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un seul est le mot juste.

Drame en vers· Drame Historique, en un Acte et en vers

Le Fou par Amour

Joseph-Alexandre Pierre vicomte de Ségur· créée en 1791· 688 vers· 6 personnages

Représenté, pour la première fois, sur le théâtre de la Nation, le 29 Janvier 1791.

Personnages

  • DORVAL, M. Fleury
  • LA COMTESSE, jeune veuve. Mme Petit
  • LISETTE, suivante de la Comtesse. Mlle Joly
  • MONDOR, maître du château, et père de la Comtesse. M. Naudet
  • DUMONT, valet de Dorval. M. Dazincourt
  • UN MÉDECIN, M. Dorival

LE FOU PAR AMOUR

SCÈNE PREMIÈRE. Lisette, Dumont.

LISETTE

Je le veux.

Elle fait quelques pas pour sortir.

SCÈNE II. La Comtesse, Dumont, Lisette.

LISETTE

Madame, le voici.

Dumont et Lisette sortent.

SCÈNE III. Mondor, La Comtesse.

LA COMTESSE, avec embarras

Eh bien ! Mon père ?

LA COMTESSE, attendrie

Mon père...

SCÈNE IV. Monsor, La Comtesse, Dumont.

SCÈNE V. Mondor, La Comtesse.

SCÈNE VI. Le Médecin, Mondor, La Comtesse.

MONDOR, regardant du côté où doit paraître Dorval

Il vient ; éloignons-nous.

LA COMTESSE, à son père

Je vous suis à l'instant, pour causer avec vous.

Le médecin et Mondor sortent par le côté opposé à celui où doit venir Dorval.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Dumont, Dorval.

Dumont paraît, de temps en temps, sur le théâtre, rentre de même dans la coulisse, et paraît ne pas perdre son maître de vue. Dorval doit être dans une espèce de négligé. Il faut qu'on voie de l'égarement dans ses yeux, et qu'il semble toujours fixer un objet qui change cependant de place, et qui, dans ce moment, suivant son idée, va rentrer dans le couvent.

DORVAL, seul, parlant à l'image d'Adélaïde

Quoi ! Déjà me quitter, ma chère Adélaïde ! Nous n'étions réunis que depuis un moment ! Je vois l'intérêt qui te guide. Oui, ton âme toujours sent un secret tourment, Lorsque des malheureux, dont tu sèches les larmes, Tu t'éloignes un seul instant. Je voulais te gronder ; toujours tu me désarmes : Y songer est un crime, et mon coeur s'en repent.

Il s'assied sur le tronc d'arbre.

Assieds-toi près de moi ; plus près, je t'en conjure, Ne fût-ce qu'un instant : que ton amant te jure... Eh bien ! Te refuser à mon empressement ! C'est moi... C'est ton ami, ton époux, ton amant.

Après un moment de silence.

Mais aujourd'hui, pourquoi me parois-tu plus belle ? Tout seul, hélas ! Faut-il donc t'admirer ! De ton regard touchant, à plaisir m'enivrer !...

Dumont, dans ce moment, paraît dans le fond du théâtre.

Quelqu'un vient dans ces lieux ; il faut que je l'appelle...

À Dumont qui parait, et qu'il amène vis-à-vis le tronc d'arbre où il était assis.

Monsieur, Monsieur, si jamais la beauté Eut quelqu'attrait pour vous, regardez ce que j'aime : Je la vis, l'adorai : vous en ferez de même. Vous croyez voir une divinité ? Non, c'est Adélaïde à la terre rendue... Jusqu'au coeur le plus froid s'attendrit à sa vue : La mort, l'affreuse mort voulut trancher ses jours ; Mais l'amour, mais moi seul, par les plus prompts secours, J'enlevai cette proie à la Parque cruelle... Ah ! Regardez comme elle est belle ! Si je ne l'eusse pas arrachée au cercueil, Tout l'univers était en deuil. La nature, toujours, de ses dons trop avare, Ne produit pas deux fois une femme si rare. Ah ! Si vous connaissiez toutes ses qualités... Près d'elle sûrement, à présent vous restez ? Dans tous les coeurs vous la verrez placée. Savez-vous... qu'on n'a plus qu'une seule pensée ; Elle est dans chaque bouche, occupe chaque esprit : De son éloge ici tout retentit...

Après un moment de silence.

Remarquez son inquiétude ; Elle veut nous quitter : ah ! Sa tendre habitude En est seule la cause : en écoutant son coeur,

En montrant l'hôpital.

Elle cherche à rentrer dans ce lieu de douleur.

DUMONT, à part, attendri

Que ce tendre délire Est touchant !

DUMONT

Cette image si chère est tout ce qui lui reste.

Dans ce moment, Dorval, qui était à genoux, se relève ; il a l'air de croire que l'image de sa maîtresse s'éloigne ; il la suit, et passe devant Dumont, sans le voir.

SCÈNE IX.

SCÈNE X. La Comtesse, Dumont.

La Comtesse paraît, et entrant sur le théâtre, approche avec précaution, voulant que Dorval ne la voie pas.

LA COMTESSE

Quoi, seul ?

SCÈNE XI.

Dumont entre dans l'hôpital et referme la porte sur lui.

SCÈNE XII. La Comtesse, Le Médecin.

SCÈNE XIII. Dorval, La Comtesse.

Dumont ressort aussi de l'hôpital, et voyant que Dorval est avec la Comtesse, il les laisse ensemble.

DORVAL

Comment...

LA COMTESSE, à Dumont, qui paraît dans le fond du théâtre

Dumont, apportez-moi mes cartons, mes dessins.

Dumont sort.

DORVAL, parlant à son image

Quelles délices !... Ciel !... De tes attraits divins, L'univers pourra donc se former une idée ; Ton image céleste, à leurs voeux accordée, Ira porter partout l'ivresse et le bonheur : J'en remplirai le monde ; ah ! Qu'il tarde à mon coeur !...

Dumont revient, apporte le carton de dessins de la Comtesse, et sort. La comtesse s'assied sur le tronc d'arbre. Dorval se précipite à côté d'elle, et lui laisse à peine le temps d'ouvrir le carton, et voulant l'ouvrir lui-même.

Ah ! Que de temps perdu !

LA COMTESSE, lui montrant un dessin, qui est le portrait d'Adélaïde

Ne jugez que mon zèle, Vous voyez que je suis bien loin de mon modèle.

LA COMTESSE, vivement

Serait-il vrai ?

LA COMTESSE, prenant le dessin, établit le carton sur ses genoux. À genoux, et, le crayon à la main, elle se prépare à dessiner d'après les avis de Dorval qui se place de manière à voir le dessin et son image

Par ce moyen, je suis plus sûre De pouvoir approcher au moins de la nature.

LA COMTESSE, à part

Comme elle était aimée !...

LA COMTESSE

Que mon âme est émue !

Il regarde du côté de la forêt.

LA COMTESSE

Hélas !...

DORVAL

Oui, c'est elle, écoutez... Je vole sur ses pas.

Il s'enfonce avec précipitation dans la forêt. Dumont paraît du côté opposé du théâtre, et le suit dans le bois, sans être vu.

Arrête... Écoute-moi, quoi ! Tu me fuis, cruelle !

SCÈNE XIV. La Comtesse, Le Médecin, Mondor.

Le médecin et Mondor entrent par le côté opposé où est sorti Dorval.

MONDOR, prenant la main de sa fille

Ma fille... En quel état... Ciel !...

LA COMTESSE, sans lever les yeux

Quelle voix m'appelle ?

Voyant son père, en se levant.

Oh ! Mon père... pardon... j'étais, je dessinais...

Elle voit que son père va regarder le portrait qu'elle vient de faire ; elle le prend principalement pour le cacher.

Non. J'allais dessiner.

MONDOR, prenant vivement le dessin, que le médecin regarde aussi

En examinant, tour à tour, le visage de sa fille et le portrait.

Que je suis curieux ! Ne me trompai-je pas ? En croirai-je ma vue ? Ce sont-là tous vos traits.

LA COMTESSE, regardant le dessin

Que mon âme est émue !

MONDOR, au médecin

Jugez...

MONDOR

Plus j'y songe à prèsent, je crois que ma mémoire Me dit que j'entendis Dorval, plus d'une fois,

Dans ce moment, le médecin a l'air de ne plus écouter la conversation, et paraît pensif.

Parler de cette ressemblance.

LA COMTESSE

Soyez mon guide.

LA COMTESSE

Ah ! Dieux !

MONDOR, entraînant sa fille vers la porte du couvent

Venez, je suis rendu.

LA COMTESSE, entrant dans le couvent, avec son père

Au destin qui m'attend... c'en est fait, je me livre.

Dumont paraît.

SCÈNE XV. Le Médecin, Dumont.

DUMONT

Quoi...

LE MÉDECIN

D'être frappé vous-même, Plus son illusion lui peindra ce qu'il aime.

On entend la voix de Dorval, dans le bois, qui parle à son image. Le médecin, qui allait entrer dans le couvent, s'arrête pour l'écouter.

SCÈNE XVI. Dumont, Dorval.

Dumont est dans le fond du théâtre. Il dit ces premiers vers dans la coulisse. Un extérieur plus calme ; il adresse la parole à l'image d'Adélaïde.

SCÈNE XVII. Lisette, Dumont, Dorval.

SCÈNE XVIII. Dorval, Dumont.

DORVAL

Crains-tu quelque regard ? Quelqu'un pourrait-il, par hasard...

Il regarde autour de lui, et aperçoit Dumont.

Éloignez-vous, Monsieur, je vous supplie. Vous ne connaissez pas toute sa modestie. Venez-vous enlever ces instants à mon coeur ? Ah ! Croyez-moi, fuyez... respectez mon bonheur...

Dumont s'éloigne ; il le retient.

N'allez pas soupçonner sa vertu, sa décence... Ces moments sont bien doux, mais remplis d'innocence.

Dumont a l'air de s'éloigner ; mais, dès que Dorval ne le voit plus, il se rapproche du couvent.

Non, ne le retiens pas ; seul je veux t'adorer. Et ta voix et tes traits... jusques à ta pensée... Tout, tout est à moi ; seul, je veux m'en pénétrer. Des regards curieux mon âme est offensée. T'idolâtrer est le sort de mon coeur, Sa gloire, son instinct, sa vie et son bonheur. Vois l'entier abandon de toutes mes pensées : En foule, dans mon coeur, par ma flamme pressées, Elles volent vers toi, toi seul est leur objet : Pour vivre de tes jours, le destin m'avait fait... Grands dieux ! Je vois couler tes larmes... Ange du ciel, qui réunis les charmes D'une mortelle à ceux de la divinité, Tu fais honneur à la nature : Même en aimant, tu restas pure ; Des dons que tu reçus, le moindre est la beauté. Oui, mon respect égale ma tendresse. Même emporté par la plus douce ivresse, Dans l'instant que je cherche à voler dans tes bras, La vénération vient arrêter mes pas. Par toi, l'amour donna de la vie à mon âme. Objet rare et divin, délices de mes jours !... Quel regard !... On ne peut le contempler toujours ; Il pénètre, il consume : à sa céleste flamme, Le feu du ciel peut seul se comparer. Mon coeur se meurt à te trop admirer ; Il exhale vers toi trop de son existence.

DORVAL, après un moment de silence

Je ne sais : en mon coeur, un noir pressentiment, Que je repousse en vain, m'alarme en ce moment. Je suis si malheureux... Mais ton âme est émue... Pourquoi sur ce couvent toujours fixer la vue ? Je me plais à le voir ; je me plais à penser Que dans ce lieu si cher, nous vîmes commencer Ces premiers sentiments, délices de nos âmes, Que le temps ne changea qu'en de brûlantes flammes. Mais toi, je sais pourquoi tu le chéris... Eh bien ! J'en suis jaloux. Paix... oui... tu m'as promis De me donner ta main... Tes moments, mon amie, N'appartiennent qu'à moi... Quitte, je t'en supplie, Cet état, cet habit... Si, si... C'est décidé. Quoi ! Tu peux balancer ! Ah !... Tout m'est accordé. Toi, qui reçus du ciel une âme vive et tendre ; Toi, qui seule pouvais m'attacher, me comprendre, Donne, donne ta main... Pose-là sur mon coeur ; Il brûle, il se consume... Ah ! Sens-tu son ardeur ? Tout l'anime, l'irrite... et rien ne peut l'éteindre. Oui, tu dois la sentir... et ce feu doit l'atteindre. Ô délire soudain !... Je ne me connais plus... Et ma raison s'égare en désirs superflus. Quels sentiments confus dans mon âme oppressée ! Un jour nouveau m'éclaire... Ô sublime pensée !

Il regarde le couvent avec enthousiasme.

Ah !... Si de notre amour ce fut-là le berceau, Jurons que de tous deux il sera le tombeau. Viens, gravons sur l'airain, sous cette voûte sainte : Ou a mêlé leur cendre en cette même enceinte.

Il s'approche du couvent, ayant l'air d'y entraîner son image. La porte s'ouvre ; la Comtesse paraît sous l'habit d'Adélaïde. En voyant la comtesse, en voyant son image.

Adélaïde !... Ah ciel !... Voyez-vous... Ah ! Grands dieux ! Est-ce toi... Est-ce toi ?

LA COMTESSE

Cher Dorval !

DORVAL

J'en vois deux...

Il tombe dans les bras de Dumont, la Comtesse dans les bras de son père et de Lisette, qui sortait du couvent avec le médecin, à ces derniers vers.

688 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0