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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Monologue en vers

Sapho

Paul Armand Silvestre· imprimée en 1881· 202 vers· 2 personnages

Personnages

  • SAPHO, Mlle ROUSSEIL
  • ALCÉE, M. SILVAIX

SAPHO

SCÈNE PREMIÈRE.

SAPHO, seule, tenant sa lyre dans l'attitude de la statue de Pradier

Enfin de mes douleurs la coupe est-elle pleine ? Il est mort ! - Des bergers venus de Mitylène M'ont dit qu'il était mort, celui que j'adorais ! Celui que par les monts, les villes, les forêts, J'ai poursuivi, pareille à la bête chassée Emportant à son flanc le trait qui l'a blessée ! Ô Phaon, triste amant qui fis mes jours amers, J'ai, le coeur plein de toi, cherché le bord des mers Pour répéter ton nom, dont ma honte s'honore, A l'innombrable écho de la vague sonore Et le faire immortel ainsi que mon chagrin ! J'ai voulu te haïr, jeune homme au coeur d'airain ! Je l'ai cru ! la colère à notre âme est un leurre. Ingrat, je t'ai maudit !... Mort ! hélas ! je te pleure ! Oubliant tes mépris, fière de mon affront, Je veux chanter encor la grâce de ton front, Et qu'aux siècles lointains, cette lyre outragée Dise comment, de toi. Sapho s'était vengée !

Elle prend sa lyre.

I

Celui qui passait triomphant Debout dans sa grâce farouche, Sous l'or de ses cheveux d'enfant Dont le flot attirait ma bouche, Celui dont la feinte douceur M'atteignit de blessures telles, C'était Phaon le beau chasseur Dont les flèches étaient mortelles

II

Comme Phoebus, l'archer des cieux Dont nul ne fuit la flèche sainte, Il passait, lent et gracieux, Le front couronné d'hyacinthe. Vainqueur, il traînait sur ses pas Mon âme par lui déchirée, Et mon sang qu'il ne comptait pas Empourprait sa route sacrée !

III

Pareil au feu de l'Orient Qui monte des bords de la plaine, Il s'était levé, souriant, Dans le ciel d'or de Mitylène. Ô jour pour moi sans lendemain ! De mes yeux cachant la brûlure, Aveugle, j'ai pris son chemin Aux parfums de sa chevelure !

IV

Mon coeur ne s'est pas révolté Contre la loi qui porte en elle Que de l'éternelle Beauté Vienne la torture éternelle. Toi qui fis descendre aux enfers Mon âme à ton charme asservie, Phaon, les maux que j'ai soufferts, Je les pleure et je les envie.

V

Car je ne te reverrai plus, Ô fils rayonnant d'une aurore, Et, plus que jamais superflus, Mes cris t'appelleraient encore ! Aux astres déclinants pareil Dont la nuit seule sait le nombre, Tu descendis au flot vermeil Où ma plainte évoque ton ombre.

VI

Mer aux abîmes infinis, Ainsi qu'autrefois Cythérée, Je pleure un nouvel Adonis Le long de ta route sacrée. Ton bruit doucement obsesseur Emporte, en la berçant, ma plainte... Car il est mort, le beau chasseur Au front couronné"d'hyacinthe !

Après un silence.

Il est mort ! les bergers me l'ont dit : c'est certain ! Où ? je ne le sais pas. Depuis que le destin M'obstinait sans relâche à sa trace infidèle, Ingrat, il me fuyait, comme fait, d'un coup d'aile. L'oiseau craintif devant le batteur de buissons. C'est toi, fière Sapho, qui, rebelle aux leçons Des sages, aussi bien qu'à l'amour des poètes, Souffris de tels dédains les tortures muettes ! D'autres m'avaient aimée : Alcée, entre tous grand ! Mais que nous fait l'honneur lorsque l'amour nous prend, Dans le coeur dévasté ne souffrant qu'une image ? Ses mépris m'étaient doux bien plus que leur hommage Quel vide maintenant ! plus même cet affront Sous lequel, orgueilleux, s'humiliait mon front ! Tout a repris, pour moi, la nudité première !... Ses yeux, en se fermant, m'ont ravi la lumière.

Elle reste un instant accablée. - À ce moment, un vieillard s'approche d'elle et la contempla douloureusement. C'est Alcée.

Elle ne le voit pas.

Phaon : dans le mythologie grecque, homme réputé pour sa beauté. Il est présent avec Sapho sur un tableau de Davis (1809)

Mitylène : ville située sur l'île de Lesbos.

Cythérée : Terme de mythologie. Nom donné à Vénus, à cause de l'île de Cythère où cette déesse fut portée sur une conque marine. [L]Terme de mythologie. Nom donné à Vénus, à cause de l'île de Cythère où cette déesse fut portée sur une conque marine. [L]

SCÈNE II. Sapho, Alcée.

SAPHO, écartant ses mains de ses yeux, avec effroi

Qui vient ?... Alcée !

ALCÉE, cherchant à la calmer

Tout à l'heure pourtant...

ALCÉE, cherchant à l'arrêter encore

Au gouffre tu descends !

SAPHO

À la mort qui délivre ! Au néant qui m'appelle et m'ouvre enfin ses bras !

Elle se précipite dans la mer. - Alcée pousse un cri, puis, après un moment de silence.

202 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica