUR
Qu'est-ce à dire... ?
ERNEST
Que j'ai besoin, Monsieur, de vous parler une rois à coeur ouvert. Depuis trois ans, je me suis attaché à vous ; je n'ai épargné ni mon temps ni mes peines ; mes travaux même vous ont été souvent utiles ; et, loin de m'en savoir gré, loin de me protéger, de me produire, il semble que vous ayez pris à tâche de me tenir dans l'ombre.
LE DOCTEUR
Ce n'est pas ma faute, c'est la vôtre, si vous n'avez rien de ce qu'il faut pour parvenir. Vous êtes trop jeune, trop timide ; vous n'avez pas d'aplomb, vous vous effrayez d'un rien. Dans la dernière maladie de Madame_de_Nangis, par exemple, quand j'ai ordonné cette saignée, votre main tremblait. J'ai vu le moment où vous faisiez un malheur ; et, quand j'ai prescrit cette ordonnance salutaire qui l'a sauvée, je vous ai vu pâlir, hésiter... Vous ne sauriez jamais de vous-même prendre un parti vigoureux et décisif.
ERNEST
C'est ce qui vous trompe, monsieur ; selon moi, cette ordonnance devait tuer la malade.
LE DOCTEUR, d'un air railleur
Vraiment ! Qui vous l'a dit ?
ERNEST
L'événement même ; car je n'en ai pas suivi un mot : j'ai fait tout le contraire, et la marquise existe encore.
LE DOCTEUR, furieux
Monsieur, un pareil manque d'égards... Un tel abus de confiance...
ERNEST
Vous êtes le seul qui en soyez instruit : mais quand je me tais sur ce qui pourrait nuire à votre réputation, ne cachez pas au moins ce qui pourrait servir la mienne. Que la bonté soit chez vous égale au talent ; et quand vous êtes arrivé, daignez tendre la main à ceux qui marchent derrière vous !
LE DOCTEUR
Demain, monsieur, vous êtes libre, nous nous séparerons.
À Guillaume qui entre.
Hé bien ! Cette voiture ?...
GUILLAUME
Elle est prête.
LE DOCTEUR, à Guillaume
C'est bien heureux ! Vous porterez cette lettre à l'instant à l'hôtel de Nangis ? Vous la remettrez à la marquise... À la Marquise elle-même, entendez-vous ? (A Ernest.) Adieu, monsieur.
À part.
Un jeune homme qui me doit tout... que j'ai fait ce qu'il est !... Quelle ingratitude !
SCÈNE II.
ERNEST, seul, le regardantsortir
Voilà le monde !... Voilà ceux qui réussissent !... Et moi !... Moi, comment parviendrai je jamais ? Orphelin, sans fortune, je n'ai point de protecteur, point d'ami ; personne ne s'intéresse à moi ; et, pour comble de malheur et d'extravagance, il faut encore que je sois amoureux... Et de qui ? D'une grande dame pour qui je donnerais ma vie et qui sait à peine que j'existe...
Se promenant à grands pas.
Je ne puis dire ce que j'éprouvais tout à l'heure, pendant qu'il écrivait cette lettre. - C'était du dépit, de la jalousie, de la rage... Oui, de la rage !... Et pourquoi ? Est-ce que cela m'importe ? Est-ce que cela me regarde ? Est-ce que je suis quelque chose au monde ? Aussi quand je songe à mon abaissement et à ma misère, j'entre dans un accès de ressentiment contre tout le genre humain, j'ai besoin de me venger du malheur que j'éprouve. - Qui vient là ? Monsieur de Nangis... Son mari !
Avec colère.
Son mari ! Vient-il me narguer avec son bonheur ?
SCÈNE III. Ernest, Le Marquis.
LE MARQUIS, d'un air préoccupé
Bonjour, mon cher monsieur, bonjour ! - Le docteur est-il ?
ERNEST
Non, monsieur, il vient de sortir !
LE MARQUIS, ayant l'air de réfléchir
Sorti ? - Soit.
Après un instant de silence.
Je voulais lui parler. - Mais depuis cette fièvre_ataxique dans laquelle vous m'avez soigné, j'ai presque autant de confiance en vous qu'en lui.
ERNEST, en s'inclinant
Monsieur le Marquis !
LE MARQUIS, mystérieusement
Vous sentez que c'est entre nous, et que je ne le dirais pas dans le monde, parce qu'on se moquerait de moi...
ERNEST
Vous êtes bien bon !
LE MARQUIS
Et puisque nous voilà seuls, il faut que je vous consulte longuement, en détail, et en reprenant de plus haut.
ERNEST, lui avançant un fauteuil
Daignez donc vous asseoir.
Ils s'asseyent tous les deux ; le Marquis se recueille un instant, puis se tourne vers Ernest.
LE MARQUIS, gravement et pesant chaque mot
J'ai de la fortune. - Deux cent mille livres de rentes ou à peu près, de la naissance, du crédit. - Membre de la chambre_des_députés, j'aurais pu arriver au Luxembourg lors de la dernière invasion...
ERNEST, étonné
Quelle invasion ?...
LE MARQUIS
Celle des soixante-seize dans la chambre_des_pairs. Mais j'ai promesse pour la prochaine levée, ce que j'aime mieux, parce que, d'ici là, j'aurai le temps de prendre mes arrangements, de réaliser ma fortune en portefeuille ; car je ne veux garder en biens-fonds que vingt-neuf-mille-cinq-cents livres de rentes.
ERNEST
Et pourquoi ?
LE MARQUIS, avec finesse
Pour avoir droit à la dotation que nous nous sommes votée dernièrement, sans avoir l'air de savoir ce que nous faisions.
D'un air d'importance.
Mais, je le savais... moi ! !
ERNEST
Vraiment !
LE MARQUIS, avec gravité
Oui, mon cher ; nous ne sommes plus dans ces temps où les marquis étaient légers, étourdis, et réussissaient dans le monde en ruinant leur fortune ou leur santé ! On a changé tout cela. Notre siècle est positif, il est grave, il est sérieux. - Pour parvenir, il faut une idée fixe, un but déterminé, une grande pensée, et j'en ai une à laquelle se rattachent toutes les actions de ma conduite politique ou privée.
Mystérieusement.
Je pense...
ERNEST
Et à quoi ?
LE MARQUIS, gravement
À bien me porter ! Lorsque l'on a tout ici-bas on n'a plus que cela à faire.
Avec aplomb.
Acquérir n'est rien, conserver est tout. Aussi dans le monde j'évite les attachements ou les affections trop vives, de peur de troubler ma tranquillité ; en politique je ne me prononce pas, de peur des commotions, et à la Chambre je ne parle jamais, de peur de me fatiguer la poitrine.
ERNEST
C'est prudent. Et alors qu'y faites-vous ?
LE MARQUIS
Ce qu'il faut toujours, faire dans les assemblées délibérantes. Je me tais.
ERNEST
Cela doit vous coûter.
LE MARQUIS
Du tout. - J'y suis fait. - J'ai été sénateur, et j'ai même gardé alors en portefeuille tous les discours que j'ai faits contre l'usurpateur ; mais je les ai publiés depuis !
ERNEST
Et ceux que vous avez maintenant...
LE MARQUIS, en confidence et avec un air de profondeur
Je les publierai plus tard, — parce que dans ce moment ils donneraient lieu à des réclamations, à des répliques ; cela influerait sur mon repos, sur ma santé, qui, dans ce moment, je l'avouerai, me donne des inquiétudes !...
ERNEST
Que ressentez-vous ?
LE MARQUIS
- Je ne puis dire... mais il y a quelque chose... je crains que la vie de l'homme d'État ne me vaille rien.
ERNEST
Quand cela vous prend-il ?
LE MARQUIS
À la suite de nos discussions, de nos travaux administratifs. Tenez, avant-hier soir nous raisonnions la dernière loi en comité secret.
ERNEST
Où cela ?
LE MARQUIS
À table... chez le ministre, et au moment du premier article...
ERNEST
Que mangiez-vous alors ?
LE MARQUIS
Du saumon_à_la_Chambord.
ERNEST
Et vous buviez ?...
LE MARQUIS
Du vin du Rhin à chaque amendement.
ERNEST
Combien y a-t-il eu d'amendements ?
LE MARQUIS
Huit ou dix, sans compter les sous-amendements.
Gravement.
On a parlé pour, on a parié contre ; la discussion a été tellement longue et approfondie, que la séance, qui avait commencé à sept heures n'a été levée qu'à dix, et en entrant dans le salon je me suis senti des douleurs de tête, des pesanteurs, un malaise général...
ERNEST, à part
Une indigestion administrative !...
LE MARQUIS
Et le soir ce fut bien pis ; je trouvai, en rentrant chez moi, la Marquise qui allait partir pour le bal, et qui était charmante.
ERNEST, troublé
Ah ! Mon_Dieu !
LE MARQUIS
Qu'avez-vous donc ? Quel air d'effroi ?...
ERNEST, avec inquiétude
Est-ce par hasard ?...
LE MARQUIS, froidement
Jamais, mon ami jamais, depuis mes travaux parlementaires. Quelquefois cependant...
Souriant.
Car la Marquise est fort jolie, plus encore qu'on ne le croit, (je vous dis cela à vous, parce qu'on dit tout a son médecin) quelquefois, quoique homme_d_État, au milieu de nos sous-amendements, de nos projets... J'en ai eu d'autres que j'aurais voulu voir adopter... Mais, loin de donner suite à mes propositions, la marquise à toujours passé à l'ordre du jour.
ERNEST, avec joie
Heureusement.
LE MARQUIS
Et pourquoi donc ?
ERNEST, vivement
Pourquoi ? Vous me demandez pourquoi ?... Parce que, dans ce moment, dans les dispositions où vous êtes, ce serait courir à une perte certaine.
LE MARQUIS
Ô ciel !
ERNEST
Sur-le-champ !... À l'instant même ! Autant vaudrait pour vous une attaque d'apoplexie foudroyante. Je ne sais même si je ne l'aimerais pas mieux.
LE MARQUIS, effrayé
Qu'est-ce que vous me dites-là ?
ERNEST, avec chaleur
Aussi, je vous en prie en grâce, Monsieur_le_Marquis, je vous en supplie...
LE MARQUIS, lui prenant les mains
Mon ami, mon cher ami, rassurez-vous, n'ayez pas peur ; je suis trop sensible à l'intérêt que vous me portez pour ne pas suivre vos avis... Diable ! Il ne s'agit pas ici de plaisanterie.
ERNEST, à part
Je respire.
LE MARQUIS, marchant vivement dans l'appartement
Apoplexie foudroyante ! Voilà ce que je craignais, et toutes les fois que j'ai eu envie de monter à la tribune, la crainte de m'animer m'a toujours arrêté à la première marche. - Hé bien ! C'est ce que je ferai chez moi... Je me tairai... Ce ne sera pas difficile : la marquise n'y tient pas, et au lieu de lui faire des phrases, je lui voterai tout uniment le bonsoir.
ERNEST
À la bonne heure.
LE MARQUIS
Et, du reste, mon cher ami, quel régime à suivre ?
ERNEST
De l'exercice, de la sobriété.
LE MARQUIS
Que cela ?
ERNEST, à part
Au fait, si je ne le droguais pas, il ne se croirait jamais guéri.
Haut.
Je vous donnerai des bols que je vais composer. Vous en prendrez deux par jour ; mais après les avoir pris, il faudra faire à pied ou à cheval le tour du bois_de_Boulogne.
LE MARQUIS
Quand commencerons-nous ?
ERNEST
Aujourd'hui, si vous voulez : je vous porterai cette boîte tout à l'heure à votre hôtel.
LE MARQUIS
Et moi, je vais faire seller mon cheval. - Adieu, mon cher Esculape. Ce n'est pas chez un vieux médecin que j'aurais trouvé ce zèle... Cette chaleur... N'y a que la jeune médecine pour se mettre ainsi à la place des clients... Adieu. Adieu !... Apoplexie foudroyante ! En vous remerciant bien ! Au revoir.
Ils sortent tous les deux.
SCÈNE IV.
Le boudoir de la Marquise.
LA MARQUISE, seule, sur un canapé, et tenant à te main une lettre qu'elle vient de lire
Quelle folie ! Quelle déraison ! À quoi cela ressemble-t-il ?... Je rougis encore d'y penser. En vérité, si cette consultation ne venait pas d'un médecin renommé, de quelqu'un, en un mot, qui doit s'y connaître...
Jetant la lettre.
C'est égal... Je ne m'y conformerai jamais. C'est bien la peine d'être de la Faculté, pour prescrire de pareilles ordonnances ! J'en connais qui n'en sont pas et qui m'en auraient conseillé tout autant. Hier encore, à ce bal, ces adorateurs si empressés, si assidus... Tous ces douteux-là sont sujets à caution : je n'en croirai aucun, pas même mon mari.
Reprenant la lettre, qu'elle relit avec attention.
Cependant, perdre sa jeunesse ! Sa beauté ! Sa fraîcheur !
Avec un soupir.
Pour ce que j'en sais, cela devrait m'être égal... Hé bien ! Non, cela ne me l'est pas ! Être sage quand on est jolie, c'est de l'héroïsme ! Quand on est laide, ce n'est plus que de la résignation ! Et puis mourir !...
Regardant la lettre.
Car il dit que cela peut aller là... Mourir si jeune ! - On doit être affreuse quand on est morte !... - Mon_Dieu ! Comment faire ? Si je voyais, si j'interrogeais d'autres personnes ?...
Avec dépit.
C'est cela : une consultation, une assemblée de médecins à ce sujet, pour être demain dans la Gazette de santé, et recevoir sur mon indisposition les compliments de condoléance de tout Paris !
Après un moment de silence.
Il est bien quelqu'un en qui j'aurais confiance, et que je pourrais consulter ; un galant homme, qui a du talent, du mérite, qui dans ma dernière maladie m'a soignée avec tant de zèle et de dévouement !... Par malheur, il est trop jeune, ce pauvre garçon... Cela fait du tort à un médecin. Je me rappelle cette nuit où tout le monde m'avait abandonnée, où j'étais si mal... Il croyait que je sommeillais, et je l'ai vu à genoux près de mon lit, pleurer à chaudes larmes... Hé bien ! Depuis ce moment, au lieu de lui savoir gré de cette preuve d'intérêt, j'ai évité de le faire venir, de le consulter ; et quoique je lui doive la vie, je n'ai même pas osé, dans le monde, parler de lui comme il le méritait... Mon_Dieu ! Que notre coeur est ingrat ! Qu'il est injuste ! Car enfin qui me dit que cela est ? Je n'en sais rien. Je puis me tromper. - D'ailleurs, est-ce sa faute ? N'importe, je ne lui montrerai pas cette lettre ; ce sont de ces secrets que l'on ne peut confier qu'a un mari... Et c'est au mien que je m'adresserai. Après tout, je dois l'aimer... et je l'aime !... Comme un mari qu'il est ! Mais moi qui l'éloignais toujours, comment faire à présent ? C'est très difficile... Je ne peux pas, en conscience, lui présenter une pétition à ce sujet, ni lui dire je le veux... D'autant plus que ce n'est pas moi, c'est le docteur. Il en arrivera ce qu'il pourra : mon parti est pris, et bien décidément je ne veux pas mourir !
SCÈNE V. LA MARQUISE, LE MARQUIS.
LA MARQUISE, de l'air le plus aimable
C'est vous, Monsieur ? Qui vous amène chez moi ?
LE MARQUIS
Je n'ai pas été hier à la Chambre, et j'allais m'y rendre.
LA MARQUISE
La séance sera-t-elle amusante ? Y aura-t-il quelque chose d'extraordinaire ?
LE MARQUIS
Oui, madame, je dois parier.
LA MARQUISE
Et vous ne me disiez pas cela ! Mais voilà qui m'intéresse beaucoup.
LE MARQUIS
Je voulais avant tout m'informer de vos nouvelles.
LA MARQUISE
Je vous suis obligée, je vais mieux.
LE MARQUIS
En effet, je vous trouve un teint charmant...
À part.
C'est singulier, jamais ma femme ne m'a semblé aussi jolie !...
Haut.
Alors, chère amie, je vous dis adieu,
LA MARQUISE
Mais un instant, monsieur... - Êtes-vous donc si pressé ?...
LE MARQUIS
Il est tard.
LA MARQUISE
On n'est jamais exact ; et pour lire vos journaux ou pour causer dans la salle des conférences...
LE MARQUIS
C'est qu'hier il y a eu à l'Opéra un nouveau ballet, la_Belle_au_bois_dormant, et je ne serais pas fâché de savoir l'avis de mes honorables collègues.
La Belle au Bois Dormant, est un ballet créé le 27 août 1829 par Jean-Pierre Aumer à l'Opéra de Paris dont la musique est de Ferdinand Héroldet la livret d'Eugène Scribe.
LA MARQUISE
Comment ! À la Chambre on parle de l'Opéra ?
LE MARQUIS
Très souvent. D'abord l'Opéra est dans le budget, et il faut, autant que possible, connaître les choses dont on parle...
LA MARQUISE
Voilà pourquoi vous êtes un habitué de l'orchestre.
LE MARQUIS
Oui, Madame ; chaque soir, à l'extrême-droite, nous sommes là plusieurs honorables qui observons tout avec soin, et nous devons même proposer des réductions.
LA MARQUISE, souriant
Dans les jupes des danseuses ?
LE MARQUIS
Peut-être bien. Ce serait une économie de gaze ou de mousseline. J'en parlerai à Monsieur_de_La_Rochefoucauld.
LA MARQUISE, souriant
Est-ce là, Monsieur, le sujet de votre discours d'aujourd'hui ?
LE MARQUIS, gravement
Non, Madame, c'est une question de propriété particulière...
LA MARQUISE
Mais asseyez-vous donc... Pas sur ce fauteuil... Vous êtes à une demi-lieue de moi... Cela fatigue de parler de si loin.
LE MARQUIS
Vous avez raison, un orateur doit ménager son organe... Moi surtout, qui aurai besoin aujourd'hui de tous mes moyens !
LA MARQUISE, se reculant et lui faisant une place sur le canapé
Hé bien ! Monsieur, mettez-vous là, près de moi.
LE MARQUIS
Je vous gênerai.
LA MARQUISE, prenant sa broderie
Du tout... je vous écoute en travaillant.
LE MARQUIS, troublé et à part
C'est comme un fait exprès, elle est encore plus aimable et plus séduisante qu'à l'ordinaire !
LA MARQUISE, avec amabilité
Hé bien ! Monsieur... vous disiez donc...
Levant les yeux.
Eh mais ! Mon ami, vous ne me regardez pas ?... Vous détournez la tête ?
Souriant.
Je devine...
LE MARQUIS
Quoi donc ?...
LA MARQUISE
Vous avez de la rancune... Vous vous rappelez noire discussion d'hier pour ma loge aux Italiens.
LE MARQUIS,vivement
Notre discussion !...
À part.
Me voilà sauvé !
Haut et affectant de la colère.
Oui, Madame, oui, c'est cela même... Il a fallu céder... mais contre mon gré... Car il est absurde qu'au mois de mai, et pour douze représentations, on renouvelle un abonnement aux Italiens... surtout pour entendre des chanteurs autrichiens ou bavarois qu'on n'entend pas !
LA MARQUISE, riant
Vous conviendrez, mon ami, que c'est là une querelle d'Allemand...
LE MARQUIS
Non, madame... C'est une dispute raisonnable... une dispute motivée... car j'ai des motifs.
LA MARQUISE
Hé bien ! Vous n'en aurez plus.
LE MARQUIS
Qu'est-ce à dire ?
LA MARQUISE
Qu'avant tout, Monsieur, je désire vous être agréable ; cette loge était à votre intention ; je me disais : « Il viendra le soir se délasser de ses travaux du matin... Et puis mandataire de la France doit chercher toutes les occasions de se montrer ; et un député aux premières loges... Cela fait bien... On est en vue ; c'est presque une tribune où l'on n'est obligé à rien... qu'à écouter. » Mais dès que cela vous contrarie, je n'en veux plus, j'y renonce !
LE MARQUIS, cherchant encore a paraître fâché
Non, Madame, - non, - et puisque j'ai promis...
LA MARQUISE, tendrement
Ce serait pure complaisance de votre part... et je ne veux rien par complaisance... Je veux que cela vous plaise comme à moi... N'est-il pas vrai ?... Ainsi, mon ami, n'en parlons plus...
Lui tendant la main avec grâce.
Donnez-moi la main, et que tout soit fini...
Plus tendrement.
N'y consentez-vous pas ?...
LE MARQUIS, troublé
Moi, madame, moi ?... Certainement. - Ce serait bien dans mes idées... si ce n'était...
LA MARQUISE
Quoi donc ?
LE MARQUIS, de même
Je veux dire... s'il dépendait de moi...
SCÈNE VI. Les mêmes, Julie.
LE MARQUIS, avec joie
Voici Julie... Votre femme_de_chambre.
À part.
Je lui dois la vie !... Quel trésor qu'une bonne domestique, une domestique qui arrive à propos !
LA MARQUISE
Qu'y a-t-il, Julie ?...
JULIE
Madame, c'est votre couturière qui vous apporte votre nouvelle robe...
LA MARQUISE, avec impatience
Dans un moment.
LE MARQUIS
Non pas ; les affaires avant tout ! Une robe à essayer... C'est une affaire d'État. - Adieu, chère amie ; je vous laisse.
LA MARQUISE, d'un air de reproche
Pourquoi donc ?
LE MARQUIS
Et mon discours à prononcer ! - Sans cela, j'aurais été trop heureux de passer la matinée avec vous.
JULIE
Ah ! Mon_Dieu ! Monsieur, j'allais oublier... On sort d'ici ; monsieur le baron de... un nom qui finit en ac... celui qui va toujours à la Chambre... avec monsieur...
LE MARQUIS
Et qui vote avec moi.. Je sais qui c'est. Hé bien ?...
JULIE
Hé bien ! Il a dit que, comme vous n'aviez pas assisté à la séance d'hier, il venait vous dire...
LE MARQUIS
De ne pas manquer ce matin ? J'en étais sûr.
JULIE
Non... qu'il n'y avait pas de réunion aujourd'hui.
LE MARQUIS, attérê
Ah ! Mon_Dieu !... Voilà un contre-temps !
LA MARQUISE
Dont je me félicite, car j'avais à vous parler.
LE MARQUIS, avec inquiétude
À moi ?...
LA MARQUISE
Oui, à vous, cinq minutes d'entretien.
LE MARQUIS, embarrassé
Je ne demanderais pas mieux, mais votre couturière qui attend.
LA MARQUISE
Julie, faites-la entrer.
SCÈNE VII. Les Précédents, La Couturière.
LA MARQUISE, au Marquis
C'est l'affaire d'un instant, et si vous voulez permettre,..
LE MARQUIS
Madame, certainement... dès que cela vous est agréable.
LA MARQUISE
Beaucoup. - Vous nous donnerez votre avis.
LE MARQUIS
Vous savez bien que je n'en ai jamais...
LA MARQUISE, voyant le marquis qui s'asseoit
Hé bien ! Monsieur, vous voterez par assis et levé, vous vous croirez à la Chambre.
À la couturière qui l'habille.
Quelle est cette étoffe-là, Mademoiselle !
LA COUTURIÈRE
Ce qu'il y a de plus nouveau, Madame, pour robe d'été : mousseline égyptienne.
LA MARQUISE,à son mari
Qu'en dites-vous, Monsieur ?
LE MARQUIS, d'un ton de regret
Je dis, Madame, je dis qu'il est impossible de voir un plus beau bras que le vôtre.
LA MARQUISE
Vraiment !... On croirait que cela vous fâche.
LE MARQUIS
Moi ?...
LA MARQUISE
Oui... Vous me le dites d'un air de mauvaise humeur...
À Julie.
Prenez donc garde, Mademoiselle, vous me piquez...
Regardant la robe devant la glace.
La ceinture fait elle bien ?
LA COUTURIÈRE
À merveille !... Mais nous n'avons pas de mérite à réussir : madame a une si jolie taille !
Au marquis.
N'est-ce pas, Monsieur ? Regardez donc.
LE MARQUIS, à part
Elle a peur que je ne m'en aperçoive pas.
LA MARQUISE
Les manches ont assez d'ampleur... mais du haut, c'est trop décolleté.
LA COUTURIÈRE
Non, madame, on les porte ainsi.
LA MARQUISE, à son mari
Qu'en pensez-vous, mon ami ?
LE MARQUIS
Je pense, Madame... Je pense que voilà une robe... qui doit vous coûter bien cher !
LA MARQUISE
Vous voulez peut-être m'en faire cadeau...
LE MARQUIS
Et pourquoi pas ?...
LA MARQUISE
Vous êtes charmant... et puisqu'elle vous plaît.
À la couturière.
Je ne l'ôterai pas, je la garderai toute la journée... pour me faire honneur de votre présent.
Aux deux femmes.
Laissez-nous.
Julie et la couturière sortent.
SCÈNE VIII. Le Marquis, La Marquise.
LA MARQUISE, arrangeant encore sa robe devant la glace
Maintenant, Monsieur, je suis toute à vous, causons.
LE MARQUIS, à part et la regardant
Dieu ! Avec quel bonheur je lui dirais combien elle est belle, si ce n'était l'apoplexie foudroyante !
LA MARQUISE
Qu'avez-vous ?
LE MARQUIS
Rien !
LA MARQUISE, du ton le plus doux
Si vraiment, et c'est là-dessus que je voulais m'expliquer franchement avec vous ! Vous avez quelque arrière-pensée ?
LE MARQUIS
Non, Madame.
LA MARQUISE, tendrement
Bien vrai ! Notre discussion d'hier ne vous a laissé aucun fâcheux souvenir ?
LE MARQUIS
Je vous l'atteste.
LA MARQUISE
Vous n'êtes plus fâché ? Vous ne m'en voulez plus ?
LE MARQUIS
Non, Madame.
LA MARQUISE
Vous ne dites pas cela d'un ton pénétré, d'un accent... qui parte du coeur.
LE MARQUIS, avec chaleur
Quoi ! Vous pourriez douter ?...
LA MARQUISE
Nullement ; je ne demande qu'à vous croire, qu'à être persuadée. C'est vous qui ne le voulez pas !
LE MARQUIS, la regardant avec des yeux animés
Moi, Madame, je ne le veux pas ! Moi, qui vous admire ! Moi, qui vous aime plus que ma vie !
Se retenant.
Ah ! Mon_Dieu ! Qu'est-ce que je dis là ?
LA MARQUISE
Qu'est-ce donc ? D'où vient ce trouble ?... Vous rougissez.
LE MARQUIS, vivement
Moi rougir !...
À part et se regardant dans la glace.
Dieu ! Si c'était un commencement d'attaque !
Se promenant vivement dans la chambre.
Je crois en effet que le sang me porte à la tête.
LA MARQUISE, le regardant avec étonnement
Mais à qui en avez-vous donc ? À quoi pensez-vous ?
LE MARQUIS
Vous me le demandez, Madame, vous me le demandez !...
LA MARQUISE
Eh oui ! Sans doute.
LE MARQUIS
À mon discours, qui malgré moi me préoccupe... et dont toutes les phrases me reviennent sans cesse à l'esprit ; car si vous saviez, Madame ; ce que c'est qu'un discours...
LA MARQUISE, avec humeur
Eh ! Monsieur, il ne s'agit pas ici de discours !
LE MARQUIS
Tenez... Voulez-vous me permettre de vous le lire ?...
LA MARQUISE, avec impatience
Monsieur !...
LE MARQUIS
C'est l'affaire d'une demi-heure : et vous me donnerez votre avis... Comme je vous ai donné le mien sur votre nouvelle robe !
LA MARQUISE
Au nom du ciel !...
LE MARQUIS
Je vous préviens que si vous m'interrompez, je m'en vais... Oui, Madame, je m'en irai... C'est plus prudent.
LA MARQUISE
Non, monsieur, vous vous expliquerez, vous resterez.
LE MARQUIS
Je ne le puis !...
LA MARQUISE
Et moi, je le veux !
LE MARQUIS
Je le veux ?... Madame, j'aurais pu céder, mais un mot comme celui-là me rend toute mon indépendance, parce que moi, qui fais des lois, je ne m'en laisserai pas imposer ; et vous devez toujours voir en moi le pouvoir législatif.
LA MARQUISE
Législatif, à la bonne heure ! Mais pour exécutif...
LE MARQUIS, avec colère
Qu'est-ce à dire ?...
LA MARQUISE, de même
Que vous ne savez rien faire, rien exécuter de ce qui est bien... de ce qui est convenable.
Julie ouvrant la porte et annonçant Monsieur le docteur Ernest.
LE MARQUIS, à part
Dieu soit loué !
Allant à lui.
Venez donc, mon cher docteur ; vous arrivez à propos pour interrompre un tête à tête conjugal.
ERNEST, saluant la Marquise
Ma présence est peut-être indiscrète ?...
LE MARQUIS
Du tout... nous allions nous disputer.
ERNEST
J'ai remis à votre valet_de_chambre ; Monsieur_le_Marquis, ce que je vous avais promis.
LE MARQUIS
À merveille ! Et pour commencer, je vais faire le tour du bois_de_Boulogne.
LA MARQUISE
Comment, Monsieur !
LE MARQUIS
C'est par ordonnance du médecin... Demandez-le lui, il vous le dira... Je reviendrai pour dîner ».
À Ernest.
Et je vous dirai alors comment je me trouve de ma promenade, car vous êtes des nôtres, vous nous restez.
ERNEST
Monsieur_le_Marquis...
LE MARQUIS
Vous acceptez... C'est convenu.... D'ici là vous tiendrez compagnie à ma femme. Adieu, chère amie, adieu, docteur. Mille pardons de vous laisser ainsi, mais la santé avant tout.
Il sort et referme la porte.
SCÈNE IX.
Le salon du marquis. - Il est six heures. - Presque tous les convives sont arrivés. Ernest, debout près de la cheminée, cause avec la Marquise. De l'autre côté, la Comtesse et la Baronne. Au fond du salon, plusieurs convives sont debout, formés en groupes ; d'autres causent en se promenant.
LA COMTESSE, montrant Ernest qui cause à voix basse avec la Marquise
Il est très bien, ce jeune docteur !
LA BARONNE
Une tournure charmante, et beaucoup de talent à ce qu'on dit !
LA COMTESSE
Il paraît qu'ici on s'en loue beaucoup.
ERNEST, de l'autre côté de la cheminée, à la marquise
Oui, madame, croyez-moi, il n'y a plus aucun danger.
LA MARQUISE
Vous en êtes bien sûr ?
ERNEST, vivement
Je vous l'atteste.
LA MARQUISE, baissant les yeux
À la bonne heure ! C'est en vous désormais que je veux avoir confiance.
LA COMTESSE, haut à Ernest
Et moi, Monsieur, que pensez-vous de mes spasmes ?
ERNEST
Rien à craindre, Madame_la_Comtesse : l'air de la campagne... du calme, du repos, pas de contrariétés...
LA COMTESSE
Et mon mari qui ne veut pas m'acheter la terre du Bourget !
ERNEST, souriant
Voilà la cause du mal.
LA COMTESSE
N'est-il pas vrai ?
À la Baronne.
La Marquise a raison ; c'est un jeune homme de mérite, et le médecin qui nous convient. Il doit traiter à merveille les maux de nerfs.
Entre le docteur, la tête haute et sans regarder personne ; il fait à Ernest un signe de tête protecteur, et s'approche de la Marquise, qu'il salue.
LE DOCTEUR, à la Marquise
Madame_la_Marquise a-t-elle reçu de moi, ce matin, la petite consultation que je lui avais promise ?
LA MARQUISE, rougissant
Oui, monsieur !
LE DOCTEUR, à demi-voix
C'est tout à fait mon avis !
ERNEST, tout haut
Ce n'est pas le mien !
LE DOCTEUR, stupéfait
Comment ! Ce n'est pas le vôtre !...
LA MARQUISE, les interrompant
Pas de discussions à ce sujet.
Au docteur.
Comme c'est moi que cela regarde, vous me permettrez de ne pas suivre l'ordonnance, et de m'en rapporter à Monsieur Ernest.
LA COMTESSE
Sans savoir ce dont il s'agit ; je suis de son opinion.
LA BARONNE
Et moi aussi...
ERNEST, gaiement
Me voilà sûr d'avoir raison !
LE DOCTEUR, étonné et regardant Ernest
Quel changement ! Je n'en reviens pas... Il a pris depuis ce matin un aplomb et un air d'assurance !...
Entre le marquis.
LE MARQUIS
Mille pardons, Mesdames, de vous avoir fait attendre... Est-ce qu'il est tard ?
LA MARQUISE
Non : six_heures_et_demie.
LE MARQUIS
Je reviens de Bagatelle...
À Ernest.
Et je me trouvé admirablement bien de ce que vous m'avez ordonné ; je me sens une force... d'appétit !
Au docteur.
Vous avez là, Docteur, un élève qui ira loin...
Bagatelle est un parc au sein duquel il y a une folie construite par le Comte d'Artois en 1777. Ce lieu jouxte le bois de Boulogne et le clos dans sa partie nord le long de la Seine.
LA BARONNE ET LA COMTESSE
C'est ce que nous disions tout à l'heure 1
LA BARONNE, au docteur
Ah ! Monsieur est votre élève ?
LE DOCTEUR, cachant son dépit
Oui, Madame, je m'en vante.
LE MARQUIS
Ce qui m'étonne moi ; c'est qu'il ne soit pas plus connu !
LA MARQUISE
Parce que vous ne le voulez pas. Il y a à la maison du roi une place de médecin...
LE DOCTEUR, à demi-voix
Celle dont je vous parlais...
LA MARQUISE au docteur, d'un air distrait
C'est vrai... C'est vous qui m'avez appris qu'elle était vacante.
À son mari.
Une place superbe !
LA MARQUIS, vivement
Je la demanderai, Madame, je la demanderai.
Montrant Ernest.
Il est justement du département dont je suis député ; et dès que cela vous intéresse...
LA MARQUISE
Beaucoup ! Vous ne pouvez rien faire qui me soit plus agréable.
LE DOCTEUR, à part
C'est fini ! Le voilà lancé ! Et à propos de quoi je vous le demande !
UN DOMESTIQUE, annonçant
Madame_la_Marquise est servie !
LA MARQUISE, à Ernest
Allons, notre protégé, donnez-moi la main.
LE MARQUIS, au docteur, pendant que tout le monde passe dans la salle à manger
Savez-vous, Docteur, que c'est glorieux pour vous ?...
LE DOCTEUR
Aider mes confrères, quels qu'ils soient, et surtout protéger la jeunesse, ce fut toujours mon seul but.
LE MARQUIS
Aussi ce jeune homme-là vous fera honneur dans le monde !
LE DOCTEUR
Et à vous aussi ; Monsieur_le_Marquis.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica