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Ambigu poissard en vers· Ambigu-Poissard, en un Acte, en vers Libres

Les Ecosseuses de la Halle

Toussaint-Gaspard Taconet· créée en 1767· 636 vers· 15 personnages

Représenté pour la première fois sur le Grand Théâtre des Boulevards, le 25 Juin 1767.

Personnages

  • LA FERMIÈRE des Places de la Halle
  • MONSIEUR NOYAU, Marchand de Ratafia
  • MARIE-JEANNE, Fruitière
  • BABET, Fruitière
  • FANCHON, Fruitière
  • MARGOT, écosseuses
  • GENEVIÈVE, écosseuses
  • JÉRÔME, Fort de la Halle au Bled
  • BELLE-ROSE, Dragon de la Générale
  • MANON, Bouquetière
  • UN PETIT-MAITRE
  • UN GARÇON PERRUQUIER
  • UNE MARCHANDE DE CITRONS
  • UN AVEUGLE, jouant du Violon
  • PERSONNAGES de tous métiers
MADAME,

EPÎTRE DÉDICATOIRE,

Votre réputation est trop bien établie pour que cette Dédicace puisse lui donner un nouveau lustre. C'est au contraire sur moi seul que retombe tout l'avantage.

AIR : De tous les Capucins.

L'honneur de vous offrir cette ouvre, N'est pas une mince manoeuvre, Avec l'esprit que vous avez, C'est s'exposer à la critique : Protégez- moi. Car vous savez Que je prends à votre boutique.

Oui, Madame, vous savez qu'autant de jours de Carême, c'est autant de harengs pour moi ; et que de tous les baquets de la Halle, c'est au vôtre à qui j'ai donné la préférence.

AIR : Le tout par nature.

Votre commerce me plaît, Et le tout sans intérêt ; Vous savez au Freluquet Donner la tablature ; Votre poisson est mon fait, Le tout par nature.

Il faut vous rendre justice, Madame, votre place est le rendez-vous des Maîtres-d'Hôtel les plus huppés ; et je serais trop heureux, si vous vouliez me procurer la connaissance de quelques-uns qui me mettent dans le cas de pouvoir me dire avec un peu plus d'embonpoint que je n'en ai,

MADAME,

Votre très humble et très maigre Serviteur,

TACONET.

SCÈNE PREMIÈRE. Fanchon, Margot.

MARGOT

Je n'en sais rien : buvons l'coco, Puis j'écosserons, l'on sait comme ! Mais, quien, v'la que je vois Jérôme.

Ecosseur : Celui, celle qui écosse des pois, des fèves. [L]

Ecosser : Tirer de la cosse. [L]

SCÈNE II. Jérôme, Les Précédents.

LE MARCHAND

Du mêlé ?

LE MARCHAND

C'est bon.

LE MARCHAND, regardant sa montre

Non, il s'en manque un quart ici.

SCÈNE III. Geneviève, Les Précédents.

FANCHON

Allons, n'te goberge pas tant.

Goberger : terme bas et populaire qui signifie, se réjouir, se moquer. [F]

LE MARCHAND, dans la coulisse

On en tire.

GENEVIÈVE, égoutant la mesure

Que j'y voye, Monsieur Gourmand.

SCÈNE IV. Jérôme, Fanchon, Margot, Geneviève sont étalés d'un côté, Babet, Fruitière, étalée de l'autre ; et Marie-Jeanne, Babet.

Le fond du Théâtre change, et représente le carreau de la Halle, où l'on voit plusieurs places d'écosseuses.

MARIE-JEANNE

Eh ! vas, vas, pas tant qu'toi, vilaine ! Ton père qu'est un portefaix, Ne porte pas comme tu fais.

Portefaix : Homme dont le métier est de porter des fardeaux. [F]

SCÈNE V. La Fermière des Places, Les précédents.

MARIE-JEANNE

Oui, va t'coucher.

SCÈNE VI. Les Précédents, excepté Babet.

LA FERMIÈRE, sortant

Oui, vous êtes de bonne graine.

SCÈNE VII. Jérôme, Fanchon, Margot, Géneviève, Marie-Jeanne.

SCÈNE VIII. Belle-Rose, Dragon ; Manon, la Bouquetière, Les Précédents.

BELLE-ROSE

Bonjour, luron. Eh ben ! Comment vont l's'écosseuses ?

Luron : Bon vivant, ou bien homme vigoureux et déterminé. {L]

MARGOT

Belle-Rose a l'air d'être en ribotte.

Ribotte : Terme populaire. Débauche de table ; excès de boisson. Il était ribotte, il était ivre. [L]

BELLE-ROSE

M'y vlà.

SCÈNE IX. Une Marchande de citrons, Les Précédents.

LA MARCHANDE

C'a va ben douc'ment, ma commère.

Commère : Femme ou fille qui ont tenu avec quelqu'un un enfant sur les fonds du baptême. Se dit aussi d'une femme de basse condition qui s'ingère de parler de tout, et qui veut savoir toutes les nouvelles du quartier. [F]

LA MARCHANDE

Dix sous.

BELLE-ROSE

Dix sous ?

BELLE-ROSE

Ah ben oui, comme je m'y blouze !

Blouser : Signifie figurément, Se tromper, échouer, prendre mal ses mesures dans ses affaires, ou dans ses marchés ; n'y réussir pas : mais ce terme est populaire. [F]

SCÈNE X. Un Garçon perruquier Perruquier, Les Précédents.

LA MARCHANDE

Vous en faut, le beau blondin ?

Blondin : qui a les cheveux blonds, ou une perruque blonde. "Les coquettes aiment fort les blondins, ce sont de vrais séducteurs de femmes." Molière [F]

LE PERRUQUIER, Gascon

De quoi ?

LA MARCHANDE

D'citron ?

LE PERRUQUIER

Oui. Pour lé tein.

LE PERRUQUIER

J'ai mal aux bras.

SCÈNE XI. Un Petit-Maître, Les Précédents.

LE PETIT-MAÎTRE

Pour qui, la mienne ? Expliquez-vous.

Petit-maître : jeune homme qui a de la recherche dans sa parure, et un ton avantageux avec les femmes. [L]

LE PETIT-MAÎTRE

Ah ! je m'en passe.

LE PETIT-MAÎTRE

Volontiers : soyez ma mignarde.

Mignard : Qui a une beauté délicate, qui a les traits doux et agreables. [F]

LE PETIT-MAÎTRE

Je vous rends grâce.

JÉRÔME

Air : Je veux t'être un Chien, etc.

Un jour j'étions à Vaugirard, Dont j'somm' déboulés un peu tard ,' Y'aisément cela se peut croire ; À notre table, à tous moments, Y venait des troupeaux d'Marchands :

Jarni, moi qui aime à être tranquille quand j'prends mes repas de nourriture, je leux dis, lé premier qui me fait parler la bouche pleine,

Je veux t'être un chien, Y à coups d'pied, y à coups de poing, J'l'y casserai la gueule et la mâchoire. Ça finit, mais l'instant d'après, V'la la marchande de croquets, Y'aisément cela se peut croire ; Monsieur, dit-elle, en voulez-vous ? Tirez, on gagne à tous les coups :

Sandié, moi qui ne rate d'aucune loterie qu'à lacelle des Enfants trouvés, parce que je y'ai été élevé,

Je veux t'être, etc. Il nous vient z'un autre animal, Crier gâteaux à la Royal, Y'aisément cela se peut croire ; Moi qu'avait là z'un bon fricot, Je vous pris mon homme au gavio,

Et lui dis : allons, patronet, va-t-en vendre ton gâteau plus loin, sinon j'te vas donner la fève sur l'oeil. Il voulait me faire sortir dans la rue du dehors ; mais moi tout de quite, pif, paf, z'on,

Je veux t'être, etc. Le Marchand d'tisane en bonnet, Vient nous montrer son robinet, Y'aisément cela se peut croire ; Nous qu'avions là du vin ben chenu, J'vous lui disons d'abord, eh ! hu :

Allons, passe ton chemin, Marchand d'ratafia de grenouille, avec ta Saintmaritaine sur le dos ; comptes-tu nous faite peur parce que tas un bâton de réglisse dans ta poche, retire-toi, au signon,

Je veux t'être, etc. Pour augmenter le carillon , Vlà z'un Joueur de timpanon, Y'aisément cela se peut croire ; Moi qu'ai la Musique en dégoût, J'vous l'y riva bentôt son clou :

En lui disant, papa, allez jouer à s'tautre table, vous nous faites grincer les oreilles. Au lieur de s'en aller, ne v'là t'y pas le vieux chnapan qui m'accipe l'épingue de mon col, pour faire, sus son timpanon, zigue, zin, zigue, zin ; moi, pi, pan,

Je voeux suis un, etc. La Marchande aux coeurs, à son tour, S'en vint pour nous faire sa cour, Y'aisément cela se peut croire ; À la parfin elle fit tant, Que j'en pris un, en lui disant,

La maman, si la devise n'est pas chenâtre, je ne sis pas vif de promptitude, mais j'commence ; par vous le dire doucement,

Je veux t'être, etc. J'en fus content, car c'était bon ,, D'abord j'l'offrit à ma Fanchon, Y'aisément cela se peut croire ; Y'avait, je suis dans, vot' lien, Et pour longtemps mon cour en tient.

Oui, dis-je-t'y à ma parsonnière, j't'aimerai toute la vie de mon existence ; si queuqu'un venait pour contrarier le contraire,

Je veux t'être, etc. Eh ben, Monsieu ! Qu'dites-vous d'ça ? C'est il d'vot' goût sur ce ton-là ? Savons je y donner la tournure ?

SCÈNE XII. Tout le Monde, excepté le Petit-Maître.

SCÈNE XIII. Un Aveugle, Un Joueur de Violon, acteurs précédents, différents personnages.

JÉRÔME

C'lui qui finit par s'embrasser.

Jérôme et Fanchon dansent.

LA BOUQUETIÈRE

Moi, j'aime mieux le rigodon.

Rigodon : Sorte d'air ; et danse qu'on danse sur cet air là. [FC]

MARIE-JEANNE

Prenez d'nos pois écossés, C'est les meilleurs fricassés ; Je voyons ben des tendrons Qui deviennent ronds, (bis) Lorsque je les nourrissons Des pois que nous écossons. (bis)

CHORUS.

Tendron : La partie fort tendre de quelque chose. Se dit figurément et burlesquement, de filles au dessous de vingt ans. [F]

BELLE-ROSE

Dans l'tems des pois écossés, Les ennemis sont rossés ; Lorsque je les rencontrons , Je les écossons ; (bis) Quand ils voyent nos Dragons, ils s'cachraient dans des litrons. (bis)

Rosser : Terme populaire. Bâtonner rudement quelqu'un, le traiter en rosse [méchant cheval] et se dit par extension de toutes sortes de mauvais traitements. [F]

FANCHON

Au temps des pois écossés, Ben des Galants sont r'lancés ; Quand y vient des fanfarons, Je les rembarrons, (bis) C'est Jérôme qu'est des bons Pour toucher à mes litrons. (bis)

Fanfaron : Homme qui fait de la vanité de sa bravoure, de sa naissance, de ses richesses, encore que le plus souvent il n'a rien de tout cela. [F]

636 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica