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Tragédie comique en vers· Tragédie Comique Suivie d'un Divertissement

La Mort du Boeuf Gras

Toussaint-Gaspard Taconet· créée en 1767· 333 vers· 6 personnages

Représentée pour la première fois à la Foire Saint-Germain, le 26 février 1767.

Personnages

  • MONSIEUR MERLIN, Maître Boucher
  • MONSIEUR POISSI, Marchand de boeufs
  • DOSDASNE, Etalier
  • L'ÉCHAUDOIR, premier garçon Boucher, Amant de Brulelavette
  • BRULELAVETTE, servante de M. Merlin
  • GARÇONS BOUCHERS
ÉPITRE DÉDICATOIRE

A MON BOUCHER.

Ô vous, qui des Bouchers êtes le moins bouché ; Qui sur le bel esprit restez toujours perché, Qui fécond en bon mots, de Paris jusqu'à Rome, Passez pour un savant dont le mérite assomme. Continuez, mon cher ; oui, tuez , égorgez : Mais ne m'oubliez pas, du moins quand vous mangez : Laissez-moi m'arranger avec votre servante. Je vois sur le sapin d'une table ambulante Vendre vos restes frais, et parmi des graillons Vous livrez sans égard l'auteur de vos bouillons. Souvenez-vous de moi. Que Messieurs vos Confrères

Fassent fructifier mes veilles littéraires :

Donnez-leur rendez-vous, dites-leur qu'à tous prix

Notre petit spectacle égaye les esprits.

Dites-leur d'y pleurer, afin de contredire

L'Auteur qui les veut tous faire crever de rire.

LA MORT DU BOEUF-GRAS.

SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur Merlin, Monsieur Poissi.

MONSIEUR MERLIN

Oh funeste nouvelle !

SCENE II. Monsieur Merlin, Poissi, Brulelavette.

MONSIEUR MERLIN

Doucement,point d'éclat. Eh ! gardes, écoutez...

Quatre garçons bouchers entrent armés de bataboeufs.

Mais non, n'écoutez pas, je radote : sortez.

Ils sortent à Monsieur_Poissi.

Le voilà le boeuf_gras dont vous êtes l'intime : Vous voyez sa douceur, et comme il nous abîme. Me viendrez-vous encor parler en sa faveur ?

Merlin, gros marteau avec lequel on assomme les boeufs.

SCÈNE III. Monsieur Poissi, Brulelavette.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. L'Echaudoir, Brulelavette.

L'ÉCHAUDOIR

Ah ! j'ai tort : souffrez qu'à deux genoux...

Il se jette à terre à deux genoux.

SCÈNE VI. L'Echaudoir, Brulelavette.

L'ÉCHAUDOIR

Seigneur...

BRULELAVETTE

Hélas !

MONSIEUR POISSI

Monsieur Merlin.

SCÈNE DERNIÈRE. Dosdane, les précédents.

L'ÉCHAUDOIR

Qui ?

DOSDÂNE

Oui, de Monsieur Merlin le bras victorieux Fera passer son nom à nos derniers neveux ; La paix régnait partout, et dans chaque écurie Vaches, veaux et moutons vivaient de compagnie. La poule et les poulets, le coq et les dindons, Tous d'un commun accord chantaient suivant leurs tons : Pluton notre gros chien ronflait tout à son aise, Et la chatte aux souris était à chercher noise : Tous enfin jouissaient de la tranquillité, Quand tout à coup Boeuf_gras paraît en liberté : Dans ce terrible instant d'un formidable câble Il venait de braver la grosseur effroyable : Les fers n'y faisant rien on l'avait garrotté, Mais tout le brise et cède à sa brutalité. Tel on voit au combat le taureau dans l'arène Lutter contre les chiens que sur lui l'on déchaîne Il est plus furieux, il est plus forcené Que s'il allait mourir tout caparaçonné. On se disperse, on fuit : les poules quatre à quatre Sur les murs des voisins volent et vont s'abattre. Le coq un peu trop vieux pour suivre ses amis, En voulant s'élever, va tomber dans le puits. La chatte par un trou quitte la souricière, Et pour fuir le danger va gagner la gouttière. Pluton en brave chien qu'on ne peut effrayer, S'enroue à pleine gorge à force d'aboyer ; À ses cris redoublés nos garçons se rassemblent ; On voit qu'ils ont du coeur, mais cependant ils tremblent : En face, à droite, à gauche, en arrière en un mot, Boeuf_gras était en garde, et ruait du sabot ; Mais fragiles efforts, son heure était venue : On ouvre brusquement la porte de la rue. C'était notre héros ; c'était Monsieur_Merlin, Paraissant avoir bu bien moins d'eau que de vin : Il entre ; et du fracas sans prendre l'épouvante, D'un regard assuré s'approche et se présente. Boeuf_gras aux yeux de qui Merlin était suspect, Le fixe d'un air doux, et rempli de respect. À ce prompt changement j'eus peine à le connaître C'est alors que je vis ce que peut l'oeil du Maître. Merlin a beaucoup lu de livres de combats, Comme Richard sans peur, Amadis, Fierabras, Et mille autres Zéros de la chronique bleue. Enfin il joint Boeuf_gras, le saisit par la queue, Et le fait reculer dans la porte : aussitôt Il enferme la queue en tirant le marteau, L'entortille dedans, et par là les ruades N'étaient d'aucun effet sur tous nos camarades. Le plus adroit d'entre_eux ôtant son tablier, En aveugle Boeuf_gras que cela fait plier. Merlin qui sut d'abord bien arrêter la porte, Va passer par une autre, et fait si bien en sorte Que Boeuf_gras ne pouvant marcher ni reculer, Tout à son aise enfin il pourra l'immoler. Ce que je dis fut fait, la victime était prête, La corde dans l'anneau faisait baisser la tête : « Mes amis, dit Merlin d'un air plein de grandeur, Je veux être aujourd'hui grand Sacrificateur, Du Prince L_Échaudoir c'est l'ordinaire office ; Mais voyez si je sais entrer en exercice. » Il frappe, et le Boeuf_gras tombe tout étourdi. Un second coup le rend encore plus ahuri : Un troisième l'accable, et d'un pas il recule ; Au quatrième enfin il ploie la rotule, Et tombe en présentant la gorge au fer vainqueur.

À L'échaudoir.

Si vous ne m'en croyez, allez-y voir, Seigneur.

MONSIEUR POISSI, a une voix très enrouée

Il est mort !

DOSDÂNE

Tout est dit.

333 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica