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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

Le Fils Supposé

Georges de Scudery· créée en 1645, imprimée en 1636· 5 actes· 1 502 vers· 10 personnages

Représenté pour le première fois en 1645.

Personnages

  • ALMEDOR, gentilhomme Parisien
  • ROSANDRE, gentilhomme Parisien
  • PHILANTE, fils d'Almedor
  • LUCIANE, fille de Rosandre
  • ORONTE, gentilhomme parisien
  • BRASIDE, gentilhomme parisien
  • CLORIAN, gentilhomme breton
  • BÉLISE, soeur de Clorian
  • DORISTE, domestique d'Almedor
  • POLIDON, page d'Almedor
Mon cher et parfait Ami,

À MONSIEUR LE CHEVALIER DE SAINT GEORGE.

Je donne à votre mérite ce que les autres écrivains présentent à la Fortune ; et je vous dédie ce Livre, parce que n'étant pas grand Seigneur, je vous juge digne de l'être. Mon objet est bien plus noble que le leur, puis que je regarde la Vertu toute nue : et qu'eux s'arrêtent aux ornements, dont cette Aveugle pare et déguise le plus souvent la difformité du vice. Comme c'est de cette sorte, qu'il faut estimer les hommes, Le choix que je fais de vous, ne peut être que fort juste ; et par conséquent approuvé de tous ceux qui vous connaissent : Car si l'on vous regarde par les qualités de l'âme, et par celles de l'esprit, il faut avouer que les unes étonnent, et que les autres ravissent. La vivacité de ce bel esprit dont je parle, la solidité de ce jugement qui l'accompagne, et la force de cette mémoire, qui conserve si fidèlement tout ce que les deux autres lui confient, renverse l'opinion Philosophique, qui tient que des effets si différents ne peuvent procéder d'un seul tempérament. Et de vrai, vous êtes un Protée de belles choses, qui vous changez en autant de formes qu'il vous plait ; et de toutes les connaissances que doit avoir un honnête homme, il ne vous en manque pas une. Que si je croyais qu'un Cavalier pût recevoir sans rougir les louanges que nous donnons aux Dames, je vous montrerais dans un miroir, que quelque adresse qui soit en vous, sous les Armes que vous portez, et par cet aimable visage que la Nature vous a donné, on vous prendra plutôt pour Minerve que pour Mars. Je vous en dirais davantage, si je ne m'imaginais voir cette belle couleur que la modestie vous met si souvent au front : mais craignant que la colère n'y monte avec elle, et que l'une et l'autre ne me fassent tomber la plume de la main, je me haste de vous dire encore, que je suis, et veux être toute ma vie,

Mon cher et parfait ami, Votre très humble et très fidèle serviteur,

DE SCUDERY.

AU LECTEUR

Je ne saurais à cette fois, couvrir mes fautes de celles de l'imprimeur : Et si dans ce Livre, tu ne remarques non plus des miennes, que de celles qu'il a faites, j'en aurai de la gloire, et toi du plaisir.

Tout mon soin n'en a pût voir qu'une fort légère, dont je te donne avis ; c'est en la page cinquante-quatre, vers dernier, où pour le mot de, qui, tu dois lire, que, Adieu.

ACTE I

Rosandre, Luciane, Oronte, Almedor, Philante, Bélise, Clorian, Doriste.

SCÈNE PREMIERE. Rosandre, Luciane.

SCÈNE II. Oronte, Rosandre.

ORONTE

Enfin sur mon espoir, j'ai vu tomber la foudre ; J'en ai reçu le coup, de la rigueur du sort ; Et l'on m'a prononcé ma sentence de mort. Que le mal qui surprend à bien plus d'amertume, Que ces lentes douleurs, qu'on souffre par coutume ! Quand aux coeurs généreux la fortune défaut, Que leur chute est mortelle, et qu'ils tombent de haut ! La volage qu'elle est, cessant d'être propice, Il n'est point de milieu, du fête, au précipice ; Et quelque rang qu'on tienne en l'Empire amoureux, Il ne faut qu'un moment pour être malheureux. Ô comme on est déçu par la belle apparence ! Ô qu'on est mal fondé sur la vaine espérance ! Songe d'homme éveillé ; faux espoir si trompeur ; Chimère qu'on adore ; agréable vapeur ; J'éprouve dans les maux, où le destin me plonge, Que qui n'a que l'espoir, n'est bien heureux qu'en songe : Où sont tant de grandeurs que j'espérais avoir ? Vous qui les promettiez, faites les moi revoir ; Mais non, retirez-les, ma fortune est changée, Et le plaisir s'enfuit de mon âme affligée ; Je n'ai connu le bien, que pour le regretter. Espoir, avec que vous, le jour me va quitter Je sens que la douleur va suivre mon envie ; Reine de mon esprit, Maîtresse de ma vie, Luciane, mon coeur, étant abandonné, Viens reprendre celui que tu m'avais donné. Mais non, souffre plutôt, qu'au milieu du martyre, Je meure avec un bien, qui vaut mieux qu'un Empire ; Ainsi dans ce trépas j'aurai de la douceur : Rival, contente toi d'être mon successeur : La fortune t'acquiert, et sans peine, et sans guerre, Plus que n'eut Alexandre, en conquérant la terre : Et tu te peux vanter de tenir un trésor, Qui vaut mille fois mieux, que les perles, et l'or. Mais quoi ! lâche, timide, à l'honneur peu sensible. Veux-tu comme un démon, le garder invisible ? Montre toi pour le moins ; que je sache en mourant, Qui fut de ce trésor le brave conquérant ; Emporte-le de force, et non pas d'industrie ; Dis moi quel est ton nom ; apprends moi ta patrie ; Et puis que le bonheur accompagne tes pas, Illustre encore ta gloire, avecques mon trépas : Mais devant triompher de mon âme trompée, Souviens toi pour le moins que je porte une épée : Et me volant un bien n'est point limité, Viens t'en me témoigner que tu l'as mérité. Que la seule valeur emporte la balance ; Et ne te cache plus sous un honteux silence. Hélas ! en ce discours, j'ai perdu la raison ; Le traître qui m'attaque est ainsi qu'un poison, Qui sans se faire voir m'ouvre la sépulture, Et par des maux secrets, m'applique à La torture : Ô ! rage, Ô désespoir ! Ou dois-je recourir ? Si je meurs, sans savoir, ce qui me fait mourir. Ha ! père sans pitié, qu'une sale avarice, Éloigne des vertus, et porte dans le vice, Apprends moi quels défauts tu me peux reprocher ? Sinon que je n'ai point de lingots à cacher ; Que je foule à mes pieds celui qui te maîtrise : Et que tu fais ton Dieu de ce que je méprise : Hélas ! dans quelle erreur vit cet homme brutal, De qui le coeur de bronze, aime un autre métal. Mais vous, chère maîtresse, au milieu de l'orage, Pour nous perdre tous deux, perdrez vous le courage ? C'est ici, mon amour, qu'il est fort important, D'avoir un coeur sans crainte, aussi bien que constant ; Afin de l'opposer à cette tyrannie, Et m'accorder un bien qu'un père me dénie. Lorsque la volonté veut agir sans cesser, Il n'est point de tyran qui la puisse forcer. Non vous me trahirez, ou vous servirez d'elle ; Et je ne puis vous perdre, à moins qu'être infidèle : Mais bien, que sur sa foi, je me puisse fier, Essayons de la voir, pour la fortifier ; Et découvrons encore le nom de l'adversaire : Ô remède sanglant, que tu m'es nécessaire ?

SCÈNE III. Almedor, Rosandre.

ALMEDOR

Cher Rosandre, aussitôt qu'on nous eut séparés, Je tombai dans les maux qui m'étaient préparés : Vous retâtes à Rome ; et je revins en France, Où commença le cours de ma longue souffrance : J'épousai Crisolite ; et dans neuf mois préfixe, Les faveurs de Junon me donnèrent un fils : Fils, obtenu par voeux, de la bonté céleste ; Seul plaisir que j'eus lors, et seul bien qui me reste : La charge que j'avais m'emporta sur la mer ; J'entre dans ma Galère, et je la fais ramer Du côté du Levant, où l'amiral m'envoie, Pour trouver un Corsaire, et recoure sa proie ; C'était un vaisseau rond, qu'avec fort peu d'effort, Ce pirate avait pris à mille pas du port : Le vent qui me trompait, au lever des Étoiles, S'enferma dans sa grotte, et n'enfla plus nos voiles ; De sorte que la chiourme agissant à son tour, Me le fit voir fort prés, dès la pointe du jour, Et lors que le soleil eut ouvert ses barrières, Ma galère doubla le cap des îles d'Hyères ; Mais pensant l'investir, je me trouve investi, Par deux autres vaisseaux de son même parti : Ils me somment tous trois d'amener bas ; semonce, Ou mon canon tout seul daigna faire réponse ; Car je me résolus au combat inégal, Trouvant que le trépas était un moindre mal. Chacun dans ma Galère à l'instant prend sa place ; Je range mes soldats ; je mets la chiourme basse ; Le Comité sifflant, le coutelas au poing, J'aborde l'ennemi, qui me tirait de loin. Aussitôt de leurs gens, la foule est éclaircie ; Car je les saluai, d'un canon de courcie, Qui leur donnant en proue, et presque à fleur d'eau, Envoya le boulet tout le long du vaisseau, Et porta la frayeur, et la mort avec elle, Dans le barbare sein de la troupe infidèle. L'air tout gros de fumée obscurcit leurs croissants, Et la fuite était peinte en leurs fronts pâlissants : Quand un coup de canon qu'un des trois me décharge, Fait au château de poupe une ouverture large, L'onde nous engloutit ; mais dans cet accident, D'une force invincible, et d'un courage ardent, Suivi de vingt des miens, qu'anime ma constance, Je saute dans leur bord, malgré leur résistance ; Nous combattons serrés ; et leur faisons bien voir, Ce que peut la vertu, réduite au désespoir. Mais enfin la valeur, succomba sous le nombre ; Sous la grêle des traits nous combattions à l'ombre ; Et ces braves soldats percés de part en part, Mourants tous à mes pieds me firent un rempart. Je disputais encore les restes de ma vie ; Mon âme allait sortir, sans se voir asservie ; Lorsqu'un Turc par derrière (à ce que l'on me dit) D'un coup de cimeterre à ses pieds m'étendit : On me prend, on me lie, et respirant encore, Un rayon de pitié toucha le coeur d'un More ; Il pensa ma blessure ; et puis hors de danger, Il me vendit Esclave au Royaume d'Alger. (Car craignant les prisons qui sont en la mer noire, Objet plein de terreur, qui toucha ma mémoire) Je cachai ma naissance, et fus pris aisément, Pour un simple soldat, à mon habillement. Mais espérant la paix, je rencontrai la guerre : Étant mené captif si loin dedans la terre, Qu'il ne me fut permis en aucune façon, D'espérer ma franchise, en payant ma rançon. Ainsi fus-je traité des noires destinées, Pendant le fâcheux cours de plus de vingt années : Mais enfin la fortune abrège a mon ennui ; La peste prit mon Maître, et tout mourut chez lui. Si bien que resté seul en ce climat sauvage, Sous l'aile de la nuit, je gagnai le rivage ; Où trouvant par bonheur, un Navire Français, Il me fit voir les lieux où je me souhaitais. (A ce ressouvenir ma douleur se réveiller) Je trouvai que ma femme était morte à Marseille, Et que mon fils absent bien loin de mon chemin, Demeurait en Bretagne avec son Oncle Osmin. Je reviens à Paris, toujours dans la tristesse, Où vous avez banni cette importune hôtesse, Renouvelant les voeux, d'une antique amitié : Voilà quel est mon sort, dont vous avez pitié, Trouvant bon que mon fils, épouse votre fille, Pour unir d'autant mieux, l'une et l'autre famille,

Îles d'Hyères : actuellement Port-Cros et Porquerolles au large de la presqu'île de Gien.

Courcier : Place à l'avant et au milieu d'une chaloupe où l'on pointe une pièce de canon. Cela ne se dit proprement que des galères. [F]

Croissant : Symbole de l'islam décorant les drapeaux.

SCÈNE IV. Philante, Bélise.

La scène change de face.

SCÈNE V. Clorian, Philante, Bélise.

SCÈNE VI. Doriste, Philante.

SCÈNE VII. Clorian, Bélise.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Luciane, Oronte, Bélise, Doriste, Clorian, Philante.

LUCIANE

Stances.

La scène rechange encore.

À quelle injuste loi me trouvai-je asservie, Que tout me nuit également ? J'ai commander un père, et prier un Amant ; De l'un je tiens l'esprit ; et de l'autre la vie. J'ai parler à mon coeur, l'Amour et la Nature, Le devoir, et la volonté ; Et mon malheur enfin à tel point est monté, Qu'il faut que je me rende, ou rebelle, ou parjure, Dures extrémités, qui partagent mon âme ! Lequel dois-je désobliger ? De tous les deux côtés je trouve à m'affliger ; De l'un je tiens le jour ; et de l'autre la flamme. L'un fait agir pour lui, le respect, et la crainte ; Et l'autre l'inclination ; J'ai de l'obéissance, et de la passion ; Craintive à la menace, et sensible à la plainte. L'un me dit ce qu'il peut, l'autre ce qu'il désire ; Et quand j'en fais comparaison ; Dedans chaque parti, mon oeil voit la raison ; Et bien qu'il n'en soit qu'une, il ne la peut élire. Quoi, manquer de respect ! quoi, manquer de promesse ! Ha non, non, il vaut mieux mourir ; Mon Oronte l'emporte ; et j'ai beau discourir, Le nom de fille cède à celui de Maîtresse. Arrière ce propos, dont mon âme insensée : A pensé choquer mon amour : Avant que perdre Oronte, il faut perdre le jour ; Et mourir de douleur, pour vivre en sa pensée. Tyran de nos désirs, respect trop rigoureux, Ennemi capital de l'Empire amoureux, Je n'ai que trop gémi sous tes lois inhumaines ; Il est temps de borner, ton pouvoir, et mes peines : Oui, bien que mon esprit en puisse être blâmé, Témoignons en mourant que nous avons aimé : Brûlant d'un feu si pur, découvrons-le sans honte ; On lira notre excuse, au visage d'Oronte ; Et ses yeux tous puissants pourront même exprimer, Que puisque je les vis, je les devais aimer. Ô rencontre funeste ! Et jadis opportune ; Sa tristesse me dit qu'il sait notre infortune.

SCÈNE II. Oronte, Luciane.

ORONTE

Et bien mon coeur ? Souffrez, pour charmer mon souci, Quoi qu'il ne soit plus mien, que je le nomme ainsi, Enfin l'arrêt d'un père, ennemi de ma flamme, Condamne un misérable à sortir de votre âme ? Il veut que l'intérêt m'ôte de votre esprit, Comme on effacerait ce qu'on aurait écrit ? Et qu'un heureux rival me dérobe une gloire, Qui ne me fasse plus qu'affliger la mémoire ? Soit ; mourons ; j'y consens ; et ma témérité, Souffre en cet accident ce qu'elle a mérité : Mon vol fut téméraire ; il est vrai ; je l'avoue ; Le blâme qui voudra, mais pour moi je le loue : Lorsqu'en un grand dessein l'on oses élever, La gloire est d'entreprendre, et non pas d'achever. La fortune est volage, aussi bien qu'insolente ; Elle méprise Oronte, et caresse Philante ; Car j'ai su que c'est lui qui s'en va me ravir, Avec tout mon espoir, l'honneur de vous servir : Il vous doit posséder ? ô cruelle ordonnance ? Fatale à mes plaisirs, dure à ma souvenance, Que tu me vas coûter, et de sang, et de pleurs : Hé puissai-je tout seul, en souffrir les malheurs ; Oui, chère Luciane, en mon ardeur extrême, (Après cela jugez, à quel point je vous aime) Je souhaite entre vous un amour mutuel, Et le sort aussi doux, comme je l'ai cruel : Mais lors que votre bien m'aura coûté la vie ; Au milieu des douceurs, où l'hymen vous convie, Mêlez pour un amant, si ferme, et si discret, À vos soupirs d'amour, un soupir de regret : Ainsi puisse le Ciel bénir votre aventure, Enfermant tous vos maux dedans ma sépulture : Et puisse mon rival, pour vos félicités, Connaître comme moi, ce que vous méritez.

SCÈNE III. Bélise, Doriste.

La scène change.

SCÈNE IV.

La scène change encore.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Clorian, Philante.

ACTE III

Philante, Clorian, Almedor, Bélise, Doriste, Oronte, Rosandre, Luciane.

SCÈNE PREMIÈRE. Philante.

PHILANTE

La scène rechange encore.

VILLANELLE

Hélas ! bien qu'en ces Bois ma plainte continue, Je ne peux découvrir, ce qu'elle est devenue. En quelle extrémité me trouvai-je réduit ? La douleur m'accompagne, et le plaisir me fuit ; Le désespoir, l'horreur, la colère, et la rage, Règnent en mon courage : Je cherche vainement l'objet de mon amour ; Ce Soleil, pour mes yeux, est couvert d'une nue, Je demande Bélise aux rochers d'alentour ; Mais ils ne disent point ce qu'elle est devenue. Témoins de son départ, comme de ma douleur ; Qui vîtes son dessein ; qui voyez mon malheur ; Par la voix des Échos, répondez à la mienne ; Il faut que je l'obtienne : Auriez vous remarqué son esprit inconstant ? Vous a-t-elle fait voir son âme toute nue ? Dépeignez moi l'humeur qu'elle avait en partant ; Ou me dites au moins ce qu'elle est devenue. Aurait-elle trahi mon amour, et sa foi ? Est-elle dans les bras d'un autre Amant que moi ? Ne flattez point mon mal ; la croirai-je infidèle ? Répondez moi pour elle ? Quand j'ai perdu ma Dame, en m'éloignant d'ici, Quelque nouveau rival l'a-t-il entretenue ? Non, non, je suis coupable, en vous parlant ainsi ; Dites moi seulement ce qu'elle est devenue, Hélas ! en quel endroit me la faut-il chercher ? [D] Quel antre reculé me la peut bien cacher ? Quoique tu sois sans yeux, compagnon de sa fuite, Amour, prends ma conduite : Je n'ai que trop souffert en ne la voyant pas ; Et déjà le destin me l'a trop retenue ; Mais ce cruel tyran, ce qui rit de mon trépas, Ne me découvre point ce qu'elle est devenue. Ô toi, qui romps les noeuds d'une sainte amitié ; Vois les maux que je sens, pour en avoir pitié ; Et si tu n'es un Tigre, après l'avoir ravie, Viens t'en m'ôter la vie : Je n'en veux point sans elle ; et mon coeur est content, De sentir que dans lui la force diminue ; Mais avant qu'être pris du trépas qui m'attend, Je voudrais bien savoir ce qu'elle est devenue. Bélise ; ha ! ce beau nom qui me soulait guérir, Ne sert plus maintenant qu'à me faire mourir : Il augmente ma peine, et reste sans réponse ; Et c'est dans ce malheur pourquoi je le prononce ; Afin que ma douleur, en s'accroissant toujours, Puisse trouver son terme en celui de mes jours. Bélise ; impitoyable ; encore un coup ; Bélise ; Hé ! réponds à ma voix ; dis moi ton entreprise ; S'il est vrai que ton coeur, m'aimât jadis si bien ; Que je sache ton sort, en finissant le mien. Es tu sourde à mes cris ? Et toi lâche Doriste, Peux-tu bien me savoir en un état si triste ; Peux-tu bien t'éloigner ; peut-tu suivre ses pas, Ainsi que ses desseins, et ne m'avertir pas ? Ha traître ! après le mal où mon âme est réduite, Rien ne te peut sauver, que ma mort, et ta fuite. Ma perte est ton salut, infidèle, pervers ; Car je t'irai punir au bout de l'Univers. Destin, Maîtresse, Amis, enfin tout m'abandonne : Belle ingrate, va-t'en ; mon coeur te le pardonne ; Adorable parjure ; aimable esprit léger ; Juge après mon trépas, si tu devais changer. Ô crainte criminelle, autant comme importune ; Bélise est innocente ; et non pas la fortune ; Elle n'a point de tort ; je le vois clairement ; L'excès du déplaisir m'ôte le jugement : Si le Ciel oit les voeux, poussez pour l'amour d'elle, Elle vivra constante, et je mourrai fidèle ; Et je l'ose espérer ; son extrême vertu Relève avant ma mort, mon courage abattu.

Villanelle : Sorte de poésie pastorale, qui se chante, et dont tous les couplets finissent par un même refrain. Il y a plusieurs exemples de villanelle dans l'Astrée de Mr. d'Urfé.

SCÈNE II. Clorian, Philante.

SCÈNE III. Almedor, Doriste, Bélise.

La scène rechange.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Almedor, Rosandre, Luciane.

ALMEDOR

Lui même.

SCÈNE VI. Bélise, Almedor, Rosandre, Luciane.

ROSANDRE

Allons.

LUCIANE

Bon Dieu !

SCÈNE VII. Oronte, Luciane, Bélise.

SCÈNE VIII. Rosandre, Luciane, Almedor, Oronte, Philante, Bélise.

ROSANDRE

Luciane,

LUCIANE

Monsieur.

ORONTE

N'est-ce point un Démon qui forme en ma pensée, Le tragique portrait de l'histoire passée ? Suis-je point endormi ? peut-être ai-je songé, L'abîme des malheurs où je me crois plongé ! Infidèles témoins par qui l'âme s'abuse, Dans ce procès d'amour la mienne vous récuse : Vous vous êtes trompé ; et pour me décevoir, Vous ne vîtes jamais ce que vous crûtes voir. Funeste illusion qui détruisez ma joie, Retournez dans l'enfer, c'est lui qui vous envoie : Et ce que j'ai cru voir, fut sans doute inventé, Par le plus noir Démon qui sorte à la clarté, Luciane volage ! ha cela ne peut être ; Mon oeil, elle est fidèle, et vous êtes un traître ; Votre rapport est faux ; elle ne peut faillir ; Quelque soit l'ennemi qui la veuille assaillir. Mais las ! Penser flatteurs, qui par de si doux charmes, Tâchez de retenir le torrent de mes larmes, Vous me trompez comme elle ; et je vois clairement, Qu'elle manque d'amour, et moi de jugement : Oui, oui, je connais bien que mon âme est trompée ; Et que tout mon espoir dépend de mon épée. Employons-là mon bras ; ne sois plus endormi ; Je veux m'ensevelir avec mon ennemi ; Et lui manger ce coeur qui porte à mon dommage, De l'objet de mes voeux l'incomparable image. Que nos lâches respects soient désormais bannis ; Dans les bras de Vénus, poignardons Adonis : Mais non, suivons plutôt au lieu de cette rage, Le conseil de l'honneur, et celui du courage ; Qu'il meure ; mais qu'il meure, en défendant un bien, Que m'ôte la fortune, et que l'Amour fit mien.

ACTE IV

Bélise, Luciane, Oronte, Braside, Doriste, Philante, Clorian, Almedor, Rosandre.

SCÈNE PREMIERE. Bélise, Luciane.

SCÈNE II. Oronte, Braside.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Philante, Clorian, Braside.

PHILANTE

Lui-même.

PHILANTE

Son nom ?

SCÈNE V. Almedor, Rosandre.

SCÈNE VI.

ORONTE

Stances.

Tyran, cesse de me poursuivre ; Fâcheux Amour, retire toi ; Mais non ! péris avecques moi ; Pour te faire mourir je veux cesser de vivre : Viens donc éteindre ton flambeau, Dans les cendres de mon tombeau. Luciane est une infidèle ; Amour est un enfant trompeur ; Mais puisque je n'y point de peur, Je veux rire de lui, je me veux moquer d'elle : Et dans un généreux effort, Rompre leurs prisons par ma mort. Esprit changeant, âme perfide ; Coeur volage, fille sans foi, Ton oeil qui me donnait la loi, Ne sera plus mon maître étant mon homicide : Et d'Esclave accablé d'ennui, Je veux mourir libre aujourd'hui. Mais, belle et trompeuse Maîtresse, Ce plaisir te sera fatal ; Le triomphe de mon rival, Ne t'obligera point à des chants d'allégresse : Car sache que s'il a du coeur, Nous mourrons tous deux sans vainqueur ; Mire toi dans ce beau visage, Qui met ta constance aux abois ; Ce sera la dernière fois Que mon bras irrité, t'en permettra l'usage ; S'il ose venir en ce lieu, Prends et donne un derniers adieu. Son sang marquera ton offense ; Et le mien ma fidélité ; Nous serons (perdant la clarté) Sacrifice d'amour, victime de vengeance : Pour te consoler aisément, Tu n'as qu'à faire un autre Amant. Oui, sans doute l'ingrate, et la volage Dame, Rallumera bientôt une nouvelle flamme ; Un tiers de nos travaux recueillera les fruits ; Un tiers viendra bâtir sur nos desseins détruits ; Après dans peu de jours il verra l'inconstante, Aussi bien que la notre abuser son attente ; Brûler de nouveaux feux et se moquer du sien ; Changer et rechanger, aimer tout, n'aimer rien ; Et dans ses passions véritable Protée, Être une île flottante en la mer agitée ; Roseau frêle, débile, et qui tourne à tout vent ; Montre plein d'inconstance, et vrai sable mouvant : Mais courage mon coeur, quittons cette perfide, Voici nos ennemis, et j'aperçois Braside.

SCÈNE VII. Braside, Oronte, Clorian Philante.

PHILANTE

Lui-même.

PHILANTE

Son fils.

ACTE V

Bélise, Luciane, Doriste, Rosandre, Almedor, Philante, Oronte, Braside, Clorian, Polidon, Page d'Almedor.

SCÈNE PREMIÈRE.

BÉLISE

Stances.

Enfin malheureuse Bélise, Tu perdras l'honneur et le jour ; On verra ton crime d'amour, Quelque soit le chemin que ta prudence élise ; On verra ton trépas, Philante ne vient pas. Charmante et trompeuse espérance, Ne venez plus m'entretenir, D'un mal qui ne saurait finir ; Et de qui le remède est si hors d'apparence : On verra mon trépas, Philante ne vient pas En quel état suis-je réduite, Que rien ne me peut secourir ! Si je demeure il faut mourir ; Et je n'avance rien en reprenant la fuite : On verra mon trépas, Philante ne vient pas. Mes peines seront éternelles, Si l'esprit a le même sort ; Ingrat viens empêcher ma mort ; Mais pour le pouvoir faire il lui faudrait des ailes : On verra mon trépas, Philante ne vient pas. La force de la destinée, Règne si souverainement, Que c'est perdre le jugement, Que de croire empêcher une chose ordonnée : On verra mon trépas, Philante ne vient pas. Ô Dieu ! Quel accident, retarde ta venue ? La douleur que je sens, ne t'est pas inconnue ; Tu la sais inhumain, ou tu la dois savoir ; Fais donc qu'elle t'oblige à faire ton devoir. Viens sauver ta Bélise avec ta renommée, Viens t'en lui témoigner que tu l'as bien aimée ; Mais las ! Encor un coup on verra mon trépas ; Mes cris sont superflus, Philante ne vient pas. Cruel quand le destin par un excès d'envie, Pour me faire mourir t'aurait ôté la vie ; En m'oyant soupirer, en me voyant finir ; Malgré ses dures lois tu devrais revenir. Compagnons du malheur qu'éprouve mon courage ; Vous que le même sort expose au même orage ; N'avez vous point trouvé pour notre affliction, Ce que je cherche en vain dans mon invention ?

SCÈNE II. Luciane, Bélise, Doriste.

SCÈNE III. Rosandre, Almedor.

SCÈNE IV. Philante, Oronte, Braside, Clorian, Rosandre, Almedor, Polidon.

ALMEDOR

La raison qui me guide en ce dangereux pas, Fait en vous écoutant que je ne tressauts pas.

Trésaillir : être surpris, et agité par quelque mouvement violent qui vient d'un coup. Richelet conjugue je tressauts, tu tressauts, il tressaut au présent de l'indictif. [F]

SCÈNE V. Bélise, Philante, Oronte, Rosandre, Almedor, Clorian, Doriste, Philante, Braside.

BÉLISE

Ô Dieu !

1 502 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica