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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

L'Amour Tyrannique

Georges de Scudery· créée en 1638, imprimée en 1640· 5 actes· 1 909 vers· 13 personnages

Représenté pour la première fois en 1638 au Jeu de Paume du Marais

Personnages

  • OROSMANE, roi de Capadoce
  • TIGRANE, fils d'Orosmane
  • TIRIDATE, roi de Pont
  • ORMÈNE, femme de Tiridate et fille d'Orosmane
  • POLIXÈNE, femme de Tigrane et fille du roi de Phrygie
  • TROILE, fils du roi de Phrygie et frère de Polixène
  • PHARNABASE, jadis gouverneur de Tyridate
  • PHRAARTE, lieutenant général de Tiridate
  • CASSANDRE, fille d'honneur d'Ormène
  • HÉCUBE, fille d'honneur d'Ormène
  • EUPHORBE, capitaine phrygien déguisé en paysan
  • TROUPE de Gardes, de Tyridate
  • TROUPE d'habitants
Madame,

À MADAME LA DUCHESSE D'AIGUILLON

C'est plutôt par l'impatience publique, que par ma propre inclination, que je me porte à faire imprimer cet ouvrage que je vos offre : car après la gloire qu'il eu, d'être représenté quatre fois devant Monseigneur, et devant vous ; après les choses que S.E. en a dits en présence de toute la Cour ; après l'honneur qu'elle m'a fait, de vouloir avoir ce poème en manuscrit dans son cabinet ; et après le rang que vous lui avez donné tout haut, parmi ceux de cette nature ; ma plus ardente ambition est tellement assouvie, qu'elle ne trouve rien à désirer. Certes si celui qui disait qu'un homme lui était tout un théâtre, eut eu comme moi le GRAND CARDINAL, et l'incomparable DUCHESSE DE L'AIGUILLON pour approbateurs, il n'aurait pas enfermé sa pensée dans des bornes si étroites : et sans doute il eut dit aussi bine que moi, que ces deux illustres personnes lui auraient tenu lieu de tout le monde. Aussi puis-je assurer, MADAME, que ni Monseigneur, ni vous , n'aurez pas sujet de me demander, "pour combine nous comptes-tu ?" comme un grand capitaine à l'un des siens, qui s'étonnait du nombre de ses ennemis, puisqu'il est vrai que je vous regarde et l'un et l'autre comme si vous étiez toute le terre ; et qu'après vous avoir satisfaits, je suis pleinement satisfait moi-même : je dis pleinement satisfit, MADAME, pour ce qui touche de poème ; car il est certain qu'à parler plus généralement, je ne le ferai jamais, jusqu'à tant que par mille soins,, et par mille devoirs, je puisse être assez heureux, pour vous obliger à croire que je suis,

MADAME,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

DE SCUDERY

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Ormène, Cassandre, Hécube.

SCÈNE II. Tiridate, Pharnabase.

SCÈNE III. Phraarte, Orosmane, deux gardes, Tiridate, Pharnabase.

OROSMANE

Impitoyable fils, ta haine est assouvie ; Tu tiens en ton pouvoir mon état et ma vie ; Et le sort favorable aux voeux du plus puissant, A soutenu ton crime, et perdu l'innocent. Il semble que les dieux ont changé de nature, Ou que tout ici bas n'aille qu'à l'aventure, Puisqu'on voit l'injustice en ce degré qu'elle est, Et la vertu soumise à tout ce qui lui plaît. Cette main, dont le bruit en sa gloire naissante, Vola du bord du Tibre aux rivages du Xanthe ; Qui partout surmonta les obstacles offerts, A laissé choir un sceptre, et s'est soumise aux fers : Ta fraude, je l'avoue, a vaincu ma prudence ; J'ai commis une faute, et j'en fais pénitence ; Je me consume en vain en regrets superflus ; N'es-tu pas satisfait ? Et que cherches-tu plus ? Veux-tu bannir du monde un innocent beau-frère ? Et parce que tu vois que le sort m'est contraire, Ton injuste fureur qui m'a tant outragé, Veut-elle doublement affliger l'affligé ? Ne te suffit-il pas, inexorable prince, De m'avoir mis aux fers ? Désolé la province ? Et versé tant de sang, qui monté jusqu'aux cieux, Pour demander vengeance à l'équité des dieux ? Veux-tu donc qu'un abîme, appelle un autre abîme ? Et qu'un crime en ton âme, appelle un autre crime ? Ha ! Pardonne à Tigrane, il a trop enduré ; Laisse à ce pauvre prince un asile assuré ; Et sans poursuivre encore un dessein si funeste, Souffre que d'un royaume, une ville lui reste : C'est bien la moindre part qu'un fils y doit avoir : Ainsi jamais le sort n'ébranle ton pouvoir ; Ainsi le ciel bénin puisse oublier ta faute, Et ta main conserver le sceptre qu'elle m'ôte.

SCÈNE IV. Polixène, Tigrane.

SCÈNE V. Phraarte, Orosmane, deux Gardes, Tigrane, Polixène.

Il feint de la frapper.

PHRAARTE

Il regarde derrière le théâtre.

Courage mes amis, avancez, avancez ;

PHRAARTE

À l'assaut,

TIGRANE

À la mort,

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Tiridate, Ormène, Pharnabase, Cassandre, Hécube, troupe de gardes.

ORMÈNE

Hélas ! Dois-je oublier...

Il l'interrompt.

Elle entend de son père.

SCÈNE II. Troupe de citoyens, Oraosmane, Deux gardes.

OROSMANE

Il les embrasse.

Ô fidèles sujets !

SCÈNE III. Orosmane, Tiridate, Pharnabase, Troupe de citoyens, Troupe de gardes.

OROSMANE

Il arrête Tiridate et lui fait voir ces habitants à genoux.

Tourne, tourne les yeux, homme sans amitié ; Regarde Tiridate, un objet de pitié ; Ne te mets pas au rang des cours inexorables ; Ne ferme point l'oreille aux cris des misérables ; Et puisque le destin les range sous ta loi, Traite-les en sujets, de tyran deviens roi. Surmonte en leur faveur ton humeur sanguinaire ; Et de gendre inhumain, sois maître débonnaire. N'irrite point des maux, dont tu fus seul auteur ; Et force-les d'aimer un prince usurpateur. Juge par cette amour qu'a pour moi la province, Comme les bons sujets chérissent un bon prince ; Sois vainqueur de ton vice après m'avoir vaincu ; Et pour te faire aimer, vis comme j'ai vécu, Ou si ta cruauté n'est pas bien assouvie, Épargne ton état, et prends encore ma vie : Marche (si tu le veux) sur mon front oppressé, Pour monter dans le trône où tu m'as renversé : Mais saoule à tout le moins ta fureur en ma perte, Et ne te fais point roi d'une ville déserte. Songe, en voyant l'état où tu nous as réduis, Que tu pourras tomber au désastre où je suis ; Et que si l'équité n'est jamais assurée, L'injustice a toujours sa peine préparée ; Qu'il n'est rien d'éternel ; que tout change ici-bas ; Et qu'en faisant un bien, nous ne le perdons pas, Ce n'est qu'en leur faveur que je répands des larmes ; En leur seule faveur, laisse tomber tes armes ;

Il s'en va.

Peuple, après les malheurs qu'Orosmane a souffert, Voila tout ce que peut un prince dans les fers.

SCÈNE IV. Phaarte, Tiridate, Pharnabase.

SCÈNE V. Tigrane, Polixène.

TIGRANE

Ma chère Polixène, il n'y faut plus penser, Car l'ennemi s'approche, il s'en va nous forcer ; Voici le point fatal marqué pour ma ruine, Voici l'heure où mon cour perd ta beauté divine ; Ô funeste accident, pire que le trépas ! Perdant le sceptre seul, je ne me plaindrais pas ; Cette privation, n'a rien qui m'importune ; Je regarde l'amour, et non pas la fortune ; Et sous un toit de chaume, y vivant avec toi, Je trouverais encore tous les plaisirs d'un roi : Tiridate, cruel, vois que je t'abandonne, Sans regret, sans douleur, trône, sceptre, et couronne, Usurpe, usurpe tout, et ne me laisse rien Que ce divin objet, lui seul est tout mon bien ; Sans lui, toutes grandeurs, me semblent méprisables ; Avec lui tous les maux me seront supportables ; Et si de ta bonté, ce trésor m'est rendu, Tu m'entendras jurer que je n'ai rien perdu : Mais que d'un vain espoir ma pauvre âme se flatte ! Tigrane n'aime rien, que n'aime Tiridate ; L'effet de ces désirs n'a garde d'arriver, Puisqu'il me veut ravir, ce que je veux sauver. Il n'en veut qu'à mon cour, il n'en veut qu'à ma femme ; Le feu qui me consomme, allume aussi son âme ; Ce qui fait mes plaisirs, fait ses félicités ; Et son ambition n'en veut qu'à tes beautés. Ô rage ! Ô désespoir ! Que feras-tu Tigrane ? À tes yeux, en tes bras, souffrira la rigueur, Et d'un injuste amant, et d'un lâche vainqueur ? Quoi, tu pourras souffrir, qu'il entre dans ta couche ? Tu le verras pâmé sur cette belle bouche ? Et peut-être qu'encor, pour te faire enrager, Il te laissera vivre, afin de t'affliger ? Ha ! Non, non ; meurs plutôt, devance ces misères ; Va faire ton tombeau, du trône de tes pères, On t'a vu naître prince, il faut mourir en roi, Et d'un trépas au moins qui dépende de toi ;

Il veut se frapper d'un poignard.

Par l'estomac ouvert, mon âme étant ouverte, Vois comme je me perds, pour ne pas voir ta perte.

POLIXÈNE

Déjà trop balancée ;

On fait un grand bruit derrière le théâtre.

Connais par ce grand bruit, que la place est forcée.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Polixène, Phraarte, troupe de gardes.

SCÈNE II. Cassandre, Tigrane, Hécube.

TIGRANE

Que je manque à punir, ce monstre détestable ! Que je manque à venger, un objet tant aimable ! Et que je vive encor après avoir commis Ce que n'auraient pas fait, les plus fiers ennemis. Non, non, mes filles non, la chose est résolue ; Et le destin le veut de puissance absolue ; Il faut que je me perde, après avoir perdu Un trésor, qui jamais ne peut m'être rendu ; Il faut que je me venge, et que je me punisse ; Que Tiridate meure, et qu'après je finisse.

Il lui montre son poignard.

Voyez ce fer sanglant que je porte en la main, Par lui j'ai fait un coup juste, mais inhumain : Par lui j'ai fait périr une beauté si rare, Amant infortuné, mais beaucoup plus barbare. Ô main ! Cruelle main, que la fureur arma, Toi main, qui fais périr, ce que le coeur aima ; Qui viens d'ouvrir le sein de la personne aimée, De quels feux violents seras-tu consommée ? Et puisque c'est par toi qu'un astre a pû finir ? Est-il quelque brasier qui te puisse punir ! Noires filles d'enfer, abandonnez vos gouffres, Apportez en ces lieux vos flammes, et vos souffres, Venez, venez à moi ; quittez vos criminels, Mon crime est infini, vos feux sont éternels ; Pour venger sur ma main l'innocence opprimée, Qu'elle brûle toujours, sans être consommée. Cher esprit, que ma main a séparé du corps, Belle âme, vois du ciel ma rage, et mes transports ; Mon amour, ma douleur, mon désespoir extrême ;

Il se met à genoux.

Jette l'oeil sur mon cour, pour connaître s'il t'aime ; Et si par tant de cris je puis être entendu,

Il entend le sang de sa femme qu'il voit à son poignard.

Vois que j'adore ici ce que j'ai répandu : Mais sans plus m'arrêter à cette plainte vaine, Donnez-moi le moyen de parler à la reine ; Sa tente (à mon avis) n'est pas bien loin d'ici ; Cassandre, répondez ?

Dans la note on lit "entend", le mot est conservé bien que le sens en soit obscur.

SCÈNE III. Tiridate, Orosmane, Ormène, Pharnabase, troupe de gardes.

SCÈNE IV. Phraarte, Tiridate, Polixène, Pharnabase, troupe de gardes.

POLIXÈNE

Ô dieux !

ACTE IV

SCÈNE I. Euphorbe, Phraarte.

EUPHORBE

Il est vêtu en paysan avec un panier plein de fruits qu'il feint de venir vendre au camp.

Quelque extrême que soit le mal qui le possède, Si vous nous assistez, il n'est pas sans remède : Pour mettre à la raison cet esprit violent, Le prince de Phrygie avec un camp volant, Ne marchant que de nuit à la faveur des ombres, Et sous l'obscurité des forêts les plus sombres, Par une diligence égale à son souci, Sans être découvert, s'est rendu près d'ici : Or comme il connaît bien que votre âme est trop haute, Pour approuver jamais une pareille faute, Sachant que la justice est jointe à son courroux, Il a voulu, seigneur, me dépêcher vers vous. Il vous est obligé d'un avis salutaire, Que sa discrétion saura toujours bien taire, Et qu'il reconnaîtra, vous devez l'espérer ; Puisqu'il m'a commandé de vous en assurer. Ce prince ne vient point pour opprimer le vôtre ; Sa vertu seulement, hait le crime d'un autre, Tout l'univers connaît qu'il n'est pas l'agresseur ; Et qu'il n'a d'intérêt que celui de sa soeur. Ainsi votre grand cour sauvant cette province, Peut joindre son pouvoir à celui de ce prince : Ainsi votre crédit peut sauver aujourd'hui L'honneur de votre maître, en vous joignant à lui. C'est par moi que le mien vous ouvre sa pensée ; Sous ce rustique habit votre garde avancée, M'a permis de passer (son oeil étant déçu) Voila de point en point, l'ordre que j'ai reçu. Après ce que j'ai dit, c'est à vous à me dire, Si la chose est conduite au point qu'on la désire ; Ce dessein important ne peut être remis ; Il le faut achever, et vous l'avez promis.

EUPHORBE

J'y vole donc.

Il s'en va.

SCÈNE II.

TIRIDATE, seul

Stances.

C'est en vain que je prie, en vain que je soupire ; Tout ainsi qu'en la guerre en l'amoureux empire, Le butin se doit prendre, et non pas demander, Et dans l'un, et dans l'autre il faut tout hasarder. Qu'elle soit à son gré pitoyable ou rebelle ; D'un fort bien défendu la prise en est plus belle ; Toujours les plus hardis sont vus les plus heureux ; Plus on est violent, plus on est amoureux ; Par la difficulté notre âme est amorcée ; Et toujours la pudeur se plaît d'être forcée. Les contraires souvent sont vus en même jour ; Telle pleure d'ennui, qui pleurera d'amour ; Et telle nous maltraite, et telle nous refuse, Qui pour nous contenter ne cherche qu'une excuse ; Son cour paraît de glace, étant souvent brûlé ; Et l'esprit d'une femme est bien dissimulé. Ainsi, quoi qu'il en soit, une douce contrainte, Établit mes plaisirs, et dissipe ma crainte ; On n'est plus en état de me rien refuser ; Et pour être content il ne me faut qu'oser, Osons donc.

SCÈNE III. Pharnabase, Tiridate.

SCÈNE IV. Ormène, Polixène, Orosmane.

POLIXÈNE

Quoi, Madame, est-il vrai que vous teniez mon âme, Capable de brûler d'une illicite flamme ? L'avez-vous remarqué dans mes déportements ? Et faites-vous de moi ces mauvais jugements ? Quel conseil donnez-vous à mon âme affligée ? Et pour quelle raison m'avez-vous outragée ? Ce sang qui coule encore ne vous fait-il point voir, Si j'estime la vie à l'égal du devoir ? Vous me voyez en pleurs, vous me voyez blessée, Et vous pouvez former cette injuste pensée ! L'honneur et la vertu m'ont fait chercher la mort, Et vous doutez encore si mon esprit est fort ! J'ai méprisé les voeux, j'ai méprisé la plainte, Et l'amour n'aurait peu ce que pourrait la crainte ! Dans ces diversités j'abhorre également, Tiridate cruel et Tiridate amant ; Son respect, sa fureur, sa plainte, ou sa menace, Ses pleurs, ou son reproche, ou sa haine, ou sa grâce, Tout cela ne peut rien contre un coeur animé, Qui le hait d'autant plus qu'il s'en connaît aimé. Tigrane, en quelque lieu que le sort te retienne, Sache que ma constance est égale à la tienne ; Ta pitoyable main n'a pû m'ôter le jour, Mais en me le laissant tu m'as laissé l'amour : Viens d'un courage ardent et d'une main hardie, En conservant ton bien punir la perfidie ; Viens généreux lion déchirer à mes yeux, Un monstre abominable autant que furieux. Saoule, saoule aujourd'hui ta colère équitable, De l'infidèle sang d'un prince détestable ; Ou si le sort cruel choque encore ton dessein, Une seconde fois viens-moi percer le sein.

SCÈNE V. Cassandre, Orosmane, Polixène, Ormène.

CASSANDRE

Cassandre dit ce vers vers l'oreille de la Reine.

Que votre majesté se dérobe un moment.

Elle s'en va après une grande révérence.

SCÈNE VI. Tigrane, Ormène.

ORMÈNE

Ô dieux !

TIGRANE

Mais cruel.

ORMÈNE

Mais époux.

TIGRANE

Ce discours me ravit ! Tu vis donc Polixène, et le ciel pitoyable, A fait en ma faveur un miracle incroyable ! Polixène tu vis, mon deuil s'évanouit : Mais que mal à propos son cour se réjouit :

Il reparaît triste.

Polixène tu vis, mais tu vis pour un autre ; Nous retrouvons un bien qui ne peut être nôtre ; Et je t'aimerai moins (pardonne à ce transport) Dans les bras du tyran, que de ceux de la mort : Ô ciel, ô terre, ô dieux, ma douleur est trop forte ! Donnez-la moi vivante, ou rendez-la moi morte : Me voyant affligé si jamais je le fus, Faites qu'elle soit mienne, ou qu'elle ne soit plus. Je connais son esprit étant chaste et fidèle, Il autorisera ce que je dis pour elle ; Oui, sans doute il dirait, s'il entendait ma voix, Qu'il est prêt à sortir une seconde fois : Sa générosité qui n'eut jamais d'exemple ; Ce grand et fort esprit digne d'avoir un temple ; Bien loin de condamner un si cruel dessein, Baiserait ce poignard, et m'offrirait son sein. Mais quoi que ma douleur soit forte et légitime, Ma main, gardons-nous bien de faire un nouveau crime ; Qu'elle vive plutôt cette aimable beauté ; Qu'elle ait moins de courage, et moi de cruauté ; Oui, puisque c'est au ciel que ma perte est écrite ; Puisque pour me l'ôter le sort la ressuscite ; Puisque tout m'abandonne en l'état où je suis ; Puisqu'une ingrate soeur se rit de mes ennuis ; Puisqu'elle veut mon sang, puisqu'elle le demande ; Mourons ; mais justes dieux, je vous la recommande.

SCÈNE VII. Tiridate, troupes de gardes, Ormène, Tigrane.

TIRIDATE

On lui présente des hallebardes, on le prend et on lui ôte son poignard.

Gardes avancez-vous, Pharnace qu'on les prenne : Ce secret entretien prouve leur trahison ; Mais le fer et le feu m'en feront la raison ; Qu'on ne les quitte pas.

Hallebarde : Arme d'hast offensive ; composée d'un long fût ou bâton d'environ cinq pieds, qui a un crochet ou un fer plat et échancré aboutissant en pointes, et au bout une grande lame de fort forte et aigüe. [F]

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

TIGRANE, seul

Stances.

Il est enchaîné dans une tente et il a des tablettes à la main.

C'est toute la faveur que mon cour te demande ; Un indigne trépas est ce que j'appréhende : Et pourvu que mon bras soit maître de mon sort, D'un visage assuré, je recevrai la mort. Pourvu que ce tyran, ce monstre plein de vice, Ne me choisisse point le genre du supplice ; Pourvu que cette mort qui me doit secourir, Ne vienne pas de lui, je suis prêt à mourir.

Elle entre dans la tente.

Cassandre si ton cour est touché de ma peine, De grâce, en ma faveur, va trouver Polixène ; Porte-lui cet écrit, mais va donc, sorts d'ici ; J'attendrai sa réponse avec bien du souci :

Il lui baille les tablettes.

Dépêche, et si tu peux trompe l'oeil et la haine, De ces gardes qui sont dans la tente prochaine : Tu m'obligeras plus (pouvant l'exécuter) Que si tu me rendais ce qu'on vient de m'ôter.

SCÈNE II. Cassandre, Tigrane.

SCÈNE III. Polixène, Orosmane.

SCÈNE IV. Cassandre, Polixène, Orosmane.

OROSMANE

Il lui baille des tablettes où il vient d'écrire.

Porte-lui cet écrit.

SCÈNE V. Tiridate, Cassandre, troupe de gardes.

CASSANDRE

Seigneur !

TIRIDATE

Ouvrez, ouvrez la main.

Il lit dans les tablettes.

Lettre d'Orosmane à Tigrane.

OROSMANE.

Traîtres, que j'ai vaincus au milieu des alarmes, Votre fraude prétend ce que n'ont pu vos armes ; Le démon qui vous guide a conspiré ma mort, Mais celui qui me garde est plus grand et plus fort. En vain par le poison vous attaquez ma vie ; La fortune s'oppose à cette injuste envie ; Elle vous a trahi afin de me sauver ; Elle a bien commencé, c'est à moi d'achever ; Oui, je me vengerai de vos projets infâmes : Et toi cour sans pitié qui méprise mes flammes ; Lâche monstre d'orgueil et de déloyauté ; Ne pense plus me vaincre avec ta beauté ; Non, non, je n'ai plus d'yeux, je ne vois plus tes charmes ; Je suis sourd pour tes cris, aveugle pour tes larmes ; J'avais pris ton venin, mais dans ta trahison Tu viens de me guérir par un autre poison : Mon cour enfin vomit ce qui causait sa peine, L'extrême amour se change en une extrême haine ; D'un oeil impérieux le règne va finir ; Je savais l'adorer ; je saurai le punir ; Mon cour qui le connaît se va faire connaître ; Il a trop fait l'esclave, il doit faire le maître, Montre-moi tes appas, fais ton dernier effort, C'est en vain, ma colère a résolu ta mort : Qu'on les fasse venir, la vengeance est aisée. Sentiments généreux d'une âme méprisée, Venez-vous opposer à l'aspect dangereux Du parricide objet qui me fit amoureux : Les voici, ma fureur, montre-toi toute entière, Tu n'en auras jamais de si belle matière.

SCÈNE VI. Tiridate, Tigrane, Orosmane, Polixène, Ormène, Cassandre, Hécube, troupe de gardes.

TIRIDATE

N'est-ce pas toi méchant, lâche, autant que rusé, Qui jusques dans mon camp en habit déguisé, Perfide empoisonneur, par tes sourdes pratiques, Viens fomenter encore nos troubles domestiques ? Peux-tu me regarder ? Peux-tu lever les yeux ? Et ne rougis-tu point de ton crime odieux ? Juge par ce poison quel sera ton supplice : Tu connais ma valeur, tu verras ma justice ; Et formant un dessein que rien ne peut changer, Tout l'univers saura que je me sais venger. Et toi fière beauté, tigresse impitoyable, Ton crime, bien que vrai me paraît incroyable ; Tu veux faire mourir un coeur qui t'adorait, Et qui brûlait d'amour quand le tien conspirait, Le funeste dessein d'attenter à ma vie : Dieux ! Qui peut te porter à cette injuste envie : Ma main t'offrait un sceptre avec peu de raison, Quand la tienne pour moi préparait du poison. Mais saches que mon mal n'est pas sans allégeance ; Je veux te posséder sans amour par vengeance, Et quand la force aura contenté mes esprits, Je veux que tu me sois un objet de mépris ; Je veux t'abandonner avec ignominie ; Lors je serai vengé, lors tu seras punie. Vous grand homme de guerre et grand homme d'état, Qui prêtiez vos conseils à ce noir attentat, Vous qui venez d'écrire un billet d'importance, Sachez que votre main a signé sa sentence ; L'arrêt de votre mort est prononcé par vous. Toi femme sans honneur, de qui l'esprit jaloux, A suivi les desseins d'un infidèle frère, J'ai résolu ta mort, rien ne m'en peut distraire ; Je vous ai pris ensemble, ensemble il faut mourir ; Et l'univers armé ne peut vous secourir. Et vous de leurs secrets fidèle messagère, Quelle peine pour vous ne sera trop légère ? On vous doit récompense, et vous l'aurez ici ; Vous portez le poison, vous le prendrez aussi.

TIGRANE

Je ne te réponds point, pour conserver ma vie, Les maux que j'ai soufferts m'en ont ôté l'envie ; Mais je veux seulement te laisser des remords, Qui tant que tu vivras, te donnent mille morts, Et par le souvenir, et par la connaissance, Et de tes cruautés, et de mon innocence. Sache, quand au poison, barbare, homme sans foi, Que tu le méritais, mais qu'il était pour moi : J'en faisais mon secours, j'en faisais mon supplice ; Et je laissais aux dieux à punir ta malice. Puisque tu sais, cruel, que j'avais le dessein De te venir plonger un poignard dans le sein, Ne crois pas que je mente, en offensant ma gloire : Non, non, je ne tiens pas cette action si noire, Qu'on la doive nier ; au contraire, aujourd'hui, Je te dis à toi-même, auteur de mon ennui, Qu'après avoir rompu notre sainte alliance, Et maltraité ma soeur avec tant d'insolence ; Ôté le sceptre au roi ; l'avoir chargé de fers ; Causé dans cet état les maux qu'il a soufferts ; Attenté lâchement sur l'honneur de ma couche ; Mon courage offensé, démentirait ma bouche, Si je ne publiais, que je venais ici, Pour te priver de vie, en m'ôtant de souci. Je te le dis encore, je venais te poursuivre ; Je venais t'empêcher de régner, et de vivre ; Irrite ta fureur, fais tes derniers efforts ; Frappe enfin, mon esprit t'abandonne mon corps. Pour vous qui chérissez celui qui vous offense, Ma bouche entreprendrait ici votre défense, N'était que la vertu ne me le permet pas ; L'état où vous vivez, vaut moins que le trépas ; Et la raison enfin, m'aurait été ravie, Si je vous conservais une si lâche vie.

Il parle à Ormène.

Pour vous, ma Polixène, objet de mon amour, Je sais bien que sans moi, vous haïriez le jour, De sorte, fier tyran, qu'en l'état où nous sommes, Tristes, abandonnés, et des dieux, et des hommes Tout ce que ma douleur, veut obtenir de toi, Consiste en ce point seul, laisse vivre le roi.

SCÈNE VII. Pharnabase, Tiridate, Orosmane, Tigrane, Polixène, Ormène, Cassandre, Hécube, troupe de gardes.

TIRIDATE

Et bien ?

SCÈNE DERNIÈRE. Troile, Tiridate, Orosmane, Tigrane, Polixène, Pharnabase, Phraarte, Cassandre, Hécube, troupe de gardes, troupe de Phrygiens.

ORMÈNE

Elle parle à son père.

Seigneur, songez à vous, et témoignez encore, Cette extrême bonté, qui fait qu'on vous adore : Soyez toujours vous-même, et d'un esprit égal, Qui ne relève point, ni du bien, ni du mal, Qui reçoit d'un même oeil, les fortunes diverses, Régnez dans le bonheur, comme dans les traverses. Mais régnez sur vous-même, en cette occasion : Tirez l'ordre seigneur, de la confusion : Ma douleur vous en donne un sujet assez ample, Et l'on ne faut pas moins, en péchant par exemple. Non, non, croyez seigneur, que la faute d'autrui N'excuse pas un coeur, qui s'y porte après lui. Souvenez-vous seigneur, que la vengeance est basse ; Que les cours généreux inclinent à la grâce ; Qu'elle est plus glorieuse, et qu'on s'y doit ranger, Puisqu'on se venge assez, quand on se peut venger. Grâce, grâce, seigneur, ma voix vous en conjure : Ne m'ôtez pas la vie, en vengeant une injure ; Sauvez le roi, seigneur, et pensez aujourd'hui, Que je suis votre fille, et que je suis à lui.

Elle se met à genoux.

Au pied du même trône, où l'on m'a condamnée, Pour la seconde fois, me voici prosternée ; Écoutez donc ma voix, qui parle pour le roi ; On ne peut l'attaquer, sans s'attaquer à moi ; Si l'on punit sa faute, il faut qu'on me punisse ; Si son règne finit, il faut que je finisse ; Son destin et le mien marchent d'un même pas ; Bref ses jours sont mes jours, sa mort est mon trépas ; Sauvez donc ce que j'aime avec idolâtrie, Je l'ai prié pour vous, et pour lui je vous prie, Il m'aurait écoutée, et vous devez ici, Regarder votre fille, et l'écouter aussi.

TIRIDATE

Il redit ceci en lui-même.

Si l'on punit sa faute, il faut qu'on me punisse ! Si son règne finit, il faut que je finisse ! Son destin et le mien, marchent d'un même pas ! Bref ses jours sont mes jours, sa mort est mon trépas ! Ha ! C'est trop, je me rends, la raison me surmonte : Parmi tant d'ennemis, elle seule me dompte : On me verrait mourir, ainsi que j'ai vécu, Si par eux seulement, je me trouvais vaincu. Et quelque soit le sort dont la rigueur me blesse, Mon cour saurait finir, sans aucune faiblesse, Mais méprisant le sceptre, et méprisant le jour, Je puis céder sans honte, en cédant à l'amour. Que le vulgaire parle, à mon désavantage : Le ciel qui voit mes pleurs, voit aussi mon courage, Il voit mon repentir, il connaît mon ennui : Enfin je n'aime qu'elle, et je ne crains que lui. Mais qui pourrait tenir, contre tant de clémence ? Raison, reviens à moi, ton règne recommence, Tyranniques transports, fureur, haine, courroux ; Je ne vous suivrai plus, allez, retirez-vous.

Il parle à sa femme.

Confus, et repentant de ma faute passée, Un rayon de clarté s'élève en ma pensée ; Le bandeau m'est tombé, j'aperçois mon erreur ; Mon crime s'offre à moi, j'en frissonne d'horreur ; Ta vertu vainc mon vice, et pour sa tyrannie, Mon âme a commencé d'être déjà punie. Plus ton affection signale son pouvoir, Plus tu parais fidèle, et plus tu me fais voir, Par une preuve claire autant qu'elle est insigne, Qu'un barbare tyran, n'en fut jamais qu'indigne. Non, non, ne m'aimes plus, l'honneur te le défend, Fais donner à ce cour le trépas qu'il attend ; Venge-toi, punis-moi de mon ingratitude ; Trouve (si tu le peux) un supplice assez rude ; Irrite ta colère, afin de me punir ; Vois ce que la raison offre à ton souvenir, Mon crime, ton amour, ma fureur, ta souffrance : Vous princes outragés avec tant d'insolence, Prêtez, prêtez la main à son juste courroux : N'épargnez point mon sang, vengez-la, vengez-vous : Je suis un ennemi, qu'il faut qu'on appréhende ; Ma mort vous peut sauver, et je vous la demande.

TIRIDATE

Il interrompt son beau-père.

Quoi, peut-on oublier les fautes que je fis ?

PHARNABASE

Ha madame !

POLIXÈNE

Elle lui baise la main.

Ha ! Seigneur, ce baiser vous répondra pour moi.

TROILE

Il parle à un des siens.

Que mes troupes demain, s'en retournent aussi.

1 909 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica