Comédie en vers et en prose· Comédie en un Acte, Mêlée de Couplets
Après le Bal
Personnages
- CAUDEBEC, M. GEOFFROY
- HENRI DUMONTEIL, Mlle. CÉLINE MONTALAND
- LA VOIX
APRÈS LE BAL
Le théâtre représente un boudoir octogone très r élégamment meublé : à gauche, au premier plan, un canapé, el, au-dessus, une glace ovale ; porte au deuxième plan, à gauche, dans le pan coupé ; porte au fond. Au premier plan, une cheminée ; fenêtre drapée de grands rideaux de soie fermés, dans le pan coupé, à droite, un fauteuil, une table à gauche ; lampes allumées : deux sur la cheminée, une sur la table ; girandoles allumées à gauche.
SCÈNE PREMIERE.
HENRIETTE, seule
Au lever du rideau, Henriette, en toilette de bal, couronne de fleurs sur la tête, est endormie dans un fauteuil placé près de la table.
Non... Éloignez-vous... Augustine !... Augus...
Se réveillant.
Ah ! Mort_Dieu ! Quel rêve !... Je dormais... Je vois ce que c'est... La fatigue m'aura gagnée... et je me suis endormie avant d'avoir appelé Augustine...
Se levant.
Sonnons-la bien vite !...
Voyant la pendule placée sur la cheminée.
Quatre heures ! C'est impossible !... Quatre heures !... Et mon bal a fini à une heure ! Comment !... Voilà trois heures que je dors sur ce fauteuil... Et, sans ce maudit rêve... Conçoit-on cela ?... Rêver de Monsieur_de_Mérinville, ce voisin d'en face... dont j'ai refusé de devenir la femme... et qui, hier encore, m'a écrit, en me menaçant de me compromettre... d'empêcher à tout prix mon mariage avec Gaston !... Le vilain homme !...
AIR. de Lauzun.
Être persécutée ainsi... À quoi donc en suis-je réduite ? Soit à la promenade, ici, Partout il est à ma poursuite, Sans cesse... le jour ou la nuit... Pour moi plus de repos, ni trêves ; Enfin cet homme me poursuit, Me poursuit jusques dans mes rêves ! Rien que n'y penser... Sonnons Augustine !...Elle sonne à la cheminée.
La pauvre fille sera sans doute venue pendant mon sommeil... et elle n'aura pas osé me réveiller... Personne... Ni elle, ni Joseph !... Ils se sont sans doute endormis dans l'antichambre... Ils ont fait comme moi... Allons les réveiller... et renvoyons-les bien vite dans leurs chambres !....
Elle prend la bougie qui était sur la tablE et sort par la porte du fond. La scène reste éclairée par les lampes de la cheminée.
SCÈNE II.
CAUDEBEC, seul
Aussitôt après le départ d'Henriette, on entend un ronflement sonore derrière le rideau de la fenêtre.
Qui est-ce qui ronfle donc comme cela ?...
Il entrouvre le rideau, et on le voit, en costume de bal, blotti dans un fauteuil.
Je suis seul... Ça doit être moi... Je me reconnais bien là !... J'ai le sommeil si tumultueux, que je me réveille moi-même !...
Se levant et venant en scène.
Le fait est que j'avais besoin de ce petit moment de repos ! Parti hier soir de Caen...
S'arrêtant.
Puis-je me faire ce récit à moi-même ?... Oui... Ils dansent là... Ils jouent à la bouillotte !...
Reprenant.
Parti hier soir de Caen...
S'arrêtant.
C'est une habitude que j'ai de me raconter le lendemain mes faits et gestes de la veille...
Reprenant.
Parti hier soir de Caen, j'arrive ce matin à Paris... après une nuit passée en chemin de fer... Je descends rue_de_Tivoli... 24... chez mon neveu... qui, par parenthèse, est absent pour quarante-huit_heures... J'étais encore à table ce soir... au dessert... je mangeais un pruneau... cru... quand tout à coup Bernardot, un vieil ami, arrive et me dit : « Veux-tu passer la soirée avec moi ?... » Je lui réponds : « Je veux bien ! » Bernardot me repartit : « Alors, mets ton habit_noir et tes souliers_vernis... je t'emmène au bal ! » Je fais observer à Bernardot que je ne suis pas venu à Paris pour aller au bal... Mais il insiste en me disant que je rencontrerai à ce bal un fonctionnaire du Ministère_de_la_Justice... dont j'ai le plus grand besoin... pas de la justice... ni du ministère... mais du fonctionnaire... J'accepte, et nous voilà, à dix heures faisant notre entrée chez Madame_Dumonteil... Une jeune veuve... que je ne connaissais pas... Étant veuf moi-même, j'aime assez les veuves ! Être vainqueur dans ce duel à mort qu'on appelle le mariage, je la prouve une certaine supériorité... Bernardot me présente, et nous nous mettons, au milieu de la foule, à la poursuite de mon fonctionnaire... Je reçois des coups de coude... J'en donne... Au bout d'un quart d'heure de ce libre échange, Bernardot me dît ! « En attendant ce fonctionnaire, je vais mettre à la bouillotte ! Toi, va faire la cour à la maîtresse de la maison ! » Je lui réponds : « Oui... » Et je n'y vais pas... pour deux raisons : la première, parce que je n'aime pas causer avec les femmes... Ça me rappelle la mienne... qui ne m'a que trop causé... d'ennuis ; la seconde, parce que j'avais passé la nuit en chemin de fer, que j'étais fatigué... Aussi, qu'ai-je fait ?... J'ai guigné... non, guetté... Bah ! Je suis seul... J'ai guigné un coin dans ce boudoir... et je m'y suis endormi pendant quelques minutes... Pourvu que mon fonctionnaire, qui n'était pas encore arrivé tout à l'heure, ne soit pas déjà reparti !... Il y a des fonctionnaires qui ne savent pas rester en place !... Remettons mes gants... Rajustons ma cravate...
Il se place devant la glace à gauche. Henriette rentre par le fond.
SCÈNE III. CAUDEBEC, HENRIETTE.
HENRIETTE, à part
Personne !... Il parait qu'ils n'ont pas attendu mes ordres, pour remonter chez eux !... Ils auront cru que je les avais oubliés !...
Apercevant Caudebec.
Ah ! Quelqu'un ici ?...
CAUDEBEC, à part
Oh ! La maîtresse de céans !...
HENRIETTE
Monsieur... Qui êtes-vous ?...
CAUDEBEC, saluant
Caudebec... Isidore Caudebec...
Galamment, prenant la lampe qu'elle tient à la main et la posant sur la table.
Mais permettez donc, Madame.... Présenté ce soir par Bernardot... Vous savez... Bernardot... qui a un grand nez...
HENRIETTE
Oui, monsieur... Je me souviens.., Mais... que faites-vous dans ce boudoir ?...
CAUDEBEC
J'étais venu respirer un moment... parce que la chaleur... mais je rentre dans le salon...
HENRIETTE
Pourquoi faire ?
CAUDEBEC
Mais pour danser, Madame... car je danse encore... je polke même...
HENRIETTE
Danser... mais avec qui ?
CAUDEBEC, à part
Je suis pris. Elle veut se faire inviter...
Haut, galamment.
Avec vous, Madame, si vous voulez me faire l'honneur...
HENRIETTE
Mais, Monsieur... mon bal est fini...
CAUDEBEC
Bah !... Déjà ?
HENRIETTE
Il est quatre_heures_du_matin.
CAUDEBEC
Quatre_heures !...
Regardant sa montre.
C'est juste, quatre heures cinq... Je vais comme la Bourse.
HENRIETTE
Mais qu'avez-vous fait toute la nuit ?... Où étiez-vous ?...
CAUDEBEC
Je me suis... isolé... un moment... derrière cette tapisserie...
Il remonte en indiquant la fenêtre.
HENRIETTE
Je devine... Vous avez dormi ?...
CAUDEBEC, avec indignation
Oh ?...
HENRIETTE
Allons ! Ne vous en défendez pas.
CAUDEBEC, changeant de ton
Probablement...
HENRIETTE
Et, pendant ce temps, tout le monde est parti...
CAUDEBEC
Comment ?... Bernardot... Le fonctionnaire ?...
HENRIETTE
Il n'y a plus personne.
CAUDEBEC
Alors, madame... Il ne me reste plus qu'à faire comme eux.
La saluant.
Veuillez agréer...
Il va prendre son chapeau derrière les rideaux de la fenêtre.
HENRIETTE
Ah ! Mon Dieu !... Mon appartement est fermé... Mes domestiques sont montés chez eux...
CAUDEBEC
Nous allons les appeler.
HENRIETTE
Et le concierge, auquel on a dit qu'il n'y avait plus personne.
CAUDEBEC
Je frapperai à son carreau... Le cordon, s'il vous plaît !... Je le réveillerai...
HENRIETTE
Y pensez-vous ?
CAUDEBEC
Les concierges sont faits pour être réveillés... D'ailleurs, je lui donnerai vingt sous... Je connais les usages...
HENRIETTE
Mais c'est impossible, monsieur !... Que dira-t-on en vous voyant sortir de chez moi... Quand tout le monde est parti depuis plus de trois_heures ?...
CAUDEBEC
Pardon... mais... Je pense que vous n'avez pas la prétention de me retenir ?...
HENRIETTE
Oh ! Monsieur...
CAUDEBEC
Alors, Madame, partons d'un principe ; pour sortir d'une maison, il n'y a que la porte.
HENRIETTE, timidement
Ou... ou la fenêtre...
Elle fait quelques pas en la montrant.
CAUDEBEC
Oui, quand on est au rez-de-chaussée ; mais quand on est au deuxième...
HENRIETTE
Au premier... au-dessus de l'entresol...
CAUDEBEC
Je disais bien... au deuxième.
HENRIETTE
Monsieur... vous êtes un galant_homme ?...
CAUDEBEC
Moi ?... Oh ! Non, je suis marchand_de_laines.
HENRIETTE
Vous ne voudriez pas rendre une femme victime d'une situation que vous-même avez créée...
CAUDEBEC
Moi ?
HENRIETTE
En vous endormant ?
CAUDEBEC
C'est juste... j'ai eu tort.
HENRIETTE
Vous ne pouvez donc pas me refuser...
Lui montrant la fenêtre.
Essayez...
CAUDEBEC
De descendre par la fenêtre ?... Permettez, madame... Il y a des propositions qu'on n'a pas le droit de faire à un marchand de laines... qui frise... la cinquantaine... qui l'a même passée...
HENRIETTE, suppliant toujours
Monsieur... Il y va de mon honneur... C'est vous qui m'avez compromise...
CAUDEBEC, hésitant
Mon Dieu, Madame... Si vous n'aviez pas d'entresol... certainement... Je me dirais : Il n'y a que le premier... qui coûte...
HENRIETTE, le prenant par la main et l'entraînant
Je vous en prie !... La nuit est sombre... La rue déserte...
CAUDEBEC
Êtes-vous macadamisée ?
Ils se sont rapprochés de la fenêtre ; Henriette entr'ouvre le rideau et le laisse retomber vivement en voyant la croisée d'en face éclairée.
HENRIETTE, effrayée, à demi-voix
Ah !... Retirez-vous ! :
CAUDEBEC, se cachant contre la porte du fond
Hein ?... Quoi ?
HENRIETTE, à demi-voix
Il y a de la lumière en face.
CAUDEBEC, même jeu
On n'est pas encore couché.
HENRIETTE
On me guette... On m'épie.
CAUDEBEC
Qui cela ?
HENRIETTE
Un monsieur... qui a juré de me perdre. Il ne faut pas qu'il vous voie !
CAUDEBEC
Alors, nous renonçons à la fenêtre ?... Tant mieux !
Il va s'asseoir sur le canapé à gauche.
HENRIETTE, après un silence
Ah ! Nous sommes sauvés !
CAUDEBEC
Vraiment ?
HENRIETTE
Il est quatre_heures_et_demie.
CAUDEBEC, regardant sa montre
Trente-cinq... Je vais comme la Bourse.
HENRIETTE
Restez ici jusqu'à demain.
CAUDEBEC, se révoltant
Jusqu'à demain ?
Il se lève.
HENRIETTE
Je veux dire jusqu'à ce que le jour paraisse. À sept heures, mes domestiques descendront... Le concierge ouvrira la porte de la rue... Vous pourrez sortir sans être remarqué.
CAUDEBEC
Impossible, Madame !
HENRIETTE
Oh ! Monsieur... au nom de mon bonheur !... car, s'il faut faut vous dire, je suis sur le point de me remarier... d'épouser une personne que j'aime... et... j'ai ma réputation à garder.
AIR. de Mademoiselle Garcin.
C'est un service, eh bien ! Je le réclame, Veuillez rester ici jusqu'à demain. N'hésitez pas !... L'avenir d'une femme Est tout entier remis en votre main. Restez, restez... quand je supplie et pleure, De votre oubli dois-je subir les coups ? Si vous passez le seuil de ma demeure. Vous emportez mon bonheur avec vous ; Oui, mon bonheur va partir avec vous.CAUDEBEC
Moi aussi, Madame... j'ai ma réputation à garder.
HENRIETTE, souriant
Oh ! La réputation d'un homme...
CAUDEBEC
Il y a homme... et homme... Je suis très moral, moi... Tel que vous me voyez, Madame, je suis arrivé à cinquante-trois_ans sans avoir passé une nuit hors de chez moi.
HENRIETTE, souriant
Vraiment ?
CAUDEBEC
Si je ne rentre pas, que pensera mon concierge ?
HENRIETTE
Il pensera la vérité... que vous êtes allé au bal.
CAUDEBEC
Vous croyez ?
HENRIETTE
J'en suis sûre.
Lui prenant doucement son chapeau.
Oh ! Ne me refusez pas !
Lui indiquant un fauteuil près de la cheminée.
Mettez-vous là... D'ailleurs, c'est votre faute, il ne fallait pas vous endormir dans mon boudoir.
CAUDEBEC, cédant et s'asseyant
Vous en parlez à votre aise... Si vous aviez passé toute une nuit en wagon, avec un voisin qui s'étalait dans tous les sens.
HENRIETTE
Je vais rallumer le feu.
CAUDEBEC
Ne vous donnez pas cette peine.
HENRIETTE
Voici du bois.
CAUDEBEC, s'asseyant et arrangeant le feu
Que je suis donc fâché d'être venu à votre bal.
HENRIETTE
À sept_heures vous serez libre.
CAUDEBEC
Jusque-là, ça ne va pas être amusant.
HENRIETTE
Deux_heures seront bien vite passées.
CAUDEBEC
Certainement, Madame. Il y a vingt-cinq_ans, je n'aurais pas mis le fait en doute... j'aurais même trouvé que deux_heures... mais aujourd'hui... à mon âge... je préférerais mon lit...
HENRIETTE, apportant un coussin qu'elle a pris sur le canapé
Tenez, monsieur... mettez ce coussin-là... derrière vous.
CAUDEBEC
C'est plus doux.
HENRIETTE, prenant un tabouret devant le fauteuil, près de la table
Ce tabouret sous vos pieds...
CAUDEBEC
Vous êtes trop bonne...
S'installant dans son fauteuil.
C'est égal, je suis bien fâché d'être venu à votre bal !...
HENRIETTE
Je le comprends... Je suis moi-même désolée...
CAUDEBEC
Enfin... c'est un malheur...
Il ferme les yeux et se retourne dans son fauteuil.
HENRIETTE
L'éclat des lumières vous fatigue peut-être ?...
Elle baisse les deux lampes de la cheminée.
La !... C'est mieux, n'est-ce pas ?...
CAUDEBEC
Oui... oui... c'est mieux.
HENRIETTE
Elle va près de la table et s'occupe de ses écrins. - Moment de silence.
Y a-t-il longtemps que vous n'étiez venu à Paris ?
CAUDEBEC, blotti dans son fauteuil, les yeux fermés
Oui.
HENRIETTE
Aimez-vous notre ville ?
CAUDEBEC
Non.
HENRIETTE
Vous habitez la province, je crois ?...
CAUDEBEC, se retournant et ouvrant les yeux
Pardon, Madame... Est-ce que vous tenez beaucoup à causer ?
HENRIETTE
Mais non, Monsieur... Je ne le fais que pour vous... Je cherche a vous distraire...
CAUDEBEC
En ce cas, Madame, je vous demanderai de suspendre votre conversation... Je tombe de fatigue... et je ne serais pas fâché de dormir un peu...
HENRIETTE
Volontiers, monsieur.
CAUDEBEC
Vous-même, ne vous gênez pas... Rentrez chez vous... Couchez-vous...
HENRIETTE
Oh ! Monsieur !...
CAUDEBEC
Oh ! Ne craignez rien... enfermez-vous... Mettez le verrou...
Fermant les yeux.
Bonsoir, Madame !
HENRIETTE
Bonsoir, Monsieur !
Le regardant.
Au fait, ce que j'ai de mieux à faire, c'est de le laisser dormir !...
Elle se place devant la glace qui est à gauche, et retire successivement de ses cheveux plusieurs épingles. Elle cherche à enlever, sa couronne, qui se trouve retenue.
Comment !... Elle tient encore !...
CAUDEBEC
C'est agaçant !... Ce frou-frou continuel...
Il se retourne.
Voulez-vous que je vous aide ?
HENRIETTE
Ne vous dérangez pas... J'ôte ma coiffure... mais il y a tant d'épingles...
CAUDEBEC, se levant, et cherchant l'épingle
Je sais bien... Il y a des femmes qui ont plus d'épingles que de cheveux... Je ne dis pas cela pour vous... bien entendu.
Il enlève la couronne.
Voilà.
HENRIETTE
Je vous remercie...
CAUDEBEC
Pendant que j'y suis, voulez-vous que je désagrafe votre robe ?...
HENRIETTE
Oh ! monsieur...
CAUDEBEC, avec indifférence
Je vous propose cela... vous ne voulez pas, c'est fini...
Il dispose son coussin, et se remet dans son fauteuil.
HENRIETTE, prenant sa lampe sur la table, et emportant sa couronne et ses écrins
Adieu, monsieur... et bonne nuit.
CAUDEBEC
Oh ! Bonne nuit... enfin !... Mettez le verrou.
HENRIETTE, à part
Comme il me dit cela !,..
Haut.
Je vous éveillerai à sept_heures.
CAUDEBEC
C'est peut-être moi qui vous éveillerai...
HENRIETTE, étonnée, à part
Lui !...
ENSEMBLE.
AIR. de Croquefer.
SCÈNE IV.
CAUDEBEC, dans son fauteuil, avec humeur
On appelle ça... aller dans le monde... Pourvu qu'elle ne vienne pas encore me troubler...
Se levant.
Mettons nous-même le verrou...
Il va à la porte de gauche.
Bon... bien !... Il n'y en a pas de ce côté... Avec tout cela, je n'ai pas vu mon fonctionnaire... Et dire que je serai obligé de retourner en Normandie sans avoir réussi... Car voici ce qui m'amène à Paris...
Confidentiellement.
c'est entre nous... je ne l'ai dit qu'à Bernardot...
Il tire de sa poche un foulard, avec lequel il s'enveloppe la tête.
Je suis en instance auprès du ministre pour obtenir l'autorisation de prendre le nom de Caudebec... Isidore_Caudebec... Ce n'est pas que mon vrai nom soit ridicule... loin de là... À Saint-Petersbourg, il serait très bien porté... C'est un nom russe... qui vient de roubles...
Regardant autour de lui.
Il n'y a personne... Je me nomme Roublardin... Isidore_Roublardin !... Ça sent son moscovite... Moi, du reste, ça m'était égal... voilà cinquante-trois ans que j'y réponds, et je ne m'en porté pas plus mal, Dieu merci... C'est à cause de mon neveu... Un garçon très fort... qui veut se lancer dans les grandes_affaires... les affaires_de_finance... Il hésite à se faire appeler Roublardin... Je ne sais pas pourquoi... Je lui ai écrit : « Renonce à ton mariage, et je renoncerai à mon nom... » Car il voulait se marier... Mais je lui ai défendu de m'en parler... Une Parisienne dans ma famille ?... Jamais !... Ce n'est qu'en province qu'on peut espérer trouver une femme fidèle... et encore... depuis les chemins de fer... Il y a tant d'embranchements !...
Pendant cette dernière partie du monologue, il est retourné vers son fauteuil, s'y est commodément installé, et recommence à dormir. Après un court silence, il rouvre les yeux, et porte la main à son estomac.
Tiens ! Qu'est-ce que je sens là... une crampe ?...
Se levant.
Si j'allais être malade chez cette dame... obligé d'envoyer chercher un médecin... C'est alors qu'elle serait compromise... Ça ne va pas bien du tout... Ah ! Je sais ce que, c'est... j'ai faim !... Pendant que les autres papillonnaient autour du buffet, moi je dormais, voilà... Il me faudrait une forte application de pâté_de_foie_gras...
Prenant une lampe sur la cheminée.
Allons voir si je ne pourrais pas nouer connaissance avec quelque fragment de dinde_truffée... ou faire la cour à quelque aimable galantine...
AIR. de l'Artiste.
J'ai vu là dans l'office Certain buffet garni, Je lui rendrai service, Il sera dégarni. J'ai vu mainte bouteille Qui semblait s'ennuyer ; Le Champagne sommeille, Je vais le réveiller.Il sort par la porte du fond, en marchant sur la pointe des pieds. Au même instant, Henriette entr'ouvre doucement la porte de gauche, et entre en scène en le suivant des yeux.
SCÈNE V.
HENRIETTE, troublée
Où va-t-il donc ?... Décidément, il y a dans tout ceci quelque chose d'extraordinaire... Ce monsieur qui feignait tout à l'heure un sommeil profond, qui insistait pour me renvoyer dans ma chambre... et qui, maintenant, se promène dans mon appartement... cette indifférence qu'il affectait en ôtant ma couronne, en me proposant de désagrafer ma robe, en parlant de ses cinquante-trois_ans... tout cela n'est pas naturel... Serais-je tombée dans un piège ? Ce Monsieur_de_Mérinville... si c'était lui ! Je ne le connais pas... je l'ai à peine aperçu une fois à sa fenêtre... Il m'a paru plus jeune... mais qui me dit qu'il ne s'est pas déguisé pour se faire présenter chez moi ?... On ne s'endort pas dans un boudoir une nuit de bal...
AIR. de la Hairie d'unefemme.
Quoi ! cet homme que je déteste, Il est là !... Je me sens trembler ! Faut-il fuir ?... faut-il que je reste ? Non, je ne veux pas reculer. Dans ce danger où je m'engage, Le calme seul me soutiendra, Et pour conserver l'avantage Il le faut... j'aurai du courage ; C'est une lutte, et l'on verra Qui de nous deux l'emportera.Caudebec rentre tenant la lampe et un plateau, sur lequel est un perdreau une bouteille de vin et un couvert.
Le voilà !
Elle se tient à l'écart près de la cheminée.
SCÈNE VI. CAUDEBEC, HENRIETTE.
CAUDEBEC, posant le plateau sur la table, sans apercevoir Henriette
J'ai trouvé un perdreau qui ne demande qu'à causer.
HENRIETTE, à part
Il va souper.
CAUDEBEC
Je ne suis pas fâché de prendre un peu de forces.
HENRIETTE, à part
Hein ?
CAUDEBEC, posant la lampe sur la cheminée
Allons, bon !... J'ai dérangé ma perruque.
HENRIETTE, à part
Sa perruque !... Je m'en doutais.
Elle passe au fond.
CAUDEBEC, se rajustant devant la glace de la cheminée
Heureusement que la jeune veuve ne s'est aperçue de rien... Elle repose tranquillement.
HENRIETTE, à part
Que faire ?... Du sang-froid...
Elle s'approche de la table et dispose le couvert.
CAUDEBEC, l'apercevant dans la glace, et se retournant vivement
Vous, madame ? Vous ici ?... Je vous croyais endormie.
HENRIETTE
Mais vous-même, Monsieur ?
CAUDEBEC, embarrassé
Il est vrai qu'à cette heure-ci... Mais la faim... l'occasion... le perdreau... Je vais chercher un autre couvert...
HENRIETTE, vivement
C'est inutile... je n'ai pas faim.
CAUDEBEC
Ce perdreau ne vous dit rien ?... Moi, j'avoue qu'en le regardant, je me sens un appétit féroce.
HENRIETTE, avec intention
Un appétit de jeune homme.
CAUDEBEC
Vous avez dit le mot... de jeune homme.
HENRIETTE
Eh bien, monsieur, mettez-vous à table.
CAUDEBEC
Avec plaisir.
Lui montrant une chaise.
Mais avant, donnez-vous donc la peine...
HENRIETTE, s'asseyant
Je vous remercie... je vous verserai à boire.
CAUDEBEC, à table
Très bien...
Mangeant.
Convenez qu'il est fâcheux que je n'aie pas vingt-cinq_ans de moins ?
HENRIETTE
Pourquoi donc, Monsieur ?
CAUDEBEC
Parce que... un perdreau... du Champagne... un tête-à-tête avec une femme charmante...
Il boit.
HENRIETTE, à part
Nous y voilà !
CAUDEBEC
Supposez un moment que je n'ai pas cinquante-trois_ans.
HENRIETTE, vivement
Vous avouez ?
CAUDEBEC
Je n'avoue pas, je suppose... je ne fais que supposer, malheureusement...
Il boit encore.
HENRIETTE, à part
Oh ! Je le forcerai bien à se trahir.
CAUDEBEC
Nous voilà donc tous deux à cinq_heures_du_matin... vous, me versant à boire... sans défiance...
HENRIETTE, à part
Oh ! Sans défiance !...
Haut.
Savez-vous, Monsieur, ce qui rend les femmes fortes ?
CAUDEBEC
On dit que c'est le gymnase_Triat...
HENRIETTE, avec assurance
C'est leur apparence de faiblesse... on ne se méfie pas... on avance témérairement... et souvent on se laisse prendre...
CAUDEBEC
Je ne comprends pas.
HENRIETTE
Voulez-vous un exemple ?
CAUDEBEC
Racontez... Je vous écoute en mangeant... ou plutôt non... Je mange en vous écoutant...
HENRIETTE
C'est une histoire arrivée à une de mes amies.
CAUDEBEC
Madame_de_Maintenon a dit qu'une histoire remplaçait un plat... La vôtre me servira d'entremets sucré.
HENRIETTE
Mon amie était jeune.
CAUDEBEC
Comme vous.
HENRIETTE
Veuve...
CAUDEBEC
Comme vous.
HENRIETTE
Et, comme moi, sur le point de se remarier.
CAUDEBEC
Les femmes ne deviennent veuves que pour cela.
HENRIETTE
Un soir, elle était seule à la campagne... lorsqu'elle reçut la visite d'un monsieur... à la tournure respectable... de cinquante-deux à cinquante-trois_ans...
CAUDEBEC
Comme moi.
HENRIETTE
Comme vous... Il se donnait pour un notaire... et, en effet, il lui parla de l'état de sa fortune, du placement de ses fonds... de propriétés... Que sais-je ?... Bref, l'heure avançait... la nuit était venue... et mon amie ne put mieux faire que d'offrir à dîner à ce monsieur... Les voilà donc à table...
CAUDEBEC
Avec un notaire... elle a dû bien s'ennuyer !
HENRIETTE
Mon amie était trop inquiète pour s'ennuyer.
CAUDEBEC, avec intérêt
Inquiète ! Pourquoi ?
HENRIETTE, se levant lentement et l'observant
Parce que... à certains signes... à la légèreté de la démarche... à la vivacité des yeux, elle s'était aperçue que ce prétendu notaire était un jeune homme déguisé.
CAUDEBEC, avec explosion de gaieté
Bravo !... Je devine le dénouement !... Le vieillard ôta sa perruque et se jeta aux genoux de la dame.
Il lance sa serviette sur la table et fait un mouvement comme pour se lever ; Henriette étend la main pour l'arrêter.
HENRIETTE
Non !
CAUDEBEC, avec calme
Ah ! Quoi donc ?
Il prend son verre.
HENRIETTE, avec intention
Il n'en eut pas le temps...
Montrant le verre fïe Caudebifc.
Car, dans le vin qu'il avait bu, la dame avait versé du poison.
CAUDEBEC, se levant vivement
Empoisonné !...
HENRIETTE, à part
C'est lui !...
Haut.
Non, Monsieur, rassurez-vous ; mais...
Avec sévérité.
Croyez-vous que votre conduite soit celle, d'un galant homme ?
CAUDEBEC, interdit
Mais, madame... J'ai vu ce perdreau... sur le buffet...
HENRIETTE
Je vous ai refusé ma main... Est-ce ma faute si j'en aime un autre ?... Est-ce une raison surtout pour me perdre aux yeux du monde ?
CAUDEBEC
Moi ?... Mais je vous jure...
HENRIETTE
Ce déguisement est inutile... Vous ne vous appelez pas Monsieur_Caudebec.
CAUDEBEC, à part
Comment ! Elle sait ?...
Haut, très troublé.
Il est vrai, Madame... que ce nom...
HENRIETTE
Ôtez cette perruque.
CAUDEBEC, interdit
Hein ?
HENRIETTE
Ne me parlez plus de vos cinquante-trois_ans, Monsieur_de_Mérinville.
CAUDEBEC
Qui ça, Mérinville ?... Moi ?
HENRIETTE
Mais sans doute.
CAUDEBEC
Il y a erreur, Madame... il y a erreur... J'ai bien cinquante-trois_ans... Malheureusement... j'ai la patte d'oie... Malheureusement... et je porte perruque depuis dix ans... malheureusement.
HENRIETTE, confuse
Mais alors... je me suis trompée.
CAUDEBEC
Probablement.
HENRIETTE
AIR. Faut l'oublier.
Ah ! monsieur, je suis sans excuse ! Comment devrai-je réparer L'erreur où j'ai pu me livrer ? J'en suis encor toute confuse. On n'est pas maîtresse de soi, La peur m'avait saisie... en somme, Dans mon trouble, dans mon effroi, Je vous prenais pour un jeune_homme. Pardonnez-moi !Bis.
Gracieusement.
Remettez-vous donc à table, je vous en prie.
CAUDEBEC
Merci... je n'ai plus faim.
HENRIETTE, lui présentant son verre de Champagne en souriant
Ne craignez rien, je ne suis pas une Lucrèce_Borgia.
CAUDEBEC
Je n'ai plus soif... Votre histoire de tout à l'heure...
HENRIETTE
Oh ! Pure fantaisie.
CAUDEBEC
N'importe ! Arrivant par-dessus le perdreau... On m'a troublé... Je ne me sens pas à mon aise.
Il s'assied sur le fauteuil près de la cheminée.
HENRIETTE
Ah ! Mon Dieu ! Vous vous trouvez mal ?
CAUDEBEC
De l'éther !... De la fleur_d_oranger !
HENRIETTE
Mon flacon de sel !... Attendez... je reviens...
Elle entre précipitamment dans sa chambre.
SCÈNE VII. Caudebec, puis Une voix.
CAUDEBEC
J'en ferai une maladie... bien sûr. Et on appelle ça aller dans le monde !...
Se levant.
Je crois que le grand air me fera du bien ; on ne respire pas ici...
Il ouvre la fenêtre.
Le jour ne parait pas encore !...
La fenêtre de l'appartement en face s'ouvre violemment.
Monsieur !...
CAUDEBEC, rentrant vivement et laissant retomber les rideaux
Oh !... Le monsieur d'en face !
À demi-voix.
Il n'est pas encore couché !
UNE VOIX
Vous me rendrez raison de votre conduite !
CAUDEBEC
Allons, bon ! Il me provoque.
LA VOIX
Vous avez beau vous cacher. Je vous connais, monsieur_Roublardin.
CAUDEBEC, très-étonné
Mon nom !... Il sait mon nom !
LA VOIX
Je serai chez vous à dix_heures_du_matin, rue_de_Tivoli, 24.
CAUDEBEC
Mon adresse !...
Se précipitant vers la fenêtre.
Mais, monsieur...
LA VOIX
Bonsoir !
La fenêtre d'en face se ferme.
CAUDEBEC
Permettez...
SCÈNE VIII.
HENRIETTE, entrant, un flacon à la main
Me voilà !... Que vois-je ?... Cette fenêtre ouverte...
CAUDEBEC
Excusez-moi, je manquais d'oxygène...
HENRIETTE, effrayée
Et Monsieur_de_Mérinville vous a vu ?...
CAUDEBEC
Il m'a même défié.
HENRIETTE
Un duel !
CAUDEBEC
C'est singulier... Ce monsieur me connaît.,.
HENRIETTE
Vous ?...
CAUDEBEC
Il sait mon adresse, 24, rue_de_Tivoli...
HENRIETTE, très étonnée
Comment ?... Vous demeurez...
CAUDEBEC
24, rue_de_Tivoli, chez mon neveu, Gaston_Roublardin, de Caudebec...
HENRIETTE, à part
L'oncle de Gaston !...
AIR. Ducroquet (dans Un Mari à la porte, d'OFFENBACH).
Mais c'est charmant ! Plus de danger ! Démon coeur la frayeur s'efface ; Le bonheur va prendre sa place, Et maintenant tout va changer.ENSEMBLE.
HENRIETTE
Mais c'est charmant ! plus de danger ! De mon coeur la frayeur s'efface ; Le bonheur va prendre sa place, Et maintenant tout va changer.CAUDEBEC
Mais c'est affreux ! Pour m'égorger, À me défie et me menace ; Dans mon coeur tout mon sang glace, Comment conjurer le danger ?CAUDEBEC
Où m'a-t-il vu ?... Où m'a-t-il connu ?... Voilà vingt-trois_ans que je ne suis venu à Paris.
HENRIETTE, à part
Il l'a pris pour son neveu...
Haut.
C'est bien simple... ce monsieur était sans doute ce soir ici, dans la foule... Il vous aura entendu nommer... et il vous a provoqué...
CAUDEBEC, vivement
Oh ! Ne craignez rien, je me connais ; je ne me battrai pas ; je ferai des excuses...
HENRIETTE
Des excuses !... Mais demain, monsieur, je n'en serai pas moins la fable de tout Paris... mon mariage sera rompu... Et c'est vous...
Jouant le désespoir.
Vous aviez bien besoin d'ouvrir cette fenêtre...
CAUDEBEC
Ce n'est pas ma faute... c'est l'oxygène ; je manquais d'oxygène... et d'azote.
HENRIETTE
Que voulez-vous que je devienne !...
CAUDEBEC, à part
Elle pleure...
HENRIETTE
Quand l'avenir se présentait à moi souriant et beau... Ah ! Je suis perdue, je n'ai plus qu'à mourir...
CAUDEBEC
Permettez, Madame.
HENRIETTE
Oh ! Je sais bien ce que vous allez faire. Vous allez me proposer de m'épouser...
CAUDEBEC
Moi ?.. Oh ! Jamais, Madame... J'ai fait veuf de rester voeu.
Se reprenant.
Non... J'ai fait voeu de rester veuf...
HENRIETTE
Cependant, Monsieur, si je l'exigeais ?...
CAUDEBEC
C'est impossible, Madame... Je vous rendrais malheureuse. J'ai des moments où je suis insupportable.
HENRIETTE
Mais alors vous avez un fils ?
CAUDEBEC
Le ciel m'a refusé cette douceur... jusqu'ici ; et comme je suis veuf, je ne pense pas.
HENRIETTE
Vous avez peut-être un frère... un neveu ?...
CAUDEBEC
Un neveu... Oui, j'ai un neveu.
HENRIETTE
C'est à lui de réparer le tort que vous avez fait à mon honneur...
CAUDEBEC
Au fait, il veut se marier...
HENRIETTE
Ah ! Vraiment ?...
CAUDEBEC
Et moi je m'y oppose... Le vrai moyen qu'il n'épouse pas sa Parisienne, c'est de l'obliger à vous épouser... C'est une bonne plaisanterie à lui faire...
HENRIETTE
Une plaisanterie...
CAUDEBEC, se reprenant
Non, non... je veux dire... une bonne farce... Il vous épousera.
HENRIETTE, à part
Il y vient...
Haut.
Mais s'il refuse ?...
CAUDEBEC
S'il refuse... je le déshérite. D'ailleurs, pourquoi refuserait il ?... Il est très bien... un cavalier fort élégant... Vous, de votre côté, vous êtes jeune...
HENRIETTE
Vingt_ans...
CAUDEBEC
Vous n'êtes pas mal... Riche... Car vous devez être riche ?...
HENRIETTE
Quarante_mille_livres de rente...
CAUDEBEC
Quarante_mille !... Charmante... car vous êtes charmante !...
À lui-même.
Quarante mille livres !...
Haut.
Mais voyons donc ; au fait, je ne vois pas pourquoi, puisque c'est moi qui vous ai compromise...
À lui-même.
Quarante mille !...
Haut.
J'irais forcer ce pauvre garçon à vous épouser...
HENRIETTE
Hein ?...
CAUDEBEC
Quand je suis là... Car je suis là...
HENRIETTE
Vous !...
CAUDEBEC
AIR. Connaissez-vous le grand Eugène.
Quand malgré vous je me suis fait votre hôte, Combien je dois le déplorer ! Mais puisque j'ai commis la faute, C'est à moi de la réparer, Je suis prêt à tout réparer. Plus de regrets, de plaintes importunes, Rapprochons-nous tous les deux de bon coeur ; Unissons-nous : avec nos deux fortunes, Nous en ferons peut-être du bonheur.HENRIETTE
Mais, Monsieur, permettez...
CAUDEBEC
Pas un mot de plus !... Je vous épouse...
Marmottant.
Quarante_mille...
HENRIETTE
Hein ?...
CAUDEBEC
Quarante-mille fois... plutôt qu'une...
HENRIETTE
Mais je refuse... Votre neveu, passe encore...
CAUDEBEC
Mon neveu... mon neveu. Je vous ai trompée... il est laid, il est affreux !...
HENRIETTE, à part
Mais ça n'est pas vrai...
CAUDEBEC
Il a trois ans de plus que moi...
HENRIETTE, à part
Oh !...
CAUDEBEC
Eh bien... voyons... est-ce convenu ?... Acceptez-vous ?...
HENRIETTE
Jamais.
CAUDEBEC
Alors, Madame, vous allez me mettre dans la nécessité de vous y contraindre.
HENRIETTE, effrayée
Comment ?...
CAUDEBEC
En achevant de vous compromettre...
HENRIETTE
Mais vous avez dit que vous me rendriez malheureuse...
CAUDEBEC
Ce ne pourrait être qu'à force d'amour...
Avec passion.
Car je vous aime...je vous adore !... Et si vous me refusez, j'ouvre les portes, les fenêtres, j'appelle, je carillonne, je me bats en duel !...
HENRIETTE
Mais c'est affreux !...
CAUDEBEC
Quand la passion m'emporte, je suis capable de tout... même d'ouvrir une fenêtre...
Il fait un pas.
HENRIETTE, l'arrêtant du geste
N'ouvrez pas !...
CAUDEBEC, avec joie
Vous consentez ?...
HENRIETTE, avec résignation
Je consens...
Elle se laisse tomber sur le fauteuil, près de la cheminée.
CAUDEBEC
Merci... merci !... Ah ! Un détail qui vous fera plaisir... Je vous ai dit que j'avais cinquante_trois_ans... je n'en ai que cinquante-deux_et_huit_mois.
HENRIETTE
Qu'importe !... Seulement, Monsieur, au point où nous en sommes, permettez-moi de vous charger d'une mission délicate...
CAUDEBEC
Tout ce que vous voudrez Madame...
Avec feu.
Tout... tout !...
HENRIETTE, montrant la cheminée
Vous trouverez là, dans ce coffret, des lettres et un portrait... que j'avais cru pouvoir accepter... Veuillez vous charger, Monsieur, de les remettre à la personne de qui je les ai reçus...
Elle se lève.
CAUDEBEC, allant au coffret
Permettez... Mais...
HENRIETTE
Puisque vous allez être mon mari...
CAUDEBEC
C'est juste...
Il ouvre une lettre.
HENRIETTE
Oh ! Ne lisez pas, Monsieur.
CAUDEBEC
Puisque vous allez être ma femme.
HENRIETTE
C'est juste.
CAUDEBEC, parcourant la lettre
Oh ! oh ! C'est vif... C'est très vif...
HENRIETTE
Dame ! Un fiancé !...
CAUDEBEC
C'est singulier ; je connais cette écriture.,. Et son nom... son adresse ?...
HENRIETTE
Vous les trouverez dans l'écrin.
CAUDEBEC, ouvrant l'écriu
Son portrait !...
Le reconnaissant.
Gaston, mon neveu !..
HENRIETTE
Oui, mon oncle, votre neveu... qui, je le crains bien, se laissera déshériter plutôt que de vous abandonner ses droits sur mon coeur.
CAUDEBEC, vexé
Permettez...
À part.
Quarante-mille_livres !..
Haut.
Votre honneur l'exige... je vous ai compromise...
HENRIETTE, souriant
Oh ! Un oncle de cinquante-trois ans !...
CAUDEBEC
Cinquante-deux.
HENRIETTE
Et huit_mois.
CAUDEBEC
N'importe ! Il y a des hommes de cinquante_deux_ans_et_huit_mois.
HENRIETTE
En quoi d'ailleurs m'avez-vous compromise ?... N'est-il pas tout naturel qu'un oncle qui arrive à Paris descende chez sa nièce ?... Mon oncle...
Désignant la porte du fond.
Votre chambre est là...
CAUDEBEC
Ah ! Vous avez une chambre ?
HENRIETTE
Qui vous attend...
CAUDEBEC
Et vous ne me le dites pas ! Et vous me laissez dans ce fauteuil !...
HENRIETTE
Je ne savais pas que vous étiez mon oncle... Demain, j'envoie chercher votre malle... et je vous installe chez moi.
CAUDEBEC
Au fait, le monde n'aura rien à dire.
HENRIETTE
Et le voisin non plus.
Elle désigne la fenêtre d'en face.
CAUDEBEC
Le voisin non plus ?... Tiens... Une idée !... Venez, ma nièce, venez...
Il va ouvrir la fenêtre du fond.
HENRIETTE
Qu'allez-vous faire ?
CAUDEBEC
Vous allez voir...
Appelant.
Monsieur !... Pardon... Je vous dérange ?
LA VOIX
Quoi ?... Que voulez-vous ?
CAUDEBEC, prenant Henriette par la main et la présentant
J'ai l'honneur de vous faire part du mariage de Madame_Henriette_Dumonteil, que j'embrasse... sur le front...
Il l'embrasse.
Avec Monsieur_Gaston_Roublardin_de_Caudêbec, mon neveu.
LA VOIX
Ah !
CAUDEBEC
Et de vous prier de ne pas assister à la bénédiction nuptiale qui leur sera prochainement donnée...
LA VOIX, désappointée
Ah !
CAUDEBEC
Véfour : restaurant situé au nord du Palais Royal à Paris.
Ni au dîner, qui aura lieu chez Véfour.
LA VOIX
C'est bon...
On referme la fenêtre d'en face avec humeur.
HENRIETTE
Il est furieux.
CAUDEBEC, qui a refermé la fenêtre
Voilà noire invitation faite... Et maintenant, ma nièce...
HENRIETTE, lui donnant la lampe qu'elle a prise sur la table, et allant ouvrir la porte du fond
Maintenant, mon oncle, tenez... votre chambre est là.
Elle lui indique une porte dans la chambre du fond.
Bonsoir, mon Oncle... Je vous ferai réveiller demain à midi.
CAUDEBEC
Midi ?... J'aimerais mieux deux heures.
HENRIETTE
Deux_heures... soit... Bonsoir.
CAUDEBEC
Bonsoir...
Il l'embrasse sur le front ; puis ils se dirigent, Henriette vers la porte de gauche, Caudebec vers la porte de droite.
HENRIETTE, sur le seuil de sa chambre
À demain !
CAUDEBEC
Deux_heures !...
Henriette entre dans sa chambre ; Caudêbec s'avança vers le public, sa lampe à la main, regarde s'il est seul, et dit :
Je fais une réflexion...
Puis il se ravise, et dit :
Non, je vais me coucher...
Il se dirige vers sa chambre, sa lampe à la main.
Eh bien, si...
Il se rapproche de la rampe.
HENRIETTE, revenant près de lui
Qu'est-ce qu'il y a ?
HENRIETTE
Je viens vous tenir compagnie.CAUDEBEC
Mais je voudrais rester ici.HENRIETTE
Que vous faut-il encor ?119 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica