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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

Eudoxe

Georges de Scudery· créée en 1633, imprimée en 1641· 5 actes· 2 152 vers· 11 personnages

Représenté pour la première fois en 1633 au Jeu de Paume de La Fontaine.

Personnages

  • EUDOXE, impératrice d'Occident
  • EUDOXE, sa fille
  • PLACIDIE, sa fille
  • GENSERIC, roi des vandales
  • THRASIMOND, fils de Genséric
  • OLIMBRE, chevalier romain
  • URSACE, chevalier romain en habit d'esclave
  • OLICHARSIS, africain
  • ASPAR, africain
  • TALERBAL, jardinier du roi
  • Troupe de gardes
EUDOXE, aux dames

Quoi que je ne paraisse pas devant vous, avec toute la pompe, et toute la magnificence, qu'ont accoutumé d'avoir, les personnes de ma condition : j'espère que vous n'oublierez pas, que j'ai porté des sceptres et des couronnes, que je me suis vue deux fois sur le trône ; et que les princes dont je suis sortie, ont été les maîtres de monde. Mais aimables et illustres dames, je ne vous fais pas souvenir de ma gloire, pour vous obliger au respect : il suffit que vous ayez quelque pitié de mes infortunes : et je ne vous parle de l'état glorieux où je me suis vue, que pour vous porter plus aisément à cette pitié, quand vous verrez celui où je suis réduite. Je crains qu'il ne se trouve des esprits assez injustes, pour dire que j'ai mérité mes disgrâces : et des censeurs assez sûrs, pour blâmer une affection toute pure et toute innocente. Il est de gens qui croient qu'on en peut jamais rien aimer rien sans crime, parce qu'il n'ont jamais rien aimé sans cela : et qui condamnent toute la terre, parce qu'ils en sont condamnés. C'est contre cette dangereuse espèce d'homme, que l'implore votre assistance : et c'est par votre propre gloire que je vous conjure de vouloir défendre la mienne. Dites leur donc, en parlant pour vous et pour moi, que l'honneur et l'amour sont toujours ensemble, que la vertu les a joints : qu'il est de flammes si pures, qu'elles n'ont jamais de fumée : et un feu si détaché de la matière, qu'il subsiste toujours sans elle, aussi bien que l'élémentaire. Dites leur que s'il se trouve des corps dans la nature, que le feu ne détruit jamais ; il en est de même des esprits dont l'innocence est à l'épreuve des plus ardentes affections. Dites leur que ces esprits amoureux et purs, sont dans le feu comme l'or : mais qu'il y sont comme lui sans altération, et sans que leur prix diminue. Enfin, illustres et belles dames, dites leurs encore, que la flamme que j'allumai dans Carthage, justifie celle qu'Ursace avait allumée en mon cour : et qu'une personne qui voulut mourir, pour conserver sa pureté, n'avait garde de vivre pour la ternir. Que si leur courage inflexible ne se rend point, faites les souvenir qu'il est honteux, à des hommes de leur nation, de m'être plus inhumains, que ne me le furent et les Goths, et les Vandales : et que je serai bien malheureuse si je trouvais des monstres plus cruels en France, que je n'en rencontrai en Afrique : puisque l'une en est appelée la mère, et que quelques uns ont écrit, qu'il n'y en a jamais en l'autre. Si j'obtiens cette faveur de vous, pour la reconnaître en quelque façon ; je publierai par tout l'univers, que le civilité française est incomparable ; que le mérite des dames y est sans égal ; et que les beautés grecques cèdent aux vôtres, encore qu'une d'entre elles, ait embrasé toute l'Asie, et fait armer toute l'Europe.

ACTE I

SCÈNE I. Olimbre, Ursace, Olicharsis.

URSACE

Cher et fidèle ami, je n'ai pas le pouvoir De cacher à vos yeux l'objet qu'ils veulent voir : Je découvre un secret d'une importance extrême, Mais en vous le disant, c'est le dire à moi-même : Et ce serait pêcher, voyant votre pitié, Contre le jugement, et contre l'amitié, Si je ne vous contais la suite d'une histoire, Difficile à souffrir, et difficile à croire : Écoutez donc enfin les effets différents De l'amour et du sort, deux superbes tyrans. Rome a vu ma naissance, et par mes destinées, Constantinople a vu mes premières années, Là je suivis mon maître, étant enfant d'honneur, Dirai-je pour ma perte, ou bien pour mon bonheur ? Olimbre aux mêmes lieux suivit le même maître ; Le ciel nous fit aimer en nous faisant connaître ; Notre sainte amitié commença lors un cours, Qui ne saurait finir qu'en la fin de nos jours ; Et dans les mêmes lieux, la suprême puissance, (Ô courtois africain) fit notre connaissance : L'empereur Théodose, accablé de langueur, Et poussé d'un désir qu'il cachait en son cour, Obtient d'Honorius, dans le mal qui le presse, Que Valentinian fasse un voyage en Grèce : L'empereur d'occident, afin de l'obliger, Consent à ce départ, consent à s'affliger ; Et dans le port d'Ostie, avec beaucoup de peine, Il quitte son neveu sur la mer incertaine, Où le vent favorable, et qui le fut toujours, Nous mit dans le Bosphore en moins de quinze jours. Je ne vous dirai point avec quelle allégresse Ce prince fut reçu des peuples de la Grèce, Ni comme l'empereur qui s'en allait finir, À notre heureux abord, sembla se rajeunir ; Vous ne l'ignorez pas ; et ma seule infortune, Dont le triste récit n'a rien qui n'importune, Ne me fournit que trop, et de quoi discourir, Et de quoi n'être plus, si je pouvais mourir : Mais je crois que le sort dans ma peine éternelle Me fit naître immortel, afin qu'elle fut telle ; Car mon âme autrement aurait rompu ses fers, Pour s'exempter plutôt des maux qu'elle a souffert,

OLICHARSIS

Poursuivez.

URSACE

Après avoir souffert en secret la torture, Après que le respect, le dépit, la douleur, Le souvenir du bien, et l'objet du malheur, Eurent bien combattu dans mon âme offensée, Enfin le désespoir exprima ma pensée. Quoi (lui dis-je) madame, ainsi vous me quittez, Et vous m'allez punir de mes témérités ? Mais bien que je reçoive une sensible injure, Non, non, ne craignez pas le titre de parjure ; Je lis dedans vos yeux la peur que vous avez, Je n'en parlerai point, puisque vous le savez, Et dans quelque douleur que mon âme s'abîme, Je dirai qu'elle est juste, en punissant mon crime ; Que ma présomption mérite un châtiment ; Elle fut infinie, et tel est mon tourment : Je souffre des douleurs que je ne saurais dire ; Mille bourreaux secrets commencent mon martyre ; Mon cour est déchiré ; la tristesse et l'horreur, Le désespoir, la mort, la rage, et la fureur, Tout cela m'environne, et tout cela s'approche ; Mais je les recevrai sans vous faire un reproche ; Toujours, toujours l'amour gardera son pouvoir, Et me tiendra toujours aux termes du devoir. Je ne vous dirai point, qu'en brûlant de ses flammes, L'amour malgré le sort peut égaler les âmes ; Et que s'il agit bien sur deux esprits troublés, Le sceptre et la houlette en seront assemblés. Je ne vous dirai point, que suivant la nature, Ceux qui veulent aimer la vertu toute pure, Ne considèrent pas, après ce rare objet, Si celui qui la montre, est monarque, ou sujet. Je ne vous dirai point que votre âme royale N'a jamais condamné ma flamme sans égale, Quelle approuva mes feux, mes fers et mes liens ; Et qu'en les approuvant, elle montra les siens. Je ne vous dirai point, ô gloire des princesses, Que par mille serments, et par mille promesses, cette bouche adorable a souvent protesté d'égaler sa constance à ma fidélité. Non, je n'en dirai rien ; et je ne parle encore, Que pour jurer encor à celle que j'adore, Que malgré son mépris, et son prompt changement ; Que malgré ma colère, et mon ressentiment ; Je regarde venir ce fatal hyménée, Je regarde venir ma dernière journée, Sans perdre le respect que je dois à son rang, Et que je vais signer ce discours de mon sang.

URSACE

Ainsi ce grand hymen s'achève en peu de jours : Mais pour n'allonger pas un si triste discours, Vous savez, cher ami, sans que je vous le die, Qu'ils eurent en neuf ans, Eudoxe et Placidie ; Et qu'Olimbre amoureux de ce soleil naissant, Fit naître en son berceau, son amour innocent, Je dis pour Placidie, et son âme enflammée L'aima dès sa naissance, et l'a toujours aimée ; Et par un sort égal à sa fidélité, Il engagea si bien cette jeune beauté, Que la suite des ans en augmentant son âge, N'a fait que l'obliger à l'aimer davantage. Mais en ce même temps, un funeste accident Ravit Honorius, empereur d'occident : Mon maître prend la route où son désir aspire, Afin d'aller à Rome établir son empire : Là sa femme le suit, et nous le suivons tous : Et le vent favorable, et la mer sans courroux Nous met au bord du Tibre, où le plus grand des princes Reçoit les compliments de toutes ses provinces, Et va revoir après le sceptre dans la main, La maîtresse du monde et du peuple romain. Lors Valentinian s'engage dans un crime ; Car il donne Isidore au sénateur Maxime, Et se laissant conduire au conseil des valets, Il trompe cette dame, et la force au palais. Elle dans la douleur, dont son âme est atteinte, Le dit à son époux, et meurt après sa plainte. Lui, conserve en son cour, aussi triste que fin, Un désir de vengeance, et l'exécute enfin. Il corrompt par présents les gardes de son maître, Le fait assassiner, et ce barbare traître S'empare de l'empire, et son voeu s'accomplit, Il prend de l'empereur, et le trône, et le lit ; Et l'amour qui se mêle à sa rage obstinée, Force l'Impératrice à ce triste hyménée. Hélas ! J'étais absent en ce jour plein d'effroi ; Notre fidèle Olimbre était avec moi ; L'impératrice en vain nous appelle à son aide ; Nous arrivons trop tard, la chose est sans remède ; Mais ce mari brutal, ce lâche usurpateur ; Lui parlant d'une mort dont il était l'auteur, Dans la stupidité qui règne en sa pensée, Découvre ce secret à sa femme offensée. Un désir de vengeance alors la posséda ; De venir en Afrique elle me commanda, J'oblige Genseric par l'objet de ses larmes, De voir notre Italie, et d'y porter ses armes. Il s'embarque, il arrive, il prend Rome à l'instant ; Maxime lui résiste, et meurt en combattant ; Et ce prince Vandale, enfin par sa puissance, Voit la reine du monde en son obéissance. Olimbre fut aimé de ce puissant vainqueur ; Et Thrasimond son fils abandonna son cour À la princesse Eudoxe ; ô souvenance amère ! Genseric fut touché des charmes de la mère ; Au point où j'espérais être le plus heureux, Ce prince pour me perdre en devint amoureux. Il soupire, on le fuit, mais enfin il s'explique : Et reprenant dans peu la route de l'Afrique, Force l'impératrice (insensible qu'il est) À suivre toute en pleurs le chemin qui lui plaît. Moi qui me vois ravir la seule chose aimée, J'assemble mes amis, j'attaque son armée ; Mais le nombre plus fort accable la vertu, Et tout percé de coups, je me vois abattu. Ce vandale passe outre, orgueilleux de sa proie, Et fait voile aussitôt avec toute ma joie. Lors dans un désespoir qui n'a point de pareil, Je veux mourir, Olimbre oppose son conseil, Qui me force de vivre au milieu de mes peines ; Nous suivons Genseric aux rives africaines, Et dessous cet habit qui me rend inconnu, Pour vaincre ou pour mourir je suis ici venu, Résolu de sauver ces trois grandes princesses, Ou de voir en ma fin celle de mes tristesses. Et pour être à Carthage un peu plus sûrement, Un des miens en ces lieux a fait adroitement, Que le bruit de ma mort passe pour véritable, Et que chacun ici la croit indubitable. L'impératrice même a l'esprit abusé Du bruit faux et trompeur d'un trépas supposé ; J'ai par ce même bruit sa constance éprouvée, Et personne que vous ne sait mon arrivée : Voila, mon cher ami, la gloire et le tourment Du plus infortuné qui fut jamais amant ; Mais je retourne au port :

SCÈNE II.

EUDOXE

Stances

Souviens-toi... mais silence, ici l'impératrice Va prononcer l'arrêt, qu'il faut que je subisse : Ô ciel, si ta pitié daigne écouter mes voeux, Fais pencher son esprit du côté que je veux !

SCÈNE III. L'Impératrice, Eudoxe.

SCÈNE IV. Genséric, Aspar, Olicharsis.

GENSERIC

Cruel Olicharsis, que veux-tu que je fasse ? Un puissant ennemi me suit de place en place ; Qui force les mortels à recevoir ses lois ; Qui commande partout, qui règne sur les rois ; Qui tout impérieux, se soumet les plus braves ; Qui n'a point de sujets, qui n'a que des esclaves ; Et qui change pour moi, par mille maux soufferts, Ma couronne en son joug, et mon sceptre en ses fers. Rien pour ce fier tyran ne se trouve impossible : Un trône est élevé, mais non inaccessible ; Il y blesse un monarque au milieu de sa cour ; Et comme moi, tout cède au pouvoir de l'amour. Mon âme, Olicharsis, s'est assez défendue ; Elle n'en pouvait plus, quand elle s'est rendue ; J'ai fait armes de tout en cette extrémité, Pour sauver mon repos avec ma liberté : Mais inutilement, contre sa tyrannie : J'opposais ma raison, ce tyran l'a bannie ; J'opposais mon devoir, il ne m'écoutait pas ; J'opposais mon honneur, il m'offrait des appas ; Et par mille beautés ayant séduit mon âme, Malgré ma résistance, il y porta la flamme ; Je pris Rome, il me prit, et possédant mon cour, Il me fit voir captif, lorsque j'étais vainqueur. Ne m'accuse donc plus, mais apprends à te taire : Si je fais une erreur, est-elle volontaire ? C'est moi qui me dois plaindre, aimant une beauté, Qui n'a pour mon amour, que de la cruauté, Du mépris, de l'orgueil, et de qui l'âme altière, Ne considère point qu'elle est ma prisonnière, Et qu'un cour qui peut tout, et qu'un cour irrité, Peut enfin se porter à toute extrémité.

ASPAR

Utile,

OLICHARSIS

Vicieux,

ASPAR

Plaisant.

OLICHARSIS

Il vous perd.

OLICHARSIS

Il vous nuit.

ACTE II

SCÈNE I. Ursace, Olicharsis, Olimbre.

URSACE

Ô le plus malheureux qui respire le jour, Objet de la colère, et du sort, et d'amour ! Toi qui te vois en butte aux traits de leur envie ; Ursace infortuné, perds, perds enfin la vie ; Contente la rigueur de l'amour et du sort ; Et finis tant de morts, par une seule mort. Au milieu des malheurs que le destin t'envoie, Tu peux te consoler par une triste joie, Puisque tu sais qu'Eudoxe a longtemps résisté, Et qu'elle ne se rend qu'à la nécessité ; Qu'elle combat encor contre une âme si noire ; Ursace, c'est assez, c'est même trop de gloire ; Entre dans le tombeau, fait qu'elle puisse enfin, Quand tu ne seras plus, obéir au destin ; Il est juste, il est juste, autant qu'elle est fidèle ; Tu ne méritais pas l'honneur d'être aimé d'elle. Tu fus trop téméraire, et l'orgueil te perdit, Qu'un roi l'emporte donc : mais lâche qu'as-tu dit ? Celle dont la vertu n'aura point de seconde, Celle qui commandait à la moitié du monde, Qui tenait en ses mains l'empire d'occident, Souffrira donc enfin un si triste accident ? Et tu pourras souffrir qu'un vandale, un barbare Emporte insolemment une beauté si rare ? Tu mourras sans le perdre, et sans la secourir ? Ha ! Lâche, meurs plutôt, d'avoir voulu mourir. Entends, entends la voix de la triste princesse, Qui se mêle à ses pleurs, qui t'appelle sans cesse, Qui signale en ce lieu son amour et sa foi, Et qui semble te dire, Ursace, sauve-moi. Pardonne, chère Eudoxe, au dessein qui te fâche : Ce cour est affligé, mais ce cour n'est point lâche. Il a voulu mourir, te voyant enlever, Il veut vivre et mourir, afin de te sauver. Allons, allons, Olimbre, où la fureur m'emporte ; Il n'est point de palais, ni de garde assez forte, Pour retenir un coeur qu'on ne peut surmonter. Le trône a des degrés par où l'on peut monter : C'est en vain qu'un tyran y veut cacher son crime ; Qui ne vit point en roi, n'est pas roi légitime ; Et qui ne sauve point sa reine d'un malheur, Est perfide sujet, ou soldat sans valeur. À la mort, à la mort, ou plutôt à la gloire ; La fortune aujourd'hui ne tient point la victoire ; Elle dépend de nous, elle est en cette main ; Elle s'en va punir ce monarque inhumain ; Rien ne peut s'opposer à ma juste vengeance : Mais un si haut dessein veut de la diligence ; Ne perdons point de temps, et montrons aujourd'hui, Qu'en méprisant sa vie, on tient celle d'autrui.

SCÈNE II. L'Impératrice, Eudoxe, Placidie.

L'IMPERATRICE

Ainsi quoi qu'il arrive, Si le corps est captif, l'âme n'est point captive ; Sa liberté natale est un riche trésor, Que même dans les fers, elle conserve encor ; Et que tous les tyrans, avec leur insolence, N'ont jamais pu soumettre à tant de violence. Ils peuvent renverser des empires entiers ; En arracher le sceptre aux justes héritiers ; Sur la tête des rois, par un orgueil extrême, Marcher en s'élevant jusqu'à leur trône même : Mais encor que leur vice en paraisse vainqueur, Ils ne sauraient forcer la liberté du cour. Cette place est trop forte, et de trop d'importance ; On ne la prend jamais que par intelligence ; Contre elle aucun effort n'a jamais réussi, Et quand elle est surprise, elle veut l'être aussi. En vain de Genséric, la force, et la fortune, Tâchent de soutenir l'amour qui m'importune ; En vain sa cruauté me retient en prison ; En vain il m'interdit le fer et le poison ; En vain tant de malheurs secondent son envie ; Je sortirai de tout, en sortant de la vie. Vous qui tenez le jour, et du ciel, et de moi ; Si je le perds ici par la fureur d'un roi, Apprenez à combattre avec les destinées, Et n'oubliez jamais ce que vous êtes nées : Témoignez au tyran qui règne en cette cour, Qu'on vous mit dans la pourpre, en vous mettant au jour, Et malgré la rigueur du joug qui vous oppresse, Que vous êtes du sang des empereurs de Grèce : Et qu'enfin votre père obtint du genre humain, Et le nom de César, et l'empire romain.

SCÈNE III. Genséric, L'Impératrice, Eudoxe, Placidie.

GENSERIC

Après une amitié qui n'eut jamais d'égale, Après avoir passé des mers pour vous venger, Et vaincu pour cela tout un peuple étranger ; Avoir couru si loin de ma natale terre ; Armé tant de vaisseaux, et tant de gens de guerre ; Fait punir l'assassin de votre cher époux, Seulement pour vous plaire, et pour l'amour de vous : Mais tout cela n'est rien, non ce n'est rien, madame ; Mais après que l'amour vous a donné mon âme ; Après mille devoirs rendus à vos beautés, Les armer contre moi de mille cruautés, Par elles chaque jour attenter à la vie De celui qui vous sert, et qui vous a servie, Ha ! Madame, c'est trop ; et votre jugement, En cette occasion s'égare assurément : De quels profonds respects ne vous ai-je honorée ? N'êtes-vous pas servie, ou plutôt adorée ? Ne commandez-vous pas en ces lieux plus que moi ? Ne fais-je pas l'esclave, encor que je sois roi ? Et moi qui fais trembler, et l'Europe, et l'Afrique, N'ai-je pas trop souffert, votre humeur tyrannique, N'ai-je pas enduré sans oser murmurer, Ce qu'un simple sujet ne pourrait endurer ? Enfin tant de mépris et tant d'ingratitude, Un orgueil si constant, un traitement si rude, Un esprit inflexible, un coeur sans amitié, Un cour qui ne connaît, ni raison, ni pitié, Forcent ma patience, au milieu de mes larmes De se désespérer, et de prendre les armes. Elle les prend madame, et dans l'extrémité, Ou vous avez réduit mon courage irrité, Tout ce que je puis faire en l'état où nous sommes, En présence du ciel, en présence des hommes, C'est de vous protester pour la dernière fois, Que si votre rigueur, n'est sensible à ma voix ; Si vous ne vous portez à m'être moins cruelle ; Si vous ne recevez une ardeur mutuelle ; Si vous ne recevez un sceptre tant offert ; Je vaincrai par la force, un orgueil qui me perd : Madame songez-y, sans tarder d'avantage, Car je suis Genséric, et je suis à Carthage.

L'IMPERATRICE

Seigneur avec raison ce discours me surprend : Je ne l'attendais pas d'un monarque si grand : Je sais qu'il est certain que vous m'avez servie, Et je m'en souviendrai le reste de ma vie : Mais tenant ce service, et si grand et si cher, Il n'était pas besoin de me le reprocher. Et moins encor seigneur était-il raisonnable, De me faire un discours qui n'est pas pardonnable, Qui vous offense plus, qu'il ne peut m'offenser, Puisqu'un prince bien né, n'y peut jamais penser. Je ne le puis souffrir, ni m'imposer silence ; Non, je ne puis souffrir ce mot de violence ; Il choque mon honneur, il fait tort à mon sang, Et ne se doit point dire, à celles de mon rang. Oubliez-vous seigneur, que cette infortunée Deux fois impératrice, et deux fois couronnée, A tenu si longtemps le sceptre dans sa main, Compagne d'un César, d'un empereur romain, Et que je suis enfin pour ne dire autre chose, Fille d'Athenais, fille de Théodose ? Et qu'on a vu souvent, mon père, et mon époux, Paraître sur le trône, et des rois à genoux. Ha seigneur, parlez mieux, et rentrez en vous-même ; Les princes peuvent perdre, et sceptre et diadème C'est un renversement que l'on a vu cent fois, Et qu'on peut voir encor ; mais ils sont toujours rois. Ne vous suffit-il pas de me tenir captive ? De me faire languir sur une étrange rive ? Et loin des bords du Tibre, où j'ai régné longtemps, Empêcher le secours de la mort que j'attends ? Voulez-vous m'offenser, voulez-vous qu'on vous blâme. Voulez-vous que les fers, oppriment jusqu'à l'âme ? Voulez-vous me contraindre à chérir aujourd'hui, L'auteur de ma prison, l'auteur de mon ennui ? Qu'à d'injustes désirs, je devienne sensible ? Ha seigneur c'est vouloir une chose impossible ; C'est ce qui ne peut être, et croyez désormais, Que cette volonté ne me prendra jamais. En l'état où je suis, en l'état où vous êtes, Beaucoup accepteraient l'offre que vous me faites, Beaucoup ayant prié, vous auraient entendu, Afin de remonter sur un trône perdu : Mais tant de maux soufferts, m'ont bien ôté l'envie, Et du trône, et du sceptre, et même de la vie : Tout m'est indifférent, ou pour dire encor mieux, Tout m'est insupportable, et tout m'est odieux : Il n'est grandeur royale, il n'est rang, ni puissance, Honneur, respect, devoir, service, obéissance, Amour, contentement, félicité, plaisir, Qui puisse me toucher de l'ombre d'un désir. Un chagrin éternel, par une vapeur noire, M'enveloppe les sens, l'esprit, et la mémoire, Et me rendant stupide aux objets les plus beaux, Fait errer cet esprit, à l'entour des tombeaux : C'est là qu'est tout mon bien, c'est là que je veux être, Donc si dans votre cour, quelque pitié peut naître ; Si les malheurs d'autrui, vous peuvent émouvoir ; Si j'ai quelque crédit, si j'ai quelque pouvoir ; Si la raison encor ne vous est ennemie ; Permettez que je meure, au moins sans infamie ; Et qu'un noble trépas arrête le dessein, Qu'une injuste fureur, vous a mis dans le sein. Je vous conjure donc, par Rome surmontée, Par ce haut rang de gloire, où la vôtre est montée, Par les fameux lauriers, qui vous ceignent le front, Par ce bras généreux, si vaillant et si prompt, Par le titre de roi, par l'honneur, par vous-même, De poignarder ce cour, sans vouloir qu'il vous aime.

L'IMPERATRICE

Ô ciel ! En quel état réduisez-vous mon âme ? Quoi, faut-il que j'endure un si sensible affront ? J'en ai la mort au sein, et la rougeur au front. À moi tant d'insolence, à moi tant de menaces ! À moi qui tiens le jour de ces illustres races, À qui toute la terre obéit si longtemps ! À moi faire aujourd'hui le discours que j'entends ! Moi, me traiter d'esclave, ô fortune ennemie, Comble-moi de malheurs, mais non pas d'infamie : Je perds avec le trône, et repos, et bonheur, Bref, tu m'as tout ravi, mais laisse-moi l'honneur. Je ne demande point que ma disgrâce cesse ; Je ne veux seulement que mourir en princesse ; Je ne veux seulement qu'arrêter par ma mort, L'amour de ce barbare, et son barbare effort. Hélas que dois-tu faire Eudoxe infortunée, Parmi tant de malheurs où l'on t'a condamnée ? Quel conseil dois-tu prendre en cette extrêmité ? Quel asile te reste, et quelle sûreté ? Et comment vaincre ici la rage frénétique D'un monstre qui commande aux monstres de l'Afrique ? D'un monstre si cruel, d'un monstre si brutal ! Hélas tout m'est contraire, hélas tout m'est fatal ! L'espérance en ce jour, de tout point m'est ravie : Je perds même l'espoir, de perdre enfin la vie, Parmi tant de douleurs, ne pouvant expirer, Je crois souffrir un mal, qui doit toujours durer ; Oui oui cruel destin, dans ma triste aventure, Changez l'ordre établi, renversez la nature ; Et comme c'est la mort qui me peut secourir, Venez rendre immortel, un coeur qui veut mourir.

PLACIDIE

Hé madame,

L'IMPERATRICE

Mes filles, c'est pour vous que mes douleurs redoublent : Et mon esprit sensible à la juste amitié, S'il a beaucoup de peur, n'a pas moins de pitié. Car si pour mon bonheur la Parque nous sépare, Vous restez après moi dans les mains d'un barbare, À qui tout est permis, et qui fait tout aussi ; Et je mourrai deux fois, si vous mourrez ici. Ciel écoute la voix, que je pousse pour elles ; Arrête après ma mort, leurs disgrâces cruelles ; Mais si ce fier tyran est encor forcené, Ciel, prive-les du jour que je leur ai donné : Hélas, de quel malheur ma fortune est suivie, De souhaiter leur mort, ayant causé leur vie. Où sera mon refuge, où sera mon recours ? La terre est impuissante, et les cieux semblent sourds. Ô toi pour me tirer d'une triste aventure, Ursace, cher Ursace, ouvre ta sépulture ; Ouvre-la cher esprit, si j'ai quelque pouvoir ; Sors pour me délivrer, et pour me recevoir ; Et puisque mon destin est proche de son terme, Que ta main m'y conduise, et qu'elle la referme. Vois si j'ai conservé ma constance et ma foi ; Considère les maux, que je souffre pour toi ; Juge si ton Eudoxe est volage ou fidèle ; Si son cour méritait les soins que tu pris d'elle, S'il conserve un objet, et si cher et si beau ; Et s'il estime un trône au prix de ton tombeau. Mais je discours en l'air, et mon esprit s'égare, On ne peut réunir ce que la mort sépare, Les morts n'entendent plus, ni soupirs, ni clameurs, Ursace ne vit plus, meurs donc Eudoxe, meurs.

SCÈNE IV. L'Impératice, Thrasimond, Placidie, Eudoxe.

EUDOXE

Seigneur,

ACTE III

SCÈNE I. Thrasimond, Genséric, Aspar.

THRASIMOND

Seigneur, ma liberté vous doit sembler étrange : Aussi votre oeil s'irrite, et votre teint se change ; Et je m'aperçois bien que ce que je vous dis, Quoique juste en effet, vous semble trop hardi. Mais quelque trouble enfin, qui sur ce front s'élève, Me dut-il foudroyer, si faut-il que j'achève, Et pour votre intérêt, autant que pour le mien, Puisque j'ai commencé, que je ne cèle rien. Certains esprits seigneur, que l'intérêt anime, certains esprits méchants, qui vivent de leur crime, Connaissant votre humeur, connaissant sa bonté, Usent insolemment de sa facilité, Disent tout, osent tout, voyant qu'on leur pardonne ; Et donnent des conseils dignes de qui les donne. Mais ces pestes d'état, si l'on souffre leur voix, Ayant perdu l'honneur, perdent après les rois. Ces lâches, ces flatteurs, ces âmes mercenaires, Parmi les trahisons, qui leur sont ordinaires, N'en ont point de plus grande, et plus à redouter, Pour l'honneur de celui qui les daigne écouter, Que celle qui conduit sa raison aveuglée, Dans les cruels transports d'une amour déréglée : Ces infâmes esprits, par ce mauvais conseil, Impriment une tâche aux rayons d'un soleil, Que ne saurait cacher leur malice profonde, Car les vices des rois, sont vus de tout le monde. Leurs feux les plus cachés, sont toujours découverts ; Ha seigneur, ha seigneur, que dira l'univers, Lui qui vous connaît tant, lui qui vous considère, Lorsqu'il saura l'erreur qu'on vous oblige à faire ? Faut-il que Genséric, cet illustre vainqueur, Qui s'est fait un état, aussi grand que son cour, Et dont l'illustre cour, est plus grand que la terre, Ternisse dans la paix, l'honneur acquis en guerre ? Et que les bords de Calpe, et ceux d'Abile aussi, Sachent que leur vainqueur, se déshonore ici ? Faut-il qu'on vous reproche, ayant vaincu l'Afrique, Que la foi d'un vandale, est une foi punique ? Car en cette action, seigneur, vous témoignez, Que vous prenez l'humeur, des lieux où vous régnez. Une reine en ses maux, vous appelle à son aide ; Vous lui donnez la mort, en suite du remède ; Vous ne la délivrez, que pour la captiver ; Enfin vous la perdez au lieu de la sauver : Vous la persécutez d'une amour qui la fâche ; Et tout cela seigneur, par le conseil d'un lâche. Mais si ce grand esprit, que vous tenez des cieux, En cette occasion voulait ouvrir les yeux, Et considérer bien ce qu'il veut entreprendre, Bien loin de l'attaquer, il voudrait la défendre, Et pour la satisfaire, après un si grand tort, Condamnerait lui-même un perfide à la mort. C'est à quoi la raison, par ma voix vous exhorte, Et si cette raison n'est encore assez forte, C'est à quoi votre honneur, vous oblige aujourd'hui ; Ne faites rien pour moi, mais faites tout pour lui ; Sauvez l'impératrice, en sauvant votre gloire ; Emportez sur vous-même, une illustre victoire ; Et s'il faut apaiser votre esprit irrité, Ma tête répondra de ma témérité.

GENSERIC

Qu'est-ceci Thrasimond ? Qui porte votre langue, À me faire aujourd'hui cette belle harangue ? Avez-vous oublié que je suis votre roi, Et perdu le respect, qu'on doit avoir pour moi ? Et depuis quand mon fils, la divine largesse, Vous a-t-elle donné cette haute sagesse, Qui s'ingère en ce lieu, de conseiller les rois, Et qui veut maintenant, leur prescrire des lois ? Depuis quand (s'il vous plaît) s'est fait ce beau miracle Qui d'un jeune étourdi nous a fait un oracle, Qui prédit l'avenir, qui blâme ma rigueur, Qui voit tous mes desseins, et qui lit dans mon cour ? Vraiment cette aventure est si rare et si belle, Qu'il faut que tout le monde entende parler d'elle, Et vous m'obligerez, en m'apprenant aussi, Qui vous a commandé, de me parler ainsi. Répondez (s'il vous plaît) mon censeur et mon maître ; Est-ce à vous à juger, est-ce à vous à connaître, Et de tous mes pensers, et de tous mes desseins, Et le ciel a-t-il mis mon sort entre vos mains ? De quoi vous mêlez-vous, sage et grand habile homme ? Avez-vous pris en main les intérêts de Rome ? Prétendez-vous passer pour son libérateur, Et disputer de gloire avec son fondateur ? Voulez-vous relever la chute de l'empire, Ou vous mettre vous-même en un état bien pire ? Allez jeune insolent, allez, ne parlez plus ; Ou j'arrêterai bien ces discours superflus ; Et je vous ferai voir (moi qui vous peux détruire) Que ce n'est point à vous, à vous mêler d'instruire.

Penser : nom masculin au XVIIème pour « pensée ».

SCÈNE II. Thrasimond, Olimbre, Ursace.

SCÈNE III. Olicharsis, Thrasimond, Ursace, Olimbre.

URSACE

Me permettre seigneur, d'attaquer cet infâme : De lui mettre à l'instant un poignard dans le sein, Et d'arrêter par là son coupable dessein. Il est juste, il le faut, souffrez-le je vous prie : C'est le plus doux moyen, qu'inspire ma furie ; C'est le plus doux moyen que nous puissions choisir, Et dans un mal si grand, et dans mon déplaisir. Je sais qu'un nom de roi s'oppose à ma colère, Et pour l'amour du fils, ce que je dois au père : Mais dans l'extrémité, des maux où je me vois, Je perds le souvenir de tout ce que je dois. Seigneur, je ne saurais vous cacher ma pensée ; Mon cour est enragé, mon âme est insensée ; Je dois vaincre ou mourir, et ce cour s'y résout ; Enfin mon désespoir est capable de tout. Il faut, il faut me perdre, il faut que je périsse, Il s'agit de l'honneur, et de l'impératrice ; Bref il s'agit de tout ; et dans ce désespoir, Je ne balance point, je connais mon devoir ; Tant qu'Ursace vivra, sa force et son courage S'opposeront toujours à cette injuste rage ; Il ne souffrira point, que l'on traite aujourd'hui Sa maîtresse en esclave, et même devant lui. Il ne souffrira point que la rage ennemie À tant de maux soufferts, ajoute l'infamie ; Il ne souffrira point ; non il ne peut souffrir, Quelque obstacle en ce jour que le sort puisse offrir, Qu'on force... à ce seul mot ma tristesse redouble ; L'horreur de ce penser, me confond, et me trouble ; Je ne puis achever un si triste discours ; Je sens que mon trépas en arrête le cours ; L'excès de la douleur a trop de violence, Et la main de la mort vient m'imposer silence : Je succombe, je meurs, mais gardons de mourir ; Il n'est pas temps encor, il la faut secourir ; Il faut faire un effort, pour souffrir et pour vivre ; La raison veut qu'on vive, afin qu'on la délivre ; Elle l'ordonne ainsi, quoiqu'il puisse arriver ; Et l'amour veut qu'on meure, afin de la sauver. Faisons donc l'un et l'autre ; ô prince magnanime ! Je sais que votre esprit est ennemi du crime, Souffrez donc que mon bras signale ici ma foi, Il n'en veut qu'au méchant qui conseille le roi.

SCÈNE IV. Genséric, Aspar.

SCÈNE V. Eudoxe, Genséric, Placidie.

SCÈNE VI. L'Impératrice, Genséric, Aspar.

L'IMPERATRICE

Ecoutez la raison.

L'IMPERATRICE

La justice la suit.

L'IMPERATRICE

À la mort.

GENSERIC

Au plaisir.

L'IMPERATRICE

Sauvons-nous.

GENSERIC

Sauvez-moi.

L'IMPERATRICE

Honneur.

GENSERIC

Amour.

L'IMPERATRICE

Je meurs.

SCÈNE VII.

THRASIMOND

Lâches, tout votre effort est un trop faible obstacle : Dieu qu'est-ce que je vois, quel horrible spectacle ! Tout le palais en flamme, hélas il faut mourir ; Par où pourrai-je entrer, par où dois-je courir ; Ici la flamme éclate, ici le feu se montre ; Partout elle ravage, en tout je la rencontre ; Je ne saurais passer, et puis il n'est plus temps : On ne peut s'opposer, à la mort que j'attends : Mon Eudoxe a péri, mon Eudoxe est perdue ; Mon Eudoxe (ô malheur) ne peut m'être rendue ; Ha mon Eudoxe est morte, et sa mère, et sa soeur, Avec tous les plaisirs dont je fus possesseur. Père sans amitié, barbare impitoyable, Qui sans doute as commis une faute effroyable ; Viens achever ton crime, et me priver du jour, Viens contenter ici, ta haine, et mon amour ; Viens ici contenter une si juste envie, Je ne veux rien de toi, viens reprendre ma vie ; Viens m'arracher le coeur ; mais tigre ne viens pas, Je ne sais si Nature arrêterait mon bras ; Et si mon désespoir, si grand, si légitime, Ne voudrait point punir un crime par un crime. Non, non je n'en sais rien, et dans mon désespoir, Peut-être la nature, aurait peu de pouvoir. Ô destin rigoureux, que ta force est à craindre ! Mais lâche Thrasimond, de qui te veux-tu plaindre ? N'accuse point le ciel, ton père, et ton malheur : N'accuse que ton bras, et ton peu de valeur ; Quoi, tarder si longtemps à forcer un passage, Que t'osaient disputer des hommes sans courage ! Des hommes qui tremblaient sachant ta qualité ! Et que tu devais vaincre avec facilité ! N'avais-tu pas promis et donné ta parole, Que la fureur du roi n'aurait aucun effet ? Traître tu l'as promis ; mais traître l'as-tu fait ? Ha non, non, tu n'as fait qu'une promesse vaine : Meurs donc pour te punir, et pour venger ta reine : Meurs, prince infortuné, meurs.

SCÈNE VIII. Talerbal, Thrasimond.

ACTE IV

SCÈNE I.

URSACE

Stances.

Hélas c'est le seul bien que le sort me peut faire : Car de tant d'affligés, qui sont dans la misère, Et par qui le trépas, est si fort désiré, Je suis certainement le plus désespéré. Aussi dans quelque excès qu'ait pu monter leur perte, Elle n'égale point celle que j'ai soufferte : Et par l'arrêt fatal, du destin rigoureux, J'ai plus souffert moi seul, que tous les malheureux ; J'ai plus souffert moi seul que tout le monde ensemble, Et mon désastre est tel, que rien ne lui ressemble. Car enfin si quelqu'un a vu le dernier jour, De l'aimable beauté, qui causait son amour, En se désespérant, en soupirant pour elle, Il a vu cette mort commune, et naturelle, Il a vu ce flambeau s'éteindre lentement, Brûler sans violence, et finir doucement : Mais (ô cruel penser qui bourrelle mon âme) ! Je vais mourir Eudoxe, et mourir dans la flamme : Mourir dans les ardeurs d'un brasier dévorant, Et donner à chacun de l'horreur en mourant. Tragique souvenir, effroyable pensée ! Qui déchire mon âme, et la rend insensée ! Qui trouble mon esprit, confond mon jugement, Et qui me fait sentir le même embrasement. Eudoxe brûlée vive ô destin quelle atteinte ! Eudoxe n'être plus que de la cendre éteinte. Eudoxe dans le feu, pour signaler sa foi ! Ton Eudoxe brûlée, et pour l'amour de toi ! Ursace peux-tu bien souffrir cette disgrâce ? Ursace, peux-tu vivre, étant encor Ursace ? Peux-tu vivre et l'aimer et l'aimer sans mourir, L'ayant fait sans te perdre, et sans la secourir ? Ha lâche, meurs cent fois, meurs cent fois infidèle, Comme indigne du jour, et plus indigne d'elle. Tu ne méritais pas de posséder son cour ; Tu ne méritais pas d'en être le vainqueur ; Ta naissance était basse, et bas est ton courage ; Tu la vois en danger, tu la vois dans l'orage, Tu prevois le malheur, qui lui peut arriver, Et tu la vois périr, quand tu la peux sauver ! Ha perfide, est-ce assez, en veux-tu d'avantage ? Il fallait, ou te perdre, ou renverser Carthage ; Il fallait allumer le feu qu'elle alluma ; Bref il fallait l'aimer, ainsi qu'elle t'aima. Il fallait que ta main plus forte et plus hardie, Donnât une autre fin, à cette tragédie ; Il fallait témoigner, qu'un cour qui se résout, Quand il est généreux est capable de tout. Il fallait qu'un tyran, si digne du supplice, Éprouvât ta valeur, qu'animait la justice ; Et par son châtiment, apprendre à tous les rois, À se faire la loi, quand ils feront des lois : Mais tu ne l'as pas fait, traître, perfide, infâme ; Pardon, hélas pardon, chère ombre de mon âme, Je perdis la raison, te voyant en danger, Mais qui te servit mal, te saura mieux venger ; Et je saurai trouver la prochaine journée, Une victime illustre, et toute couronnée. Ta cendre dans le sang, de ton persécuteur, Verra tomber victime, et sacrificateur ; Et sa mort, et la mienne en obtiendront ma grâce, Si la bonté d'Eudoxe, a pu haïr Ursace.

SCÈNE II. Olimbre, Ursace.

URSACE

Cher ami,

OLIMBRE

Cher Ursace,

URSACE

Eudoxe,

SCÈNE III. Thrasimond, Ursace, Olimbre.

THRASIMOND

Vous demandez comment, que je vous satisfasse. Lorsque l'impératrice avec son flambeau, Eut embrasé ce lieu que l'on croit son tombeau, Elle se retira dans une galerie, Pendant que Genséric exerçait sa furie, Que l'on rompait la porte, et que d'autre côté, Le feu jusques au dôme, était déjà monté. Là, si près de sa fin, cette généreuse âme, Regardait approcher, et sa mort, et la flamme, Et sans étonnement attendait le trépas, Que tout le monde craint, et qu'elle ne craint pas. Lorsque considérant, l'une et l'autre princesse, Elle vit dans leurs yeux une telle tristesse, Une telle douleur d'aller sitôt mourir, Que son affection voulut les secourir. La pitié la surmonte, et dans cette aventure, Sa générosité, le cède à la nature : Et sentant que son cour ne pourrait achever, Oui (dit-elle) il faut vivre, afin de vous sauver. Ainsi dans ce péril, et dans cette rencontre, Elle prend un tapis que le bonheur lui montre, L'attache à la fenêtre, en ces extrémités ; Fait descendre au jardin ces deux jeunes beautés, Les anime à cela, les soutient par derrière, Enfin les met à terre, et descend la dernière. Là, les arbres touffus, et l'ombre de la nuit, En la favorisant font qu'elle les conduit, Jusques au pavillon où Talerbal sommeille, (c'est un vieux jardinier) elle appelle, il s'éveille ; Il ouvre, elle entre, il reste étonné de la voir ; Il lui promet pourtant, un fidèle devoir ; Elle lui jure aussi, pourvu qu'elle me voit, De le récompenser ; bref elle me l'envoie : Il me trouve, j'y vais, je lui parle un moment ; Je retourne aussitôt à mon appartement, Afin de donner ordre aux choses nécessaires : Ainsi voila l'état où j'ai mis nos affaires ; Jugez après cela, si vous avez raison, D'accuser vos amis, d'aucune trahison.

URSACE

Ciel !

SCÈNE IV. L'Impératrice, Thrasimond, Olimbre, Placidie, Ursace, Eudoxe.

OLIMBRE

Madame...

L'IMPERATRICE

Sois libre mon ami,

ACTE V

SCÈNE I. L'Impératrice, Ursace.

URSACE

Madame, sur le point de rompre mon silence, Je sens d'un mal secret, l'extrême violence, Ma constance me quitte, et puis elle revient ; Votre intérêt m'anime, et le mien me retient ; Je veux, je ne veux plus, et l'âme balancée, Tâche inutilement, d'exprimer sa pensée. L'amour lui rend la force, et puis la lui ravit ; Par l'amour elle meurt, par l'amour elle vit ; Il la force à parler, il la force à se taire ; Et l'un et l'autre enfin ne m'est plus volontaire. Mais dans l'état douteux, où je suis en ce jour, Il faut, il faut se vaincre, en faveur de l'amour : Car si l'excès du mal, me fait perdre la vie, La douleur ne fera, que suivre mon envie ; Je sais que le trépas me pourra secourir, Il faut donc se résoudre, et parler pour mourir. Assez votre grand cour, généreux, et fidèle, A témoigné pour moi, son amour, et son zèle, Et le mien serait lâche, et sans ressentiment, S'il n'était satisfait, d'être aimé constamment. Madame, c'est assez, et la raison s'irrite, De voir que vous m'aimez plus que je ne mérite, Et que pour un sujet, et que pour un vassal, Vous descendez du trône, et le traitez d'égal. Oui, vous êtes trop bonne, et lui trop téméraire ; Vous le deviez punir, quand il osa vous plaire ; Un juste châtiment nous eut pû garantir, Vous d'un malheur si grand, et moi d'un repentir. Mais puisque le passé jamais ne se rappelle, Faites que l'avenir, vous trouve moins rebelle ; Obéissez au sort, qui fait tout obéir ; Et n'aimez plus un coeur, que vous devez haïr. Oui vous devez haïr dans ce malheur extrême, Celui que le ciel haït, et qui se haït soi-même, Mais qui dans la douleur dont il ressent les coups, Haïssant et haï, n'aime pourtant que vous. Que votre majesté (s'il lui plaît) me pardonne : Je me punis assez du conseil que je donne ; Je me fais plus de mal, que le sort ne m'en fait, Et je donne un conseil, dont ma mort est l'effet. Mais quoi je ne saurais vous souffrir davantage, En cet engagement, et vous voir à Carthage. Quittez, quittez Ursace, et recevez le roi : Il est, il est plus grand, et plus heureux que moi ; Si vous portez un sceptre, il porte une couronne ; La misère me suit, la splendeur l'environne ; Bien qu'il ait moins d'amour, il a plus de pouvoir, Et je cède par force, ou plutôt par devoir. Car ces murs tous noircis, où la flamme est éteinte, Par leur affreux aspect, renouvellent ma crainte. Ils me font souvenir des désordres passés, Et vous disent pour moi, madame, c'est assez. Ne vous engagez plus dans ma triste aventure ; Ne vous exposez plus aux tourments que j'endure ; Vivez, vivez contente, et me laissez mourir, Et pour vous rendre libre, et pour me secourir. Ainsi jamais le sort, n'ébranle votre gloire, Et puisse un malheureux, vivre en votre mémoire ; C'est l'unique bonheur qu'il ose désirer, Si sans excès d'orgueil, il y peut aspirer. Hélas la voix me manque, en cet état funeste ; Mais le cours de mes pleurs, vous dira bien le reste ; Oui lisez dans mes yeux, et la rigueur du sort, Et la force d'amour, et l'arrêt de ma mort.

L'IMPERATRICE

Ursace un tel discours me surprend davantage, Que n'ont fait tous les maux qu'on m'a fait à Carthage. Je ne l'attendais pas d'un cour si généreux, D'un cour si magnanime, et d'un cour amoureux. Quoi vous m'abandonnez ! Et votre âme est capable De former un dessein, qui la rend si coupable ! Vous pouvez seulement en avoir le penser ! Vous pouvez l'avoir dit, vous pouvez m'offenser ! Ha si vous le pouvez vous n'êtes plus Ursace, Et je souffre en cela ma dernière disgrâce ; Car la perte du trône, et de la liberté, Me sont moins que l'espoir que vous m'avez ôté. Au milieu des malheurs, cette chère espérance, Consolait mon esprit, soutenait ma constance, Et mon cour opposait, lorsqu'il voulait finir, À son malheur présent, l'espoir de l'avenir. Mais hélas aujourd'hui princesse infortunée, Quitte Ursace et l'espoir, qui t'ont abandonnée ; Quitte encore le jour, puisqu'on cesse d'aimer ; Et rallume le feu qu'on te vit allumer. À la mort, à la mort, Ursace est infidèle ; Il fuit notre infortune, il est ennuyé d'elle ; Il nous ôte son cour, il se dérobe à nous ; Notre sort est funeste, il en cherche un plus doux ; Ne nous opposons point, à sa bonne fortune ; Permettons lui d'éteindre un feu qui l'importune ; Un feu qu'il appréhende, et qu'il juge fatal ; Et souffrons qu'il s'en aille, à son pays natal. Partez donc cher Ursace, abandonnez l'Afrique ; Rendez un sénateur à notre république ; Laissez mourir Eudoxe, en ce bord étranger ; Il n'importe, partez, évitez le danger. Vous le voulez ainsi, j'y consens, je vous cède ; Mais dans le désespoir, qui mon âme possède, Souvenez-vous Ursace, en me disant adieu, Que vous laissez Eudoxe en ce funeste lieu : Qu'elle y voulut mourir, pour vous être fidèle, Et qu'elle y va mourir pour être toujours telle.

URSACE

Madame,

L'IMPERATRICE

Hélas restez ici.

SCÈNE II. Thrasimond, L'Impératrice, Olimbre, Ursace.

SCÈNE III. Genséric, Olicharsis.

GENSERIC

Stances.

Ô discours sans raison, dont l'orgueil est insigne ! Je demande un honneur, dont je suis trop indigne : Si le lâche assassin par son funeste abord, Renverse la nature, et fait saigner un mort, Indubitablement cette cendre à la vue, D'un perfide meurtrier, serait encor émue. Ha ne l'approche point, barbare sans pitié, Qui ne connut jamais la parfaite amitié : Laisse, laisse en repos, cette cendre fidèle ; Tu ne mérites pas, de mourir auprès d'elle ; Garde-toi bien de mettre en un même tombeau, Le corps de l'innocent et celui du bourreau. Loin, profane, loin d'elle, et loin de ces rivages, Va mourir au milieu de cent tigres sauvages ; Et tiens pour assuré, qu'en ce lieu plein d'effroi, Ils seront moins cruels et moins tigres que toi. Hélas quel désespoir, s'empare de mon âme ! Ici ma violence, alluma cette flamme ; Ici ma violence, éteignit mon bonheur ; Bref, ici je perdis le repos, et l'honneur. Ha ne cesse jamais de souffrir et de plaindre ; Elle devait régner, tu la voulais contraindre ; L'amour ne peut venir que par la volonté, Et tu lui ravissais repos, et liberté. Injuste passion, amour lâche, et funeste, Pire que le poison, et pire que la peste, Par toi j'ai fait un crime horrible au souvenir, Que même tout l'enfer ne peut assez punir. Hélas ces bâtiments en sont de tristes marques ! Meurs la honte du siècle, et l'horreur des monarques ; Meurs pour te délivrer de ces pressants remords, Et pour cacher au moins ton crime entre les morts, Si le temps et la mort ont une ombre assez noire, Pour dérober un jour, ton crime à la mémoire.

GENSERIC

Ha sage Olicharsis, je crus trop un flatteur ! Hélas heureux les rois, hélas heureux les princes, Qui pour se délasser du faix de leurs provinces, Rencontrent un ministre, et sage, et généreux, Qui sans penser à soi, veut s'immoler pour eux ; Qui leur donne toujours des avis profitables, Qui rend en tous endroits leurs armes redoutables, Qui fait craindre leur nom, chez tous les étrangers, Et qui ne craint pour eux, ni travaux ni dangers. Qui cherche à leur valeur, de nouvelles matières ; Affermit leurs états, recule leurs frontières ; Qui fait de leur honneur, son unique souci ; Hélas heureux les rois, qui le trouvent ainsi. Traître tu fus bien loin de ces nobles maximes ! Ton esprit criminel, me conseilla des crimes, Indignes de mon rang, et bien dignes de toi ; Mais qui m'ayant perdu, te perdront avec moi. Tu m'as ôté l'honneur, tu m'as ôté la joie, Par toi de cent vautours, mon cour devient la proie, Tu m'as fait malheureux, tu m'as désespéré, Mais aussi ton supplice est déjà préparé ; Je verrai t'arracher ce cour rempli de vice ; Ce cour où fut toujours la fraude, et l'artifice ; Je veux voir ce perfide, encor tout palpitant, Mourir aux yeux de tous, lui qui se cachait tant. Mais l'indigne vengeance, après un tel outrage ! Il faut plus noblement témoigner à notre âge, Que nous savons venger, que nous savons punir ; Notre cour a pêché, notre cour doit finir ; Il n'est pas innocent, qu'il ne soit pas sans peine ; Satisfaisons ensemble, et l'amour, et la haine ; Mourons, faisons mourir, perdons, et perdons nous, Mais hélas pour nous deux, le trépas est trop doux. Ciel, Olimbre paraît ! Le voila qui s'approche.

SCÈNE IV. Genséric, Olimbre.

OLIMBRE

Quand j'aurais plus perdu, que l'on ne croit encore, Mon cour qui vous connaît, mon cour qui vous honore, Serait dans le devoir, à votre auguste aspect : Mais si je puis parler sans perdre le respect, J'ose dire seigneur, en rompant mon silence, Que votre procédure eut trop de violence : Votre humeur en cela, perdit bien sa bonté : Quoi, prétendre seigneur, forcer la volonté ! Ce rare privilège, et que le ciel nous donne ! Que votre majesté m'écoute et me pardonne, Il est vrai qu'elle eut tort, d'aspirer à ce point, Et de vouloir forcer, ce qu'on ne force point. Et puis, la qualité si haute, et si sublime, En cette occasion, augmente encor le crime ; Le sang de tant de rois, devait toucher un roi : Mais, dois-je dire tout ? Oui seigneur je le dois : Ce qui rend aujourd'hui, votre erreur sans égale ; C'est que vous violez la parole royale, Que vous aviez juré de servir constamment, Celle que vous perdez dans votre aveuglement. Qui voudra s'assurer aux promesses d'un prince, Qui feignant d'assister, usurpe une province, Et contraint à mourir les princes alliés ? Jugez après cela, si vous vous oubliez. Et si la renommée en semant cette histoire, Peut manquer de ternir l'éclat de votre gloire. Que ne dira-t-on point, après un tel malheur ? Seigneur votre intérêt, fait toute ma douleur : Vous perdez un éclat, si rempli de lumière, Que la seconde perte égale la première : Oui, vous perdez l'honneur, pour suivre un vain désir, Et vous trouvez la peine en cherchant le plaisir.

SCÈNE DERNIÈRE. Olimbre, Genséric, L'Impératrice, Ursace, Thrasimond.

2 152 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica