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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

Ligdamon et Lidias ou La Ressemblance

Georges de Scudery· créée en 1630, imprimée en 1631· 5 actes· 2 361 vers· 15 personnages

Représenté pour la première fois en 1630 à l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • LIGDAMON
  • SYLVIE
  • ALCIDOR
  • LIDIAS
  • ALMERIDE
  • CLIDAMANT
  • MÉROVÉE
  • NICANDRE
  • LE SACRIFICATEUR
  • LA MÈRE
  • AEGIDE
  • LE MIRE
  • PREMIER JUGE
  • DEUXIÈME JUGE
  • TROISIÈME JUGE

ACTE I

SCÈNE I. Ligdamon, Sylvie, Alcidor.

LIGDAMON

Si jamais un mortel a fait expérience De cette aigre vertu qu'on nomme patience, Si jamais un captif arrêté dans les fers A supporté les maux qu'on feint dans les enfers, Si jamais un amant suivant l'ingratitude A connu quel mal c'est que d'être en servitude, Et senti puissamment quel bien nous est ôté Alors que nous perdons la douce liberté ; C'est moi chétif, c'est moi qui tente l'impossible En voulant émouvoir un rocher insensible : Ha ! Je l'appelle mal ; un rocher se fendrait, Si c'était une roche elle me répondrait Lorsque je l'entretiens du tourment que j'endure, Mais elle est de matière et plus sourde et plus dure : Tout hormis cet aspic prend part à mes malheurs, L'air pour l'amour de moi le matin fond en pleurs, L'onde même en murmure, et le vent en soupire ; Et l'ingrate Sylvie en devient toujours pire. Coeur de bronze ou de fer, âme de diamant, Qui traite également le haineur et l'amant, Injuste, inexorable, inflexible, farouche, Que je croirais flatter la nommant une souche, Salamandre de glace extrême en ses froideurs, Qui vit sans se brûler au milieu des ardeurs, Ou plutôt vrai soleil de la machine ronde Qui n'a point de chaleur échauffant tout le monde ; Hélas ! Je ne saurais guérir que par la mort : Mais un coeur généreux est maître de son sort, Essayons si Clothon nous sera plus propice, Ce rocher nous présente un affreux précipice ; Mais, ô dieux ! Le moyen de mourir par un saut, Si mon espoir est chu d'un dessein bien plus haut ? Allons à chef baissé nous abîmer dans l'onde ; Mais la mer pour cela n'est point assez profonde, Car à chaque moment mes yeux font des ruisseaux, Et je vis cependant au milieu de ces eaux, Joint que le feu cuisant qui me force à me plaindre Ressemble au feu grégeois que l'eau ne peut éteindre : Comme Porcie encor finit ses accidents, Essayons de mourir par des charbons ardents ; Nullement, ce trépas n'a garde de me prendre, Car je suis tout de flamme, et ne peux venir cendre : D'un funeste licol implorons le secours, Achevons dedans l'air le dernier de nos jours ; Mais non, je ne saurais me perdre en cette sorte, Car Cupidon m'étreint d'une corde plus forte, Des liens plus serrés me savent retenir, Cependant en ce mal je ne puis pas finir : Ne pourrai-je donc point ainsi que Cléopâtre M'appliquer un aspic capable de m'abattre ? Non car j'ai sans mourir dans le coeur des serpents Que ma jalouse humeur nourrit à mes dépends ; Il faut pour mettre fin à ma peine infinie Que le venin mortel sa faveur ne me nie : Mais comment ' Si je vis, l'esprit plein d'un poison Qui m'entrant par les yeux en chasse la raison, Afin que de mes jours la trame soit coupée, J'en porte les ciseaux au bout de mon épée : Mais fol, ne sais-je pas qu'amour qui m'a blessé M'a cent fois sans mourir le pauvre coeur percé ? Si bien que dans ce mal mon aventure est telle, Que pour mourir toujours ma mort est immortelle. Toi seul si tu le veux tu me peux assister, Petit dieu que je crois plus grand que Jupiter, Puissant maître des sens, doux roi de ma pensée, Qui sais comme Sylvie a ta gloire offensée ; Toi redoutable archer qui toujours le vainqueur Ne lache aucun trait qui n'aille droit au coeur, Si la pitié jamais eut place en ton courage, Fais-moi trouver le calme après ce long orage, Pour charmer la douleur dont je suis consumé, Que je sois moins sensible, ou rends-moi plus aimé ; Si tu souffres encore cet orgueil à Sylvie, Tu perdras ton honneur aussi bien que ma vie, Car l'univers saura que j'ai perdu le jour Parce que cette nymphe a méprisé l'amour : Or si le sentiment de ton règne te touche, Pour nous venger tous deux adoucis ma farouche : Quoi ! T'imagines-tu la neige de son sein Capable d'amortir l'ardeur de ton dessein ? Crois-tu que sa blancheur soit semblable à l'ivoire, Et que sa dureté puisse empêcher ta gloire ? Non, courbe et bande l'arc, incomparable archer, Tes dards peuvent ouvrir un coeur fait de rocher, Il n'est rien ici-bas qui ne te soit possible, Seule en cet univers serait-elle insensible ? Dieux, hommes, animaux, arbres, pierres, font voir Dans leur obéissance où s'étend ton pouvoir. Ô ciel ! Fort à propos je rencontre ma dame, Mais pourrai-je parler puisque je n'ai point d'âme ? Oui, l'objet qui la prit la prête en ce moment Pour chanter sa louange et dire mon tourment. Malgré la gaie humeur qui vous rend si chérie À ce coup je vous prend dedans la rêverie.

LIGDAMON

Si avez.

SYLVIE

Nommez-le.

LIGDAMON

Adieu.

ALCIDOR

Pourquoi ?

SCÈNE II. Sylvie, Alcidor.

SYLVIE

Défaite d'un amant dont l'ardeur m'importune, Conduite par la main de la bonne fortune, Je reviens dans ces lieux si propres à rêver, Dans ces lieux où le jour ne me saurait trouver, Dans ces lieux où l'esprit s'endort et se repose, Aussi bien que le corps dessus un lit de rose : Beaux lieux où la nature émaille le chemin D'un rouge d'anémone et d'un blanc de jasmin ; Ici l'oisiveté, le frais et le silence Disputent à l'envi dessus la préférence : Mais pour les accorder, comme je les ressens Je les déclare tous également puissants. Ici l'on ne voit point sous la fraîcheur de l'herbe Ni de serpent rusé, ni de crapaud superbe, Ou s'il s'en offre à l'oeil, on remarque à l'instant Que c'est celui que l'onde a fait en serpentant ; Cette onde est si tranquille, et si claire, et si pure, Que mes yeux la prendraient pour une onde en peinture, Si le vent qui parfois lui donne des frissons N'obligeait à nager ce qu'elle a de poissons. Dans ces bois innocents on ne connaît encore Aucun objet sanglant que le teint de l'aurore, Nulle dispute aussi ne survient en ces lieux Que celle des oiseaux à qui chantera mieux ; Et quoiqu'on fasse ici de libre, l'on s'assure Que si ce n'est cette eau personne n'en murmure. La nature en ces prés est très belle sans fard, Elle n'emprunte rien de l'homme ni de l'art, Bien qu'abondante en fleurs elle n'est arrosée Que des mains de l'aurore avec la rosée : Ici les animaux cachés dans l'épaisseur Font mille bonds sur l'herbe en dépit du chasseur : Ici trouvant de quoi la diligente avette S'épargne le travail d'aller au mont Himette, Et picore le miel qui tombe le matin Dessus le serpolet, la lavande, et le thym : Enfin ce doux séjour où toute chose abonde Se peut donner le nom du plus beau lieu du monde : Les champs élysiens et ceux-ci sont tout un. Mais, ô dieux ! Derechef je vois un importun, Hélas ! Grandes forêts dont les feuillages sombres Défendent même au ciel de pénétrer leurs ombres, Vous commettez un crime aujourd'hui sans pareil De souffrir un fâcheux, et chasser le soleil.

Avette : vieux mot qui signifie la même chose qu'abeille. [L]

ALCIDOR

Bien que jà trépassé, belle et cruelle dame, Un baiser seulement lui redonnerait l'âme.

Jà : Vieux mot, au lieu duquel on se sert de maintenant ou de déjà. [F]

SCÈNE III.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

LIGDAMON

Si parmi les forêts tu vois un cerf chassé Portant dedans le flanc le dard qui l'a blessé Plus vite que le vent arpenter une plaine, Qui croit quittant un lieu quitter aussi sa peine ; Tel suis-je absent de l'oeil mon unique vainqueur, Je fuis, mais en fuyant j'en ai le trait au coeur, J'ai toujours dans l'esprit ce visage adorable, Comme l'ombre d'un corps se voit inséparable, Toutes sortes d'objets sont autant de portraits Où je vois son humeur ainsi que ses attraits ; Ces monts à qui la grêle est toujours inconnue, À cause que leur chef est plus haut que la nue, Me vont représentant l'excès de son orgueil, Les rocs sa dureté qui me met au cercueil ; La flamme de la foudre aussi prompte que claire Dans ses rayons de feu me dépeint sa colère ; Les arbres que je vois par les vents agités Me font ressouvenir de ses légèretés ; Mais de peindre son coeur, c'est un acte impossible, La nature n'a rien de si fort insensible, C'est là que le pinceau me demeure perclus. Or passons aux beautés que nous ne voyons plus, La rose en son éclat me présente sa bouche, La neige peint sa gorge, où personne ne touche ; Et lorsqu'en soupirant je regarde les cieux, Je vois dans le soleil un crayon de ses yeux ; La forme et la couleur de la voûte azurée Me remet dans l'esprit sa prunelle adorée ; Bref la voyant partout en mes pensers divers Je lui fais un tableau de tout cet univers : Pour quitter cet objet que l'amour me fait suivre Il faut premièrement que je cesse de vivre, Et si l'homme en mourant tout entier ne meurt pas, Qu'il reste quelque chose après notre trépas, Que l'âme comme on dit recouvre une autre vie, Dans le pays des morts, je veux aimer Sylvie. AEgide n'as tu point remarqué sa beauté ? Est-il rien si semblable à la divinité ? Mais insensé que dis-je en l'ardeur qui me presse ? Elle ressemble aux dieux, parce qu'elle est déesse. Hélas ! J'en ai tiré témoignage certain, Sa rigueur m'a fait voir qu'elle n'a rien d'humain. Allez, retirez-vous, triste image effacée, Fâcheux ressouvenir de ma douleur passée ; Passée, ha ! Qu'ai-je dit : las ! Ce nom du passé Ne convient pas au mal qui ne m'a point laissé ; Depuis le jour fatal que je quittai ma dame Un enfer portatif j'ai toujours eu dans l'âme, Qui tant que je vivrai ne m'abandonnera : AEgide ôte-le moi, ton poignard le fera, La pointe de ce fer chasse de ma pensée Celle de la douleur dont elle est offensée.

Penser : est le substantif synonyme de « pensée ». Il est parfois, comme ici, utilisé au masculin.

SCÈNE II.

SCÈNE III.

MÉROVÉE

Mais comme quoi dompter ce Prothée variable ?

Prothée : Nom d'une Dieu de la mer dans la mythologie grecque.

MÉROVÉE

Cet hydre renaîtra pour croître nos meschefs.

Meschef : vieux mot qui signifiait autrefois un accident, un malheur, un grand crime. [L]

CLIDAMANT

Vous Alcide nouveau, trancherez tous ses chefs : Que la première ville esclave de vos armes Sente jusques où va la fureur des gendarmes, Étouffez dans leur mort les lâches trahisons, Et que le sang dérobe à nos yeux les maisons ; L'exemple sert beaucoup, la perte d'une ville Faites bien à propos vous en gagnera mille. Mais si ce triste objet ne leur touche le coeur, Ne revenez jamais sans revenir vainqueur ; Quoi qu'il coûte, mon roi, faites leur reconnaître Que de nom et d'effet vous voulez être maître : Et lorsque la victoire en ses plus grands appas Pompeuse dans son char vous suivra pas à pas, Qu'un tas de soldats morts, de drapeaux et de piques, De targues, de tambours, de bâtiments antiques, Pêle-mêle entassés en mont prodigieux, Porteront votre loi jusques dedans les cieux, Enchaînez la fortune, et lui rompant une aile, Faites que vos exploits ne se trouvent sans elle : Poursuivez, combattez, ne vous lassez jamais, Il faut faire la guerre afin d'avoir la paix, Et ne pas imiter les torrents en furie Qui bornent leur conquête à trois pas de prairie, Qui n'ont qu'une fougade, et dont l'insolent flux Se cache si profond qu'on ne le revoit plus ; Hannibal a terni le lustre de sa gloire Pour n'avoir pas suivi le fil de sa victoire, La trêve le perdit, car s'il eût combattu Rome était le loyer acquis à sa vertu ; Si neuf ans onze mois eussent rendu timides Les chefs et les soldats des troupes argolides, Après avoir souffert des maux un million, Encore subsisterait le superbe Illion : César dans le fourreau ne remit son épée Que la Gaule par lui ne se vit occupée ; Tant que l'empire entier lui fut mis en dépôt L'invincible César n'eut jamais de repos ; Vous qui les surpassés, rare ornement de France, Coeur plus grand que le corps, âme de la vaillance, Roi sans comparaison digne de posséder Tout ce que le soleil a pouvoir d'oeillader, Endossez le harnais, à cheval, grand génie, Faites que tout d'un coup la guerre soit finie, Paraissez sur les rangs, et sans plus discourir Résolvons-nous d'aller les vaincre, ou bien mourir : Les extrêmes sont bons à leur rage félone, On n'achète jamais trop cher une couronne : Donc allons au combat, et d'un coeur résolu Ou mourez en guerrier, ou vivez absolu.

Argolide : région de Péloponèse, au sud de la Corinthie et de la Sycionie, à l'Est de l'Arcadie, au nord de la Laconie, s'étendait le long de la Mer Egée. [L]

Félon : Traître et rebelle ; il se disait d'un vassal qui agissait contre la foi due à son seigneur. [L]

LIGDAMON

Vous dissoudrez plutôt celle de la Scythie.

Scythie : vaste région qui chez les anciens comprenait tout le nord-est de l'Europe et le nord-ouest de l'Asie, n'avait pas de limites bien fixes. (...) La Bible fait descendre les scythe de Magog, fils de Japhet. [B]

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

MÉROVÉE

À ce coup je vous tiens, la chose ainsi connue, Fait que la vérité nous paraît toute nue. Il parle à une troupe d'habitants de Paris. Amis soyez témoins de la reconnaissance D'un monarque obligé plus que de la naissance, Écoutez comme quoi ce dieu de la valeur A soutenu mon sceptre en dépit du malheur, Lors que notre ennemi sortit de sa muraille, Et que nous eûmes pris notre champ de bataille, Que tous mes gens de pied rangez tambour battant J'eus mis mes cavaliers aux ailes, à l'instant Que la charge sonna, et que d'égal espace Je leur eus commandé de marcher pique basse, Chacun sait, mes amis, sans vous parler de moi, Si je fis le soldat, bien que je fusse roi : L'événement fut tel, l'avant-garde conduite Par mon fils Childeric tout soudain prit la fuite, La jeunesse du chef, pour ne dissimuler, Sauvera du gibet ceux qu'on vit reculer. Or l'ennemi voyant cette route première Comme un foudre lâché leur fond sur le derrière, De sorte qu'en un temps je me vis accabler Et d'eux et de mes gens que la peur fait trembler, Si bien que ma bataille étant toute rompue Les ennemis serrez s'opposent à ma vue, Me joignent de si prés qu'il ne me resta rien Qu'un dessein de finir tel qu'un homme de bien, Les rois, ce dis-je alors, encore qu'ils soient braves Naissent tous pour mourir, et non pour être esclaves : Or ce que mon bras fit tu le sais, Jupiter, Mais l'honneur me défend de vous le raconter : Ce généreux guerrier qui ce malheur regarde, Et qui seul commandait à mon arrière-garde, Partant comme un éclair pour borner mon ennui, Apporta la victoire en croupe avecques lui. Citoyens, vîtes vous jamais l'oiseau de proie Fondre sur des perdrix qu'il découvre à sa voie, N'avez-vous jamais vu quelque loup bocager Écarter un troupeau qu'il trouve sans berger, Ou l'horrible sanglier dont la forte défense Écarte en un moment la meute qui l'offense ; Tel parut ce héros, de qui les seuls regards Auraient mis la frayeur dedans le coeur de Mars, Et dont la dextre alors parmi le sang trempée Portait toujours la mort au bout de son épée : À chaque coup donné sans doute on voyait bas Ou la tête, ou la cuisse, ou la jambe, ou le bras ; L'abondance du sang répandu par la plaine Augmenta d'un ruisseau les ondes de la Seine, Et rougit tellement la rivière en son flux, Qu'à l'abord l'océan ne la connaissait plus : Aussi les ennemis perdant toute conduite, Plus vite que le vent se mettent à la fuite, Et presque sans espoir de voir le lendemain Se servent de leurs pieds, et non plus de la main ; Et tel fuyait la mort d'une vitesse extrême, Qui par excès de peur se la donna lui même. Moi qui pour épargner le tribut d'un denier Avais fait un trésor au pâle nautonier, Qui pour sauver ma vie au milieu des alarmes Me couvrais d'un rempart fait de corps de gendarmes, Remontant à cheval aidé de ce guerrier, J'achève de changer le cyprès en laurier, Et la victoire alors dit à la renommée, Qu'elle allât publier qu'elle est dans notre armée. Ainsi vous apprenez, amis, de ce discours Comme quoi Clidamant par son divin secours, Et par les grands effets de son fer homicide, A beaucoup surpassé ce que l'on dit d'Alcide, Car son hydre n'avait que sept chefs seulement, Mais qui pourra compter les yeux du firmament, Les cheveux de Cérès, le sable maritime, Celui seul peut nombrer d'un compte légitime Combien de chefs avait, jeunes, hardis et forts, La superbe grandeur de ce monstrueux corps.

Nautonier : celui qui conduit , ou celui aide à conduire une barque, un navire. [F]

Cérès : Dans le polythéisme gréco-romain, déesse qui présidait aux moissons. [L]

SCÈNE II.

SYLVIE

stances.

Triste et profonde solitude, Affreux désert, hideux manoir, Qui n'avez pourtant rien de noir Au prix de mon ingratitude, Sous votre obscurité je viens en ce malheur Cacher mon crime et ma douleur. Grands objets du tout impassibles, Arbres, rochers sans sentiment, Espérez quelque changement En vos natures insensibles, Puis qu'amour autrefois me trouvait à ses coups Plus arbre et plus rocher que vous. Jamais une telle constance Que celle de mon Ligdamon Ne reçut même d'un démon Une pareille résistance, Mais ce dieu si petit qu'il entre dans le coeur D'un captif a fait mon vainqueur. Étrange effet de ma fortune, J'aime ce que je ne vois pas, Et soupire après des appas Dont la présence m'importune, Pour plaire à mon caprice, et demeurer d'accord, Il faut qu'on soit absent ou mort. Mais non, conserve mieux ta vie, Passe la toute à me blâmer, Certain qu'un tigre peut t'aimer, Puis qu'on le voit faire à Sylvie, Reviens pour te venger et pour me secourir, Tu le peux me faisant mourir. Que ces vers sont charmants, j'y trouve une peinture Du malheureux succès de ma triste aventure, Celui qui les dicta plus savant que rimeur Connaissait bien le fonds de ma mauvaise humeur, Il lisait dans mon coeur, et savait la manière Dont je traitais jadis une âme prisonnière ; Il savait que l'amour à la fin s'est vengé D'un excès de rigueur qui l'avait outragé, Et que ma résistance après s'être rendue Soupire sans espoir ma liberté perdue. Hélas ! Cher Ligdamon, si j'ai peu retenir Encore quelque place en ton beau souvenir, Reviens, mon coeur, reviens, tu me verras punie D'un supplice aussi grand que fut ma tyrannie, Tu me verras souffrir les maux par toi soufferts Et languir en prison comme toi dans les fers. Mais où va ce propos ' Quel excès de folie Me fait ainsi flatter dans ma mélancolie ? Ligdamon ne vit plus, sa flamme et mon orgueil Sans doute absent d'ici l'ont mis dans le cercueil ; Et c'est pourquoi le ciel me condamne équitable À ce mal sans remède autant qu'insupportable. Mais hélas, quel miracle ! Oserai-je, mes yeux, Croire à votre rapport ' C'est lui même : grands dieux ! Comme le coeur me bat ; je tire un bon présage, Et vois qu'il m'aime encor à ce triste visage : Écoutons ce qu'il dit, et puis lui faisons voir Qu'amour nous a su mettre aux termes du devoir.

LIDIAS

Vous m'appelez d'un nom qui m'est fort inconnu, Et pour vous faire voir tout mon destin à nu, Je suis né neustrien qui pressé de désastre Viens chercher en forêt l'aspect d'un meilleur astre, Lidias est mon nom, contente en vos esprits Souffrez moi d'achever le voyage entrepris.

Neustrie : un des trois grands royaumes francs, désignait la Gaule du nord-ouest, et avait à peu près à l'Ouest la Bretagne au Sud la Loire, à l'Est une ligne passant en Champagne et laissant Reims à l'Est, au Nord la Meuse. [B]

SYLVIE

Ligdamon.

LIDIAS

Souffrez qu'un étranger du malheur assailli S'enquière du chemin qui mène à Marsilly, Parmi tant de sentiers j'ai peur de me méprendre.

Marsilly : Il existe une ville en Moselle et une autre dans les Charentes Maritimes proche de La Rochelle.

SCÈNE III.

AMERINE

Dans un mal sans pareil d'espoir abandonnée, Réduite à souhaiter de n'être jamais née, Mon esprit demi-mort à force d'endurer N'a plus d'autres secours que celui de pleurer : Heureuse, hélas ! Heureuse en souffrant tant d'alarmes Si je pouvais périr dans ce fleuve de larmes : Mais les destins pervers résolvent irrités Que mes jours ni mes maux ne soient point limités. Donc, mon cher Lidias, ton ingrate patrie, Qui pourrait t'adorer sans nulle idolâtrie, Te prépare un supplice, et perdant la raison Tient en te retenant les vertus en prison : Cher coeur, pourquoi si tôt bornais-tu ton absence ? Craignais-tu que le mien manquât de ta présence ? Hélas ! Sans hasarder seulement un écrit, Assez t'avait présent qui t'avait en l'esprit. Ha ! Juges inhumains, n'avez vous point de honte, Et toi sors de l'enfer, vaillante ombre d'Aronthe, Viens apprendre aux bourreaux qui choquent mon bonheur Que ta mort autrefois fit naître ton honneur, Car bien qu'en ce combat l'âme te fut ravie, La belle fin vaut mieux qu'une plus longue vie, Joint que mourant d'un bras par qui tout est dompté S'en plaindre seulement c'est trop de lâcheté. Ô stériles projets, semés dessus l'arène, Aronthe n'est plus rien qu'une pauvre ombre vaine, Qui n'ayant point de corps ne peut rien publier Sinon que l'eau d'oubli nous fait tout oublier. Et vous cachots affreux qui dedans votre enceinte Retenez prisonnier le sujet de ma plainte, Afin de réunir notre juste amitié, De grâce que vos murs se fendent de pitié : S'il est vrai qu'Amphion par sa douce harmonie Sur la pierre eut jadis une force infinie, Donnez moi qui j'adore, et qui m'aime si fort, Qu'une lyre jamais ne fut si bien d'accord. Mais que vais-je espérant d'une fable, d'un songe, D'un conte impertinent qu'a produit le mensonge ? Insensible d'essence on ne vous peut toucher, L'amour hors de mon coeur n'est point dans un rocher. Et vous dieux qui tenez cette juste balance Qui penche avec excès devers la violence, Hélas ! Souvenez vous en m'oyant discourir, Puis qu'Aronthe était né que c'était pour mourir. Mais où va ce propos ' Ces dieux imaginaires Dont le vulgaire parle en ses mots ordinaires, Ce sont des dieux de bois, ou de bronze, ou d'airain, Qui n'ont que le seul nom d'un pouvoir souverain : Ou si cette créance a rien de véritable, Ce sont des dieux gourmands qui sont toujours à table, Le nectar fait aller leur cerveau de travers, De la même façon qu'ils guident l'univers. Inhumaine Themis, déesse trop cruelle, Mon amant est parfait et je passe pour belle : Mais tu ne saurais voir ce chef d'oeuvre des cieux, Ton bandeau t'interdit la faculté des yeux, Si tu le veux ôter on te verra saisie Aussi tôt de l'amour et de la jalousie ; Lors dans ces passions si tu te veux guérir Possède le vivant, et moi j'irai mourir. Las ! Tu ne peux goûter ces offres sans pareilles, Comme tu manque d'yeux tu manque bien d'oreilles ; Tant d'innocents meurtris font voir fort clairement Que tous tes jugements sont faits sans jugement, Si bien que dans ce mal je n'ai point d'assistance Que celle que me donne une ferme constance, Qui méprise la mort. Mais n'aperçois-je pas Celle qui mit au jour l'auteur de mon trépas ?

SCÈNE IV.

ACTE IV

SCÈNE I. [Amerine, La mère.]

SCÈNE II.

LIDIAS

stances.

Que le destin injurieux Qui trouble toutes mes délices A pour moi d'étranges malices, Et qu'il se monstre furieux ; Il fait qu'une fille aveuglée D'une passion déréglée Dont son faible esprit est charmé, Me poursuit d'un dessein fantasque, J'en suis aimé sans être aimé, Et crois-moi même avoir un masque. Depuis que le char du soleil Sortit le premier jour de l'onde, Ce dieu qui va par tout le monde N'a jamais rien vu de pareil, quoi que mon discours exécute La nymphe qui me persécute En m'accusant de trahison Tâche dans une erreur extrême De m'ôter avec la raison La créance d'être moi même. Elle m'embrasse, elle gémit, Elle me nomme ingrat, rebelle, Et dans sa plainte elle est si belle, Que mon triste coeur en frémit, Sans être touché de ses charmes, Je le sens couler dans les larmes Que je donne à son amitié : Mais Amerine je vous jure Que je condamne ma pitié, De peur de vous faire une injure. Je veux que le ciel en courroux Me face le but de la foudre, Si jamais on me voit résoudre D'adorer une autre que vous : Non non, cette pauvre abusée Que j'ai si souvent refusée A tort de me plus rechercher, Elle tente un acte impossible, Constant pour vous comme un rocher, Pour toute autre autant insensble. Sa mort me lairra sans terreur, Elle arrive pour une image, Je n'ai point causé ce dommage Qui ne vient que de son erreur, Et n'ai garde pour l'amour d'elle De perdre un titre de fidèle Qui m'a tant coûté d'acquérir : C'est en vain qu'elle me réclame, Sans doute on la verra périr Si ses pleurs n'éteignent sa flamme. Mais voici l'importune, amour fait aujourd'hui Qu'elle se monstre aveugle aussi bien comme lui.

SCENE III.

DEUXIÈME JUGE

Illustres sénateurs, ici la providence Du monarque des cieux se met en évidence, Ici nous connaissons que par certains ressorts Sa force fait mouvoir nos esprits et nos corps, Et nous troublants le sens nous amène en victime Sur l'autel où se doit expier notre crime. Les dieux quand nos pêchés méritent le trépas, Ainsi que des chasseurs nous attendent au pas ; Et certes cette mort est horrible à la vue, Car elle étonne plus que moins elle est prévue : Le méchant va rodant auprès de son tombeau, Comme le papillon à l'entour du flambeau, Il se prend à la peine à si bon droit gagnée Comme la mouche fait aux rets de l'araignée, Il donne dans le piège, et s'enferre insensé Comme fait le sanglier quand il se sent blessé, Il est vrai qu'en mourant au moins il se délivre D'un remords plus fâcheux que de cesser de vivre. Or ainsi Lidias qui traînait ses liens, Polu dedans le sang d'un de nos citoyens, échappé du péril par une prompte fuite, En fin se trouve pris sans aucune poursuite, Et dans le même temps que l'on n'y pensait plus Il vient à l'hameçon et s'empêtre à la glue, De sorte que la voix de ce souverain être Par cet évènement nous fait bien reconnaître Que son intention nous oblige à punir Celui qui rompt les lois qu'il devait maintenir : Le sang répandu crie, ô ! sénateurs augustes, Que devant être bons nous devons être justes, Et la loi la plus droite ordonnant oeil pour oeil, Quiconque ouvre un tombeau doit entrer au cercueil.

ACTE V

SCÈNE I.

LIGDAMON

Astres ingénieux, fortune trop subtile, Contre qui mon secours est un acte inutile, Combien d'inventions encore gardez vous Pour darder sur mon chef la haine et le courroux ? Le tonneau des malheurs n'est il point vide encore ? N'ai-je pas épuisé la boite de Pandore ? S'il vous reste un moyen d'affliger un mortel Avant que je m'en aille immoler sur l'autel, Faites qu'au même instant il me vienne poursuivre, Car aujourd'hui sans plus je veux cesser de vivre ; Et quand le destin même allongerait mes jours, Ce bras a résolu d'en retrancher le cours, De souffrir ce tourment je n'ai plus la science, Il m'a ravi la force avec la patience, Et des maux de l'enfer ayant l'extrémité, Ma mort en ôtera la dure éternité. Hélas ! Qui vit jamais une âme infortunée Endurer tant de peine, et fut-elle damnée ? J'ai servi fort longtemps une fière beauté Avec autant d'amour qu'elle a de cruauté, J'ai pleuré, soupiré, prés de perdre la vie, Sans pouvoir adoucir la rigueur de Sylvie : Et sachant comme l'eau perce même un rocher, Mes yeux en ont versé trois ans sans s'étancher : Mais en fin j'ai connu parmi cette aventure Que le tigre et la femme ont la même nature, Et que ce sexe ingrat ne saurait soupirer Si ce n'est du regret de ne rien dévorer ; Mais quoi que sa rigueur me semblât inhumaine, L'absence toutefois m'a donné plus de peine, Et m'a bien fait juger qu'être dedans les fers Est le moindre tourment qu'on endure aux enfers, Et que le vrai supplice où sont ces misérables Consiste à ne point voir les beautés adorables : Mais pour moi j'ai par tout l'objet mon doux vainqueur, Puisque l'amour a fait que je le porte au coeur, C'est là qu'il a gravé le portrait de Sylvie. Ha ! Je discours fort mal, la raison m'est ravie, Il est vrai que mon coeur conserve ses appas, Mais ce coeur dont je parle, ô dieux ! Je ne l'ai pas, La cruelle le garde afin que je ne meure, Car sachant que c'est là que notre âme demeure Son oeil larron subtil à dessein l'a ravi, Afin qu'en ne mourant il soit toujours servi, Et semble que le sort le conspire avec elle, Car la parque pour moi n'est point assez mortelle. J'affronte le péril, je morgue le danger, Je vois vingt mille bras qui veulent m'égorger, Mais avec autant d'heur comme j'ai de courage Je demeure vivant au milieu de leur rage : L'on m'expose aux lions que la faim pousse assez Pour mettre cent vivants au rang des trépassés, Et parmi ce hasard le destin me retire, En allongeant mes jours pour croître mon martyre ; Mais bien qu'elle n'ait fait jamais que me haïr, Si suis-je résolu de ne la pas trahir, Et plutôt qu'embrasser cette dame abusée Que je vais rendre veuve aussitôt qu'épousée, Assisté du secours d'un homme suborné Par le charme de l'or que je lui ai donné, Je vais prendre la mort que ma constance ordonne Dans le vin de l'autel que sa main m'empoisonne, Et rendre mémorable en dépit du malheur Mon amour, et ma foi, ma mort, et ma valeur. Mais silence, je vois Aegide qui s'approche.

SCÈNE DERNIÈRE.

SACRIFICATEUR

Grands dieux qui vous jouez de l'empire du monde Ainsi que d'une boule en sa figure ronde, Hélas ! Que vos secrets sont obscurs et profonds, Et qu'il est malaisé d'y voir jusques au fonds, Qu'ils sont bien au dessus de la prudence humaine, L'oeil le plus clair voyant y perd et temps et peine, Car tous les accidents avant qu'être advenus Coulent par des sentiers qui nous sont inconnus, Semblables à de l'eau qui de loin fait sa course, Et qu'on ne voit qu'au lieu qu'on appelle sa source ; Ou bien au trait volant qui n'est point aperçu Qu'il n'ait frappé le blanc que l'archer a conçu. Que nous sommes trompez souvent par l'apparence, Tel gourmande la crainte avecques l'espérance Au comble de la gloire, au plus haut du bonheur, Qui du matin au soir perd la vie et l'honneur. Ô ciel ! Que tout est bien sujet à la fortune, Tel l'aura toujours eu adverse et importune, Qui mettant dans la fange après son compagnon Se voit dessus la roue et choisi son mignon : Mais si l'on peut tirer une preuve assurée Comme un mal violent n'a jamais de durée, Lidias échappé nous en fournira bien, Car dans le même temps qu'il n'espérait plus rien, Et voyait le trépas au bout de son épée, Avantageusement sa créance trompée, Sa dame le délivre, et le rendant heureux Le couronne en ce jour de myrtes amoureux. Ha ! L'honneur de ton sexe, ô la gloire des femmes ! Viens viens, que ma main face une âme de deux âmes, Viens viens donc recevoir le loyer mérité Par l'acte glorieux de ta fidélité, Viens goûter le plaisir qu'un doux Hymen apporte De son temple sacré, ce dieu t'ouvre la porte, Il a pris son flambeau, il n'attend plus que toi ; Les Grâces, et Venus, et Cupidon, et moi, Te préparons ici la récompense due À la preuve d'amour que ton âme a rendue : Avancez couple cher, car votre mal cessé Vous ordonne un printemps après l'hiver passé ; Avancez couple cher, ma bouche vous convie De venir commencer une plus douce vie, Avancez couple cher, puis qu'à chaque moment Vous retardez d'autant votre contentement ; Avancez couple cher, l'occasion est chauve, Et le temps qui s'envole avec elle se sauve, Ne le perdez donc pas, mais après tant d'ennuis Et tant de jours fâcheux goûtez les douces nuits Qui donnent aux époux la rose sans épine. Mais la troupe à la fin devers moi s'achemine, Je vois ces deux amants que l'on conduit ici.

AMERINE

Image es-tu vraiment faite du tronc d'un arbre, Dont la froideur dispute avec celle du marbre, Insensible tableau qui nous est présenté Pour montrer la laideur de l'infidélité ; Mais non, je m'extravague en ma douleur extrême, Tu n'es point son portrait, car tu l'es elle même, Et ta fin en ce jour oblige l'univers Le déchargeant du faix d'un monstre si pervers.

Extravaguer : Dire ou faire quelque chose mal à propos, indiscrètement et contre le bon sens, ou la suite du discours, ou la bienséance. [L]

Faix : corps pesant qui porte sur quelque chose et qui le charge. (...) Se dit figurément en choses spirituelles. [L]

LA MÈRE

Secourable Esculape, hélas ! Je suis ravie.

Esculape : Dieu de la Médecine, fils d'Apollon et de Coronis, fut confié aux soins du centaure Chiron qui lui apprit l'art de guérir. [B]

DEUXIÈME JUGE

Mon sentiment va là.

2 361 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica