Comédie en vers
Le Procès des Précieuses en vers Burlesques
Personnages
- RIBERCOUR, Gentilhomme Manceau et député de ce Païs
- ROGUESPINE, son valet
- THEOCRITE, Professeur és langues Espagnole, Italienne et Françoise
- PANCRACE, Professeur de la langue Pretieuse
- ERGASTE, écuyer de Madame_la_Duchesse de
- UN GREFFIER
- PATRICE, Juge se disant de l'Academie Françoise
- ANAXARITE, Juge se disant de l'Academie Françoise
- ARISTIME, Juge se disant de l'Academie Françoise
- EPICARIE, Deputée du Corps des Pretieuses
- SA SUIVANTE
- RODOGINE, écolière, qui vient apprendre à parler Pretieux
MADAME,
À MADAME MADAME LA MARQUISE DE MONLOY.
Après avoir quelque temps douté si je différerais les preuves de mon respect pour vous en donner de plus considérables, ou si je me hasarderais de vous le témoigner par l'offre d'une bagatelle : je me suis enfin laissé persuader que je ne pouvais avec trop d'empressement chercher les moyens de vous en donner des marques ; mais comme il me semblait presque impossible qu'elles vous fussent considérables sortant de mes mains ; j'ai cherché dans les agréments d'un style burlesque de quoi réparer mon peu de mérite, et ne me sentant pas assez fort pour vous plaire par la beauté de mes pensées, j'ai voulu vous empêcher de songer à ma faiblesse, et réparer ce défaut par la plaisanterie de mes imaginations : En un mot, MADAME, je me suis résolu de vous offrir une Comédie, n'osant pas vous présenter un Ouvrage sérieux. Dans cette entreprise je n'ai point d'autre but que celui de vous divertir, et de vous faire connaître que je me souviens de ce que je vous dois. J'avoue que c'est me charger d'une nouvelle obligation que de vouloir m'acquitter ainsi ; mais il est bien malaisé de n'être pas toujours redevable à celles qui vous ressemblent ; aussi me fondai-je entièrement sur votre bonté. C'est une de vos vertus, MADAME, et vous n'avez pas acquis moins de réputation dans la Cour par elle, que par toutes vos autres bonnes qualités. Je m'abuserais moi-même si je prétendais en faire ici le dénombrement. Trop de choses vous ont rendue recommandable durant que vous avez été auprès de la plus auguste et plus vertueuse Reine qui ait jamais porté la Couronne pour me laisser le moyen de l'oser entreprendre ; aussi ne m'y hasarderai-je pas ; et tout le témoignage que je veux rendre à une vertu connue de tout le monde, c'est que dans ce lieu où votre naissance vous avait appelée ; dans ce lieu dis-je où la médisance n'épargne personne, votre vertu lui a si bien fermé la bouche que les plus médisants ne l'ont jamais ouverte que pour publier que vous étiez la plus sage et la plus vertueuse personne de la Cour ; et dans ce lieu ce n'est pas peu de chose de conserver tant d'estime avec tant de beauté. Cependant ce qui pour lors était vrai ne l'est pas moins à présent, au contraire on peut dire que vos vertus brillent avec plus d'éclat : mais dans cette estime générale de tous ceux qui vous connaissent souvenez-vous de cette générosité par où vous l'avez acquise. C'en est une bien grande, MADAME, de regarder de bon oeil les choses qui sont au dessous de nous, et c'est celle dont je vous prie de vous servir en mon endroit, me permettant de me dire avec respect,
MADAME,
Votre très humble et très obéissant serviteur, SOMAIZE.
AU LECTEUR
Je te donne ici un Procès, dont le sujet est si nouveau, que malgré toute l'antiquité de la chicane, on n'en avait point encore vu de semblable au Palais : il s'y est fourré comme en son pays natal, et bien qu'il soit né dans un lieu fort tranquille, il n'a pas laissé de passer dans celui du trouble et de l'embarras. En vain j'ai tâché par raison de le retenir, la démangeaison d'avoir ton jugement m'a forcé de l'exposer à recevoir de toi un Arrêt moins favorable que celui que mes amis en ont porté. Je n'en appellerai point, et ne croirai pas même que tu me fasses d'injustice en le condamnant : mais comme tu peux lui être contraire par plusieurs raison, il me semble assez juste de te dire ce que la liberté du Poème Burlesque y a rendu raisonnable ; qui est premièrement l'expression qui dans ces sortes de Comédies, fait une partie du plaisant, et reçoit toutes sortes de façons de parler. Le sujet ensuite qui dépend entièrement de l'imagination, et qui n'a besoin pour être reçu que du passeport de la vraisemblance. Il serait besoin ici de faire un long discours pour expliquer ce que c'est que vraisemblance ; mais pour te le dire en deux mots, c'est tout ce qui, bien qu'extraordinaire par sa nouveauté, tombe néanmoins assez dessous les sens pour persuader à l'esprit que cela peut arriver sans renverser l'ordre établi dans le cours des choses. Ce qui dépend souvent bien plus de l'arrangement des actions, que des actions même. Peut-être m'accuseras-tu d'y avoir manqué précipitant en un jour un procès, qui selon la coutume des Modernes dure pour l'ordinaire des six mois : mais le Théâtre peut bien donner cette licence, puisque la raison et l'utilité voudraient qu'ils ne fussent pas plus longs, outre que ceci étant plutôt un arbitrage en forme, qu'un jugement réglé. Il ne faut pas s'étonner qu'il aille si vite, aussi n'est-ce pas là de quoi je veux le plus me défendre, et les scènes déliées qui sont présentement tout à fait condamnées dans les pièces régulières, et que j'ai laissé passer dans cette Comédie, me fourniraient une ample matière, d'apporter quantité d'excuses, ce que je ne ferai pourtant pas, croyant qu'elles ne sont pas tout à fait condamnables dans une pièce burlesque, qui est proprement un ouvrage ou tout est permis, pourvu qu'il fasse rire. Comme je te l'ai donné pour te divertir, je te pris si tu ne le trouves pas assez plaisant de te donner quelque jour de patience, j'en exposerai un autre à ta censure qui pourra réparer les défaut de celui-ci ? Ce sera la Pompe funèbre d'une Précieuse, avec toutes les cérémonies de ce fameux Convoi ; que ces termes de lugubres et funestes ne t'épouvantent point, car je puis t'assurer que cet enterrement n'aura rien de triste que son nom.
SCÈNE PREMIÈRE. Patrice, Epicarie.
EPICARIE, en appelant Patrice
Hem, ou courez-vous de ce pas ?PATRICE
Ma foi, je ne vous voyais pas, Et j'allais chez vous pour vous dire, De vous apprêter à bien rire. Notre homme, enfin arriva hier, Et m'est déjà venu prier De lui répondre sa requête, Regardez si vous êtes prête, Et si vous avez aujourd'hui Le temps de plaider contre lui ?EPICARIE
Oui j'ai toujours le temps de rire ; Mais il ne saura que nous dire, Il le faut laisser reposer Si nous voulons l'ouïr jaser ; Car je crois qu'il aura sans doute Tout oublié pendant sa route.PATRICE
Croyez-moi, si l'on le surprend Le plaisir en sera plus grand, Et nous le verrons se confondre Sans savoir par où nous répondre. Mon_Dieu ! Qu'il sera tantôt sot ; Tous nos gens ont déjà le mot, Et je vous donne ma parole Que chacun jouera bien son rôle, Et que professeurs, et sergents Ne paraîtrons pas négligents ; Mais marchons je le vois paraître.SCÈNE II. Ribercour, Roguespine.
ROGUESPINE
Parbieu c'est bien avoir mon maître, De plaider la démangeaison, Qu'en poste quitter sa maison Pour venir à Paris, se rendre Avecque dessein d'entreprendre Contre des femmes un procès, (Dont j'augure mal du succès) Et cela dites-vous à cause Que leur bouche, n'est jamais clause, Et qu'elles parlent que je crois Le langage des des ma foi Ce mot n'est plus dans ma mémoire, Il n'est plus dessus mon grimoire, Et ce nom, ce diable, de nom, Qu'on dit avoir tant de renom, À retenir fait tant de peine, Que je l'ai laissé dans le Maine ; Mais sans doute qu'il nous viendra Quand vos chapons, l'on enverra ; Car l'on doit dans cette occurrence Vous en envoyer pour la panse De Monsieur, votre procureur ; Puisqu'enfin il faut qu'un plaideur, S'il craint de son procès la perte, Ait sans cesse la bourse ouverte.RIBERCOUR
Les Nobles du Mans par bonté M'ayant dans Paris, député Pour empêcher dedans la langue, Par une belle et bonne harangue, L'hérésie qui va passer, Et qui commence à se glisser Dedans tout le pays du Maine ; Prendront assurément la peine De m'envoyer force présents, Qui seront plus que suffisants Pour me faciliter l'entrée Auprès des directeurs d'Astrée Et qui me donneront moyen De mener mon procès à bien Et d'avoir (puisque je m'en pique) Un arrêt célèbre, authentique, Contre ces jaseuses enfin Que je hais plus que le lutin, Et que l'on nomme Précieuses ; Mais non pas pour être amoureuses.Astrée : Dans la mythologie grecque, fille de Zeus et de Thémis avec qui elle représente la Justice. C'est aussi un roman fleuve inachevé d'Honoré d'Urfé paru de 1607 à 1633.
ROGUESPINE
Ah ! Voilà justement ce mot Qui si longtemps a fait le sot, Et qui pour moi, chose nouvelle, M'a fort embrouillé la cervelle ; Mais puisque je le tiens enfin Monsieur, sans attendre à demain, Malgré toute la procédure Apprenez-moi, je vous conjure Pour quelle importante raison L'on les appelle de ce nom, Et pourquoi ? Par toute la terre On aime à leur faire la guerre ?RIBERCOUR
Ah ! Je vois bien que tu seras Curieux, tant que tu vivras, Et que même en la sépulture Tu le seras encor, je jure.ROGUESPINE
Mon_Dieu ! Qui ne le serait pas L'on l'est bien pour un moindre cas : Depuis six ans, le monde en cause, Je n'entends rien dire autre chose, Ce mot en Province a grand cours, De lui les Dames, tous les jours En disent toutes des plus belles, Et dés lors que quelques unes d'elles S'en vont faire un tour à Paris, Aussitôt, aux plus favoris, De même qu'aux plus favorites Dedans des lettres bien écrites Elles protestent que Paris, Charme tous les plus grands ennuis, Que l'on y rit des Précieuses, Qu'elles n'y sont pas fort heureuses, Que l'on en a pour cent raisons Imprimé de toutes façons ; Enfin dans Paris, dans le Maine ; Dans Lyon, dans Turin, dans Gênes, Et dans seize mille autres lieux Précieuses et Précieux Font l'entretien de maintes-belles, Des Suivantes, des Demoiselles, Et le vieux, le jeune, et le sot, Veut là-dessus dire son mot. Ne serait-ce point quelque fable, La chose me paraît croyable, J'ai souvent le goût raffiné ; Et je crois avoir deviné ; Car l'on n'imprime point des femmes.RIBERCOUR
Ce sont les Mots, que font les Dames, Que l'on imprime aussi, lourdaud.Lourdaud : Personne lourde d'esprit et de corps. [L]
ROGUESPINE
Hé bien, quoique je sois rustaud, Dites ? Comment sont-elles faites ? Sont-ce des femmes ? Fort parfaites, Qui n'ont rien des autres en tout ? Sont-elles point à votre goût ? Portent-elles, des hauts de chausses ? Sont-ce pièces bonnes, ou fausses ? Quoi Monsieur, vous ne parlez pas, Vous font-elles, de l'embarras ? Sont-elles, point hermaphrodites ? Ont-elles, des juste-au-corps ! Dites ? Ont-elles, le visage beau ? Ont-elles, un vilain museau ? Sont-elles, tant soi peu camuses ? Chantent-elles, comme les muses ? Ont-elles, le nez aquilin ? Ont-elles, l'esprit fort malin ? Sont-ce des beautés, sans secondes ? Sont-elles, brunes, grandes, blondes, Petites, jeunes, vieilles, ou Hideuses, comme un loup-garou ? Ne sont-ce point quelques sorcières ? Sont-elles, douces, ou bien fières, Ont-elles, des maris ou non ? N'auraient-elles, point de surnom ? Des galants, en endurent-elles ? Ne feraient-elles, point les belles ? Sont-elles, riches à foison ? Sont-elles, de pauvre maison ? En un mot, dites-moi ? Sans fraude, Monsieur, sont-elles à la mode ?Rustaud : Terme familier Qui tient du paysan, de la campagne. [L]
Haut de chausses : en fait d´habit, on appelle haut-de-chausse la partie de l'habillement de l'homme qui est depuis la ceinture jusqu'aux genoux (...). [F]
Juste au corps : Espèce de veste qui va jusqu'aux genoux, qui serre le corps, montre la taille, et qui a des poches tantôt plus hautes et tantôt plus basses, selon que la mode change. [F]
RIBERCOUR
Oui, oui sans doute elles y sont ?ROGUESPINE
Elles ont donc des souliers ronds ; Car d'en porter c'est la grande mode.v. 154, dans l'édition originale, on lit dont au lieu de donc.
RIBERCOUR
Va, de cela ne t'incommode, Je t'en veux faire voir bientôt. Mes affaires sont comme il faut, Et je n'ai fait dans cette Ville Rien qui ne me soit fort utile ; Déjà plein d'animosité J'ai ma Requête présenté À Messieurs, de l'Académie, Que certes je n'oublierai mie, Tu sais, dont je suis fort content, Qu'on l'a répondue à l'instant.Mie : s'employait autrefois pour une particule négative. Il a demandé cette fille en mariage, mais il ne l'aura mie. [F]
ROGUESPINE
Mais si faisant les Damoiselles, Un Procureur, venait pour elles Monsieur, je ne les verrais point ; C'est pourquoi, je crois sur ce point Qu'il vaudrait bien mieux, ce me semble, Leur donner à toutes ensemble Un personnel ajournement.RIBERCOUR
Tu raisonnes fort justement.ROGUESPINE
Vous vous croyez donc bien habille, Et s'il en venait plus de mille, Et que dans ce beau jugement Il fallut personnellement Agir avec toutes, je jure, Que dans une telle aventure Je vous trouverais pas ma foi Fort embarrassé.RIBERCOUR
Va, tais toi ; Car quoi que tu me puisses dire, Je ne suis point d'humeur à rire, Et je me ressouviens fort bien Que je n'ai fait encore rien, Quoi que je voie ma requête À signifier toute prête, Puisque je ne sais point du tout Ou pouvoir d'une voir le bout.RIBERCOUR
Que me veux-tu dire de bon ?ROGUESPINE
Prenez-les au Petit Bourbon, L'on les dit au pays, plaisantes Et même assez divertissantesPetit-Bourbon : Ancine Hôtel du XIVème siècle, qui devint le lieu où se produisirent les comédiens Italiens et la troupe de Molière. Ce théâtre fut démolie le 11 octobre 1660.
RIBERCOUR
Dis ! Car je suis impatient.RIBERCOUR
Voila justement le moyen Pour ne rencontrer jamais rien ; Puisque toutes les Précieuses, De se cacher sont curieuses, Qu'elles ne veulent du tout pas Qu'on connaisse rien à leur cas, Et que les plus grandes d'entre-elles Disent qu'elles ne sont point telles.ROGUESPINE
J'en veux voir quelqu'une pourtant, Et j'ai des moyens tant et tant, Qu'en quelque endroit que ce puisse être Je vous en ferai voir, mon maître ; Par exemple, j'en tiens un bon. J'ai ouï dire avecque raison Que quand l'on a dans cette ville, Perdu quelque chienne gentille, L'on fait afficher des billets De tous les côtez au Palais, Et qui promettent récompense À ceux, qui plains de vigilance La rapporteront. Vous pourrez Faire de même, et vous verrez Sans doute que quelque suivante, Avide de la paraguante Ne pourra sa langue tenir.Paraguante : Présent qu'on fait par honnêteté à celui qui s'entremet pour nous faire faire quelque traité, quelque affaire qui nous procure de l'avantage.
SCÈNE III. Ribercour, Pancrace, Roguespine.
PANCRACE
Cher ami, que je suis joyeux De vous rencontrer en ces lieux : Il faut pourtant que je vous fasse Des plaintes, quand je vous embrasse Et que je demande pourquoi Vous n'êtes pas venu chez moi, En arrivant en cette ville, Établir votre domicile Sachant avec combien d'ardeur Je suis votre humble serviteur.RIBERCOUR
Un procès, est ce qui m'amène Et les plaideurs font trop de peine, Le boire, et le manger chez eux Tantôt, faute d'une heure ou deux, Ils n'ont que procès à la bouche, L'on ne sait point quand on s'y couche Et quand on s'y lève encor moins, Cent chicaneurs font tous leurs soins, Un Clerc, aujourd'hui les visite, Un Procureur arrive en suite, Le lendemain un avocat, Vient dire un nouvel altercat, Après vient un homme d'affaires, Apporter quelques formulaires, Et tous les jours un tas de gens Affamés, comme des Sergents, Viennent, non pas, avec main morte, Heurter, rudement, à leur porte, Pour dire, quatre méchants mots Qui sont souvent hors de propos.Altercat : Débat, constellation entre deux personnes qui ont ensemble de la familiarité. [F]
PANCRACE
Et quel procès donc vous amène ?RIBERCOUR
Pour le public, j'ai cette peine Et je suis authentiquement Député des Nobles du Mans, Comme de la Province entière, Qui s'intéresse en cette affaire, Afin de plaider en ces lieux Contre le parler précieux Et ces pestes de Précieuses, Que je vais rendre malheureuses ; J'ai déjà par précaution Pour intenter mon action Fait tantôt un coup de ma tête Et j'ai présenté ma requête À l'Académie, et voici La teneur que j'en tiens ici.Il lit.
À Messieurs de l'Académie. Humblement Messieurs, vous supplie Le Sieur de Ribercour, du Mans Gentilhomme qui point ne ment, Et député de la Noblesse D'où l'on voit des pommes la presse. Disant, que depuis quelque temps Il s'épend d'instants en instants Dans leur pays certain langage, Ou plutôt un baragouinage, Qui leur est à tous inconnu, Ne sachant pas s'il est venu Par eau, ou sur quelque haridelle Et que précieux l'on appelle : Lequel, comme la nouveauté Plaît avecque facilité, Est reçu dans notre Province, De gens, dont la cervelle est mince, Sujets à prendre en cent façons Mille folles impressions, Et qui je crois Messieurs, sous ombre Que ce langage était fort sombre Et qu'il était né dans Paris, Et s'est fourré jusqu'à leurs huis, Ont crû, qu'ils seraient fort célèbres Et que pour sortir des ténèbres, C'était un cas sûr à chacun Pour les distinguer du commun, S'ils s'attachaient tous à le suivre Et s'ils pouvaient le faire vivre. Néanmoins cela fait grand tort À la Province et lui nuit fort ; Tant à cause Messieurs, du trouble Qui de temps en temps se redouble, Et qui met le commerce à bas, Que du grand nombre de ducats, Dont tous les jours l'on fait dépense, Non sans grande condoléance, Pour avoir à chaque moments Avec soi quelques truchements. Ce considéré, qu'il vous plaise, Pour que ce désordre on apaise, Faire appeler par devant vous Pour qu'on lui donne du dessous, Tout ce grand corps des Précieuses, Pour se voir comme factieuses, Condamner d'abord à laisser, Abjurer, quitter, renoncer, Un si pernicieux langage, Et qui peut causer du carnage, Et que défenses à l'instant, Leur soient par vous faites s'entend De ne s'en plus servir à peine De ne jamais lire Artamène, Ni même aucun autre roman ; Ou pour un plus dur châtiment Que le lit, desdites femelles, Soit des deux côtés sans ruelles, Et qu'il soit mêmement placé Sans être du tout exaucé ; Et vous ferez bonne Justice.Haridelle : Terme familier. Mauvais cheval maigre. [L]
Ducat : Monnaie d'or fin dont la valeur varie de dix à douze francs, selon les pays ; il porte ordinairement d'un côté la tête du prince dans les États duquel il a été frappé, et de l'autre côté ses armes. [L]
Truchement : Interprète nécessaire aux personnes qui parlent diverses langues pour se faire entendre les unes aux autres. [F]
Artèmène : Roman précieux de Madeleine de Scudery publié entre 1649 et 1653.
PANCRACE
La réponse est-elle propice ?RIBERCOUR
Oui : prêtez donc attention La voici : Qu'assignation Soit donnée, à ces Précieuses, Qui sont si fort contentieuses ; Fait justement le vingt et trois De Mai, le plus fleuri des mois. Hé bien ? Mon cher Pancrace, Croyez-vous que je les terrasse Et que j'aie fort avancé ?PANCRACE
Tout à fait ; car enfin je sais Que ces Messieurs, à forte tête En répondant votre requête, Avecque tant d'agilité Ont fait un coup en vérité, Qui par sa grande vigilance Doit être à tous en évidence ; Puisqu'un mot souvent leur suffit Pour embarrasser leur esprit Plus de dix, ou douze semaines ; Mais je vous veux donner mes peines, Et solliciter avec vous : Aussi bien je suis en courroux Contre toutes ces orgueilleuses, Pour dire plus ces Précieuses, Que j'allais perdre, Dieu le sais, Si vous n'aviez pas commencé ; Vous savez bien que dix années, Favorisé des destinées, J'ai suivant ma profession, Enseigné dedans la maison, Avec honneur, et dans la ville, D'une manière fort facile, La langue Italienne, avec L'Espagnole, sans nul échec, Et pareillement la Française ; Cependant je vois qu'on dégoise Aujourd'hui pour me ruiner Un jargon, qu'on doit condamner. Que mes écoliers se dépitent, Qu'il s'en faut peu qu'ils ne me quittent. Et que lorsqu'à quelque étranger, Qui me fait souvent enrager, J'ai bien souvent donné mes peines L'espace de quelques semaines ; Mais non pas sans bien me fâcher, Afin de lui faire écorcher, Le Français, qu'il tâche d'apprendre, Il me vient dire, pis que pendre Et crier d'un ton outrageant Que je lui vole son argent, Et qu'il s'est vu parmi des femmes, Des illustres, des belles âmes, Qui parlaient un patois, sa foi, Qui ne s'apprenait point chez moi. Que même il avait fait dépense Et qu'il dit être d'importance, Achetant des livres nouveaux, Que tout le monde trouve beaux, Intitulés, les Précieuses, Précieuses, pour lui fâcheuses, Puisqu'il n'y peut connaître rien.RIBERCOUR
Je crois que vous ferez fort bien, Pour exterminer ces femelles, De vous joindre avec moi, contre elles Car enfin s'il faut qu'une fois Voulant imiter les Français, Qu'en Espagne, et dans l'Italie, Ce diable de nom, se publie Et qu'il vienne à naître en ces lieux Quelque langage précieux, Vous n'auriez bientôt, que je pense, Qu'à rengainer votre science.RIBERCOUR
Mais j'oubliais de vous apprendre, Que je ne sais pas où les prendre, Pour les pouvoir faire assigner.PANCRACE
Ah ! Sans y longtemps ruminer, Je trouve la chose facile Tout en est plein dans cette ville Et puis, je sais bien à peu prés Où quelqu'une loge ici prés.RIBERCOUR
Allons-y donc, dès tout à l'heure.ROGUESPINE
Ils perdent l'esprit, ou je meure, Mais je pense qu'avec lent soin Ils auraient encor grand besoin, Pour que leurs action éclate De la lanterne de Socrate, Afin de chercher à leur tout Une Précieuse, en plein jour Comme il faisait jadis un homme ; Pour moi je crois que l'on m'assomme, Disant, que tout en est farci ; Puisque je n'ai pu jusqu'ici Par mon adresse, non commune Jamais en découvrir aucune, Moi qui depuis trois jours entiers Faits résidence en ces quartiers.Ribercour et Pancrace ayant fait trois ou quatre pas, aperçoivent au dessus d'une porte, une affiche et lisent.
Les Lecteurs, qui sont curieux Sauront que le Sieur Theocrite, Dedans cette maison habite Et montre à parler Précieux.PANCRACE
Nous ferons ici notre affaire Monsieur, et nous n'avons que faire D'aller en d'autre lieux courir : Nous le ferons bien discourir Si nous pouvons avec adresse Malgré le courroux, qui nous presse Cacher, ce qui nous fait venir.RIBERCOUR
Entrons donc pour l'entretenir.SCÈNE IV.
ROGUESPINE, seul
Ah ! Puisque je sais la demeure Il me prend envie : ou je meure, De venir sans en dire mot De peur de passer pour un sot, Pour un campagnard, pour un rustre, Apprendre cette langue illustre, Qui met le monde en grand crédit. Aussi bien en Province, on dit Que dans Paris, toutes les femmes, Et même les plus grandes Dames, Reçoivent jusques aux laquais Quand ils sont bien vêtus, bien faits, Et qu'enfin ils ont l'avantage De savoir un peu ce langage.SCÈNE V. Roguespine, Rodogine.
ROGUESPINE
Mais où va cette fille-là ?Montrant la porte de Theocrite.
Elle va de ce côté là, Oui, ses pas font assez connaître Qu'elle va tout droit chez ce maître ; Pour nous désennuyer un peu Arrêtons-là, dedans ce lieu Madame, ou bien Mademoiselle ; Car il faut que vous soyez telle, Vous ne sauriez que faire là ; Car...RODOGINE
Le beau début que voila ! Que vous avez l'âme grossière, La forme avant, dans la matière ; Ah ! Mon cher que vous este dur, Et qu'il fait dans votre âme obscur.ROGUESPINE, à part
Qu'est-ce que celle-là veut dire ? Je ne sais pas si j'en dois rire, Car n'entendant point ce jargon Elle peut m'appeler fripon ;À Rodogine.
Songez mieux à ce que vous faites Impertinente, que vous êtes Je suis valet, de probité Et de Monsieur le Député, Et si vous me chantez injures, Sachez, que ce sont impostures.RODOGINE
Et quel est donc ce député ?ROGUESPINE
Ah ! Vous raillez en vérité, Chacun le doit déjà connaître ; Car qui ne sait pas que mon maître, Est ici député du Mans, Afin d'obtenir promptement Contre ces langues venimeuses, Que l'on appelle Précieuses, Un arrêt, qui casse tout net Le langage qu'elles ont fait.RODOGINE
Justes Dieux ! Que je suis surprise De cette maudite entreprise ; Mais encore, est-ce tout de bon ?ROGUESPINE
Peste de la commission, J'en avais ma foi, bien affaire, La selle m'en tient au derrière, Et les sauts que tous les chevaux, Qui n'étaient certes, bons ni beaux, M'ont (sans qu'il fut fort nécessaire), En courant la poste, fait faire, Dans un superlatif degré Le ventre m'ont plus écuré, Que n'auraient, je le dis sans feintes, Jamais pu faire quatre pintes De ce vin bien et mal faisant, Qu'on nomme émétique à présent.Écurer : Nettoyer la vaisselle, la batterie de cuisine. [F] Débarrasser de toute ordure. [L]
Pinte : Vaisseau qui sert à mesurer les liqueurs, et quelquefois des choses sèches. Une pinte de vin, d'eau, d'huile. La pinte contient deux chopines, ou la moitié d'une quarte. La pinte de Paris est environ la sixième partie du congé Romain, et contient le poids de deux livres d'eau commune. [F]
RODOGINE
J'ai donc en vain vidé ma bourse, Et mon pauvre argent sans ressource Est donc pour tout jamais perdu. Ah ! Je voudrais qu'il fut pendu Ce chien, cet enragé, ce traître, En un mot, ce diable de maître, Qui m'a si souvent assuré, Et qui m'a tant de fois juré, Que ce magnifique langage Aurait le puissant avantage De ne pouvoir mourir jamais.ROGUESPINE
Mais nos gens sortent satisfaits, Et je donnerais ma parole Qu'ils viennent d'attraper le drôle.Drôle : Se dit d'un homme ou d'un enfant qui, ayant quelque chose de décidé, de déluré, ne laisse pas d'exciter quelque inquiétude, et sur lequel d'ailleurs on s'attribue quelque supériorité. [L]
SCÈNE VI. Ribercour, Pancrace, Theocrite, Roguespine, Rodogine.
RIBERCOUR, en sortant de chez Théocrite
Je vous suis obligé Monsieur, D'une si notable faveur, Et si vous passez d'aventure Par le pays, je vous conjure De venir loger droit chez moi ; Vous y mangerez sur ma foi Des chapons ; mais en abondance Qui seront bons par excellence.THEOCRITE
Vos civilités sont plus grandes Que n'ont pas été vos demandes, Et dedans cette occasion Il n'est point d'obligation, Qui pour des gens d'un tel mérite, Ne soit de nature petite.THEOCRITE, pendant que Rodogine parle bas à Roguespine
Enfin notre homme est attrapé, Et c'est un député dupé ; Mais il aurait tort de ses plaindre, Bien d'autre sans les y contraindre Du depuis que pour l'attraper, Ou pour mieux dire le duper, J'ai mis sur ma porte une affiche, Sans prétendre leur faire niche, Me sont venus trouver céans, Et par des discours obligeants M'ont conjuré de leur apprendre, Ce qu'encor j'ai peine d'entendre, Savoir à parler Précieux.Apercevant Rodogine.
Mais quoi vous trompez-vous mes yeux ? Non certes, et c'est l'écolière Qui me vient trouver d'ordinaire ; Voyons donc de quelle façon Elle a retenu sa leçon.Niche : Malice que l'on fait à quelqu'un. (L]
SCÈNE VII. Theocrite, Rodogine.
THEOCRITE
Bonjour, entrons dans cette salle.RODOGINE
Vous n'êtes qu'un maître de balle, Qu'un impertinent, qu'un jaseur, Qu'un traître, ni qu'un imposteur, Je ne viendrai pas davantage, L'on va casser votre langage.THEOCRITE
Qui sont donc les perturbateurs ! Des ruelles persécuteurs Au beau style, si fort contraires Et de la raison adversaires, Dont le sens emberliquoqué Vous a dans l'esprit inculqué, Par une injuste jalousie, Cette bizarre fantaisie.Ruelle : se dit aussi de l'espace qu'on laisse entre le lit et la muraille. Se dit aussi des alcôves, et en général les lieux parés où les dames reçoivent leurs visites, soit dans leurs lits, soit sur des sièges. [F]
Emberliquoqué : mot valise composer avec emmberlificoter qui est un terme populaire qui signifie embarraser [L] et emberlucoquer qui est aussi un terme populaire (non précieux) : Se coiffer d'une opinion [F].
RODOGINE
Ce que je dis est assuré, Car enfin l'on me l'a juré, Et sur ce qu'on m'a dit, je gage Qu'on cassera votre langage.THEOCRITE
Est-ce ainsi que mes documents, Mes leçons, mes enseignements, Sont en des terres infertiles Où mes peines sont inutiles Ou de tout ce qu'on peut planter Rien ne peut jamais profiter. Ah ! C'est donc en vain terre ingrate, Que l'on vous bêche, et qu'on vous gratte, Puisque mes soins n'ont pour tout prix Qu'un regret d'en avoir trop pris. Quoi donc s'énoncer de la sorte, Ah ! Cela m'étonne et m'emporte. « Ce que je dis, est assuré, Car enfin l'on me l'a juré Et sur ce qu'on m'a dit, je gage Qu'on cassera votre langage, » Examinez cette oraison, Elle pèche en la diction, L'on n'y voit que de la rudesse Les mots en sont pleins de faiblesse. EtRODOGINE
J'ai bien un autre souci, Et si vous me voyez ici, Ce n'est que pour vous faire rendre L'argent, que vous voulûtes prendre Alors que je vins en ces lieux Pour apprendre le Précieux : Car enfin puisque ce langage Doit être bientôt hors d'usage, Il est raisonnable qu'enfin Vous me rendiez mon Saint-Crépin.Saint Crépin : on appelle aussi Saint Crépin tous les outils du cordonnier. [F]
THEOCRITE, sans l'écouter
Certes la langue Précieuse Est une chose merveilleuse ; Car enfin l'on parle de ceux Qui savent parler Précieux, D'une si nouvelle manièreRODOGINE
Ah ! Ce n'est pas là notre affaire, Tout cela n'est ni beau, ni bon, L'argent, fait notre question ; Mais quoi donc ? Vous branlez la tête, Et vous n'avez pas la main preste À m'en avindre promptement. Ah ! Je m'en vais présentement, Afin de vous être contraire Plaider de la belle manière, Et me joindre dans mon courroux À ces Messieurs, qui de chez vous Viennent de sortir tout à l'heure : Car de leur valet, ou je meure, J'ai su qu'un d'eux n'était ici Qu'afin de prendre le souci, De faire par toute la Terre Une longue, et mortelle guerre À toutes celles, et tous ceux Qu'on prendra parlant Précieux.Elle sort.
v. 621 Le verbe advindre n'existe pas, il s'agit d'advenir.
SCÈNE VIII.
THEOCRITE, seul
Ce divertissement est drôle, Et je joue assez bien mon rôle. Ils sont pris pour dupes ma foi.Voyant entrer Ergaste.
Mais que désirez-vous de moi !SCÈNE IX. Ergaste, Théocrite.
ERGASTE
Pour vous dire donc ce que c'est. Je viens ici par ordre expresse D'une incomparable Duchesse, Vous prier que de votre mieux Vous tourniez en vers Précieux, Ce Madrigal là tout à l'heure.THEOCRITE, à part ouvrant le Madrigal
Que l'on voit de fous, où je meure, Il n'importe pour leur argent, Paraissons à tous obligeant ; Mais dans une pareille affaire, Il faut que le Dictionnaire Que l'on a fait tout à propos, Me fournisse beaucoup de mots,Il lit.
MADRIGAL.
Cours de la Reine : voie arborée qui longe la Seine à l'ouest de la place de la Concorde de Paris.
À sa femme, lui dit, au Cours. Je vois que vous cherchez à faire des conquêtes, Elle lui répondit sans y songer du tout, Ah ! Ne paraissez plus si surpris que vous êtes ; Puis qu'enfin d'un mari les baisers sont sans goût. Lui contre elle, d'abord se mettant en colère Comme a de coutume un jaloux, Lui dit, sans hésiter d'un visage sévère, Le Cours ne sera plus pour vous.Après avoir lu, il dit.
Dieux ! Que ces vers ont de faiblesse, Qu'on y voit même de rudesse, Que les derniers sont peu pointus, Vous ne les reconnaîtrez plus. Alors qu'en langue Précieuse Par une version heureuse, Je les aurez mis,ERGASTE
Mot à mot.THEOCRITE
Non certes, je serais un sot Si j'avais osé le promettre, Puisque je ne les y puis mettre : À cinq ou six mots près, pourtant Ils seront faits dans un instant.ERGASTE
MaisTHEOCRITE
Mais la Précieuse langue, Sans vous faire une longue harangue, Et pour vous parler en ami, N'est encor faite qu'à demi.THEOCRITE
Il n'est pas mauvais, mais l'auteur, En fait imprimer un meilleur. On y verra des Précieuses, Toutes les guerres périlleuses, Ensemble les descriptions De leurs plus grandes actions ; L'on y verra leur poétique, L'on y verra leur politique, Leur cosmographie y sera, Et de plus l'on y trouvera Un grand narré, de leurs histoires, Leurs conquêtes, et leurs victoires, Leurs origines, leurs progrès, Et par un discours fait exprès L'on verra leur chronologie, Et tout ce que l'astrologie, Pendant leur règne prédit. De plus encore l'on m'a dit, Que les villes les plus fameuses Du Royaume, des Précieuses, Avec leurs coutumes et moeurs, Leurs actions, et leurs humeurs, Y seront amplement décrites ; Et que celle dont les mérites Éclatent jusques sur le front. Leurs éloges y trouveront. Outre cela leurs poésies, Un traité de leurs hérésies, Et leur géographie aussi, S'y rencontreront, dieu merci ; Avecque leur philosophie, De leurs mots l'étymologie, Et cent histoires, que je crois Qui plairont fort en bonne foi. Mais ce qu'il faut que chacun prise, C'est qu'on y verra la devise De celles qui par leur esprit Sont dans le Monde en grand crédit ? De plus, et c'est sans railleries, L'on y verra leurs armoiries, Et ceux qui savent le blason, S'y divertiront tout de bon, Et pourront voir de cette sorte Ce que chacune d'elles porte.THEOCRITE
Ce livre sera d'importance Et les Précieuses de France, Aussitôt qu'elles le liront Sans doute s'y reconnaîtront.THEOCRITE
Tellement, que l'on peut bien dire Que quand la clef on en aura Beaucoup, on s'y divertira.ERGASTE
Ah ! Je crois que chacun sans doute, Ou par ma foi je n'y vois goutte, Pour sa rate bien dilater Viendra promptement l'acheter.THEOCRITE
Ça prenez donc cette écritoire, J'ai quelques vers en ma mémoire, Qu'en parlant à vous, j'ai trouvés Je crains de les perdre, écrivez. Attendez, que rien ne vous presse, Il faut un titre à cette pièce. Mettez ce titre spécieux. Madrigal en vers Précieux. C'est fait, continuez d'écrire, Naguère un mari, dans l'empire Ouais, je me suis embarrassé, Que ce vers là, soit effacé. Un mar non je rêve sans doute, Rien que le premier vers ne coûte, Et dés que je l'aurai trouvé Nous aurons bientôt achevé. Je le tiens sans doute, ou je meure, Écrivez donc et tout à l'heure. « L'autre jour un mari, causait Avec sa femme, et lui disait Dedans l'empire des oeillades. » Que ces paroles sont mignardes ? Certes de semblables discours Expriment tout à fait le Cours. Dans ce lieu soit belle ou camarde, Chacun de son côté regarde. Et l'on voit chacun, accorder Qu'on n'y va que pour regarder. Il est donc, quoi qu'on puisse dire, Bien dit des oeillades l'empire.Il poursuit de dicter.
« Je vois que vous cherchez à faire assauts d'appas, Elle sans songer dit, ne t'en étonne pas, Car les baisers permis son fades. ............................ Lui d'abord, tout comme un Argus » Mes discours seraient superflus Pour pouvoir ici vous d'écrire Ce que ce mot d'Argus, veut dire ; Puisqu'il est déjà su de tous Qu'Argus, signifie un Jaloux, « Et sans aucune incertitude Lui dit, vous n'y reviendrez plus Et contre elle d'abord poussa le dernier rude. » Ces vers sont faits avec étude. Je puis aisément le prouver, Puisqu'on ne peut jamais trouver De façon de parler plus claire, Pour dire se mettre en colère. Mais c'est fait, lisez.Mignard : Qui a une beauté délicate, qui a les traits doux et agréables. [F]
Camard : Qui a le nez plat et écrasé. [L]
ERGASTE
Je le veux.MADRIGAL EN VERS PRÉCIEUX.
THEOCRITE
Que ces vers ont de plénitude.THEOCRITE
Je vois Ce que par là vous voulez dire, Et je m'en vais vous en instruire. C'est qu'on y voit dessus la fin Par un tour délicat et fin, Sans qu'elle y paraisse forcée, Une manière de pensée.SCÈNE X.
THEOCRITE, seul
Bon Dieu ! Sans le Dictionnaire Qu'on a fait et que l'on doit faire, J'étais ma foi pris comme un sot ? Car je ne sus jamais un mot De cette langue que j'enseigne, Mais il ne faut plus que je craigne, Puis qu'avecque quatre grand mots L'on dupe souvent bien des sots ; Mais allons savoir si nos drôles Ont joué comme moi leurs rôles, Et si Monsieur, le député À force ducats apporté.SCÈNE XI. Pancrace, Ribercour.
RIBERCOUR
Enfin notre affaire s'avance Au moins si j'en crois l'apparence, Et le bonhomme bien et beau A donné dedans le panneau, Nous indiquant une demeure Où l'on trouverait tout à l'heure Des Précieuses de renom, Tenant leur conversation ; C'est pourquoi j'ose me promettre Que sans doute on leur pourra mettre Ma requête bientôt en main, Et que devant qu'il soit demain À ces superbes Précieuses, Nous verrons faire les pleureuses.PANCRACE
Au moins, je vous puis assurer Et puis mêmement vous jurer, Que votre sergent, ou je meure, Vous expédiera tout à l'heure ; Car je connais cet homme-là Et je l'ai choisi pour cela, Et maintenant je vous annonce Que vous aurez bientôt réponse, Et qu'il aura fait son devoir.RIBERCOUR
Ah ! Je m'attends bien de savoir Jusqu'à la moindre circonstance De cette affaire d'importance ; Car depuis l'un à l'autre bout Roguespine, me dira tout. C'est le plus curieux peut-être Que le Ciel ait jamais vu naître Et qui soit, point je ne vous mens, Depuis Paris jusques au Mans. Il doit suivre jusqu'à la porte Le Sergent qui mon exploit porte ; Mais je gagerais tout de bon Qu'il entrera dans la maison, Qu'il aura même l'assurance D'y faire quelque connaissance, Et que de tout ce qu'il verra Aussitôt il s'enquerra.RIBERCOUR
Mais je le vois paraître.SCÈNE XII. Ribercour, Roguespine, Pancrace.
ROGUESPINE
Oh, oh ! Vous avez l'âme prompte ?RIBERCOUR
Ah ! Coquin je t'estropierai.RIBERCOUR, le battant
Je veux pour t'apprendre à te taireROGUESPINE
Pourquoi diable tant s'emporter.PANCRACE, retenant Ribercour
Arrêtez il va tout conter.ROGUESPINE
Ouida, cela pourrait bien être, Apprenez donc Monsieur, mon maître, Que je parlais avec raison ; Puisque dedans cette maison L'on ne voit plus de Précieuses, Et que ces races, et ces gueuses, Par un endiablé de hasard Logent maintenant autre-part.ROGUESPINE
Il n'est point de gens de métier Qui la sachent dans ce quartier, D'autant que par un trait habille Avant terme elles ont fait gille. Mais je pense que l'on m'a dit, Oui c'était un homme d'esprit, Et ses discours sont fort croyables Que du Marais, aux Incurables Elles n'avaient rien fait qu'un saut.Gille : personnage du théâtre de la foire, le niais. Jouer les rôles de Gille, ou, elliptiquement, jouer les Gilles. Faire gille, loc. populaire qui signifie se retirer, s'enfuir (gille ne prend point de majuscule en ce sens). [L]
Marais : Le théâtre du Marais est un des lieux de représentations à Paris crée en 1634 par l'acteur Mondory. Il se situait rue Vieille du Temple dans l'actuel 3ème arrondissement.
RIBERCOUR
Hélas ! Je suis pris comme il faut, Et toujours le sort m'est contraire Quand je veux faire quelque affaire. PesteROGUESPINE
Cessez de tant pester, Et de plus vous inquiéter, Ce que je dis, n'est que pour rire Et je m'en vais tout vous redire,RIBERCOUR
Quoi maraudROGUESPINE
Avecque Monsieur le Sergent Homme, tout à fait diligent, Quand je vous quitté, nous allâmes Tout droit au Marais, et trouvâmes La rue assez facilement Dans laquelle est le logement Des babillardes Précieuses, Qui sans doute ne sont pas gueuses. Un vénérable savetier, Qui loge en ce noble quartier, D'une façon toute civile Nous indiqua leur domicile, Quoi qu'enfin, par un heureux cas, Nous n'en fussions qu'à quatre pas. À la porte, là nous heurtâmes Et le heurtoir que nous trouvâmes Était de linge emmailloté. La chose est rare en vérité, Et de même qu'en ma mémoire, Mérite une place en l'histoire, Elle est faite avecque raison, Car c'est une précaution Dont bien souvent elles se servent Et qu'entre-elles, elles observent, Pour que, leur conversation N'ait jamais d'interruption. Il vint à la susdite porte, Une cale, ou laquais, n'importe Qui nous ouvrît civilement. Nous sans un long raisonnement A l'instant même nous entrâmes Et puis après nous le priâmes, Que sa maîtresse, put savoir Que nous désirions fort la voir. Droit à la porte de sa chambre, Où l'on sentait le musc et l'ambre Le susdit laquais nous mena, Puis après il s'en retourna Nous quérir certaine suivante, Que je trouvai fort obligeante, Laquelle, je ne sais pourquoi, Commune, il nomma devant moi ; Cette fille, je la crois telle, Vêtue, en jeune Damoiselle, Après deux mille questions Sans les interrogations, Allait avec grande vitesse Dans la chambre de sa maîtresse, Afin de la faire venir Pour pouvoir nous entretenir : Lorsque de cette Précieuse, L'impatience merveilleuse Fut cause qu'on nous fit entrer. Notre sergent sans différer Voyant cette femme savante D'abord, votre exploit lui présente. Pendant le temps qu'elle le lut, Et qui certes un longtemps fut, Sans y trembler en aucun membre, Je considérai fort la chambre Dans laquelle à loisir je vis Des Précieuses de Paris, Une longue et nombreuse bande.Commune en précieux veut dire suivante. [NdA]
RIBERCOUR
Et ta joie alors fut bien grande D'être entré si heureusement ; Mais faits nous le dénombrement De ce que dedans cette chambre, Qui sentait tant le musc et l'ambre, Tu vis de beau, de surprenant.ROGUESPINE
Vous l'allez savoir, maintenant. Car je commence et sans encombre. Cette chambre était assez sombre, Le grand jour, n'y pouvant entrer A cause qu'elles font tirer Pour l'empêcher de trop paraître Des rideaux, devant la fenestre Sachant, que la grande clarté Efface un peu de la beauté. J'y remarqué de plus, en suite Quoi que la chambre, fut petite, Que depuis la porte on voyait Un paravent qui s'étendait Jusqu'au près de la cheminée. Pour répondre à ma destinée, Qui m'avait fait heureusement Entrer dans cet appartement ; De ladite chambre le reste Sincèrement je le proteste, Je n'examine nullement Pour ne pas perdre le moment Que j'avais de lorgner ces belles, Dedans l'une de leurs ruelles. Seize environ elles étaient, De plus toutes elles avaient Au moins, ne s'en fallait-il guère, Assis sur leurs manteaux par terre Paraissant fort humiliés, Un homme, chacun à leurs pieds, Sans ceux qui très fort à leur aise Étaient assis dans une chaise, Et faisaient peu les courtisans. Elles avaient tant de rubans, Que je dis, sans dire sornettes, Que comme mulets de sonnettes Elles étaient, et croyez moi, Toutes chargées, par ma foi. La plupart encore d'entre-elles Soit des laides, ou soit des belles, Tenaient avec un air badin, Chacune une canne à la main, La faisant brandiller sans cesse, Et sans mentir je vous confesse Que je n'osais ouvrir le bec Et que j'allais mourir illec, Tant de peur j'avais l'âme émue, Si je n'eus point jeté la vue Dessus le sergent, qui d'abord Parût me rassurer bien fort. Mais sans vous parler davantage Du sergent, ni de mon courage, De peur de paraître poltron, Reprenons la description. Beaucoup sans attendre aux Dimanches, Avaient mis des coiffures blanches Qui toutes en pointe étaient. Beaucoup d'autres, encore avaient Des coiffures, à la paysanne, Et non pas à la courtisane ; Si depuis un temps à la Cour La mode n'a joué son tour. Celles qui restaient Ah ! Sans rire, Je ne sais si je le puis dire, Avaient tout au tour du museau De toile jaune, un grand morceau Si gras, que sans être prophète, On l'eut pris pour une omelette. Si je ne me trompe voila Comme ces Précieuses-là, Qui ma foi, sont assez jolies Étaient par la tête bâties. Or voyons tout présentement Comme était leur habillement. Les unes, sans que je vous mente, Avaient une très longue fente À leurs habits, cela s'entend, Et qui se rejoignait pourtant Par des galants, que devant elles, Avaient fait attacher ces belles. Je puis dire que ces habits Étaient faits de fort beaux tabis, Et d'autres étoffes très rares : Ces habits sont nommés simarres, D'autres avaient des juste-au-corps Et d'autres avaient par le corps, Des robes tout au tour plissées, Parce qu'elles sont plus aisées. Ceux qui s'y fort humiliés Étaient abaissés à leurs pieds Et montraient un coeur plein de flambes, N'avaient point presque tous de jambes, Du moins, ne les voyait-on pas Tant le rond, et grand embarras De leurs canons à tous étages À leurs jambes faisait d'ombrages. Leur estomac assurément, Et leurs épaules mêmement Étaient j'en ose jurer certes, De grands cheveux toutes couvertes Et pour avoir plus de beauté Leur visage était moucheté. Ils avaient selon leurs coutumes Des chapeaux, tous chargés de plumes, Et des rabats tout à fait beaux Qui jusqu'à l'épine du dos Descendaient à tous par derrière ; Et j'appris de la chambrière, Qui dans la chambre, en ce moment Se trouva fortuitement, Qu'ils étaient, non Anabaptistes, Mais bien des galants Alcovistes Ou bien pour vous l'expliquer mieux, Des galants, nommés Précieux. Je fus encor instruit d'icelle, Je la crois pourtant Damoiselle ; Mais cela vous importe peu, Pourquoi ceux qui dedans ce lieu Comme j'ai dit, très à leur aise Étaient chacun dans une chaise, Avaient tous les yeux fort battus, De plus étaient de noir vêtus, Avaient la mine rechignée, Avaient la tête mal peignée, Avaient de si petits rabats, Qu'on ne les voyait presque pas, Et dont la toile telle quelle, N'avait point du tout de dentelle. Auteurs, elle les appela Et me dit, que comme cela D'une sérieuse manière Ils s'habillaient tous d'ordinaire, Pour pouvoir avec équité Mieux soutenir la gravité, La beauté, le crédit, le lustre, De leur profession illustre. Je sus d'elle encore de plus En discours, non pas ambigus, Que quand pour chercher un bon terme Ils étudiaient de pied ferme Et que leurs têtes ils grattaient Leurs cheveux souvent se mêlaient, Et c'est pour cela que les poètes, Qui bien souvent sont les Prophètes, Et que sans droit vous dédaignez, Paraissent souvent mal peignés. Voila le récit très fidèle De tout ce que m'apprit la belle.Illec : Vieux mot qui signifiait autrefois En ce lieu-là. Il est hors d'usage [au XVIIème]. [F]
Galand : Anciennement. Ruban noué, noeud de rubans. [L]
Tabis : Étoffe de soie unie et ondée, passée à la calandre sous un cylindre qui imprime sur l'étoffe les inégalités onduleuses gravées sur le cylindre même. [L]
Simarre : Habillement long et traînant dont les femmes se servaient autrefois. Ce mot se dit encore présentement [XVIIème] d'une espèce de robe de chambre que les prélats, et les magistrats mettent quelquefois par dessus la soutane. [F]
Des manteaux dont se servent les femmes grosses. [NdA]
Flambe : Vieux mot, qui signifiait autrefois la flemme du feu. Il est hors du bel usage [au XVIIème]. [F]
Canon : Est aussi une ornement de toile rond fort large, et souvent rné de dentelle qu'on attache au dessous du genou, qui pend jusqu'à la moitié de la jambe pour le couvrir : ce qui était il y a quelque temps fort à la mode ; c'est dont Molière se raille. [F]
Rabat : Pièce de toile que les hommes mettent autour du collet de leur pourpoint, tant pour l'ornement que pour le propreté. [F]
Anabaptiste : Sectaire ; C'est un nom formé de leurs erreurs touchant au Baptême. Ils tiennent qu'il fait rebaptiser les enfants quand ils sont en âge de raison. Cette secte a fait beaucoup de bruit et de ravages en Allemagne dans le derniers siècle (1500) surtout en Westphalie. [F]
Alcoviste : Nom donné chez les précieuses à celui qui remplissait l'office de chevalier servant, et qui les aidait à faire les honneurs de leur maison et à diriger la conversation ; ainsi dit de l'alcôve contenant la ruelle où les précieuses recevaient. [L]
Rechigné : Qui a l'air maussade. [L]
RIBERCOUR
Je trouve qu'en voila beaucoup.RIBERCOUR
Et tant que j'ai peine à le croire.ROGUESPINE
Mais attendez, si ma mémoire Pouvait un peu me revenir, Je pourrais vous entretenir Encor de quelque circonstance Qu'elle m'a dit et que je pense Avoir oubliée, ah ! Vraimy Je m'en ressouviens à demi. Oui c'est sans tarder davantage Qu'elle divisa par étage Tous les auteurs, illec présents, Si mornes et si suffisants. Les uns font en vers héroïques Des poèmes qu'on appelle épiques Et de ces livres si charmants Que nous appelons des romans. Les autres, sans être des Comtes, Se mettent de faire des Contes Pour rire, je l'entends ainsi, Et d'y bien réussir aussi. Un seul d'entre-eux ai-je ouï dire, Se pique d'y bien faire rire, Et je crois que c'est un abbé, Dont le nom commence par B. Les derniers font des comédies, Des madrigaux, des élégies Des chansons, sonnets, et portraits Dessus de différents sujets. J'en aurais appris davantage ; Mais le sergent, de quoi j'enrage, Sortit dans ce même moment Et je le suivis promptement.L'Abbé B. est difficile à identifier : Bensérade, Boileau, Boirosbert, Boursault (...) qui ne sont pas tous abbés ?
RIBERCOUR
Ce discours a de quoi nous plaire. Mais ce n'est pas là notre affaire Dis nous ! Si d'un air fier ou non, Elle a vu l'assignation.ROGUESPINE
Dés aussitôt qu'elle l'a vue, Elle l'a prise et puis l'a lue, Et dit fort sérieusement Qu'elle s'y rendrait promptement.RIBERCOUR
Elle y montrera sa faiblesse.SCÈNE XIII.
ROGUESPINE, seul
Dieux ! Qu'ils ont le jugement mince ; J'ai su dedans notre province La moitié de ce que je dis ; Que je les ai bien étourdis : Mais allons ouïr leurs harangues, Allons voir remuer leurs langues ; Car j'en jurerais bien ma foi, Ce doit être un plaisir de Roi.On lève une toile, les Juges paraissent avec un greffier.
Harangue : Discours qu'un orateur fait en public. Se dit aussi ne mauvaise part, des discours trop longs, fréquents et ennuyeux, ou de ceux qui contiennent quelque réprimande, quelque reproche. [F]
SCÈNE XIV. Patrice, Anaxarite, Aristime. Un Greffier.
ANAXARITE
Mais encore savez-vous bien Si notre homme ici se doit rendre Et s'il ne fera point attendre.PATRICE
Il viendra, car je lui dis hier Aussitôt qu'il me vint prier De lui répondre sa requête ; Que l'Académie était prête De lui servir en tout d'appui, Et que de son corps aujourd'hui Elle en choisirait trois ou quatre Qui viendraient l'entendre combattre À force de raisonnement Sa partie, et qu'assurément Il aurait l'honneur, et la gloire D'emporter une ample victoire.ARISTIME
Attendons-le donc à loisir, Puisque nous aurons un plaisir Qui certes, n'est pas ordinaire. Mais quelqu'un vient, il nous faut taire.ANAXARITE
C'est déjà notre Député.PATRICE
Tenons donc notre gravité.SCÈNE XV. Patrice, Anaxarite, Aristime, Un Greffier, Ribercour, Pancrace, Roguespine.
RIBERCOUR
Messieurs, j'en veux aux Précieuses, À ces femmes pernicieuses, Qui troublent le repos public, Qui causent dedans le trafic Par des mots, inintelligibles, Des révolutions terribles, Et je demande là-dessus Que leur langage ne soit plus Aux mêmes fins de ma Requête. Quoi ! Personne ne me tient tête. Ah ! Messieurs n'étant point ici Jugez s'il vous plaît.PATRICE
Les voici.SCÈNE XVI. Patrice, Anaxarite, Aristime, Un Greffier, Ribercour, Pancrace, Epicarie, Roguespine, Une Suivante.
RIBERCOUR
Approchez-vous belle jaseuse, Vraiment pour une Précieuse, Vous ne vous pressez pas trop fort.RIBERCOUR
Ah ! Sans chercher tant de finesses C'est que vous faisiez voir vos pièces Sans doute, à quelque homme savant.EPICARIE
Peut-être !EPICARIE
Pour le finir je suis venue.RIBERCOUR
Avez-vous ? Consulté souvent ..EPICARIE
Vous voulez être trop savant. Mais pour mieux pousser sa partie, Pour la rendre sans répartie Tout du moins je crois qu'il faudraitRIBERCOUR
Bien, bien, nous vous le montrerons, Puis après cela nous verrons Lequel des deux perdra sa cause.ARISTIME
Cessez ce débat entre vous, Il faut du respect devant nous. Pensez bien à ce que vous faites Et songez aux lieux où vous êtes.RIBERCOUR
Messieurs, je vous dirai, si j'ose Que j'ai droit de la chicaner, Que vous la devez condamner ; Puisque mes pièces qu'on a vues Ont paru tout à fait congrues, Mon procès fort bien intenté, Et que c'est une vérité Que le droit que quoi je me fonde Passe pour le meilleur du monde. C'est ce qui fait qu'enfin je crois Que ma partie en désarroi Considérant toutes ces choses, Plus vraies que Métamorphoses, Sans attendre à l'extrémité Se rangera de mon côté ; Puis qu'enfin toutes ses défenses Étant de nulles conséquences J'aurais de vous assurément Un favorable jugement Et celui que je sollicite Contre cette langue maudite, Ou Messieurs, pour m'expliquer mieux Contre le parler Précieux, Qui s'y bientôt, l'on n'y met ordre Va faire un terrible désordre.EPICARIE
Messieurs, je m'en vais en deux mots Mettre son esprit en repos, Faites qu'on me donne audience.RIBERCOUR
Pour vous déduire mes raisons Sans vous faire une longue harangue Je dis Messieurs, que notre langue Se trouve en un piteux état Depuis le surprenant éclat Qu'a fait celle des Précieuses. Dans les Cités les plus fameuses, Pour s'entendre présentement Il faut avoir un truchement, Ou le nouveau Dictionnaire, Que ces femmes viennent de faire. Quelle conclusion pour nous, Ah ! Messieurs, à quoi songez-vous ; Les femmes, oui Messieurs les femmes, Nous couvrent aujourd'hui de blâmes Et viennent de faire en effet Ce que jamais vous n'avez fait Au moins, si ce n'est en idée ; Pour notre bien par trop gardée, Mais pour leur réputation Par un beau désir de renom, Elles ont un Dictionnaire Tout fraîchement mis en lumière, Auquel chacun court comme au feu, Et nous en promettent dans peu De leur façon encore un autre : Cependant hélas ! Que le vôtre Depuis si longtemps commencé, N'en est pourtant encor qu'au C. Ah ! Je vois bien que c'est l'ouvrage De Penelopes, et je gage Que dans ce livre l'Omega, Jamais place ne trouvera. De plus j'ose vous dire encore Que si ce parler que j'abhorre Et que l'on nomme Précieux, S'enracine dans tous les lieux Où l'on sait qu'il a pris naissance Vous devez Messieurs, que je pense, Et vous agirez comme il faut, À l'Alpha remettre bientôt Votre fameux Dictionnaire Que vous commençâtes de faire En l'an deux cent cinquante-deux Et qui devait selon nos voeux, Et selon notre juste attente, Dedans l'an mil six cens quarante Être dans sa perfection. Songez donc Messieurs, tout de bon À me faire bonne justice Me donnant un arrêt propice ; Mais j'ai tort de vous y pousser Ne devez-vous pas embrasser ? Ô Sénat mille fois auguste, Un intérêt si grand, si juste, Et qui par mon heureux destin N'est autre que le vôtre enfin. Cependant si ces factieuses, Ces hérétiques Précieuses, Parlent encore ce jargon, La Tour de Babel tout de bon, Dans ce siècle va renaître Et dans la France, va paraître, Malheur plus à craindre cent fois Pour les nobles, pour les bourgeois, (Mais non pas pour les éminences) Que les maudites influences Du Capricorne. Néanmoins Si vous n'y mettez tous vos soins, Le désordre s'en va paraître Que la susdite Tour fit naître Alors que l'on la bâtissait. Cependant hélas ! Ce n'était Que la quantité des langages Qui causa de si grands ravages, Qui fit diviser les mortels, Qui fit piller jusqu'aux autels, Bref qui parmi toute la Terre, Fît naître pour jamais la guerre. Je vous adresse donc mes voeux Messieurs, pour que le Précieux, Afin qu'en cette conjoincture J'empêche pareille aventure, Soit cassé, brisé, mis à mort Dans les lieux de votre ressort Comme étant fatal au commerce, Que partout il trouble et renverse, Et qu'expresse inhibition Soit faite par provision À tout le corps des Précieuses, Des inventrices périlleuses Des mots, qui par leur nouveauté Troublent notre félicité, De ne s'en plus servir, à peine De ne jamais lire Artamene, Ni même aucun autre roman ; Ou pour un plus dur châtiment Que le lit, desdites femelles, Soit des deux côtés sans ruelles Et qu'il soit mêmement placé Sans être du tout exaucé.v. 1336-1345, sans soute allusion à la lenteurs de l'élaboration du dictionnaire de l'Académie française.
v. 1350, dans l'édition originale, le point d'interrogation est entre PAS et EMBRASSER.
Conjoincture : barbarisme pour conjecture.
ROGUESPINE, à part
Peste il a retenu sans peine Tout ce qu'un avocat du Maine, Lui dit, avant que de partir.PATRICE, à Epicarie
Avez-vous de quoi repartir ?EPICARIE
Oui je suis prête de répondre Et mêmement de le confondre, Et sans parler hors de propos Je m'en vais Messieurs, en deux mots, Afin de défendre ma cause Donner dans le vrai de la chose.RIBERCOUR
Ah ! Quelle perturbation Voyez son obstination, Voyez avec quelle assurance, Avec quel front, quelle insolence, Elle ose jusques dans ces lieux Parler devant vous Précieux.ANAXARITE
N'interrompez point sa harangue, Et que devant nous votre langue Se tienne un peu plus en repos.EPICARIE
Je dis donc, Messieurs, en deux mots Qu'il n'a rien dit de pathétique Qu'on ne voit rien de plus inique Rien même, qui selon mon sens, Soit plus contre le droit des gens Que de vouloir ôter aux femmes, La langue, puisqu'enfin sans âmes Elles vivraient assurément Plutôt que sans langue un moment. L'on sait de science certaine Que c'est là leur vrai patrimoine, Que pour en amoindrir les droits L'on n'a point encor fait de lois Dedans villages, bourgs, ni villes, Puisqu'elles seraient inutiles. Cette seule raison pourrait Prouver suffisamment mon droit ; Mais je ne puis encor me taire Et je poursuis. Sa cause entière S'étend sur les troubles passés Dont il nous croit fort menacés, Par la confusion des langues.ROGUESPINE, à part
Elle fait fort bien des harangues.EPICARIE, poursuit
Comme si Paris maintenant Craignait quelque mal surprenant, Parce qu'a présent l'on y parle Comme on fait au Maine, et dans Arles, Et qu'on y parle aussi Gascon, Normand, Bas-Breton, Bourguignon, Hollandais, et de plus encore, Italien, Grec, Latin, More, Espagnol, Polonais, Flamand, Persan, Turc, Hébreux, Allemand, Picard, Chaldéen ; pour le reste J'en dis et cetera.EPICARIE, continue
Je crois Messieurs, par cet exemple Aussi puissant comme il est ample, Avoir prouvé suffisamment Et même intelligiblement, Que la quantité de langages Ne saurait causer de dommages À Paris, ni dans d'autres lieux : Reste à voir si le Précieux, Qui maintenant est en usage Est un bon, ou mauvais langage. Or si nous prétendons le voir Il faut auparavant savoir, De quels gens il a pris naissance.RIBERCOUR, à part
Juste Dieux qu'entends-je, je pense Qu'ici je ne gagnerai rien Tant cette femme jase bien.EPICARIE, continue
Il naquit l'an six cens cinquante, Et de chacun trompa l'attente ; Car j'ai de notables témoins Que l'on ne songeait à rien moins. Des femmes, enfin l'enfantèrent Et trente-neuf ans, le portèrent ; Mais voyez quelles elles sont, Quel est le renom qu'elles ont. Elles ressemblent aux abeilles Hormis que c'est par les oreilles Qu'elles ont pendant tout le temps Des sus-notés trente-neuf ans, Succès tous les discours des poètes, Des cervelles les plus parfaites, De tous ceux qui par leur esprits Sont dans le Monde en grand crédit, Des plus galants portes soutanes, Des courtisans, des courtisanes, Des gens d'épée, et de barreau.ROGUESPINE, à part
Elle n'a rien dit du bourreau.EPICARIE, continue
Des Messieurs de l'Académie, De qui la gloire est infinie, Et dont vous êtes aujourd'hui Afin de me servir d'appui ; Jugez donc Messieurs, si ces femmes ; Si ces belles et grandes âmes, Après avoir le suc tiré Et tout le jus bien pressuré De maint illustre personnage Ne pouvaient pas faire un langage Et si loin de les condamner Vous ne devez pas ordonner Que Ribercour, quoi qu'il demande, Quoique contre nous il prétende, Soit et sans prorogation Débouté de son action, Comme étant frivole et inepte.Les Juges opinent.
LA SUIVANTE
Qu'est-ce ?ROGUESPINE
Ma foi, plaidons nous deux, Car je me trouve assez joyeux Et même en état de te faire Pour ne point traîner notre affaire Déjà communication DeLA SUIVANTE
Moi, pour changer l'action J'insinuerais bien sur ta joue Un soufflet.Soufflet : est aussi un coup donné à plat ou du revers de la main sur la joue. [F]
ROGUESPINE
Va c'est que je joue, Mais pourtant si nous nous plaidions Si tous deux nous nous chamaillions Il vaudrait ma foi mieux je pense Pour obvier à la dépense Grossoyer ensemble à loisir Nos pièces, peste quel plaisir.Obvier : Prévenir un mal, un inconvénient. [L]
Grossoyer : Faire la grosse d'un acte. [L]
Grosse : Se dit également de certaines écritures dont les unes sont des copies et les autres des originaux. Pour les procès-verbaux, la grosse est la copie ; pour les requêtes, elle est l'original. [L]
PATRICE, prononce
Ouï le différend des parties, Leurs défenses et réparties Nous ordonnons selon vos voeux Que le langage Précieux, Par arrêt célèbre, authentique Et de plus encor juridique, Soit cassé, brisé, mis à mort Dans les lieux de notre ressort : Faisons même en cette séance Aux Précieuses de la France, Très expresse inhibition, De ne plus parler ce jargon, Ni de s'en plus servir à peine De ne jamais lire Artamène, Ni même aucun autre roman, Ou pour un plus dur châtiment Que le lit, desdites femelles Soit des deux côtés sans ruelles, Et qu'il soit mêmement placé Sans être du tout exaucé.Le Siège se lève.
PANCRACE
Vous devez être fort joyeux D'avoir détruit le Précieux, Et d'avoir pu dessus tant d'âmes Sur tant d'opiniâtres femmes Remporté le dessus.EPICARIE
Donnant une lettre à Ribercour.
Tout doux Peut-être aurez vous le dessous, Et ceci me fera justice En dépit de Monsieur Patrice,Elle sort avec sa suivante.
Qui sans trop bien savoir pourquoi Vient de prononcer contre moi.RIBERCOUR
Prend la lettre et lit.
Cher ami,
Je te conseille de laisser là ton procès, et de revenir dans notre Province, car j'ai appris depuis que tu en es parti que c'est un tour que l'on t'a joué, et que ceux de ce pays qui t'ont envoyé s'entendent avec trois ou quatre personnes de Paris, qui doivent contrefaire les Juges, et les Précieuses, pour se divertir de toi, je te donne cet avis ; et suis, Ton Serviteur, Fontenay.
Ribercour continue.
Quoi l'on m'a joué de la sorte Cher ami, le courroux m'emporte, Par la mort, je m'en vengerai.ROGUESPINE
Et moi, par ma foi, j'en rirai.PANCRACE
Peut-être, mais je vois enfin Que vous n'êtes pas le plus fin, Que ce n'est que vous qu'on ballotte Et qu'on fait servir de marotte.Marotte : Ce que les fous portent à la main pour les faire reconnaître. C'est un bâton duquel il y a une petite figure ridicule en forme de marionnette coiffée d'un bonnet de différentes couleurs. [F]
1 574 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica