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un seul est le mot juste.

Comédie en vers

Les Précieuses Ridicules

Antoine Baudeau de Somaize· créée en 1662, imprimée en 1660· 1 203 vers· 12 personnages

Représenté pour la première fois en 1662 au Théâtre du Petit Bourbon.

Personnages

  • LA GRANGE, Amant rebuté
  • DU CROISY, Amant rebuté
  • GORGIBUS, Bon Bourgeois
  • MADELON, Fille de Gorgibus, Précieuse Ridicule
  • CATHOS, Nièce de Gorgibus, Précieuse Ridicule
  • MAROTTE, Servante des Précieuses Ridicules
  • ALMANZOR, Laquais des Précieuses Ridicules
  • LE MARQUIS DE MASCARILLE, Valet de la Grange
  • LE VICOMTE DE JODELET, Valet de du Croisy
  • DEUX PORTEURS de chaise
  • VOISINES
  • VIOLONS
Mademoiselle,

À MADEMOISELLE MARIE DE MANCINI.

Encore que je sache avec toute la France, que vous n'êtes née que pour les grandes choses, et qu'il n'appartient qu'à ceux du Sang dont vous sortez de mettre la dernière main à tout ce qui paraît impossible ; Et qu'ainsi, soit pour vous divertir, soit pour vous louer, on est toujours téméraire quoi qu'on ose entreprendre. Je ne laisse pas MADEMOISELLE, de vous faire un présent vulgaire en vous offrant cette Comédie, qui quelque réputation qu'elle ait eue en prose, m'a semblé n'avoir pas tous les agréments qu'on lui pouvait donner, et c'est ce qui m'a fait résoudre à la tourner en vers pour la mettre en état de mériter avec un peu plus de justice les applaudissements qu'elle a reçus de tout le monde, plutôt par bonheur que par mérite. Je sais bien qu'il doit sembler étrange de me voir abaisser une chose que j'ose vous offrir, mais je ne prétends pas qu'elle me doive ni sa gloire, ni son abaissement, et je ne réglerai l'estime que j'en dois faire qu'au jugement que vous en ferez : que si je lui laisse maintenant quelques avantages des acclamations publiques qu'elle a reçues, et en Italien et en Français, ce n'est que parce qu'ils me fournissent l'occasion de vous donner une preuve de mon respect en mettant cette version que j'en ai fait sous votre protection. Je ne suis pas assez vain pour m'imaginer que ce faible hommage m'acquitte de ce que je vous dois, ou qu'il ait rien de proportionné à ce mérite qui vous met autant au-dessus du commun par son éclat que vous l'êtes déjà par celui du rang que vous donne votre naissance. Je sais trop comme vous savez juger de tout ce que peuvent produire les plus beaux génies, pour vous offrir comme un ouvrage considérable une Satire qui doit sa plus grande réussite à ce certain courant des choses qui les fait recevoir de quelque nature qu'elles soient et que nous appelons la mode ; et lorsque je vous l'offre, je ne fais qu'imiter les Romains, qui présentaient autrefois des lauriers aux vainqueurs, non pas pour payer leurs victoires ; mais seulement pour témoigner qu'ils connaissaient ce qui leur était dû et pour servir comme de préludes à la pompe des Triomphes qui leur étaient destinés. Je ne me permets MADEMOISELLE, que ce que ces Maîtres du monde accordaient à leurs moindres Citoyens, et je vous présente une bagatelle comme le dernier Romain avait la liberté d'offrir des branches de Laurier : Je laisse dis-je à des plumes plus savantes et plus hardies à disposer des ornements dont on peut composer votre Panégyrique, de même que le peuple laissait au Sénat le pouvoir et le soin de décerner des triomphes à ceux dont les grandes actions le méritaient. Je ne me sens pas assez fort pour une si haute entreprise, et je borne mes plus vastes projets à celui d'obtenir de vous la permission de me dire,

Mademoiselle, Votre très humble et très obéissant serviteur.

SOMAIZE.

PRÉFACE

L'usage des Préfaces m'a semblé si utile à ceux qui mettent quelque chose en public qu'encore que je sache qu'il n'est pas généralement approuvé, je n'ai pourtant pu m'empêcher de le suivre, résolu quoi qu'il arrive de prendre pour garant de ce que je fais la coutume qui les a jusques ici autorisées.

Ce n'est pas que je veuille suivre celle de ces Auteurs avides de Louanges qui craignant qu'on ne leur rende pas tout l'honneur qu'ils croient mériter ; y insèrent eux-mêmes leurs Panégyriques, et font souvent leurs Apologies avant qu'on les accuse. Mon but est de divertir le Lecteur, et de me divertir moi-même : Toutefois comme il s'en peut trouver d'assez scrupuleux pour croire que c'est trop hasarder d'exposer aux yeux de tout le monde un ouvrage aussi rempli de défauts que celui-ci, sans leur donner du moins quelques apparentes excuses ; Je veux bien à cet endroit dire quelque chose pour le contenter.

Je dirai d'abord qu'il semblera extraordinaire qu'après avoir loué Mascarille, comme j'ai fait dans les Véritables Précieuses, je me sois donné la peine de mettre en Vers un ouvrage dont il se dit Auteur et qui sans doute lui doit quelque chose, si ce n'est parce qu'il y a ajouté de son étoffe au vol qu'il en a fait aux Italiens, à qui Monsieur l'Abbé de Pure les avait données ; du moins pour y avoir ajouté beaucoup par son jeu, qui plut à assez de gens pour lui donner la vanité d'être le premier Farceur de France. C'est toujours quelque chose d'exceller en quelque métier que ce soit, et pour parler selon le vulgaire, il vaut mieux être le premier d'un village, que le dernier d'une ville, bon Farceur, que méchant Comédien ; mais quittons la parenthèse et retournons aux Précieuses. Elles ont été trop généralement reçues et approuvées pour ne pas avouer que j'y ai pris plaisir, et qu'elles n'ont rien perdu en Français de ce qui les fit suivre en Italien ; et ce serait faire le modeste à contretemps, de ne pas dire que je crois ne leur avoir rien dérobé de leurs agréments en les mettant en Vers : même si j'en voulais croire ceux qui les ont vues, je me vanterais d'y avoir beaucoup ajouté ; mais quand je le dirais l'on ne serait pas obligé de s'en rapporter à moi, et quand mon Lecteur me donnerait un démenti, il serait de ceux qui se souffrent sans peine et qui ne coûtent jamais de sang. Aussi ne veux-je pas les louer, et bien loin de le faire, je dis ingénieusement que ce n'est en bien des endroits, que de la prose rimée, qu'on y trouvera plusieurs vers sans repos et dont la cadence est fort rude ; mais le Lecteur verra aisément que ce n'est qu'aux endroits où j'ai voulu conserver mot à mot le sens de la prose, et lorsque je les ai trouvés tous faits. L'on y verra encore des vers dont le sens est lié et qui sont enchaînés les uns avec les autres comme de pauvres forçats, et d'autres enfin dont les rimes n'ont pas toujours la richesse qu'on leur pourrait donner, je n'en donnerai pourtant point d'excuse ; ne voyant pas être obligé de suivre dans une Comédie comme celle-ci, une règle que les meilleures plumes n'observent pas dans leurs ouvrages les plus sérieux : enfin je ne dirai rien des Précieuses en Vers qui puisse exiger de ceux qui les verront une bonté forcée ; je ne veux rien que le plaisir du Lecteur, et serais bien fâché d'ôter le moyen de Critiquer ceux qui se plaisent à le faire. Ainsi quoi qu'il me fût aisé de dire bien des choses pour justifier mes défauts et que je n'eusse qu'à m'étendre sur la difficulté qu'il y a de mettre en Vers mot à mot une prose aussi bizarre que celle que j'ai eu à tourner, que je pense facilement faire voir que tout le plaisant des Précieuses consistait presque, en des mots aussi contraires à la douceur des Vers que nécessaires aux agréments de cette Comédie : je laisse pourtant toutes ces choses pour laisser le Lecteur en liberté, et je proteste ici que la Critique ne m'épouvante point et que je serais fort marri de dire le moindre mot pour l'éviter, et non seulement je la souffre pour cette version ; mais je consens que l'on s'en serve encore à l'égard du Procès des Précieuses qui est de mon invention pure, et qui si tout le monde est de mon sentiment divertira fort, au moins ne l'ai-je fait que dans cette pensée.

Cette Préface aurait à peu près la longueur qu'elle devrait avoir, et je la finirais volontiers en cet endroit s'il ne me restait encore un peu de papier qu'il faut remplir de quoi que ce puisse être quand ce ne serait que pour grossir le Livre ; Toutefois pour ne me pas éloigner de mon sujet ; je dirai quoi que sans dessein de me défendre ; que j'aurais eu bien plus de facilité de traduire une pièce de toute autre langue en vers Français, que d'y mettre une prose faite en ma propre langue ; dans toute autre j'aurais assez fait de rendre les pensées de mon Auteur. Les termes auraient été à ma discrétion et tout aurait presque descendu de mon choix ; mais ici pour rendre la chose fidèlement, je n'ai pas seulement été contraint de mettre les pensées, m'a fallu mettre aussi les mêmes termes ; que si j'ai ajouté ou diminué selon que les rimes m'y ont obligé, je n'ai rien à répondre à cela, sinon que pour les rendre comme elles seraient, il fallait les laisser en prose ; peut-être qu'au sentiment de plusieurs j'aurais mieux fait que de les mettre en rimes, peut-être aussi qu'au jugement de ceux qui aiment les vers j'aurais fort bien réussi. Tout cela est douteux ; mais il est certain que ce n'est pas là mon plus grand chagrin, que si ceux pour qui je les ai faites les trouvent à leur gré, il m'est bien indifférent que les autres les condamnent ou les approuvent, en tout cas que ceux qui ne s'y divertiraient pas aient recours au Dictionnaire des Précieuses ou à la Satire. Comme tout dépend de ce caprice, peut-être qu'ils y trouveront mieux leur compte. Pour moi je serai content, pourvu qu'ils se divertissent de quelque manière que ce soit.

À MADEMOISELLE MARIE DE MANCINI Esprit, charmé, rempli de la plus belle idée Dont une âme jamais puisse être possédée Je me laisse emporter à ces nobles ardeurs Qui détruisent la crainte, et rassurent les coeurs. Je conçois un dessein qui m'étonne moi-même, Mais comme le danger la gloire en est extrême, Quand j'y succomberais je serais glorieux, C'est périr noblement que périr à vos yeux ; On ne se repent point d'une belle entreprise Et de quelque terreur qu'une âme soit surprise Pour en venir à bout on la voit tout oser Aux plus fâcheux revers on la voit s'exposer, Pour moi dans le projet que je viens de me faire On ne peut m'accuser que d'être téméraire ; Mais qui peut ignorer que la témérité Surpasse bien souvent la générosité Parlons mieux et disons qu'il n'est pas ordinaire De voir un généreux n'être point téméraire, Qu'on ne peut que par elle affronter les hasards, Qu'elle a seule formé les premiers des Césars Et que les conquérants que nous vante l'Histoire Sans leurs témérités n'auraient pas tant de gloire. Cette vertu propice aux belles passions Peut seule nous conduire aux grandes actions, Rien que l'événement ne la rend criminel ; Mais lorsqu'on réussit elle n'est jamais telle : Osons donc dans l'ardeur qui nous brûle le sein Incertain du succès suivre notre dessein Vous illustre MARIE, à qui mes vers s'adressent Souffrez qu'en votre nom tous mes voeux s'intéressent. Que je chante sa gloire et fasse voir à tous Les belles qualités qui se trouvent en vous ; Que peuvent toutefois mes faibles témoignages Vos yeux parlent assez de tous vos avantages Il n'importe achevons en un dessein si beau Les yeux nous serviront d'objet et de flambeau. En effet si les yeux sont les miroirs de l'âme Que ne verrai-je pas au travers de leur flamme. Je trouverai d'abord d'une suite d'aïeux La grandeur exprimée en ces aimables yeux Et de leur majesté la vénérable image Avec des traits plus doux peinte sur ce visage J'y connaîtrai ce droit naturel aux Romains D'étendre leur pouvoir dessus tous les humains Et que ce qu'ils faisaient par l'effort de leurs armes Vous savez l'achever par celui de vos charmes ; Mais vous faites bien plus que ces premiers vainqueurs Ils triomphaient des corps, vous triomphez des coeurs On évitait leurs fers, on adore vos chaînes Si l'on en sent le poids l'on en chérit les peines Et votre Empire est tel dessus les libertés Que même vous forcez jusques aux volontés : Oui tel est de vos yeux, la douceur et l'Empire Qu'ils peuvent beaucoup plus que je ne saurais dire ; Mais si voyant vos yeux j'y trouve tant d'appas Consultant votre Esprit que ne verrai-je pas ? Et si poussant plus loin, ce dessein qui m'étonne Je voulais regarder toute votre personne En voir séparément les aimables trésors De votre âme à loisir consulter les accords En tracer une idée et vous y peindre entière Combien de vous louer verrai-je de matière Je le laisse à juger, et borne tous mes voeux À montrer dans mes vers, ce qu'on voit dans vos yeux. Mais après que ces yeux m'ont su faire connaître La noblesse du sang dont on vous a vu naître Et que par leur éclat instruit de leur pouvoir J'ai tâché d'exprimer ce qu'ils m'en ont fait voir Souffrez sans vous lasser que mes faibles paupières En empruntent encor de nouvelles lumières Et que par vos regards instruit de mieux en mieux Je puisse peindre au vif ce qu'on lit dans vos yeux ; Mais je m'y perds moi-même et vois mon impuissance Il faudrait pour le faire avoir leur éloquence Ou du moins que mes vers eussent les agréments Que l'on peut remarquer dedans leurs mouvements Qu'on y vît cette ardeur qui brille en vos prunelles Qu'à leur force on connût que je veux parler d'elles Et qu'enfin mes accents plus coulants et plus doux Méritassent l'honneur d'être estimés de vous. Alors par ce penser ma veine ranimée Tracerait ces vertus dont mon âme est charmée Et suivant de vos yeux l'éclat et les rayons J'en ferais à plaisir les illustres crayons ; Dans ce vaste tableau chacune aurait sa place On y verrait d'abord une divine audace Et sous divers habits on verrait tour à tour Les grâces et l'honneur, qui vous feraient la cour, Plus loin l'on y verrait la discrète prudence Régler vos actions d'une juste balance En soutenir partout le poids et la grandeur Pour compagne elle aurait une fière pudeur, Outre cette pudeur, on y verrait encore Toutes ces qualités qui font qu'on vous adore Et surtout on verrait la libéralité Parler de vos excès de générosité, Je ferais mes efforts pour y pouvoir dépeindre Cette grande vertu qu'autre part il faut feindre Et pour n'y perdre pas et ma peine et mes soins J'en peindrais à vos pieds cent illustres témoins Et saurais faire voir par tant d'illustres marques Que vous devez régner sur les coeurs des monarques Que tout le monde entier reconnaissant vos droits Tiendrait à grand bonheur de recevoir vos lois. Mais attendant l'aveu d'une telle entreprise De grâce laissez-moi jouir de ma surprise Par mon étonnement montrez votre pouvoir Il en marquera plus que je n'en ai fait voir. Quand pour louer quelqu'un l'on manque d'éloquence C'est en dire beaucoup que garder le silence Ainsi je ne crains pas que le mien soit suspect Puisqu'en ne disant rien je prouve mon Respect.

SOMAIZE.

AU LECTEUR

Quoi que dans un si petit Ouvrage, l'on n'ait pas coutume de marquer les fautes d'impression, quelques-unes de celles qui se sont passées dans celui-ci, m'ont semblé assez considérables pour les mettre en ce lieu ; c'est pourquoi page 4 vers 12 au lieu de : à ne plus s'élever, lisez : à ne se plus louer, page 10 au lieu des vers 5 et 6 lisez :

Ces pendardes enfin, faut que je le confesse Me veulent ruiner en pommadant sans cesse.

Page 14 au 3e vers, ajoutez au commencement : Et. Page 15 vers 2 au lieu de : vous devriez, lisez : il vous faudrait un peu. Page 47 vers 9 après bien, ajoutez tôt. Page 55 au lieu du vers quatre, lisez :

Qui seront reliés mieux que ceux du commun.

Je ne marquerai point plusieurs autres vers qui ont plus ou moins de syllabes qu'il ne leur en faut parce que se trouvant peu de copies dans lesquelles il s'en soit coulé, et les ayant corrigées de bonne heure, je te pourrais montrer des fautes que tu ne trouverais pas s'il tombait entre tes mains de celles qui sont corrigées.

Par exemple, il y en a dans la page 59 devant le 5e vers, où le nom de Mascarille, est oublié. Il faut que les procès plaisent merveilleusement aux Libraires du Palais, puisqu'à peine le Dictionnaire des Précieuses est en vente, et cette Comédie achevée d'imprimer, que de Luynes, Sercy et Barbin, malgré le Privilège que Monseigneur le Chancelier m'en a donné, avec toute la connaissance possible, ne laissent pas de faire signifier une opposition à mon Libraire : comme si jusqu'ici les Versions avaient été défendues, et qu'il ne fût pas permis de mettre le Pater noster Français, en vers.

LES PRÉCIEUSES RICICULES

SCÈNE I. La Grange, Du Croisy.

LA GRANGE

Hé bien ?

DU CROISY

Comment ?

SCÈNE II. Gorgibus, Du Croisy, La Grange.

SCÈNE III. Marotte, Gorgibus.

GORGIBUS

Où sont donc vos maîtresses ? Qu'on les fasse venir.

Le vers 66 ne rime pas avec le vers 65.

MAROTTE

Je pense qu'elles sont Dedans leur cabinet.

Cabinet : Le lieu le plus retiré dans le plus bel appartement des Palais, des grandes maisons. Signifie aussi une pièce d'appartement, où l'on étudie, où l'on se séquestre du reste du monde, et où l'on serre ce qu'on a de plus précieux. [F]

GORGIBUS

Et quoi ?

SCÈNE IV. Madelon, Cathos, Gorgibus.

GORGIBUS

Devaient-ils débuter par le concubinage ? Était-ce le moyen de gagner votre coeur ? Ne devriez-vous pas estimer leur ardeur, Quoi ? Pouvaient-il tous deux, parler d'une manière Qui fût plus obligeante, et dût plus satisfaire, Et ce lien sacré qu'ils prétendent tous deux Ne marque-t-il pas bien, la vertu de leurs voeux.

Concubinage : Habitation d'une garçon et d'une fille, qui vivent ensemble comme s'il étaient mariés. Le concubinage e été autrefois toléré ; mais chez les chrétiens il est défendu et scandaleux. [F]

MADELON

Dieux ! Si chacun était de votre humeur mon père, Que la fin d'un roman, serait facile à faire, Que cela serait beau, si Cyrus dans l'abord Sans éprouver du tout, les caprices du sort Avait Mandane, et si sans hasarder sa vie Aronce, de plein pied, épousait sa Clélie.

Cyrus, Mandane, et Aronce sont des personnages des romans précieux de Madeleine de Scudery [1607-1701] : "Artamène ou le Grand Cyrus" (1650) et "Clélie, histoire romaine" (1656).

MADELON

Si vous vouliez mon père, un moment nous entendre ? Et ma cousine et moi, nous pourrions vous apprendre Que jamais un hymen ne se doit accorder Qu'après les accidents qui doivent précéder. Il faut que dans l'abord, un amant véritable Afin qu'à sa maîtresse il se rende agréable, Exprime adroitement ses plus cruels tourments, Il sache débiter tous les beaux sentiments, Et que sans se lasser, pour pouvoir la surprendre Il sache bien pousser, et le doux et le tendre, Que pour montrer combien son coeur est enchaîné Il fasse tout cela d'un air passionné, Et s'il prétend enfin, avancer ses affaires Que sa procédure ait les formes ordinaires. Il doit dedans le temple, ou dedans d'autres lieux. Voir l'aimable beauté, qui cause tous ses voeux, Ou bien être conduit, fatalement chez elle Par un des bons amis, ou parent de la belle. Il sort après cela, tout chagrin tout rêveur, À l'objet de ses voeux, cache un temps son ardeur, Cependant il lui rend de fréquentes visites Et puis le plus souvent, après bien des redites, On voit sur le tapis, mettre une question Qui fait adroitement savoir sa passion, Et qui quoi que la belle, en paraisse troublée Exerce les esprits de toute l'assemblée De déclarer son feu, le jour arrive enfin, Ce qui se fait souvent dedans quelque jardin Lorsque par un bonheur, que le hasard amène La compagnie [se] quitte, ou plus loin se promène, D'abord à cet aveu, succède un prompt courroux Qui bannit quelque temps l'amant d'auprès de nous. Il trouve après moyen, de rassurer notre âme De nous accoutumer, aux discours de sa flamme, Et de tirer de nous, cet important aveu Qui nous fait tant de peine, et lui coûte si peu. Viennent après cela toutes les aventures Les jaloux désespoirs, les craintes les murmures, Les plaintes sans sujet, les cris et les rivaux Qui d'un parfait amour, sont les plus cruels maux Quand par une soudaine, et fâcheuse saillie Ils viennent traverser, une flamme établie. On voit venir encor, les persécutions D'un père, qui combat de fortes passions, Qui s'obstine à les vaincre. On voit la jalousie ; Qui sur de faux soupçons trouble la fantaisie, On voit enfin les pleurs et les emportements, Les fureurs d'un amant, et les enlèvements, Et tout ce qui s'ensuit. Dans les belles manières, C'est ainsi que chacun doit traiter ses affaires, Ce sont règles enfin, dont il faut confesser Que quiconque est galant ne peut se dispenser ; Mais peut-on jamais voir recherche plus brutale, Parler de but en blanc, d'union conjugale, Venir rendre visite, et dès le même jour Vouloir passer contrat, pour montrer leur amour Et prendre justement (sans voir ce qu'il faut faire) Le Roman par la queue. Encore un coup mon père, Vous pourriez bientôt voir, si vous preniez conseil, Qu'il n'est rien plus marchand, qu'un procédé pareil. Pour moi, j'ai mal au coeur, et me sens inquiète De la vision seule, où leur discours me jette.

CATHOS

Ah ! Mon oncle en effet, je vous dirai si j'ose Qu'elle vient de donner dans le vrai de la chose ; Et quel moyen aussi de recevoir des gens, Qu'à faire leur devoir, on voit si négligents, Qui n'ont de dire un mot, pas même l'industrie, Et qui sont incongrus dans la galanterie, Pour moi sans croire ici, follement m'engager Contre qui le voudra, j'oserai bien gager Que leur esprit jamais ne fut né pour apprendre Ce que c'est que l'amour, et la carte du tendre, Qu'ils ont le jugement tout à fait de travers, Et que billets galants, petits soins, jolis vers, Billet doux, sont pour eux des terres inconnues, Comme si maintenant ils descendaient des nues. Je puis vous dire encor, sans en demeurer là, Que tout leur procédé marque assez bien cela, Et qu'on ne trouve point dans toute leur personne Ce je ne sais quel charme, et qui dès l'abord donne Par un air attirant, et de condition De quantité de gens, fort bonne opinion. Vit-on jamais encor, chose plus merveilleuse Oser venir tous deux en visite amoureuse Avecque des chapeaux de plumes désarmés, Ne paraître tous deux nullement enflammés, Avoir avec cela, la jambe toute unie, La tête de cheveux, tout à fait dégarnie, Toute irrégulière, et des habits enfin, Qui ressemblent à ceux de quelque vrai gredin, Et souffrent de rubans une extrême indigence. Ah ! Mon_Dieu, quels amants, j'en rougis quand j'y pense, Quelle frugalité d'ajustement, bon Dieu Est-ce ainsi que l'on doit venir offrir ses voeux, Que d'indigence en tout, et quelle sècheresse De conversation, ah ! Tout cela me blesse, Toujours on y languit, on n'y tient point, hélas ! J'ai remarqué de plus encor, que leurs rabats Par l'excès surprenant d'une avarice honteuse, N'ont jamais été faits, par la bonne faiseuse ; Qu'il s'en faut demi-pied (je le dis sans erreur) Que leurs chausses enfin, n'aient assez de largeur.

Galanterie : Manière polie, enjouée, et agrable de faire, ou de dire les choses ; fleurettes, douceurs amoureuses. [F]

Carte du Tendre : Carte illustrant le parcours galant. Il y a le lac d'infifférence et les villes comme probité et générosité.

v. 204-205, liste de villages de la Carte du Tendre.

Rabat : Pièce de toile que les hommes mettent autour du collet de leur pourpoint, tant pour l'ornement que pour la propreté. [L]

Chausses : Signifie la partie inférieure de l'habit d'un homme, qui lui couvre les fesses, le ventre et le cuisses. [F]

GORGIBUS

Voilà de grands discours que je ne puis entendre À tout ce baragouin, qui pourrait rien comprendre, Elles sont folles. Vous Cathos et Madelon, Apprenez aujourd'hui que je veux tout de bon, Que vous vous prépariez...

Baragouin : Langage corrompu ; ou inconnu, qu'on n'entend pas ; jargon composé de mots barbares, ou si mal pronocés qu'on ne les entend pas. [F]

SCÈNE V. Cathos, Madelon.

SCÈNE VI. Madelon, Cathos, Marotte.

MAROTTE

Madame...

CATHOS

Apportez le miroir Pécore, et gardez bien en vous y faisant voir D'en obscurcir la glace, et de lui faire outrage En lui communiquant de trop près votre image.

Pécore : Ce mot au propre signifie un animal, une bête ; mais il est bas et burlesque. Se dit aussi figurémment et burlesquement pour signifier une personne sotte, stupide, et qui a de la peine à concevoir quelque chose. [F]

SCÈNE VI.. Mascarille, Deux Porteurs.

MASCARILLE, dans sa chaise, faisant arrêter ses porteurs

Là, là porteurs, holà, là, là, là, là, holà, Je crois que ces marauds, me veulent briser là À force de heurter, les pavés, la muraille.

Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]

MASCARILLE

Hem ?

DEUXIÈME PORTEUR

Je vous dis, Monsieur ?

PREMIER PORTEUR, prenant un des bâtons de sa chaise

Ça vite, payez-nous ?

MASCARILLE

Quoi ?

PREMIER PORTEUR

Nany, j'ai du dépit Et ne saurais souffrir votre rodomontade, Vous avez devant moi battu mon camarade, Et si...

Rodomontade : Venterie, ou menace vaine et san fondement. [F]

SCÈNE VIII. Marotte, Mascarille.

SCÈNE IX. Madelon, Cathos, Mascarille, Almanzor.

MADELON, à Almanzor

Voiturez-nous ici, vite, petit garçon, Les commodités de la conversation.

Voiturer : Transporter par des voitures une chose d'un lieu à une autre. [F]

CATHOS

Il efface Amilcar, tant il a d'agrément.

Amilcar : ou Hamilcar, nom de plusieurs généraux Catharginois, synonyme d'homme courageux. Hamilcar Barca était le père d'Hannibal.

MASCARILLE, après s'être peigné, et avoir ajusté ses canons

Et bien dites Mesdames, Que vous semble Paris ? Car c'est aux belles âmes D'en porter jugement.

MADELON

Eh ! Mon_Dieu, voudriez-vous, vous donner cette peine ; Nous vous aurons, la dernière obligation, Si vous nous procurez leur conversation ; Car enfin vous savez, que sans leur connaissance, On n'est point du beau monde, et voilà l'importance : D'eux dépend dans Paris, la réputation, Ainsi l'on doit chercher leur fréquentation ; Une femme par là, peut devenir heureuse, Et même s'acquérir, le bruit de connaisseuse Et j'en connais beaucoup, qui l'ont acquis par là, Quoi que l'on n'y trouvât rien du tout que cela. Et principalement, ce que je considère, Ce qu'à tout autre bien, aisément je préfère, C'est que par ce moyen des choses l'on s'instruit, Qu'il faut qu'on sache enfin pour être bel esprit. Puis l'on sait chaque jour, les petites nouvelles, Tout ce que les galants, écrivent à leurs belles. Les commerces de Prose, aussi bien que de Vers, Tout ce que l'on écrit, sur cent sujets divers. On sait à point nommer, tel a fait une pièce Jolie autant qu'on peut, unique en son espèce, Tout le monde l'estime à cause du sujet Une telle personne a fait un beau portrait. Sur un tel air nouveau, telle a fait des paroles L'Anagramme d'un tel est pleine d'hyperboles. Un tel Auteur Gascon, a fait un madrigal Sur une jouissance. Un tel donne le Bal Cet autre a composé, des Sonnets et des Stances Sur des yeux, sur un teint et sur des inconstances. Un tel hier au soir, écrivit un sizain Pour une Damoiselle ; elle par un dixain Le lendemain matin, en envoya réponse. On poursuit le Roman, de Clélie et d'Aronce. Tel Poète fort illustre, a fait un tel dessein. ........ Un tel fait un Roman, parce que l'on l'en presse. Les ouvrages d'un tel, se mettent sous la presse. C'est là sans contredit, ce que l'on doit savoir Pour se faire connaître, et se faire valoir Dedans les lieux connus ; et j'ose dire encore Que quelque esprit qu'on ait, alors qu'on les ignore Il ne vaut pas un clou.

Madrigal : petite poésie amoureuse composée d'un petit nombre de vers libres inégaux, qui n'a ni la gêne d'un sonnet, ni la subtilité d'une épigramme, mais qui se contente d'une pensée tendre et agréable. [F]

MASCARILLE

Écoutez.

MASCARILLE

Oh, oh, je n'y prenais pas garde, Tandis que sans songer à mal, je vous regarde. Votre oeil en tapinois, me dérobe mon coeur, Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur.

Tapinois : Qui ne dit que dans le burlesque. Il est venu en tapinois ; c'est à dire, secrètement, sourdement, et san faire bruit. [F]

MASCARILLE

Je ne fais rien du tout, qui n'ait l'air cavalier. Je n'ai rien de Pédant encor moins d'Écolier.

le vers 576 peut etre compris aussi comme une références à "Le Pédant Joué" comédie de Cyrano de Bergerac (1654), "L'Ecolier de Salamanque" comédie de Scarron (1655).

MASCARILLE

En effet il est beau, Vous avez le goût bon, tudieu, vous êtes fine.

Tudieu : Sorte de jurement burlesque. [F]

MADELON

Il est assaisonné De la bonne façon ; mais dans cette musique L'on voit bien qu'on a mis, beaucoup de Chromatique.

Chromatique : terme de musique, qui est le second de ses trois gens qui abondent en demi-tons. Il a été appelé de ce nom parce que les grecs le marquaient avec des caractères de couleurs, qu'ils appellent chroma. [F]

CATHOS

Et moi sans hyperbole Je n'ai jamais rien vu, de cette force-là

Hyperbole : Figure de Rhétorique qui augmente, ou qui diminue excessivement la vérité des choses dont elle parle. [L]

MADELON

Ah ! Telles pactions Ne sont pas de refus.

Pactions : Ce mot se dit aujourd'hui [XVIIème] qu'en parlant d'affaires, et signifie accord ; convention ; clause qu'on met dans quelque contrat, ou traité. [F]

MASCARILLE, montrant le ruban de ses chausses

Ma petite-oie est-elle a l'habit congruante ?

Petite-oie : On appelle figurément Petite-oie, Les bas, le chapeau, les rubans, les gants, et les autres ajustements nécessaires pour rendre un habillement complet. [Ac. 1762]

Congruant : Qui convient à. [L]

MADELON

Furieusement bien C'est Perdrigeon tout pur.

Perdrigeon : nom propre d'un commerçant d'accessoires vestimentaires ou mercier du XVIIème.

MASCARILLE, étalant ses canons

Ne me direz-vous rien Aussi de mes canons ? Ont-ils l'heur de vous plaire Dites, que vous en semble ?

Canon : Signifie encore un demis-bas qui s'étend depuis la moitié des cuisses jusqu'à la moitié des jambes. Est aussi un ornement de rond fort large et souvent orné de dentelle qu'on attache au dessous du genou, qui pend jusqu'à la moitié de la jambe pour le couvrir : ce qui était il y aquelque temps fort à la mode ; c'est dont Molière se raille. [F]

MASCARILLE, lui donnant ses gants à sentir

Mais de votre odorat Que la réflexion dessus ces gants s'attache.

MASCARILLE, lui faisant sentir ses cheveux

Et celle-là ?

SCÈNE X. Marotte, Mascarille, Cathos, Madelon.

MADELON

Et qui ?

SCÈNE XI. Jodelet, Mascarille, Cathos, Madelon, Marotte.

MASCARILLE

Ah ! Vicomte.

JODELET, s'embrassant l'un l'autre

Ah ! Marquis,

JODELET, l'ayant baisé

Il t'en faut de plus doux ma foi.

JODELET, s'assoit

C'est sans cérémonie.

MASCARILLE

Mais dites cependant, savez-vous bien Mesdames ? Qu'on place le Vicomte, au rang des belles âmes, Qu'il est de ces vaillants, à qui le fer sied bien, C'est un brave à trois poils.

À trois poils : Figuré et familièrement, et par une plaisanterie tirée du velours à trois poils, à quatre poils, qui est le meilleur. Un brave à trois, à quatre poils, un homme qui se pique d'une très grande bravoure. [L]

JODELET

Que veux-tu dire toi ? Avec ta demi-lune, et tu rêves, je crois Penses-y, c'était bien, toute une lune entière.

Demi-lune : en termes de guerre, se dit d'un dehors qui n'a que deux faces, qui forment ensemble un angle saillant. (...) On la mettait autrefois à la pointe du bastion, où le fossé étant arrondi a été cause qu'on lui a donné ce nom. [F]

CATHOS, ayant porté la main

La cicatrice est grande.

MADELON, ayant la main derrière la tête de Mascarille

Oui je sens quelque chose. Un tel coup vous apprête Aussi force lauriers.

JODELET, à Cathos

Ah ! Tâtez donc voilà Encore un autre coup, je l'eus à Gravelines Et depuis j'ai souffert d'une fièvre maligne De fort âpres douleurs.

Gravelines : assiégée en 1644 par Louis XIII, reprise en 1652 par l'archiduc Léopold. Enfin, reprise par Vauban en 1658, quatre ans après une explosion de la poudrière qui détruisit la presque le totalité de la ville.

MASCARILLE, mettant la main sur le bouton de son haut de chausse

Moi je vais vous montrer Une effroyable plaie.

JODELET

Pourquoi ?

MASCARILLE

Que diable est donc cela ? Je fais toujours sans peine, Fort bien le premier vers ; mais je suis à la géhenne Pour poursuivre. Ma foi ceci presse trop fort : À loisir, je ferai pour vous sans nul effort En vers un impromptu, qui sans doute je gage Ne vous déplaira pas.

Géhenne : Proprement, vallée près de Jérusalem où les juifs brûlaient leurs fils et leurs filles en l'honneur des idoles. Fig. L'Enfer en style de l'Ecriture.

MASCARILLE

Quoi donc ?

SCÈNE XII. Jodelet, Mascarille, Cathos, Madelon, Marotte, Lucile.

MASCARILLE, dansant lui seul comme par prélude

La la la la la la.

MASCARILLE

Et danse, Vicomte.

SCÈNE XIII. Du Croisy, La Grange, Mascarille.

JODELET

Ahy, ahy.

SCÈNE XIV. Mascarille, Jodelet, Cathos, Madelon.

MASCARILLE

Une gageure.

SCÈNE XV. Du Croisy, La Grange, Mascarille, Jodelet, Madelon, Cathos.

JODELET

Je ne suis plus rien, adieu la braverie.

Braverie : Dépense en habits. [F]

DU CROISY

Qu'est-ce ? Qui vit jamais rien de plus effronté ? Vos victoires coquins, seront plus mal aisées. Et vous ne pourrez plus aller sur nos brisées, Ou vous irez ma foi chercher en d'autres lieux De quoi paraître beaux, et contenter les yeux De ces rares beautés, et je vous en assure.

Brisées : On dit figurément, Marcher sur les brisées de quelqu'un pour dire, Suivre ses traces, imiter son exemple. On le dit aussi de ceux qui entreprennent le même dessein, qui écrivent sur le même sujet, quoi qu'ils le traitent diversement. [F]

MASCARILLE

Hé...

Les violons se tournent vers Jodelet.

SCÈNE XVI. Gorgibus, Jodelet, Mascarille, Madelon.

SCÈNE XVII. Gorgibus, Madelon, Cathos, Violons.

1 203 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica