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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

La Mort de César

Georges de Scudery· créée en 1636, imprimée en 1637· 6 actes· 1 376 vers· 15 personnages

Représentée pour le première fois en 1636 à l'Hôtel de Bourgogne

Personnages

  • CÉSAR, dictateur perpétuel
  • CALPHURNIE, sa femme
  • BRUTE, sénateur
  • PORCIE, sa femme
  • CASSIE, sénateur
  • LÉPIDE, sénateur
  • ANTOINE, sénateur
  • LABEO, sénateur
  • QUINTUS, sénateur
  • ALBIN, sénateur
  • CHOEUR d'autres sénateurs
  • ARTEMIDORE, réthoricien grec
  • ÉMILIE, suivante de Calphurnie
  • PHILIPPUS, affranchi de César
  • CHOEUR du peuple Romain
Monseigneur,

À MONSEIGNEUR L'EMINENTISSIME CARDINAL, DUC DE RICHELIEU

Après tant de bienfaits, et tant de faveurs dont je vous suis redevable, la fortune ayant refusé toujours à mes injustes désirs, les moyens de vous faire voir par mes services, ma reconnaissance, l'ardeur de mon zèle, et la grandeur de mon affection, je me suis enfin résolu de vous le faire comprendre, en vous montrant leur objet : a permission que vous 'avez donnée de vous offrir cet ouvrage, m'en a fait naître l'occasion ; et comme vous savez que les peintres et les poètes ont des conformités, qui peuvent leur acquérir mêmes privilèges, j'ai cru que vous ne vous en offenseriez pas, de voir votre portrait au commencement de ce livre, puisque vous avez assez de bonté pour souffrir à tous ceux qui l'ont au coeur comme moi, de la placer dans leurs cabinets, ou de la porter en médailles. Je sais qu'à moins que d'avoir en main la pinceau de Ferdinand, ou le crayon de Dumonstier, on ne devrait jamais entreprendre un si haut dessein : mais quand je considère que la difficulté qui se trouve à vous faire ressembler parfaitement, est une marque de votre gloire, et que la faiblesse que je ferai paraître en cette entreprise, me sera commune avec tous les illustres du siècle où nous sommes ; je ne peux retenir ma plume, et je me sens forcé de faire voir au jour, l'idée que je conserve en la mémoire de tant de rares vertus que toute la terre adore en votre Éminence. Agréez donc (Monseigneur) que j'apprenne à la postérité, que j'ai l'honneur d'avoir pour Maître, un homme qui mériterait de l'être de tout le monde, et qui pourrait même le devenir, par le choix de l'Esprit de Dieu si sa générosité ne le portait à n'avoir point d'autre ambition, que celle de voir régner avec pompe et majesté, le plus juste de tous les rois : aimant mieux en rester sujet, que de s'en rendre le père. Cette vérité qui m'anime, est si généralement connue, qu'il n'est point d'États si éloignés de notre monarchie, qui n'admirent en vous cet esprit désintéressé, qui se remarque en toutes vos actions, comme en tous vos conseils : l'histoire nous peut montrer des homes dans l'antiquité, qui sans doute ont fait pour eux de belles et grandes choses ; mais elles ne nous produit point d'exemple de ce zèle ardent, qui vous fait perdre votre repos, pour assurer celui des peuples, et qui vous oblige tous les jours à hasarder pour eux votre illustre vie, par tant de soins et par tant de veilles, qui peuvent altérer votre tempérament, et détruire votre santé. De sorte (Monseigneur) qu'on peut dire sans hyperbole, que le roi n'a point de capitaine, nid e soldat en ses armées qui s'expose à de si grands périls que vous, ni qui plus souvent ait affronté la mort, sans le craindre : Mais si votre courage éclate, votre conduite et votre prudence ne donnent pas moins d'étonnement : cet esprit pénétrant qui vous fait prévoir les desseins de nos ennemis, est un rayon de divinité, qui souvent a fait tomber sur eux les malheurs qu'ils nous préparaient. Et c'est avec ces armes puissantes, que vous avez rendu celles du Roi victorieuses. Vous avez employé l'adresse, où la violence était inutile ; vous avez fait agir la force, où la douceur ne pouvait servir, et s'il se trouve quelqu'un assez hardi pour entreprendre votre histoire, il ne faudra point d'autre lecture pour devenir savant en Politique, puisqu'on verra par les événements tous ce que les autres ne nous montrent que par les règles ; et dans l'être des choses, ce qui n'avait jamais été qu'en idée : mais je crains bien qu'il ne soit point de plume assez forte, pour pouvoir s'élever si haut : et j'ose même dire que vous seul pouvez bien faire votre image. Oui Monseigneur, c'est de votre main que vous devez attendre l'immortalité que les autres vous promettent, et que vous mérités avec tant de justice. Quand nous aurions des Appelles et es Phidias, et qu'ils emploieraient ls plus vives couleurs de la peinture, l'or, le marbre, la jaspe, et le porphyre, pour vous faire des tableaux et des statues ; tout cela ne serait point assez fort pour défendre la gloire de votre nom contre les injures du temps. L'expérience nous fait voir que tous les arcs triomphants qu'autrefois on avait élevés pour éterniser la mémoire de ce même CÉSAR que je vous présente, ne nous donneraient que de faibles marques de sa grandeur et de sa vertu, si ses commentaires ne le faisaient revivre en la même splendeur qu'il était en les écrivant. Souffre donc (Monseigneur) que je vous conjure à genoux au nom de toute la France, de vouloir imiter cet illustre dictateur, et de travailler vous-même à votre gloire, puisque vous en êtes le seul capable : afin que tous les siècles suivants, croient aussi bien que moi, lorsqu'ils apprendront les miracles de votre vie, que si le grand CÉSAR fut venu dans le temps où vous êtes, pour acquérir le titre glorieux du vainqueur des Gaules, la couronne qu'il obtint après dix ans de combats, aurait paru sur votre tête : et nous vous eussions vu triompher d'un homme, qui triomphait de tous les autres. Mais comme on ne saurait faire que deux ages tant éloignés se réduisent en un, je fais du moins que ce même CÉSAR, qui pouvait être votre captif, a besoin de votre protection ; ne lui refusez pas une grâce qui lui est si nécessaire, car je ne doute point qu'il ne se trouve des BRUTUS, qui le persécuteront encor dans mon ouvrage : mais il les vaincra tous sans peine, pourvu que vous les regardiez favorablement, et que vous me permettiez de publier que vous voulez bien que le sois toute ma vie,

MONSEIGNEUR,

Votre très humble, très obéissant, et très passionné serviteur. DE SCUDERY.

AU LECTEUR

Il est des tragédies, comme des beautés sérieuses, elle ne plaisent pas à tout le monde : ce genre de poème, qui n'a pour objet que d'émouvoir les passions, et de donner de l'horreur et de la pitié, ne saurait être le divertissement de ces humeurs enjouées, qui n'en trouver qu'à rire. Quelque sublime que soit l'esprit de Sénèque, celui de Plaute leur agréera davantage : et sans doute ils préféreront la naïveté de l'un, à la magnificence de l'autre. Mais pour moi, sans condamner le sentiment de personne, pour autoriser le mien, soit qu'il vienne de ma raison, ou de mon tempérament, j'avoue que le poème grave, attire mon inclination toute entière : et que je me fais violence, lorsqu'on me voit travailler, sur un sujet qui ne l'est pas. Comme toutes les choses qui sont en la Nature, vont à leur centre, avec une merveilleuse facilité, je sens bien que mon génie s'élève, plus aisément qu'il ne s'abaisse : et que le style pompeux me coûte moins que le populaire. J'ai plus de peine, à faire parler des bergers que des rois ; et les maximes de la Morale et de la Politique s'offrent plutôt à mon imagination, que je n'y trouve cette humble et douce façon d'écrire, que demande un ouvrage comique. Ce discours (Lecteur) est plus un effet de ma crainte, que de ma vanité, et je veux plutôt excuser mes autres pièces, que te louer celle-ci. Ce n'est pas que je la juge absolument mauvaise, mon opinion particulière serait trop orgueilleuse, si elle voulait combattre la générale : et je ne mettrais jamais au jour, une chose que j'en croirais indigne. Je sais bien que cette tragédie est dans les règles, qu'elle n'a qu'une principale action, où toutes les autres aboutissent, que la bienséance des choses s'y voit assez observée, le théâtre assez bien entendu, et les pensées, et la locution, assez proportionnées à la grandeur de mon sujet ; et qu'enfin, si je dois tirer quelque gloire de la poésie, il faut que cet ouvrage me la donne. Mais avec tout cela, je t'avoue, que l'idée que j'ai conçu de cet Art, est si haute, que mes paroles n'en sauraient approcher, et qu'à la représentation de mes poèmes, je suis toujours le moins satisfait. Ne t'imagine donc pas, de voir un tableau fini, puisque j'écris à tous ceux qui partent de ma main, SCUDERY FAISAIT CETTE PEINTURE, et non pas jamais, A FAIT : tant il est vrai que j'ébauche mieux que je n'achève, tant il est certain que je le connais. Au reste, je dois t'avertir, que je fais dire des choses à Brutus, que l'Histoire met en la bouche de Décimus Brutus Albinus, mais ne crois pas que ce rapport de noms ait embrouillé mon jugement, et m'ait fait prendre l'un pour l'autre : j'ai trop étudié Plutarque, pour tomber en cette erreur, dont je ne suis point capable ? Mais c'est un dessein qui regarde le théâtre, et qui pour faire mieux agir le principal acteur, s'écarte un peu de la vérité, dans une chose de nulle importance. Je sais bien que Brutus a des sectateurs, qui ne le trouveront pas bon, mais outre que j'écris sous une monarchie et non pas dans une République, je confesse que je n'ai pas de ce Romain, les hauts sentiments qu'ils en ont ; car s'il aimait tant la liberté de sa Patrie, je trouve qu'il devait mourir avec elle ; après la perte le bataille de Pharsale, sans attendre cette de Philippes. Il ne devait point devenir le flatteur de CÉSAR, pour s'en rendre après l'assassin ; ou plutôt la parricide : et s'il aimait tant la philosophie, il devait finir sans lui dire des injures, et ne pas faire voir qu'il était heureux. Mais j'ai tort de songer aux fautes des grands hommes de l'Antiquité, lorsque je fais imprimer les miennes : et j'aurais plus de raison, de chercher de quoi faire mon apologie, que leur censure. Mais je ne veux ni te flatter, ni te prévenir ; je te laisse ton jugement libre et ne te le demande qu'équitable.

PROLOGUE

Le Tibre, La Seine.

LA SEINE

Aussi jamais les doctes mains, Soit des Grecs, ou soit des Romains, N'ont tracé du bien dire, une si haute idée :

Euripide (-480, -402) : Célèbre poète tragique grec, naquit à Salamine l'an 480 avant J.-C. et mourut en Macédoine à 78 ans. Il ne reste que 18 des 84 tragédies dont Hécube, les Phéniciennes, Les Troyennes, Médée, Alceste, Hippolyte, Iphigénie, Iphigénie en Tauride.

Et jamais Euripide voulant l'égaler, N'eut fait si bien parler ; HÉRODE, SOPHONISBE, et la docte MÉDÉE.

ACTE I

SCÈNE I. Brute, Cassie.

CASSIE

Jeune et vaillant héros, de qui la République Espère sa franchise, et sa splendeur antique : Tu veux suivre un chemin que les tiens ont battu, Comme illustre héritier de leur haute vertu : Poursuis brave guerrier, imite leur mémoire, Car le même labeur t'acquière la même gloire, Pour devoir l'entreprendre il ne te manque rien ; Vers toi se tourne l'oeil de tous les gens de bien : Puisqu'un nouveau Tarquin ainsi nous persécute, Fais voir qu'on trouve encore un véritable Brute, Ennemi des tyrans, de qui l'autorité, Veut opprimer le peuple, et notre liberté ; Fais voir qu'un siècle infâme, en toi fit naître un homme, Digne de la grandeur de la première Rome.

Tarquin le Superbe : 7ème et dernier roi de Rome petit-fils de Tarquin l'Ancien. Marié à une fille de Servius, une femme d'un caractère doux et timide, il la fit périr afin d'épouser une autre fille de Servius, Tullie, femme ambitieuse, qui de son côté s'était débarrassée de son époux Aruns par un crime. Son règne fut une réaction contre les institutions de Servius : Il abolit les lois favorables au peuple, et accabla d'impôts les Romains des dernières classes, exila ou même fit tuer nombre de sénateurs, décida seul de la paix et de la guerre et gouverna en tyran. [B]

Tyran : Chez les anciens le mot tyran n'était pas odieux, et signifiait seulement Roi, ou souverain : mais comme les peuples aimaient la liberté, il ont appelés tyrans, tous ceux qui qui leur voulait commander absolument. (...) On a dit de César, qu'il fallait des vertus bien éclatantes pour faire un si illustre tyran. (OE. M) Il semblait que la haine des tyrans eût coulé dans le coeur de Brutus, avec le sang de ses ancêtres. (OE. M) Se dit aussi d'un particulier qui abuse de son pouvoir, ou de l'autorité qui lui a été commises. [F]

BRUTE

Les peuples que le sort a soumis à des Rois, En doivent révérer la personne et les lois, C'est là mon sentiment, et je tiens que sans crime, On ne peut renverser un trône légitime : Mais César est injuste, en nous nouant ôter Ce que tous les trésors ne sauraient acheter : D'égal il se fait Maître ; et Rome enfin trompée ; Voit bien que c'est pour lui qu'elle a vaincu Pompée, Que c'étaient deux rivaux également épris, Qui faisaient un combat dont elle était le prix, Qu'ils avaient même but ; et voulaient entreprendre D'ôter la liberté, faignant de la défendre : De sorte qu'en leur gain nous ne pouvions gagner, Puisqu'il avaient tous deux le dessein de régner ; Et que de quelque part qu'eut penché la balance, Rome devait souffrir la même violence. Ô droit ! Ô bonnes moeurs ! Ô justice des Cieux ! Combien peu vous respecte un coeur ambitieux ? Et de quoi n'est capable une âme déréglée, Quand par l'éclat d'un sceptre elle s'est aveuglée ? Quels crimes n'ont commis ces tigres inhumains ? N'ont-ils pas oublié qu'ils étaient nés Romains ? Et lorsqu'ils disputaient la puissance royale, N'ont-ils pas fait rougir les plaines de Pharsale ? Moi-même (ô souvenir ! Plein de ressentiment) Ai vu des flots de sang, et des monts d'ossements ; Et pour atteindre au but de leurs folles envies, Les Parques ont tranché plus de cent mille vies ! Ha César ! Ô tyran ! C'en est trop enduré ; Le Ciel veut ton trépas, et Brute l'a juré.

BRUTE

L'on voit en tes discours, l'on oit en mes répliques, La Secte d'Épicure, et celle des stoïques : Mais pourtant nos pensers, ennemi des tyrans, Vont en un même lieu, par sentiers différents.

Épicure (-341 ; -270) : Célèbre philosophe grec né près d'Athènes. En morale, il enseignait que le plaisir est le souverain bien de l'homme et que tous nos efforts doivent tendre à l'obtenir ; mais il faisait consister le plaisir dans les jouissances de l'esprit et du coeur tout autant que dans celles des sens. [B]

SCÈNE II. Porcie, Brute.

PORCIE

Mon coeur n'est point outré, ni ma paupière humide. La fille de Caton ne peut être timide : Fais agir ta prudence ; elle suivra ton sort, Quand il devrait passer par les mains de la mort.

Caton d'Utique : Né en -93. Lors de la conjuration de Catilina , il appuya les mesures de rigueur proposées par Cicéron. Tout en se défiant de Pompée, il s'apposa de tout son pouvoir à l'ambition de César. Il était attaché à la doctrine du stoïcisme, qui s'accordait aussi bien l'austérité de son caractère.[B]

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Lépide, Antoine.

SCÈNE II. Calphurnie, César, Philipus.

CÉSAR

La peine qu'elle sent,, me touche de pitié : Ce songe, est un effet d'une forte amitié Qui peignant mon visage, en l'imaginative, Lui fait tenir certain que ce malheur arrive.

Imaginative : Qui conçoit de belles choses en son esprit. On dit aussi simplement L'imaginative, pour exprimer la même chose, la qualité qu'on attribue à une partie de l'âme, qui lui fait concevoir les choses, et s'en former une vraie idée. [F]

SCÈNE III. Brute, Cassie.

SCÈNE IV. Porcie, Cassie, Brute.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. César, Antoine, Lépide, Philippus.

La chambre de César s'ouvre.

ANTOINE

Après cette assurance il faut que je vous die, Que nous avons pour vous une amitié hardie, Qui ne sent point l'esclave, et qui ne saurait voir Que César use mal d'un absolu pouvoir : Votre excès de bonté va jusqu'à la mollesse : (Pardonnez moi ce mot s'il est vrai qu'il vous blesse) Et vous ressouvenez comme une grand potentat, Se doit faire des lois des maximes d'État : C'est d'elles qu'il apprend à régir les Provinces ; Le peuple a des vertus, qui font défauts aux Princes, Rien ne doit être égal entre ces deux humeurs ; Ils diffèrent de rang, qu'ils diffèrent de moeurs : Ce que l'un aimera que l'autre le haïsse ; Et bref, que l'un commande, et que l'autre obéisse. Le peuple est insolent quand on le traite bien ; La douceur vous peut nuire, et ne vous sert de rien Ce âmes du commun, tiennent de leur naissance, Insensibles toujours à la reconnaissance ; Les bienfaits n'ont pour eux, que de faibles appas, Si bien que le plus sûr est de les tenir bas. C'est le moyen de faire, en vivant de la sorte, Que votre autorité soit toujours le plus forte ; La rigueur les instruit ; leur montre le devoir ; Et leur ôte le vice, avecque le pouvoir. Un esprit populaire, est souple dans la peine, Et semblable au lion, il est doux à la chaîne ; Il reconnaît son maître, et pareil en ce point ; Il le craint, et le suit ; mais il ne l'aime pas Il a toujours dans l'âme une vieille querelle, Pour cette liberté qui lui fut naturelle, Et tout usurpateur ; après l'avoir soumis, En comptant ses sujets, compte ses ennemis,

SCÈNE II. Brute, Cassie, Labéo, Quintus, Albin, Artimore.

BRUTE

Je croirais faire tort à vos coeurs invincibles, De tâcher par discours de les rendre sensibles Ils aiment trop l'honneur, pour ne le suivre pas, Quand un si beau sentier conduirait autre pas : Aussi votre valeur m'étant trop vine connue, Je ne dis rien, sinon qu'enfin l'heure est venue, Où la force, l'esprit, l'amour, et le devoir, En faveur du pays se pourront faire voir. Oui, c'est un grand jour, si digne de mémoire, Qu'il nous faut couronner par les mains de la gloire ; Elle nous y semond ; et jamais de guerrier, Ne purent obtenir de si dignes lauriers, Nous sauvons en ce jour, par la perte d'un homme, Nos pas nous seulement, mais l'Empire de Rome : Et quand ce haut dessein nous deviendrait fatal, C'est vivre que mourir, pour le pays natal. Employons donc pour lui toute notre industrie ; Il s'agit de sauver, et nous et la patrie ; Il s'agit de sauver encor le liberté, Qui vaut plus que le bien, et plus que la clarté ; Sus donc braves Romains, achevons l'entreprise ; La mal est arrivé sur le point de sa crise Il faut pour nous guérir faire un dernier effort, Qui nous fasse trouver la naufrage ou le port. Mais de quelque façon que soit votre fortune, Brute qui vous chérit, la veut avoir commune ; Il vous donne sa foi qui ne saurait changer ; Et dans ce beau dessin où l'honneur nous embarque, Rien ne vous l'ôtera que les mains de la Parque : Mais il croit bien aussi que vos coeurs généreux, Auront toujours pour lui, l'amour qu'il a pour eux.

Semondre : Vieux mot qui signifie, avertir, inviter. Il ne se dit qu'en fait de cérémonies : semondre à un enterrement, aux noces. [F].

Clarté : clarté du jour, vie.

Sus : interjection. On l'emploie pour exhorter, exciter. [L]

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Calphunie, Porcie.

ACTE IV

SCÈNE I. César, Antoine, Lépide.

CÉSAR

La chambre de César s'ouvre.

Pour ce mal advenir, dont je suis menacé, Il m'étonne aussi peu, comme a fait le passé : Et mon esprit égal, sans tristesse, ni joie, Voit toujours d'une même oeil ce que le Ciel m'envoie : À quoi sert au mortels de vouloir murmurer Contre un mal nécessaire, et qu'il faut endurer ? Si l'on doit voir la fin de leurs tristes années, Veulent-ils appeler des lois des destinées ? Arrêter le Soleil au milieu de son cours ? Et forcer la Nature à leur donner des jours ? Il faut que la raison fasse mieux son office : Et quelque signe affreux qu'ait eu le sacrifice, C'est à moi d'obéir, et de baisser les yeux, Remettant ma fortune entre les mains des Dieux : Elles m'ont empêché de voir mes funérailles, Dans le sanglant péril de près de cent batailles, De plus de mille assauts, et de tant de dangers. Que l'on m'a vu courir au climats étrangers, Or les Dieux n'ont-ils pas (pour être en ma défense) Et la même douceur, et la même puissance ?

Il prend fatal pour malheureux.

S'ils veulent me sauver, qui peut me faire mal ? Et qui me peut sauver si mon sort est fatal ? Je ne m'afflige point d'une crainte inutile ; Mon âme est en repos : mon esprit est tranquille ; Et le même raison qui me fait discourir, Ne m'apprend-elle pas que César doit mourir ? J'aurai le même sort du fondateur de Rome : Car ce nom de César n'ôte point celui d'homme : Mais je ne me plains pas d'un si faible pouvoir ; J'ai cherché de la gloire, et je crois en avoir : Or comme elle est durable, et d'essence immortelle, C'est de là que j'attends que le mienne soit elle : C'est par là que mon coeur se moque du trépas, Et par là seulement César ne mourra pas. Cessez donc, chers amis, d'avoir l'esprit en peine ; Soit la mort que j'attends, ou bien proche ou lointaine, Il m'est indifférent quand j'en serai vaincu ; Celui ne meurt point tôt qui n' pas mal vécu : Assez longue est la vie, étant faite assez bonne ; Et qui plutôt la passe a plutôt la couronne : C'est là que l'envieux laisse l'homme de bien : Et pour être en estime, il faut n'être plus rien. Ainsi donc soit ma fin, naturelle, ou contrainte, je la verrai venir sans tristesse, ni crainte ; Et ne m'importe pas si la Parque m'abat, Au lit au Capitole, ou dedans un combat, La genre différent ne fait rien à la chose.

Brute arrive.

SCÈNE II. Brute, César, Antoine, Lépide.

ANTOINE

On chante votre nom, du Tibre, jusqu'au Tage.

Tibre : Fleuve célèbre d'Italie, naît dans la chaîne des Appenins en Toscane, traverse Rome et se jette dans la Méditerranée près d'Ostie.

Tage : Fleuve de la péninsule hispanique, naît au mont San-Felipe en Espagne et se jette dans l'Océan Atlantique au dessous de Lisbonne au Portugal

SCÈNE III. Calphurnie, César, Brute, Antoine, Lépide.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Brute, César, Antoine, Lépide.

SCÈNE VI. Artemidore, Brute, César, Antoine, Lépide, Cassie, Labéo.

CÉSAR

Lisez.

SCÈNE VII. Albin, Antoine, Lépide.

ALBIN

Un certain messager, étant venu d'Ostie, Vous cherche et l'un et l'autre, il dit être pressé, Je vous en avertis.

Ostie : ville d'Italie, port de Rome situé à 35 Km, à l'embouchure du Tibre.

ALBIN

Au pied de l'Aventin, prêt d'entrer dans la place.

Aventin : une des sept collines de Rome, la plus au Sud entre le Tibre et le Mont Palatin. Sur cette colline, on y trouvait le temple de Diane et de la Liberté.

SCÈNE VIII. César, Brute, Cassir, Labéo, Quintus, Albin, Choeur d'autres sénateurs.

CÉSAR

Ha ! Perfide Casca, bons dieux que veux-tu faire ?

Casca (Publius Servilius Casca Longus) : un des assassins de César. Mourut probablement en -42.

CASSIE

Ils tirent tous des poignards.

Purger Rome d'un monstre ; assiste-moi mon frère.

BRUTE

César s'enveloppe de sa robe suivant l'histoire.

Brute que tu chéris te veut ôter d'ici, Ce coup t'est favorable.

CÉSAR

La salle se ferme pour n'ensanglanter pas la face du théâtre contre les règles.

Et toi mon fils aussi.

BRUTE

Ils sortent tous avec le poignard sanglant à la main après avoir tué César.

Il est mort ; c'en est fait ; le voilà sans parole : Pour notre sûreté, montons au Capitole.

ACTE V

SCÈNE I. Antoine Lépide.

SCÈNE II. Calphurnie, Émilie.

La chambre de Calphurnie s'ouvre, elle est en deuil.

SCÈNE III. Philippus, Calphurnie, Émilie.

La chambre se referme.

SCÈNE IV. Brute, Cassie.

BRUTE

Ces hommes sans courage, et plein d'ingratitude, Sont dignes de leur honte, et de leur servitude : Loin de briser le joug qu'on leur avait ôté, Les lâches ont horreur du nom de liberté : Hélas ! vois quelle force, et quel espoir nous reste : Ils jugent ta présence, et mon abord funeste, Rien ne peut relever leur esprit abattu : Et je ne vois pour nous que la seule vertu. Une molle tristesse est peinte sur leur visage ; Et l'effet a suivi le funeste présage. Infâmes coeurs faillis, esclaves sans honneur, Sachez qu'en me fuyant, vous fuyez le bonheur, Que vous allez rendre dessous la tyrannie, Et que le repentir suivra l'ignominie. Mais à qui ces discours veulent-ils s'adresser ? Insensibles qu'il sont, que sert de les presser ? La valeur, et nos lois, se trouvent méprisées ; Les Romains ne sont plus que femmes déguisées ; En ne voient en eux qu'artifice, et que fard, Il leur faut la quenouille, et non pas le poignard. Et bien, servez méchants, contentez votre envie : Faites que votre mort s'égale à votre vie : Publiez hautement que César a vaincu, Et mourez dans les fers où vous avez vécu. Ployez sous la grandeur de quelque nouveau maître ; Adorez son mérite avant que le connaître,

Il montre son poignard.

Allez bâtir son trône, allez baiser ses pas Il n'importe, pourvu que Brute n'en soit pas. Je garde encor ce fer pour un nouveau monarque : Son empire est sujet à celui de la Parque : Et bien que vos avis se trouvent différents, Je suis toujours moi-même, envers tous les tyrans. Que le peuple me quitte, et que le sort ma brave, Brute peut bien mourir, mais non pas en esclave : Dans le chemin d'honneur, étant trop avancé, On le verra finir comme il a commencé.

BRUTE

J'y suis dans un instant.

Porcie arrive.

SCÈNE V. Brute, Porcie.

PORCIE

Ma fin suivant la tienne (en étant éclaircie)

Ce qu'elle dit regarde les charbons ardents qu'elle avala depuis.

Sera digne de Brute, et digne de Porcie.

SCÈNE VI. Antoine, Calphurnie, La Sénat en corps, coeur du peuple romain, Lépide, Emilie, Philippus, Artémidore.

ANTOINE

Oraison funèbre

Le grand César est mort ; se second Alexandre ; (Hélas ! Qui le croira) n'est plus qu'un peu de cendre :

Il montre l'urne où sont les cendres de César.

Et cette urne contient (ô triste souvenir) Ce que tout l'Univers ne pouvait contenir. Mais quel étrange sort le dérobe à la terre ? Est-il mort dans son lit ? Est-il mort à la guerre ? Ou si la forte amour que les dieux ont pour lui, Sans mal, et sans douleur nous l'enlève aujourd'hui ? Non, il a bien souffert un traitement plus rude, Et de la perfidie et de l'ingratitude : Je frissonne d'horreur d'y penser seulement ; Et vous allez avoir le même sentiment. Qu'on aille aux chauds des fers de l'ardente Libye, Ou dans les vastes champs de l'affreuse Arabie, Qu'on visite l'Afrique, et son peuple noirci, On n'y verra jamais tant de monstres qu'ici. Mais ces monstres encor ne sont pas ordinaires ; Ils sont des plus cruels et des plus sanguinaires ; Et pour vous faire voir que sans doute ils sont tels, Ils font mourir César, le milieu des mortels. Mais comme quoi mourir ? Jamais la barbarie Les lions qu'on irrite, et qu'on met en furie, Au milieu des captifs, que leur rage a défaits, N'a produit à vos yeux de si sanglants effets, Vingt et trois fois fois leurs mains (si dignes de la flamme) Ont ouvert le passage à sa généreuse âme, Et César à la fin percé de tant de coups, A perdu tout le sang qu'il conservait pour vous. Ha ! L'excès de douleur, me coupe la parole ; Et je m'afflige plus que je ne vous console : Illustre, et grand César, tu m'entends avouer, Qu'il faut que je me plaigne, au lieu de te louer. Vingt et trois coups méchants ! Au moins dites quel crime A fait le Dictateur, et ce qui vous anime ? Ils ne répondent rien ; et César n'est blâmé, Que pour ce qu'il aimait, et qu'il était aimé. Oui, peuple, votre amour lui a fait perdre la vie : Car toujours l'innocence est sujette à l'envie : Qui de tous les mortels, peut avec vérité, Dire qu'il a souffert ce qu'il a mérité ? Et qui peut justement se plaindre de cet homme ; Qui semblait s'immoler pour la grandeur de Rome ? Démons dont la fureur est sans comparaison, Parlez, ils sont muets, à faute de raison : Mais traîtres, cachez-vous dans le centre du monde, Mesurez la grandeur de la terre et de l'onde, Fuyez, fuyez toujours, tâchez de vous sauver, Le bras puissant des Dieux vous saura bien trouver Portant en votre sein l'oiseau de Prométhée, Par un cuisant remord, votre âme tourmentée, Vous faisant endurer des tourments éternels, Vous serez les bourreaux comme les criminels. Et vous, peuple Romain, perdez-vous la mémoire, Que des mains de César vous tenez votre gloire ? Ne vous souvient-il plus qu'il rangea sous vos lois, Ces peuples aguerris, ces généreux gaulois ? Et que fendant les flots de l'ultime campagne, Il porta votre nom dans le Grande-Bretagne, Et fit voler votre aigle, et régner en des lieux, Qui n'étaient commandés ni connus que des Dieux ? Que si l'on oubliait sa valeur infinie, Afrique, Espagne, Grèce, Égypte, Germanie, Et tant d'autres climats que César a domptés ; Parlez de ces hauts faits, comme de ces bontés. Tibre, qu'il a rendu le plus fameux des fleuves, toi qui vis la valeur, par de si belles preuves, Dis-nous combine de fois César est retourné, Dans le char de triomphe ; et combine couronné : Mais comme une vertu semble en former une autre, Il ne voulait du bien, que pour le faire vôtre Voyez comme l'amour qui conduisait sa main, Comblait de ses bienfaits tout le peuple romain

Il montre le testament de César.

Lisez ce testament ; il l'écrivit lui-même : Ô d'un coeur libéra, magnificence extrême ! Il vous y donne à tous ; et l'un de ses meurtriers, Se trouve encore mis entre ses héritiers. Et quoi tant de faveur rend votre âme obligée, Et sa funeste mort ne sera point vengée ? Il faut se déclarer, sus dont, répondez-tous :

Il montre le testament de César.

C'est le sang de César (Romains) qui parle à vous. Voyez de son destin les pitoyables marques, Qui virent à regret les yeux mêmes des Parques ; Ne punirez-vous pas la rage de ces loups ? C'est le sang de César (Romains) qui parle à vous. Quoi voulez-vous souffrir que les races futures, En frémissant d'horreur de voir nos aventures Vous blâme comme Brute, en manquant de courroux ? C'est le sang de César (Romains) qui parle à vous. Au moins n'oubliez pas qu'Antoine plus fidèle, Montrant votre devoir, fit paraître son zèle ; Et que pour s'acquitter, il vous dit à genoux, C'est le sang de César (Romains) qui parle à vous.

Il entend par démons les meurtriers de César. (G.S.)

SCÈNE DERNIÈRE.

1 376 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica