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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

Le Procès des Précieuses en vers Burlesques

Antoine Baudeau de Somaize· imprimée en 1660· 1 574 vers· 12 personnages

Personnages

  • RIBERCOUR, Gentilhomme Manceau et député de ce Païs
  • ROGUESPINE, son valet
  • THEOCRITE, Professeur és langues Espagnole, Italienne et Françoise
  • PANCRACE, Professeur de la langue Pretieuse
  • ERGASTE, écuyer de Madame_la_Duchesse de
  • UN GREFFIER
  • PATRICE, Juge se disant de l'Academie Françoise
  • ANAXARITE, Juge se disant de l'Academie Françoise
  • ARISTIME, Juge se disant de l'Academie Françoise
  • EPICARIE, Deputée du Corps des Pretieuses
  • SA SUIVANTE
  • RODOGINE, écolière, qui vient apprendre à parler Pretieux
MADAME,

À MADAME MADAME LA MARQUISE DE MONLOY.

Après avoir quelque temps douté si je différerais les preuves de mon respect pour vous en donner de plus considérables, ou si je me hasarderais de vous le témoigner par l'offre d'une bagatelle : je me suis enfin laissé persuader que je ne pouvais avec trop d'empressement chercher les moyens de vous en donner des marques ; mais comme il me semblait presque impossible qu'elles vous fussent considérables sortant de mes mains ; j'ai cherché dans les agréments d'un style burlesque de quoi réparer mon peu de mérite, et ne me sentant pas assez fort pour vous plaire par la beauté de mes pensées, j'ai voulu vous empêcher de songer à ma faiblesse, et réparer ce défaut par la plaisanterie de mes imaginations : En un mot, MADAME, je me suis résolu de vous offrir une Comédie, n'osant pas vous présenter un Ouvrage sérieux. Dans cette entreprise je n'ai point d'autre but que celui de vous divertir, et de vous faire connaître que je me souviens de ce que je vous dois. J'avoue que c'est me charger d'une nouvelle obligation que de vouloir m'acquitter ainsi ; mais il est bien malaisé de n'être pas toujours redevable à celles qui vous ressemblent ; aussi me fondai-je entièrement sur votre bonté. C'est une de vos vertus, MADAME, et vous n'avez pas acquis moins de réputation dans la Cour par elle, que par toutes vos autres bonnes qualités. Je m'abuserais moi-même si je prétendais en faire ici le dénombrement. Trop de choses vous ont rendue recommandable durant que vous avez été auprès de la plus auguste et plus vertueuse Reine qui ait jamais porté la Couronne pour me laisser le moyen de l'oser entreprendre ; aussi ne m'y hasarderai-je pas ; et tout le témoignage que je veux rendre à une vertu connue de tout le monde, c'est que dans ce lieu où votre naissance vous avait appelée ; dans ce lieu dis-je où la médisance n'épargne personne, votre vertu lui a si bien fermé la bouche que les plus médisants ne l'ont jamais ouverte que pour publier que vous étiez la plus sage et la plus vertueuse personne de la Cour ; et dans ce lieu ce n'est pas peu de chose de conserver tant d'estime avec tant de beauté. Cependant ce qui pour lors était vrai ne l'est pas moins à présent, au contraire on peut dire que vos vertus brillent avec plus d'éclat : mais dans cette estime générale de tous ceux qui vous connaissent souvenez-vous de cette générosité par où vous l'avez acquise. C'en est une bien grande, MADAME, de regarder de bon oeil les choses qui sont au dessous de nous, et c'est celle dont je vous prie de vous servir en mon endroit, me permettant de me dire avec respect,

MADAME,

Votre très humble et très obéissant serviteur, SOMAIZE.

AU LECTEUR

Je te donne ici un Procès, dont le sujet est si nouveau, que malgré toute l'antiquité de la chicane, on n'en avait point encore vu de semblable au Palais : il s'y est fourré comme en son pays natal, et bien qu'il soit né dans un lieu fort tranquille, il n'a pas laissé de passer dans celui du trouble et de l'embarras. En vain j'ai tâché par raison de le retenir, la démangeaison d'avoir ton jugement m'a forcé de l'exposer à recevoir de toi un Arrêt moins favorable que celui que mes amis en ont porté. Je n'en appellerai point, et ne croirai pas même que tu me fasses d'injustice en le condamnant : mais comme tu peux lui être contraire par plusieurs raison, il me semble assez juste de te dire ce que la liberté du Poème Burlesque y a rendu raisonnable ; qui est premièrement l'expression qui dans ces sortes de Comédies, fait une partie du plaisant, et reçoit toutes sortes de façons de parler. Le sujet ensuite qui dépend entièrement de l'imagination, et qui n'a besoin pour être reçu que du passeport de la vraisemblance. Il serait besoin ici de faire un long discours pour expliquer ce que c'est que vraisemblance ; mais pour te le dire en deux mots, c'est tout ce qui, bien qu'extraordinaire par sa nouveauté, tombe néanmoins assez dessous les sens pour persuader à l'esprit que cela peut arriver sans renverser l'ordre établi dans le cours des choses. Ce qui dépend souvent bien plus de l'arrangement des actions, que des actions même. Peut-être m'accuseras-tu d'y avoir manqué précipitant en un jour un procès, qui selon la coutume des Modernes dure pour l'ordinaire des six mois : mais le Théâtre peut bien donner cette licence, puisque la raison et l'utilité voudraient qu'ils ne fussent pas plus longs, outre que ceci étant plutôt un arbitrage en forme, qu'un jugement réglé. Il ne faut pas s'étonner qu'il aille si vite, aussi n'est-ce pas là de quoi je veux le plus me défendre, et les scènes déliées qui sont présentement tout à fait condamnées dans les pièces régulières, et que j'ai laissé passer dans cette Comédie, me fourniraient une ample matière, d'apporter quantité d'excuses, ce que je ne ferai pourtant pas, croyant qu'elles ne sont pas tout à fait condamnables dans une pièce burlesque, qui est proprement un ouvrage ou tout est permis, pourvu qu'il fasse rire. Comme je te l'ai donné pour te divertir, je te pris si tu ne le trouves pas assez plaisant de te donner quelque jour de patience, j'en exposerai un autre à ta censure qui pourra réparer les défaut de celui-ci ? Ce sera la Pompe funèbre d'une Précieuse, avec toutes les cérémonies de ce fameux Convoi ; que ces termes de lugubres et funestes ne t'épouvantent point, car je puis t'assurer que cet enterrement n'aura rien de triste que son nom.

SCÈNE PREMIÈRE. Patrice, Epicarie.

EPICARIE, en appelant Patrice

Hem, ou courez-vous de ce pas ?

SCÈNE II. Ribercour, Roguespine.

RIBERCOUR

Ce sont les Mots, que font les Dames, Que l'on imprime aussi, lourdaud.

Lourdaud : Personne lourde d'esprit et de corps. [L]

ROGUESPINE

Hé bien, quoique je sois rustaud, Dites ? Comment sont-elles faites ? Sont-ce des femmes ? Fort parfaites, Qui n'ont rien des autres en tout ? Sont-elles point à votre goût ? Portent-elles, des hauts de chausses ? Sont-ce pièces bonnes, ou fausses ? Quoi Monsieur, vous ne parlez pas, Vous font-elles, de l'embarras ? Sont-elles, point hermaphrodites ? Ont-elles, des juste-au-corps ! Dites ? Ont-elles, le visage beau ? Ont-elles, un vilain museau ? Sont-elles, tant soi peu camuses ? Chantent-elles, comme les muses ? Ont-elles, le nez aquilin ? Ont-elles, l'esprit fort malin ? Sont-ce des beautés, sans secondes ? Sont-elles, brunes, grandes, blondes, Petites, jeunes, vieilles, ou Hideuses, comme un loup-garou ? Ne sont-ce point quelques sorcières ? Sont-elles, douces, ou bien fières, Ont-elles, des maris ou non ? N'auraient-elles, point de surnom ? Des galants, en endurent-elles ? Ne feraient-elles, point les belles ? Sont-elles, riches à foison ? Sont-elles, de pauvre maison ? En un mot, dites-moi ? Sans fraude, Monsieur, sont-elles à la mode ?

Rustaud : Terme familier Qui tient du paysan, de la campagne. [L]

Haut de chausses : en fait d´habit, on appelle haut-de-chausse la partie de l'habillement de l'homme qui est depuis la ceinture jusqu'aux genoux (...). [F]

Juste au corps : Espèce de veste qui va jusqu'aux genoux, qui serre le corps, montre la taille, et qui a des poches tantôt plus hautes et tantôt plus basses, selon que la mode change. [F]

ROGUESPINE

Elles ont donc des souliers ronds ; Car d'en porter c'est la grande mode.

v. 154, dans l'édition originale, on lit dont au lieu de donc.

ROGUESPINE

Prenez-les au Petit Bourbon, L'on les dit au pays, plaisantes Et même assez divertissantes

Petit-Bourbon : Ancine Hôtel du XIVème siècle, qui devint le lieu où se produisirent les comédiens Italiens et la troupe de Molière. Ce théâtre fut démolie le 11 octobre 1660.

SCÈNE III. Ribercour, Pancrace, Roguespine.

RIBERCOUR

Pour le public, j'ai cette peine Et je suis authentiquement Député des Nobles du Mans, Comme de la Province entière, Qui s'intéresse en cette affaire, Afin de plaider en ces lieux Contre le parler précieux Et ces pestes de Précieuses, Que je vais rendre malheureuses ; J'ai déjà par précaution Pour intenter mon action Fait tantôt un coup de ma tête Et j'ai présenté ma requête À l'Académie, et voici La teneur que j'en tiens ici.

Il lit.

À Messieurs de l'Académie. Humblement Messieurs, vous supplie Le Sieur de Ribercour, du Mans Gentilhomme qui point ne ment, Et député de la Noblesse D'où l'on voit des pommes la presse. Disant, que depuis quelque temps Il s'épend d'instants en instants Dans leur pays certain langage, Ou plutôt un baragouinage, Qui leur est à tous inconnu, Ne sachant pas s'il est venu Par eau, ou sur quelque haridelle Et que précieux l'on appelle : Lequel, comme la nouveauté Plaît avecque facilité, Est reçu dans notre Province, De gens, dont la cervelle est mince, Sujets à prendre en cent façons Mille folles impressions, Et qui je crois Messieurs, sous ombre Que ce langage était fort sombre Et qu'il était né dans Paris, Et s'est fourré jusqu'à leurs huis, Ont crû, qu'ils seraient fort célèbres Et que pour sortir des ténèbres, C'était un cas sûr à chacun Pour les distinguer du commun, S'ils s'attachaient tous à le suivre Et s'ils pouvaient le faire vivre. Néanmoins cela fait grand tort À la Province et lui nuit fort ; Tant à cause Messieurs, du trouble Qui de temps en temps se redouble, Et qui met le commerce à bas, Que du grand nombre de ducats, Dont tous les jours l'on fait dépense, Non sans grande condoléance, Pour avoir à chaque moments Avec soi quelques truchements. Ce considéré, qu'il vous plaise, Pour que ce désordre on apaise, Faire appeler par devant vous Pour qu'on lui donne du dessous, Tout ce grand corps des Précieuses, Pour se voir comme factieuses, Condamner d'abord à laisser, Abjurer, quitter, renoncer, Un si pernicieux langage, Et qui peut causer du carnage, Et que défenses à l'instant, Leur soient par vous faites s'entend De ne s'en plus servir à peine De ne jamais lire Artamène, Ni même aucun autre roman ; Ou pour un plus dur châtiment Que le lit, desdites femelles, Soit des deux côtés sans ruelles, Et qu'il soit mêmement placé Sans être du tout exaucé ; Et vous ferez bonne Justice.

Haridelle : Terme familier. Mauvais cheval maigre. [L]

Ducat : Monnaie d'or fin dont la valeur varie de dix à douze francs, selon les pays ; il porte ordinairement d'un côté la tête du prince dans les États duquel il a été frappé, et de l'autre côté ses armes. [L]

Truchement : Interprète nécessaire aux personnes qui parlent diverses langues pour se faire entendre les unes aux autres. [F]

Artèmène : Roman précieux de Madeleine de Scudery publié entre 1649 et 1653.

PANCRACE

Tout à fait ; car enfin je sais Que ces Messieurs, à forte tête En répondant votre requête, Avecque tant d'agilité Ont fait un coup en vérité, Qui par sa grande vigilance Doit être à tous en évidence ; Puisqu'un mot souvent leur suffit Pour embarrasser leur esprit Plus de dix, ou douze semaines ; Mais je vous veux donner mes peines, Et solliciter avec vous : Aussi bien je suis en courroux Contre toutes ces orgueilleuses, Pour dire plus ces Précieuses, Que j'allais perdre, Dieu le sais, Si vous n'aviez pas commencé ; Vous savez bien que dix années, Favorisé des destinées, J'ai suivant ma profession, Enseigné dedans la maison, Avec honneur, et dans la ville, D'une manière fort facile, La langue Italienne, avec L'Espagnole, sans nul échec, Et pareillement la Française ; Cependant je vois qu'on dégoise Aujourd'hui pour me ruiner Un jargon, qu'on doit condamner. Que mes écoliers se dépitent, Qu'il s'en faut peu qu'ils ne me quittent. Et que lorsqu'à quelque étranger, Qui me fait souvent enrager, J'ai bien souvent donné mes peines L'espace de quelques semaines ; Mais non pas sans bien me fâcher, Afin de lui faire écorcher, Le Français, qu'il tâche d'apprendre, Il me vient dire, pis que pendre Et crier d'un ton outrageant Que je lui vole son argent, Et qu'il s'est vu parmi des femmes, Des illustres, des belles âmes, Qui parlaient un patois, sa foi, Qui ne s'apprenait point chez moi. Que même il avait fait dépense Et qu'il dit être d'importance, Achetant des livres nouveaux, Que tout le monde trouve beaux, Intitulés, les Précieuses, Précieuses, pour lui fâcheuses, Puisqu'il n'y peut connaître rien.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Roguespine, Rodogine.

ROGUESPINE

Peste de la commission, J'en avais ma foi, bien affaire, La selle m'en tient au derrière, Et les sauts que tous les chevaux, Qui n'étaient certes, bons ni beaux, M'ont (sans qu'il fut fort nécessaire), En courant la poste, fait faire, Dans un superlatif degré Le ventre m'ont plus écuré, Que n'auraient, je le dis sans feintes, Jamais pu faire quatre pintes De ce vin bien et mal faisant, Qu'on nomme émétique à présent.

Écurer : Nettoyer la vaisselle, la batterie de cuisine. [F] Débarrasser de toute ordure. [L]

Pinte : Vaisseau qui sert à mesurer les liqueurs, et quelquefois des choses sèches. Une pinte de vin, d'eau, d'huile. La pinte contient deux chopines, ou la moitié d'une quarte. La pinte de Paris est environ la sixième partie du congé Romain, et contient le poids de deux livres d'eau commune. [F]

ROGUESPINE

Mais nos gens sortent satisfaits, Et je donnerais ma parole Qu'ils viennent d'attraper le drôle.

Drôle : Se dit d'un homme ou d'un enfant qui, ayant quelque chose de décidé, de déluré, ne laisse pas d'exciter quelque inquiétude, et sur lequel d'ailleurs on s'attribue quelque supériorité. [L]

SCÈNE VI. Ribercour, Pancrace, Theocrite, Roguespine, Rodogine.

SCÈNE VII. Theocrite, Rodogine.

THEOCRITE

Qui sont donc les perturbateurs ! Des ruelles persécuteurs Au beau style, si fort contraires Et de la raison adversaires, Dont le sens emberliquoqué Vous a dans l'esprit inculqué, Par une injuste jalousie, Cette bizarre fantaisie.

Ruelle : se dit aussi de l'espace qu'on laisse entre le lit et la muraille. Se dit aussi des alcôves, et en général les lieux parés où les dames reçoivent leurs visites, soit dans leurs lits, soit sur des sièges. [F]

Emberliquoqué : mot valise composer avec emmberlificoter qui est un terme populaire qui signifie embarraser [L] et emberlucoquer qui est aussi un terme populaire (non précieux) : Se coiffer d'une opinion [F].

SCÈNE VIII.

SCÈNE IX. Ergaste, Théocrite.

ERGASTE

Mot à mot.

ERGASTE

Mais

THEOCRITE

Ça prenez donc cette écritoire, J'ai quelques vers en ma mémoire, Qu'en parlant à vous, j'ai trouvés Je crains de les perdre, écrivez. Attendez, que rien ne vous presse, Il faut un titre à cette pièce. Mettez ce titre spécieux. Madrigal en vers Précieux. C'est fait, continuez d'écrire, Naguère un mari, dans l'empire Ouais, je me suis embarrassé, Que ce vers là, soit effacé. Un mar non je rêve sans doute, Rien que le premier vers ne coûte, Et dés que je l'aurai trouvé Nous aurons bientôt achevé. Je le tiens sans doute, ou je meure, Écrivez donc et tout à l'heure. « L'autre jour un mari, causait Avec sa femme, et lui disait Dedans l'empire des oeillades. » Que ces paroles sont mignardes ? Certes de semblables discours Expriment tout à fait le Cours. Dans ce lieu soit belle ou camarde, Chacun de son côté regarde. Et l'on voit chacun, accorder Qu'on n'y va que pour regarder. Il est donc, quoi qu'on puisse dire, Bien dit des oeillades l'empire.

Il poursuit de dicter.

« Je vois que vous cherchez à faire assauts d'appas, Elle sans songer dit, ne t'en étonne pas, Car les baisers permis son fades. ............................ Lui d'abord, tout comme un Argus » Mes discours seraient superflus Pour pouvoir ici vous d'écrire Ce que ce mot d'Argus, veut dire ; Puisqu'il est déjà su de tous Qu'Argus, signifie un Jaloux, « Et sans aucune incertitude Lui dit, vous n'y reviendrez plus Et contre elle d'abord poussa le dernier rude. » Ces vers sont faits avec étude. Je puis aisément le prouver, Puisqu'on ne peut jamais trouver De façon de parler plus claire, Pour dire se mettre en colère. Mais c'est fait, lisez.

Mignard : Qui a une beauté délicate, qui a les traits doux et agréables. [F]

Camard : Qui a le nez plat et écrasé. [L]

SCÈNE X.

SCÈNE XI. Pancrace, Ribercour.

SCÈNE XII. Ribercour, Roguespine, Pancrace.

PANCRACE, retenant Ribercour

Arrêtez il va tout conter.

ROGUESPINE

Il n'est point de gens de métier Qui la sachent dans ce quartier, D'autant que par un trait habille Avant terme elles ont fait gille. Mais je pense que l'on m'a dit, Oui c'était un homme d'esprit, Et ses discours sont fort croyables Que du Marais, aux Incurables Elles n'avaient rien fait qu'un saut.

Gille : personnage du théâtre de la foire, le niais. Jouer les rôles de Gille, ou, elliptiquement, jouer les Gilles. Faire gille, loc. populaire qui signifie se retirer, s'enfuir (gille ne prend point de majuscule en ce sens). [L]

Marais : Le théâtre du Marais est un des lieux de représentations à Paris crée en 1634 par l'acteur Mondory. Il se situait rue Vieille du Temple dans l'actuel 3ème arrondissement.

RIBERCOUR

Quoi maraud

ROGUESPINE

Avecque Monsieur le Sergent Homme, tout à fait diligent, Quand je vous quitté, nous allâmes Tout droit au Marais, et trouvâmes La rue assez facilement Dans laquelle est le logement Des babillardes Précieuses, Qui sans doute ne sont pas gueuses. Un vénérable savetier, Qui loge en ce noble quartier, D'une façon toute civile Nous indiqua leur domicile, Quoi qu'enfin, par un heureux cas, Nous n'en fussions qu'à quatre pas. À la porte, là nous heurtâmes Et le heurtoir que nous trouvâmes Était de linge emmailloté. La chose est rare en vérité, Et de même qu'en ma mémoire, Mérite une place en l'histoire, Elle est faite avecque raison, Car c'est une précaution Dont bien souvent elles se servent Et qu'entre-elles, elles observent, Pour que, leur conversation N'ait jamais d'interruption. Il vint à la susdite porte, Une cale, ou laquais, n'importe Qui nous ouvrît civilement. Nous sans un long raisonnement A l'instant même nous entrâmes Et puis après nous le priâmes, Que sa maîtresse, put savoir Que nous désirions fort la voir. Droit à la porte de sa chambre, Où l'on sentait le musc et l'ambre Le susdit laquais nous mena, Puis après il s'en retourna Nous quérir certaine suivante, Que je trouvai fort obligeante, Laquelle, je ne sais pourquoi, Commune, il nomma devant moi ; Cette fille, je la crois telle, Vêtue, en jeune Damoiselle, Après deux mille questions Sans les interrogations, Allait avec grande vitesse Dans la chambre de sa maîtresse, Afin de la faire venir Pour pouvoir nous entretenir : Lorsque de cette Précieuse, L'impatience merveilleuse Fut cause qu'on nous fit entrer. Notre sergent sans différer Voyant cette femme savante D'abord, votre exploit lui présente. Pendant le temps qu'elle le lut, Et qui certes un longtemps fut, Sans y trembler en aucun membre, Je considérai fort la chambre Dans laquelle à loisir je vis Des Précieuses de Paris, Une longue et nombreuse bande.

Commune en précieux veut dire suivante. [NdA]

ROGUESPINE

Vous l'allez savoir, maintenant. Car je commence et sans encombre. Cette chambre était assez sombre, Le grand jour, n'y pouvant entrer A cause qu'elles font tirer Pour l'empêcher de trop paraître Des rideaux, devant la fenestre Sachant, que la grande clarté Efface un peu de la beauté. J'y remarqué de plus, en suite Quoi que la chambre, fut petite, Que depuis la porte on voyait Un paravent qui s'étendait Jusqu'au près de la cheminée. Pour répondre à ma destinée, Qui m'avait fait heureusement Entrer dans cet appartement ; De ladite chambre le reste Sincèrement je le proteste, Je n'examine nullement Pour ne pas perdre le moment Que j'avais de lorgner ces belles, Dedans l'une de leurs ruelles. Seize environ elles étaient, De plus toutes elles avaient Au moins, ne s'en fallait-il guère, Assis sur leurs manteaux par terre Paraissant fort humiliés, Un homme, chacun à leurs pieds, Sans ceux qui très fort à leur aise Étaient assis dans une chaise, Et faisaient peu les courtisans. Elles avaient tant de rubans, Que je dis, sans dire sornettes, Que comme mulets de sonnettes Elles étaient, et croyez moi, Toutes chargées, par ma foi. La plupart encore d'entre-elles Soit des laides, ou soit des belles, Tenaient avec un air badin, Chacune une canne à la main, La faisant brandiller sans cesse, Et sans mentir je vous confesse Que je n'osais ouvrir le bec Et que j'allais mourir illec, Tant de peur j'avais l'âme émue, Si je n'eus point jeté la vue Dessus le sergent, qui d'abord Parût me rassurer bien fort. Mais sans vous parler davantage Du sergent, ni de mon courage, De peur de paraître poltron, Reprenons la description. Beaucoup sans attendre aux Dimanches, Avaient mis des coiffures blanches Qui toutes en pointe étaient. Beaucoup d'autres, encore avaient Des coiffures, à la paysanne, Et non pas à la courtisane ; Si depuis un temps à la Cour La mode n'a joué son tour. Celles qui restaient Ah ! Sans rire, Je ne sais si je le puis dire, Avaient tout au tour du museau De toile jaune, un grand morceau Si gras, que sans être prophète, On l'eut pris pour une omelette. Si je ne me trompe voila Comme ces Précieuses-là, Qui ma foi, sont assez jolies Étaient par la tête bâties. Or voyons tout présentement Comme était leur habillement. Les unes, sans que je vous mente, Avaient une très longue fente À leurs habits, cela s'entend, Et qui se rejoignait pourtant Par des galants, que devant elles, Avaient fait attacher ces belles. Je puis dire que ces habits Étaient faits de fort beaux tabis, Et d'autres étoffes très rares : Ces habits sont nommés simarres, D'autres avaient des juste-au-corps Et d'autres avaient par le corps, Des robes tout au tour plissées, Parce qu'elles sont plus aisées. Ceux qui s'y fort humiliés Étaient abaissés à leurs pieds Et montraient un coeur plein de flambes, N'avaient point presque tous de jambes, Du moins, ne les voyait-on pas Tant le rond, et grand embarras De leurs canons à tous étages À leurs jambes faisait d'ombrages. Leur estomac assurément, Et leurs épaules mêmement Étaient j'en ose jurer certes, De grands cheveux toutes couvertes Et pour avoir plus de beauté Leur visage était moucheté. Ils avaient selon leurs coutumes Des chapeaux, tous chargés de plumes, Et des rabats tout à fait beaux Qui jusqu'à l'épine du dos Descendaient à tous par derrière ; Et j'appris de la chambrière, Qui dans la chambre, en ce moment Se trouva fortuitement, Qu'ils étaient, non Anabaptistes, Mais bien des galants Alcovistes Ou bien pour vous l'expliquer mieux, Des galants, nommés Précieux. Je fus encor instruit d'icelle, Je la crois pourtant Damoiselle ; Mais cela vous importe peu, Pourquoi ceux qui dedans ce lieu Comme j'ai dit, très à leur aise Étaient chacun dans une chaise, Avaient tous les yeux fort battus, De plus étaient de noir vêtus, Avaient la mine rechignée, Avaient la tête mal peignée, Avaient de si petits rabats, Qu'on ne les voyait presque pas, Et dont la toile telle quelle, N'avait point du tout de dentelle. Auteurs, elle les appela Et me dit, que comme cela D'une sérieuse manière Ils s'habillaient tous d'ordinaire, Pour pouvoir avec équité Mieux soutenir la gravité, La beauté, le crédit, le lustre, De leur profession illustre. Je sus d'elle encore de plus En discours, non pas ambigus, Que quand pour chercher un bon terme Ils étudiaient de pied ferme Et que leurs têtes ils grattaient Leurs cheveux souvent se mêlaient, Et c'est pour cela que les poètes, Qui bien souvent sont les Prophètes, Et que sans droit vous dédaignez, Paraissent souvent mal peignés. Voila le récit très fidèle De tout ce que m'apprit la belle.

Illec : Vieux mot qui signifiait autrefois En ce lieu-là. Il est hors d'usage [au XVIIème]. [F]

Galand : Anciennement. Ruban noué, noeud de rubans. [L]

Tabis : Étoffe de soie unie et ondée, passée à la calandre sous un cylindre qui imprime sur l'étoffe les inégalités onduleuses gravées sur le cylindre même. [L]

Simarre : Habillement long et traînant dont les femmes se servaient autrefois. Ce mot se dit encore présentement [XVIIème] d'une espèce de robe de chambre que les prélats, et les magistrats mettent quelquefois par dessus la soutane. [F]

Des manteaux dont se servent les femmes grosses. [NdA]

Flambe : Vieux mot, qui signifiait autrefois la flemme du feu. Il est hors du bel usage [au XVIIème]. [F]

Canon : Est aussi une ornement de toile rond fort large, et souvent rné de dentelle qu'on attache au dessous du genou, qui pend jusqu'à la moitié de la jambe pour le couvrir : ce qui était il y a quelque temps fort à la mode ; c'est dont Molière se raille. [F]

Rabat : Pièce de toile que les hommes mettent autour du collet de leur pourpoint, tant pour l'ornement que pour le propreté. [F]

Anabaptiste : Sectaire ; C'est un nom formé de leurs erreurs touchant au Baptême. Ils tiennent qu'il fait rebaptiser les enfants quand ils sont en âge de raison. Cette secte a fait beaucoup de bruit et de ravages en Allemagne dans le derniers siècle (1500) surtout en Westphalie. [F]

Alcoviste : Nom donné chez les précieuses à celui qui remplissait l'office de chevalier servant, et qui les aidait à faire les honneurs de leur maison et à diriger la conversation ; ainsi dit de l'alcôve contenant la ruelle où les précieuses recevaient. [L]

Rechigné : Qui a l'air maussade. [L]

SCÈNE XIII.

ROGUESPINE, seul

Dieux ! Qu'ils ont le jugement mince ; J'ai su dedans notre province La moitié de ce que je dis ; Que je les ai bien étourdis : Mais allons ouïr leurs harangues, Allons voir remuer leurs langues ; Car j'en jurerais bien ma foi, Ce doit être un plaisir de Roi.

On lève une toile, les Juges paraissent avec un greffier.

Harangue : Discours qu'un orateur fait en public. Se dit aussi ne mauvaise part, des discours trop longs, fréquents et ennuyeux, ou de ceux qui contiennent quelque réprimande, quelque reproche. [F]

SCÈNE XIV. Patrice, Anaxarite, Aristime. Un Greffier.

SCÈNE XV. Patrice, Anaxarite, Aristime, Un Greffier, Ribercour, Pancrace, Roguespine.

PATRICE

Les voici.

SCÈNE XVI. Patrice, Anaxarite, Aristime, Un Greffier, Ribercour, Pancrace, Epicarie, Roguespine, Une Suivante.

RIBERCOUR

Pour vous déduire mes raisons Sans vous faire une longue harangue Je dis Messieurs, que notre langue Se trouve en un piteux état Depuis le surprenant éclat Qu'a fait celle des Précieuses. Dans les Cités les plus fameuses, Pour s'entendre présentement Il faut avoir un truchement, Ou le nouveau Dictionnaire, Que ces femmes viennent de faire. Quelle conclusion pour nous, Ah ! Messieurs, à quoi songez-vous ; Les femmes, oui Messieurs les femmes, Nous couvrent aujourd'hui de blâmes Et viennent de faire en effet Ce que jamais vous n'avez fait Au moins, si ce n'est en idée ; Pour notre bien par trop gardée, Mais pour leur réputation Par un beau désir de renom, Elles ont un Dictionnaire Tout fraîchement mis en lumière, Auquel chacun court comme au feu, Et nous en promettent dans peu De leur façon encore un autre : Cependant hélas ! Que le vôtre Depuis si longtemps commencé, N'en est pourtant encor qu'au C. Ah ! Je vois bien que c'est l'ouvrage De Penelopes, et je gage Que dans ce livre l'Omega, Jamais place ne trouvera. De plus j'ose vous dire encore Que si ce parler que j'abhorre Et que l'on nomme Précieux, S'enracine dans tous les lieux Où l'on sait qu'il a pris naissance Vous devez Messieurs, que je pense, Et vous agirez comme il faut, À l'Alpha remettre bientôt Votre fameux Dictionnaire Que vous commençâtes de faire En l'an deux cent cinquante-deux Et qui devait selon nos voeux, Et selon notre juste attente, Dedans l'an mil six cens quarante Être dans sa perfection. Songez donc Messieurs, tout de bon À me faire bonne justice Me donnant un arrêt propice ; Mais j'ai tort de vous y pousser Ne devez-vous pas embrasser ? Ô Sénat mille fois auguste, Un intérêt si grand, si juste, Et qui par mon heureux destin N'est autre que le vôtre enfin. Cependant si ces factieuses, Ces hérétiques Précieuses, Parlent encore ce jargon, La Tour de Babel tout de bon, Dans ce siècle va renaître Et dans la France, va paraître, Malheur plus à craindre cent fois Pour les nobles, pour les bourgeois, (Mais non pas pour les éminences) Que les maudites influences Du Capricorne. Néanmoins Si vous n'y mettez tous vos soins, Le désordre s'en va paraître Que la susdite Tour fit naître Alors que l'on la bâtissait. Cependant hélas ! Ce n'était Que la quantité des langages Qui causa de si grands ravages, Qui fit diviser les mortels, Qui fit piller jusqu'aux autels, Bref qui parmi toute la Terre, Fît naître pour jamais la guerre. Je vous adresse donc mes voeux Messieurs, pour que le Précieux, Afin qu'en cette conjoincture J'empêche pareille aventure, Soit cassé, brisé, mis à mort Dans les lieux de votre ressort Comme étant fatal au commerce, Que partout il trouble et renverse, Et qu'expresse inhibition Soit faite par provision À tout le corps des Précieuses, Des inventrices périlleuses Des mots, qui par leur nouveauté Troublent notre félicité, De ne s'en plus servir, à peine De ne jamais lire Artamene, Ni même aucun autre roman ; Ou pour un plus dur châtiment Que le lit, desdites femelles, Soit des deux côtés sans ruelles Et qu'il soit mêmement placé Sans être du tout exaucé.

v. 1336-1345, sans soute allusion à la lenteurs de l'élaboration du dictionnaire de l'Académie française.

v. 1350, dans l'édition originale, le point d'interrogation est entre PAS et EMBRASSER.

Conjoincture : barbarisme pour conjecture.

PATRICE, à Epicarie

Avez-vous de quoi repartir ?

ROGUESPINE, à part

Elle n'a rien dit du bourreau.

ROGUESPINE

Écoute un peu jeune soubrette.

Soubrette : Terme de théâtre. Suivante de comédie. [L]

LA SUIVANTE

Qu'est-ce ?

LA SUIVANTE

Moi, pour changer l'action J'insinuerais bien sur ta joue Un soufflet.

Soufflet : est aussi un coup donné à plat ou du revers de la main sur la joue. [F]

ROGUESPINE

Va c'est que je joue, Mais pourtant si nous nous plaidions Si tous deux nous nous chamaillions Il vaudrait ma foi mieux je pense Pour obvier à la dépense Grossoyer ensemble à loisir Nos pièces, peste quel plaisir.

Obvier : Prévenir un mal, un inconvénient. [L]

Grossoyer : Faire la grosse d'un acte. [L]

Grosse : Se dit également de certaines écritures dont les unes sont des copies et les autres des originaux. Pour les procès-verbaux, la grosse est la copie ; pour les requêtes, elle est l'original. [L]

RIBERCOUR

Prend la lettre et lit.

Cher ami,

Je te conseille de laisser là ton procès, et de revenir dans notre Province, car j'ai appris depuis que tu en es parti que c'est un tour que l'on t'a joué, et que ceux de ce pays qui t'ont envoyé s'entendent avec trois ou quatre personnes de Paris, qui doivent contrefaire les Juges, et les Précieuses, pour se divertir de toi, je te donne cet avis ; et suis, Ton Serviteur, Fontenay.

Ribercour continue.

Quoi l'on m'a joué de la sorte Cher ami, le courroux m'emporte, Par la mort, je m'en vengerai.

PANCRACE

Peut-être, mais je vois enfin Que vous n'êtes pas le plus fin, Que ce n'est que vous qu'on ballotte Et qu'on fait servir de marotte.

Marotte : Ce que les fous portent à la main pour les faire reconnaître. C'est un bâton duquel il y a une petite figure ridicule en forme de marionnette coiffée d'un bonnet de différentes couleurs. [F]

1 574 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica