Ambigu poissard en vers· Ambigu-Poissard, en un Acte, en vers Libres
Les Ecosseuses de la Halle
Représenté pour la première fois sur le Grand Théâtre des Boulevards, le 25 Juin 1767.
Personnages
- LA FERMIÈRE des Places de la Halle
- MONSIEUR NOYAU, Marchand de Ratafia
- MARIE-JEANNE, Fruitière
- BABET, Fruitière
- FANCHON, Fruitière
- MARGOT, écosseuses
- GENEVIÈVE, écosseuses
- JÉRÔME, Fort de la Halle au Bled
- BELLE-ROSE, Dragon de la Générale
- MANON, Bouquetière
- UN PETIT-MAITRE
- UN GARÇON PERRUQUIER
- UNE MARCHANDE DE CITRONS
- UN AVEUGLE, jouant du Violon
- PERSONNAGES de tous métiers
MADAME,
EPÎTRE DÉDICATOIRE,
Votre réputation est trop bien établie pour que cette Dédicace puisse lui donner un nouveau lustre. C'est au contraire sur moi seul que retombe tout l'avantage.
AIR : De tous les Capucins.
L'honneur de vous offrir cette ouvre, N'est pas une mince manoeuvre, Avec l'esprit que vous avez, C'est s'exposer à la critique : Protégez- moi. Car vous savez Que je prends à votre boutique.Oui, Madame, vous savez qu'autant de jours de Carême, c'est autant de harengs pour moi ; et que de tous les baquets de la Halle, c'est au vôtre à qui j'ai donné la préférence.
AIR : Le tout par nature.
Votre commerce me plaît, Et le tout sans intérêt ; Vous savez au Freluquet Donner la tablature ; Votre poisson est mon fait, Le tout par nature.Il faut vous rendre justice, Madame, votre place est le rendez-vous des Maîtres-d'Hôtel les plus huppés ; et je serais trop heureux, si vous vouliez me procurer la connaissance de quelques-uns qui me mettent dans le cas de pouvoir me dire avec un peu plus d'embonpoint que je n'en ai,
MADAME,
Votre très humble et très maigre Serviteur,
TACONET.
SCÈNE PREMIÈRE. Fanchon, Margot.
MARGOT
Je n'en sais rien : buvons l'coco, Puis j'écosserons, l'on sait comme ! Mais, quien, v'la que je vois Jérôme.Ecosseur : Celui, celle qui écosse des pois, des fèves. [L]
Ecosser : Tirer de la cosse. [L]
SCÈNE II. Jérôme, Les Précédents.
FANCHON
Volontiers. Ces grosses bourgeoises Font des compliments longs d'cent toises. Pour nous, j'vallons ben autant qu'eux, Quoique j'ayons les doigts terreux, Et que j'vendions du fruit d'z'oranges.MARGOT
Finis- tu, Mamselle Fontanges ? Avec ton discours si choisi , Vas-tu nous t'nir jusqu'à midi ?FANCHON
Moi, j'veux du bon ; allons, chopine.Air : Du Prévôt.
J'aimons mieux l'rogome tout pur, Dans l'gosier ça nous paraît dur ; Chacun a sa façon de mode, On peut s'prendre où ça fait plaisir, Et j'aimons quand queuqu'un commode Veut ben servir notre désir. Marchand, apportez nous du vôtre.Chopine : petite mesure de liqueur qui contient la moitié d'une pinte. [F]
Rogome : Terme populaire. Eau-de-vie ou autre liqueur forte.
LE MARCHAND
Du mêlé ?MARGOT
Tu vas ben :FANCHON
Comme un autre. Si j'buvons ben l'p'tit coup ici, Tu ne liches pas mal aussi. Eh ben ! Marchand ?Licher : Qui est une autre fore de lécher. [L]
LE MARCHAND
Me v'là, ma Reine.LE MARCHAND
C'est bon.FANCHON
Qu'est-c'qui t'dis ça ? Hustuberlu, J'avons du temPs. Crois-tu qu'on t'fraude ? D'mande putôt au Marchand d'eau chaude ? N'est-il pas vrai, Monsieur l'comptoir, Qui n'est pas si tard ? Tu vas voir.LE MARCHAND, regardant sa montre
Non, il s'en manque un quart ici.LE MARCHAND
Quoi ! Monsieur Jérôme s'ennuie ? Est-il meilleure compagnie Qu'avec Fanchon et puis Margot ?MARGOT
Qu'est-c'q'vous fait' là ? Allons, Jérôme, à propos d'ça , Chante, ou ben tu n'as pas à boire : J'tiens la mesure ; et l'on verra...FANCHON
Y va chanter, laisse ça là.JÉRÔME
Air : R'li, r'lan.
Fillettes, z'acourez pour entendre L'histoir' d'un Amant courageux ; Ses parents n'voulions pas l'y rendre Réponse au sujet de ses voeux : Comme ils étions à la campagne, Il fut les trouver z'hardiment, R'li, r'lan , r'lan tan plan, il vous les t'magne, R'ian tan plan, tambour battant.CHORUS : R'li, r'ian, etc.
Mon ch'pere , dit-il, j'vous accuse Que j'suis t'aimé d'Mamlelle Fanchon ; L'autre jour je y'ai pris, par ruse , Un bouquet qui sentait ben bon : Y' n'faut rien z'avoir à personne, Vlà ma pipe à tuyau d'argent, R'li, r'ian, r'ian tan plan, j'veux qu'on l'y donne, R'ian , etc.CHORUS : R'li, r'ian, etc.
Ce jour-là je goûtions ensemble Tête à tête, étant rien qu'nous deux ; Ne v'là t'y pas Fanchon qui tremble, Et qui s'trouve mal on n'peut pas mieux : Il faut me la donner, mon ch'pere , Je sais, pour son tempérament, R'li, r'lan , r'lan tan plan, ce qu'il faut faire, R'lan, etc.CHORUS : R'li, r'ian, etc.
Le daron , instruit de l'affaire, Embrassit son fils Cadichon ; Puis il s'en fut cheux le Notaire, Et lui présenta son garçon : Disant, faisons une alliance, C'est un mariage absolument, R'li, r'lan , r'lan tan plan, de conscience , R'ian, etc.CHORUS : R'li, r'ian, etc.
Daron : Le ma$itre de la maison. Mot vieilli qui est resté dans l'argot. [L]
MARGOT
À propos d'ça , Vous autres, savez-vous s'tellà ?Air : Jusques dans la moindre chose.
Jusques dans la moindre vue J'vois mon Amant z'en tableau, Drés que j'mets l'pié dans la rue, Je l'vois m'ôter son chapeau ; Je le rencontre à toute heure, Au couchant comme au lever, Et, sans savoir ous qui d'meure, Mon coeur va toujours l'trouver. Si je fuis à not' fenête, Dans l'dessein d'voir le passant, J'distingue toujours sa tête , Quand ail' serait parmi cent ; Si je lis quel jour nous sommes, Dans l'Armonac d'cabinet, Au lieu d'Saint, je n'vois qu'des hommes, Rapport à s'tila qui m'plaît. Que j'blanchisse à la rivière, Mes amours sont savonnés, Que j'ouvre ma tabaquière, Mon amant me monte au nez ; Lorsque j'endosse ma hotte , Y m'sembe que j'porte l'Amour, Enfin, la tendre Javotte Pense à Cadet nuit z'et jour.SCÈNE III. Geneviève, Les Précédents.
GENEVIÈVE
Chopine à moiquié ? Qu'eux misère !GENEVIÈVE
Par ainsi je n'vous craignons pas , Mamselle Fanchon : est-c'que j'vous chasse ? Comm'vous nous faites la grimace !MARGOT, versant
Allons, buvons, qu'in toi, Geneviève : Dis donc, Fanchon , veux-tu qu'j'acheve ? Mettai-je tout, y viendra-t-il l'tien ?GENEVIÈVE
Marchand, chopine de coco, Puisque Mam'selle Fanchon se pique : Allez, vous aurez sa pratique , Elle est bonne, et vous s'rez content.FANCHON
Allons, n'te goberge pas tant.Goberger : terme bas et populaire qui signifie, se réjouir, se moquer. [F]
LE MARCHAND, dans la coulisse
On en tire.GENEVIÈVE
Dépêchez donc. J'ai mal aux dents.GENEVIÈVE
Ah ! Vous avez raison, la Plante.JÉRÔME
Oui, c'est du bon. Sur ce ton-là, Fanchon, sais-tu ce couplet-là ?Air : Vous avez raison, la Plante.
L'autre jour, avec sa hotte , Charlotte me rencontra, Larira ; Je l'emmena cheux not' hôte, Et puis je la régala De cela ; Après je lui dis, Charlotte, C'est assez sur ce ton-là.JÉRÔME
Air : Manon Dubut.
Pour ces pucelles, mais oui dà, (bis) Enseignez-nous ous qui y'en a ; (bis) Je voudrions en faire emplette, Et leur dire la chansonnette. J'en ont cherché par tout Paris, (bis) Mais je n'ont trouvé qu'du fouillis ; (bis) C'est une terre ben trompeuse, En vain le plus savant z'y'creuse.LE MARCHAND
Voilà votre affaire, Mesdames.MARGOT
Mesdames ! J'sommes ben des femmes. Parlez-nous avec vérité, J'n'aimons pas l'honneur frelatté : Y vous vient queuques fois des dames, Qu'avons bien plus de corps que d'âmes.GENEVIÈVE, versant
Allons, n'restons pas en défaut.JÉRÔME, se levant, brusquement
Allons, faut toujours qu'ça converse ; J'navons pu rien, allons-nous-en.GENEVIÈVE, égoutant la mesure
Que j'y voye, Monsieur Gourmand.JÉRÔME
Quand j'te l'dis, tu dois être sûre ; Allons-nous-en payer s'te mesure. ,Il prend Fanchon et Margot par dessous le bras. Geneviève prend Margot.
Air : Êtes-vous de Chantilly ?
R'venez-vous de Chantilly ? Vraiment, mon compère, oui : Y'avez-vous bu de s'taffaire ? Vraiment, mon compère, voire, Vraiment, mon compère, oui.Ils sortent.
SCÈNE IV. Jérôme, Fanchon, Margot, Geneviève sont étalés d'un côté, Babet, Fruitière, étalée de l'autre ; et Marie-Jeanne, Babet.
Le fond du Théâtre change, et représente le carreau de la Halle, où l'on voit plusieurs places d'écosseuses.
MARIE-JEANNE
Dis donc, Babet ? Quoi donc qu'tu penses De t'étaler là par avance ? T'as la porte du Viterier, Vas-t'en z'y faire ton métier.BABET
De quel droit, Madame J'ordonne, Vlez-vous chasser une personne ? J'venons là plus souvent que vous.MARIE-JEANNE
Allons, hu, aussi non des coups. Crois-moi, n'jase pas, bonne bête, La cervelle m'monte à la tête : Et je pourrions ben te r'liché , Comm'j'ons déjà fait z'au marché.MARIE-JEANNE
Décampe toujours, harangère ; La place est à moi, d'mande à eux. Ais, Fanchon, parle, si tu veux. Pas vrai que j'ai l'accoutumance De m'mettre ilà par préférence ?BABET
Voyez , c'est ben ça qu'on l'y d'mande ! Dites donc, marnsell' Boute-feu, N'faut-y pas q'vous parliez fur l'jeu ?MARIE-JEANNE
Allons, va-t'en dans ta bataque.BABET
N'pousse pas tant que je n'te claque, J'm'en vas. Mais, tu t'souviendras d'moi : En attendant, v'là qu'est pour toi.Elle lui fait les cornes.
Adieu, Marchande d'amourette, C'est chez vous qu'on va faire emplette : J'vous envoyrons nos Amoureux, Drès que j'n'aurons plus besoin d'eux ; Comptez-y, bouche à toute graine.MARIE-JEANNE
Eh ! vas, vas, pas tant qu'toi, vilaine ! Ton père qu'est un portefaix, Ne porte pas comme tu fais.Portefaix : Homme dont le métier est de porter des fardeaux. [F]
BABET
Ah, qu'ça te va ben d'faire la grosse ! Souvent est gaussé qui nous gausse. C'est un proverbe qu'est ben bon.MARIE-JEANNE
Ah, comme j'men vas t'étrier ! T'attaque un honneur en personne ? Il faut tout du long que j't'en donne. Qu'en v'là d'abord, qui t'apprendra ?Elle lui arrache son bonnet.
MARIE-JEANNE
Attends, c'n'est encor que pour rire : J'vas t'en donner tout ton. Chien d'sou.Elles se battent.
SCÈNE V. La Fermière des Places, Les précédents.
LA FERMIÈRE
Eh bien ! c'est tous les jours de même !BABET, pleurant
Vraiment, On me bat pas à tout moment ? Vous m'avez frappée, on sait comme ! Madame, d'mandez à Jérôme, Fanchon, Margot ?TOUS TROIS
J'navons rien vu !MARIE-JEANNE
Oui, va t'coucher.SCÈNE VI. Les Précédents, excepté Babet.
LA FERMIÈRE, d'un ton de Petite-Maîtresse
Air : De tous les Capucins.
Ah, bon Dieu ! Qu'on voit de scandale Parmi ces femmes de la Halle ! Faut-il qu'on n'en puisse entrevoir Une seule bonne à la ronde ? Tandis qu'ailleurs on peut avoir Les meilleures femmes du monde.MARGOT, ironiquement
Voyez-nous, si j'avons de la peine !LA FERMIÈRE, sortant
Oui, vous êtes de bonne graine.SCÈNE VII. Jérôme, Fanchon, Margot, Géneviève, Marie-Jeanne.
SCÈNE VIII. Belle-Rose, Dragon ; Manon, la Bouquetière, Les Précédents.
BELLE-ROSE
Air : La rose et le bouton.
Allons, ma belle enfant, Je suis content De toi pendant toute l'année ; Mais il faut, dans ce jour, De mon amour Fixer la destinée : Si tu veux que tes bouquets Fixent mes voeux coquets, Joins, ma poulette, La rose et le bouton D'amourette, La rose et le bouton.JÉRÔME
Te v'là, vivant !BELLE-ROSE
Bonjour, luron. Eh ben ! Comment vont l's'écosseuses ?Luron : Bon vivant, ou bien homme vigoureux et déterminé. {L]
BELLE-ROSE
Tant mieux, j'allons y prendre part.MARGOT
Belle-Rose a l'air d'être en ribotte.Ribotte : Terme populaire. Débauche de table ; excès de boisson. Il était ribotte, il était ivre. [L]
MARGOT
Allons, v'nez écosser des pois, Ç'a vous reposera là tête. Vlà z'un man'quin pour vot'conquête ; Vous, prenez c'sac, mettez-vous d'ssus.BELLE-ROSE
M'y vlà.SCÈNE IX. Une Marchande de citrons, Les Précédents.
LA MARCHANDE
Mes bons citrons à jus.LA MARCHANDE
C'a va ben douc'ment, ma commère.Commère : Femme ou fille qui ont tenu avec quelqu'un un enfant sur les fonds du baptême. Se dit aussi d'une femme de basse condition qui s'ingère de parler de tout, et qui veut savoir toutes les nouvelles du quartier. [F]
BELLE-ROSE
Comben la couple, la Maman ?LA MARCHANDE
Dix sous.BELLE-ROSE
Dix sous ?BELLE-ROSE
Ah ben oui, comme je m'y blouze !Blouser : Signifie figurément, Se tromper, échouer, prendre mal ses mesures dans ses affaires, ou dans ses marchés ; n'y réussir pas : mais ce terme est populaire. [F]
SCÈNE X. Un Garçon perruquier Perruquier, Les Précédents.
LA MARCHANDE
Vous en faut, le beau blondin ?Blondin : qui a les cheveux blonds, ou une perruque blonde. "Les coquettes aiment fort les blondins, ce sont de vrais séducteurs de femmes." Molière [F]
LE PERRUQUIER, Gascon
De quoi ?LA MARCHANDE
D'citron ?LE PERRUQUIER
Oui. Pour lé tein.LA BOUQUETIÈRE
C'est ça qu'il l'a si beau.LA MARCHANDE
Vingt sous, sans rien rabattre.LA MARCHANDE
Vous l'savez bien. Est-c'pour se moquer qu'on s'arrête ? Avec votre étrille à la tête, Si vous n'en v'lé pas, laissez-nous.LA MARCHANDE
Eh ! Tais-toi donc, vilain infâme ? C'est ben putôt toi qu'il la tort. N'jette pas not'citron si fort ? Il n'avait qu'à choir dans la boue, Quéque t'auroit payé ? La moue.LE PERRUQUIER
Air : À présent je ne dois plus feindre.
Capédébious, l'erreur est grande ! C'est faire uné sotté démande. Qui, moi, cé qué jé payérois ? Mé croyez-bous donc fans réssource ? Un Gascon manqué-t-il jamais, Surtout du côté dé la bourse ?LA MARCHANDE
Voyez donc comme il sent son bien ?LA MARCHANDE
Oui, c'est marqué sur vot' visage. J'voyons ben, à tous vos boutons, À peu près c'que je gagnerions.LE PERRUQUIER
Cadédis, qu'elle est insolente !MARGOT
Ma commère, t'es médisante. Pourquoi donc dire des gros mots À c'Monsieur qu'est homme en repos ?LA MARCHANDE
Mais aussi, c'est vrai, Dieu m'pardonne ! Quand j'voyons comm' ça queuque personne, Qui méprise c'que vous vendez...LE PERRUQUIER
C'est donc mal que vous entendez. Jé né méprise en nulle sorte. Mais jé dis que la somme est forte : Eh donc ! Parlez au juste, là.LA MARCHANDE
Ah ben ! J'vous entendons comm' ça. Faut donc vous dire en conscience ? Quatre sous, et vot' connaissance. Voilà notre dernier mot dit.LE PERRUQUIER
Donnez-m'en six, et plus dé bruit.LA MARCHANDE
Tenez, mon Roi, v'là qu'est tout sucre.LE PERRUQUIER
Jé vous souhaite bien du lucre.LE PERRUQUIER
J'ai mal aux bras.LE PERRUQUIER
Sandis ! Plus qué vous né pensez.SCÈNE XI. Un Petit-Maître, Les Précédents.
LE PETIT-MAÎTRE
Pour qui, la mienne ? Expliquez-vous.Petit-maître : jeune homme qui a de la recherche dans sa parure, et un ton avantageux avec les femmes. [L]
LE PETIT-MAÎTRE
Ah ! je m'en passe.LA BOUQUETIÈRE
C'est donc quand elle est en disgrâce ; J'savons que vous en êtes fou. Allons, prenez ça, mon bijou : Elle aura l'air de la mariée, Et je s'rai par vous étrennée.LE PETIT-MAÎTRE
Combien faut-il pour cette fleur ?LA BOUQUETIÈRE
Six sous pour vous ; mon petit coeur.LE PETIT-MAÎTRE
En voilà quatre, et je la garde.LA BOUQUETIÈRE
Allez, c'nest pas à vous qu'on r'gardesLE PETIT-MAÎTRE
De plus, je veux une chanson.FANCHON
V'nez ça, mignon.LE PETIT-MAÎTRE
Volontiers : soyez ma mignarde.Mignard : Qui a une beauté délicate, qui a les traits doux et agreables. [F]
LE PETIT-MAÎTRE
Je vous rends grâce.LE PETIT-MAÎTRE
Allons, chantez donc, ma mignonne.FANCHON
Je l'voulons bén, Monsieur J'ordonne.Air : Chansons, chansons.
Y'Amour, comme tu nous empaume ; Pourquoi faur-il z'aimer, Jérôme, Comme j'faisons ? Mon coeur sait ben qu'c'est un volage, Mais j'ai beau vouloir qu'il soit sage ,CHORUS.
Chansons, chansons. Au cabaret, quand faut qu'j'attende, À tout bout d'champ je le demande À ces garçons : Ils disont qu'il ne vient personne, Et ça me rend l'humeur ben bonne,CHORUS.
Chansons, chansons. C'qui fait encor plus que j'endêve, C'est qu'il faut seule que j'achéve Tout s'té boisson : Moi que jamais le vin ne presse, Et qui ne suis point z'ivrognesse,CHORUS.
Chansons, chansons. J'ai souvent refusé du monde, Qui prétendions que je réponde À leux façons : Mais je ne suis point de c'te pâte, Et je leux réponds, si t'en tâte,CHORUS.
Chansons, chansons.FANCHON
Jérôme, attends. Monsieu, la vôtre. Vous v'là pensif comme un rêveur ! Est-c' que j'vous fesons déshonneur ?LE PETIT-MAÎTRE
Déshonneur, vous ! Non pas, ma belle : Si je vous regardais pour telle , Je ne me serais pas mis là.LE PETIT-MAÎTRE
Non, j'aime beaucoup mieux entendre ; Et Monsieur Jérôme a raison De prendre son tour.JÉRÔME
Air : Je veux t'être un Chien, etc.
Un jour j'étions à Vaugirard, Dont j'somm' déboulés un peu tard ,' Y'aisément cela se peut croire ; À notre table, à tous moments, Y venait des troupeaux d'Marchands :Jarni, moi qui aime à être tranquille quand j'prends mes repas de nourriture, je leux dis, lé premier qui me fait parler la bouche pleine,
Je veux t'être un chien, Y à coups d'pied, y à coups de poing, J'l'y casserai la gueule et la mâchoire. Ça finit, mais l'instant d'après, V'la la marchande de croquets, Y'aisément cela se peut croire ; Monsieur, dit-elle, en voulez-vous ? Tirez, on gagne à tous les coups :Sandié, moi qui ne rate d'aucune loterie qu'à lacelle des Enfants trouvés, parce que je y'ai été élevé,
Je veux t'être, etc. Il nous vient z'un autre animal, Crier gâteaux à la Royal, Y'aisément cela se peut croire ; Moi qu'avait là z'un bon fricot, Je vous pris mon homme au gavio,Et lui dis : allons, patronet, va-t-en vendre ton gâteau plus loin, sinon j'te vas donner la fève sur l'oeil. Il voulait me faire sortir dans la rue du dehors ; mais moi tout de quite, pif, paf, z'on,
Je veux t'être, etc. Le Marchand d'tisane en bonnet, Vient nous montrer son robinet, Y'aisément cela se peut croire ; Nous qu'avions là du vin ben chenu, J'vous lui disons d'abord, eh ! hu :Allons, passe ton chemin, Marchand d'ratafia de grenouille, avec ta Saintmaritaine sur le dos ; comptes-tu nous faite peur parce que tas un bâton de réglisse dans ta poche, retire-toi, au signon,
Je veux t'être, etc. Pour augmenter le carillon , Vlà z'un Joueur de timpanon, Y'aisément cela se peut croire ; Moi qu'ai la Musique en dégoût, J'vous l'y riva bentôt son clou :En lui disant, papa, allez jouer à s'tautre table, vous nous faites grincer les oreilles. Au lieur de s'en aller, ne v'là t'y pas le vieux chnapan qui m'accipe l'épingue de mon col, pour faire, sus son timpanon, zigue, zin, zigue, zin ; moi, pi, pan,
Je voeux suis un, etc. La Marchande aux coeurs, à son tour, S'en vint pour nous faire sa cour, Y'aisément cela se peut croire ; À la parfin elle fit tant, Que j'en pris un, en lui disant,La maman, si la devise n'est pas chenâtre, je ne sis pas vif de promptitude, mais j'commence ; par vous le dire doucement,
Je veux t'être, etc. J'en fus content, car c'était bon ,, D'abord j'l'offrit à ma Fanchon, Y'aisément cela se peut croire ; Y'avait, je suis dans, vot' lien, Et pour longtemps mon cour en tient.Oui, dis-je-t'y à ma parsonnière, j't'aimerai toute la vie de mon existence ; si queuqu'un venait pour contrarier le contraire,
Je veux t'être, etc. Eh ben, Monsieu ! Qu'dites-vous d'ça ? C'est il d'vot' goût sur ce ton-là ? Savons je y donner la tournure ?GENEVIÈVE
Monsieur met-il dans la tir'-lire ?LE PETIT-MAÎTRE
Ma bonne amie, en vérité , Je suis fâché d'être arrêté Pour aller faire une visite. Sans cela...FANCHON
Allez-vous loin, mon benjamin ? Ces souyers-là n'f'ront pas l'chemin, Changez-les de piés pour ben faire. Il a l'encolure légère ; Voyez donc qu'il est revenant Avec son nez en catogant ! On dirait d'un enfant z'en chartre Avec ses oreilles d'Montmartre. Monsieu, voulez-vous un godant ?LE PETIT-MAÎTRE
Bonne chienne, on t'en livre autant. Si nous n'avons pas l'air d'un Prince, Le tien est encor bien plus mince. À la blancheur de son minois, C'est un signe du Gâtinais ; Voyez sa petite menotte , Aussi large qu'un dos de hotte : Rien qu'à voir, c'est un plaisir, Elle est d'un laid à éblouir.Gâtinais : province française au sud de Paris et au nord-est d'Orléans.
FANCHON
Mon laid est moins laid qu'ton grouin. Viens donc que j'te r'magne un p'tit brin , Avec ton menton de galoche, Et tà jambe en façon d'bancroche : Veux-tu te r'tirer, vilain plé ?LE PETIT-MAÎTRE
Adieu, femme à mari sanglé. Ah, que je plains le pauvre diable D'avoir une femme semblable ! Il fait son purgatoire ici.SCÈNE XII. Tout le Monde, excepté le Petit-Maître.
BELLE-ROSE
Allons ? Dansons, et point d'querelle.SCÈNE XIII. Un Aveugle, Un Joueur de Violon, acteurs précédents, différents personnages.
LE VIOLON
Quel menuet voulez-vous danser ?JÉRÔME
Allons, Bell'-Rose.FANCHON
A toi, Manon.LA BOUQUETIÈRE
Moi, j'aime mieux le rigodon.Rigodon : Sorte d'air ; et danse qu'on danse sur cet air là. [FC]
BELLE-ROSE
Eh ben ! Dansons une contre-danse ; Allons, à huit violons d'chérence.On danse.
Le violon va ben en dansant, Voyons si c'est d'même en chantant.VAUDEVILLE.
Air : Madame, en entrant chez vous.
MARIE-JEANNE
Prenez d'nos pois écossés, C'est les meilleurs fricassés ; Je voyons ben des tendrons Qui deviennent ronds, (bis) Lorsque je les nourrissons Des pois que nous écossons. (bis)CHORUS.
Tendron : La partie fort tendre de quelque chose. Se dit figurément et burlesquement, de filles au dessous de vingt ans. [F]
BABET
J'vendons des pois écossés À des gens fort ben troussés ; Mais les meilleures façons, C'est ceux qui payons ; (bis) Car j'navons pas de bien d'fonds, Si ce n'est dans nos litrons. (bis)LE PERRUQUIER
Tous vos pois font écossés, Allons, chantez et dansez ; Filles, prenez ces garçons , Et cabriolons ; (bis) Si vous gâtez vos chignons, Jé vous les rétapérons. (bis)LA BOUQUETIÈRE
Si vos pois sont écossés, Tous mes bouquets sont passés ; J'avons toujours des lurons Pour qui j'en faisons, (bis) Et ma rose et mes boutons Valent bien tous vos litrons. (bis)GENEVIÈVE
Pour crier, pois écossés, J'ai déjà d'la voix assez ; Étant petite, j'suivions Les petits garçons ; (bis) Mais d'puis que je grandissons, Avec les grands j'écossons. (bis)LA MARCHANDE DE CITRONS
Souvent les pois écossés Vous rendent les doigts poissés ; Approchez, je vous vendrons Du jus de citrons ; (bis) Avec ça j'rafraîchissons, Quand on s'échauffe aux litrons, (bis)BELLE-ROSE
Dans l'tems des pois écossés, Les ennemis sont rossés ; Lorsque je les rencontrons , Je les écossons ; (bis) Quand ils voyent nos Dragons, ils s'cachraient dans des litrons. (bis)Rosser : Terme populaire. Bâtonner rudement quelqu'un, le traiter en rosse [méchant cheval] et se dit par extension de toutes sortes de mauvais traitements. [F]
LE MARCHAND DE RATAFIA
Vous vendez pois écossés, Et vous vous divertissez ; Je vois bien des Chambrillons Qui vous en prenons, (bis) Afin que les Marmitons Fassent la fausse aux litrons. (bis)Chambrillon : Petite servente qui gagne peu de gage. Il est bas. [F]
JÉRÔME
Fanchon, tes pois écossés À mes yeux sont ben de fés ; Tu sais comme je portons, J'avons les reins bons, (bis) Et puis de bonnes chansons, Lorsque j'emplis tes litrons. (bis)FANCHON
Au temps des pois écossés, Ben des Galants sont r'lancés ; Quand y vient des fanfarons, Je les rembarrons, (bis) C'est Jérôme qu'est des bons Pour toucher à mes litrons. (bis)Fanfaron : Homme qui fait de la vanité de sa bravoure, de sa naissance, de ses richesses, encore que le plus souvent il n'a rien de tout cela. [F]
L'AVEUGLE
Mes enfants, je ne vois rien,. Mais je connais le chemin ; Pour le peu que je touchions, Je nous en tirons ; (bis) Et je parie à tâtons, Que je vous prends vos litrons. (bis)MARGOT
Parmi les pois écossés, Tous les Marchands sont pressés ; Le monde, quand j'étalons, Est sur nos talons ; (bis). On s'mettrait, si je voulions, Jusques dedans nos litrons, (bis)Au PUBLIC.
Si pour nos pois écossés, Messieurs, vous applaudissez ; Toujours, avec vos leçons, Nous réussissons ; (bis) De vos écus que j'aimons, Venez emplir nos litrons. (bis)636 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica