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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers· Poème Tragi-Comique

Le Vassal Généreux

Georges de Scudery· créée en 1632, imprimée en 1636· 5 actes· 1 502 vers· 19 personnages

Représenté pour le première fois en 1632.

Personnages

  • THÉANDRE, seigneur Franc
  • ROSILÉE, héritière du Duc de Bretagne
  • LUCIDAN, prince des Francs
  • POLICRANE, page de Lucidan
  • ANDROPHILE, roi des Gaulois
  • GLACITIDE, reine des Gaules
  • LINDORANTE, confident du prince
  • PHILIDASPE, confident du prince
  • PERINTOR, écuyer de Théandre
  • ARTÉSIE, femme de Perintor
  • ALCASTE, domestique de Théandre
  • PALINONDE, héraut des Francs
  • ROSIMAR, prince Gaulois
  • MÉNOCRITE, prince Gaulois
  • ORCHOMÈNE, prince Gaulois
  • LUCIDAME, prince Gaulois
  • ALBERIN, tambour de Francs
  • CHOEUR DES PEUPLES GAULOIS
  • CHOEUR DE TROMPETTES
Mademoiselle,

À MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET.

Depuis qu'un homme qui méritait beaucoup, puisqu'il méritait votre estime ; je veux dire mon cher et parfait ami, feu Monsieur de Chandeuille (de qui je regrette sensiblement la perte, et chéris la mémoire uniquement) m'eut donné l'honneur d'être connu de votre maison, je fis voeu de ne mettre jamais rien au jour, qui n'en fut premier jugé digne dans l'Hôtel de Rambouillet : de tenir pour maximes indubitables toutes vos opinions, et pour arrêts souverains tous les sentiments de ces excellentes personnes, qui firent un miracle en vous donnant l'être. Je pense m'être acquitté jusqu'ici fort religieusement de mon voeu. Et je m'assure, MADEMOISELLE, que cette divine Angélique, qui vous aime et que vous aimez avec tant raison, ne me refusera pas la faveur de vous témoigner qu'elle m'a vu dans le dessein d'en user toujours ainsi. Et certes à vrai dire, il est bien doux d'avoir des juges aussi pleins de bonté que de connaissance, et de qui la censure et l'approbation se trouvent également utiles et glorieuses. Mon VASSAL GÉNÉREUX, à qui vous avez fait l'honneur d'accorder la dernière après avoir eu l'applaudissement du théâtre, va tâcher d'obtenir sous votre nom celle des ruelles et des cabinets : ce serait là qu'il entreprendrait vos louanges, et qu'il dirait qu'on voit en vous ;

Ô merveille des yeux, aimable autant qu'aimée, La Vertu sous le voile, et Pallas désarmée.

Mais il sait bien que la beauté de votre portrait vous ferait rougir : que vous croyez que tous les miroirs vous flattent, et que vous apportez autant de soin à couvrir les rares qualités qui sont en vous, que les autres en apportent à montrer celles qu'ils pensent avoir. Mais comme l'esprit tient de la nature du feu, et qu'il a des lumières aussi bien que lui, il n'est pas aisé de les cacher : ce sont des soleils qui savent percer les nuées, et chacun les voit éclater en vous à travers votre modestie. Oui, MADEMOISELLE, on les voit en tous vos discours ; on les remarque en toutes vos actions, et le moindre de vos regards fait connaître à tout le monde que vous êtes une personne illustre qui possédez comme toutes les beautés du corps et de l'âme, toutes celles de l'esprit. Aussi recevez-vous une approbation tant universelle, que l'envie même n'est point assez effrontée pour oser choquer un sentiment si général ; et vous la forcez de faire trêves avec la vertu, elle qui ne cherche qu'à la combattre : après cela, voyez si vous ne devez pas vous croire ce que tout le monde vous croit, et ce que véritablement vous êtes ; je veux dire l'ornement de notre cour et de notre siècle. Et jugez si je ne dois pas me réjouir de votre gloire, et la publier moi qui suis, MADEMOISELLE, Votre très humble,et très passionné serviteur,

DE SCUDERY.

Au lecteur

Bien que mes ouvrages soient assez intelligibles d'eux-mêmes, je t'avoue que je devrais donner à la coutume, ou plutôt à ton impatience, les arguments de toutes mes pièces : mais pour te les donner il les faudrait faire ; et c'est à quoi je ne me puis résoudre. Excuse ma parresse, je t'en supplie ; et te souvienne en ma faveur, que les Italiens appellent ce vice, celui des honnêtes gens.

ACTE I

SCÈNE I. Théandre, Rosilée.

Il est dans le temple la nuit à la veille dans armes dressées en trophée ; Cérémonie des chevaliers anciens.

THÉANDRE, seul

SCÈNE II. Lucidan, Rosilée, Policrane.

LUCIDAN, seul

La fortune me rit, le sort m'est favorable ; Je suis autant heureux, que j'étais misérable ; Je triomphe sans peine, et comblé de bonheur, Je chasse mon rival en lui faisant honneur. Le plaisir qu'il reçoit, sert à me satisfaire ; Je le fais chevalier, afin de m'en défaire ; Bref tout nous réussit, comme nous l'espérons, Et je lui vais dans peu chausser les espérons. Mais chausser de si prés, qu'il faudra qu'il me cède, En ce qu'il possédait l'objet qui me possède : Dieux ! Je flatte mon mal d'un espoir décevant ; Ce coeur fait de rocher, me le rendra de vent ; Et je mourrais content, si dans l'heure dernière, Que mon âme en ce corps, doublement prisonnière, Agira par les yeux, je voyais la pitié, Seulement une fois vaincre l'inimitié ; Une fois seulement ; hélas ! Je te supplie, Pour remplir mon esprit d'allégresse accomplie, Fais comme les bourreaux, qui feignent regretter Ceux que par un supplice ils doivent tourmenter. Et si tu ne veux plus que le soleil m'éclaire, Dis au moins qu'en mourant, Lucidan te peut plaire ; Dis que sa fin t'oblige, en délivrant tes yeux, Du moins aimable objet qui soit dessous les cieux, Si dans le même instant je ne suis ton envie, Juge-moi si je vis, indigne de la vie. Mais je forme un discours, qui se dissipe en l'air ! Elle n'est point présente, et je lui veux parler ! Voyez jusques où va ma fureur insensée ? Toutefois je la porte, et l'ai dans la pensée, Amour dedans mon coeur a gravé tous ses traits, Et voici dans ma main le plus beau des portraits. Adorable peinture, à qui je fais hommage, Et dont l'original a juré mon dommage, Comme de cet objet, vous avez la beauté, Le ressemblerez-vous encor en cruauté ? Si vous deviez avoir l'humeur de ma maîtresse, Il ne fallait que peindre une fière tigresse. L'ouvrier aurait mieux fait, si les traits de sa main, Vous eussent peinte ainsi, non d'un visage humain ; On ne peut aussi bien imiter ma rebelle, Puis qu'on voit chaque jour qu'elle devient plus belle : Ha ! Ce discours est faux, je le vois en effet, Le moyen d'augmenter un ouvrage parfait ? Dieux, ayant dérobé l'image de ma vie, Je la vois ravissante aussi bien que ravie, Et cet aimable objet, qui me tient asservi, Est en peinture encor digne d'être ravi. Lui présentant mon coeur suffoqué d'amertume, Elle ne fuira plus, comme elle a de coutume, Et le peintre courtois qui flattait mon tourment, Afin de m'obliger la fit sans mouvement : Et mieux que la nature il a formé ma reine, Car cette belle est douce, et l'autre est inhumaine. Agréable trompeur que j'ai cent fois baisé, Parle, réponds, dis-moi, si je suis abusé ? Es-tu labeur de l'art, ou celui de nature ? Te dois-je croire flamme, ou bien de la peinture ? Si peinture, comment par ton éclat vainqueur, Peux-tu si puissamment me brûler dans le coeur ? Si feu, par quel moyen (l'un et l'autre en la flamme) Conserves-tu la carte, en consumant mon âme ? C'est là que mon esprit ne peut s'imaginer, Que qui n'a point de feu nous en puisse donner, Et je retombe encor à mon erreur première ; Ses beaux yeux sont trop clairs, pour manquer de lumière, Sa bouche va parler ce semble à chaque fois, Comment le ferait-elle, et sans langue et sans voix ? Mais c'est pour d'autant mieux ressembler ma cruelle ; Voyez si sa figure est bien sourde comme elle ; Sachant que son silence approche mon trépas, J'ai beau la supplier, elle ne répond pas. Ha ! Cache-toi portrait, tu vas rougir de honte ; Voici le seul objet dont l'éclat te surmonte, Mais ce n'est qu'en beautés, il te cède en douceur : Reine de mon esprit vous avez une soeur.

SCÈNE III. Théandre, Choeur de trompettes, Androphile, Lucidan, Rosilée, Glacitide, Ménocrite, Orchomène, Lucidame, Rosimar, Palinonde.

Il se met à genoux.

Cérémonies antiques et mots essentiels.

Autre cérémonie.

LUCIDAN

Une folle...

THÉANDRE

En cet excès d'honneur je ne me puis régler.

Il baise la main du Prince.

ACTE II

SCÈNE I. Glacitide, Théandre, Rosilée.

SCÈNE II. Lindorante, Lucidan, Philidaspe.

SCÈNE III. Glaticide, Androphile, Lucidan.

LUCIDAN

Sire, je viens d'apprendre avec étonnement, Que Théandre amoureux n'a plus de jugement ; Et que l'ambition dont son âme est voilée, Lui veut faire épouser la jeune Rosilée : On dit même tout haut que vous y consentez, Et que votre faveur enfle ses vanités. Ce que j'ai l'honneur d'être, et mon devoir m'obligent, À vous dire pourquoi les princes s'en affligent ; De peur que votre esprit rempli de grands projets, Ne soit pas descendu sur de si bas objets ; Et qu'ainsi pour payer un fidèle service, La libéralité devienne en vous un vice. Théandre a mérité récompense aujourd'hui ; Mais donnez-la du vôtre, et non du bien d'autrui ; Blandomire à sa mort ne laissa point sa fille, L'appui de ses vieux ans, l'honneur de sa famille, Afin que son état par vous lui fut ravi, Pour payer les travaux d'un qui vous a servi ; Et la joindre elle-même au joug d'un hyménée, Indigne de ce grade où l'on sait qu'elle est née. Sire, ne croyez pas, si cela vous aigrit, Qu'un tel raisonnement naisse de mon esprit ; Mille m'en ont parlé, que la crainte fait taire, Mille n'en disent mot, de peur de vous déplaire ; Mais ils ne laissent pas de voir que cet accort, Offense votre gloire et lui peut faire tort : Et je crois que Théandre en son amour extrême, S'il considère bien se blâmera lui-même ; Et tenant votre honneur plus cher que ses plaisirs, Afin de le sauver perdra tous ses désirs. Si votre majesté m'en donne la licence, Je m'oblige à le mettre en cette connaissance ; Et sans vous en parler mon discours suffira, Pour lui faire observer tout ce qu'il vous plaira.

ANDROPHILE

Je suis fâché de voir deux choses en votre âme, Fort indignes d'un prince, et bien dignes de blâme, Et qui vous porteront un jour dans le malheur, Si vous ne vous forcez de n'avoir rien du leur : L'une, cette mollesse où buttent vos envies, Mollesse qui ternit l'éclat des belles vies ; L'autre, cet artifice où l'on voit revêtus, Les vices de l'esprit de l'habit des vertus. Votre amour se déguise, et fait l'indifférente, Mais plus vous la cachez, plus elle est apparente ; Pensez vous Lucidan, que je ne sache pas, Que me voulant surprendre, on me jette un appas ? Et que ce bel avis sans doute ne procède, Que d'un désir brutal qui votre âme possède ? Pensez vous que le temps m'ait pu faire oublier, Le jour que cet amant fut armé chevalier ? Si ma discrétion s'ordonna le silence, Elle ne laissa pas de voir votre insolence. Croyez vous qu'un portrait soit un si petit bien, Qu'il puisse être rompu, sans qu'on en sache rien ? Non, ne vous flattez point de chimères cornues ; Vos folles passions me sont assez connues ; Mais je n'en disais mot, croyant que la raison, Romprait bien d'elle-même une infâme prison ; Et que voyant après votre erreur toute claire, Vous banniriez de vous ce qui me peut déplaire ; Et qu'ainsi votre crime étant un peu caché, Vous pourriez soutenir de n'avoir point péché. Mais je vois bien qu'au ciel votre perte est écrite : Vous osez m'aborder sous un front hypocrite ; Vous parlez des devoirs d'un juste potentat ; Et venez faire ici le grand homme d'État ! Vous me représentez que j'offense ma gloire ; Que le Duc Blandomire est hors de ma mémoire ; Que je fais tort au sang d'un prince généreux ; Sacrifiant sa fille au feu d'un amoureux ; Que n'étant point à moi, donnant un bien si rare, Je suis moins libéral que je ne suis avare, Et qu'en fin mes sujets ne pouvant l'endurer ; En s'adressant à vous en osent murmurer. Mais ne pouvant souffrir que ma voix la promette, Trouveront-ils meilleur que je vous la remette ? Et que par un dessein à son honneur fatal, Vous saouliez devant moi votre appétit brutal ? Et que lâchant la bride au désir qui vous mène, Vous la déshonoriez dans les bras de la reine ? Que me répondrez vous qui vous puisse excuser ? Que direz vous encor ? Voulez vous l'épouser ? Avez vous oublié quelle est votre personne ? Et qu'un jour votre front doit porter ma couronne ? Mais si vous ne changez de si honteux desseins, Le sceptre que je tiens vous tombera des mains ; Et vous verrez trop tard que vous serez à plaindre, Pour avoir trop aimé ce que vous deviez craindre. Confessez Lucidan, confessez à genoux, Que c'est l'amour qui parle, et que ce n'est pas vous ; Amour, qui vous perdra, si sa fureur lui dure : Mais en prenant pitié du tourment que j'endure, Vous voyant éloigné des pas de la vertu ; Rentrez dans un chemin que je vous ai battu : Défaites votre esprit de ce lâche artifice, Qui sous l'ombre du bien le porte dans le vice : Autrement soyez sûr que vous verrez en moi, L'autorité d'un père, et le pouvoir d'un roi. Mais dieux ! Quelle douleur me prend à l'impourvue ? La faiblesse me gagne, et la jambe, et la vue ; Je sens en tout mon corps la chaleur s'amortir, Et semble que mon coeur ait dessein de sortir.

SCÈNE IV. Lucidan, Théandre, Rosilée.

THÉANDRE

Seigneur.

Ils se montrent leurs gages.

ROSILÉE

Le mouchoir.

LUCIDAN

Indiscret.

ROSILÉE

Le mouchoir.

THÉANDRE

La bague.

ACTE III

SCÈNE I. Lucidan, Philidaspe, Lindorante.

Toute la cour est en deuil.

LUCIDAN

Je règne Lindorante, et toujours dans la flamme, Mon deuil n'est qu'en l'habit, j'ai l'allégresse en l'âme : Mon père m'a fait place, et le sort inhumain, Touché de mes douleurs, m'a mis le sceptre en main. Je me moque des pleurs, je ris de la constance ; Et ne veux faire agir que ma seule puissance : J'aurai cette cruelle ; et je la veux devoir, Non pas à sa pitié, mais bien à mon pouvoir. L'éclat, la majesté, qui le trône environne, L'or et les diamants, dont on fait la couronne, Ont de faibles appas ; le vrai plaisir des rois, Consiste à pouvoir faire, et rompre aussi des lois. Ceux qui n'ont point de maître abhorrent la contrainte ; Jamais un souverain ne doit avoir de crainte ; Le peuple se doit taire, et non pas murmurer ; Et quel_que_soit un prince il le doit adorer. Je méprise le mal dont ta voix me menace ; Je me plais en l'orage autant qu'en la bonace ; Je suis toujours moi-même, et m'égalant aux dieux, Je porte pour ce monstre un foudre dans les yeux. Un seul de mes regards peut réduire en fumée, Les superbes projets d'une ville animée ; Mon ardeur leur mettra la glace dans le sein ; Un coup d'oeil seulement dissipe leur dessein ; Et trouvant un chemin qui mène à leur pensée, La crainte en chassera leur audace insensée. Ainsi par ma valeur rien ne m'étant suspect, L'insolence pour moi n'aura que du respect ; Et si mes actions ne leur semblent point belles, Je n'ignore pas l'art de punir les rebelles ; Un exemple effroyable adoucit les mutins, Et fait voir que mon bras se moque des destins.

SCÈNE II. Glaticide, Théandre.

La reine est dans un château.

SCÈNE III. Philidapse, Lucidan, Lindorante.

SCÈNE IV. Rosimar, Choeur de peuple.

SCÈNE V. Rosilée, Artésie.

SCÈNE VI. Rosilée, Artésie, Alcaste.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Palinonde, Lucidan, Alberin.

LUCIDAN

Je dépité le ciel de me faire endurer ; Voici le dernier trait qui lui reste à tirer : Il arme contre moi la plus fière des bêtes ; Ce monstre appelé peuple, une hydre à tant de testes ; Qui secondé du sort, qui m'a voulu trahir, Ose me commander, au lieu de m'obéir, Mais dieux, vous vous perdez, en souffrant mon dommage ; Qui s'attaque à des rois, en veut à votre image ; Ce mépris insolent va jusqu'aux immortels ; Et qui renverse un trône, abat bien des autels. Et quoi, souffrirons nous sa rage mutinée ? Il m'ôte la grandeur, qu'il ne m'a pas donnée ; Mon sceptre héréditaire, et non pas électif, Me fit naître son maître, et non pas son captif. Il faut que dans ton sang cette faute tu laves : C'est à moi de punir l'orgueil de mes esclaves ; Quand tu joindrais ta force à celle des enfers, C'est à moi de te mettre, et non d'entrer aux fers. Debout, debout, soldats, aux armes capitaines ; Vous aurez sous mon bras les victoires certaines ; Aussi vite qu'un foudre on me verra passer ; Il ne faut pas combattre, il ne faut que chasser ; À notre seul abord leur troupe épouvantée, Éprouvera qu'Hercule est plus vaillant qu'Anthée ; Ainsi que le respect, l'espoir l'heur est ôté ; La justice combat, et marche à mon côté ; Et si ce fer n'a plus l'obstacle des murailles, Il me rend immortel dedans leurs funérailles : La victoire et la parque attendent ici près ; Chargeons nous de lauriers, couvrons les de cyprès ; Et faisons avouer à leur troupe brutale, Que la rébellion n'est jamais que fatale ; Et que le repentir suit les mauvais projets, Que le discord allume en l'âme des sujets. Mais aucun ne répond, d'où provient ce silence ? Ha ! Je vois que mon crime a fait leur insolence ; Oui, oui, je le confesse, et commence à sentir, Moi qui leur en parlais, un triste repentir ; Gloire de mes guerriers, généreux Lindorante, Que ton âme fut sage, et la mienne ignorante ! Pour ne vouloir pas croire un conseil en saison, J'ai perdu mon royaume avecque ma raison ; Ha traître Philidaspe, horreur de la nature, Seras tu sans supplice, et moi dans la torture ? Toi qui m'as fait pécher, seras tu point puni ? Ne dois tu pas mourir, puis que je suis banni ? Mais ne le voyant point, de quoi sert ce reproche ? Ô dieux ! Comme à propos le perfide s'approche !

SCÈNE IX. Philidapse, Lucidan.

Il se tue.

ACTE IV

SCÈNE I. Théandre, Perintor

SCÈNE II.

LUCIDAN, seul

Il est déguisé.

Borne prince affligé cette plainte importune ; Tu n'as point de sujet d'accuser la fortune ; Car l'on ne t'a chassé de ta propre maison, Qu'après avoir banni toi-même la raison. La fureur de ce peuple est assez légitime, Le péché que tu fis autorise son crime ; Et de quelque malheur que tu sois assailli, En punissant ta faute, elle n'a point failli. Mais bien que ton esprit soit défait de ses charmes, Sois honteux que le jour te reproche des larmes ; Quoi que dise le mal, c'est une lâcheté : Cachons les dans ce bois, qui n'a point de clarté. Je la hais, je la fuis, je la tiens ennemie ; Elle peut faire voir quelle est mon infamie ; Et dans le triste état où le sort m'a réduit, Je voudrais que l'enfer nous fît part de sa nuit. Tous les objets du jour me paraissent funèbres ; Mon humeur sympathise avecque les ténèbres ; Je rougis en souffrant tant de malheurs divers, Et voudrais les cacher à l'oeil de l'univers. Que le destin cruel a de haine et d'envie, De m'ôter un royaume, et me laisser la vie ! Celui que la fortune attaque avec ardeur, Se doit ensevelir avecque sa grandeur : À l'instant qu'il la perd, sa perte la doit suivre : Qui survit à l'honneur, est indigne de vivre, Et lors que les malheurs du ciel nous sont jetez, Qui les peut endurer les a bien mérité, Ciel, fortune, sujets, liguez vous pour me nuire, Car vous m'obligerez, en me venant détruire : Si vous avez dessein d'avancer mon trépas, Vous n'êtes inhumains qu'en ne l'achevant pas. Mais vos âmes, sujets, me sont bien plus cruelles : Ce serait m'obéir et vous m'êtes rebelles. Mais sans perdre le temps avecque le discours, Je ne dois qu'en moi seul chercher quelque secours ; Laissons nous emporter à notre inquiétude ; Allons, allons nous perdre en cette solitude ; Et faisons que la faim, par son pouvoir fatal, Nous punisse en ces bois d'un appétit brutal.

SCÈNE III. Rosilée, Artésie.

Elles sont en habit d'homme.

SCÈNE IV. Théandre, Rosilée, Artésie, Perintor.

Ils s'avancent tous quatre l'épée à la main.

SCÈNE V. Lucidan, Théandre, Rosilée, Rosilée, Artésie.

ACTE V

Le temple se tire où paraît un trône, et les ornements royaux sont sur l'autel.

SCÈNE I. Théandre, Rosimar, Ménocrite, Orchomène, Lucidame, Perintor, Palinonde, Choeur de peuple.

THÉANDRE

Mon désir cède au vôtre, et ne peut se défendre,

Cérémonie antique du couronnement des rois de France.

THÉANDRE

Généreuse noblesse en vertus sans pareille, Prêtez-moi votre coeur, avecque votre oreille ; Qu'on me donne silence, et qu'on m'aille écoutant ; Car ce que je vais dire est assez important. Le ciel me soit témoin que mon désir n'aspire, Qu'à changer en repos le trouble de l'empire, Et que ma volonté ne visant qu'à ce point, Près de votre intérêt, le mien ne paraît point. Je voudrais que mon âme à vos yeux fût ouverte ; Je voudrais de mon sang empêcher votre perte ; Et si je ne dis vrai, puisse en ces mêmes lieux, M'accabler devant vous la colère des dieux. Mais je blâme pourtant ceux qui dans la province, Ont fait manquer le peuple au respect de son prince, Qui s'osant soulever contre leur souverain, Ont pris injustement les armes à la main. Ce crime est bien si grand, qu'il n'est pas pardonnable ; Quel qu'en soit le prétexte, il n'est point raisonnable : Les dieux pères des rois, lors qu'ils sont en danger, Ont un foudre tout prêt, afin de les venger ; Et le vôtre offensé, qu'on bannit de sa terre, Attirera sur vous les pointes du tonnerre ; La justice du ciel vous fera souvenir, Qu'elle a souffert ce crime afin de le punir : Et vous maudirez lors l'insolente pensée, Qui mit dans votre sein la colère insensée ; Vous tremblerez toujours ; tout vous sera suspect ; Vous n'aurez de repos, non plus que de respect : Et le triste remords s'emparant de votre âme, Vous chargera de peine, aussi bien que de blâme ; Et ce prince chassé redevenant vainqueur, Vous logera sans fin un bourreau dans le coeur. Votre remède gît en sa seule clémence : Mon règne va finir ; et le sien recommence : En un mot, je commande (en ayant le pouvoir) D'obéir à ce prince, et de le recevoir. Que l'étonnement cesse avec la rêverie :

Le Roi et la Reine paraissent avec Rosilée et leurs gens.

Gardes haussez un peu cette tapisserie. Il me faut obéir, vous me l'avez juré : Ainsi notre repos sera bien assuré : Sur le crime commis on passera l'éponge ; Le roi s'en souviendra, comme l'on fait d'un songe ; Et pourvu que la foi ne manque plus jamais, Sa bonté vous accorde, un pardon, et la paix. Mais tandis que ce peuple a le coeur tout de glace, Venez sire, venez reprendre votre place ; Que votre voix l'assure, et d'un langage doux, Montrant n'en point avoir, désarmez son courroux.

Il descend du trône.

SCÈNE II. Glaticide, Rosilée, Rosimar, Ménocrite, Orchomène, Théandre, Lucidan, Lucidame, Perintor, Artésir, Palinonde, Choeur de peuples, choeur de trompettes.

LUCIDAN

Que votre étonnement me semble légitime ! Songeant à votre erreur, vous pensez à mon crime : Mais peuple, mon remords vous en a bien vengé : Vous voyez Lucidan, mais Lucidan changé. Dans les nouveaux desseins que la vertu me donne, Princes, excusez-moi, comme je vous pardonne. Et cachant le passé, loin de les publier, Oubliez mes erreurs, pour me faire oublier. Ne me refusez point ce que je vous demande, En entendant prier celui qui vous commande. Prenez dans mes conseils un aussi grand pouvoir, Que votre qualité vous en doit faire avoir : Que votre volonté soit à la mienne unie, Et formons dans l'état une bonne harmonie. Que le haut, et le bas, le prince, et le sujet, Prennent en cet accord la vertu pour objet ; Afin que dépouillés, et de vice, et de haine, Nous goûtions les douceurs que la concorde amène : Désormais pour régner justement en ces lieux, L'image de mon père attachera mes yeux ; À me former sur lui, j'aurai l'âme occupée ; Héritier de ses moeurs, comme de son épée. Et vous parfaits amants, à qui mal à propos, L'excès de ma fureur déroba le repos ; Noyez dans le plaisir tant de peines diverses ; Ayez-le sans mélange ; et le bien sans traverses ; Disposez d'un état que vous m'avez donné ; Votre los se couronne en m'ayant couronné ; Puisse éternellement l'équitable mémoire, Conserver après nous cet acte plein de gloire ; Et que de votre nom, les siècles amoureux, Consacrent un autel au vassal généreux.

1 502 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0