Tragi-comédie en vers
Orante
Représenté pour la première fois en 1633 au Théâtre du Jeu de Paume de La Fontaine par le Troupe de Mondory.
Personnages
- ISIMANDRE, fils du gouverneur de Naples
- ORANTE, dame Napolitaine
- ROSIMOND, ami d'Isimandre
- ORMIN, gouverneur de Pise
- PALINICE, femme d'Ormin
- LUCINDE, mère d'Orante
- FLORANGE, gentilhomme Pisan
- NÉRINE, demoiselle d'Orante
- POLIANTE, père d'Isimandre
- CLINDOR, écuyer d'Isimandre
- LINDOMAN, valet de Chambre d'Orante
- LERISTE, page d'Ormin
- ARGAMOR, brave
- GERTIMANT, brave
Madame,
À MADAME, MADAME LA DUCHESSE DE LONGUEVILLE.
J'avoue que ce que je présente à votre Grandeur est indigne d'elle : Mais si vous ne deviez recevoir que les choses qui méritent de l'être de vous, il est certain que vous auriez droit de refuser tout ce qu'on vous pourrait offrir.
Cette faiblesse, qui m'est commune, avec tout le reste des hommes, ne me donne point d'affliction ; je sais qu'il est même des fuites, qui ne sont pas honteuses aux particuliers, parce qu'elles sont générales, et que ceux qui se sauvent de la perte d'une bataille n'étaient pas obligez d'y mourir. Mais quand ce raisonnement n'aurait pas été capable de me faire hardi, le favorable accueil que j'ai toujours reçu de V.E. m'eût aussi bien obligé de l'être.
Oui, MADAME, votre bonté fait ma hardiesse, et mon crime vient de votre vertu : mais quoi que l'on tienne pour assuré qu'une erreur en appelle une autre, je m'empêcherai bien d'ajouter à la faute que je commets, en vous donnant une chose de si peu d'importance, celle de vous louer de mauvaise grâce : que s'il faut toutefois que je le fasse, pour suivre la coutume que les autres ont établie, je pense avoir assez d'adresse pour m'en acquitter plus dignement sans éloquence, qu'ils ne feraient avec toutes les règles et toutes les beautés de leur art. Et cela , Madame, en disant seulement que vous êtes l'illustre Sang de BOURBON, si Noble et si pur, qu'il a moins de taches que le Soleil ; de sorte que vous auriez plus de peine à faillir, que les autres n'en ont à bien faire : Et s'il faut encore ajouter à cette gloire essentielle une qui vous vienne d'ailleurs ; après avoir remarqué que vous avez l'honneur d'appartenir au plus grand Monarque de la terre : Je dirai que vous êtes Soeur d'un Prince, qui possède toutes les bonnes qualités que doit avoir un homme de la sienne, et femme d'un autre116, de qui le coeur et l'esprit disputent de grandeur avec sa naissance : C'est tout ce que peut vous dire,
Madame, Votre très humble et très obéissant serviteur,
DE SCUDERY.
AU LECTEUR
Je confesse ingénument que ma stérilité vient de l'abondance d'autrui : l'on a tant fait d'avant-propos, qu'il est comme impossible maintenant que mes pensées ne se rencontrent avec celles d'un autre ; et je ne veux point te donner sujet d'appeler larcin ce qui ne serait que concurrence. Contente-toi donc que je te prie seulement d'excuser mes fautes, et celles de l'impression.
Adieu.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Rosimond, Isimandre.
ROSIMOND
Malgré le voeu discret d'une bouche muette, Enfin je vous connais amoureux et poète : Non, non, je vous y prends ; que sert de le celer ' C'est trop en même temps, que se taire, et brûler ; Voyons dans ce Sonnet, qu'on cache comme un crime ; Des regrets mesurez, et des soupirs en rime.ISIMANDRE
Rends-le moi cher ami :ISIMANDRE
Comme tous mes plaisirs ont déjà fait naufrage, Le désordre des sens en met en mon ouvrage, Et mes vers sont confus, autant que mon humeur :ROSIMOND
Ici l'humilité ne sent point le Rimeur. Il fallait préparer mes yeux et mes oreilles ; Me dire qu'à genoux on doit voir des merveilles ; Me réciter vos vers en accents relevés ; C'est tout leur ornement, et vous les en privés : Les maîtres du métier ont bien une autre emphase ; Pour vous ravir l'esprit, ils tombent en extase ; À chaque fin de stance on les voit se pâmer, Pour vous donner le temps qu'il faut à l'estimer ; Et faisant les yeux doux, ils semblent vouloir dire, Vous devez m'adorer, parce que je m'admire ; Mais mon visage froid désespère un auteur, Et je le fais tomber d'une belle hauteur. Or vous dont je connais, et l'adresse, et la force ; Me faisant un refus, me jetez une amorce ; En un mot, je veux voir, en voyant ce sonnet, Ce que vous enfantez dans votre Cabinet.SONNET.
Il lit.
Qu'on me fasse un Tombeau, je ne me puis promettre De vivre désormais l'espace d'un moment : Mille ans ont fait leur cours depuis l'éloignement, De l'homme paresseux qui doit rendre ma lettre : Dieux, Parques, et Destins, me voulez vous permettre, Immortel comme vous, d'être éternellement ' Si vous êtes puissants, faites-le moi paraître, Me donnant le repos qu'on trouve au monument. Avoir vécu mille ans, n'est-ce pas un bel âge ' Mais que l'impatience, hélas ! me rend peu sage, Mon esprit agité, soi-même ne s'entend : Depuis que j'écrivis, j'ai compté mille années, Et tout considéré, ce n'est que six journées, Dieux ! Que le temps est long pour un bien qu'on attend. Quoi donc, vous en tenez' et cette humeur rebelle, Enfin dans l'univers, a pu voir une belle ' Il se trouve un objet, qui mérite vos soins ' Si ce discours est vrai, c'est Vénus pour le moins.ISIMANDRE
Celle dont le Berceau fut pris d'une coquille, Pourrait servir de lustre à cette belle fille ; Et l'on doit confesser malgré ses cruautés, Qu'on n'a vu qu'en ce temps la reine des beautés : La liberté s'enfuit, d'où la Belle se trouve ; Pour les coups de ses yeux, il n'est rien à l'épreuve ; Et bien qu'un arbre, un roc, s'en laissassent charmer, Elle a plus fait encor, en me faisant aimer.ISIMANDRE
Sans te dire son nom tu la pourras connaître : On ne voit rien d'égal au moindre de ses traits ; Écoute moi parler pour voir de ses portraits. Forme toi dans l'esprit toutes les belles choses, Mêle confusément, et des lis, et des roses ; Que l'imaginative en soi figure encor, L'albâtre, le corail, et les perles, et l'or ; Feins toi deux cents amours, qui vont baiser ses traces ; Pense de voir un port, qui fait rougir les Grâces ; Songe à tous les attraits, songe à tous les appas, Telle est cette beauté, ne la connais tu pas 'ISIMANDRE
Est-il besoin encor de te nommer Orante ' Injurieux ami, confesse moi ce point, Qu'à juger des portraits tu ne te connais point.ISIMANDRE
Épouse qui voudra ses injustes fureurs ; Je dois chérir mon père, et non pas ses erreurs : Ces vieux ressentiments que la colère attise, N'ont rien de généreux, et choquent la franchise : Mon courroux tient du foudre, en ce qu'en un instant, Il punit, ou pardonne un outrage important. Et dut ma lâcheté me combler d'infamie, Je baiserai les pas de ma belle ennemie, Mon esprit ne saurait en être diverti ; Malgré mon intérêt, il est de son parti.ISIMANDRE
À quiconque aime bien qu'importe l'un ou l'autre ' Le véritable amant ne doit rien espérer ; Rien demander aux Dieux, c'est assez d'adorer : Je me tiens satisfait, seulement quand j'y pense ; L'amour qui fait ma peine en est la récompense ; Les bonnes actions ont un certain plaisir, Qui s'élève plus haut que ne fait le désir.ISIMANDRE
Ha ! Que je hais ces vers, parce qu'un d'eux est traître : Il apprend un secret qui me découvrira ; Et le mettant au jour, ta voix m'en privera, Pardonne Rosimond, à cette violence ; Sache que pour cela, je craindrais le silence ; Tout endormi qu'il est d'une froide vapeur ; Son sommeil de pavots éveillerait ma peur.ROSIMOND
Que ma fidélité me pleige, et vous console ; Sachez que mon devoir commande à ma parole ; Un secret en mon âme, augmente son crédit ; Ne le dire qu'à moi, c'est ne l'avoir point dit.ISIMANDRE
Je le crois, cher ami, tu pleurerais ma perte : C'est pour toi seul aussi que mon âme est ouverte ; Je découvre à toi seul l'injustice du sort ; Qui m'éloigne d'Orante, et me donne la mort. Je te monstre une flamme à tout autre invisible : Vois comme mon malheur se va rendre invincible : Le pouvoir de mon père éloigne de ces lieux, Celle qui mit au jour la merveille des yeux : Car Orante et sa mère ont quitté la Contrée ; Elles sont en des lieux où je n'ai point d'entrée ; Elles sont chez Ormin, qui leur proche parent, Mêle ses intérêts dans notre différent. Mais si le Ciel permet qu'Orante puisse lire Les termes pleins de feu qu'amour m'a fait écrire, Et que ses volontés m'ordonnent de la voir, En dépit du malheur je ferai mon devoir.SCÈNE II.
ORMIN
Rude et faible raison, abandonne mon âme : Ta froideur ne saurait s'opposer à ma flamme : L'amitié vient du sang ; et j'éprouve en ce jour, Qu'elle n'est qu'un chemin qui conduit à l'amour. J'aime (je le confesse) Orante me possède ; Je suis homme, elle est belle , on m'attaque, et je cède : Ses regards ont des traits qui percent jusqu'au coeur ; Le mien est bon esclave, il aime son vainqueur. Et pourrait-on blâmer ce qui n'est point blâmable ' Pour être ma parente, est-elle moins aimable ' Lois, qui nous défendez les plaisirs innocents, Laissez nous l'esprit libre, ou nous ôtez les sens. L'objet de mon désir lui peut servir d'excuse ; Il arrache de force un coeur qu'on lui refuse ; La raison et la crainte ont beau le secourir, L'espérance le flatte, en le faisant mourir, Et trouvant que l'amour est fille de l'estime, Tout ce qu'on lui défend lui semble légitime : Une conquête aisée est digne de mépris ; La peine est une amorce aux généreux esprits ; Et quoi qu'un sot discours en pareille aventure, Oppose aux lois d'amour celles de la Nature, Il les faut mépriser, pour être possesseur ; Si j'aime une cousine, un Dieu chérit sa soeur . Oui, puis qu'amour le veut, la sentence est donnée : Allumons son flambeau par celui d'hyménée ; Laissons cueillir la fleur, pour recueillir le fruit ; Et tirons cent bons jours d'une mauvaise nuit. Orante sera mienne étant à ce Florange ; Les défauts d'un mari la porteront au change ; Et dedans son esprit toutes ses actions, Pourront servir de lustre à mes perfections. C'est de là que mon bien prendra son origine ; Je bâtis sur l'espoir de sa mauvaise mine ; L'entretien d'un brutal est capable d'aider Au dessein que j'ai pris de la persuader : J'ai le vent favorable, et j'aperçois la rive ; Pour posséder Orante, il faut que je m'en prive ; Le ciel entend mes voeux, et mon bon-heur s'y lit ; Mais, Amour avec eux n'entre pas dans le lit .SCÈNE III. Clindor, Nérine.
CLINDOR
Nérine, qu'à propos je vous ai rencontrée ! Vous pouvez au château me donner libre entrée ; Mon maître vous en prie, et l'amour comme lui, Demande que vos soins l'assistent aujourd'hui.ÉDVIGE
Ha ! Fidèle Clindor, un bon démon t'amène : Si ton maître pâtit, Orante est bien en peine ; Florange la recherche, et sa mère y consent ; Juge par là des maux que son esprit ressent. Mais que fait Isimandre en cette longue absence 'CLINDOR
Il désire la mort ; il maudit sa naissance ; Il accuse le sort ; il attaque les Cieux ; Et croit que pour pleurer Nature fit les yeux. Son âme suit Orante, et n'a point d'autre idée ; Son feu ne peut souffrir celui de Celidée ; Il croit qu'auprès de l'oeil, dont le sien est épris, Une Déesse même, est digne de mépris. Il rend les Bois témoins de son inquiétude, Son unique recours est en la solitude ; C'est là, que librement dans le mal qui le point : Il se plaint à l'amour, qui ne le quitte point, C'est là que ce grand Dieu lui dicta les pensées, Que garde ce papier, que sa main a tracées ;Il lui baille une lettre.
Et qu'il adresse aux yeux qui lui font endurer Un mal si violent, qu'il ne saurait durer.ÉDVIGE
Ma maîtresse aujourd'hui n'est point accompagnée ; Sa fièvre à ce matin, a voulu la saignée ; Elle garde la chambre, où je m'en vais courir ; Mieux que le médecin je la puis secourir ; Son remède consiste au papier que je porte, Dont je vais ranimer son espérance morte ; Toi, fidèle Clindor suis moi dans le château ; Passe la basse court, le nez dans le manteau ; Monte au grand escalier, où je m'en vais t'attendre :SCÈNE IV. Lucinde, Florange, Palinice.
LUCINDE
Vous l'accusez à tort, elle a plus de bonté ; Son coeur ne prend de loi que de ma volonté, Son esprit est fort doux, j'en dispose absolue, Florange, elle est à vous, si j'y suis résolue : Et puis qu'Ormin l'agrée, et Palinice encor, Quand vous auriez les ans, que l'on donne à Nestor ; Quand plus de cent hivers, horribles en tempête ; Auraient ainsi qu'aux champs, neigé sur votre tête ; Croyez ( puisqu'il est vrai ) que j'aurais le pouvoir De la mettre en vos bras comme dans son devoir.FLORANGE
Mon âge lui fait peur, sa tristesse m'étonne ; Et je pleins la douleur que mon plaisir lui donne : Je ne la trouve point favorable à mes voeux ; L'or ne saurait cacher l'argent de mes cheveux.LUCINDE
Puis que je l'ai promis, il faut que je le tienne : On ne peut vous l'ôter, Orante est votre bien ; Espérez tout Florange, et ne craignez plus rien ; Condamnez désormais cette plainte au silence, Aussitôt que son mal perdra sa violence, Guérissant la douleur par qui vous soupirez, Je saurai bien la mettre où vous la désirez.FLORANGE
Ce discours me ravit ; n'en parlons plus Madame : L'excès de ce plaisir me déroberait l'âme ; Je mourrais à vos yeux, et mon coeur a dessein, De prendre pour Tombeau l'albâtre de son sein. Couronné des lauriers d'une victoire insigne, Puis qu'il me faut mourir je veux je mourir en Cygne, Et chante les beautés, et vanter les appas, Que je trouve en ses yeux, que je goûte au trépas.SCÈNE V.
ORANTE
STANCES.
Elle est dans sa chambre, le bras en écharpe.
Amour, je veux suivre l'envie, Qui me pousse à mourir ; Et trouver pour me secourir, La fin de mes malheurs, dans celle de ma vie : Mais puisqu'il me faut un tombeau, Amour, fais au moins qu'il soit beau. Invisible démon de flamme, Qui cause mon tourment ; Parois dessus ce Monument ; Mais aussi triomphant, que tu l'es dans mon âme : Puis que je t'ai fait immortel, Prends mon sépulcre pour autel. Pour éterniser la mémoire Des maux que j'ai soufferts, Peints-y bien mes feux et mes fers , Qui sont les seuls tableaux qui font bien voir ta gloire : Et fais y paraître mon coeur, Dessous les pieds de son vainqueur. Mais pour achever la structure, D'un si noble dessein ; Prends le trait qui m'ouvrit le sein, Et grave ces deux vers dessus ma sépulture : Sa constance a causé sa mort, Passe, va-t'en, et pleins son sort. Ce n'est pas tout ; fais qu'Isimandre, En sa pâle couleur, Y témoigne un peu de douleur, Pour la perte d'un bien qu'il n'aura pu défendre : Et qu'il semble dire à par soi, Hélas ! elle est morte pour moi. Fantastiques propos, songes, chimères vaines, Vous irritez mes pleurs, vous augmentez mes peines, Et le temps que je perds à discourir ici, Ne doit être employé qu'à finir mon souci. J'aspire après un bien qui n'a point d'apparence ; C'est me nourrir de vent, que vivre d'espérance ; Orante infortunée, et bien ne vivons plus : Bornons avec nos jours ces regrets superflus : Innocent criminel, vieil importun Florange, Par mon triste dessein, vois où le tien me range : Isimandre fidèle, apprends que je le suis ; Sans partager ma mort, partage mes ennuis ; Et juge par le sang que je m'en vais répandre, Qu'Orante n'aima rien que le seul Isimandre. Vivant en ton penser, je mourrai sans douleur : Dieux, ce sang est de flamme, il en a la couleur ; Reçois au lieu d'encens l'agréable fumée,Elle débande le bras.
Qui sort parmi le sang de la personne aimée, Ce sont là des esprits qui vont chercher le tien : La mort n'est point un mal, à qui la connaît bien : Mais puisque ce papier se trouve favorable, Tâchons de consoler l'esprit d'un misérable ; Faisons voir que la mort ne peut rien sur l'amour :Elle écrit de son sang.
Adieu cher Isimandre, adieu, je perds le jour.SCÈNE VI. Orante, Nérine.
ÉDVIGE
Que me donneriez vous d'une bonne nouvelle ' Madame, vous dormez ; c'est en vain que j'appelle : Ha Ciel ! quel accident ' au secours mes amis ; Dieux ! vous l'avez vu faire, et vous l'avez permis ! Elle nage en son sang : ô l'horrible spectacle ! Son funeste projet n'a point trouvé d'obstacle : Et ce papier m'apprend, que sa fidélité, Arrive par la mort à l'immortalité.SCÈNE VII. Clindor, Nérine, Orante.
CLINDOR
Il faut que je m'avance à la chambre voisine : Quel prodige est-ce-là ' que faites vous Nérine 'ÉDVIGE
Retourne vers ton maître, et va-t'en l'avertir, Qu'Orante ne vit plus, qu'il est temps de partir : Porte lui ce papier.CLINDOR
Ô funeste message !SCÈNE VIII. Lucinde, Ormin, Florange, Palinice, Nérine, Orante.
LUCINDE
Quel bruit ai-je entendu 'PALINICE
Elle s'est fait saigner, et son bras s'est ouvert ; Mais je vois qu'elle vit, par le sang qu'elle perd.LUCINDE
Ma fille.PALINICE
Ma Cousine,ORMIN
Orante.FLORANGE
Ma maîtresse :ÉDVIGE
Oui mais c'est pour mourir,Elle parle bas.
Si vous n'avez dessein de la mieux secourir ; Florange lui déplaît, sa mère la martyre.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE.
PALINICE
Invisible serpent, cruelle jalousie, Qui vomis ton venin dans notre fantaisie, Bourreau de mon repos, vrai Monstre des enfers, Qui mets l'âme à la gêne, et l'esprit dans les fers ; Cesse de me montrer ta vaine, et pâle image ; Cesse de me prédire un funeste dommage ; Orante aime l'honneur, Ormin sait son devoir ; Mais Amour est aveugle, il ne saurait rien voir. La plus forte raison cède à cette manie ; Et bien qu'elle soit Reine, elle est souvent bannie. Le change a des attraits plus forts que la beauté : Toujours l'esprit d'un homme aime la nouveauté ; L'hymen est un fardeau qu'il juge insupportable ; Plus un bien est aisé, moins il est délectable ; Ce que nous possédons, est presque sans plaisir ; L'amour trouve sa fin en celle du désir ; Lorsqu'il est au sommet, il commence à descendre ; Et ce brasier s'éteint dedans sa propre cendre. Dieux ! je l'expérimente en ma juste douleur : Ormin est toujours triste, il change de couleur ; Des soupirs continus découvrent sa folie ; Son coeur suit par les yeux la belle qui le lie ; Il ne me parle plus qu'en termes de mépris ; Orante est un miracle entre les beaux esprits ; Elle seule mérite une extrême louange ; Il la peint des couleurs, dont on peindrait un ange ; Il lui donne l'encens qu'on offrirait aux dieux ; Il méprise la terre, et se moque des cieux ; Afin de l'obliger, il manque à sa promesse ; Florange n'étant qu'homme offense sa déesse ; Pour posséder ce corps il faut être immortel, Bref, pour avoir sa couche il lui dresse un autel. Il est vrai, je le vois, son âme en est blessée ; Elle est l'unique objet qu'il a dans la pensée ; Il méprise ma flamme aussi bien que sa foi ; Pour rendre Orante à lui, l'ingrat n'est plus à moi. Mais il manque d'amour, et non moi de courage ; On connaît le Pilote au milieu de l'orage ; Faisons agir l'esprit pour rompre ses desseins ; Tâchons de lui donner des sentiments plus seins : Qu'il prenne pour guérir la médecine amère, Et que son pouvoir cède à celui d'une mère.SCÈNE II.
ORMIN
STANCES.
SCÈNE III. Orante, Nérine.
ORANTE
Ha ! ne me flatte pas d'un espoir décevant, J'arrêterais plutôt les ondes, et le vent, Que la suite des maux, dont je suis traversée ; L'espérance est trop faible, elle en est renversée ; La rigueur de ma mère, et celle de mon sort, Ne laissent à mon choix, que Florange, ou la mort ; Toutes mes volontés penchent vers la dernière : Elle délivrera mon âme prisonnière ; Et malgré tous vos soins, mon esprit enflammé, Fera voir que le feu ne peut être enfermé : Une âme généreuse a la clef de sa porte : Rien ne peut empêcher que la mienne ne sorte ; Je meurs sans désespoir, je finis par raison ; La liberté vaut mieux que ne fait la prison.ORANTE
La crois-tu véritable 'ÉDVIGE
Et la croyez vous feinte ' Non, espérez Madame, un traitement plus doux ; Vivez pour Isimandre, ainsi qu'il vit pour vous ; Et croyez que le Ciel, par ses lois souveraines, Mesurera vos biens aux grandeurs de vos peines ; Il vous a fait un mal, dont il aura pitié. Faîtes que le destin cède à votre amitié ; Le sage (à ce qu'on dit) se fait ses destinées : Le pilote se rit des vagues mutinées ; C'est parmi les malheurs que paraît la vertu ; La fortune méprise un courage abattu ; On gagne ses faveurs avec la résistance ; Elle est fille, elle est belle, on la vainc par constance.ORANTE
Et bien donc, je vivrai, puis qu'il te plaît ainsi : Mais Nérine, mon coeur, tire moi de souci, Quand la perte du sang (étant évanouie) M'eût dérobé la vue aussi bien que l'ouïe ; Apprends-moi que devint, un papier, un écrit, Où l'amour par ma plume avait peint mon esprit ; Ne l'aperçus-tu point ' Il était sur ma table :ÉDVIGE
Ha ! Madame pardon, ma mémoire est coupable : Le soin de soulager votre corps affaibli, A fait que mes pensers ont mis tout en oubli : Oui Madame, je lus cette honorable marque, Que laissait votre amour en dépit de la parque ; Et Clindor la reçut à l'instant de ma main :ORANTE
Clindor est donc ici 'ÉDVIGE
Non, il partit soudain : Et porta ce billet, et la mort à son maître, De qui j'avais reçu pour vous une autre lettre : Mais ayant le dessein d'accompagner vos pas : Je voulais que sa fin, suivit notre trépas.ORANTE
Ô malheur sans égal ! Ô faute incomparable ! Voyons ce qu'écrivait cet amant déplorable.LETTRE.
Je ne saurais plus endurer ; Mon mal est trop grand pour durer Votre absence me tyrannise : Bornant mes jours ou mon souci ; Permettez moi d'aller à Pise, Ou souffrez que je meure ici. Faites Orante (au nom des Dieux) Qu'un miroir vous monstre vos yeux ; Sa glace vous rendant sensible, Mes Soleils verront clairement, Que sans doute il n'est pas possible, De souffrir leur éloignement. Naples me paraît un désert Mon oeil perd tout, quand il vous perd ; Je ne me saurais plus défendre D'aller voir ces Rois de mon coeur ; Adieu, je suis votre ISIMANDRE. Au divin objet mon vainqueur.C'est le dessus de la lettre.
Ha Ciel ! tout est perdu, si ton conseil ne m'aide ;ÉDVIGE
Je vous ai fait un mal dont voici le remède : Écrivez seulement trois mots de votre main ; Que Lindoman les porte, et qu'il parte demain :ÉDVIGE
Madame, le voila.SCÈNE IV. Florange, Ornate, Nérine.
FLORANGE
Mon abord vous déplaît ; mon respect vous offense ; Mais contre vos rigueurs, Amour prend ma défense : Et promet à mon coeur, pour le réconforter, La force de les vaincre, ou de les supporter.ORANTE
Mettez vous en repos, sans parler davantage ; Je vous doit du respect, à cause de votre âge.Elle lui offre un siège.
FLORANGE
Mon feu ne peut souffrir un si froid compliment : Vous me traitez en père, et non pas en Amant ! Ha ! Veuillez adoucir mes peines obstinées ; Et compter mon argent plutôt que mes années ; Pour faire que mon Astre, ait un aspect plus doux, Songez que mon amour est jeune comme vous.ORANTE
Songez que le sépulcre est prés de votre couche, Et qu'Ormin vous défend d'en ouvrir plus la bouche ;FLORANGE
Ormin peut tout sur moi, mais rien sur mon amour : Il ne peut me l'ôter, qu'en me privant du jour. Sa foi me veut trahir, mais en cette aventure, Mon Amour outragé s'adresse à la Nature :Lucinde arrive.
Madame, c'est de vous que j'attends aujourd'hui, Ou ma première joie, ou mon dernier ennui : Ormin est sans parole ; Orante me méprise ; Et ce jour pour mon âme, est bien un jour de crise. Prononçant un arrêt, que j'attends à genoux, Videz le différent, qui s'émeut entre nous.SCÈNE V. Lucinde, Orante, Florange, Nérine/
SCÈNE VI. Ormin, Florange, Orante, Lucinde, Nérine.
SCÈNE VII.
ISIMANDRE, seul
Que l'attente est fâcheuse à l'amant qui soupire ! Qu'un bien semble tardif alors qu'on le désire ! Le cours d'un siècle entier a bien moins de moments, Que la crainte et l'espoir ne donnent de tourments. Paresseux Messager, qui fait languir mon âme, Résous toi de quitter les beaux yeux de ma Dame : Vois mes maux, songe à moi, regarde ton devoir ; Et sois prompt à venir, si tu me veux revoir. Pense que ta longueur, m'assassine, et me tue ; Toi seul peux relever ma pauvre âme abattue : Souffre que mes désirs t'arrachent de ce Ciel ; Voudrais-tu du nectar, quand je n'ai que du fiel ' Ton immortalité me coûterait la vie : Hé ! sois plus pitoyable, en suivant mon envie : Tu m'as cent fois promis d'aider à mon dessein ; Ha bons Dieux ! le voici ; le coeur me bat au sein ; Je tremble en remarquant, qu'il s'est peint le visage, De la pâle couleur d'un funeste présage ; La tristesse le suit,et marche sur ses pas ; Je lis dedans ses yeux ce qu'il ne me dit pas ; Et dans l'incertitude où me met son silence, L'excès de mon supplice, accroît sa violence : Mes pleurs suivent les siens, sans en voir le sujet ; Toi qui fais ma douleur, monstre lui son objet. Ne me le cèle point ; veut-on forcer Orante ' As-tu vu les abois de sa vertu mourante ' As-tu vu son esprit à travers son discours ' Suis-je désespéré ' N'ai-je plus de secours ' N'implore-t-elle point le pouvoir de mes armes ' N'as-tu point vu ses pleurs, comme tu vois mes larmes ' Ne m'écrit-elle pas ' Que sert de le celer ' Enfin, dois-je mourir ' Ou si tu dois parler 'SCÈNE VIII. Clindor, Isimandre.
CLINDOR
Juste Ciel, je voudrais dans le mal qui me touche, Qu'un silence éternel me vint fermer la bouche :CLINDOR
Orante ne vit plus, Elle a voulu mourir, plutôt qu'aller au change ; Elle vous adorait, et n'aimait point Florange, Que le pouvoir d'Ormin lui donnait pour époux ; Enfin, que vous dirai-je, elle est morte pour vous. Et trouvant un remède aux rigueurs de ses peines, Sa générosité s'est fait couper les veines : Ce tragique témoin vous dira mieux que moi,Il lui baille le billet d'Orante.
Quelle fut son amour, sa constance, et sa foi.ISIMANDRE
Tout ce que tu me dis est rempli de mensonge : Et ton cerveau débile a fait un mauvais songe. Orante ne vit plus ! Orante est au cercueil ! Dois-je croire ta voix ' Dois-je croire mon oeil ' C'est de toi cher papier que je le veux apprendre :BILLET.
Tienne je meurs, mon Isimandre.Il lit ce billet.
Il n'en faut plus douter ; par la rigueur du sort, La vertu ne vit plus, et le Soleil est mort. Il n'en faut plus douter, sa plume véritable, Ne m'a que trop bien peint sa perte lamentable : Il n'en faut plus douter ; elle abandonne aux vers, Le plus rare trésor qui fût en l'univers. Orante ne vit plus ! Orante n'est que poudre : Et moi je ne meurs pas après ce coup de foudre ! Après l'avoir souffert, je respire un moment : Ha ! je ne me crois plus un véritable amant : Je flattais mon esprit, en l'estimant fidèle ; S'il eut su bien aimer, il serait auprès d'elle ; Quand la blessure est grande on finit sans parler ; Et celui qui se plaint, tâche à se consoler. Chère ombre, je te suis, si tu me veux attendre :BILLET.
Tienne je meurs, mon Isimandre.Il lit.
Hé n'est-ce pas répondre, à mon coeur, à ma voix ' Disant ce qu'elle a fait, on dit ce que je dois. Caractères sanglants, entrez dans ma pensée ; Représentés y bien mon Orante blessée ; Que le trait de la mort, la peigne en mon esprit, En l'état qu'elle était, en traçant cet écrit ; Ha ! je vois ce fantôme, et sa main tâche à mettre, Les derniers traits de l'âme en ceux de cette lettre ; Et l'amour semble dire à mon coeur prisonnier, Tout le sang est sorti, j'y reste le dernier. Suis moi dans les enfers, où je m'en vais descendre.BILLET
Tienne je meurs, mon Isimandre.Il relit.
Attends, Orante, attends, mon âme qui te suit ; Ne t'en va point sans elle en l'éternelle nuit ; Juge de mon amour, juge de ta puissance ; Remarque l'une et l'autre en mon obéissance ; Mais souffre que je pousse en un même chemin, Et le traître Florange, et le cruel Ormin : Permets que nous goûtions ceste douce allégeance, Que les coeurs irritez trouvent en la vengeance ; Mon esprit au tombeau ne peut être endormi. S'il ne mêle à mon sang celui de l'ennemi : Ma déesse demande un pareil sacrifice : Partons Clindor, allons lui rendre cet office ; Et quand j'aurai puni ces voleurs de mon bien, Je répandrai mon sang sur les marques du sien.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE.
FLORANGE
La peine que je sens leur est indifférente : Amour que dois-je faire ' on me ravit Orante ; Ô toi qui le fais naître, assiste mon ennui ; Ou si tu vis d'espoir, meurs aussi bien que lui. Mon extrême douleur n'a rien qui la console ; Orante est sans amour, Ormin est sans parole ; Que dis-je mal-heureux ' Elle a donné sa foi ; Elle est bien sans amour, mais ce n'est que pour moi. J'ai su comme Isimandre occupe sa belle âme ; Son coeur est consommé d'une secrète flamme ; Mais croyant que mon oeil ne le saurait ouvrir, L'amour qu'elle a caché me l'a fait découvrir. Ha qu'on voit clairement, en dépit de la feinte, Si le coeur est sans plaie, ou si l'âme est atteinte ; L'oeil d'un Amant jaloux, voit tout, peut tout percer ; Et même dans l'esprit il surprend un penser : Un souris, une larme, un soupir, une oeillade, Sont indices certains que l'esprit est malade, Sur quoi l'homme subtil fonde son jugement : Celui qui souffre un mal le connaît aisément. Il n'est que trop certain qu'Orante aime Isimandre : Mais puis qu'elle est à moi, je saurai la défendre ; Naples n'est pas si loin, ni son bonheur si prés ; Tel cherche du Laurier, qui trouve du cyprès. Et bien que ce Rival ait la place occupée, Il faudra qu'il la prenne au bout de mon épée ; Ormin, la mère, Orante, Isimandre, et le sort, Ne peuvent me l'ôter, qu'en me donnant la mort.SCÈNE II. Isimandre, Lindoman, Clindor.
LINDOMAN
Quoi Monsieur, doutez vous, d'un bonheur assuré ' Vos yeux verront bientôt ce que j'ai tant juré ; Nous approchons de Pise ; et dans l'heure où nous sommes, Vous vous confesserez le plus heureux des hommes. Cet habit de Marchand ravira vos esprits, Dans un autre dessein que vous ne l'aviez pris : Et sans vous en servir contre votre adversaire, Pour approcher d'Orante, il vous est nécessaire.ISIMANDRE
Orante ! ce beau nom, me charme, et me ravit ; Mais bienheureux papier, redis moi qu'elle vit.LETTRE.
L'espérance m'étant ôtée,Il lit.
Le trépas me sembla fort doux ; L'amour me fit mourir, et m'a ressuscitée Mais je veux que ce soit pour vous. Ha trop heureux Amant ! Ô trop fidèle amante ! Dieux que le calme plaît, lorsqu'il suit la tourmente : Miracle de nos jours, incomparable foi, Que ne vous dois-je point ' Vivre et mourir pour moi ! Mon sang a marqué mon courage ;Il lit encore.
Mais apprenez de ce discours ; Que pour sauver le reste, après ce grand orage, J'ai besoin de votre secours. Vous l'aurez chère Orante, et pour voir tant de charmes ; Amour joindra sa force à celle de mes armes : J'aurai pour obéir à ce divin écrit, Autant de force au bras, comme vous en l'esprit. Soyez discret, soyez fidèle,Il achève de lire.
Sans être connu dans ce lieu : Orante vous permet de venir auprès d'elle ; Volez s'il est possible ; adieu. Observons de tout point les lois de ma maîtresse : Aide par tes avis au désir qui me presse : Apprends moi Lindoman, par ton sage conseil, Sans être vu d'aucun d'approcher du soleil.LINDOMAN
La ruse d'un démon ne verrait pas la nôtre : Cet habit vous déguise, et vous fait tout un autre ; Je vous laissais passer quand vous êtes venu, Si Clindor par malheur ne m'eût pas reconnu. Je vais marcher devant, afin qu'on ne soupçonne ; Venez droit au château sans parler à personne ; Clindor vous conduira dans son appartement :ISIMANDRE
Prépare mon Orante, apprends-lui ma venue ; Allons voir le Soleil à travers cette nue ; C'est ainsi que sans crime on peut être trompeur ; Qu'Argus soit en ce lieu, je n'en ai point de peur ; Comme le feu se cache en sa sphère suprême, Le mien plus pur que lui se cachera de même ; Mon coeur est son vrai centre, où son éclat ne luit, Que pour moi qui le sens, et pour qui l'a produit.Argus est un personnage mythologique "aux cent yeux" chargé par Héra de surveiller Io.
SCÈNE III. Palinice, Lucinde, Nérine.
PALINICE
Ce n'est pas sans rougir que je me vois contrainte, D'obliger votre esprit à partager ma crainte : J'ai balancé long-temps avant que de parler ; Et je souffrais un mal que je voulais celer. J'en éloignais mes pas ; j'en détournais ma vue ; J'accusais ma raison d'en être dépourvue ; Je choquais ses avis, au lieu d'y consentir ; Et flattais ma douleur, pour ne la pas sentir. Mais enfin le péril est trop grand pour le taire : On ne plaint pas un mal quand il est volontaire : Nos intérêts communs se doivent conseiller ; Et puis que vous dormez, je vous veux réveiller. Ne remarquez vous point qu'Ormin n'aime qu'Orante ' Mais vous me répondrez, c'est qu'elle est sa parente ; On discerne aisément l'ardeur et la pitié ; Les sentiments d'amour et ceux de l'amitié. Le sang ne peut donner une si haute estime ; Croyez moi, ses desseins n'ont rien de légitime ; Je connais mieux que vous ses inclinations ; J'ai lu dedans son coeur ses folles passions ; Le feu le plus caché jette un peu de fumée ; Orante n'aime point, mais elle est trop aimée : J'estime son esprit ; j'adore sa vertu ; Le vice qui l'attaque est toujours abattu ; Mais songez que la force est une chose étrange ; Voyez qu'il a manqué de parole à Florange ; Il suit l'humeur d'Orante afin de l'obliger ; Croyez que mon advis n'est pas à négliger.LUCINDE
Vos pensers et les miens ont de la sympathie : Je prévoyais le mal dont je suis avertie ; Et tâchais de trouver par mon raisonnement , Dans la fin de ce feu celle de mon tourment : Mais que peut toute seule une veuve affligée ' Une femme sans force, une mère outragée, Qui trouve en son asile un ennemi caché ; Mon mal est sans remède, en vain j'en ai cherché ; Pour moi le ciel est sourd ; ma prière inutile, Est un grain que je sème en un champ infertile ; Elle s'adresse au Ciel qui ne la reçoit point ; Il passe ; et mon malheur est toujours en un point.SCÈNE IV. Orante, Lindoman.
SCÈNE V. Nérine, Orante, Lindoman.
SCÈNE VI. Isimandre, Orante, Nérine, Clindor, Lindoman.
ISIMANDRE
Lisez dedans mes yeux, voyez en ma couleur, Que l'extrême plaisir ressemble à la douleur : Ma bouche en est muette, et mon esprit se pâme Fermez la d'un baiser, pour retenir mon âme :ISIMANDRE
Lieux sacrez à l'amour, pleins d'appas, et de charmes ; Montrez-moi ce beau sang, que j'y mêle mes larmes ; Mais non, je me repens de ma témérité ; Conservez-le tout pur à la postérité. Quand on vous couvrirait des richesses du Gange, Cet émail est si beau que vous perdriez au change : Puisse bientôt l'Aurore en orner ses habits ; Et le mêler au Ciel avecque ses rubis. Ce trésor est trop grand, pour rester sur la terre.ORANTE
On triomphe en la paix, et nous sommes en guerre, On me veut enlever ; quel remède avons nous 'ISIMANDRE
Sur les ailes d'Amour volons en ma patrie : Que Naples vous revoie en jeune Cavalier, Ce remède est fâcheux, mais il est singulier ; L'amour s'est toujours plu dans les métamorphoses ; Le temps en s'enfuyant amène toutes choses ; Sous le nom d'un Ami mon père vous peut voir :ISIMANDRE
Je ferai sourdement l'équipage à Florence ; Et dans trois jours Clindor vous les apportera, Sur le prétexte faux des tableaux qu'il aura.ISIMANDRE
Et bien ; j'en ferai faire, et pour vous, et pour elle ; Et les ayant vêtus, soyez le jour suivant, Dans le temple de Mars, dés le Soleil levant. Là vous me trouverez couvert d'une autre sorte ; Les Chevaux seront prêts à cent pas de la porte ; Et pourvu que le coeur ne vous manque au besoin, Quand on vous cherchera, nous serons déjà loin.ORANTE
Vous avez dessus lui la puissance absolue : Puis que vous le voulez, m'y voilà résolue. Et dussai-je trouver la mort à mon chemin ; Je vous suivrai partout.ÉDVIGE
Voici venir Ormin.ISIMANDRE
Madame, remarquez comme en cette peinture,Il prend un tableau.
L'art plus divin qu'humain, imite la nature : Voyez comme Adonis semble admirer Venus ; Comme à travers le crêpe on voit ses membres nus ; Cet autre est ravissant, où le Pinceau profane, Offre aux yeux d'Acteon les beautés de Diane ;Il prend le second.
Voyez que ce visage est en colère et beau ; Et que ce corps plongé se fait un habit d'eau.SCÈNE VII. Ormin, Isimandre, Orante, Nérine, Clindor, Lindoman.
ISIMANDRE
Voyez dans ce tableau, cette histoire connue,Il prend le troisième.
Où le fol Ixion n'embrasse que la nue ; Voyez de Jupiter le regard inhumain ; Comme il hausse le bras, la foudre dans la main.ORMIN
Certes, peintre, ou marchand, ou tous les deux ensemble, La langue et le pinceau, font très bien ce me semble.ISIMANDRE
Voyez comme Apollon court après sa Daphné,Il prend le quatrième.
Elle devient un bois, dont il est couronné ; Pour atteindre plutôt cette Nymphe superbe, Il laisse choir sa lire, et son carquois sur l'herbe ; Il la suit, elle fuit, et va de toutes parts, La robe retroussée, et les cheveux espars.Daphné est une nymphe, fille du fleuve Pénée dans la mythologie grzcque.
ORMIN
Allez chercher ailleurs vos bonnes aventures ; Déjà votre marché, sans marchander est fait ; Qu'on le mène là bas, et qu'il soit satisfait ; Le prix se mesurant avecque sa demande, Qu'il ait ce qu'il dira, puis que je le commande ;ORANTE
Et cet autre tableau 'ISIMANDRE
Je l'enverrai, ma foi ;ISIMANDRE
Cet homme qui me sert l'apportera (Madame) Ha ! que n'ai-je son coeur, ainsi qu'il a mon âme.Il dit ce vers bas.
ORMIN
Il eut un haut dessein, et le Ciel pour tombeau ; Il fut heureux en songe, et je lui porte envie ; Sa mort fut glorieuse aussi bien que sa vie.ORMIN
Les desseins élevés sont toujours périlleux : Ce grand coeur rencontra la fortune irritée, Il n'eut pas la couronne, et l'avait meritée ; Mais si j'avais son sort, je mourrais sans regret ; Il découvrit son mal, et le mien est secret :Second tableau.
ORMIN
Dieux ! elle n'a pas seule un naturel sauvage : Une autre haït mes yeux qui l'osent adorer, Et fait que mes pensers me viennent dévorer : Misérable Acteon, je l'éprouve rebelle ; Mais n'importe mon coeur, mourons, car elle est belle.Troisième tableau.
Quatrième tableau.
ORMIN
Croyez Ormin sans coeur, si je vous le refuse. Que vos commandements secondent mes désirs ; Demandez quelque bien qui serve à vos plaisirs ; Ordonnez moi d'aller sur la terre et sur l'onde, Avecque le soleil faire le tour du monde. Commandez à mon bras d'égorger un lion ; Ordonnez-lui de mettre Osse sur Pélion ; J'attaquerai le Ciel, et dans cette escalade, Je serai plus heureux que ne fut Encelade : Si ces lambris d'azur peuvent plaire à vos yeux, J'oserai vous placer dans le trône des Dieux ; Votre seule froideur a borné ma puissance ; Éprouvez mon amour par mon obéissance.Encelade est un des géants de la mythologie grecque,il fut frappé par la lance d'Athéna puis entérré sous le mont Etna.
ORANTE
En m'obligeant (Monsieur) jusqu'en un si haut point, Vous me croirez ingrate, et je ne la suis point.ORMIN
Je crois qu'une déesse est toujours véritable. Mais ce long entretien vous est insupportable ; Et mon esprit grossier auprès de vos appas, Goûte un contentement qu'il ne vous donne pas. Adieu, voici la nuit, les objets se ternissent ; Je souhaite à vos yeux un bien qu'ils me ravissent.ORANTE
De ce discours obscur j'ai l'esprit étonné, Mais prenez le repos que vous m'avez donné.Ormin s'en va.
Toujours quelque malheur le destin me suscite : Florange me poursuit, Ormin me sollicite ; Sa femme veut ma perte ; et ma mère y consent ; Hélas ! que d'ennemis contre un coeur innocent. Mais j'aperçois le port en dépit de l'orage ; Je sortirai des fers si j'en ai le courage ; Comment ! J'hésite encor ! Sur un point assuré ! Non, non, il faut partir ; Orante l'a juré.ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE. Lucinde, Palinice, Orante, Nérine.
PALINICE
Vous serez dans le calme, et rirez des tempêtes ; Car pour votre départ toutes choses sont prêtes ;SCÈNE II. Florange, Isimandre, Clindor.
FLORANGE
C'est en vain qu'on me fuit, c'est en vain qu'on se cache ; Je suis seul, ils sont deux, mais l'un et l'autre est lâche ; Quelque mauvais dessein les oblige à courir ; Téméraire Isimandre, apprends qu'il faut mourir.ISIMANDRE
Bons Dieux que d'accidents choquent mon entreprise ; Si je ne me bats point, il me suivra dans Pise ;ISIMANDRE
Je suivrai ton conseil, et celui de l'honneur. Cet arbre, et cette écharpe assureront Florange, Que ma main sans second, sait bien comme on se venge.Il le lie à un arbre.
CLINDOR
Monsieur, que faites vous 'ISIMANDRE
Ce que veut mon devoir. Ô toi que le malheur oppose à mon passage, Vieux spectre que les ans n'ont pas rendu plus sage, Souviens toi du beau sang qu'Orante a répandu : Et reçois de mon bras le loyer qui t'est dû ;FLORANGE
Je fais l'un, prenez l'autre, et gloire des guerriers, Ne souillez point de sang l'éclat de vos lauriers,FLORANGE
Je vous cède mon droit,ISIMANDRE
Et moi je vous pardonne ; Ciel ! De quelle douleur ai-je le coeur percé ' Clindor, que ferons nous ' je me trouve blessé ; Le moyen que sanglant j'aille où l'amour m'appelle ' Ha chétif Isimandre ! Ô fortune infidèle ! Traverser cette ville en l'état où je suis, Sans être reconnu, c'est ce que je ne puis : On m'attend cependant ; hélas ! que dois-je faire 'Il délie son écuyer.
CLINDOR
Déchargez vous sur moi du poids de cette affaire ; J'aurai par mon travail la fin de vos travaux ; Allez vous reposer auprès de nos chevaux ; Mais de peur qu'il ne parle, il faut garder ce traître ;SCÈNE III.
POLIANTE
Que n'es-tu le témoin de mon inquiétude ' Je te ferais rougir de ton ingratitude ; Fils sans obéissance, enfant sans amitié, À qui mes cheveux blancs n'ont su faire pitié. Quel exploit généreux, quelle belle aventure, Oblige ton esprit à choquer la nature ' Isimandre cruel, ton départ m'est suspect : Le véritable amour n'est jamais sans respect : Il s'impose lui-même une louable crainte ; Il estime le joug qu'il porte sans contrainte ; Et devant qu'entreprendre un dessein qu'il aura, Sans songer s'il lui plaît, il pense s'il plaira. Toutes ses volontés ne font rien en tumulte ; L'Oracle paternel est le seul qu'il consulte ; Il combat ses désirs, sans en être abattu ; Et suit heureusement les pas de la Vertu. Si son âme a des feux la raison les tempère ; Il pense qu'il est fils, et qu'il doit être père ; Et toujours l'amitié l'emportant sur l'amour, Il rend le même honneur qu'on lui doit rendre un jour. Ha ! Que tu marches loin de cette heureuse trace ; Ton esprit libertin ne craint point ma disgrâce ; Tu pars sans mon congé, tu vas quittant ces lieux, Sans songer que mes pleurs sont aperçus des Dieux , Qui pères comme moi prendront part à l'outrage, Mais célestes cléments ! Sauvez-le du naufrage ; Et ne punissant point ses désirs mutinés, Pardonnez-lui sa faute, et me le ramenez, Que j'ai le sens troublé ! que j'ai l'esprit en guerre ! Il a déjà couru tous les coing de la terre ; Ingénieux qu'il est, il feint mille dangers, Que trouve ce cher fils aux climats étrangers ; Je le crois voir aux mains avec un adversaire ; Je le crois voir sur l'onde, et pris par un corsaire Je crois que son argent tente les matelots ; Je crains comme les vents, les rochers et les flots ; Leur calme le plus doux dépend de la fortune ; Et l'inconstante y règne aussi bien que Neptune. Je le descends à terre avecque mes douleurs ; Je le vois dans un bois attaqué des voleurs ; Je l'aperçois combattre au milieu d'une armée ; J'y crois voir sa valeur par le nombre opprimée ; Je le vois tout sanglant, je le vois qui pâlit ; Je le crois voir malade, et mourir dans un lit ; Abandonné, tout seul, et privé d'assistance ; Bref, tous les accidents éprouvent ma constance ; Et pour lui mon amour se porte en un tel point, Que je ressens les maux que peut-être il n'a point. Grand Dieux, de qui les mains tiennent nos destinées ; Pour allonger ses jours, retranchez mes années ; Et bornant son voyage ainsi que mon ennui, Que je meure en moi-même, et que je vive en lui.SCÈNE IV. Orante, Nérine.
ORANTE
Elles sont dans le temple.
Dieux ! il ne songe point au tourment qui me presse : Pour avoir tant d'amour, il a trop de paresse. Si ne me trouvant pas on se met à chercher, Un lieu toujours ouvert, pourra-t-il me cacher ' Et si par ces habits on connaît mon envie, Rien me peut-il sauver et l'honneur, et la vie 'ORANTE
Quand Clindor te donna ces habillements d'hommes, Ne te marqua-t-il pas ce lieu même où nous sommes 'ORANTE
Sans doute que leur faute est celle du destin ; Qui jaloux de mon aise, et l'ayant reconnue, Pour me désespérer, empêche leur venue : Quelque obstacle fâcheux leur défend de venir. Mais je n'en aurai point quand je voudrai finir ; Dans l'excès des malheurs, où personne ne m'aide, J'ai toujours cru la mort un souverain remède ; Qui l'a pris une fois, le prendra bien encore.SCÈNE V. Clindor, Orante, Nérine.
CLINDOR
Si vous me voyez seul, qu'il ne vous semble étrange ; Mon maître par malheur a rencontré Florange ; Mais souffrez en fuyant la colère d'Ormin, Que ce discours se fasse avec notre chemin.SCÈNE VI. Lucinde, Palinice.
LUCINDE
Hélas ! de mon support je me trouve privée ; Madame, c'en est fait, ma fille est enlevée ; Elle n'est plus ici ; Nérine a disparu ; En vain tout le château j'ai quatre fois couru ; Son cabinet est vide ; et sa Chambre est ouverte ; Ha ! je n'en doute plus, cela me dit ma perte ! Je suis au désespoir ; et je perds la raison, Souffrez vous des voleurs dedans votre maison ' Soulagez ma douleur, puis qu'elle vous afflige ; Un mal est incurable, alors qu'on le néglige ; Il est encore temps, faites courir après :SCÈNE VII.
ORMIN
Le feu de mon courroux se mêle avec ma flamme ; On enlève mon coeur, on dérobe mon âme ; Au moins cruel destin, fais voir à mes désirs, L'invisible ennemi qui détruit mes plaisirs . Découvre-moi le ciel où mon Soleil demeure ; Que je meure vengé puis qu'il faut que je meure ; Et permets que son sang puisse effacer l'affront, Qui me perce le coeur, et me rougit le front. Mais à tort ce soupçon m'entre en la fantaisie ; Et je donne à l'amour un trait de jalousie : Sans doute que ma femme a fait ce beau dessein ; Mais un coup de poignard lui va percer le sein, Si sa ruse entreprend de faire l'ignorante ; Elle perdra le jour, si je perds mon Orante.SCÈNE VIII. Florange, Isimandre.
Poil signifie chevelure dans ce contexte.
Elle arrive.
SCÈNE IX. Orante, Isimandre, Florange, Clindor, Nérine.
ISIMANDRE
Ici la diligence est bien fort nécessaire ; Ce vieux monstre amoureux, ce débile adversaire, Va chercher du secours, et nous serons suivis, Sitôt que de ma route on aura quelque avis. Clindor, vole devant, et forme une chimère, Qui puisse trouver place en l'esprit de mon père ; Dis-lui qu'ayant quitté le logis paternel, Je me suis repenti de me voir criminel, Et que par mes douleurs jugeant de sa souffrance, J'ai rompu le dessein d'un voyage de France ; Dis-lui que deux guerriers m'ont tiré du danger, Où mettent les voleurs l'un et l'autre étranger, Dis-lui que je les mène, et qu'il fasse connaître, En les bien recevant, la grandeur de mon être ; La blessure que j'ai prouvera ton discours ; Mais les meilleurs conseils sont ici les plus cours ; Donne vite un cheval, que j'enlève ma proie ; Elle vaut mieux qu'Hélène, et Naples moins que Troie ; Et premier que je rende un bien que j'ai volé, Brûle comme mon coeur mon pays désolé.SCÈNE X. Ormin, Palinice, Lucinde, Leriston.
ORMIN
Ha ! Ne contestez plus, rendez-la moi, vous dis-je : Quoi ! Vous n'en ferez rien 'Il la veut frapper d'un poignard.
SCÈNE XI. Florange, Ormin, Palinice, Leriste.
FLORANGE
Si vous cherchez Orante, elle n'est plus à Pise : Et ses charmes ont pris un amant qui la prise. Isimandre l'emmène, après m'avoir vaincu.Pise (Pisa) est une ville d'Italie à 75km à l'est de Florence et 450km au nord de Naples, non loin de la côte méditerranéenne.
ORMIN
Résolvons nous mon coeur, ma perte est assurée ; Orante la procure, et le Ciel l'a jurée ; Un autre la possède : ô penser assassin ! Jamais voleur ne fit un si riche larcin. Bienheureux Isimandre, en cette douce guerre, Tu pilles les trésors du ciel et de la terre ; Ce fameux conquérant, qu'on a fait immortel, Prit l'univers entier, et ne prit rien de tel. Mais quand Naples serait en ces plages désertes, Qui par les matelots ne sont pas découvertes ; Quand tu la cacherais en ces lieux retirés, Que les rayons du jour n'ont jamais éclairés ; Quand tu te logerais au milieu d'une armée ; Quand tu disparaîtrais comme un corps de fumée ; Quand tu pourrais voler, perfide assure toi, Que tu me la rendrais. Leriste suivez moi.LUCINDE
Ô combien d'accidents choquent notre famille ! Ses plus grands ennemis sont aimés de ma fille ; Mais j'irai la trouver pour en avoir raison, Dut mon pays natal devenir ma prison.PALINICE
Souffrez en ce dessein que je vous accompagne ; Car sans doute qu'Ormin se va mettre en campagne ; Mon intérêt au vôtre, ici se mêlera :FLORANGE
Comme j'avais des feux, il avait de la flamme : L'excès de la douleur m'a fait lire en son âme ; Et comme son esprit adorait mon vainqueur, Il n'a pu retenir les sentiments du coeur. Sa raison a perdu son ordinaire usage ; Sa folle passion s'est peinte en son visage ; Ses soupirs ont fait voir en même temps au jour, Le feu de la colère, et celui de l'amour. L'un et l'autre éclatait ; l'un et l'autre visible, Me l'on fait reconnaître, amoureux et sensible. Et j'ai vu par les pleurs que répandaient ses yeux, Qu'il perdait comme moi, ce qu'il aimait le mieux. Oui, j'ai vu clairement quelle est sa maladie : L'amour qu'il a pour elle, a fait sa perfidie ; Le traître a fait mon mal, pour établir son bien ; Et rompu mon dessein pour achever le sien. Ce coup est sans remède, et moi sans allégeance, Si je ne la rencontre avecque la vengeance ; Oui, vengeons nous mon coeur des outrages soufferts, Afin de t'exciter, vois le bien que tu pers ; Figure toi les traits de la beauté d'Orante ; Songe que le perfide a trompé ton attente ; Qu'après t'avoir promis il t'a manqué de foi ; Te ravissant un bien qu'il réservait pour soi ; Voudrais-tu le souffrir ' réponds à ma demande ' Non, non qu'il soit puni puis qu'amour le commande. Vengeant la foi rompue, et qu'il eut à mépris, Qu'il n'ait point de retour au voyage entrepris. Suivons, suivons ses pas, et loin de la patrie, Faisons agir la force avecque l'industrie ; Deux braves employez seconderont mes coups ; Ce sont là des exploits qui sont dignes de nous. Aux combats inégaux la victoire est certaine ; Quand on veut rompre en lice, ou court à la quintaine L'égalité sied bien, car elle est sans danger : Je ne veux point mourir, je cherche à me venger. Je veux choisir le temps, et le moyen propice ; Je veux qu'il tombe seul dedans le précipice ; Je veux qu'après sa perte, en perdant les témoins, Je sois celui de tous qu'on en soupçonne moins. Ha ! Je nage déjà dans le sang du perfide ; J'obéis au courroux, je n'en tiens plus la bride ; Il m'emporte, il m'entraîne, il me force à courir, Je te suis, je te tiens, Ormin, il faut mourir.La quintaine est un mannequin muni d'un bouclier utilisée pour l'entraînement pour les tournois.
ACTE V
SCÈNE I. Isimandre, Leriste
ISIMANDRE
CARTEL.
Isimandre, Orante trompée,Il lit.
Oblige Ormin à te punir ; Je t'attends avec une épée, Souviens-toi que tu dois venir. Si tu satisfais mon envie, Autre que moi ne te nuira : Viens m'ôter, ou perdre la vie, Où ce Page te conduira. Dures extrémités, où le destin m'engage : Amour ôte le coeur, et non pas le courage : Si je fais ce combat, je hasarde mon heur, Et j'en serais indigne, en vivant sans honneur : Ha ! mon affliction n'a rien qui la console. Où me dois tu mener 'LERISTE
Du côté de Pouzzole. Mais sans vous désigner expressément le lieu, Je vous y conduirai,Pouzzoles (Pozzuoli) se situe une quinzaine de kilomètres à l'est de Naples.
ISIMANDRE
Je le veux bien ; adieu. Séparons nous, je crains que mon père ne sorte : Je te suis pas à pas, va m'attendre à la porte. Toujours l'homme est sujet aux caprices du sort ; Et son premier repos est celui de la mort. Si tu donnes ta vie au danger qui la presse, Amant infortuné, que fera ta maîtresse ' Quoi ! La veux tu laisser sous un habit trompeur ' Ne mourra-t-elle pas ' N'en as tu point de peur ' Veux tu que sans support elle soit (vagabonde) L'oppobre, le mépris, et la fable du monde ' Ô dangereux voisins, téméraires Gaulois. Dont les mauvaises moeurs ont perverti nos lois, Que par vous mon esprit souffre une peine amère, Suivant ce point d'honneur qui n'est qu'une chimère ! Il le faut cependant ; le destin l'a voulu, Mon honneur le commande, et j'y suis résolu, Ha ! Voici mon Orante, et mon âme contrainte, Aura peine à cacher sa douleur et sa crainte : Mais je lui veux donner un conseil au besoin, Afin si je péris que quelqu'un en ait soin. Veux-tu pas te résoudre à parler à mon père ' Tu sais bien comme un coeur souffre quand il espère. Le danger nous talonne, et le mal va croissant ; Fais agir sur le sien ton esprit tout puissant : Force-le par raison, fléchis-le par des larmes, Une âme de rocher céderait à ces armes ; Fais combattre pour toi l'amour et la pitié, Et fais lui voir qu'Orante a pris son amitié. Quitte cette pudeur, elle nous est contraire ; Ressuscite Isimandre, et fais mourir son frère ; Que ce nom désormais soit banni d'entre nous ; Veux-tu pour l'obtenir que je sois à genoux 'SCÈNE II. Orante, Isimandre.
ISIMANDRE
Le Ciel m'a refusé les grâces qu'il te donne ; Et mon discours n'a point l'art de persuader : Hélas ! je le vois bien, tu ne veux pas m'aider :ORANTE
Charmeur, tes volontés sont toujours souveraines ; Elles tiennent sur moy la qualité de Reines.ISIMANDRE
L'épreuve en fera foi ; le voici, tu le vois, Adieu, peut-être adieu, pour la dernière fois.Il dit ce vers bas.
SCÈNE III. Poliante, Orante.
ORANTE
Des vertus d'un Seigneur que tout le monde admire ; De ce fils que le Ciel accomplit de tout point ; Et certes ce penser ne m'abandonne point.POLIANTE
L'amitié vous déçoit, ainsi qu'elle m'abuse ; Les défauts d'un ami ne manquent pas d'excuse ; L'oeil flatte ce qu'il aime, et mon fils n'est parfait, Désirant vous servir qu'au voeu qu'il en a fait.ORANTE
On ne saurait cacher une si belle vie, Qui fait parler l'Histoire, et fait taire l'envie. Mais comme sa valeur dés ses plus jeunes ans, A mis la poudre aux yeux à tous les courtisans ; Et que suivant vos pas aux dangers de l'armée, Il a pris bonne part à votre renommée, Vous devriez désormais l'arrêter en ces lieux ; Songez que la fortune est un monstre sans yeux, Et qu'elle peut frapper ceux qu'elle favorise : Donnons-lui des désirs que le vôtre autorise ; Afin que l'arrêtant, comme il est à propos, Les derniers de vos jours se coulent en repos.POLIANTE
Ce que vous proposez est le but où j'aspire ; C'est un bien que je cherche, et pour qui je soupire ; Mais je ne trouve point où borner ce désir.POLIANTE
Nullement ; mon esprit n'a point cette faiblesse : Pourvu que la vertu se joigne à la Noblesse, Je serai satisfait, je ne cherche point l'or, Ces qualités chez moi tiendront lieu de trésor.POLIANTE
Quel 'POLIANTE
Je ne l'oubliais pas, j'y suis trop disposé ; Mais étant nécessaire, il est présupposé. Ces marchés d'intérêt, sont des maux qu'on doit craindre ; Et j'aime trop mon fils pour le vouloir contraindre ; Aussi loin d'y songer je blâme ces parents, Qui pères comme moi deviennent des tyrans.ORANTE
Et si je vous nommais, une fille estimée ; Honnête, noble, riche, et qui plus est, aimée ; Y consentiriez vous 'POLIANTE
N'en doutez nullement : Mais Naples n'en a point, selon mon jugement ; Et si vous la savez, mon âme est ignorante.POLIANTE
Orante ( a ce qu'on dit) a ces trois qualités : Mais on ne peut finir ce que vous projetez. La haine héréditaire (exécrable folie ; Qui semble être fatale à toute l'Italie ) Bien que contre mon sens, et contre la raison, A toujours divisé, les siens, et ma maison. Et je ne puis penser, comme sans la connaître, L'amour dont vous parlez aurait jamais pu naître.ORANTE
Il est né cependant : et s'est bien rendu tel, Que d'une part et d'autre il doit être immortel. Les haines des parents sont de faibles obstacles ; Et l'amour est un Dieu, qui se plaît aux miracles. Cette vieille querelle a déjà trop duré ; Elle déplaît au Ciel ; soyez en assuré : Il n'assemble les coeurs d'un fils et d'une fille, Que pour mettre en repos l'une et l'autre famille. Mais pourtant leurs esprits qui savent leur devoir, Rangent leurs volontés, dessous votre pouvoir : Tous prêts de se priver du jour qui les éclaire, Plutôt que d'achever rien qui vous pût déplaire.POLIANTE
Pardonnez Cléomire, à mon étonnement ; Mon esprit pense faire un beau songe en dormant. Ce que vous m'apprenez est si plein de merveille, Que même en vous parlant je doute si je veille. Que ce penser profond ne vous soit pas suspect ; J'estime cet amour autant que son respect ; Et pour voir aujourd'hui ses peines terminées, Ma volonté suivra celle des destinées : Oui, dites à ce fils qui vous a fait parler, Que j'approuve le feu dont il osa brûler.SCÈNE IV. Clindor, Poliante, Orante.
CLINDOR
Je viens vous avertir Que mon maître a querelle, et qu'on l'a vu sortir Avec sa longue épée, et sans nul équipage :POLIANTE
Quelqu'un le conduit-il 'CLINDOR
Oui Monseigneur, un page, De livrée inconnue, et qui nous fait juger, Que celui qui l'envoie, est sans doute étranger.POLIANTE
Que ne le suiviez vous 'ORANTE
Quel malheur m'accompagne ! Sans doute c'est Ormin, car ce page est à lui. Reprenons nos habits, il est temps aujourd'hui ; Afin que si du sort les lois me sont fatales, Je les puisse changer en celui des vestales : C'est un port assuré qui s'offre à ma douleur : Mes feux sont éternels aussi bien que le leur.SCÈNE V.
ORMIN
C'est ici que ma main se va remplir de gloire ; C'est ici qu'on verra le champ de ma victoire ; Ici j'effacerai la marque d'un affront, Par la rougeur du sang ôtant celle du front. Le terrain est fort bon : dans l'ardeur qui me presse, Que n'avons nous au moins, entre nous la maîtresse ; Pour la faire rester comme un prix amoureux, Non pas au plus rusé, mais au plus généreux. Afin que le péril plus aisément j'écarte, Dois-je porter en tierce ' ou bien plus tôt en quarte ' Non, par un autre coup, je prépare sa mort, Je passerai sur lui, car je suis assez fort.SCÈNE VI. Florange, Argamor, Gertimant, Ormin.
FLORANGE
Main basse, compagnons.SCÈNE VII. Isimandre, Leriste, Gertimant, Argamor, Florange, Ormin.
ISIMANDRE
Je ne saurais souffrir ce complot inhumain : Le Ciel te destinait à mourir de ma main ; La seconde rencontre, achève la première.ARGAMOR
Fuyons !ISIMANDRE
Le sort pour m'obliger, en ce jour a permis, Qu'un ennemi pour vous combat vos ennemis ; Afin que l'honneur sauf, sa voix vous fasse entendre, Qu'Amour, et la raison ont conduit Isimandre : Je suis ce malheureux que vous allez cherchant ; Vous le voyez soldat, et l'avez vu Marchant.ORMIN
Pour un coeur généreux, les bienfaits ont des charmes ; Et vous me désarmez en conservant mes armes : Vous venez de me vaincre, en me rendant vainqueur ; Au lieu d'en témoigner je manquerais de coeur, Si je vous disputais une palme obtenue ; Ma colère s'en va comme elle était venue ; Elle s'évanouit ; et dedans ce moment, Vous avez triomphé de mon ressentiment. Je connais mon erreur, elle est toute apparente, Mais ne vous souvenez que des beautés d'Orante : Possédez-la paisible ; et m'accordez ce point, (Au nom de votre amour) de ne me haïr point. Bornons enfin le cours d'une haine ancienne, Qui perd votre Maison, et qui détruit la mienne ; Faites souscrire un père avecque mon désir :ISIMANDRE
Mon âme est dans mes yeux, jugez de son plaisir. Je ne puis exprimer les transports de ma joie ; Et mon coeur veut s'ouvrir, à dessein qu'on la voie. Oui, Oui, soyons unis ; mon père est apaisé ; Le chemin de son âme est un chemin aisé ; Le repos est un bien que son esprit souhaite : Mais Monsieur il est temps de faire la retraite ; Naples vous peut revoir, y venant quant et moi :SCÈNE VIII. Lucinde, Palinice.
LUCINDE
Voyant ce ravisseur, qui passait dans la rue, J'ai quitté la fenestre, et j'y suis accourue ; Mais comme il se cachait, de peur d'être connu, Je n'ai su dans trois pas, ce qu'il est devenu ; Son extrême vitesse a trompé ma poursuite ; A peine mes regards ont découvert sa fuite, (Chose qui m'a fâchée, et qui l'a réjoui) Qu'en éclair, en fantôme, il s'est évanoui.PALINICE
Patientez un peu, nous le verrons sans doute : Je me moque d'un mal que votre esprit redoute ; Puisqu'il paraît ici, je le tiens innocent ; Votre fille est sa femme, et son père y consent : Un nouveau possesseur est ardent et fidèle ; S'il la tenait cachée il serait auprès d'elle ; Ces plaisirs dérobés attachent tout le jour ; Je la crois plus à lui, puis qu'il a moins d'amour.SCÈNE IX. Poliante, Clindor.
POLIANTE
L'amitié m'abusait ; son conseil était faux ; En le considérant j'en ai vu les défauts : Si je suivais mon fils, en suivant mon envie, Je perdrais son honneur pour lui sauver la vie : Qu'il revienne vainqueur, ou qu'il reste vaincu, Je désire qu'il meure ainsi qu'il a vécu. C'est un juste tribut qu'on doit à la Nature : En voyant son berceau, je vis sa sépulture ; Je naquis pour mourir ; je l'ai fait naître tel ; Mais une belle mort le peut rendre immortel.POLIANTE
Tu verrais dans mon coeur que je suis homme, et père : J'en ai le sentiment ; mais il est combattu, Des armes du discours que preste la vertu.CLINDOR
Ha Monsieur le voici !SCÈNE X. Ormin, Poliante, Isimandre, Clindor, Leriste.
SCÈNE XI. Lucinde, Palinice, Poliante, Ormin, Isimandre, Clindor, Leriste.
LUCINDE
J'ai ma part à la paix aussi bien qu'à la guerre : Je crois avoir acquis le reste de la terre, Puisque par cet accord on me donne pouvoir, [p. ] D'habiter un pays que je n'osais revoir.POLIANTE
Madame, espérez tout de mon obéissance ; Naples que je gouverne est en votre puissance ; Et tant que j'y serai, votre commandement, Aura toujours le droit d'agir absolument.ISIMANDRE
Vous qui pouvez donner à mon coeur amoureux, La fortune prospère, ou le sort mal-heureux, Si vous avez pitié de me voir dans la flamme, Commandez à ce corps d'aller querir son âme.POLIANTE
Il parle d'un ami que la sienne chérit. Allez ; qu'il vienne voir comme le Ciel nous rit : Jamais deux volontés ne furent mieux unies ; Leur accord va passant toutes les harmonies ; Chaque jour l'un à l'autre ils parlent en secret ; Et la nuit les sépare avec bien du regret.SCÈNE XII. Isimandre, Lucinde, Orante, Ormin, Poliante, Palicine, Nérine, Clindor, Leriste.
ISIMANDRE
Madame, je vous rends un bien inestimable ; Moi seul ai fait la faute, elle n'est point blâmable :LUCINDE
Pour l'amour d'Isimandre il faut lui pardonner : Et je ne la reprends que pour vous la donner,LUCINDE
Soyez désormais sage, ayant été trop prompte : Oubliant le passé qui ne nous sert de rien, Ne parlons plus d'un mal qui nous produit un bien.ORMIN
C'est de vous maintenant que ce couple fidèle, Attend une faveur qu'il vient de prendre d'elle : Monsieur, soyez bon père en exauçant leurs voeux :POLIANTE
Ce brave Cavalier sait bien que je le veux.Il parle d'Orante.
Sous l'un et l'autre habit également j'admire, Tantôt la belle Orante, et tantôt Cléomire ; Mon coeur n'est pas un bien que je donne à demi ; Je l'aime comme fille, et l'aimais comme ami.POLIANTE
On ne peut séparer ce que le Ciel assemble. Il a certains ressorts qu'on ne peut découvrir : C'est un livre fermé qu'on ne saurait ouvrir : Et la fin des desseins, non plus que des années, Ne se voit que des Dieux, qui font nos destinées : C'est à nous d'obéir aux maîtres des humains : Aussi je tends vers eux, l'oeil, le coeur, et les mains ; Et demande pour vous une trame choisie ; Une amour sans froideur, comme sans jalousie ; Et pour comble de joie, et de prospérité, Des enfants aussi bons que vous l'aurez été.1 500 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica