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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Ou Martyre Sanglant de Sainte Cécile

La Céciliade

Nicolas Soret, Abraham Blondet· imprimée en 1606· 5 actes· 2 366 vers· 9 personnages

Personnages

  • PATRICE
  • ÉMILIE
  • SAINTE CÉCILE
  • VALÉRIAN
  • L'ANGE
  • TIBURCE
  • ALMACHIE
  • MOUSTAROT
  • LE CHOEUR
Messieurs,

À MESSIEURS les Vénérables Doyen, et Chanoines de l'Église de Paris. S.

Combien que notre humaine vie soit légèrement passante, et de peu de durée : chacun toutefois amoureux de son être (de peur de ne plus être) s'efforce de s'entretenir sain. Et tout ainsi que l'homme qui symbolise de près au naturel des arbres verdoyants, quant à la végétative (en étant un renversé selon la preuve des naturalistes) c'est pourquoi, comme ils sont de divers tempéraments, s'ils sont plantés en un même champ, malaisément y peuvent-ils s'accroître, et supporter les injures du temps. Car les aucuns (soit pour étendre leurs bras feuillus : soit pour les courber chargés de fruits : mais le principal, pour plus longuement vivre) se plaisent qui sur la croupe d'un mont, qui en la pente d'une colline : les autres demandent la plaine, ou la rive d'un ruisseau. De même les hommes composés de contraires humeurs, afin de plus loin éviter l'inévitable mort : et pour tramer un plus long filet de la vie (au moindre trouble civil, ou pestilentiel contagion qui survient en une cité) incontinent les uns se retirent en une ville : les autres en une autre. Ceux qui aiment les champs choisiront une métairie proche d'une rivière, d'autres un bourg en la campagne, d'autres un bourg en la campagne, d'autres un château en un vallon : et les autres (obligés à cause de leur résidentaire charge) n'en partiront : mais se tiendront cois et fermés chez eux, sans quitter le maniement de leurs affaires privés et journaliers exercices. Ainsi que moi, qui (honoré de la charge de maître de grammaire de vos enfants de Choeur) pour la conservation de ma santé : et pour mieux m'acquitter de mon devoir, ai demeuré ferme : me retirant dans ma chambre après mes leçons : où seul j'entendais parfois une si douce, et ravissante mélodie, concertée par vos Choristes nourrissons, sur les modes grave-doux de Monsieur Blondet aussi leur digne Maître ; que cela m'émeut (pour montrer quelque fruit de ma vie conservée en votre maison) d'écrire de rude poème tragique en l'honneur de sainte Cécile vierge-martyre Patronne des Musiciens. Pour le lustre duquel il lui a plu d'en animer les Choeurs de chants harmonieux : au lieu du concert Cécilien : intermis cette année en votre Église, à cause des assemblées publiques mortellement dangereuses en l'épidémique danger. Vous suppliant Messieurs de recevoir ce notre commun labeur (attendant choses plus sérieuses) d'aussi singulière affection que nous sommes et serons à jamais,

Vos très humbles et très obéissants serviteurs, BLONDET, et SORET.

DE SANCTA CAECILIA

ÉPIGRAMMA.

Dum sonat, et turpi Berecinthia tibia cantu Perflat, hymen et hymen organa spurca vocant. Dùm Bacchum, Veneremque canunt simul impia plectra : Caeciliaeque totum pronuba foeda parat. Intereà virgo melioribus ignibus ardens, Cujus erat CHRISTUS taeda, Cupibo, Venus : Antichorum facit : et pompam execrata prophanam, Haec secom arcano cantica corde dabat. CHRISTE adsis : horâ nisi tu succurris in istâ Heu rapit abducam, sponsus et alter babet. Me clypeo legum propera munire tuarum, Ut non confundar, me tuus armet amor. Hunc animo casto fac me paratum, Fac impolluto corpore posse torum.

I. MORELLUS Gymnasiarcha scholae Rhemensis.

STANCES

À MONSEIGNEUR MONSEIGNEUR HENRY DE GONDY Illustrissime Évêque de Paris.

DOCTE et divin Prélat des Prélats l'exemplaire, Qui de votre grand Roi, êtes le grand Pasteur : Oui Pasteur nonpareil, comme est Paris sans Paire, Paris où vous tenez votre siège d'honneur.

*****

Comme un autre Phébus, vous luisez sur la France, Vos gestes (fors un point) ressemblent à ses rais : Il s'éclipse parfois en quelque concurrence : Mais vos belles vertus ne ternissent jamais.

*****

Vous ressemblez Phébus, et Phébus vous ressemble : L'un éclaire là-haut, l'autre éclaire ici-bas : Vous n'êtes toutefois toujours égaux ensemble, Il redoute la nuit, vous ne la craignez pas.

*****

Le Soleil ne peut rien qu'en un sujet capable, De recevoir l'effet du feu de ses rayons, Mais vous êtes bien plus que Phébus admirable : Car vous changes le vice en des perfections.

*****

Bel esprit que j'adore, et que chacun admire ; Que vous êtes heureux en l'heur qui vient de vous ! Et les vôtres contents sur qui vous faites luire Des rayons, dont Phébus ore même est jaloux !

*****

Mais il n'est pas tout seul, non que l'on trouve au monde, Quelqu'un qui présumât d'être votre envieux : Vos discours ensucrés de suave faconde, Désirés des humains sont enviés des Dieux.

N. SORET.

AD ORNATISSIMUM ECCLESIAE PARISIENSIS CANTOREM, Senatoremque ex prima decuria Integerrimum Dominum D. Ruellé Candida mens est grata Déo, mens conscia recti : Est mens fraude carens hostia grata Deo, Qualis simplicias tua, nullis oblita fucis, Qui bonus es totus pectore, fronte, manu. Religionis amans verae, cultorque, vetustos Quales prisca fides, firmaque cantat avos.

N. SORET.

EPIGRAMMA

AD D. D. BLONDETUM ET SORETUM.

Ex utero quondam cum vos Lucina vocaret, Phébus ab excelso Parnassi culmine lapsus Assuit, atque suos vobis afflavit honores.

*****

Sed quia Mudarum, magnos conceperat aestus : Nec poterat tantos solus quis ferre calores, Conceptum numen diviso temperatigne, Sic BLONDETE suis Phébus te cantibus ornat : Sic SORETE suis Phébus te cantibus ornat : Munere quemque suo, seseque infudit in ambos Inspiratque animos, sacrisque furoribus implet.

*****

Tandem dulcinosos BLONDETI Francia cantus Audiit, obstupuitque simul : quâ Parisiorum In sula, Saquanidum cursus partitur aquarum. Quâ geminas tollit mirando pondere turreis, Templum horrendum, ingens, ubi nunc hominumque ; deumque ; BLONDETUS doctis permulcet cantibus aureis.

*****

Inde Sorete tuos mirata est vidula versus : Quâ lentos agitans cursus Durocottotton ambit : Quâque tua ingenti decurens musa Cothurno, Remeneis quondam pertraxit carmine Nymphas.

*****

Sic vos Phébus amat : sic vos complexus in unum, Harmonicos cantus, et rithmica carmina curat, Exponens summo pariter sua donna theatro. Atque ut cognatis Donaverat artubus ambos, Ambos troiugenas, Paradisque, remique nepotes ; Sic vos arcanis conjunxit sortius ultro, Paulatim efficiens unam, duo corpora, mentem.

*****

Vivite Foelices, et quae modo foedera sanxit us, pacificâ firmet concordia dextrâ, Et vobis triplici jungat me gratia nodo.

N. BERGERIUS Rhemensis Advocatus.

SUR LA MUSIQUE DE MONSIEUR BLONDET

AU LECTEUR.

L'air de Blondet qui sur l'air vole N'admet rien sale, ni frivole : Mais théoricien est-il, Et Praticien tout honnête, Qui de ses trois points t'admoneste, Délectable, net, et util.

De Navières GS : P. R.

STANCES

À MONSIEUR SORET.

D'où ces carmes divins ? D'où cette sainte Lyre, Qui pousse ses accords à la voûte des Cieux ? Ah ! Cécile vraiment pour chanter ton martyre, Vous a transmis du Ciel son luth harmonieux. Car il faut, Mon SORET, une voix surhumaine : Pour dûment entonner ces chants tragique-doux. Une lyre ne peut, sinon que bien hautaine, Mignarder ces accents, dont Phébus est jaloux. La vierge dont le los, est semé dans vos carmes, A jointes ses chansons à vos nobles labeurs : Vous chantiez d'une part ses maux et ses alarmes : Elle d'autre exerçait ses fredons charme-coeurs. Un jour heureux viendra qu'un céleste salaire Couronnera vos vers, et vos faits vertueux : Car cette vierge ici, placera, débonnaire, Votre esprit au palais des esprits glorieux.

C. PESCHEUR Rhémois.

SONNET

À MONSIEUR BLONDET, Chanoine et Maître de la Musique de l'Église de Paris

Je ne voudrais pour rien me mêler d'entreprendre De nombrer tes vertus, de chanter ton savoir, De dire ta prudence, et vanter ton pouvoir : Ma langue est trop rustique, et ma force trop tendre.

*****

Il en faut bien un autre, et qui se fasse entendre : Faut un subtil esprit, pour en soi concevoir, Et concevant priser ton précieux avoir Du bel art Phébéan, que tu nous fais apprendre :

*****

Oui, je crois, que Mercure, Amphion, et Phébus Des modes Musicaux, dont ils étaient imbus, S'ils étaient ici-bas t'en donneraient la gloire.

*****

Courage, mon BLONDET, l'honneur de notre temps : Compose, chante, écris : car c'est ton passe-temps : Tu te bâtis ainsi un temple de mémoire.

I CACHET son humble disciple.

À MONSIEUR SORET Le Poète de Mantoue aiguillonné d'envie, De rendre à ses neveux la grâce, et la douceur D'Hélicon empruntée, emploie (en la faveur D'un Enée) son tout : pour le nous rendre en vie. Du Grec tant regretté, l'Iliade est suivie D'un Hector, d'un Achille : où la grande valeur, De leurs armes, connue étouffe la rigueur, Et le sort importun de la fatale envie : Ainsi toi, mon SORET, à l'exemple des tiens, Mais loin du paganisme, et proche des chrétiens : Tu fais boire à longs traits le nectar de ta Muse, En nous représentant, et la vie, et la mort D'une Sainte Cécile : où ton vers doux et fort, La rend vive en nos coeurs : tant plaisant il amuse.

I.R.P.D.S.S.

AU ZOÏLE DÉTRACTEUR DE CETTE TRAGÉDIE

De Monsieur Soret.

Du Tyran les rigueurs dépites, À Cécile tranchent le chef. Et toi, rasoir, tu précipites Contre ces vers ton hoche-chef. Que penses-tu ? Tu décapites Sainte Cécile derechef.

De Navières GS : P.R.

L'ARGUMENT DE LA CÉCILIADE

Cécile pucelle Romaine, fille de noble race, instruite dès son bas âge en la chrétienne foi, Consacra à Dieu sa virginité : toutefois contre son voeu, elle fut donnée en mariage à Valérian gentilhomme Payen. La première nuit de ses noces elle lui dit, sachez que je suis la pupille d'un Ange, qui garde ma chasteté : n'entreprenez rien sur moi pour ce sujet, de peur que vous n'attisiez l'ire de Dieu contre vous. De quoi demeurant tout ému, il n'osa l'attoucher : mais lui dit qu'il croirait vraiment en Jésus-Christ, s'il voyait son ange. Elle répond qu'il était impossible qu'il le vît sans le Baptême : lui aiguillonné de ce désir, y consentit librement. De fait que par la remontrance de cette vierge, allant chercher le pape Urbain (qui à cause de la persécution était mussé aux sépulcres des martyrs, en la voie Appienne) fut baptisé par lui. Et retournant vers elle, il la trouva priant Dieu, son ange à son côté brillant d'une clarté divine, dont il fut éperdu, et revenu à soi, il s'en alla faire venir Tiburce son cadet, lequel en la foi de Jésus-Christ par Cécile : se fit aussitôt baptiser, et eut l'heur et l'honneur de voir l'Ange d'icelle. Peu après ces deux frères endurèrent constamment le martyre sous le Prévôt Almachie : qui fit incontinent empoigner cette vierge, et lui demanda les richesses de Valérian, et Tiburce, auquel comme eut fait réponse, qu'elles les avaient distribués aux pauvres, bouffi de colère, il la fit mener chez lui, et jeter dans une chaudière d'eau bouillante, où elle fut une nuit et un jour entier, sans que la flamme l'offensât. Ce qu'étant rapporté à Almachie, il commanda au bourreau de lui trancher la tête au même lieu : il prend son épée, et la frappe trois fois sans lui pouvoir abattre :si qu'il la laissa là demi-morte. Et trous jours après qui était le dixième jour des Calendres de Décembre, régnant lors L'Empereur Alexandre, elle fut dignement timbrée de double palme, et de martyre, et de virginité ; et ainsi elle s'envola au Ciel.

ACTE I

PATRICE, commence

Comparaison du Soleil rapportée à la grâce divine, laquelle produit des vertueux effets en l'âme où elle est versée comme le Soleil fait éclore maintes belles fleurs, la part où il darde mieux, et plus souvent ses rayons.

Comme quand le flambeau du monde vide-épars, Éparpille en courant ses rays de toutes parts Vers l'endroit le plus coi d'une colline herbeuse, Moitement fraîche au bas d'une humeur douce-aqueuse : Là le Thym, le Cyprès, le Baume, le Safran, L'oeillet, le Tournesol, le Souchet, le Diptan, L'Anis, la Passe-fleur, le Bugle, la Pivoine. Le Sceau de Salomon, l'Éclaire, la Bétoine. Le Narcisse, l'Aneth, l'Amaranthe, le Lys, Les cheveux de Vénus, la Squille, l'Encolis, L'Aconite, le Jonc, la froide Mandragore, L'Ache, le Serpolet, et le double Ellébore. Bref mille belles fleurs, mille simples divers, Et mille autres scions d'arbrisseaux toujours verts D'un émail bigarré embellissent ce tertre, Où paraît la vertu du père de leur être. Ainsi ce grand Soleil qui est tout, qui voit tout, Qui premier et dernier, n'a principe ni bout, Versant le feu sacré de sa grâce abondante Sur le champ aplani d'une âme obéissante : Féconde elle conçoit, et concevant produit Des plus rares vertus, et les fleurs, et le fruit.

Audace excusable d'un père de louer ses enfants en tant qu'ils tracent le sentier des vertus.

Grand Dieu, pardonnez-moi, si de ma chère fille, Fille de noble sang de Romaine famille, Parlant ainsi, je veux (grossi d'ambition) Blasonner en public sa grand' perfection. Me semble que toujours un père est excusable, Pour bien dire des siens, en chose véritable. Elle ne tient de moi, que le corps simplement, « Qui caduque vivant, soit peu, soit longuement, « Est sujet au retour de sa prime matière, « Par le rasoir fatal de la Parque meurtrière : « Mais ce qu'elle a de plus, comme de bel esprit, « Les sens intérieurs, la raison, l'appétit, « Le subtil intellect, et l'heureuse mémoire, « Venant de vous, à vous, elle en remet la gloire.

Devoir d'un bon père touchant l'instruction de ses enfants.

Et moi son géniteur épris de son salut, (Étant d'un vrai Chrétien la visière et le but) Comme je l'aperçus dès son âge d'enfance Porter l'image au front d'une bonne espérance : Je ne m'oubliai pas de prudemment pourvoir, À ce, dont nous oblige un paternel devoir. Soudain donc qu'elle sût délier la parole, J'eus le soin aussitôt de la mettre à l'école ; Tant pour lui canneler sa puérile aigreur, Que pour mouler ses ans au culte du Seigneur, Sur le niveau réglé de sa sainte ordonnance, Ouvrée par la foi, l'amour, et l'espérance, À quoi pour mon honneur, et grand contentement, J'ai voulu qu'elle fût instruite sagement : Ayant à ce sujet dans le pourpris de Rome, Trié pour Pédagogue un fort excellent homme. Si qu'elle est maintenant (dont je rends grâce à Dieu) La fille apprise mieux, qui soit en autre lieu.

Bonheur aux parents quand leurs enfants se comportent sagement.

Je ne sais, mais je vois, qu'une auguste fortune Vient doucement enfler d'une haleine opportune, Les voiles empoupées de mes plus beaux desseins : Et les faisant flotter dessus des hermes saints, Les guident tellement, que par son bon auspice, Et sous l'éclair divin d'une céleste Élice Ils surgissent heureux, dans le havre assuré, Comme je les avais en mon coeur désiré. Mais, mais, de qui pourrait en ressortir la cause ? J'y songe, j'y rumine, et faisant longue pause Là-dessus, je me trouve au bout aussi savant, (Tant je suis étonné) que j'étais par-devant. Si je pense fonder tels succès favorables Sur le ferme pivot de mes vertus louables : Ah ! Que je suis trompé ! Que mon entendement Paraît bien frénétique en si fol jugement ! « Nos saintes actions, nos plus graves mérites, « Sont (si nous les vantons) sales péchés tacites. Ce n'est donc point sur moi qu'il faut les attacher : Mais quelque bon Génie en étant le nocher, Ne m'abandonnant point de sa fidèle cure, Des cieux riches de bien, ces biens-là me procure.

Émilie et sainte Cécile viennent sur le théâtre.

LES MÊMES, ÉMILIE, SAINTE-CÉCILE.

ÉMILIE

Honnête réponse d'une femme envers son mari.

L'honorable respect, le point de mon honneur, Et la candide foi que je vous ai donnée Par serment solennel, au nocier Hyménée Veulent (mon cher Seigneur) qu'à votre bon plaisir Je consacre mes voeux, je range mon désir, J'asservisse mes lois, je m'oblige moi-même D'entièrement vouloir votre vouloir suprême.

L'origine et établissement du sacré mariage.

Quand l'Architecte Dieu de son Verbe peut tout Eut bâti l'Univers de l'un à l'autre bout, Les floflottantes mers de poissons fourmillantes, Les cieux tourner toujours pleins d'étoiles brillantes : « La terre porte-fruits fertile d'animaux « Et le vague de l'air escadronné d'oiseaux. « D'un rougeâtre limon, à l'instant il façonne « Des bêtes de raison la première personne : « Mais comme ce n'est rien qu'un fainéant gésir, « D'être seul, ainsi seul au milieu du plaisir ; « (Nature étant plutôt de compagne amoureuse, « Que de la solitude étrangement fâcheuse) « Pour compagne à ce seul, de ce seul un second, « Il tira dextrement de son côté fécond ; « Qu'il forma toutefois de sexe dissemblable, « Pour le monde peupler d'espèce raisonnable. « Ce seul en double corps parfait artistement, « Tous deux n'étaient pourtant qu'une chair seulement, « L'âme qu'en les créant il leur avait infuse, « N'était même qu'une âme en eux-mêmes recluse : « Voulant comme ils avaient semblable être commun, « Qu'ils ne fussent aussi d'âme simplement qu'un « Mais que la femme fut à l'homme plus sujette, « Pour autant que de lui ell' en était extraite. Voilà pourquoi, Monsieur, tandis sous la rondeur, Du globe de la Lune à la jaune candeur, Que l'âme avivera votre épouse fidèle, Elle ne vous sera de rien qui soit rebelle. Me conformant ainsi au divin mandement, Pour à lui, comme à vous, complaire entièrement : Ains que notre couple-un d'uniforme nature, Le soit de volonté réciproquement pure.

PATRICE

Remontrances de sage père à ses enfants, quand il les veut émouvoir à se ranger à sa volonté, principalement lorsqu'il veut les marier.

Ma fille c'est assez, je n'en fais point de doute : Passe, vient près de moi, et soigneuse m'écoute. L'on dit que c'est beaucoup que de bien commencer, C'est davantage encore de plus outre avancer : Mais la perfection de la chose parfaite, C'est quand absolument à son gré l'on l'a faite. Ores tu reconnais que notre Hymen égal, (Étroitement serré par le noeud conjugal) Sous la faveur d'en haut, t'a fait naître en ce monde, Ta mère, et moi n'étant que la cause seconde : Laquelle tendrement, dès ton pleureux berceau Te nourrit de son lait, autant bon, qu'il est beau. Après cet appareil, la parentelle cure, Nous époint te bailler une autre nourriture Qui ne sustentât point ton corps tant seulement : Mais dressât aux vertus ton bel entendement, Selon le brave estoc, et le rang de noblesse ; Que dans Rome je tiens, et vous (chaste maîtresse) Nous avons apporté cet office second, Avec autant de soin, qu'un devoir nous semond. Reste donc le dernier, où droitement je vise : C'est que comme déjà nubile je t'avise, Pour notre heureux repos, il nous faut te pourvoir D'un riche époux pareil, de race, et de pouvoir. Un extrême regret captiverait mon âme, S'il me fallait entrer dans la gondole infâme Du maussade Charon nautonier stygieux Devant qu'à ton plaisir, je t'eusse soucieux Couplée sous le joug du sacré mariage, Sortable à ta maison, à tes biens, à ton âge.

VALÉRIAN

Valérian poursuit à chanter.

Je ne sais si Phébus vite courrier des cieux, Qui voit tout ici-bas de son oeil radieux, Quand pour nous éclairer de sa perruque blonde, Il fait toujours courant, sa journalière ronde. Je ne sais dis-je non, si dedans ce grand tout, Il rencontre un objet plus pleinement absous Des trophées de vertus, et raretés divines, (Qui morguent du destin les traverses malines) Que celle à qui je suis serviteur consacré ; Brûlant en son amour, d'amour saint et sacré : Ô chef-d'oeuvre parfait de nature féconde ! Petit monde gentil, somme du petit monde ! Ma Cécile mon coeur, ma vie, mon soulas, Nymphe pour ta beauté digne d'un bel Hylas : Hylas autant orné de beautés nonpareilles Que tu es à bon endroit, merveille des merveilles ! Quel heur, Valérian, mais quel heur plus heureux Le ciel large donneur de ton heur désireux, Te peut-il prodiguer en ce mortel passage, Qui te puisse jamais bienheurer davantage Que de faire surgir tes desseins incertains Au salutaire port où presque tu atteins ? Si fortuitement une mésaventure D'envie trouble tout implacablement dure, Ne se fourre méchante, au point que tu serais Déjà prêt d'attoucher au but avec les doigts : Te repoussant ainsi (pour plus te rendre infâme) Loin du havre amoureux des grâces de ta dame : Comme on voit quelquefois au nocher, Qu'un orage mutin lance contre un rocher, Lorsqu'il cuide joyeux, à cet endroit qu'il vise, Son navire aborder chargé de marchandise. Non, rien en vérité ne peut combler mon heur, Qu'une unique Cécile hôtesse de mon coeur.

Prière d'amoureux pour être aimés en aimant.

Ô Jupin Dieu puissant, ô Junon la nocière, Ô courtoise Vénus écoutez ma prière ! Commandez s'il vous plaît au Dieutelet amour, Qu'il aille finement toupier à l'entour De celle dont je suis amoureux par lui-même : Mais je dis amoureux de passion extrême : Qu'il lui décoche un trait de ses traits boutefeu Ains (qu'éprise de moi, comme d'elle je fus, Quand il me l'enfonçât jusques dans la moëlle) Elle-même aussitôt d'un unanime zèle. Voici-pas ses parents ? Ce sont-ils que je crois, Et ma maîtresse aussi, bon augure pour moi. Monsieur je viens exprès, guidé de l'espérance, Faire à votre grandeur cette humble révérence.

ACTE II

PATRICE, ÉMILIE, VALÉRIAN, SAINTE CECILE.

PATRICE

Allons, je le veux bien.

Patrice et Émilie sortent.

SAINTE CÉCILE

Quel amour ?

SAINTE CÉCILE

Oui Dieu.

SAINTE CÉCILE

Mon Ange gardien.

SAINTE CÉCILE

Je ne sais bonnement.

ACTE III

SAINTE CÉCILE à genoux en un Oratoire accompagnée de l'Ange

Dévote méditation de la grandeur et des oeuvres de Dieu.

« Que tu es admirable, ô essence divine, « Pure, simple, sans fin, comme sans origine ! « Que tu es admirable, oui vraiment que tu l'es : « Car outre ce qu'en toi, tu es ce que tu es, « Immortelle substance, impassible, immuable, « Sainte, spirituelle, et juste, et véritable : « Tu es grand, tu es bon, puissant, sage, et parfait, « Comme tu l'as voulu le montrer par effet, « Bâtissant l'univers presque incompréhensible, « Qui n'est au prix de toi qu'un point indivisible : « De toi, dont le pouvoir de rien a composé « Ce tout en peu de temps, tant tout lui est aisé. « Le gouvernant aussi d'une infaillible adresse, « Au droiturier model de ta haute sagesse, « En qui, de qui, par qui tout est, tout vient, tout vit : « Étant tous, en ce tout qu'en soi elle asservit. « Dont la perfection était autant parfaite, « Par avant que jamais toute chose fut faite, « Puis quand tout fut posé en son ordre, en son lieu, « Ton immense bonté planta l'homme au milieu, « Pour contempler à l'oeil un si bel artifice, « Lui ayant départi d'un libéral office, « Un corps droit élevé, un esprit pénétrant, « Ains de mieux aviser ton courage très grand : « Et selon ce qu'il est, comme il est admirable « Louer incessamment l'auteur recommandable. « Si que par ce moyen il se guindât aux cieux, « Pour jouir, immortel, de l'heur délicieux, « À quoi l'avait formé ta providence sage, « Pour guide lui baillant entièrement l'usage « De son arbitre franc, qu'on ne pouvait presser « Ni de prendre le bien, ni au mal s'adresser : « Remettant à lui seul ce seul choix volontaire « De faire ce qu'en soi trouverait bon de faire « Après qu'auparavant tu lui avais prescrit « Quelque commandement écrit, et non écrit : Lequel si toutefois d'une maligne audace Il allait négligeant, pour courir à la trace De son fol appétit, plutôt que du grand Dieu : Las ! Je prédis son mal, et m'assure qu'au lieu De brosser le sentier de la céleste gloire, Qu'il postille à grand pas en la région noire : Si ce n'est, ô Sauveur, que tu veuilles sauver « Cil qui ne peut sans toi, près de toi arriver : « Mais qui peut bien sans toi se rendre misérable, « Et des tourments d'enfer, par son vice, coupable. Mais non, tu ne veux point perdre un si cher enfant, Pour qui mourant, tu fus de la mort triomphant.

Extrême bonté de Dieu envers les hommes pécheurs.

« S'il te tourne le dos tu lui montres la face : « S'il te fuit, et poursuis, tu le cherche et l'embrasse. Ô prodigue bonté ! Ô amour paternel ! Ô bénigne faveur ! Ô trésor éternel ! Quel plus auguste bien, quel heur plus souhaitable À l'esclave étranger, au sujet serviable, À l'enfant orgueilleux, à l'importun client, Lorsqu'en se révoltant, même de son escient, À son maître, à son Roi, à son Juge, à son Père, Il n'entre contre lui toutefois en colère : Mais offensé qu'il est le reçoit à merci, Et le fait d'ennemi son aimable souci ? C'est toi Valérian à qui ceci s'adresse, Qui t'étais révolté contre cil qui rabaisse, De son pouvoir puissant le plus grand, le plus fort, Dessous le frein duquel est la vie et la mort. Néanmoins aujourd'hui tu vois comme il t'appelle En son troupeau Chrétien, de païen infidèle. Sus donc courage, sus, reconnais ce bienfait De Dieu, ton père, Roi, Juge, maître parfait : Tant qu'on verra les cieux dru parsemés d'étoiles, Et dessus l'Océan des grands naus porte-voiles.

L'ANGE

Sicelide Cécile, épouse, fille, soeur, Soeur des Anges vraiment, pour ta chaste candeur : Fille du Dieu des Dieux chèrement adoptée, Pour t'être en lui, en toi, pacifique portée : De quoi pour la valeur de ta noble vertu, Le céleste dauphin à l'humaine vêtu, Voyant de bien en mieux s'accroître ton mérite A voulu que tu sois sa chère épouse élite. Tandis en attendant qu'en son louvre Empiré, Heureuse auprès de lui d'un repos désiré, Tu jouisses sans fin en la vie éternelle, Après la pâle mort de ta vie mortelle : J'ai reçu de sa part un mandement exprès De te guider partout, et de loin et de près, Pour lui garder entier le plus précieux gage De ton corps impollu, de peur qu'il ne s'engage (Par les mielleux propos des mondains affétés) Au labyrinthe ouvert des sales voluptés, À quoi si une fois tu te glissais, lascive, Tu tarirais bientôt la claire source vive De l'eau vive, que Dieu fait rejaillir en toi : D'autant outre tes voeux, que tu gardes sa loi.

Preuves certaines de la justice, et miséricorde de Dieu.

« Il est bon, je le sais, patient débonnaire : « Mais il est juste aussi, et cruel, et sévère « À quiconque voudrait s'empierrer obstiné « Au mal, où par nature il est déterminé « Ne voulant point fléchir pour aucune tempête, « Ou rude affliction qu'il greffe sur sa tête : « Ni par le vent mollet du zéphir' donne-fleurs « Des gracieux instincts de ses saintes faveurs. « Recherchant toutefois de paternelle cure, « Le céleste salut de l'humaine structure : « Épiant à propos le temps, et le moment « De regagner perdus, ceux (par consentement) « Qui se sont, malheureux, asservis sous le diable, « Au seul plaisir fuyard de leur vice damnable.

SAINTE CÉCILE

Ô bel Ange céleste, ô esprit simple-pur, Qui sais tout, et ne sais, que c'est de vice impur ! Ô mignon du très-haut, ô gardien fidèle De moi, qui suis à Dieu, comme à toi, humble ancelle ! « Je connais sa bonté égale à son pouvoir, « Et tous les deux ne sont qu'un avide vouloir « De bienheurer au ciel, ceux-là qui le méritent, « Comme de pardonner à ceux qui le dépitent. « Les rappelant à soi par des secrets moyens « À lui seul entendus, comme étant vraiment siens, « Connaissant tout lui seul sans qu'on le peut connaître, « Sinon par des effets, qu'il nous fait apparaître, « Tantôt sur les méchants, et tantôt sur les bons : « Ceux-ci en les comblant de mille, et mille dons, « Et les autres plongés à tout genre de vice, « Ils les va recherchant pour leur être propice.

Bel exemple comme Dieu recherche les humains pour les sauver.

Se portant en ceci ainsi qu'un amoureux (Pour se concilier le coeur trop rigoureux, Que montre à son endroit sa vénuste maîtresse) Qui va, qui vient, qui court, en épiant l'adresse De la voir, lui parler, la baiser, en jouir, Comme son bien, son Dieu, son amour, son plaisir. Il vient tout bellement pour heurter à la porte, Chargé de beaux présents qu'avecques soi il porte : Il l'appelle, il la prie, il regarde au treillis S'il entreverra point qu'elle lui ouvre l'huis. Bref là sans se laisser de tout telle fatigue, Il n'en partira point qu'il ne gagne sa brigue. « De même mon époux homme-Dieu souverain, « Comme Dieu Créateur du mortel genre humain, « Comme homme son Sauveur étant fait à sa sorte : « Voilà pour le sauver ainsi qu'il se comporte.

VALÉRIAN, retournant du baptême

Ah ! Vraiment il appert, je le crois, je l'éprouve, « Que qui cherche le bien, qu'à souhait il le trouve : « Je veux que ce ne soit sans travailler beaucoup : « Mais en fin, ce travail s'oublie tout_à_coup. « Le soldat généreux affamé de la gloire, (Que l'on emporte après une brave victoire, Ainsi qu'au même temps le désiré butin) Va-t-il pas résolu du soir, et du matin Hardiment étaler, comme il lui prend envie) À la merci des coups, et son corps, et sa vie ? Et bien qu'en butinant, avec mille hasards, Il soit en maint endroit navré de parts en parts, Ce lui est toutefois une pompeuse joie, En retournant chez soi, adossé de la proie. Ainsi Valérian, ainsi emportes-tu La palme sur Satan battu, et abattu, Par le vaillant effort de ton noble courage, Te retirant captif du païen esclavage ;

Le baptême tient sa vertu et efficacité par le sang de Jésus Christ.

Pour te faire adopter enfant du Roi des cieux, « Qui pour l'homme versa tout son sang précieux : « De quoi le fleuve clair du sacré-saint baptême « Emprunte sa vertu d'efficace suprême. Baptême sacré-saint, d'où je viens me laver : Mais avec prou de mal, que j'ai eu de trouver. Le grand Pontife Urbain, dont la sainte doctrine M'a plani le chemin du ciel mon origine. Je m'en retourne gai d'un pas souplement prompt Revoir en cet état le beau lustre du front De Cécile mon coeur, ma pudique maîtresse. Mais ne la voilà pas ? Oui ce l'est : mais qui est-ce Ce bel enfant ailé revêtu de fin lin ? C'est son ange je crois, oui, et à cette fin Que plus appertement j'en aie connaissance, (Ne le jugeant sinon que par quelque apparence Qui peut tromper mes yeux) je m'en vais l'aborder, Et selon mon désir hardi lui demander. Madame excusez-moi, si j'ose téméraire Par importunité de tant soit peu distraire Votre esprit attentif en méditation : Je ne suis que porté de sainte affection De savoir (s'il vous plaît) si devant mon absence Vous jouissiez ainsi de l'heureuse présence D'un si parfait enfant, si vous le connaissiez Devant, et quel il est, que vous me l'apprissiez.

SAINTE CÉCILE

Courage, je vous prie.

VALÉRIAN

Allégorie des effets de l'amour et grande charité envers Dieu.

As-tu point ouï dire Qu'en Dodone, cité du Royaume d'Épire, Autrefois on a vu un ruisselet courant De naturel effet merveilleusement grand ? Si l'on plongeait dedans quelques torches éteintes, De flammes aussitôt elles étaient empreintes : Il éteignait aussi, comme les autres font, Les flambeaux allumés s'on les plongeait au fond. De même en vérité, ceux qui brûlent en l'âme Du feu consume-tout de l'impudique flamme, S'ils veulent s'approcher, ou toucher tant soit peu « L'eau de cet Océan : Océan glace-feu « Qui n'a ni bout, ni fin, même ni fond ni rive, « Source sans source, et dont toute source dérive, « Ce grand Dieu en un mot, qui n'a point de second, « Qui commande obéit, par tout ce vide rond : « Le froid de sa candeur, l'humide de sa grâce « Éteindrait à l'instant leur flamboyante audace. « Au contraire s'ils sont de glace refroidis, « Et de fénéantise en eux abâtardis, « Qu'ils ne peuvent pour rien, en rien qui soit mouvoir « Ni le corps, ni l'esprit dessaisi de pouvoir « Il les embrasera d'étincelle si vive, « D'un feu, dont la vertu est tellement active, « Qu'en étant échauffés, ils sont aussi actifs « Aux biens, comme ils étaient aux vices attentifs : « Et pour se joindre à lui sans jamais se disjoindre « Ils quittent leurs parents, du plus grand, jusqu'au moindre : « Répudient encor leur propre volonté, « Et se vouent à Dieu d'ardente charité. Ainsi auparavant le lavoir du baptême, J'étais froid, j'étais chaud, tous les deux à l'extrême : Chaud en ne recherchant que mes plaisirs mondains, Et froid à servir Dieu, qui sauve les humains. Mais depuis que touché de sa fervente grâce, J'ai touché un petit cette liquide glace, Je brûle en son amour, et gèle au feu d'amour. Donc tu peux t'assurer que la torche du jour Éclaircira plutôt le brun de la nuit sombre, Et la nuit fera jour au jour avec son ombre : Qu'oncques je fasse brèche à ta pudicité Compagne de si près de la divinité.

SAINTE CÉCILE

Invisible au païen.

ACTE IV

ALMACHIE

Viendrai-je point à bout de cette horde vermine De cagots aime-Christ, vrai engeance d'Érynne ?

Discours politique mais avec des rodomontades d'un magistrat tyran.

Ne verrai-je jamais la misérable fin De ces serpents péteux, trouble-culte divin ? Je jure par Pluton, Rhadamanthe, et Cerbère, Lachésis, Atropos, Proserpine, et Mégère, Paravant que trois fois, le postillon du jour Ait galopé léger, son ordinaire tour, Dans le grand étendu de son globe bleuâtre, Que je les plongerai au Cocyte noirâtre, Poussés des bras nerveux d'un turbulent bourreau, Par supplices mortels inventés de nouveau. Quoi ? Almachie, quoi ? Grand prévôt de police, Lerras-tu, impuni, croître ce maléfice ? Non, non, garde-t-en bien, ne sois pas indulgent De châtier à temps le mal de telle gent : « Un fétu allumé rampant dans une étable, « Un flambeau, (par mégarde) laissé sus une table « Font ardre quelquefois une grande cité, « Et mettent en désordre un peuple dépité. Ainsi, vraiment ainsi, ces fantasques nouvelles, Qu'un tas de remuants forgent en leurs cervelles, Sous un masque plâtré (à leur dévotion) D'un culte reformé, ou meilleure action, Se fourrant, abuseurs, parmi un fol vulgaire, Pliant à tout moment, (tant il est momentaire) Comme le jonc mollet à l'haleine du vent : Par ce moyen trompeur corrompent bien souvent Pêle-mêle, confus, les corps des républiques, Longuement policés par statuts authentiques. Ah ! Que j'ai bonne envie, et dans bien peu de temps, De voir, comme ils seront, résolument constants Vers leur Christ attaché, en croix patibulaire, Comme un séditieux au sommet du calvaire. Rien ne peut m'empêcher, non, rien ne le peut pas, Si le destin fatal n'accourcit mon trépas, Que de leur sang pourpré, je ne rougisse en somme, Et le Tibre blanchâtre, et les carreaux de Rome. Que leurs corps écachés, rompus, brisés, meurtris, Jetés en la voirie (au scandaleux mépris De leur Dieu imposteur) ne servent de pâture Aux bêtes, aux oiseaux de sauvage nature. Je veux (par tels exploits de mon autorité,) Éterniser mon nom à la postérité. Ce couteau Martial, cette dextre puissante, Couteau puni-mutins, dextre orgueil abaissante S'affile, se renforce, afin de terrasser Ceux, qui osent du Roi les lois outrepasser.

Il faut qu'un Magistrat se conforme à son Prince.

« Un juste Magistrat de son Prince l'image, (Afin que de sa charge il rende témoignage) « Ainsi comme un miroir imitant tout objet « Doit en tout accomplir ce qu'il veut être fait. Moi doncques établi pour régir, à baguette, La Romaine cité, (Cité où chacun jette Les yeux, pour l'admirer, à cause des vertus, Dont on tient les bourgeois richement revêtus, Et où, ce qui la rend d'autant plus glorieuse, L'on révère les Dieux d'offrande plus pieuse) N'entretiendrai-je pas au frein de mon pouvoir, Que nul envers les siens esquive à son devoir ? Non seulement, d'autant que c'est la loi fréquente : Mais d'Alexandre aussi la volonté fervente, Qui ne veut qu'on honore autres Dieux que les siens : Mais qui veut qu'on châtie âprement les Chrétiens. Comme il tient en ceci la suprême puissance, Et moi, tenant de lui, sous lui, la Lieutenance, Aussi suis-je résous à ce point, quant et lui : Si j'en puis découvrir, il n'y aura celui, (Soit de servile état, soit de noble lignage) Qui ne sente aux tourments mon implacable rage, Sans que, par humble voeux, on la puisse apaiser Au contraire, serait davantage attiser Mon courroux flamboyant, comme le mont Chimère S'enflamme, plus il est humecté d'onde claire. Mais, mais, n'entends-je pas près d'ici quelque voix, Parlant à demi-mots ? Oui, je ne me déçois.

Sainte Cécile et Valérian sortent.

Voici quelqu'un tout beau, retournons-nous arrière ; Sont peut-être, de ceux, que la dextre meurtrière De mes bourreaux attend, pour par le Phlégéthon Leur âme criminelle adresser chez Pluton. « Écoutons leurs discours, la parole de l'homme « Montre s'il est en soi méchant, ou prudhomme.

ALMACHIE

Imprécations.

Jupiter, Mars, Vulcain, Saturne, et toi Janus, Dieux célestes puissants des mortels reconnus : Pluton, Minos, Éaque, et vous Dires bourelles, Qui bourellez là-bas les âmes criminelles : Quoi ? Quoi ? Permettrez-vous, permettrez-vous longtemps, Ces avortons infects, ces bâtards inconstants, Verser un noir poison de religion sotte, Parmi ceux, qui vers vous ont l'âme tant dévote ? Jupin où est ton foudre ? Et toi Mars ta fureur ? Vulcain tes fers trempés ? Toi Saturne faucheur Où est ta grande faux ? Et Janus ta prudence, Qui ne met au néant leur superbe insolence ? Toi Minos qu'attends-tu de rendre jugement ? Et toi Pluton, pourquoi, sursois-tu ton tourment ? Vous filles de la nuit, qui portez sur la Tête Des tortillés serpents pour votre tresse honnête, Que ne ramassez-vous vos peines tout en un, Pour punir ces méchants, qui gâtent le commun ? Ah ! Ah ! Je me reprends, les déités suprêmes M'ont mis ce glaive en main, pour (ainsi comme eux-mêmes) En user sur leurs corps, selon la gravité Du vice de chacun, et sale énormité : Mais aux Dieux infernaux appartient la réserve De la punition de l'âme vile et serve : Après qu'ils ont souffert le supplice premier En leur corps, par arrêt de droit justicier. Cà, doncques çà, voyons, quels Dieux ils reconnaissent. Quel Roi est leur Seigneur, qui ceux qu'ils méconnaissent. Qui êtes-vous, parlez, qui d'un pas orgueilleux Allez ainsi marchant, et d'un front sourcilleux ? Quels propos ourdissait votre langue profane Tantôt, contre les Dieux, contre leur sacré fane ?

SAINTE CECILE, VALÉRIAN ET TIBURCE, tous ensemble

Qui ne craignent que Dieu.

ACTE V

ALMACHIE

Or sus, il y a donc commencement partout : « Avec le temps aussi l'on vient de tout à bout, « Quand d'un ordre réglé, d'un jugement solide « Aux affaires de poids on se montre provide : « Ainsi qu'au maniement d'un peuple hydré de chef, « Duquel on ne vient pas du premier coup à chef, « Pour être ou trop fâcheux, ou d'humeur plus muable, « Que le Caméléon de couleur dissemblable : « Il faut pour le dompter, qu'un sage gouverneur « Ne précipite rien, pour s'enrichir d'honneur : « Quand avec son pouvoir la sagesse chemine, « Comme il commence bien, d'autant mieux il termine.

Belle comparaison de l'astre gémini, quand il paraît ensemble, rapporté à la puissance et prudence d'un Roi et Magistrat.

C'est un présage bon si la nuit dans les cieux, L'on peut apercevoir les flambeaux radieux Des gémeaux de Léda, treluisant tous ensemble D'un éclat lumineux, qui de près se ressemble : Au contraire l'on tient pour augure mauvais, Si de l'un seulement apparaissent les rais. Ainsi ne faut penser qu'une grande puissance, Puisse porter bonheur, disjointe de prudence. Il faut qu'en même temps elles soient chez les Rois, Et chez leurs Magistrats, établissant les lois : Ains de combler les bons de grâce favorite, Et de punir le vice ainsi qu'il le mérite. Et comme ce double astre Apollon, et Jupin :

Allégorie des effets d'Apollon et de Jupiter, rapportée au châtiment et à la punition des grands.

L'un qui dessus un mont : l'autre qui sus un pin Montre divers effets, de diverse manière : Celui-ci d'un grand foudre : et l'autre de lumière : Phébus en diaprant les monts, de maintes fleurs, Et Jupin renversant les pineuses hauteurs : Et d'autant qu'entre tous ceux-ci lèvent la tête, C'est pourquoi Jupiter leur darde sa tempête : Et d'autant que les monts sont plus près du Soleil, Plutôt fleurissent-ils, aux rayons de son oeil. Je veux dire qu'un Roi, qu'un Magistrat de ville, À bien faire, ou punir se doit montrer habile : Mais en récompensant premièrement les grands Près de lui, sous lesquels ces hauts monts je comprends : En châtiant aussi des plus grands la hautesse, Qui contre ses seigneurs se raidit, et se dresse : Laquelle je figure en ces pins orgueilleux : Qui par sur tout autre arbre ont le front sourcilleux : Afin qu'en punissant les grands de prime entrée : La commune peuplasse, insolente, effarée Se range, par ainsi, au point de son devoir, Obéissant aux lois d'un Magistrat pouvoir. Comme nous avons fait, envoyant aux supplices Ces deux nouveaux Chrétiens, fils de nobles patrices. D'autant qu'obstinément (contre l'Édit du Prince) Ils adoraient le Christ homme simplement mince. Voici l'exécuteur, qui vient bien échauffé, Il semble à son couteau, qu'il les a décoiffés. Eh bien, quoi, est-ce fait ?

MOUSTAROT

Le bourreau ouvre la tapisserie et montre les corps de Valérian et de Tiburce.

Les voilà, regardez : beau spectacle exemplaire.

SAINTE CÉCILE

Les pauvres sont les membres de Dieu.

Aux pauvres langoureux : car ils leur appartiennent, Comme membres de Dieu, dont encor ils retiennent L'âme spirituelle hôtesse de ces dons : Sans compter outre plus mille et mille pardons. Mais le sujet, pourquoi, j'ai voulu charitable Prodiguer, et le leur, et le mien périssable : C'est, que pour vivre entier et de corps, et d'esprit, En sainte piété avecques Jésus Christ : Il faut quitter le soin des richesses mondaines, Qui d'épineux accrocs sont presque toutes pleines.

Comparaison du diamant mis contre l'aimant qui ne lui permet d'attirer le fer comme l'affection des richesses empêche le Chrétien de s'approcher de Dieu.

Car tout ainsi qu'on voit, qu'un riche diamant D'assez près approché d'un attractif Aimant, Pour rien n'endure pas que jamais il attire, (Selon son naturel) le fer, où il aspire. Mais si l'on retirait, pour en voir le plaisir, Ce rocher cristallin : aussitôt sans gésir, Le fer, en sautillant, sortirait de sa place, Et s'en irait coller à l'Aimantine face. Que si l'on le rapporte on voit appertement, Comme il ravit soudain le fer à cet Aimant. Ainsi l'affection de richesse terrestre, (Qui n'est de tout malheur, qu'un malheureux chevêtre), Répugne tellement à la sainte candeur De la religion du grand Dieu, mon Sauveur : Qu'elle empêche du tout que l'homme se marie Çà-bas, avecques Dieu, ni en l'autre patrie. C'est pourquoi, je ne veux autre sortable bien, Que mon bien souverain, surtout que j'aime bien.

SAINTE CÉCILE

La vie de l'homme comparée à l'argent emprunté qu'il faut rendre.

Faut-il pas que l'argent, qu'on aurait emprunté D'un ami, soit rendu de libre volonté ?

SAINTE CÉCILE

Oui le Christ.

MOUSTAROT

Le bourreau emmène Sainte Cécile.

Allons, allons, marchez.

ALMACHIE

Hâtez-vous Moustarot, et me la dépêchez.

Discours politique.

C'est ainsi qu'il convient devancer l'infortune, Qui guette finement une pauvre commune, Pour la bouleverser, par quelque changement De coutumes, de lois, de meurs, ou autrement.

Exemple des médecins qui vont au-devant des maladies comme les Magistrats doivent aller au-devant d'un trouble ou ruine puis menaces.

Quoi ? Ne voyons-nous pas tous les jours par usage, Qu'un expert médecin, bien prévoyant, bien sage, Par des remèdes prompts, (dont il use savant Encontre certains maux) va premier au-devant, Qu'ils paraissent à l'oeil en notoire évidence, Ainsi des magistrats la provide prudence, Prévient, par châtiment, ou cruel, ou léger : Qu'un vice projeté, (voisin d'un grand danger) Ne se commette pas, à la perte publique D'un florissant Royaume, ou saine république. Que si par nonchalance, on ne remédiait Au péril éminent, il en arriverait,

La mauvaise hantise est dangereuse par la comparaison d'aucuns mords de chiens enragés.

Comme il advient à ceux, qui (en quelque partie, Du corps étant navrés en la chaude furie D'un chien mâtin, portant la rage quant et lui) N'enragent seulement : mais n'y aurait celui, Qu'ils blesseraient à sang, des mains, ou de la bouche, Que, privé de raison, ne forcenât, farouche. Ainsi qui est imbu de fausse opinion Soit d'un art, de police, ou de religion, Il est fort malaisé d'empêcher qu'il ne nuise À d'autres, s'il avait leur familière hantise. « Toutefois il est vrai, que par subtil effort, « L'on peut trouver remède à tout, fors qu'à la mort.

Autre exemple pour conserver une république qu'il n'y ait trouble ou changement nuisible.

Et partant en ceci la meilleure conserve, Dont il faut se servir, qui d'esclandre préserve Un pays, une ville, une communauté : C'est qu'au premier accès de telle nouveauté, Comme (pour suffoquer le mal qui peut éclore, Un autre) l'on se sert d'arsenic, d'ellébore, Du mortel aconit ou bien du scorpion : Crocodile, vipère, et d'autre miction, D'herbes, sucs, animaux d'eux-mêmes mortifères, Toujours prêts dispensés chez les apothicaires : Pour chasser le poison du poison venimeux, Un venin chassant l'autre, or qu'il soit dangereux. De même savons-nous qu'un supplice exemplaire De mauvais garnements, fait quelquefois distraire De mille impiétés, voire les plus méchants, Comme paillards, meurtriers, et guetteurs de marchands, Peste autant dommageable en une monarchie, Que la diversité d'infâme idolâtrie. Afin doncques ainsi d'empêcher ces Chrétiens, Qu'en ce gouvernement de Rome, que je tiens, Ils ne s'accroissent plus : j'ai bien voulu entendre : (Pour les en châtier) de choisir, et de prendre Les plus grands des premiers, comme un poison malin Entre un grossier vulgaire, au changement enclin : Ains de bailler terreur à cette populace, Par leur sanglante mort, qu'elle s'en détournasse.

Sainte Cécile chante derrière le théâtre ce cantique suivant, étant mise dans une chaudière.

Oy ! Quelle douce voix arrête mes esprits ? Je me sens de merveille éperdument épris. Mais n'est-ce pas chez moi ? Oui, c'est chez moi, sans doute. Patience, Almachie arrête-toi, écoute. C'est la voix d'une femme. Hé ! ne serait-ce pas La Chrétienne Cécile, étant près du trépas ?

Le cygne chante en mourant.

Si c'est elle, elle fait comme l'oiseau candide, Qui dégoise en mourant, sur le Méandre humide. Voici notre bourreau, son exploit est donc fait. Est-elle dépêchée ?

MOUSTAROT, derrière le théâtre

Encore ce coup-là.

2 366 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica