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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Proverbe Dramatique

La Signora Fantastici

Germaine de Staël-Holstein· imprimée en 1821· 6 vers· 7 personnages

Personnages

  • MONSIEUR DE KRIEGSCHENMAHL, ancien officier suisse
  • MADAME DE RRIEGSCHENMAHL, sa femme
  • LICIDAS, fils de M. de Kriegschaenmahl
  • RODOLPHE, fils de M. de Kriegschaenmahl
  • LA SIGNORA FANTASTICI
  • ZÉPHIRINE, fille de la Signora Fantastici
  • UN COMMISSAIRE, bègue

LA SIGNORA FANTASTICI,

SCÈNE I. Monsieur et Madame de Kriegschenmahl.

MADAME DE KRIEGSCHENMAHL

Mon ami, si vous pouviez cesser de fumer cette pipe, vous me feriez grand plaisir, en vérité, grand plaisir. Cela gâte toute l'odeur du thé. La fumée salit ma robe blanche ; en vérité, c'est bien désagréable.

MONSIEUR DE KRIEGSCHENMAHL

Que voulez-vous, ma femme, chaque pays a ses usages. En Angleterre, vous buvez de l'eau chaude tout le jour, c'est fade, c'est insipide. La pipe est plus militaire ; elle me rappelle ma jeunesse. Depuis vingt-cinq ans que je suis votre époux, Madame de Kriegschenmahl, ne pouvez-vous donc pas vous accoutumer à moi ?

MADAME DE KRIEGSCHENMAHL

Il y a vingt-cinq ans que vos coutumes militaires me révoltent.

MONSIEUR DE KRIEGSCHENMAHL

Il y a vingt-cinq ans que vos pruderies m'ennuient.

MADAME DE KRIEGSCHENMAHL

C'est bien honnête.

MONSIEUR DE KRIEGSCHENMAHL

C'est bien complaisant.

MADAME DE KRIEGSCHENMAHL

Quand vous étiez amoureux de moi...

MONSIEUR DE KRIEGSCHENMAHL

Quand vous aviez envie de m'épouser...

MADAME DE KRIEGSCHENMAHL

Je m'amusais bien plus.

MONSIEUR DE KRIEGSCHENMAHL

Je m'ennuyais bien moins.

MADAME DE KRIEGSCHENMAHL

Nous sommes pourtant heureux ensemble.

MONSIEUR DE KRIEGSCHENMAHL, en baillant

Oui, bien heureux.

MADAME DE KRIEGSCHENMAHL

Mais quelquefois j'aurais envie...

MONSIEUR DE KRIEGSCHENMAHL

De quoi ?

MADAME DE KRIEGSCHENMAHL

D'autre chose.

MONSIEUR DE KRIEGSCHENMAHL

Que voulez-vous dire, Madame de Kriegschenmahl ?

MADAME DE KRIEGSCHENMAHL

Ne vous fâchez pas, Monsieur de Kriegschenmahl ; j'ai une grâce à vous demander. Il y a vingt-cinq ans que nous faisons une partie de whist tous les soirs ; j'aurais envie d'essayer une fois ce jeu français qu'on dit si gai, le reversi : y consentez-vous , mon cher mari ? Je ne me le permettrais pas sans votre approbation.

MONSIEUR DE KRIEGSCHENMAHL

Je vous la donne.

MADAME DE KRIEGSCHENMAHL

Ah que vous êtes bon ! Nous pouvons l'essayer avec nos deux fils.

MONSIEUR DE KRIEGSCHENMAHL

Oui, ce sera une partie de famille ; cela fait toujours plaisir. Mais ne vous apercevez-vous pas que depuis quelque temps votre fils chéri, celui que vous avez nommé Licidas, il y a vingt-quatre ans, à l'occasion de ce roman anglais que vous n'avez pas encore eu le temps de finir ; eh bien ! Licidas de Kriegschenmahl est très rarement à la maison. D'où vient cela ?

MADAME DE KRIEGSCHENMAHL

Licidas est trop bien élevé pour, que je me permette de soupçonner sa conduite. Je suis sûre qu'il s'occupe du nouveau Cours d'agriculture qui vient de paraître. Il aime la campagne, la solitude ; il est modeste et timide ; ce n'est pas comme votre caporal de Rodolphe. En vérité, moi qui suis sa mère, il me fait peur quand il me parle.

MONSIEUR DE KRIEGSCHENMAHL

C'est un homme de sens que mon fils cadet. Il n'a pas le teint de lis et de rose de votre Licidas. Il n'est pas fait pour la vie domestique, comme vous et votre fils ; mais il est raisonnable ; et je parierAis bien que votre Licidas ferait plutôt une sottise que Rodolphe.

MADAME DE KRIEGSCHEHMAHL

Une sottise ! Que voulez-vous dire ? Mon fils, qui n'est jamais sorti de chez moi et qui est résolu à ne pas nous quitter ; tandis que Rodolphe passe sa vie, oserai-je le dire ? Où ? Dans les corps-de-garde. Oui, j'en rougis quand j'y pense.

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Et où voulez-vous donc que l'on soit ?

MADAME DE KRIEGSCHEHMAHL

Auprès de sa mère, Monsieur ; auprès de sa mère.

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Y pensez-vous ? Mais voici Licidas. Qu'a-t-il donc aujourd'hui ?

MADAME DE KRIEGSCHEHMAHL

Ses cheveux sont tout défaits. Il chancelle en marchant. Mon_Dieu ! Lui serait-il arrivé quelque malheur ?

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Ce fils si modeste et si timide se serait-il enivré quelque part ?

SCÈNE II. Licidas, Monsieur et Madame de Kriegschehmahl.

MADAME DE KRIEGSCHEHMAHL

Que vous est-il arrivé, mon fils ? Comme vos regards sont hardis ! Vous me faites baisser les yeux.

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Mon fils, as-tu perdu le bon sens ?

LICIDAS

Mon père, ma mère, pardon. Mais vous ne savez pas comme c'est beau ce que je viens de répéter ; vous ne connaissez pas la signora Fantastici et sa charmante fille Zéphirine. Que je vous plains !

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

De qui me parles-tu, mon fils ? Ce sont des noms que je n'ai jamais entendu prononcer, et cependant j'ai bien roulé le pays quand j'étais jeune.

MADAME DE KRIEGSCHEHMAHL

Je crains, mon fils, que ces personnes dont tu me parles ne soient pas une société convenable pour un jeune homme bien élevé.

LICIDAS

Ma mère, ce sont deux Italiennes charmantes, la mère et la fille. Elles sont arrivées depuis quelques jours, et jamais je ne me suis tant amusé que depuis que je les connais.

MADAME DE KRIEGSCHEHMAHL

Que dis-tu, Licidas, amusé ! Est-ce que leur société vaut celle de ta tante Ehrenschwand, chez qui nous allons tous les lundis ?

LICIDAS

Mille fois mieux, ma mère.

MADAME DE KRIEGSCHEHMAHL

Mieux que les soirées du jeudi chez ta cousine Cunegonde ?

LICIDAS

Encore mieux.

MADAME DE KRIEGSCHEHMAHL

C'est-il croyable ?

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Tu me persuaderas que l'on s'amuse plus chez elle qu'à ce club où nous fumons par jour quelquefois trois, quelquefois six, quelquefois neuf pipes ?

LICIDAS

Oui, mon père.

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Et qu'est-ce qu'on y fait donc ?

LICIDAS

On y joue la comédie.

MADAME DE KRIEGSCHEHMAHL

Ah mon_Dieu ! Mais c'est de quoi se perdre. Un jeune homme de vingt-quatre ans jouer la comédie !

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

C'est bon pour une femme de jouer là comédie ; mais un homme doit faire la guerre, toujours la guerre.

LICIDAS

Mais, mon père, quand on est en paix...

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

C'est égal.

MADAME DE KRIEGSCHEHMAHL

Je serais bien fâchée que tu fisses la guerre ; c'est beaucoup trop rude pour mon cher fils. Mais jouer la comédie ! En vérité cela fait frémir. Jamais ma mère ni ma grand'mère n'ont rien imaginé de pareil.

LICIDAS

Si vous voyiez la signora Fantastici, elle vous plairait. Elle est si animée, si vive ! Elle dit des vers, elle chante. Sa fille fait de même, et moi je sais déjà leur répondre ; elles m'ont appris à déclamer comme elles.

MADAME DE KRIEGSCHEHMAHL

Ah mon_Dieu ! Il est perdu !

LICIDAS

Je veux suivre la signora Fantastici ; je veux aller en Italie avec elle.

MADAME DE KRIEGSCHEHMAHL

Ah ciel !

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Mais qu'est-ce que c'est donc que cela, Monsieur Licidas ?

LICIDAS

Mon père, je m'ennuie trop ici : on y dit toujours la même chose, depuis le commencement de l'année jusqu'à la fin. Comment vous portez-vous ? dit-on à ma mère. Très bien , répond-elle. - Il fait bien froid aujourd'hui. C'est vrai ; mais l'année dernière, à pareille époque, c'était bien pis. Trouvez-vous ? dit ma vieille cousine. Je suis de votre avis, réplique ma tante. Et le lendemain cela recommence.

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Voyez l'impertinent !

LICIDAS

Mon père nous raconte toujours le même siège. Celui de Troie a duré moins longtemps.

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Veux-tu finir ! Si je...

LICIDAS

La signora Fantastici a tous les jours une idée nouvelle : la musique, les tableaux, la poésie , remplissent et varient sa vie. Mon père et ma mère, je vous demande bien pardon, mais je veux suivre la signora Fantastici.

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Ah ! Nous saurons bien t'en empêcher. Mais voilà ton frère Rodolphe qui va te mettre à la raison.

SCÈNE III. les précédents, Rodolphe.

RODOLPHE

Bonjour, mon père, comment va la pipe ? Bonjour, ma mère ; comment vont les nerfs ? Je vous plains que vous ayez pareille chose. Moi, je n'ai point de nerfs : j'ai une santé de tous les diables. Et toi, mon frère, je te trouve bien plus gaillard qu'à l'ordinaire. Veux-tu l'enrôler ? Me voilà tout prêt à te faire entrer dans mon régiment.

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Sais-tu comment il veut s'enrôler ? C'est dans une troupe de comédiens.

RODOLPHE

Quoi ? Comédien ! C'est abominable. S'il avait une pareille idée, je lui passerais mon épée au travers du corps. Je ne sais pas trop ce que c'est que de jouer la comédie, mais j'imagine que c'est indigne d'un militaire, et je n'en veux pas entendre parler.

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

C'est bien raisonner, cela.

MADAME DE KRIEGSCHEHMAHL

Tu vois, mon fils, à quoi tu nous exposes ; voilà ton frère qui va passer pour plus sage que toi.

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Allons, allons, Madame, ne vous lamentez pas : on va mettre ce garçon-là à la raison. Je vais chercher mon ami le commissaire du quartier , et il fera partir cette signora Fantastici qui met le trouble dans toutes les têtes.

MADAME DE KRIEGSCHEHMAHL

Mon cher ami, ne soyez pas trop vif.

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Ma femme, ayez soin de me contenir ; car, parbleu, quand je m'y mets, je me fais peur à moi-même.

À Rodolphe.

Mon fils, veille sur ton frère, et ne le laisse pas sortir d'ici.

RODOLPHE

Il suffit, papa.

SCÈNE IV. Rodolphe, Licidas.

RODOLPHE

Ah ! Monsieur mon frère, vous faites donc aussi des fredaines, vous que ma mère me citAit toujours comme un modèle ? C'est donc à présent moi qui suis votre Mentor ?

LICIDAS

Que veux-tu, mon frère ? Je croyais qu'il n'y avait que deux manières d'être dans ce monde, comme mon père ou comme ma mère, comme toi ou comme moi, et j'aimais mieux la mienne. Mais depuis que je connais la signora Fantastici, je voudrais bien lui ressembler : viens la voir avec moi.

RODOLPHE

Moi ! Manquer à ma consigne ! Y penses-tu ? Je reste ici ferme jusqu'au retour de mon père, et je t'empêcherai bien de sortir.

LICIDAS

Ah, mon_Dieu ! Quel ennui ! Si je répétais pendant ce temps les vers que la signora m'a donnés à apprendre C'est la déclaration d'Hippolyte ; mais il faudrait l'adresser à une Aricie. Bon, mon frère est justement à ma droite ; c'est ce qu'il faut. Reste là, Rodolphe, reste là.

RODOLPHE

Sûrement je reste. Pourquoi me commandes-tu ce que je veux ?

LICIDAS

Vous voyez devant vous un prince déplorable.

RODOLPHE

Que dit-il, déplorable ? N'est-ce pas la même chose que pitoyable ? Pourquoi dis-tu cela de toi ? C'est trop modeste.

RODOLPHE

Mais de quel char, de quels chevaux parles6tu donc ? Tu vas toujours à pied.

LICIDAS

Laisse-moi tranquille ; c'est dans mon rôle : tais-toi.

RODOLPHE

Et la princesse, que dit-elle de ton amour ?

LICIDAS

Ah ! Veux- tu que je t'apprenne la réplique ? Ce serait charmant ; tu me dirais le mot de réclame.

RODOLPHE

Le mot de réclame ! Quelle diable d'expression que cela ! N'est-ce pas plutôt le mot d'ordre que tu veux dire ? Tous les jours je le dis à la patrouille. Mais qu'est-ce que c'est que cette petite fille qui vient vers nous ? Elle est drôlement habillée ; mais elle est jolie ; oui, par ma foi, elle est jolie !

LICIDAS

C'est la charmante fille de la signora Fantastici, mademoiselle Zéphirine. Elles auront eu pitié de ma captivité.

SCÈNE V. Zéphirine, Licidas, Rodolphe.

ZÉPHIRINE

Bonjour, Licidas.

LICIDAS

Bonjour, Zéphirine. Où est la signora Fantastici ?

ZÉPHIRINE

Elle va venir. Elle est restée dans la rue pour choisir dans une boutique des casques et des cuirasses.

RODOLPHE

Des casques et des cuirasses ! Et que veut-elle en faire ?

ZÉPHIRINE

La première pièce que nous jouerons sera toute militaire.

RODOLPHE

Toute militaire ! Ma belle enfant ; et comment vous y prendrez-vous ?

ZÉPHIRINE

Licidas sera un chevalier ; et vous, pourquoi n'en seriez-vous pas un autre ?

RODOLPHE

Moi ! Ah, par exemple !

ZÉPHIRINE

Et pourquoi pas ? Vous croyez peut-être que vous avez mauvaise grâce ?

RODOLPHE

Non, en vérité, je ne crois pas cela.

ZÉPHIRINE

Ma mère vous corrigera.

RODOLPHE

Et de quoi, Mademoiselle, s'il vous plaît ?

ZÉPHIRINE

De marcher tout droit devant vous, comme vous faites ; d'être raide, gauche.

RODOLPHE

Mademoiselle, je veux rester comme je suis.

ZÉPHIRINE

Monsieur, vous avez tort. Tenez, votre frère avait l'air d'un niais.

RODOLPHE

Oh ! Cela est vrai.

ZÉPHIRINE

Eh bien ! À présent il a l'air dégagé.

RODOLPHE

Pas trop encore.

ZÉPHIRINE

Cela viendra. Mais voyons ce qu'on pourrAit faire de vous.

RODOLPHE

Rien.

ZÉPHIRINE

Quoi ! Vous vous en tiendriez aux personnages muets, vous voudriez faire les gardes dans le fond du théâtre ?

RODOLPHE

Non, mademoiselle.

ZÉPHIRINE

Vous voudriez peut-être seulement jouer l'ours dans les Chasseurs et la Laitière ?

Les Deux chasseurs et la laitières est un opéra comique en un acte mêlé d'ariettes de Louis Anseaume créé le 23 juillet 1763.

RODOLPHE

Mademoiselle....

ZÉPHIRINE

Un des amis de maman a cet emploi-là ; il ne vous le cédera pas.

RODOLPHE

Mademoiselle, je ne veux rien jouer, rien jouer du tout ; entendez-vous ?

ZÉPHIRINE

Pas possible ! Qu'est-ce que vous feriez donc ?

RODOLPHE

Ce que je ferais ? Parbleu, je ferAis ce que je suis, le capitaine Rodolphe Kriegschenmahl.

ZÉPHIRINE

Voilà qui est bien ; ma mère est aussi la signora Fantastici ; moi, Zéphirine Fantastici ; mais il faut bien être bon à quelque chose. Mon emploi, c'est celui des jeunes premières ; et vous, Monsieur, le croiriez-vous ? Je pense assez bien de vous, pour vous donner le rôle de Renaud dans Armide.

LICIDAS

Ah, Zéphirine ! Y pensez-vous ? C'est le mien.

ZÉPHIRINE

Laissez faire, laissez faire ; il faut attirer les débutants. Le rôle vous reviendra.

RODOLPHE

Renaud et Armide, qu'est-ce que c'est que cela ? N'y a-t-il pas quelqu'un que cela regarde dans notre société ? Je ne veux choquer personne.

ZÉPHIRINE

Non, je vous l'assure ; soyez tranquille. Mais voyons ; essayez.

RODOLPHE

Cet enfant m'amuse ; je veux bien jouer avec elle.

ZÉPHIRINE

Otez vos grosses bottes.

RODOLPHE

Je ne les quitte jamais, pas même la nuit.

ZÉPHIRINE

Otez-les toujours.

RODOLPHE

Je le veux bien ; mais j'aurai froid à la jambe.

ZÉPHIRINE

Otez votre sabre.

RODOLPHE

Mademoiselle !

ZÉPHIRINE

Vous le reprendrez.

RODOLPHE

À la bonne heure. On peut quitter son sabre pour badiner.

ZÉPHIRINE

Je voudrais que vous pussiez raser vos moustaches.

RODOLPHE

Ah ! Cela non, par exemple ; c'est contre l'ordonnance.

ZÉPHIRINE

Mais quand il faudra que je vous mette une couronne de roses sur la tête, comment cela ira-t-il avec vos moustaches ?

RODOLPHE

Oh ! C'est vrai, que cela ira mal, et ce pendant j'aime les roses : après la fumée du tabac, c'est la meilleure odeur que je connaisse.

ZÉPHIRINE

Ayez l'air endormi.

RODOLPHE

Je dors quelquefois, souvent même ; mais je ne sais pas avoir l'air endormi. Faut-il fermer les yeux pour cela ?

ZÉPHIRINE

Oui, sans doute ; je viens pour vous tuer pendant votre sommeil.

RODOLPHE

Alors, Mademoiselle, rendez-moi mon sabre ; car enfin cela n'est pas juste.

ZÉPHIRINE

Votre figure me plaît, me touche, et, prête à vous frapper, je laisse tomber le poignard.

RODOLPHE

Ah ! C'est charmant cela. Si ma figure vous plaît, puis-je vous embrasser ?

ZÉPHIRINE

Ah non !

RODOLPHE

Tant pis.

ZÉPHIRINE

Vous vous réveillez.

RODOLPHE

Je suis éveillé.

ZÉPHIRINE

Vous vous levez.

RODOLPHE

Me voici debout.

ZÉPHIRINE

Ah ! Pas comme cela. Il faut que vos mouvements soient doux, arrondis.

RODOLPHE

Mais mon habit est si serré que je ne puis remuer les bras que pour faire l'exercice.

ZÉPHIRINE

L'exercice ! Quelle horreur ! Otez votre habit et mettez mon schall à la place.

Schall : châle.

RODOLPHE

Votre schall ! Qu'est-ce que cela signifie, petite sorcière ?

ZÉPHIRINE

Obéissez.

RODOLPHE

Mais voyez donc ! Elle me parle comme mon général.

ZÉPHIRINE

Je le suis, votre général. Vous êtes des nôtres.

RODOLPHE

Moi ! Je ne suis pas engagé ; je n'ai pas signé mon enrôlement.

ZÉPHIRINE

Dansez avec moi ; tenez le bout de ce schall. Allons, tournez.

Rodolphe danse avec Zéphirine. Licidas les regarde en riant.

RODOLPHE

Mon frère, tu ris. Attends, je vais...

Il s'embarrasse dans le schall, et tombe par terre.

Ah ! Maudit schall !

La porte s'ouvre ; Monsieur et Madame de Kriegschenmahl entrent avec le Commissaire.

SCÈNE VI. les pr"cédents ; Monsieur et Madame de Kriegschenmahl, le Commissaire.

MADAME DE KRIEGSCHEHMAHL

Mon fils, dans quel état vous êtes ! Votre frère se serait-il battu avec vous ?

LICIDAS

Non, ma mère, c'est la signora Zéphirine qui lui faisait répéter une leçon de danse : elle était Armide ; il était Renaud.

Armide est un personnage de la Jérusalem délivrée du poète Le Tasse et le rôle titre d'un opéra de Jean-Baptiste Lulli de 1686.

MONSIEUR DE KRIEGSCHENMAHL

Mon fils, je n'aurais jamais cru cela de toi.

RODOLPHE

Ni moi non plus.

MONSIEUR DE KRIEGSCHENMAHL

Enfin tout cela va finir.

LE COMMISSAIRE

Oui... oui, tou... out cela va finir.

LICIDAS

Ah ! Voici la signora Fantastici.

SCÈNE VII. Les précédents ; La Signora Fantastici.

ZÉPHIRINE

Ah ma mère ! Je suis bien aise de te voir. Il y a ici un trouble terrible.

LA SIGNORA FANTASTICI

Est-ce que le dénouement approche ? Mais il n'est pas assez préparé. Mon cher Licidas, présentez-moi à Monsieur votre père et à ma dame votre mère. Je serai charmée de les connaître.

MONSIEUR DE KRIEGSCHENMAHL

Moi ! Cela me fait très-peu de plaisir.

MADAME DE KRIEGSCHENMAHL

Et moi, Madame, j'aurais souhaité que l'obscurité de notre vie nous épargnât tout ce bruit.

LA SIGNORA FANTASTICI, à Licidas

J'entends. L'un est dans le genre brusque, comme qui dirait le Bourru bienfaisant, les emplois d'oncle et de tuteur ; à l'autre, les prudes, ce sont des rôles aisés ; mais l'un a un accent allemand et l'autre un accent anglais, qui font très bien , mais très bien.

LICIDAS

Signora, contentez-vous des fils, et n'essayez pas d'emmener le père et la mère ; cela ne se peut pas.

LA SIGNORA FANTASTICI

Qui vous a dit que cela ne se pouvait pas ? Il ne s'agit que d'arracher les hommes à leurs habitudes. Il faut leur faire sentir l'intérêt d'une vie nouvelle, l'insipidité de la leur. Il faut réveiller leur amour-propre, exciter leur imagination, et ils sont à nous.

MONSIEUR DE KRIEGSCHENMAHL

Allons, Monsieur le Commissaire, faites votre devoir.

LE COMMISSAIRE

Madame, je sui... is chargé...

LA SIGNORA FANTASTICI

De quoi ?

LE COMMISSAIRE

De vous ordonner.

LA SIGNORA FANTASTICI

De m'ordonner ! Et vous tremblez... Ce n'est pas de ce ton-là que l'on commande.

LE COMMISSAIRE

De quitter la ville à l'instant.

LA SIGNORA FANTASTICI

Moi ! Et de quel droit, je vous prie ?

LE COMMISSAIRE

Co...omment de quel droit ? Ne suis-je pas Commissaire du quartier ?

LA SIGNORA FANTASTICI

Oui ; mais il n'y a que le bailli qui puisse accorder ou refuser une permission de séjour ; et le bailli me rend justice ; il aime les arts, il aime la poésie. Prenez garde qu'il ne vous destitue pour avoir empiété sur ses droits.

LE COMMISSAIRE

C'est vrai ce qu'elle dit, la si... ignora. C'est si triste d'être subalterne ! J'espérais être nommé bailli à la dernière élection ; mais la cabale m'en a em... empêcbé.

LA SIGNORA FANTASTICI

Savez-vous ce qui est cause que vous n'avez pas été nommé ?

LE COMMISSAIRE

Non ; mais il m'a paru que le public en était in... indigné.

LA SIGNORA FANTASTICI

Oui, une indignation calme ; mais je vous dirai, moi, que c'est votre difficulté de parler qui en a été la cause.

LE COMMISSAIRE

Oui, c'est vrai : j'ai un... un peu de difficulté à parler ; mais ma mère m'a dit que cela me donnait de la grâce.

LA SIGNORA FANTASTICI

Madame votre mère a sûrement raison ; mais d'être bègue nuit beaucoup pour haranguer en public.

LE COMMISSAIRE

Et que faut-il faire pour m'en co... orriger ?

LA SIGNORA FANTASTICI

Jouer la comédie.

LE COMMISSAIRE

Moi ! Jouer la comédie !

LA SIGNORA FANTASTICI

Un rôle de bailli.

LE COMMISSAIRE

Un rôle de bailli !

LA SIGNORA FANTASTICI

Deux fois par semaine, vous serez bailli pendant trois heures.

LE COMMISSAIRE

Le conseil municipal ne s'assemble qu'u...une fois.

LA SIGNORA FANTASTICI

Ainsi vous serez donc deux fois plus bailli sur mon théâtre que sur le vôtre.

LE COMMISSAIRE

Porterai-je la même robe ?

LA SIGNORA FANTASTICI

La même.

LE COMMISSAIRE

Et l'on m'obéira ?

LA SIGNORA FANTASTICI

Mieux qu'on ne vous obéirait.

LE COMMISSAIRE

Et s'il y avait des émeutes ?

LA SIGNORA FANTASTICI

Avec quatre vers alexandrins vous les calmeriez...

LE COMMISSAIRE

Quatre vers a... alexandrins ! Cela expose-t-il la vie d'un honnête homme ?

LA SIGNORA FANTASTICI

Pas du tout, pas même celle d'un mauvais poète.

LE COMMISSAIRE

Mais c'est charmant cela ! Deux fois par semaine, bailli ; une belle robe, du pouvoir, et point de danger. Signora, je suis à vous.

LA SIGNORA FANTASTICI

Passez de ce côté ; vous, capitaine Rodolphe, vous ne quitterez pas ma fille.

RODOLPHE

Non sûrement, signora : c'est mon Armide. Si je vais en Italie avec elle, je serai toujours Renaud, n'est-ce pas ?

LA SIGNORA FANTASTICI

Oui, sans doute. Néanmoins vous vous prêterez quelquefois au rôle de Sacripant. Il faut être complaisant dans les troupes de société.

MADAME DE KRIEGSCHEHMAHL

Mon mari, qu'allons-nous devenir ? Nos enfants vont nous quitter. Nous resterons tète-à-tête. Ah que c'est triste !

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Madame de Kriegschenmahl, que nous dirons-nous quand nous serons seuls ?

MADAME DE KRIEGSCHEHMAHL

Ce que nous nous sommes déjà dit, mon cher époux.

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Ah ! Je ne le sais que trop. Essayons de fléchir la signora Fantastici. - Madame, ne m'enlevez pas mes deux fils, la consolation de ma vieillesse...

LA SIGNORA FANTASTICI

C'est juste ; vous devez être un excellent père.

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Ah ! Elle commence à entendre raison.

LA SIGNORA FANTASTICI

Oui, père de comédie.

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Comment, Madame !...

LA SIGNORA FANTASTICI

Si vous voulez, vous ferez les pères nobles.

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Les pères nobles ! Mais certainement. Les Kriegschenmahl sont gentilshommes de père en fils.

LA SIGNORA FANTASTICI

Comment ! Vos ancêtres ont tous joué la comédie ?

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Que voulez-vous dire, Madame ? Prétendez-vous m'offenser ?

LA SIGNORA FANTASTICI

Non ! Assurément ; mais j'emmène vos fils avec moi. Ils me plaisent ; je perfectionnerai leur éducation. Le cadet jouera les héros ; l'aîné les rôles tendres : l'un deviendra plus ferme, l'autre plus doux, et dans dix ans d'ici je vous les renverrai charmants.

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Ah ! Madame, que faut-il faire pour ne pas me séparer d'eux ?

LA SIGNORA FANTASTICI

Écoutez. Je suis bonne personne : je n'aime à faire de la peine à qui que ce soit ; mais je veux qu'on respecte en moi les droits de la poésie. Plus de prose, Monsieur, plus de prose dans cette maison.

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Quoi ! Madame, je ne pourrai pas commander mon dîner en prose, à Madame de Kriegschenmahl ?

LA SIGNORA FANTASTICI

La poésie ne consiste pas dans les vers, mais dans l'amour des beaux-arts, dans l'enthousiasme et l'imagination qui élèvent l'âme et l'esprit. Elle proscrit tous les sentiments étroits, vulgaires, illibéraux, sous le poids desquels vous avez passé votre vie. Écoutez-moi : je veux donner une fête à une personne charmante que la maladie retient chez elle, et qui supporte ses souffrances avec un admirable courage : voilà de la poésie, par exemple, de la vraie poésie. Voulez-vous prendre un rôle dans la pièce que nous voulons représenter devant elle ?

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Y pensez-vous, Madame ? Moi !

LA SIGNORA FANTASTICI

On y fera le siège d'une ville.

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Un siège ! Et croyez-vous que ma goutte ne m'empêchera pas de monter à l'assaut ?

LA SIGNORA FANTASTICI

Nous aurons soin que les remparts soient de plein-pied.

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Et prendrai-je la ville ?

LA SIGNORA FANTASTICI

Sans doute.

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Ah, quel plaisir pour moi, qui ai toujours été battu !

LA SIGNORA FANTASTICI

Vous voyez bien que la comédie répare les torts du destin. Et vous, Madame de Kriegschenmahl, nous vous prions d'accepter dans notre pièce le rôle d'une femme respectable.

MADAME DE KRIEGSCHEHMAHL

Et pourquoi donc respectable ?

LA SIGNORA FANTASTICI

Pardonnez, je croyais...

MADAME DE KRIEGSCHEHMAHL

Pensez-vous donc que si l'on se parait, l'on ne serait pas aussi agréable qu'une autre ?

LA SIGNORA FANTASTICI

Eh bien ! Madame, jouez les grandes coquettes ; j'abdique, et je vous les donne.

MONSIEUR DE KRIEGSCHEHMAHL

Comment donc, Madame de Kriegschenmahl...

MADAME DE KRIEGSCHEHMAHL

Cher époux, contenez ces transports jaloux ; je serai coquette seulement dans la comédie : partout ailleurs... vous me connaissez.

LA SIGNORA FANTASTICI

Maintenant donc nous voilà tous contents, et nous allons célébrer dignement le triomphe de la poésie sur la prose.

6 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0