Vaudeville en vers et en prose· Vaudeville en un Acte
Les Dervis
Personnages
- TAHER, Cadi. M. CHAPELLE
- LÉLIO, Dervis. M. SEVESTE
- ARLEQUIN, son domestique. M. LAPORTE
- ALI, esclave de Taher. HIPPOLYTE
- CARLE, esclave français. CARLE
- ISABELLE, esclave de Taher. Melle RIVIÈRE
- ESCLAVES FRANÇAIS
LES DERVIS
Une grotte. — Il fait nuit.
SCÈNE PREMIÈRE. Lélio, Carle, Esclaves français.
Lélio est en costume de Dervis, les autres sont en habit turc. Ils sont tous assis autour d'une table.
LÉLIO
Allons, mes amis, encore une rasade.
AIR : C'est du Volnay le plus exquis, (lantara.)
Je suis exilé de Paris, J'ai perdu ma richesse, Et le corsaire qui m'a pris M'a ravi ma maîtresse ; Mais je bois avec mes amis, Et je sable Un vin délectable ; Quand on boit avec ses amis, On ne peut regretter Paris.Bis.
TOUS
Quand on boit avec ses amis, Et qu'on sable Un vin délectable ; Quand on boit avec ses amis. On ne peut regretter Paris.Bis.
CARLE
Je suis l'esclave du Muphti, Ma place est des plus belles ; Nous l'aidons à boira chez lui Tout le vin des fidèles.TOUS
Quand on boit avec ses amis, Et qu'on sable Un vin délectable ; Quand on boit avec ses amis, On ne peut regretter Paris.Bis.
CARLE
C'est fort bien, mais explique-nous au moins tes projets ; qui aurait pu te reconnaître sous cet habit ?
LÉLIO
Eh bien ! Mes amis, dites encore que l'habit ne fait pas le moine !
CARLE
Trêve de plaisanteries ! Songe que d'après tes avis, nous nous sommes échappés de chez nos patrons, et qu'à leur retour, ils pourraient bien...
LÉLIO
Vos patrons !... Vous ne les verrez plus.
CARLE
Que veux-tu dire ?
LÉLIO, gaiement
Je vous délivre.
CARLE
Toi ! Et comment ?
LÉLIO
Je vais vous en instruire.
Ils se lèvent.
Moi et Arlequin, mon domestique, nous nous échappons, comme vous le savez, de chez Taher, notre maître, et pour nous dérober aux poursuites, nous prenons des habits de dervis. Nous étions sans argent, sans espoir, mais nous nous sommes dit...
AIR : Rions, chantons, aimons, buvons. (Florian.)
Quand on n'a ni bien ni crédit, On ne peut trouver de ressource ; Mais nous possédons un habit Qui vaut cent fois mieux qu'une bourse. Do tous les faux biens détachés, Du ciel soyons donc les apôtres ; Mourant de faim par nos péchés, Il faut vivre de ceux des autres. Alors, prenant bravement notre résolution,AIR : La bonne aventure, ô gué !
Pour temple nous choisissons Cette grotte obscure, Et des Dervis nous prenons L'enseigne et l'allure. Pourvu qu'on nous paye bien, À tous nous disons pour rien La bonne aventure, Ô gué ! La bonne aventure.CARLE
Eh bien !
LÉLIO
On accourt en foule ; bientôt notre réputation de sainteté se répand dans la ville ; les plus grands seigneurs viennent me consulter. Je mentais hardiment : l'on me crut un prophète ; je donnais peu, recevais beaucoup, et je passai pour un saint homme. Nous avions une somme suffisante ; Arlequin, par mon ordre, achète un petit bâtiment, qui, cette nuit, nous attend à l'entrée du port ; il recherche ensuite tous mes compagnons d'esclavage ; il vous trouve , vous rassemble, vous amène... et vous voilà.
CARLE
Mon ami, que de reconnaissance ! Partons, rien ne nous arrête.
LÉLIO
Un moment... Service pour service, et je puis, je crois, compter sur les vôtres.
CARLE
Parle, nous te sommes tous dévoués.
LÉLIO
En quittant la France, j'étais amoureux, et par conséquent désolé de m'éloigner ; vous fûtes témoins de mes extravagances, vous étiez sur le môme vaisseau que moi : eh bien ! Celle que j'aime, qui a reçu ma foi, je l'ai retrouvée, elle est chez Taher, et, comme nous, elle gémit dans l'esclavage ; le hasard me l'a fait entrevoir à la mosquée.
CARLE
Et quelle espèce d'homme est ce Taher ?
LÉLIO
La laideur, la sottise, la dureté, la fraude, avec quelques phrases de morale, voilà Taher, le Cadi de village, mon ancien maître, et celui de ma chère Isabelle.
CARLE
Il fallait parler à Isabelle.
LÉLIO
Impossible.
CARLE
La voir.
LÉLIO
Impossible... Cependant il faut partir avant que le jour paraisse... N'importe, je la délivre et je pars avec elle.
CARLE
Et par quels moyens ?
LÉLIO
Les circonstances les feront naître... Mais on vient !... Ne craignez rien, c'est Arlequin.
SCÈNE II. Les mêmes ; Arlequin, avec une besace très garnie.
ARLEQUIN
AIR : Voyage, voyage désormais qui voudra. (Azémiaa.)
Lorsque je m'en vais à la quête J'entre chez tous les musulmans, Au nom de notre saint Prophète J'accepte leurs nombreux présents ; La prière est puissante Quand la bourse est pesante. Si le don n'est pas lourd Le ciel est sourd. Dans le canton chacun me vante Et c'est à qui m'enrichira. Me caressera ! M'interrogera ? Me consultera ;Bis.
C'est moi, C'est moi, C'est moi, C'est moi.Un moment, donnez tous ensemble, mais parlez l'un après l'autre. - Mon père, comment suis-je avec le Prophète ? - Très bien ; vos fruits étaient délicieux. - Mon père, avez-vous songé à prier pour moi ? - On verra ; vos gâteaux d'amandes ne sont jamais assez cuits ; mais donnez toujours, donnez, c'est de l'argent bien placé...
Reprise de l'air.
Mes frèresBis.
Le ciel vous le rendra.LÉLIO
Eh bien ! Quelles nouvelles ?
ARLEQUIN
Ah ! Monsieur, les braves gens que ces musulmans !
Il ouvre sa besace et en tire du vin, des fruits, etc.
Quelles provisions ! C'est vraiment dommage de quitter un si beau pays... et ce vin !.... Je gagerais à sa physionomie que c'est du vin de France.
« À tous les coeurs bien nés que la patrie est chère ! »LÉLIO
Eh ! Laisse là cette bouteille, et réponds-moi.
ARLEQUIN
Non pas, monsieur, non pas.
AIR : Qu'il est mince notre journal. (Angélique et Melcour.) r
Le vin est mon meilleur ami. Je lui dois le bonheur suprême ; Sans être ingrat puis-je aujourd'hui, Méconnaître celui que j'aime ? Non, rien, ne pourrait m'engager À cacher ma reconnaissance, En retrouvant chez l'étranger Une vieille connaissance.Car il est vieux, Monsieur.
LÉLIO
Ah çà ! Parleras-tu ? Qu'as-tu appris sur Isabelle ?
ARLEQUIN
Attendez... Attendez... Ce que j'ai appris... Rien... On ne peut pénétrer dans la maison de Taher, et partout règne le plus profond silence. Ah ! Je viens de rencontrer Abou-Hassan, un soldat de la marine... Nous devons louer le ciel qui vous a fait choisir cette nuit pour notre évasion, demain il ne serait plus temps ; aucun bâtiment ne pourra sortir du port, sans un ordre de l'Agha de la mer.
Agha : Chef militaire chez les Turcs. [L]
LÉLIO
Je le savais, et voilà pourquoi j'ai hâté les préparatifs ; mais comment s'y prendre ?... Comment parvenir à Isabelle ? Arlequin, que faut-il faire ?
ARLEQUIN
Ce qu'il faut faire ?... Il faut... il faut boire ; le vin porte conseil.
LÉLIO
Il a raison, Messieurs, c'est du Champagne, du Bourgogne, ne l'épargnez pas.
ARLEQUIN
Silence ! J'entends du bruit !... C'est quelque pénitent.
ALI, en dehors
AIR : Ermite, bon ermite. {L'Ermite de Sainte-Avète).
Écoutez ma prière Dans votre humble réduit, Vous qui jeûnez, mon père, Et priez jour et nuit. Auprès du saint Prophète, Donnez-moi votre appui, Soyez mon interprète ; Je suis mal avec lui. Ermite, bon ermite ! Eh quoi dormir ainsi : Ermite, bon ermite ! Ouvrez bien vite, Mon offrande est ici.LÉLIO
Une offrande !... Mais je connais cette voix.
ARLEQUIN
Eh ! Oui, c'est Ali ; avec qui nous étions esclaves chez Taher ; quel dessein l'amène ? Si nous pouvions en tirer quelques éclaircissements.
MORCEAU D'ENSEMBLE de M. DOCHE.
ARLEQUIN et LÉLIO
Silence !TOUS
Chut, paix !SCÈNE III. Lélio, Arlequin, Ali.
ARLEQUIN, à part
C'est lui ! ! ! Je ne m'étais pas trompé.
ALI, donnant une bourse A Arlequin
Mon père, priez pour moi : vous voyez un grand pécheur.
LÉLIO
Le ciel nous ordonne de haïr le péché, et d'aimer le pécheur.
ARLEQUIN, à part
Quand il paye bien.
ALI
Hélas ! Quand vous saurez qui je suis...
LÉLIO
Nous le savons ; vous êtes l'esclave de Taher.
ALI, avec effroi
Ah ! Mon père, puisque vous savez tout, ne me trahissez point... Mon maître va venir vous consulter, ne lui dites rien...
LÉLIO, à part
Ô bonheur ! Taher viendrait !...
ALI, d'un air suppliant
Vous ne lui direz rien, n'est-ce pas ?
ARLEQUIN, à part
Je serais bien embarrassé.
Haut.
Cependant je ne sais si mon devoir...
ALI
C'est au nom de mes camarades, songez que si vous lui dites quelque chose, nous sommes perdus.
LÉLIO, à part
Comment le faire jaser ?
Haut.
Vous m'avouerez, en effet, que vous avez des reproches à vous faire.
ALI, d'un air repentant
Il est vrai ; je suis bien un peu coupable.
ARLEQUIN, avec colère
Un peu !... Une action !... Une faute !... Comme celle-là... fi, fi... C'est affreux !...
ALI
Mais, après tout, qu'ai-je donc fait ? Je vous le demande.
ARLEQUIN
Ce que vous avez fait ?
À part.
Ma foi, je n'en sais rien.
ALI
Serait-ce cette bouteille ? Mais...
ARLEQUIN
Une bouteille !... Justement !... Ô ciel !... Une bouteille !...
ALI
Serait-ce un entretien que j'eus avec cette jeune esclave ?
ARLEQUIN
Un entretien !... C'est ce que je voulais dire... Ah !... Vous avez des entretiens...
ALI
Que voulez-vous ? Près d'une femme on ne peut répondre de soi... et je n'ai pu m'empêcher de causer un peu ; mais elle était si jolie ! C'est cette esclave qu'il a achetée, dernièrement.
LÉLIO, effrayé
Comment, Isabelle !
ALI
Eh ! Non, c'est Zulmée... Vous savez bien qu'Isabelle est inaccessible, et que Taher, rebuté de ses rigueurs...
LÉLIO, avec joie
A sans doute résolu de s'en défaire.
ALI
Au contraire... Il en est plus amoureux que jamais... Il l'a refusée au Pacha de cette province... Argent... menaces, il a tout bravé, et s'il vient celte nuit, c'est pour vous consulter sur les moyens de s'en faire aimer.
ARLEQUIN
Sans doute, sans doute...
À Lélio.
Mais vous savez cela.
LÉLIO
Il est vrai, j'oubliais ; mais il me semblait qu'il ne devait venir que demain matin.
ALI
Y pensez-vous ? En plein jour... un Cadi ! Et sa dignité ? Il ne viendra que déguisé, et sous un faux nom.
ARLEQUIN
Sagement vu.
ALI
Or, il ne manquera pas de vous interroger sur la conduite de ses esclaves ! Il est si curieux !... Et...
AIR : Si Dorilas n'est parlait guère, (Pour et Contre.)
Je viens en leur nom, mon frère, Vous prier pour eux et pour moi.ARLEQUIN
Oui, vos vertus sont exemplaires ; Mais par modestie, en ce cas, Il vaut mieux qu'on n'en parle guères Il vaut mieux qu'on n'en parle pas.Bis.
ALI
Justement ; nous ne vous demandons que le silence.
ARLEQUIN
Je ne le sais que trop... car vos fautes sont d'une nature...
ALI
Il est vrai ; mais la tentation était forte !... J'entre un malin dans la chambre de mon maître, je vois sur une table un flacon rempli d'une liqueur vermeille, je le prends, je le vide. Mais, ô douloureux effets de celle liqueur !
AIR : Quand le sultan Saladin. (Richard Coeur-de-Lion.)
Autrefois soir et matin Je ne mangeais que du pain Arrosé d'un peu d'eau claire, Et quand j'étais en prière Je me meurtrissais le sein.LÉLIO et ARLEQUIN
C'est bien, Fort bien, Cela ne nous blesse en rien. Maintenant, pourriez-vous le croire ? J'aime mieux boire.Bis.
Et depuis ce temps-là...
AIR : Eh ! mais, oui-da. (Annette et Lubin.)
De ce breuvage aimable J'ai bu plus d'un flacon.ARLEQUIN
La faute est pardonnable Si le vin était bon. Alli ! Alla ! Comment peut-on trouver du mal à ça.ALI
Pour apaiser ma conscience, je jurai de fuir cette liqueur traîtresse, mais voyez mon malheur.
Même air.
Voilà qu'une bouteille. Me tombe sous la main : J'avais juré la veille ; Je bus le lendemain.ALI
Ce n'est pas tout : je n'avais pas fini celte maudite bouteille, que je rencontrai Zulmée ; vous savez que le vin rend babillard, et j'eus avec elle un entretien fort animé.
Même air.
Jusques à la nuit close Dura notre entretien.ARLEQUIN
Jamais trop l'on ne cause. Lorsque l'on cause bien. Alli, Alla, On ne peut pas trouver de mal à ça.Vous croyez donc que le Prophète est apaisé, et que...
ARLEQUIN
Nous lui en parlerons.
ALI
Au Prophète, soit ! Mais n'en parlez pas à mon maître.
À part, en sortant.
Ah ! L'honnête homme de Dervis... comme sa morale est consolante pour l'humanité !... Aussi je veux être gris toute ma vie, si jamais je touche un verre de vin.
Il sort.
SCÈNE IV. Arlequin, Lélio.
LÉLIO, vivement
Taher va venir.
ARLEQUIN, de même
Nous l'attrapons.
LÉLIO
Il nous rend Isabelle.
ARLEQUIN
Nous nous embarquons.
LÉLIO
Et nous arrivons. Quel bonheur ! Nous voilà en France, je vends mon petit bâtiment ; ajoute à cela la fortune d'Isabelle qui est immense, me voilà riche, très riche ; je revois mes amis, je les traite, je donne bal, repas, concert.
ARLEQUIN
Mon cher maître, nous voilà encore ruinés...
LÉLIO
Bah ! Bah !
AIR : Ah ! que do chagrins dans la vie. (Lautara.)
La vie est un banquet de fête, Au genre humain il est donné ; Mais souvent la mort indiscrète Arrive avant qu'on ait dîné. Il faut alors, au gré de son caprice, Que chacun lève le couvert. Jouissons donc dès le premier service ; Qui peut compter sur le dessert ?ARLEQUIN
Fort bien, mais je ne vois pas encore à quoi nous sert l'arrivée de Taher ? Et l'enlèvement...
LÉLIO
Tu parles toujours d'enlever... Fi donc ; dans un instant je veux qu'Isabelle soit ici, et que son jaloux lui-même nous l'amène.
ARLEQUIN
Pour celui-là...
LÉLIO
Pourquoi pas ? Taher va venir, je suis instruit, et pour le reste...
ARLEQUIN
Pour le resté, je m'en charge ; il ne sera pas dit que je ne vous aurai pas secondé ; j'ai aussi mon projet, et je vais eh faire part à mes compagnons... Mais silence ! J'entends marcher ; les pas se dirigent de ce côté. C'est sans doute votre pénitent, adieu.
Il sort.
SCENE V. Lelio, Taher.
LÉLIO
Alli !LÉLIO
J'ai lu dans votre pensée ; mais songez que tout mensonge est banni de ces lieux, et qu'avant tout il faut me promettre d'être sincère.
TAHER
J'en fais le serment.
LÉLIO
Parlez donc sans déguisement. D'abord, quel est votre nom ?
TAHER
Mon nom !... C'est... Je me homme Cogia-Ali.
LÉLIO, sévèrement
Cogia-Ali, vous êtes un imposteur ; votre vrai nom est Taher ; ignorez-vous la punition que vous avez méritée pour avoir menti après le serment ?
TAHER
Excusez-moi, je ne suis pas de ce pays, et je ne connais pas les lois.
LÉLIO
Vous mentez encore, vous êtes de ce pays, car vous demeurez à Sculari. Vous connaissez les lois, car vous êtes le Cadi.
TAHER
Le Cadi ! Miséricorde ! (
À part.
Quel diable d'homme ! Impossible de lui rien cacher.
LÉLIO
C'est vous qui devez rendre la justice, et qui la faites payer au poids de l'or.
TAHER, à part
Il dit vrai ; c'est un saint homme.
LÉLIO
C'est vous qui voulez passer pour charitable, et qui ne faites point d'aumônes aux fidèles.
TAHER, de même
Ah ! Le saint homme !
LÉLIO
C'est vous enfin qui défendez le vin, et qui le confisquez à votre profit.
TAHER
Ah ! Pour celui-là, mon frère...
LÉLIO
Vous en buvez, le Prophète me l'a révélé.
TAHER
Je n'en eus jamais dans ma maison.
LÉLIO
Non, pas dans la maison ; mais au bout du jardin, à gauche, sous l'escalier qui conduit au petit pavillon, est un caveau secret...
TAHER
Ah ! Le saint homme ! Le saint homme ! Oui, je suis un misérable pêcheur, et je n'ose espérer que vous voudrez bien encore...
LÉLIO
Votre repentir efface tout ; parlons maintenant du sujet qui vous amène.
TAHER
Le sujet qui m'engage à venir vous consulter...
LÉLIO
Croyez-vous que je l'ignore ?... Vous aimez une jeune esclave française, c'est tout simple ; elle ne vous aime pas, c'est tout naturel ; et vous venez me consulter pour vous en faire aimer, rien de plus juste. Mais l'entreprise offre de grandes difficultés ; car elle ne plaît pas au Prophète, et c'est lui qui fait naître tous les obstacles qui s'opposent à votre bonheur.
TAHER
En effet, mon frère, tout semble conjuré contre moi. Ne voilà-t-il pas que Nourredin, le Pacha de cette province, devient amoureux d'Isabelle, sur la réputation de sa beauté !
LÉLIO
Oui, je sais qu'il voulait vous l'acheter ; et, en échange,
AIR : Nous nous marierons dimanche.
Il offrait, dit-on, Un jeune tendron.LÉLIO
Son amitié.LÉLIO
Il s'est fâché.TAHER
Que j'ai refusés de même.À part.
Il sait toutes mes affaires aussi bien que moi.
Haut.
Et voilà pourtant à quoi m'expose cette ingrate ! Mais...
AIR : Ça fait toujours plaisir.
Un seul point me console De sa sévérité ; Ce Turc qui me désole N'en est pas mieux traité ; Même sort est le nôtre ; On semble nous haïr Presque autant l'un que l'autre ; Ça fait toujours plaisir.LÉLIO, d'an ton sentencieux
Cette indifférence m'étonne ; car je la crois susceptible d'aimer, et j'oserais vous promettre de la rendre sensible, si je l'avais seulement entretenue aussi longtemps qu'il y a que je vous parle.
TAHER, transporté de joie
AIR. À l'ombre d'un vieux chêne. (La forteresse du Danube.)
Demain j'amène Isabelle.SCÈNE VI. Lélio, Arlequin.
LÉLIO
Arlequin, Arlequin, que t'avais-je promis ?
ARLEQUIN
Que Taher vous amènerait lui-même son esclave.
LÉLIO
Tu vas la voir paraître.
ARLEQUIN
Taher vous amène votre maîtresse, c'est bien ; mais qu'en prétendez-vous faire ?
LÉLIO
La voir, l'entretenir, éprouver si elle m'est encore fidèle, et la ramener dans sa patrie.
ARLEQUIN
Mais comment la ramènerez-vous dans sa patrie ?
LÉLIO
Comment ? Comment ? Parbleu ! Belle question ! Je l'enlève.
ARLEQUIN
Fi ! Un enlèvement, défiez-vous ! C'est trop usé.
LÉLIO
Mais quand il n'y a pas d'autres moyens ! Nos amis sont là, Taher est seul, sans escorte, et s'il résiste, nous l'enlèverons lui-même.
ARLEQUIN, vivement
Et ne voyez-vous pas que ce moyen nous perdra ? Si vous laissez le Cadi il fera courir sur nos traces. Si vous l'emmenez, à la pointe du jour on s'aperçoit de son absence, ses esclaves racontent ce qu'ils savent, on vient à la grotte, on n'y trouve personne, et si l'on nous rattrape... Oser enlever un Cadi ! Par Mahomet ! Il n'y aura pas pour nous de supplice assez grand.
LÉLIO
Mais je ne vois pas d'autres moyens.
ARLEQUIN
J'en sais un meilleur, et je vais l'employer. Nourredin, Pacha de cette province, est-il à la ville ?
LÉLIO
Oui ! Eh bien ?
ARLEQUIN
Isabelle est à nous.
LÉLIO
Es-tu fou ? Comment contraindre ?...
ARLEQUIN
Je m'en charge.
LÉLIO
Encore voudrais-je savoir...
ARLEQUIN
C'est mon secret. Je veux à mon tour vous surprendre. Ah ! Vous faites marcher les Cadis ; je ferai marcher les Pachas. Avant l'exécution, deux mots vous instruiront de tout ; d'ailleurs vous serez toujours à même d'exécuter vôtre projet diabolique.
Cadi : Fonctionnaire musulman chargé de régler les contestations civiles et religieuses. [L]
LÉLIO
Mais, encore une fois...
ARLEQUIN
Silence. On vient !...
SCÈNE VII. Les mêmes ; Taher, Isabelle, voilée dans le fond.
TAHER
Entrez donc, Madame.
Ensemble.
AIR : Duo d'Azémia.
TAHER
Approchez donc.ISABELLE
Moi ?TAHER
Vous !ISABELLE
Qui ? Moi !TAHER
Oui, vous !ISABELLE
Ah ! Que mon coeur est agité !LÉLIO, ARLEQUIN et TAHER
On respecte ici la beauté, Entrez dans cette enceinte ! Entrez ! Entrez sans crainte.Ensemble.
TAHER
Mahomet, exauce mes voeux ! Fais que sa tendresse Me rende heureux ! Touche le coeur d'une ingrate maîtresse ; Mahomet, exauce mes voeux !ISABELLE
Ciel ! Ô ciel ! Dans mon sort affreux, À toi je m'adresse, Entends mes voeux ; Sous mon tyran gémirai-je sans cesse ? Ciel ! Ô ciel ! Exauce mes voeux !LÉLIO
Mahomet, exauce mes voeux ! Fais que sa tendresse Me rende heureux ! Rends à mon coeur une aimable maîtresse. Mahomet, exauce mes voeux !ARLEQUIN
Mahomet, exauce ses voeux ! Fais que sa tendresse Le rende heureux ! Rends à son coeur une aimable maîtresse, Mahomet, exaucé ses voeux !LÉLIO
Rassurez-vous, Madame, vous n'avez rien à craindre ; vous pouvez maintenant lever votre voile.
TAHER
Mais, mon frère, permettez donc...
ARLEQUIN
Paix ! Ainsi le veut le Prophète.
ISABELLE, levant son voile
Où suis-je ? Ah ! Les vilaines figures !
LÉLIO, à part
Elle est encore embellie !
À voix haute.
Vous êtes, Madame, avec les serviteurs du Prophète.
ISABELLE, regardant la grotte
Le Prophète aurait pu donner à ses serviteurs un appartement moins lugubre.
Avec volubilité.
Mais, parlez donc, vénérable Cadi ? Pourquoi m'amener en ces lieux ? Que me voulez-vous ? Qu'exigez-vous ? Était-ce pour me montrer ces grandes barbes de Dervis ? Quelles physionomies ! ! ! Ils sont presque aussi laids que vous.
TAHER
Vous l'entendez, mon frère ! Voilà de ses douceurs ordinaires.
ISABELLE
C'était bien la peine de venir interrompre nos plaisirs ! Une fête charmante, que me donnaient vos esclaves ! Apprenez, seigneur Cadi, que rien n'est plus dangereux que de me contrarier ainsi... Demain j'aurai une migraine.
TAHER
Je vous prie, mon frère, de l'excuser ;
À Isabelle.
Silence ! Et plus de respect pour les ministres du Prophète !
ISABELLE
Silence !... Voilà qui est galant... Ah ! Pourquoi faut-il que je sois esclave ? M'empêcher de parler 1
LÉLIO
AIR du vaudeville des Amants tant amour.
A l'esclavage condamnée, Votre sort n'est point rigoureux Car la beauté, quoique enchaînée, Peut encor régner dans ces lieux. C'est en vain qu'un maître sauvage Veut la soumettre à sa rigueur, Elle sait dans son esclavage Donner des fers à son vainqueur.ISABELLE, a part
Mais il est galant pour un Dervis ; il n'est pas si mal qu'il m'avait paru, sa voix surtout a quelque chose de...
LÉLIO
Vous savez, seigneur Cadi, que les moments sont chers ; il est temps de vous retirer, je dois rester seul avec madame.
TAHER
Comment ! Me retirer ? Mais ce n'est pas du tout mon intention.
ISABELLE
Seule !... Je n'y consentirai jamais. Je mourrais de frayeur.
ARLEQUIN
Ainsi le veut le Prophète.
TAHER
Vous m'avouerez que le Prophète a des volontés bien singulières, car enfin un tête-à-tête...
LÉLIO
Vous oubliez que c'est pour vous, et non pour moi que j'agis... Je pourrais m'offenser de votre défiance... Mais si vous ne voulez pas absolument...
TAHER
Je n'ai garde, mon frère.
LÉLIO
Je ne vous cache point que c'est le seul moyen de la rendre sensible.
ISABELLE
Ah ! Me rendre sensible ! Je suis curieuse de savoir comment il va s'y prendre.
TAHER
Allons, mon frère, j'y consens, mais abrégez le plus possible, vous sentez qu'il est dur d'attendre.
LÉLIO
Que dites-vous ? N'avez-vous pas des fautes à expier ! Vous allez suivre ce respectable frère dans ma cellule, vous y prierez pour la réussite de notre entreprise. Tenez, voilà un petit livre de prières, tirées du Coran... vous aurez soin de relire deux fois chaque chapitre, et de vous flageller à chaque verset.
TAHER
Mais permettez donc...
LÉLIO
Ce saint homme vous aidera, s'il le faut.
TAHER
Mais, mon frère, songez donc...
ARLEQUIN
Paix ! Ainsi le veut le Prophète.
TAHER
Voilà encore une volonté bien singulière.
ARLEQUIN
Sans doute, mon frère, plus vous frapperez et plus l'on vous aimera.
TAHER
Allons ! Je me résigne.
À Lélio.
Vous aurez besoin de patience ; je vous en avertis, car elle se moque toujours de vous ! Si vous saviez que c'est une Française.
LÉLIO
Je le sais.
AIR : Je ne suis plus de ces vainqueurs. {Amour et mystère.)
Son coeur n'est jamais arrête, Elle est vive, elle est infidèle, Et pourtant sa mobilité Sait encor vous fixer près d'elle ; Sans cesse agitant son flambeau, L'amour voltige sur ses traces ; Son esprit est toujours nouveau, Et ses caprices sont des grâces.ISABELLE
Voilà un madrigal turc, qui n'est pas du tout mal tourné... Il me semble que j'aurai moins peur avec lui.
TAHER
Oh ! Grand Allah, fais que ce saint homme réussisse dans le dessein qu'il médite !
À Isabelle.
Adieu ; s'il ne s'agit que de frapper pour me faire aimer, soyez sûre que je n'irai pas de main morte.
ISABELLE
À votre aise, ne vous gênez pas.
ARLEQUIN
Comptez sur moi.
Taher et Arlequin sortent.
SCÈNE VIII. Lélio, Isabelle.
LÉLIO
Amour, inspire-moi, et fais que je la retrouve fidèle !
Moment de silence.
ISABELLE
C'est donc vous, mon frère, qui devez me rendre sensible ?
LÉLIO
Madame, je n'eus jamais cette prétention, et vous ignorez...
ISABELLE
Ignorer !... Je sais tout... Taher vous a choisi pour le représenter ; vous allez me faire la cour par procuration, mais je doute qu'il ait à se louer du succès.
AIR du vaudeville du Séducteur en voyage.
Renonçant enfin au bonheur De faire agréer sa tendresse, Désormais par ambassadeur 11 fait la cour à sa maîtresse. 11 a pris un mauvais moyen ; Je tiens pour maxime suprême Qu'en amour ainsi qu'en hymen, Il faut tout faire par soi-même.LÉLIO
Madame, je n'agis point pour un autre, et vous en serez persuadée quand vous me connaîtrez mieux.
ISABELLE, gaiement
Pourquoi mentir ? Ne l'ai-je pas entendu ? N'avez-vous pas promis d'exciter ma sensibilité ? Ah ! Ah ! La promesse est délicieuse, vous m'avouerez cependant qu'elle est au moins hasardée.
LÉLIO
Elle l'est moins que vous ne le croyez, Madame ; je lis dans votre coeur mieux que vous-même, et je vois que malgré cette insensibilité profonde dont vous faites gloire, vous avez déjà aimé.
ISABELLE, souriant avec embarras
Qui, moi !
LÉLIO
Oui, un Français... et en conscience je ne puis blâmer votre choix.
DUO de M. DOCHE.
LÉLIO, avec suffisance
Il était jeune et fort bien fait...ISABELLE, à part
C'est bien là, c'est bien son portrait.ISABELLE, à part
Oh ! Ce n'est plus là son portrait.LÉLIO, malignement
Et cependant un certain soir...ISABELLE, effrayée
Ô ciel ! dans quel trouble il me jette.ISABELLE
Eh bien !ISABELLE, à part
Dieu ! Par quel pouvoir enchanteur. Me connaît-il mieux que moi-même !Observant.
Eh ! mais, ses sens sont agités... Sa voix ne m'est pas inconnue. Il tremble il détourne la vue ; Quel soupçon !LÉLIO, gaiement
Mais si vous doutez De mon art et de ma puissance, Je puis même lire en vos yeux, Le nom de ce mortel heureux.ISABELLE, à part, vivement
C'est lui ! Quel autre aurait cette assurance ?LÉLIO
Tournez vers moi cet oeil vif et piquant, Regardez-moi bien tendrement, Plus tendrement encore...Feignant de lire.
C'est Lé... c'est Lé-lio que votre coeur adore.Ensemble.
ISABELLE, à part
Et l'ingrat, au lieu de tomber à mes pieds, cherchait à m'éprouver... Il me le paiera.
LÉLIO, gaiement
Eh bien ! Madame, ai-je dit vrai ?
ISABELLE
Je vois, Seigneur, que les gens honorés de la communication familière avec le ciel se trompent comme les autres hommes.
LÉLIO, à part
Qu'est-ce à dire ?
Haut.
En vain, Madame, vous voudriez dissimuler ; le trouble que vous venez de faire paraître témoigne assez...
ISABELLE
J'ignore par quel prodige ce nom peut vous être connu ; mais, quoi qu'il en soit, je vous l'avouerai, je n'ai pu l'entendre sans être émue ; il me rappelle un homme que j'ai indignement trahi.
LÉLIO
Au nom du ciel ! Expliquez-vous.
ISABELLE
Vous avez deviné, seigneur Dervis, j'aimais Lélio ; il partit, je lui jurai un amour éternel, et cependant huit jours n'étaient pas écoulés...
LÉLIO
Eh bien ! Madame, qu'arriva-t-il ?
ISABELLE, malignement
Vous qui savez tout, mon Père, vous le devinez aisément.
LÉLIO
Eh ! Non je ne devine pas.
À part.
Je souffre le martyre.
ISABELLE
Huit jours n'étaient pas écoulés, que je l'avais déjà oublié.
LÉLIO, à part
La perfide !
ISABELLE
Et ce qu'il y a de plus affreux, c'est que, sur-le-champ, j'en aimai un autre.
En pleurant.
Pour celui-là, je ne me le pardonnerai jamais.
LÉLIO, à part
Et c'est moi qu'elle choisit pour son confident !
Haut.
Quoi, Madame, après les serments...
ISABELLE
J'étais de bonne foi en les faisant, mais l'absence d'un amant, les assiduités d'un autre font de terribles métamorphoses dans le coeur d'une femme ; et puis, vous l'avouerez, Lélio avait bien des défauts ; vous à qui rien n'est caché, convenez-en franchement.
LÉLIO
Pour cela, je n'en conviendrai jamais.
ISABELLE
Il était fat, suffisant, en contait à toutes les femmes.
LÉLIO
Je trouve admirable que vous l'accusiez d'infidélité.
ISABELLE
Et puis quelle conduite mène-t-il maintenant ? On m'a assuré qu'il ne pensait plus à moi.
LÉLIO
On vous a trompée, je vous le jure, jamais amour n'égala le sien.
ISABELLE
Je veux bien le croire, mais décemment, puis-je aimer un homme dont la tête est attaquée de folie ?
LÉLIO
Comment ! De folie ?
ISABELLE
On prétend qu'il a perdu la raison et qu'il s'est persuadé qu'il était Dervis.
LÉLIO, à part
Qu'entends-je ?
ISABELLE
Et je sais de bonne part que, dans ce moment, cet amant si fidèle est en tête à tête avec une femme.
LÉLIO, à part
Je suis reconnu.
ISABELLE
Et une coquette encore, qui depuis un quart d'heure se moque de lui.
LÉLIO, à genoux
Ma chère Isabelle !...
ISABELLE
Ingrat, tu avais pu croire que ce déguisement te rendrait méconnaissable à mes yeux ! Relevez-vous, seigneur Dervis, vous avez peu de communication avec le ciel, puisque vous savez si mal les affaires de la terre. Appelez votre bon génie à votre secours, et vous apprendrez de lui qu'Isabelle n'aimera jamais que son cher Lélio.
LÉLIO
Ô mon amie ! Il ne manque plus rien à mon bonheur sinon de t'arracher à ce juif de Taher. Arlequin a, selon lui, un projet immanquable...
TAHER, en dehors
Par Mahomet ! J'entrerai, vous dis-je.
ISABELLE
Faut-il déjà nous voir séparés !...
LÉLIO
Affecte de le regarder d'un oeil plus gracieux, et s'il t'interroge, charge-moi de répondre.
SCÈNE IX. Les mêmes ; Taher, Arlequin.
LÉLIO, à Arlequin
Eh bien, mon frère, d'où vient donc ce bruit ?
ARLEQUIN
Le seigneur Taher a perdu patience, à peine s'est-il donné le temps définir le chapitre premier.
TAHER
Oui, mais voire chapitre premier a plus de soixante versets. Eh bien, mon frère, quelles nouvelles ? Elle doit m'adorer, car je suis brisé de coups.
LÉLIO
Le Prophète a daigné bénir mes efforts.
TAHER
Serait-il vrai ?
Il regarde Isabelle amoureusement.
LÉLIO, bas à Arlequin
Il faut se hâter.
ARLEQUIN
Tout est prêt.
Il lui parle bas à l'oreille.
Songez à me seconder.
Arlequin sort.
TAHER
AIR de la Pipe de tabac. (Le Petit Matelot.)
Grands dieux ! Que de reconnaissance Ne vous dois-je pas en ce jour ? Puisqu'en ces lieux, votre éloquence A si bien servi mon amour.LÉLIO
Ah ! je vous donne l'assurance, Et je parle de bonne foi, Qu'en celle heureuse circonstance, J'ai travaillé comme pour moi.TAHER, considérant Isabelle
Mais, mais, c'est qu'en effet... Elle me regarde d'un air... Jamais elle ne m'a lancé de coups d'oeil aussi expressifs. Il faut qu'elle ail bien du plaisir à me voir, la pauvre enfant ! C'est bien naturel. Comment, je suis aimé, mignonne ?
ISABELLE
Seigneur, demandez au Dervis.
LÉLIO
Que serait-ce si vous aviez achevé le chapitre second !
TAHER
Mais il n'est besoin que d'un mot ; m'aimez-vous, oui ou non ?
ISABELLE
Seigneur, demandez au Dervis.
TAHER, à part
Le Dervis, le Dervis !... Ne peut-elle parler elle-même ?
À Isabelle.
Âme de ma vie, que dois-je augurer de celte réponse ?
ISABELLE
Seigneur, demandez au Dervis.
TAHER
Ah ! Parbleu, celui-ci est trop fort ! S'est-on joué de moi, et me prend-on pour un imbécile ?
ISABELLE
Seigneur, demandez...
TAHER, furieux
Encore... mais d'où vient ce bruit ? J'entends des voix d'hommes. Rentrez, madame, ne vous exposez pas à leurs regards.
SCÈNE X. Les mêmes ; Arlequin, Carle, Les esclaves.
LES ESCLAVES
AIR de la marche d'Aline, reine de Golconde.
Honneur ! Honneur ! Au Pacha ! Chantons sa gloire suprême Il daigne ici venir lui-même. Honneur ! Salamalec ! Alli, Alla, Alla. Honneur ! Honneur ! Au Pacha !Arlequin parait sur un palanquin avec quelques gardes armés de piques.
TAHER
Le Pacha ! Qui peut l'amener ? Mais il ne me connaît pas, et je n'ai rien à démêler avec lui.
LÉLIO, à voix basse
C'est Arlequin ! Ce sont nos amis !
TAHER, à part
Je n'ai jamais vu ce Nourredin, et cependant sa figure ne m'est pas inconnue.
ARLEQUIN, à part
Comme il m'observe ! Me reconnaîtrait-il ?
Haut.
Insolent ! Qui m'ose regarder en face.
Taher baisse les yeux.
Je sais depuis longtemps la conduite que l'on mène toutes les nuits dans celle grotte. J'ai voulu m'en convaincre par moi-même, et vous prendre sur le fait, vous et vos complices. Je sais tout comme si j'y avais été.
AIR : la faridondaine, la faridondon.
Sous un air de dévotion Vous abusez vos frères ; Vous buvez et chantez, dit-on, An lieu d'être en prières. Vous en contez à maint tendron, La laridondaine, la faridondon ! Enfin vous n'êtes des Dervis, Biribi, Qu'à la façon de barbari, Mon ami.Qu'on visite cette grotte, qu'on y saisisse tout ce qu'on trouvera !
On entre à gauche dans la grotte où l'on a posé la table et où Isabelle est entrée.
TAHER, bas à Lélio vivement
Mais ils vont trouver Isabelle !
LÉLIO, froidement
C'est à croire.
TAHER, de même
Ils s'en empareront !
LÉLIO, de même
Ils en sont bien capables.
Un esclave sort avec un panier de vin.
CARLE, à Isabelle qu'il amène
Allons, Madame, pourquoi se faire prier ?
ARLEQUIN
Cela suffit. Des femmes, du vin chez des Dervis ! Voilà des preuves convaincantes.
TAHER
Mais ces preuves ne prouvent rien.
Bas à Lélio.
Parlez donc, expliquez donc comment il se fait... Songez que je me trouve compromis.
ARLEQUIN
Qu'avez-vous à répondre ?
LÉLIO
Rien.
D'un air contrit en montrant Taher.
Nous sommes tous de grands coupables, et nous avons mérité d'être punis.
TAHER
Comment, nous ?... Parlez pour vous seul, s'il vous plaît !... Seigneur Pacha, cette esclave est à moi et je ne suis point complice de ce fripon de Dervis, demandez-lui plutôt.
LÉLIO
Hélas ! Mon frère, pourquoi chercher à nous sauver par un mensonge ? Allah nous entend.
TAHER
Qu'est-ce à dire ?
LÉLIO
Vous avez partagé nos péchés, pourquoi ne partageriez vous pas notre pénitence ? C'est une tribulation que le Prophète nous envoie.
ARLEQUIN
Puisque votre complice l'a avoué... qu'on les mène à l'instant chez le Cadi.
TAHER
Miséricorde ! Ils vont me ramener chez moi comme un criminel ; demain tout le quartier le saura.
CARLE, au Pacha
Songez, Seigneur, que la nuit est bien avancée, et que le Cadi...
ARLEQUIN
N'importe, on le réveillera, on est bien sûr de le trouver chez lui, celui-là. C'est un homme intègre, un homme de bonnes moeurs, qui ne passe jamais les nuits hors de chez lui ; allons, parlons !
TAHER
Un moment, un moment encore, seigneur Pacha.
À part.
Il faut bien me faire connaître.
Haut.
Cet homme dont vous parliez tout à l'heure, cet homme de bonnes moeurs, qui ne passe jamais les nuits hors de chez lui... c'est moi-même, je suis ce malheureux Cadi...
ARLEQUIN
Qu'entends-je ? Vous seriez... J'en suis fâché pour tous, mais votre nom ne vous sauvera pas. Vous qui devriez donner le bon exemple... Vous êtes le complice de ce faux religieux !...
TAHER
Mais, Seigneur...
ARLEQUIN
Vous discuterez votre cause en justice, et j'aime à croire que vous en serez quitte pour la bastonnade. Mais, en attendant, les apparences étant contre vous, en prison !
TAHER
Mais, songez donc, Seigneur, un Cadi en prison ! Me voilà déshonoré, vilipendé ! Mes envieux en profileront ; innocent ou coupable, je perdrai ma charge. Grâce, grâce ! Vous me voyez à vos genoux.
ARLEQUIN
Il m'attendrit, car je suis bon naturellement. Je vous permets de vous retirer, mais à une condition, c'est que vous me vendrez cette esclave qui, sans doute, est cette Isabelle que vous m'avez déjà refusée. Vous hésitez ? En prison !
TAHER
Non, non, Seigneur ; elle est à vous.
À part.
J'enrage.
Haut.
Que de bonté ! Que de générosité !
À part.
Faut-il encore que je sois obligé de le remercier !
ARLEQUIN
Je suis trop bon, comme vous le dites, mais j'aime qu'on soit heureux, et ne suis point comme la plupart des Pachas, mes confrères.
AIR : Le petit mot pour rire.
Les pleurs ont pour eux des attraits, Ils aiment à voir leurs sujets Gémir sous leur empire. Moi, loin de les faire pleurer, Je suis, et je peux l'assurer, Un PachaTer.
pour rire.Ce n'est pas tout, je vous avais proposé mille sequins, c'était trop peu, sans doute ; je vous en offre deux mille...
TAHER, tendant la main
J'accepte ; deux mille sequins consolent bien un peu...
ARLEQUIN
Mais comme vous avez des fautes à expier, je les garde, et je me charge de les distribuer publiquement aux pauvres de Sculari ; mais, parlez, si vous en voulez davantage ?...
TAHER
Non, non, je craindrais d'abuser.
À part.
J'étouffe de colère,
Haut.
Je ne vous demande qu'une grâce, c'est de faire étrangler ce coquin de Dervis.
À part.
Mahomet ! Me voilà sans argent, sans maîtresse, et le dos brisé ! Heureux encore d'en sortir à ce prix !
Il sort.
SCÈNE XI. Les mêmes, excepté Taher.
LÉLIO
Ma chère Isabelle, mon cher Arlequin, quelle reconnaissance !
ARLEQUIN
Des remerciements, fi donc ! Ne songeons qu'au bonheur d'être réunis. Eh ! Monsieur, si nous écrivions les mémoires de notre vie, voilà une histoire dont nous pourrions faire un roman.
VAUDEVILLE.
AIR du vaudeville des Vèlocifères.
CARLE
Faire un roman de notre vie, En France on se l'arrachera. Roman près de femme jolie En tous les temps réussira. Tome premier : vertu notoire. Tome second, deux, trois amants ; Ces dames trouvent leur histoire, Écrite dans tous nos romans.ARLEQUIN
Grand amateur de la science, Je me demandais bien souvent : Mais quelle est donc la différence Et d'une histoire et d'un roman ? Sans lire maint et maint grimoire, J'ai su la trouver en buvant : Bouteille pleine est une histoire, Bouteille vide est un roman.341 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica