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Vaudeville en vers et en prose· Vaudeville en un Acte

Les Dervis

Eugène Scribe, Germain Delavigne· imprimée en 1876· 341 vers· 7 personnages

Personnages

  • TAHER, Cadi. M. CHAPELLE
  • LÉLIO, Dervis. M. SEVESTE
  • ARLEQUIN, son domestique. M. LAPORTE
  • ALI, esclave de Taher. HIPPOLYTE
  • CARLE, esclave français. CARLE
  • ISABELLE, esclave de Taher. Melle RIVIÈRE
  • ESCLAVES FRANÇAIS

LES DERVIS

Une grotte. — Il fait nuit.

SCÈNE PREMIÈRE. Lélio, Carle, Esclaves français.

Lélio est en costume de Dervis, les autres sont en habit turc. Ils sont tous assis autour d'une table.

CARLE

C'est fort bien, mais explique-nous au moins tes projets ; qui aurait pu te reconnaître sous cet habit ?

LÉLIO

Eh bien ! Mes amis, dites encore que l'habit ne fait pas le moine !

CARLE

Trêve de plaisanteries ! Songe que d'après tes avis, nous nous sommes échappés de chez nos patrons, et qu'à leur retour, ils pourraient bien...

LÉLIO

Vos patrons !... Vous ne les verrez plus.

CARLE

Que veux-tu dire ?

LÉLIO, gaiement

Je vous délivre.

CARLE

Toi ! Et comment ?

LÉLIO

Je vais vous en instruire.

Ils se lèvent.

Moi et Arlequin, mon domestique, nous nous échappons, comme vous le savez, de chez Taher, notre maître, et pour nous dérober aux poursuites, nous prenons des habits de dervis. Nous étions sans argent, sans espoir, mais nous nous sommes dit...

AIR : Rions, chantons, aimons, buvons. (Florian.)

Quand on n'a ni bien ni crédit, On ne peut trouver de ressource ; Mais nous possédons un habit Qui vaut cent fois mieux qu'une bourse. Do tous les faux biens détachés, Du ciel soyons donc les apôtres ; Mourant de faim par nos péchés, Il faut vivre de ceux des autres. Alors, prenant bravement notre résolution,

AIR : La bonne aventure, ô gué !

Pour temple nous choisissons Cette grotte obscure, Et des Dervis nous prenons L'enseigne et l'allure. Pourvu qu'on nous paye bien, À tous nous disons pour rien La bonne aventure, Ô gué ! La bonne aventure.

CARLE

Eh bien !

LÉLIO

On accourt en foule ; bientôt notre réputation de sainteté se répand dans la ville ; les plus grands seigneurs viennent me consulter. Je mentais hardiment : l'on me crut un prophète ; je donnais peu, recevais beaucoup, et je passai pour un saint homme. Nous avions une somme suffisante ; Arlequin, par mon ordre, achète un petit bâtiment, qui, cette nuit, nous attend à l'entrée du port ; il recherche ensuite tous mes compagnons d'esclavage ; il vous trouve , vous rassemble, vous amène... et vous voilà.

CARLE

Mon ami, que de reconnaissance ! Partons, rien ne nous arrête.

LÉLIO

Un moment... Service pour service, et je puis, je crois, compter sur les vôtres.

CARLE

Parle, nous te sommes tous dévoués.

LÉLIO

En quittant la France, j'étais amoureux, et par conséquent désolé de m'éloigner ; vous fûtes témoins de mes extravagances, vous étiez sur le môme vaisseau que moi : eh bien ! Celle que j'aime, qui a reçu ma foi, je l'ai retrouvée, elle est chez Taher, et, comme nous, elle gémit dans l'esclavage ; le hasard me l'a fait entrevoir à la mosquée.

CARLE

Et quelle espèce d'homme est ce Taher ?

LÉLIO

La laideur, la sottise, la dureté, la fraude, avec quelques phrases de morale, voilà Taher, le Cadi de village, mon ancien maître, et celui de ma chère Isabelle.

CARLE

Il fallait parler à Isabelle.

LÉLIO

Impossible.

CARLE

La voir.

LÉLIO

Impossible... Cependant il faut partir avant que le jour paraisse... N'importe, je la délivre et je pars avec elle.

CARLE

Et par quels moyens ?

LÉLIO

Les circonstances les feront naître... Mais on vient !... Ne craignez rien, c'est Arlequin.

SCÈNE II. Les mêmes ; Arlequin, avec une besace très garnie.

ARLEQUIN

AIR : Voyage, voyage désormais qui voudra. (Azémiaa.)

Lorsque je m'en vais à la quête J'entre chez tous les musulmans, Au nom de notre saint Prophète J'accepte leurs nombreux présents ; La prière est puissante Quand la bourse est pesante. Si le don n'est pas lourd Le ciel est sourd. Dans le canton chacun me vante Et c'est à qui m'enrichira. Me caressera ! M'interrogera ? Me consultera ;

Bis.

C'est moi, C'est moi, C'est moi, C'est moi.

Un moment, donnez tous ensemble, mais parlez l'un après l'autre. - Mon père, comment suis-je avec le Prophète ? - Très bien ; vos fruits étaient délicieux. - Mon père, avez-vous songé à prier pour moi ? - On verra ; vos gâteaux d'amandes ne sont jamais assez cuits ; mais donnez toujours, donnez, c'est de l'argent bien placé...

Reprise de l'air.

Mes frères

Bis.

Le ciel vous le rendra.

LÉLIO

Eh bien ! Quelles nouvelles ?

ARLEQUIN

Ah ! Monsieur, les braves gens que ces musulmans !

Il ouvre sa besace et en tire du vin, des fruits, etc.

Quelles provisions ! C'est vraiment dommage de quitter un si beau pays... et ce vin !.... Je gagerais à sa physionomie que c'est du vin de France.

« À tous les coeurs bien nés que la patrie est chère ! »

LÉLIO

Eh ! Laisse là cette bouteille, et réponds-moi.

LÉLIO

Ah çà ! Parleras-tu ? Qu'as-tu appris sur Isabelle ?

ARLEQUIN

Attendez... Attendez... Ce que j'ai appris... Rien... On ne peut pénétrer dans la maison de Taher, et partout règne le plus profond silence. Ah ! Je viens de rencontrer Abou-Hassan, un soldat de la marine... Nous devons louer le ciel qui vous a fait choisir cette nuit pour notre évasion, demain il ne serait plus temps ; aucun bâtiment ne pourra sortir du port, sans un ordre de l'Agha de la mer.

Agha : Chef militaire chez les Turcs. [L]

LÉLIO

Je le savais, et voilà pourquoi j'ai hâté les préparatifs ; mais comment s'y prendre ?... Comment parvenir à Isabelle ? Arlequin, que faut-il faire ?

ARLEQUIN

Ce qu'il faut faire ?... Il faut... il faut boire ; le vin porte conseil.

LÉLIO

Il a raison, Messieurs, c'est du Champagne, du Bourgogne, ne l'épargnez pas.

ARLEQUIN

Silence ! J'entends du bruit !... C'est quelque pénitent.

LÉLIO

Une offrande !... Mais je connais cette voix.

ARLEQUIN

Eh ! Oui, c'est Ali ; avec qui nous étions esclaves chez Taher ; quel dessein l'amène ? Si nous pouvions en tirer quelques éclaircissements.

MORCEAU D'ENSEMBLE de M. DOCHE.

ARLEQUIN et LÉLIO

Silence !

SCÈNE III. Lélio, Arlequin, Ali.

ARLEQUIN, à part

C'est lui ! ! ! Je ne m'étais pas trompé.

ALI, donnant une bourse A Arlequin

Mon père, priez pour moi : vous voyez un grand pécheur.

LÉLIO

Le ciel nous ordonne de haïr le péché, et d'aimer le pécheur.

ARLEQUIN, à part

Quand il paye bien.

ALI

Hélas ! Quand vous saurez qui je suis...

LÉLIO

Nous le savons ; vous êtes l'esclave de Taher.

ALI, avec effroi

Ah ! Mon père, puisque vous savez tout, ne me trahissez point... Mon maître va venir vous consulter, ne lui dites rien...

LÉLIO, à part

Ô bonheur ! Taher viendrait !...

ALI, d'un air suppliant

Vous ne lui direz rien, n'est-ce pas ?

ARLEQUIN, à part

Je serais bien embarrassé.

Haut.

Cependant je ne sais si mon devoir...

ALI

C'est au nom de mes camarades, songez que si vous lui dites quelque chose, nous sommes perdus.

LÉLIO, à part

Comment le faire jaser ?

Haut.

Vous m'avouerez, en effet, que vous avez des reproches à vous faire.

ALI, d'un air repentant

Il est vrai ; je suis bien un peu coupable.

ARLEQUIN, avec colère

Un peu !... Une action !... Une faute !... Comme celle-là... fi, fi... C'est affreux !...

ALI

Mais, après tout, qu'ai-je donc fait ? Je vous le demande.

ARLEQUIN

Ce que vous avez fait ?

À part.

Ma foi, je n'en sais rien.

ALI

Serait-ce cette bouteille ? Mais...

ARLEQUIN

Une bouteille !... Justement !... Ô ciel !... Une bouteille !...

ALI

Serait-ce un entretien que j'eus avec cette jeune esclave ?

ARLEQUIN

Un entretien !... C'est ce que je voulais dire... Ah !... Vous avez des entretiens...

ALI

Que voulez-vous ? Près d'une femme on ne peut répondre de soi... et je n'ai pu m'empêcher de causer un peu ; mais elle était si jolie ! C'est cette esclave qu'il a achetée, dernièrement.

LÉLIO, effrayé

Comment, Isabelle !

ALI

Eh ! Non, c'est Zulmée... Vous savez bien qu'Isabelle est inaccessible, et que Taher, rebuté de ses rigueurs...

LÉLIO, avec joie

A sans doute résolu de s'en défaire.

ALI

Au contraire... Il en est plus amoureux que jamais... Il l'a refusée au Pacha de cette province... Argent... menaces, il a tout bravé, et s'il vient celte nuit, c'est pour vous consulter sur les moyens de s'en faire aimer.

ARLEQUIN

Sans doute, sans doute...

À Lélio.

Mais vous savez cela.

LÉLIO

Il est vrai, j'oubliais ; mais il me semblait qu'il ne devait venir que demain matin.

ALI

Y pensez-vous ? En plein jour... un Cadi ! Et sa dignité ? Il ne viendra que déguisé, et sous un faux nom.

ARLEQUIN

Sagement vu.

ALI

Or, il ne manquera pas de vous interroger sur la conduite de ses esclaves ! Il est si curieux !... Et...

AIR : Si Dorilas n'est parlait guère, (Pour et Contre.)

Je viens en leur nom, mon frère, Vous prier pour eux et pour moi.

ALI

Justement ; nous ne vous demandons que le silence.

ARLEQUIN

Je ne le sais que trop... car vos fautes sont d'une nature...

ALI

Il est vrai ; mais la tentation était forte !... J'entre un malin dans la chambre de mon maître, je vois sur une table un flacon rempli d'une liqueur vermeille, je le prends, je le vide. Mais, ô douloureux effets de celle liqueur !

AIR : Quand le sultan Saladin. (Richard Coeur-de-Lion.)

Autrefois soir et matin Je ne mangeais que du pain Arrosé d'un peu d'eau claire, Et quand j'étais en prière Je me meurtrissais le sein.

LÉLIO et ARLEQUIN

C'est bien, Fort bien, Cela ne nous blesse en rien. Maintenant, pourriez-vous le croire ? J'aime mieux boire.

Bis.

Et depuis ce temps-là...

AIR : Eh ! mais, oui-da. (Annette et Lubin.)

De ce breuvage aimable J'ai bu plus d'un flacon.

ALI

Pour apaiser ma conscience, je jurai de fuir cette liqueur traîtresse, mais voyez mon malheur.

Même air.

Voilà qu'une bouteille. Me tombe sous la main : J'avais juré la veille ; Je bus le lendemain.

ALI

Ce n'est pas tout : je n'avais pas fini celte maudite bouteille, que je rencontrai Zulmée ; vous savez que le vin rend babillard, et j'eus avec elle un entretien fort animé.

Même air.

Jusques à la nuit close Dura notre entretien.

ARLEQUIN

Jamais trop l'on ne cause. Lorsque l'on cause bien. Alli, Alla, On ne peut pas trouver de mal à ça.

Vous croyez donc que le Prophète est apaisé, et que...

ARLEQUIN

Nous lui en parlerons.

ALI

Au Prophète, soit ! Mais n'en parlez pas à mon maître.

À part, en sortant.

Ah ! L'honnête homme de Dervis... comme sa morale est consolante pour l'humanité !... Aussi je veux être gris toute ma vie, si jamais je touche un verre de vin.

Il sort.

SCÈNE IV. Arlequin, Lélio.

LÉLIO, vivement

Taher va venir.

ARLEQUIN, de même

Nous l'attrapons.

LÉLIO

Il nous rend Isabelle.

ARLEQUIN

Nous nous embarquons.

LÉLIO

Et nous arrivons. Quel bonheur ! Nous voilà en France, je vends mon petit bâtiment ; ajoute à cela la fortune d'Isabelle qui est immense, me voilà riche, très riche ; je revois mes amis, je les traite, je donne bal, repas, concert.

ARLEQUIN

Mon cher maître, nous voilà encore ruinés...

ARLEQUIN

Fort bien, mais je ne vois pas encore à quoi nous sert l'arrivée de Taher ? Et l'enlèvement...

LÉLIO

Tu parles toujours d'enlever... Fi donc ; dans un instant je veux qu'Isabelle soit ici, et que son jaloux lui-même nous l'amène.

ARLEQUIN

Pour celui-là...

LÉLIO

Pourquoi pas ? Taher va venir, je suis instruit, et pour le reste...

ARLEQUIN

Pour le resté, je m'en charge ; il ne sera pas dit que je ne vous aurai pas secondé ; j'ai aussi mon projet, et je vais eh faire part à mes compagnons... Mais silence ! J'entends marcher ; les pas se dirigent de ce côté. C'est sans doute votre pénitent, adieu.

Il sort.

SCENE V. Lelio, Taher.

LÉLIO

AIR : Alleluia.

Entrez sans crainte dans ce lieu.

LÉLIO

Alli !

TAHER

Alla !

Je viens, mon frère, sur le bruit de votre sainteté...

LÉLIO

J'ai lu dans votre pensée ; mais songez que tout mensonge est banni de ces lieux, et qu'avant tout il faut me promettre d'être sincère.

TAHER

J'en fais le serment.

LÉLIO

Parlez donc sans déguisement. D'abord, quel est votre nom ?

TAHER

Mon nom !... C'est... Je me homme Cogia-Ali.

LÉLIO, sévèrement

Cogia-Ali, vous êtes un imposteur ; votre vrai nom est Taher ; ignorez-vous la punition que vous avez méritée pour avoir menti après le serment ?

TAHER

Excusez-moi, je ne suis pas de ce pays, et je ne connais pas les lois.

LÉLIO

Vous mentez encore, vous êtes de ce pays, car vous demeurez à Sculari. Vous connaissez les lois, car vous êtes le Cadi.

TAHER

Le Cadi ! Miséricorde ! (

À part.

Quel diable d'homme ! Impossible de lui rien cacher.

LÉLIO

C'est vous qui devez rendre la justice, et qui la faites payer au poids de l'or.

TAHER, à part

Il dit vrai ; c'est un saint homme.

LÉLIO

C'est vous qui voulez passer pour charitable, et qui ne faites point d'aumônes aux fidèles.

TAHER, de même

Ah ! Le saint homme !

LÉLIO

C'est vous enfin qui défendez le vin, et qui le confisquez à votre profit.

TAHER

Ah ! Pour celui-là, mon frère...

LÉLIO

Vous en buvez, le Prophète me l'a révélé.

TAHER

Je n'en eus jamais dans ma maison.

LÉLIO

Non, pas dans la maison ; mais au bout du jardin, à gauche, sous l'escalier qui conduit au petit pavillon, est un caveau secret...

TAHER

Ah ! Le saint homme ! Le saint homme ! Oui, je suis un misérable pêcheur, et je n'ose espérer que vous voudrez bien encore...

LÉLIO

Votre repentir efface tout ; parlons maintenant du sujet qui vous amène.

TAHER

Le sujet qui m'engage à venir vous consulter...

LÉLIO

Croyez-vous que je l'ignore ?... Vous aimez une jeune esclave française, c'est tout simple ; elle ne vous aime pas, c'est tout naturel ; et vous venez me consulter pour vous en faire aimer, rien de plus juste. Mais l'entreprise offre de grandes difficultés ; car elle ne plaît pas au Prophète, et c'est lui qui fait naître tous les obstacles qui s'opposent à votre bonheur.

TAHER

En effet, mon frère, tout semble conjuré contre moi. Ne voilà-t-il pas que Nourredin, le Pacha de cette province, devient amoureux d'Isabelle, sur la réputation de sa beauté !

LÉLIO

Oui, je sais qu'il voulait vous l'acheter ; et, en échange,

AIR : Nous nous marierons dimanche.

Il offrait, dit-on, Un jeune tendron.

TAHER

Que j'ai refusés de même.

À part.

Il sait toutes mes affaires aussi bien que moi.

Haut.

Et voilà pourtant à quoi m'expose cette ingrate ! Mais...

AIR : Ça fait toujours plaisir.

Un seul point me console De sa sévérité ; Ce Turc qui me désole N'en est pas mieux traité ; Même sort est le nôtre ; On semble nous haïr Presque autant l'un que l'autre ; Ça fait toujours plaisir.

LÉLIO, d'an ton sentencieux

Cette indifférence m'étonne ; car je la crois susceptible d'aimer, et j'oserais vous promettre de la rendre sensible, si je l'avais seulement entretenue aussi longtemps qu'il y a que je vous parle.

TAHER, transporté de joie

AIR. À l'ombre d'un vieux chêne. (La forteresse du Danube.)

Demain j'amène Isabelle.

SCÈNE VI. Lélio, Arlequin.

LÉLIO

Arlequin, Arlequin, que t'avais-je promis ?

ARLEQUIN

Que Taher vous amènerait lui-même son esclave.

LÉLIO

Tu vas la voir paraître.

ARLEQUIN

Taher vous amène votre maîtresse, c'est bien ; mais qu'en prétendez-vous faire ?

LÉLIO

La voir, l'entretenir, éprouver si elle m'est encore fidèle, et la ramener dans sa patrie.

ARLEQUIN

Mais comment la ramènerez-vous dans sa patrie ?

LÉLIO

Comment ? Comment ? Parbleu ! Belle question ! Je l'enlève.

ARLEQUIN

Fi ! Un enlèvement, défiez-vous ! C'est trop usé.

LÉLIO

Mais quand il n'y a pas d'autres moyens ! Nos amis sont là, Taher est seul, sans escorte, et s'il résiste, nous l'enlèverons lui-même.

ARLEQUIN, vivement

Et ne voyez-vous pas que ce moyen nous perdra ? Si vous laissez le Cadi il fera courir sur nos traces. Si vous l'emmenez, à la pointe du jour on s'aperçoit de son absence, ses esclaves racontent ce qu'ils savent, on vient à la grotte, on n'y trouve personne, et si l'on nous rattrape... Oser enlever un Cadi ! Par Mahomet ! Il n'y aura pas pour nous de supplice assez grand.

LÉLIO

Mais je ne vois pas d'autres moyens.

ARLEQUIN

J'en sais un meilleur, et je vais l'employer. Nourredin, Pacha de cette province, est-il à la ville ?

LÉLIO

Oui ! Eh bien ?

ARLEQUIN

Isabelle est à nous.

LÉLIO

Es-tu fou ? Comment contraindre ?...

ARLEQUIN

Je m'en charge.

LÉLIO

Encore voudrais-je savoir...

ARLEQUIN

C'est mon secret. Je veux à mon tour vous surprendre. Ah ! Vous faites marcher les Cadis ; je ferai marcher les Pachas. Avant l'exécution, deux mots vous instruiront de tout ; d'ailleurs vous serez toujours à même d'exécuter vôtre projet diabolique.

Cadi : Fonctionnaire musulman chargé de régler les contestations civiles et religieuses. [L]

LÉLIO

Mais, encore une fois...

ARLEQUIN

Silence. On vient !...

SCÈNE VII. Les mêmes ; Taher, Isabelle, voilée dans le fond.

TAHER

Entrez donc, Madame.

Ensemble.

AIR : Duo d'Azémia.

ISABELLE

Moi ?

TAHER

Vous !

LÉLIO

Rassurez-vous, Madame, vous n'avez rien à craindre ; vous pouvez maintenant lever votre voile.

TAHER

Mais, mon frère, permettez donc...

ARLEQUIN

Paix ! Ainsi le veut le Prophète.

ISABELLE, levant son voile

Où suis-je ? Ah ! Les vilaines figures !

LÉLIO, à part

Elle est encore embellie !

À voix haute.

Vous êtes, Madame, avec les serviteurs du Prophète.

ISABELLE, regardant la grotte

Le Prophète aurait pu donner à ses serviteurs un appartement moins lugubre.

Avec volubilité.

Mais, parlez donc, vénérable Cadi ? Pourquoi m'amener en ces lieux ? Que me voulez-vous ? Qu'exigez-vous ? Était-ce pour me montrer ces grandes barbes de Dervis ? Quelles physionomies ! ! ! Ils sont presque aussi laids que vous.

TAHER

Vous l'entendez, mon frère ! Voilà de ses douceurs ordinaires.

ISABELLE

C'était bien la peine de venir interrompre nos plaisirs ! Une fête charmante, que me donnaient vos esclaves ! Apprenez, seigneur Cadi, que rien n'est plus dangereux que de me contrarier ainsi... Demain j'aurai une migraine.

TAHER

Je vous prie, mon frère, de l'excuser ;

À Isabelle.

Silence ! Et plus de respect pour les ministres du Prophète !

ISABELLE

Silence !... Voilà qui est galant... Ah ! Pourquoi faut-il que je sois esclave ? M'empêcher de parler 1

ISABELLE, a part

Mais il est galant pour un Dervis ; il n'est pas si mal qu'il m'avait paru, sa voix surtout a quelque chose de...

LÉLIO

Vous savez, seigneur Cadi, que les moments sont chers ; il est temps de vous retirer, je dois rester seul avec madame.

TAHER

Comment ! Me retirer ? Mais ce n'est pas du tout mon intention.

ISABELLE

Seule !... Je n'y consentirai jamais. Je mourrais de frayeur.

ARLEQUIN

Ainsi le veut le Prophète.

TAHER

Vous m'avouerez que le Prophète a des volontés bien singulières, car enfin un tête-à-tête...

LÉLIO

Vous oubliez que c'est pour vous, et non pour moi que j'agis... Je pourrais m'offenser de votre défiance... Mais si vous ne voulez pas absolument...

TAHER

Je n'ai garde, mon frère.

LÉLIO

Je ne vous cache point que c'est le seul moyen de la rendre sensible.

ISABELLE

Ah ! Me rendre sensible ! Je suis curieuse de savoir comment il va s'y prendre.

TAHER

Allons, mon frère, j'y consens, mais abrégez le plus possible, vous sentez qu'il est dur d'attendre.

LÉLIO

Que dites-vous ? N'avez-vous pas des fautes à expier ! Vous allez suivre ce respectable frère dans ma cellule, vous y prierez pour la réussite de notre entreprise. Tenez, voilà un petit livre de prières, tirées du Coran... vous aurez soin de relire deux fois chaque chapitre, et de vous flageller à chaque verset.

TAHER

Mais permettez donc...

LÉLIO

Ce saint homme vous aidera, s'il le faut.

TAHER

Mais, mon frère, songez donc...

ARLEQUIN

Paix ! Ainsi le veut le Prophète.

TAHER

Voilà encore une volonté bien singulière.

ARLEQUIN

Sans doute, mon frère, plus vous frapperez et plus l'on vous aimera.

TAHER

Allons ! Je me résigne.

À Lélio.

Vous aurez besoin de patience ; je vous en avertis, car elle se moque toujours de vous ! Si vous saviez que c'est une Française.

ISABELLE

Voilà un madrigal turc, qui n'est pas du tout mal tourné... Il me semble que j'aurai moins peur avec lui.

TAHER

Oh ! Grand Allah, fais que ce saint homme réussisse dans le dessein qu'il médite !

À Isabelle.

Adieu ; s'il ne s'agit que de frapper pour me faire aimer, soyez sûre que je n'irai pas de main morte.

ISABELLE

À votre aise, ne vous gênez pas.

ARLEQUIN

Comptez sur moi.

Taher et Arlequin sortent.

SCÈNE VIII. Lélio, Isabelle.

LÉLIO

Amour, inspire-moi, et fais que je la retrouve fidèle !

Moment de silence.

ISABELLE

C'est donc vous, mon frère, qui devez me rendre sensible ?

LÉLIO

Madame, je n'eus jamais cette prétention, et vous ignorez...

ISABELLE

Ignorer !... Je sais tout... Taher vous a choisi pour le représenter ; vous allez me faire la cour par procuration, mais je doute qu'il ait à se louer du succès.

AIR du vaudeville du Séducteur en voyage.

Renonçant enfin au bonheur De faire agréer sa tendresse, Désormais par ambassadeur 11 fait la cour à sa maîtresse. 11 a pris un mauvais moyen ; Je tiens pour maxime suprême Qu'en amour ainsi qu'en hymen, Il faut tout faire par soi-même.

LÉLIO

Madame, je n'agis point pour un autre, et vous en serez persuadée quand vous me connaîtrez mieux.

ISABELLE, gaiement

Pourquoi mentir ? Ne l'ai-je pas entendu ? N'avez-vous pas promis d'exciter ma sensibilité ? Ah ! Ah ! La promesse est délicieuse, vous m'avouerez cependant qu'elle est au moins hasardée.

LÉLIO

Elle l'est moins que vous ne le croyez, Madame ; je lis dans votre coeur mieux que vous-même, et je vois que malgré cette insensibilité profonde dont vous faites gloire, vous avez déjà aimé.

ISABELLE, souriant avec embarras

Qui, moi !

LÉLIO

Oui, un Français... et en conscience je ne puis blâmer votre choix.

DUO de M. DOCHE.

LÉLIO, avec suffisance

Il était jeune et fort bien fait...

ISABELLE

Eh bien !

ISABELLE, à part

Et l'ingrat, au lieu de tomber à mes pieds, cherchait à m'éprouver... Il me le paiera.

LÉLIO, gaiement

Eh bien ! Madame, ai-je dit vrai ?

ISABELLE

Je vois, Seigneur, que les gens honorés de la communication familière avec le ciel se trompent comme les autres hommes.

LÉLIO, à part

Qu'est-ce à dire ?

Haut.

En vain, Madame, vous voudriez dissimuler ; le trouble que vous venez de faire paraître témoigne assez...

ISABELLE

J'ignore par quel prodige ce nom peut vous être connu ; mais, quoi qu'il en soit, je vous l'avouerai, je n'ai pu l'entendre sans être émue ; il me rappelle un homme que j'ai indignement trahi.

LÉLIO

Au nom du ciel ! Expliquez-vous.

ISABELLE

Vous avez deviné, seigneur Dervis, j'aimais Lélio ; il partit, je lui jurai un amour éternel, et cependant huit jours n'étaient pas écoulés...

LÉLIO

Eh bien ! Madame, qu'arriva-t-il ?

ISABELLE, malignement

Vous qui savez tout, mon Père, vous le devinez aisément.

LÉLIO

Eh ! Non je ne devine pas.

À part.

Je souffre le martyre.

ISABELLE

Huit jours n'étaient pas écoulés, que je l'avais déjà oublié.

LÉLIO, à part

La perfide !

ISABELLE

Et ce qu'il y a de plus affreux, c'est que, sur-le-champ, j'en aimai un autre.

En pleurant.

Pour celui-là, je ne me le pardonnerai jamais.

LÉLIO, à part

Et c'est moi qu'elle choisit pour son confident !

Haut.

Quoi, Madame, après les serments...

ISABELLE

J'étais de bonne foi en les faisant, mais l'absence d'un amant, les assiduités d'un autre font de terribles métamorphoses dans le coeur d'une femme ; et puis, vous l'avouerez, Lélio avait bien des défauts ; vous à qui rien n'est caché, convenez-en franchement.

LÉLIO

Pour cela, je n'en conviendrai jamais.

ISABELLE

Il était fat, suffisant, en contait à toutes les femmes.

LÉLIO

Je trouve admirable que vous l'accusiez d'infidélité.

ISABELLE

Et puis quelle conduite mène-t-il maintenant ? On m'a assuré qu'il ne pensait plus à moi.

LÉLIO

On vous a trompée, je vous le jure, jamais amour n'égala le sien.

ISABELLE

Je veux bien le croire, mais décemment, puis-je aimer un homme dont la tête est attaquée de folie ?

LÉLIO

Comment ! De folie ?

ISABELLE

On prétend qu'il a perdu la raison et qu'il s'est persuadé qu'il était Dervis.

LÉLIO, à part

Qu'entends-je ?

ISABELLE

Et je sais de bonne part que, dans ce moment, cet amant si fidèle est en tête à tête avec une femme.

LÉLIO, à part

Je suis reconnu.

ISABELLE

Et une coquette encore, qui depuis un quart d'heure se moque de lui.

LÉLIO, à genoux

Ma chère Isabelle !...

ISABELLE

Ingrat, tu avais pu croire que ce déguisement te rendrait méconnaissable à mes yeux ! Relevez-vous, seigneur Dervis, vous avez peu de communication avec le ciel, puisque vous savez si mal les affaires de la terre. Appelez votre bon génie à votre secours, et vous apprendrez de lui qu'Isabelle n'aimera jamais que son cher Lélio.

LÉLIO

Ô mon amie ! Il ne manque plus rien à mon bonheur sinon de t'arracher à ce juif de Taher. Arlequin a, selon lui, un projet immanquable...

TAHER, en dehors

Par Mahomet ! J'entrerai, vous dis-je.

ISABELLE

Faut-il déjà nous voir séparés !...

LÉLIO

Affecte de le regarder d'un oeil plus gracieux, et s'il t'interroge, charge-moi de répondre.

SCÈNE IX. Les mêmes ; Taher, Arlequin.

LÉLIO, à Arlequin

Eh bien, mon frère, d'où vient donc ce bruit ?

ARLEQUIN

Le seigneur Taher a perdu patience, à peine s'est-il donné le temps définir le chapitre premier.

TAHER

Oui, mais voire chapitre premier a plus de soixante versets. Eh bien, mon frère, quelles nouvelles ? Elle doit m'adorer, car je suis brisé de coups.

LÉLIO

Le Prophète a daigné bénir mes efforts.

TAHER

Serait-il vrai ?

Il regarde Isabelle amoureusement.

LÉLIO, bas à Arlequin

Il faut se hâter.

ARLEQUIN

Tout est prêt.

Il lui parle bas à l'oreille.

Songez à me seconder.

Arlequin sort.

TAHER, considérant Isabelle

Mais, mais, c'est qu'en effet... Elle me regarde d'un air... Jamais elle ne m'a lancé de coups d'oeil aussi expressifs. Il faut qu'elle ail bien du plaisir à me voir, la pauvre enfant ! C'est bien naturel. Comment, je suis aimé, mignonne ?

ISABELLE

Seigneur, demandez au Dervis.

LÉLIO

Que serait-ce si vous aviez achevé le chapitre second !

TAHER

Mais il n'est besoin que d'un mot ; m'aimez-vous, oui ou non ?

ISABELLE

Seigneur, demandez au Dervis.

TAHER, à part

Le Dervis, le Dervis !... Ne peut-elle parler elle-même ?

À Isabelle.

Âme de ma vie, que dois-je augurer de celte réponse ?

ISABELLE

Seigneur, demandez au Dervis.

TAHER

Ah ! Parbleu, celui-ci est trop fort ! S'est-on joué de moi, et me prend-on pour un imbécile ?

ISABELLE

Seigneur, demandez...

TAHER, furieux

Encore... mais d'où vient ce bruit ? J'entends des voix d'hommes. Rentrez, madame, ne vous exposez pas à leurs regards.

SCÈNE X. Les mêmes ; Arlequin, Carle, Les esclaves.

LES ESCLAVES

AIR de la marche d'Aline, reine de Golconde.

Honneur ! Honneur ! Au Pacha ! Chantons sa gloire suprême Il daigne ici venir lui-même. Honneur ! Salamalec ! Alli, Alla, Alla. Honneur ! Honneur ! Au Pacha !

Arlequin parait sur un palanquin avec quelques gardes armés de piques.

TAHER

Le Pacha ! Qui peut l'amener ? Mais il ne me connaît pas, et je n'ai rien à démêler avec lui.

LÉLIO, à voix basse

C'est Arlequin ! Ce sont nos amis !

TAHER, à part

Je n'ai jamais vu ce Nourredin, et cependant sa figure ne m'est pas inconnue.

ARLEQUIN, à part

Comme il m'observe ! Me reconnaîtrait-il ?

Haut.

Insolent ! Qui m'ose regarder en face.

Taher baisse les yeux.

Je sais depuis longtemps la conduite que l'on mène toutes les nuits dans celle grotte. J'ai voulu m'en convaincre par moi-même, et vous prendre sur le fait, vous et vos complices. Je sais tout comme si j'y avais été.

AIR : la faridondaine, la faridondon.

Sous un air de dévotion Vous abusez vos frères ; Vous buvez et chantez, dit-on, An lieu d'être en prières. Vous en contez à maint tendron, La laridondaine, la faridondon ! Enfin vous n'êtes des Dervis, Biribi, Qu'à la façon de barbari, Mon ami.

Qu'on visite cette grotte, qu'on y saisisse tout ce qu'on trouvera !

On entre à gauche dans la grotte où l'on a posé la table et où Isabelle est entrée.

TAHER, bas à Lélio vivement

Mais ils vont trouver Isabelle !

LÉLIO, froidement

C'est à croire.

TAHER, de même

Ils s'en empareront !

LÉLIO, de même

Ils en sont bien capables.

Un esclave sort avec un panier de vin.

CARLE, à Isabelle qu'il amène

Allons, Madame, pourquoi se faire prier ?

ARLEQUIN

Cela suffit. Des femmes, du vin chez des Dervis ! Voilà des preuves convaincantes.

TAHER

Mais ces preuves ne prouvent rien.

Bas à Lélio.

Parlez donc, expliquez donc comment il se fait... Songez que je me trouve compromis.

ARLEQUIN

Qu'avez-vous à répondre ?

LÉLIO

Rien.

D'un air contrit en montrant Taher.

Nous sommes tous de grands coupables, et nous avons mérité d'être punis.

TAHER

Comment, nous ?... Parlez pour vous seul, s'il vous plaît !... Seigneur Pacha, cette esclave est à moi et je ne suis point complice de ce fripon de Dervis, demandez-lui plutôt.

LÉLIO

Hélas ! Mon frère, pourquoi chercher à nous sauver par un mensonge ? Allah nous entend.

TAHER

Qu'est-ce à dire ?

LÉLIO

Vous avez partagé nos péchés, pourquoi ne partageriez vous pas notre pénitence ? C'est une tribulation que le Prophète nous envoie.

ARLEQUIN

Puisque votre complice l'a avoué... qu'on les mène à l'instant chez le Cadi.

TAHER

Miséricorde ! Ils vont me ramener chez moi comme un criminel ; demain tout le quartier le saura.

CARLE, au Pacha

Songez, Seigneur, que la nuit est bien avancée, et que le Cadi...

ARLEQUIN

N'importe, on le réveillera, on est bien sûr de le trouver chez lui, celui-là. C'est un homme intègre, un homme de bonnes moeurs, qui ne passe jamais les nuits hors de chez lui ; allons, parlons !

TAHER

Un moment, un moment encore, seigneur Pacha.

À part.

Il faut bien me faire connaître.

Haut.

Cet homme dont vous parliez tout à l'heure, cet homme de bonnes moeurs, qui ne passe jamais les nuits hors de chez lui... c'est moi-même, je suis ce malheureux Cadi...

ARLEQUIN

Qu'entends-je ? Vous seriez... J'en suis fâché pour tous, mais votre nom ne vous sauvera pas. Vous qui devriez donner le bon exemple... Vous êtes le complice de ce faux religieux !...

TAHER

Mais, Seigneur...

ARLEQUIN

Vous discuterez votre cause en justice, et j'aime à croire que vous en serez quitte pour la bastonnade. Mais, en attendant, les apparences étant contre vous, en prison !

TAHER

Mais, songez donc, Seigneur, un Cadi en prison ! Me voilà déshonoré, vilipendé ! Mes envieux en profileront ; innocent ou coupable, je perdrai ma charge. Grâce, grâce ! Vous me voyez à vos genoux.

ARLEQUIN

Il m'attendrit, car je suis bon naturellement. Je vous permets de vous retirer, mais à une condition, c'est que vous me vendrez cette esclave qui, sans doute, est cette Isabelle que vous m'avez déjà refusée. Vous hésitez ? En prison !

TAHER

Non, non, Seigneur ; elle est à vous.

À part.

J'enrage.

Haut.

Que de bonté ! Que de générosité !

À part.

Faut-il encore que je sois obligé de le remercier !

ARLEQUIN

Je suis trop bon, comme vous le dites, mais j'aime qu'on soit heureux, et ne suis point comme la plupart des Pachas, mes confrères.

AIR : Le petit mot pour rire.

Les pleurs ont pour eux des attraits, Ils aiment à voir leurs sujets Gémir sous leur empire. Moi, loin de les faire pleurer, Je suis, et je peux l'assurer, Un Pacha

Ter.

pour rire.

Ce n'est pas tout, je vous avais proposé mille sequins, c'était trop peu, sans doute ; je vous en offre deux mille...

TAHER, tendant la main

J'accepte ; deux mille sequins consolent bien un peu...

ARLEQUIN

Mais comme vous avez des fautes à expier, je les garde, et je me charge de les distribuer publiquement aux pauvres de Sculari ; mais, parlez, si vous en voulez davantage ?...

TAHER

Non, non, je craindrais d'abuser.

À part.

J'étouffe de colère,

Haut.

Je ne vous demande qu'une grâce, c'est de faire étrangler ce coquin de Dervis.

À part.

Mahomet ! Me voilà sans argent, sans maîtresse, et le dos brisé ! Heureux encore d'en sortir à ce prix !

Il sort.

SCÈNE XI. Les mêmes, excepté Taher.

LÉLIO

Ma chère Isabelle, mon cher Arlequin, quelle reconnaissance !

ARLEQUIN

Des remerciements, fi donc ! Ne songeons qu'au bonheur d'être réunis. Eh ! Monsieur, si nous écrivions les mémoires de notre vie, voilà une histoire dont nous pourrions faire un roman.

VAUDEVILLE.

AIR du vaudeville des Vèlocifères.

341 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica