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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Opéra comique en vers et en prose· Ou le Tribual de la Chicane

L'Huître et les Plaideurs

Michel-Jean Sedaine· créée en 1784, imprimée en 1761· 217 vers· 14 personnages

Représentée, pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre des Italien, le Mercredi 21 ocotbre 1784.

Personnages

  • LA JUSTICE, Mademoiselle Arnoud
  • ARDENVILLE, Plaideur Monsieur Audinot
  • BADAUDIN, Plaideur Monsieur La Ruette
  • MONSIEUR TOUSSET, Avocat Mademoiselle Deschamps
  • MONSIEUR FAUSSET, Avocat Monsieur Bouret
  • UN HUISSIER, Monsieur S. Aubert
  • UN SERGENT
  • UN PLAIDEUR
  • UNE PLAIDEUSE
  • UN GREFFIER
  • UN CORTÈGE D'AVOCATS
  • UN CORTÈGE DE PROCUREURS
  • UN CORTÈGE D'HUISSIERS
  • UN CORTÈGE DE RECORDS
AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR

Cette petite pièce, ou plutôt cette farce a été représentée pour la première fois à la Foire Saint-Laurent de l'année 1760 ; proposée, faite, mise en Musique, apprise et représentée en moins de dix-sept jours. Elle avait tous les défauts d'un Ouvrage indigeste et précipité ; cependant le reproche le plus unanime fut son peu de durée. C'est ce qui m'a excité à l'étendre en y joignant des Couplets, des Scènes et des morceaux de Musique qui couvrissent du moins Irrégularité de l'Ouvrage. Et de fait, un Opéra-Comique qui n'est point composé de Scènes à tiroirs, et qui n'a ni amour, ni intrigue, ni mariage, ne peut guère tenir son succès que des charmes de la Musique, et du mérite de l'exécution.

Avis

On trouve chez le même Libraire le Jardinier et son Seigneur, Opéra - Comique de M. SEDAINE, avec la Musique des Ariettes, imprimée à la fin.

CHANSONNIER FRANÇOIS.

Le neuvième Volume paraîtra le 15 Août prochain 1761.

L'HUÎTRE ET LES PLAIDEURS

Le Théâtre représente une campagne stérile, et la mer dans le fonds une plage.

SCÈNE PREMIÈRE. Ardenville, Badaudin.

La toile se lève, alors commence l'Ariette, Les Plaideurs entrent sur le Théâtre, l'un par une coulisse, l'autre par celle opposée : ils se poussent pour s'empêcher, de ramasser une Huître, le Plaideur Picard la saisit.

DUO.

SCÈNE II. Monsieur Doucet Sergent, Les Plaideurs.

MONSIEUR DOUCET

Hé ! Mes amis ! Hé ! Mes doux amis !

ARDENVILLE

Tu ne l'auras sûrement pas.

BADAUDIN

Tu ne la mangeras pas.

MONSIEUR DOUCET

Hé mes amis ! Hé mes doux amis !

ARDENVILLE

Tenez, jugez-nous.

BADAUDIN

Oui, jugez-nous, je l'ai vue le premier.

ARDENVILLE

Et moi je la tiens.

BADAUDIN

Allons, jugez-nous.

ARDENVILLE

Jugez-nous.

MONSIEUR DOUCET

Ha ! Si je savais juger, que Je vous jugerais bien volontiers, quand je devrais vous aider à plaider : voyez-vous.

ARDENVILLE

Comment, vous ne pouvez pas ?

BADAUDIN

Comment,vous n'auriez pas assez de bon sens ?

BADAUDIN

Ô voilà bien des raisons ! Rends-la mol, ou...

ARDENVILLE

N'approche pas, ou je te caste le visage avec ? elle est dure, belle taille, comme tu vois.

BADAUDIN

Toi !

ARDENVILLE

Moi.

BADAUDIN

Je n'en aurai, morbleu, pas le démenti.

ARDENVILLE

Ni moi non plus... Parce que tu as un bâton ?

BADAUDIN

Ils jettent l'un et l'autre leur bagage par terre.

Tiens, le voilà par terre... Rangez-vous.

ARDENVILLE

Morbleu, rangez-vous.

MONSIEUR DOUCET

Ah ! Mes doux amis ! À votre aise ; je n'empêche rien pour la Justice, cela pourrait faire un bon procès criminel.

SCÈNE III. Les acteurs précédents, des records.

LES RECORDS

Place, place à la Justice.

MONSIEUR DOUCET

Place, place à la Justice. Ah, mes doux amis ! La belle occasion pour plaider.

BADAUDIN

Veux-tu t'en rapporter ?

ARDENVILLE

Oui.

BADAUDIN

Soit. Je l'ai vue.

ARDENVILLE

Et moi, je la tiens.

BADAUDIN

Nous verrons.

ARDENVILLE

Allons, allons.

SCÈNE IV. Les Acteurs précédents, La Justice, Son cortège d'avocats, de procureurs, d'Huissiers, Un Plaideur et Une Plaideuse/>a« v/*í éC en mauvais ordre.

MONSIEUR DOUCET aux deux Plaideurs

Attendez : rangez-vous.

LE PLAIDEUR ET LA PLAIDEUSE

Oh, dame, Justice ! Oh, dame, Justice !

LA JUSTICE

Avez-vous des avocats ?

LE PLAIDEUR

Non.

LA JUSTICE

Les Procureurs sont-ils en état ?

LA PLAIDEUSE

Non.

LE PLAIDEUR

Hé, bon Dieu ! Je sais mon affaire.

LA PLAIDEUSE

Et moi aussi.

LA JUSTICE

Cela ne suffît pas. Il faut payer des gens qui la cachent aussi.

LA PLAIDEUSE

Oh ! Dame Justice. Je suis pauvre, et ma Partie est un homme riche.

LE PLAIDEUR

La mienne, un homme puissant.

MONSIEUR DOUCET à Ardenville et à Badaudin

Ils vont être bientôt expédiés.

LA JUSTICE

Allons, retirez-vous, retirez-vous, retirez-vous.

DES RECORDS, repoussant le Plaideur et la Plaideuse

Allons, allons, sortez, sortez.

MONSIEUR DOUCET

Oh ! Dame Justice ! Oh ! Ma toute bonne !

LA JUSTICE

Que voulez-vous ?

MONSIEUR DOUCET

Plaise à votre grandeur décider une petite affaire entre ces deux honnêtes gens, à l'amiable.

LA JUSTICE

À l'amiable, soit : qu'ils cotent des Procureurs et nomment des avocats.

BADAUDIN, à part

Des Procureurs, à l'amiable !

LA JUSTICE

Et cependant qu'on dresse ici mon tribunal. Sont-ce là ces bonnes gens ?

ARDENVILLE

Oui, nous voudrions.

BADAUDIN

Ça va être fait sur_le_champ, c'est pour...

LA JUSTICE

Paix, bonnes gens : avertissez vos avocats. Je vais présider à un traité ; je n'ai besoin que d'y paraître, et je reviens.

SCÈNE V. Ardenville, Badaudin.

Pendant cette Scène, et la suivante , Doucet se joint aux autres Huissiers et Records qui dressent le tribunal avec des paravents. Le tribunal est composé de gros livres de liasses de procès. Les accoudoirs du tribunal font des sacs de parchemin, deux sièges aux deux côtés.

ARDENVILLE

Moi.

BADAUDIN

Oui, toi.

ARDENVILLE

Ah, que non.

SCENE VI. Ardenville, Badaudin, Monsieur Tousset, Monsieur Fausset.

MONSIEUR TOUSSET

Hé bien, mes enfants, qu'est-ce ?

MONSIEUR FAUSSET

De quoi s'agit-il ? On dit que vous avez des affaires. C'est bien, c'est bien. Il faut voir ça. Contez-nous, contez-nous ça. On dit que c'est pour des huîtres.

MONSIEUR TOUSSET

Pour une huître, mon confrère ; ne changeons rien à la question.

ARDENVILLE

Oui, Messieurs.

BADAUDIN

Oui, Messieurs.... Mais vous pouvez nous suffire.

MONSIEUR TOUSSET

Oh ! Nous ne suffisons pas... Et vous dîtes que c'est pour une huître.

MONSIEUR FAUSSET

Oui, une huître. C'est bien, c'est bien, c'est bien.

ARDENVILLE

Je passais.

BADAUDIN

J'allais.

MONSIEUR TOUSSET

Cela suffit.

ARDENVILLE

Cela suffît ! Mais, vous ne savez pas.

MONSIEUR FAUSSET

Oh ! Que si : nous entendons bien ; il faut être bien bouché pour ne pas savoir ce que c'est qu'une huître.

ARDENVILLE

C'est vrai : mais vous ne comprenez pas comment...

BADAUDIN

Mais vous ne savez pas pourquoi...

MONSIEUR FAUSSET

Une huître. N'est-ce pas ?

ARDENVILLE

Oui, mais...

BADAUDIN

Mais vous n'entendez pas.

MONSIEUR TOUSSET

Nous n'entendons pas !

MONSIEUR FAUSSET

C'est vous autres qui n'entendez pas votre affaire. Laissez-nous faire. C'est bien, c'est bien.

ARDENVILLE

Mais...

BADAUDIN

Mais, enfin....

MONSIEUR TOUSSET

La consommation que nous avons.

Il tousse.

MONSIEUR FAUSSET

La grande habitude que nous avons acquise, et dans les Écoles, et par la pratique, et par l'expérience, et par la théorie... Oh ! S'il fallait écouter tout, nous n'aurions pas le temps de nous faire entendre. Une huître. N'est-ce pas ?

ARDENVILLE

Oui.

MONSIEUR TOUSSET

Bon.

ARDENVILLE

Que j'ai moi....

MONSIEUR TOUSSET

Cela suffît, vous dis je. Eh ! Bon Dieu, croyez-vous...

MONSIEUR FAUSSET

N'est-ce pas là cette huître ?

BADAUDIN

Oui, Monsieur.

MONSIEUR TOUSSET

Elle est belle. Elle est belle.

MONSIEUR FAUSSET

Oui, elle est belle. Monsieur_Doucet, Monsieur_Doucet, venez donc, venez donc. Vous voyez que voilà une affaire, et vous êtes-là à bâiller aux corneilles. Tenez, Monsieur_Doucet, prenez cela, déposez au Greffe.

ARDENVILLE

Comment au Greffe !

BADAUDIN

Oui, sans doute, il faut la déposer.

SCÈNE VII. Les acteurs précédents, Monsieur Doucet.

MONSIEUR DOUCET

Eh ! Mes doux amis ! C'est la loi.

ARDENVILLE

La loi !

BADAUDIN

Oui, la loi.

MONSIEUR FAUSSET

La loi, la coutume, l'usage. Ça ne ne se fait pas autrement.

MONSIEUR TOUSSET

Oui, c'est la loi.

ARDENVILLE

Les Avocats font signe aux Records d'enlever le havresac, le bâton , la cape et la gourde.

Allons donc, la loi... Je veux bien que ce soit la loi ; mais enfin... Attendez donc , vous autres.

BADAUDIN

Que diable faites vous donc là ?

MONSIEUR TOUSSET

Laissez.

MONSIEUR FAUSSET

Laissez faire, mes amis, laissez faire.

ARDENVILLE

Comment, laissez ?

MONSIEUR TOUSSET

C'est pour déposer.

MONSIEUR FAUSSET

Oui, pour déposer.

ARDENVILLE

Quoi ! Mon havresac ?

BADAUDIN

Quoi ! Ma cape, ma gourde ?

ARDENVILLE

Ils ne sont pas de la dispute.

MONSIEUR TOUSSET

Je le sais bien. Aussi ne sont-ce que des accessoires.

BADAUDIN

Des...

MONSIEUR FAUSSET

Des accessoires. On vous expliquera cela.

MONSIEUR TOUSSET

Vous l'apprendrez.

BADAUDIN

Mais la loi ne dit pas.

MONSIEUR TOUSSET

Oh ! Si... C'est la loi.

ARDENVILLE

La loi !

BADAUDIN

La loi !

ARDENVILLE

Ah ! Je veux savoir ce que cela est devenu.

MONSIEUR TOUSSET

Venez : aussi bien j'ai besoin de vos noms et de vos qualités.

SCÈNE VIII. Badaudin, Monsieur Fausset.

Je suppose toujours que la scène change, quoique les Acteurs se retirent dans le fond. Le Plaideur et l'Avocat sont, pendant cette Scène accoudés sur la table du Greffier qui écrit. Il faudra que le plaideur de temps en temps fasse voir des mouvements d'impatience.

BADAUDIN

Je vais aussi.

MONSIEUR FAUSSET

Restez. Il y est allé. Il va revenir. Savez-vous que vous êtes heureux d'être tombé entre mes mains.

BADAUDIN

Tout ce que je sais, c'est que j'y suis.

SCENE IX. Ardenville, Badaudin, et Monsieur Fausset.

BADAUDIN

Eh bien !

ARDENVILLE

Eh bien, je ne peux pas tirer aucune raison ; C'est toujours la loi.

MONSIEUR FAUSSET

Ah !... Où étiez-vous donc ? Allons, je vais me préparer. Soyez aussi tranquille que moi.

SCÈNE X. Monsieur Tousset, Ardenville.

MONSIEUR TOUSSET

Vous voilà en règle.

ARDENVILLE

Hé ! Avions-nous besoin d'y être ?

MONSIEUR TOUSSET

Oui. Et, à propos, où sont vos témoins ?

ARDENVILLE

Des témoins ! Nous n'en avons pas.

MONSIEUR TOUSSET

Comment ! Vous n'avez point de témoins ?

ARDENVILLE

Non, nous étions seuls.

MONSIEUR TOUSSET

Point de témoins ; point de témoins. Mais si vous voulez, nous en ferons venir de Valognes.

ARDENVILLE, à part

Hé ! Pourquoi donc faire ces témoins ?

MONSIEUR TOUSSET

Pourquoi ? Ah ! Ah ! Pourquoi. Des témoins amènent des productions, des consultations, des informations, des confrontations, des perquisitions, des récusations. Alors un procès fermente, s'élève, s'arrondit, prend une belle forme judiciaire, et cela fait honneur.

ARDENVILLE

Diable soit de l'avocat.

MONSIEUR TOUSSET

C'est de mon confrère dont vous parlez ? Vous avez raison. Avez-vous entendu ce qu'il disait pendant que nous étions au Greffe ?

ARDENVILLE

Non.

MONSIEUR TOUSSET

Moi, j'ai une oreille aux champs, et l'autre à la ville.

ARDENVILLE

Plut au ciel qu'elles y fussent toutes deux !

MONSIEUR TOUSSET

Vous avez raison. Écoutez-moi. Vous êtes un peu vif vous. Il semble que tout soit perdu. Croyez que quand je.... et que pour peu que... je...

Il tousse.

ARIETTE.

Cochin, Henri (1687-1747) : célèbre avocat et modèle d'éloquence. [B]

À l'entendre, il est un Cochin ;

Dumoulin, Charles (1500-1566) : avocat etjurisconsulte. [B]

Il vaut Barthole et Dumoulin Mais à peine a-t-il lu Cujas.

SCENE XI. Les avocats, Les deux Plaideurs.

MONSIEUR FAUSSET

Mon Confrère, allons nous préparer.

MONSIEUR TOUSSET

Soyez en repos. Je ne crains rien.

MONSIEUR FAUSSET

Soyez aussi tranquille que moi.

ARDENVILLE

Il ne craint rien.

BADAUDIN

Aussi tranquille que lui.

SCÈNE XII. Badaudin, Ardenville.

ARDENVILLE, à part

Diable ? Ceci m'inquiète.

BADAUDIN, à part

Je serais déjà bien loin.

ARDENVILLE

Il y a trois lieues d'ici à la couchée.

BADAUDIN

Camarade.

ARDENVILLE

Quoi !

BADAUDIN

Je crains que nous ne soyons mauvais marchands de tout ceci.

ARDENVILLE

Et moi aussi. Il ne sait pas un mot de notre affaire : avec sa consommation.

BADAUDIN

Nous sommes ici en Basse-Normandie.

ARDENVILLE

À deux_lieues d'Honfleur.

BADAUDIN

Ma foi, vous emporterez l'huître, si vous voulez. Je vous la donne, jusqu'aux perles qui sont dedans.

ARDENVILLE

Et moi aussi.

BADAUDIN

Monsieur, Monsieur.

ARDENVILLE

Écoutez donc.

SCÈNE XIII. Audenville, Badaudin, Monsieur Tousset.

ARDENVILLE

Nous sommes d'accord.

BADAUDIN

Gardez l'huître.

MOUSIEUR TOUSSET

Vous êtes d'accord »

ARDENVILLE

Oui.

BADAUDIN

Oui, Monsieur.

MONSIEUR TOUSSET

Je vous en félicite... Quoi ! Déjà ?

ARDENVILLE

Oui.

MONSIEUR TOUSSET

Hé ! De quel pays êtes-vous donc ?

ARDENVILLE

Picard.

BADAUDIN

Non ; Parisien.

BADAUDIN

Tout ce que vous dites-là, est vrai ; mais nous sommes d'accord.

MONSIEUR TOUSSET

Vous n'avez pas consulté votre femme, peut-être ?

ARDENVILLE

Oh ! Nous n'avons que faire de vos mauvaises plaisanteries. Allons, finissons.

MONSIEUR TOUSSET

Soit. Bon voyage.

BADAUDIN

Rendez-nous.

MONSIEUR TOUSSET

Quoi ?

ARDENVILLE

Mon havresac.

MONSIEUR TOUSSET

Votre ?

BADAUDIN

Ma gourde, ma cape, mon bâton.

MONSIEUR TOUSSET

Je n'entends pas ce que vous voulez dire.

ARDENVILLE

Notre bagage que vos gens ont emporté.

MONSIEUR TOUSSET

Cela ne se peut pas.

ARDENVILLE

Cela ne se peut qu'ils l'aient emporté !

MONSIEUR TOUSSET

Je ne vous dis pas cela. Eh ! Mes enfants, point de vivacité. Que demandez-vous ?

BADAUDIN

Notre bagage.

MONSIEUR TOUSSET

Ah ! J'entends. Hé bien ! Je vous l'ai dit, que cela ne se pouvait pas, que cela ne pouvait pas se rendre. Être rendu. Cela s'entend, je crois.

ARDENVILLE

Comment ! Jour non pas d'un chien !

MONSIEUR TOUSSET

Ah ! Messieurs, j'ai cru avoir à faire à des gens polis, qui avaient de l'éducation.

BADAUDIN

De l'éducation ! Je suis Parisien, et je m'en pique.

ARDENVILLE

Il n'y a, tatidié, éducation qui tienne.

MONSIEUR TOUSSET

Eh ! De la tranquillité, de la tranquillité.

ARDENVILLE

Enfin, pourquoi ?

MONSIEUR TOUSSET

La Justice est saisie.

ARDENVILLE

Comment, saisie !

BADAUDIN

Comment, saisie !

MONSIEUR TOUSSET

Oui, saisie.

ARDENVILLE

Je me moque de la saisissure.

BADAUDIN

Sont ce encore là les lois ?

MONSIEUR TOUSSET

Oui, oui, ce sont les lois.

ARDENVILLE

Eh ! Morbleu, ce ne sont pas-là les lois, ce sont les abus.

MONSIEUR TOUSSET

Vous avez raison, ce sont les abus ; mais les abus sent les enfants des lois ; et quoique bâtards, ils ont la survivance.

ARDENVILLE

Au diable, la survivance.

MONSIEUR TOUSSET

Ah, mes amis ! Que vous êtes heureux. Voici la Justice : vous allez être débarrassés tout de suite...

BADAUDIN

Camarade, cela devient embarrassant.

ARDENVILLE

Ce qui me pique, c'est le sang-froid avec lequel il nous jette dans l'embarras.

MONSIEUR TOUSSET

Vous avez tort : c'est notre métier.

SCÈNE XIV. Les Acteurs précédents, La Justice et son cortège.

Elle entre au Barreau.

ARDENVILLE

Nous allons donc être bien jugés ?

MONSIEUR TOUSSET

Oui, oui, jugez tout aussi bien ; et les opinions en vont plus vite.

ARDENVILLE

Ah ! Si j'avais mon havresac !...

Havre-sac : Anciennement, nom du grand sac de peau que les fantassins portaient sur le dos dans les marches. [L]

BADAUDIN

Ah ! Si j'avais mon équipage, comme je planterais tout ça là.

L'HUISSIER

Paix-là : silence au Barreau.

LA JUSTICE

Appelez la cause.

LE GREFFIER

Monsieur_Tousset pour Ardenville, contre Monsieur_Fausset, pour... pour ;.. pour Michel_Badaudin,

ARDENVILLE

Enfin, cela va finir.

BADAUDIN

Allons donc... Un peu de patience.

LA JUSTICE

Avocats, couvrez-vous.

DUO.

MONSIEUR TOUSSET

De toutes les productions Et des inglobulations Que le Royaume d'Amphitrite : Ahi ! ahi ! Ma pituite. Votre caquet M'empêche d'expliquer le fait. Ma toux ? Ma toux ? Mêlez-vous de causer. Petit sot. Insolent. Avocat sans talent Fais, fais.

Pituite : Terme de médecine. Humeur blanche et visqueuse, sécrétée par certains organes, et particulièrement celle qui vient du nez et des bronches. [L]

L'HUISSIER

Paix.

L'HUISSIER

Paix-là.

LA JUSTICE

Ouvrez l'huître : voyons.

BADAUDIN

Celui de nous deux qui l'aura sera bien heureux.

ARDENVILLE

Parbleu, si je ne l'avais pas.

On ouvre l'huître avec l'épée de la Justice, et la Justice l'avale.

ARDENVILLE

AIR. Non je ne ferai pas.

Morbleu, quel jugement !

ARDENVILLE

Morbleu, j'ai envie de lui casser la tête avec.

MONSIEUR TOUSSET

Ah ! Grands Dieux !

MONSIEUR FAUSSET

Ah ! Qu'allez-vous faire ? Vous jouez à vous perdre.

SCÈNE XV. Les deux plaideurs, Les deux avocats et l'Huissier.

ARDENVILLE

Comment, un jugement comme celui-là !

MONSIEUR DOUCET

Vous n'avez pas à vous plaindre.

ARDENVILLE

Je n'ai pas à me plaindre ?

MONSIEUR FAUSSET

Non, les dépens sont compensés.

MONSIEUR DOUCET

Voici l'expédition de l'Arrêt.

ARDENVILLE

Va te promener avec ton expédition.

MONSIEUR DOUCET

Messieurs ?

BADAUDIN

Eh ! Mon ami, rendez-nous seulement nos affaires, et que nous nous en allions.

MONSIEUR DOUCET

Ah ! Messieurs, je vous jure foi d'honnête Normand, que c'est tout le bout du monde si cela peut payer les frais.

Hardes : Tout ce qui est d'un usage ordinaire pour l'habillement. [L]

BADAUDIN

Comment, nos hardes pour les frais !

ARDENVILLE

Nos hardes !

BADAUDIN

Nos hardes !

ARDENVILLE

Nos hardes ! Comment, morbleu nos hardes pour les frais ?

MONSIEUR TOUSSET à Monsieur Fausset

Restons, mon Confrère : voilà des gens qui vont se faire des affaires.

ARDENVILLE

Nos hardes pour les frais !

TRIO.

BADAUDIN

Eh ! Messieurs, expliquez-nous.

ARDENVILLE

Mais, pourquoi nous prie-t-il à genoux de l'assommer ?

MONSIEUR FAUSSET

Il a raison ; il a raison : c'est ce qu'il peut faire de mieux : oui, de mieux.

MONSIEUR TOUSSET

C'était une bonne affaire pour lui ; il vous eût fait mettre en prison.

MONSIEUR FAUSSET

Oui, oui : c'était une bonne affaire. Nous, nous restions-là pour servir de témoins.

BADAUDIN

De témoins ! Ah, maudit pays !

ARDENVILLE

Partons, partons, morbleu.

MONSIEUR FAUSSET

Écoutez, écoutez.

MONSIEUR TOUSSET

Attendez.

VAUDEVILLE.

217 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica