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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Tragédie Dediee à l'Académie Française

Adam et Eve

Alexandre Tanevot· imprimée en 1752· 5 actes· 1 726 vers· 9 personnages

Personnages

  • RAPHAËL
  • GABRIEL
  • MICHEL
  • URIEL
  • ADAM
  • EVE
  • SATAN
  • MOLOCH
  • LA VOIX DE DIEU
Dédicace

À MESSIEURS DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.

ARBITRES des talents, du goût et du génie, Qui nous faites du Pinde entendre l'harmonie, Et des savantes soeurs nous dispensez les lois, Souffrez que jusqu'à vous j'ose élever ma voix. Des feux que vous lancez, l'éclatante lumière Vint, dès mes premiers ans, défiler ma paupière. Votre aspect enflamma mon esprit et mon coeur, Je feuilletai sans cesse, et lus avec ardeur, Ces ouvrages vantés du midi jusqu'à l'ourse ; J'y contemplai le vrai, je le vis dans sa source. L'Astre brillant qui peint la verdure et les fleurs, Porte en soi, des objets, les diverses couleurs : Telles de vos écrits les clartés toujours vives, Renferment des beautés les grâces primitives. Vous fîtes sur l'esprit ce qu'il fait sur les sens ; Et tout est redevable à vos traits ravissants.

* La Boussolle.

Avant qu'un phénomène, *âme de la fortune, Eût fournis aux mortels l'empire de Neptune, Leurs voiles se bornant à côtoyer ses bords, Leur laissaient ignorer la source des trésors. C'est ainsi qu'autrefois notre timide audace Nous retenait captifs aux confins du Parnasse, Lorsque, guidant nos pas vers le sacré vallon, Vous nous fîtes voler au séjour d'Apollon : Son temple est parmi nous, vous êtes ses oracles ; Sa lyre dans vos mains enfante des miracles, L'Univers les adore ; et moi, faible mortel, J'ai souvent, en secret, encensé votre autel. On veut qu'à plus de gloire aujourd'hui je prétende, Que j'honore nos Dieux d'une publique offrande. Ma muse d'un chef-d'oeuvre, osa prendre le ton. Je remets sous vos yeux le célèbre Hilton, L'aigle de l'Angleterre, à qui servant de guide, Saint-Maur a fait encor prendre un vol plus rapide, Si j'avais, dans mes vers, imité leurs accents, Je pourrais vous offrir un légitime encens : Je l'ai tenté du moins ; et l'ardeur de vous plaire Peut faire quelquefois un heureux téméraire. Mais non, d'un tel bonheur je ne puis me flatter. J'ai suivi des conseils* que j'ai dû respecter. Je voulais dans mon coeur renfermer mon hommage Qui se laisse conduire, est toujours le plus sage, Ce zèle vif et pur dont les Dieux sont épris, Où les efforts sont vains, conserve encor son prix. Ce que nous commençons, leur puissance l'achevé ; Nous planons dans les airs, et leur main nous élevé. Vous, qui leur ressemblez, à ces Dieux bienfaisants, Rassurez d'un regard, mon esprit mes sens...... Déjà vous m'exaucez ; et sur mon sacrifice, Je vois de l'Hélicon descendre un feu propice. Si l'art ne m'échauffa que d'une faible ardeur, Au défaut des talents, c'est le tribut du coeur.

TANEVOT.

* M. Destouches, de l'Académie Française.

PRÉFACE

La Poésie tire son origine de la Religion : née dans son sein, elle y puisa ces transports et ces accents tout divins que par une juste reconnaissance elle lui a d'abord consacrés. Il aurait été bien à souhaiter que cette céleste fille eût toujours conservé la pureté de sa source, et qu'elle ne s'en fût pas écartée au point de devenir quelquefois la plus cruelle ennemie de son auguste mère : heureusement des génies sublimes ont en différens temps pris soin de les réconcilier. Esther, Athalie, les Odes sacrées, ont été entr'autres les fruits précieux de cette réunion ; et la Poësie a pu juger, par la solide gloire qu'elle en a recueillie, combien ses vrais intérêts doivent l'attacher à la Religion. On a essayé, dans la composition de ce poéme, de resserrer encore de si beaux noeuds, et de faire dans un genre ce que le célèbre Milton avait exécuté dans un autre : il est même l'Auteur de l'idée qu'on a suivie, son premier dessein avoit été de mettre en Tragédie le Paradis perdu. Un génie vaste, une imagination vive et féconde, l'ont emporté dans l'épique. Que de beautés ne devons-nous pas à ce noble essor ! Une savante traduction les a fait passer dans notre langue avec une économie peut-être plus sage que dans l'original. Il a semblé qu'un fonds si riche produirait toujours d'excellents fruits, quoique foiblement cultivé, et que ceux qu'on en serait éclore ne pouvaient manquer du moins de nourrir la piété, C'est pour nous toucher davantage et pénétrer plus avant dans notre âme, que la Religion emprunte quelquefois le langage de la poésie.

Cette Tragédie aurait pu avoir de grands avantages, si elle n'eût été remplie que des pensées du grand poète qui en a fourni la matière, mais le cadre était trop étroit pour pouvoir les contenir, et le talent trop borné pour les bien mettre en oeuvre. D'ailleurs la Tragédie, comme on le fait, marche autrement que l'épopée, elle a ses grâces et son style à part ; de sorte que la différente constitution des deux poèmes a rendu nécessairement ici l'imitation très libre : il a fallu souvent s'écarter du sentier battu, et chercher d'autres routes pour arriver à peu près au même terme.

Le sujet de cette Tragédie cause d'abord quelque surprise. On n'aperçoit pas du premier coup d'oeil les différentes pièces qu'il peut faire entrer dans la structure d'un poème dramatique. Le fond en paraît stérile, et l'on est en peine des personnages qui doivent le développer. On ne voit d'un côté que des anges ou des démons, de l'autre Adam et Eve : ceux-ci sont plus à notre portée, mais comment introduire des esprits sur la Scène ? Quels discours leur faire tenir ? Et quelle vraisemblance autorisera toute la conduite du poème ?

S'il est besoin de se prêter un peu à ce qu'un pareil sujet offre de singulier et d'extraordinaire, il faut convenir cependant qu'il ne présente que des idées dont la Religion nous a revêtus dès l'enfance. C'est un merveilleux consacré par les Livres Saints : les apparitions des Anges et des Démons y sont fréquentes ; l'histoire d'Abraham nous en fournit plusieurs. Dieu a même permis que l'Esprit de Ténèbres ait osé quelquefois lui parler : les persécutions de Job et la tentation de Notre-Seigneur en sont une preuve. On pourrait encore s'appuyer sur d'autres exemples d'Êtres spirituels ou métaphysiques mis en action et présentés aux yeux ; nos Théâtres en sont pleins : mais à Dieu ne plaise que dans un sujet tel que celui-ci, on puise ses autorités ailleurs que dans la source sacrée qui l'a produit. On peut donc, sans blesser la vraisemblance, faire converser entr'eux les esprits célestes ou infernaux ; on peut aussi leur donner une forme humaine. Par la même raison, rien n'empêche de les unir à une action, dès qu'il se trouvera un intérêt assez grand pour les faire agir : or en fut-il jamais un plus digne du ministère des saints anges, que la conservation de l'innocence d'Adam, ni qui touchât plus les démons, que de pouvoir l'en priver. L'intrigue naît donc de ces deux parts : tout est en mouvement dans le Ciel, sur la Terre, dans les Enfers. Quoi de plus susceptible d'une action dramatique ! Quel spectacle ! Et encore une fois, quel intérêt ! Eh ! Qui peut nous émouvoir davantage que l'histoire de notre origine, soit dans l'ordre de la nature, soit dans celui de la grâce ? Peu nous importent, au prix d'un si grand objet, le siège de Troie, la conquête de l'Asie, les batailles de Pharsale ou d'Actium.

Cette Pièce, publiée il y a quelques années sans l'aveu de l'auteur, fut reçue avec indulgence : il s'y était glissé beaucoup de fautes, on les a corrigées dans cette édition ; l'auteur l'a revue avec soin, y a fait plusieurs changements, et l'aurait rendue encore moins défectueuse, si des occupations fort étrangères à ce genre d'ouvrage, lui avaient laissé plus de loisir.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.

SATAN

Astre majestueux, flambeau de l'Univers, Qui, sur un trône d'or, parais le Dieu des airs ; Vainqueur des feux brillants que la nuit fait éclore ; Toi qui ravis les coeurs, et que mon oeil abhorre, Image du tyran qui m'enlève mes droits ; Splendeur qui me confond, Soleil, entends ma voix. Un temps fut que j'aurais obscurci ta lumière, Lorsqu'assis dans l'Olympe, au-dessus de ta sphère, Des purs adorateurs du souverain des Cieux, J'étais le plus puissant et le plus radieux : Je le serais encor, si mon orgueil funeste N'eût armé contre moi la colère céleste. J'osai braver un Dieu qui faisait mon appui, Méconnaître ses dons, me liguer contre lui, Le combattre, et porter cette fureur extrême Jusqu'à lui disputer l'autorité suprême, À ce Dieu, qui pour moi toujours plus libéral, Me plaça dans un rang qui n'avait point d'égal : Devait-il dans le sein de la Béatitude S'attendre de ma part à tant d'ingratitude ? Funeste souvenir ! Inutiles remords ! L'ai-je vu se lasser de m'ouvrir ses trésors, De me communiquer sa grandeur ineffable ? On eût dit qu'envers moi toujours inépuisable, Ce grand Dieu ne régnait que pour me rendre heureux, Qu'il n'était tout-puissant que pour combler mes voeux. Trop fatale Bonté, tu causas ma disgrâce ! Moins d'élévation m'eût donné moins d'audace ; Plus loin du Sanctuaire où règne l'Éternel, Mon coeur n'eût point formé ce complot criminel ; J'aurais su respecter une gloire immortelle, Et moins grand en effet, j'eusse été plus fidèle. Ô célestes Esprits, tout brillants de ses traits, Qui n'avez point trempé dans mes lâches forfaits, Vous l'aimerez toujours ! Eh ! Pour suivre vos traces, Ai-je eu moins de faveurs, de liberté, de grâces ? Ou plutôt, ne cessant de me combler de biens, Il m'unissait à lui par les plus forts liens : Seul, je les ai rompus ; et ce qui me dévore ; C'est qu'il voulait, hélas ! les resserrer encore. Mon trône existerait si je l'avais souffert. L'abîme où je me vois, je me le suis ouvert. Malheureux ! De ton maître implore la clémence ; Cours par ton repentir arrêter sa vengeance... Satan se repentir ! Satan s'humilier ! Le Prince des Esprits est-il fait pour plier ? N'en parlons plus, cédons au destin qui m'accable, Subissons sans regret un courroux implacable : L'affreuse éternité m'engloutit tout entier ; Et je n'ai plus d'espoir qu'en mon courage altier. Oubliai-je déjà cette nombreuse armée, Que sous mes étendards ma révolte a formée ? Que diraient ces guerriers, si je pouvais fléchir ? Du joug de l'Éternel je dois les affranchir ; Ils m'ont donné sur eux un empire suprême ... Gage de ma puissance, ô brûlant diadème, Tu me fais payer cher cet honneur souverain ! L'Enfer me suit partout, je le porte en mon sein ; Ah ! Si mes Légions ont couronné mon crime, J'ai pour les commander un droit bien légitime ; De plus cruels remords, un feu plus dévorant, Beaucoup plus que leur choix ont décidé mon rang Jouissons toutefois de ce nouvel empire : Armons contre un tyran le courroux qui m'inspire ; Je puis dans l'Univers devenir son égal ; Qu'il soit le Dieu du Bien, et moi le Dieu du Mal ; Que la Vertu l'encense, et le Crime m'adore : Les habitants d'Éden auront un maître encore. Mais Moloch vient à moi, c'est mon plus ferme appui, Les Enfers n'offrent point de héros tels que lui.

Olympe : lieu où siègent les dieux de la mythologie gracque. Ce n'est pas une référence biblique.

Moloch : Roi, dieu des Phéniciens et des Carthaginois, ainsi que des Ammonites et des Moabites, est identifié tantôt avec Baal, tantôt avec Saturne. On lui sacrifiait des victimes humaines, surtout des enfants. [B] Moloch est absent de la Génèse.

SCÈNE II. Satan, Moloch.

MOLOCH

Qu'entends-je ? De Satan est-ce là le langage ? Et qu'est donc devenu son superbe courage ? Après tous les périls qu'il osa surmonter, En trouve-t-il encor qui puissent l'arrêter ? Songez à ces guerriers dont les armes funestes Ont combattu pour vous dans les plaines célestes. Et qui, d'un Dieu vengeur éprouvant le courroux, Pour adoucir leur sort, n'ont plus d'espoir qu'en vous. Il me souvient toujours de cette noble audace, Peinte sur votre front, après notre disgrâce. Rappelez-vous, Seigneur, ce vaste embrasement, Ce lac où tant de jours, privé de sentiment, Par des vagues de feu, jeté sur le rivage, De vos sens presqu'éteints vous reprîtes l'usage. Tout soumis, tout vaincu que vous étiez alors Vous fûtes étouffer la crainte et les remords ; Et l'on croyait vous voir, d'une main asssurée, Du centre des Enfers, combattre l'Empirée. Pour braver dans ses mains la foudre d'un rival, Enfantons, disiez-vous, un tonnerre infernal : Amis, notre tyran peut succomber encore : Exhalons contre lui le feu qui nous dévore, Et qu'il tremble en voyant son Palais obscurci De ce livide feu, dont, il nous brûle ici. Oui, se tracer vers lui quelque nouvelle route, Escalader les Cieux.... Nous l'eussions fait sans doute, Si d'un lâche repos honteusement jaloux, Nos compagnons, hélas ! Moins courageux que nous, Préférant l'esclavage où leur chute les livre, N'eussent, dans ce combat, refusé de nous suivre. Je crois les voir encor, ces Esprits terrassés, Proposer tour-à-tour leurs avis insensés. L'effréné Bélial, que l'avarice presse, Se fait un faux bonheur, d'une vaine richesse ; Et l'or qu'il a trouvé dans le fond des Enfers, Lui fait presqu'oublier tout le poids de ses fers. Mammone, de ses sens follement idolâtre, Croit goûter des plaisirs sur ce brûlant théâtre. Gardons ce que le Ciel ne nous a point ôté : Existons, nous dit-il, voilà la volupté. Belzebuth toutefois, sublime intelligence, Ouvrit un sentiment digne de sa prudence : Par les décrets des Cieux il est prédit qu'un jour, Pour signaler encor sa gloire et son amour, Dieu doit créer un Monde, habité par un Être Fait à sa ressemblance, et né pour le connaître. L'oracle doit avoir son accomplissement, Et l'Homme et l'Univers sont sortis du néant. Si vous voulez combattre à l'abri du tonnerre, C'est-là, dit-il, c'est là qu'il faut porter la guerre. Ennemis du Très-haut, bravons ce qu'il résout : Que, las de nous poursuivre, il nous trouve partout, Traversant ses desseins, fouillant ses créatures, Et faisant succéder l'Enfer et ses tortures À ces célestes dons, à ces félicités, Que sur l'Homme naissant répandent ses bontés. Au défaut de la force, employons l'artifice ; De notre successeur, faisons notre complice : Quel plaisir de l'armer contre son créateur, De le rendre perfide envers son bienfaiteur ! Je le vois déjà prêt à punir cet outrage ; Trop jaloux de sa gloire, il perdra son ouvrage, Retirera la main qui faisait son appui, Et son propre courroux nous vengera de lui. Ce monde, ajouta-t-il, voisin de l'Empirée, Pourrait peut-être un jour nous en rouvrir l'entrée. C'est en sortant d'ici que nous romprons nos fers. L'Espérance est partout, hormis dans les Enfers.

Empirée : c'est le plus haut des cieux, où le Bienheureux jouissent de la vision de Dieu, qu'on nomme autrement le Paradis. [F]

Bélial : idole des phéniciens, adorée surtout à Sidon et mentionné dans la Bible [juges, XIX, 22, Rois, I, 2, 12] est sans doute le même dieu que Baal. On donne souvent ce nom au Démon. [B]

Mammon : Dieu de la richesse chez les Syriens. [B]

Belzébuth : idole des Acconarites, peuple Philistin, est qualifié dans la Bible de prince des démons. [B]

MOLOCH

Ce Chérubin parle, menace, tonne ; Le Conseil applaudit, mais l'entreprise étonne ; Comment l'exécuter ? Comment pouvoir sortir De l'abîme où le Sort vient de nous engloutir ? Des fleuves embrasés, circulant dans ces plaines, Pour mieux nous captiver, forment autant de chaînes. Des murailles de feu, de bitume et de poix, De leur vaste circuit, nous entourent neuf fois, Et d'un airain brûlant les portes sont formées, Une invisible main les tient toujours fermées, Qui pourra les ouvrir ? Moi, dites-vous alors. Ah ! Que du moins ici tout cède à mes efforts ! Si le Ciel a son Roi, l'Enfer a son Monarque, Et vous le connaîtrez à cette illustre marque. Je fais tous les périls que je vais affronter, Les obstacles divers qu'il faudra surmonter : Je sais que, franchissant cet abîme de soufre, L'Empire de la Nuit me reçoit dans son gouffre ; Que de l'affreux Chaos les éléments confus, Me préparent encor des dangers imprévus ; Et que le noir sentier qui mène à la lumière, Laisse entr'elle et ces lieux une immense carrière : Mais je soutiendrais mal et la gloire, et l'honneur D'un Sceptre revêtu de force et de splendeur, Si, lorsqu'à le servir l'État me sollicite, Le péril m'arrêtait sur les bords du Cocyte. Qui porte une Couronne, en doit être l'appui, Et les dangers du rang tombent d'abord sur lui. Vous dites, nous partons. Grâce à votre courage, Nous sommes arrivés sur cet heureux rivage. Au moment de jouir du fruit de ses combats, Satan pourrait-il bien retourner sur ses pas ?

Dante dans la Divine Comédie décrit un enfer en neuf cercles.

Cocyte : ruisseau d'Épire, tombait dans le lac Achérusie, il roulait des eaux noires et boueuses, ce qui le fit placer au nombre des fleuves des Enfers. Les ombres de ceux qui étaient privés de sépulture erraient sur ses bords pendant cent ans. [B]

SATAN

Moi, Moloch me souiller d'une telle faiblesse ! De grâce, connais mieux ma fureur vengeresse. Quels que soient tes transports, mon âme en ressent plus, Par la félicité de ces nouveaux Élus, Composé merveilleux d'esprit et de matière, Et de sens épurés, et de vive lumière : La Raison, la Sagesse éclairent leurs plaisirs, Et l'amour du Très-haut enflamme leurs désirs. Je les ai vus, ami, ces Rois de la Nature ; Ah ! C'est de leur Auteur une vive peinture. Quoique majestueux, leur regard est touchant ; Je sens qu'à les aimer j'aurais quelque penchant. Oui, du Ciel azuré les puissances bannies, Retrouveraient en eux leurs grâces infinies : Sur nos trônes, sans doute, ils régneraient un jour, Si je ne leur fermais le céleste séjour. Infortunés, hélas ! Dévolus au Tenare, Vous ignorez les maux que ma main vous prépare ; Des plaisirs de ces lieux hâtez-vous de jouir, Leur terme sera court, ils vont s'évanouir. Esclaves des Enfers, vous porterez mes chaînes, À vos félicités j'égalerai vos peines. La vertu vainement vous arme contre moi ; Je saurai vous soustraire à la divine Loi. C'en est fait, j'ai paru dans ce nouvel Empire ; Que le Crime triomphe, et l'Innocence expire. As-tu donc pu penser, qu'à souffrir condamné, Et spectateur oisif d'un sort si fortuné, Je visse ces Élus, sans conjurer leur perte ? Par eux-mêmes, ami, la route m'est ouverte, Ils ont de leur malheur jeté les fondements. Tandis qu'ils conversaient sous ces berceaux charmants ? Leurs discours m'ont appris que la Toute-Puissance, Pour s'assurer ici de leur obéissance, D'un arbre désigné leur interdit le fruit : Ainsi, sans le vouloir, ils m'ont tous deux instruit Du piège dangereux que je devais leur tendre ; C'est en effet par-là que je veux les surprendre. J'ai su, par le secours d'un songe captieux, Semer dans l'esprit d'Eve un désir curieux : De la tentation ce n'est là que le germe ; Il produira son fruit, nous approchons du terme ; Et tu verras bientôt, contre ses ennemis, Satan exécuter tout ce qu'il a promis. Mais on vient en ces lieux. C'est quelqu'Esprit céleste. Évitons, cher Moloch, sa rencontre funeste.

Ténare : Cap situé à l'extrémité sud-ouest de la Laconie, près d'une petite ville du même nom. Au pied de ce cap était une caverne profonde, d'où sortaient des vapeurs méphitiques : les gens du pays la regardaient comme l'entrée des Enfers ; de là, chez les poètes, le synonymie de Ténare te d'Enfer. [B]

SCÈNE III. Gabriel, Uriel, Les Anges Gardiens du Paradis Terrestre.

GABRIEL

Dans le globe brillant qui fait ta résidence, Rien ne peut, Uriel, tromper ta vigilance. Avec la même ardeur, ces zélés Chérubins Veillent, ainsi que moi, sur ces sacrés jardins. Ton abord en ces lieux a droit de nous surprendre. Nous n'avons vu du Ciel aucun esprit descendre. Si quelqu'un, des Enfers suivant les étendards, A franchi toutefois nos terrestres remparts, Quel que soit l'antre obscur où se cache le traître, Sous quelque voile épais qu'il ose ici paraître, Cette sainte cohorte, agissant de concert, Avant la fin du jour me l'aura découvert. Milice du Seigneur, redoublez votre zèle, Sous ses divins drapeaux sa gloire vous rapelle : Allez, répandez-vous comme des tourbillons, Visitez tour à tour ces spacieux vallons. Périsse l'ennemi ; pour le réduire en poudre, Notre Dieu, dans vos mains, a déposé sa foudre. Environnez surtout le berceau favori, Où repose à présent ce couple si chéri ; Ces enfants du Très-haut, cette race promise, Dont à vos tendres soins la garde fut commise. Digne emploi ! Qui vous fait, dans ce charmant séjour, Partager du Seigneur la puissance et l'amour. Dormez, heureux époux ! Et plus heureux encore, Si contents de ces biens qu'ici l'on voit éclore, De leur possession vous connaissez le prix ; Si de votre desin uniquement épris, Vous y mettez le sceau, par votre obéissance, Et conservez toujours votre aimable innocence. Cet ennemi de Dieu, cet Archange apostat, Dont la foudre a puni l'orgueilleux attentat, Verra d'un oeil jaloux, du centre des tortures, De ces Prédestinés les félicités pures ; Il croit, fumant encor des célestes carreaux, Que les communiquer, c'est adoucir ses maux ; Et peut-être vient-il, dans ces lieux de délices, De sa rébellion faire d'autres complices. L'homme est ici le maître ; un seul commandement, À s'abstenir d'un fruit l'oblige seulement. Juste soumission, que sa reconnaissance Doit aux biens qu'il reçoit de la Toute-Puissance : Il fait qu'à ce décret, par Dieu même dicté, Est attaché le cours de sa prospérité : Il le fait, mais hélas ! Que n'a-t-il point à craindre ; Si l'Esprit tentateur le portait à l'enfreindre ? Ses ténèbres, Adam, ne t'obscurciront pas, Le Soleil de Justice éclairera tes pas. Vous, Ministre céleste, aussi zélé que sage, Retournez, Uriel, dans la céleste plage, Il est temps de me joindre aux saintes légions, Qui visitent déjà ces belles régions ; Et je vais, en suivant votre avis salutaire, Chercher de la Vertu le perfide adversaire.

Gabriel : (force de Dieu) Archange.

Apostat : transfuge, déserteur ; qui quitte la vraie religion ; ou qui renonce à ses voeux. [F]

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Adam, Eve.

EVE

Toi qui ne peux jamais sortir de ma mémoire, Modèle de ma vie, et source de ma gloire, Adam, que ta présence et ces vives clartés Rendent un calme heureux à mes sens agités ! Cette nuit ( non, jamais, je n'en eus de pareille ) Une voix séduisante a frappé mon oreille. C'est un songe, il est vrai, mais dont les traits menteurs Ont noirci mon esprit des plus sombres vapeurs. Cette voix, qui d'abord m'avait paru la tienne, M'a proféré ces mots, que je redis à peine : « Tu dors, Eve, tu dors, quand la plus belle nuit T'invite à partager le calme qui la suit. L'Arbre qui fait son cours dans ce vaste hémisphère, Joint l'aimable fraicheur à sa tendre lumière. Les yeux du firmament, par une douce loi, S'ouvrent pour t'admirer, et s'enflamment pour toi : De ces respects sacrés le silence est la base, Et tu tiens devant toi l'Univers en extase. Du feu de tes regards viens l'embellir encor ; Hâtons-nous de jouir d'un si rare trésor ; Car sans un spectateur, vainement la Nature Dévoilerait ainsi sa superbe structure. » À ces mots je me lève, et crois suivre ta voix, Mais sans te rencontrer j'erre seule dans ces bois ; Et te cherchant toujours dans l'ombre et le silence, Je m'approche en tremblant de l'Arbre de Science... Ciel ! Qu'il me parut beau ! Qu'il flattait mes esprits Alors un habitant du céleste lambris, (Je le crus tel du moins) vient s'offrir à ma vue Il contemplait aussi l'espèce défendue. Arbre divin, dit-il, arbre mystérieux, Tu ravirais le goût comme tu plais aux yeux ; Mais ce n'est pas encor ton plus grand avantage, La Science, par toi, devient notre partage. La Science ! Eh, pourquoi nous interdirait-on Le flambeau de l'esprit, l'âme de la raison ? Défende qui voudra, ce fruit incomparable, Je saurai profiter d'un bien si désirable, Et briser, s'il le faut, un tyrannique frein. On prétend nous ravir cet arbre souverain, Mais quoi ? Fut-il créé pour rester inutile ? Non, le préjugé seul peut le rendre stérile. Il dit ; et sur le champ, à mon oeil égaré, D'une furtive main il prend le fruit sacré, Le mange : je frémis, et demeure interdite ; Dans mes esprits glacés coule une horreur subite, À l'instant il s'écrie : Ô fruit délicieux ! Fruit, qui nous rends égal au Souverain des Cieux, Serais-tu défendu si ta rare puissance Ne nous associait à la suprême Essence ? Divinité terrestre, Eve, dit-il alors, Viens jouir avec moi des célestes transports : Si ton bonheur est grand, il peut encor s'accroître À l'aide de ce fruit, transforme aussi ton être. Il m'en présente. Hélas ! J'ose à peine en goûter, Que tout change à mes yeux, et paraît m'exalter. Transportée à l'instant au-dessus de la nue, Je vois sous moi la Terre, et sa vaste étendue. Les Cieux s'ouvrent enfin, ce Monde est effacé : Au sommet de l'Olympe un trône m'est dressé. L'Ange qui me conduit m'inspire son audace, Je vole sur ses pas où la gloire me place. À peine je jouis d'une vive splendeur, Mon guide disparaît. Chimérique grandeur ! Le trône fuit sous moi. Je m'élance, troublée Et m'éveille, en tombant de la voûte étoilée.

EVE

Ta voix et tes discours, comme des traits de flamme, Pénètrent, cher Adam, jusqu'au fond de mon âme ; Tu dissipes mon trouble ; et l'astre qui nous luit, Ne triomphe pas plus des ombres de la nuit, J'ai senti près de toi renaître mon courage ; Ma gloire, mon bonheur sont toujours ton ouvrage. Oui, nous devons à Dieu, par un juste retour. Des coeurs reconnoissants, un éternel amour ; Rendons grâce sans-cesse à sa main libérale : Ah ! Surtout envers moi sa bonté se signale. Le favori des Cieux est mon chef et mon roi. Que de biens en un seul elle répand sur moi ! Il me souvient du jour que la douce lumière Pour la première fois éclairant ma paupière, De mes yeux étonnés vint ôter le bandeau. Ce bocage charmant me servait de berceau. Je me trouvai d'abord sur un lit de verdure Non loin, entre des fleurs, coulait une onde pure Je m'en approche, ô Ciel ! qu'est-ce que j'aperçois ? Du fond de ce canal un objet s'offre à moi ; Je recule, il me suit ; je reviens, il se montre, Mes regards ne sauraient éviter sa rencontre : Je ne sais quel attrait nous flattant tour à tour, Semblait nous prévenir d'un mutuel amour. Un souris gracieux, un air de modestie, Serraient encor les noeuds de cette sympathie. J'admirais, je l'avoue, un objet si charmant. Une voix me tira de mon ravissement. Ce que tu vois, dit-elle, est ta propre figure, L'onde te rend tes traits, ton geste, ta posture. Mais quitte une ombre vaine, et viens en d'autres lieux Un Estre plus réel doit attirer tes yeux, C'est celui dont le Ciel va faire ton partage, Et qui dans ta personne a tracé son image : Ses désirs empressés t'offrent un doux lien, Il fera ton bonheur, il comblera le sien. Destinés l'un à l'autre, unis de corps et d'âme, Les transports qui naîtront d'une si belle flamme, De ta fécondité sont des gages certains, Et tu vas devenir la mère des humains. À ces mots, qui pour toi rendaient mon coeur sensible Je sens l'impression d'une main invisible, Qui dirige mes pas vers ce même sentier. Bientôt je t'aperçois à l'ombre d'un palmier. Un léger tremblement me fait fuir à ta vue ; Mais riant en secret de ma peur ingénue, Tu m'appelles, me suis. Arrête, objet charmant, Ne te refuse pas à mon empressement. Chère Eve, que crains-tu ? C'est un autre toi-même, Tu me dois l'être, ainsi qu'à la Bonté suprême : Du sein de ma substance elle te mit au jour, Et nous unit tous deux d'un éternel amour. Avec tendresse alors ta main saisit la mienne, Et fixa pour jamais ma démarche incertaine.

ADAM

Je te rends grâce, ô Ciel, de m'avoir accordé Le seul de tes bienfaits que je t'ai demandé. Oui, chère Eve, mes voeux ont hâté ta naissance, Et mon ardeur pour toi prévint ton existence. Après que le Seigneur m'eut lui-même conduit Dans ces lieux où partout sa providence luit, Quoique sur l'Univers, sur tout ce qui respire, J'eusse reçu de lui le souverain empire : Je sentais, au milieu de ma prospérité, Qu'un bien manquait encore à ma félicité, J'osai, devant celui dont je tiens la lumière, Exposant mes desirs, former cette prière. Que tes trésors, lui dis-je, ouverts en ma faveur, Achèvent de remplir le vide de mon coeur. Dans ce séjour divin, grâce à tes mains propices, Coule, pour m'abreuver, un torrent de délices. Je suis du monde entier le monarque, après toi, Tout suit ma volonté, tout reconnaît ma loi ; Mille animaux fournis couvrent cette campagne, Mais l'homme est isolé, s'il n'a point de compagne. Environné de tout, je suis seul en ces lieux, Seul peut-être sensible à tes biens précieux. Daigne m'associer un être raisonnable, Qui célèbre avec moi ta grandeur ineffable. Il écouta mes voeux : ses dons m'étaient acquis. Un sommeil me survint. Dieu veillait, tu naquis : Les grâces avec toi prirent aussi naissance ; Dans tes regards brillait la modeste innocence. Je te vis. Le Soleil étonna moins mes yeux, Lorsque je les ouvris à la clarté des Cieux. Tu m'apprends chaque jour qu'une divine flâme, De plus beaux traits encore avait orné ton âme, Et que le Créateur surpassant mes souhaits, Sur sa deule bonté mesura ses bienfaits. Ô toi ! Dont nous portons le sacré caractère, Sois toujours ici bas notre Dieu, notre Père ; Que jamais tes enfants n'allument ton courroux, Jette du haut des Cieux quelques regards sur nous Tu les formas ces Cieux qui racontent ta gloire, Et qui sur le Néant signalent ta victoire. C'est toi qui fis l'Aurore, et l'Astre qui la suit, Les feux du firmament, les flambeaux de la nuit, L'onde, les animaux, cet asile champêtre, Et nous, que de son sein la poussière a vu naître. Mais tu nous fis un don bien plus cher que le jour Tu mis dans notre coeur ta crainte et ton amour. Reçois-en le tribut : que l'Aube matinale, T'offre comme un parfum notre foi conjugale. Tu nous promets encor de nombreux descendants, De ce vaste Univers fortunés habitants. Qu'ils apprennent, Seigneur, en marchant sur nos traces, À t'aimer, te bénir, à publier tes grâces, Et te rendre à jamais l'hommage solennel, Dont il faut révérer ton empire éternel. Reprenons, il est temps, l'agréable culture Des plantes que produit l'Auteur de la Nature ; Doux labeur, qu'il impose à notre heureux loisir, Et qui loin de la peine enfante le plaisir ! Retranchons les rameaux des tiges trop peuplées, Et moissonnons les fleurs qui couvrent ces allées. La vigne sans appui soupire après l'ormeau, Entrelassons leurs bras, formons, un noeud si beau ; L'une, au gré de ses voeux, deviendra plus fertile, L'autre ornera de fruits son feuillage stérile. Ces gazons, ces bosquets, dont nous sommes épris, A nos travaux encore offrent un digne prix. Allons, chère Eve, allons tous deux d'intelligence. Accroître les beautés de notre résidence.

Ormeau : petit orme.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Gabriel, Satan.

GABRIEL

Te venger, malheureux ! De qui ? De l'Éternel ! Eh, que peux-tu, dis-moi, contre ce Roi du Ciel ? Oui, tu peux il est vrai multipliant tes crimes, Te plonger, chaque jour, d'abîmes en abîmes, Et forcer, malgré lui, ton Juge rigoureux, D'allumer dans ton gouffre encor de nouveaux feux. Tu viens deshonorer, par le nom d'esclavage, Ces respects assidus, et ce profond hommage, Que nous rendons sans cesse au souverain Seigneur, Qui fait couler en nous et l'être et le bonheur. Tu blâmes envers lui notre reconnaissance, Et ta révolte insulte à notre obéissance. Ah ! Puissai-je me voir honoré de son choix Quand il voudra dicter ses adorables lois ! Puissai-je, tout brûlant d'un zèle salutaire, Et prosterné toujours devant son sanctuaire, Mériter que ce Dieu, qu'on ne peut trop aimer, D'une nouvelle ardeur se plaise à m'enflammer ! Mais toi, qu'aveugle ici l'affreuse ingratitude, Sais-tu, traître, sais-tu, quelle est la servitude ? C'est, dans ses noirs complots, de suivre un insensé ; C'est d'un infâme orgueil mortellement blessé, De sa rébellion devenir les complices, Et mériter ainsi les plus cruels supplices. Tel est le sort des tiens dans le fond des enfers ; Esclaves d'un esclave ils partagent tes fers : Tu leur as fait changer, pour être despotique, Les liens de l'amour en un joug tyrannique, Tandis que nous goûtons, pleins de félicité, Des enfants du Très-haut la sainte liberté. Jouis de ton empire, aucun ne te l'envie ; Ta couronne jamais ne peut t'être ravie. Jamais tu ne verras, au mépris de ta loi, Tes fidèles sujets s'élever contre toi. Règne, tu l'as voulu, ton sceptre est ton ouvrage ; Le Ténare est ton bien, le ciel est mon partage ; J'y servirai sans fin cet Arbitre des temps, Qui n'a pû mériter tes voeux ni ton encens. Cependant, de ces lieux, fuis, songe à disparaître ; Ils ne sauraient souffrir la présence d'un traître. Réserve pour les tiens ton poison suborneur, Garde-toi d'approcher des élus du Seigneur : Par ses ordres, ici, je défends cette place ; Et mon bras serait prompt à punir ton audace. Songe que pour borner le cours de tes desseins, Cette trempe divine est un foudre en mes mains.

SCÈNE VI. Raphaël, Gabriel, Satan.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Raphaël, Adam.

RAPHAËL

Le Monde, cher Adam, n'existait pas encore, Quand cet Être infini ; que l'univers adore, Appela ses guerriers pour leur donner ses lois ; Son innombrable armée accourut à sa voix. Sous ses chefs radieux cette milice sainte Formait, pleine d'ardeur, une brillante enceinte : Les enseignes flottaient dans le vague des airs, Et de nos légions marquaient les rangs divers. Alors le Dieu du Ciel, aussi puissant que juste, Entre ses bras sacrés tenant son fils auguste, À travers sa splendeur fit entendre ces mots : Vous, que j'ai réunis sous mes divins drapeaux, Chérubins enflammés, pures Intelligences, Anges, Principautés, Trônes, Vertus, Puissances Écoutez mes décrets. Vous voyez dans mon sein, Mon Verbe, mon égal, mon fils unique enfin.... Qui dira de ce fils l'origine sacrée ? Je l'engendre en ce jour d'éternelle durée. Rendez-lui désormais l'hommage qui m'est dû : De mon autorité ma main l'a revêtu. Que les Cieux soient soumis à son pouvoir suprême. Je l'ai fait votre Roi ; j'ai juré par moi-même, Que des êtres créés chacun l'adorerait. Qu'à jamais devant lui tout genou fléchirait, Étroitement unis sous son sceptre immuable, Vous jouirez sans fin d'un bonheur ineffable. S'il osait s'élever quelques séditieux, Un exil éternel les bannirait des Cieux ; Et pour les engloutir dans ses flammes fécondes, Le Chaos ouvrirait ses cavernes profondes. Dieu dit, tout fut soumis ; ou du moins ce grand jour Adam semblait n'offrir que respect et qu'amour. Mais bientôt dans l'Olympe un Archange rebelle, Satan, dis-je, aujourd'hui c'est ainsi qu'on l'appelle ; Le nom qu'il eut aux Cieux ne se prononce plus : Satan donc, autrefois le premier des élus, Au fils de l'Éternel refusa son hommage. Nous forge-t-on, dit-il, un nouvel esclavage ? À notre liberté quels sont ces attentats ? Pourquoi ce nouveau maître ? Un ne suffit-il pas ? Il a reçu le sceptre et l'onction sacrée ; Quoi ! Ne sommes nous plus les Rois de l'Empirée ? Nos trônes sont-ils faits pour tomber à ses pieds, Et les enfants des Cieux pour être humiliés ? Si nous sommes exempts des atteintes du crime, A-t-on de nous régir quelque droit légitime ? Non, non, l'indépendance est l'attribut des Dieux ; Le joug dégraderait un rang si glorieux. Satan prépare ainsi sa révolte funeste Se fait des partisans dans l'empire céleste, Divise enfin l'armée, et vers les Aquilon, Pour s'égaler à Dieu, dresse ses pavillons.

v.795 Générationem ejus quis enarrabit ? Is.

v.796 Filius meus es tu, ego hodie genui te. Psaume 2

Aquilon : vent qui souffle du coté du Nord et du point oriental du cercle polaire. Les mariniers l'appellent Nord-nord-est. [F]

RAPHAËL

Aux yeux du Tout puissant rien ne peut échapper ; Il vit cette tempête, et sut la dissiper. Mais toujours sa bonté précède sa vengeance. Qui n'a pas, s'il le veut, des droits sur sa clémence ? Il retient ses carreaux, déjà prêts à partir ; Et pour donner encor le temps au repentir, Son ordre souverain, sur de rapides ailes, Nous envoie avant lui combattre les rebelles. Dans les champs azurés on voit de toute part Flotter entre nos mains le céleste étendart. Chef de nos légions, Michel à notre tête, Du mont de l'Alliance atteint déjà le faîte : Précédé par la Gloire et l'Immortalité, Il paraît le vengeur de la Divinité. Aux déserteurs des Cieux la guerre est déclarée. Déjà sonne à grand bruit la trompette sacrée. Les révoltés alors s'offrent à nos regards, Partout nous découvrons leurs bataillons épars. Satan qui les conduit, Satan qui les gouverne, Brille encor des clartés que son rang lui décerne. Faut-il qu'un coeur ingrat, de révolte souillé, Par l'image de Dieu se trouve ainsi voilé ? À la tête des siens le rebelle se place ; Tout ne respire en lui que l'orgueil et l'audace ; Le blasphème à la bouche est son cri factieux. Nos accens sont toujours : Gloire au Maître des Cieux. On s'approche, on se mêle, une valeur égale, Entre les deux partis aussitôt se signale. Te dirai-je les coups, les efforts, la fureur Qu'on vit naître à la fois dans ce jour plein d'horreur Le sifflement des dards ; le bruit épouvantable Qui fait frémir des Saints la milice indomptable ? Les pôles de l'Olympe en ressentent l'assaut ; Tout s'ébranle, excepté le trône du Très-haut. Sur nous la troupe impie incessamment s'élance. Mais la victoire enfin, trop longtemps en balance, Se déclare, et bientôt triomphe la vertu. Par les coups de Michel, Satan est abattu ; On l'emporte brisé sous sa pesante armure ; Sa défaite répand un horrible murmure : Tout se trouble, tout fuit ; et la voûte des Cieux Retentit mille fois, de chants victorieux. Mais de Satan bientôt la force est rétablie. Les Anges ont en eux la source de la vie ; Celui qui du néant voulut bien les tirer, Le Créateur peut seul les y faire rentrer. Cependant, toujours prêts à braver le tonnerre, Les rebelles encor vont rallumer la guerre. Insensés ! Ils croyaient, par un nouvel effort, De l'empire du Ciel pouvoir changer le fort. Alors, d'un front serein, le Dieu de l'Empirée Fait entendre à son Fils sa parole sacrée. Ô toi, dont la sagesse accomplit mes desseins, Héritier de mon trône, et splendeur de mes Saints Armé de mes carreaux, revêtu de ma gloire, Vas sur tes ennemis consommer ta victoire. Puisqu'ils n'ont pas voulu, rebelles à ma loi, Reconnaître en mon fils leur légitime Roi, Victimes désormais d'une rigueur extrême, Ils le reconnaîtront pour leur Juge suprême. Le Messie incliné sur le sceptre divin, De son Père à ces mots abandonne le sein : Il monte sur son char, la Vengeance l'attelle ; À ses côtés paraît la Justice immortelle. Il part ; un tourbillon de foudres et d'éclairs, Trace en sillons de feux sa route dans les airs : Le char vole, porté sur l'aîle de la Gloire, Il s'arrête en ces lieux où règne la Victoire. Les Anges, à l'aspect du Fils de l'Éternel, Chantent, pleins d'allégresse, un hymne solemnel. Le camp des Apostats que sa présence outrage, Semble encor redoubler de fureur et de rage. On les voit défiler loin de leurs pavillons ; Ils reprennent leurs rangs, forment leurs bataillons : Leur impiété veut disputer en personne, Au Fils du Tout-puissant, le sceptre et la couronne. Le Monarque divin se rit de leur fureur, Prend ses traits enflammés des mains de la Terreur ; Puis jetant sur ses Saints un regard ineffable : Fidèles Légions, votre troupe innombrable. N'a pas besoin dit-il, d'agir dans ce grand jour : Invincibles guerriers du céleste séjour, Vous avez dignement soutenu sa défense ; Demeurez, c'est à Dieu qu'appartient la vengeance. Il dit : tu l'aurais vu, rempli de majesté Et de l'Astre des Cieux effaçant la clarté, Lancer du haut des airs, d'une main formidable, Contre ses ennemis sa foudre inévitable. Les rebelles tremblants cherchent de toutes parts Un abri qui les cache au feu de ses regards. Montagnes, disent-ils, qu'ébranlent ces tempêtes, Montagnes, rompez-vous, et tombez sur nos têtes. Mais, rien ne les dérobe à son juste courroux ; Atteints de tous côtés des plus terribles coups, Leurs rangs tumultueux l'un l'autre se renversent ; En éclats redoublés mille feux les traversent ; Et par le desespoir encor plus poursuivis, Ils touchent aux confins du céleste Parvis. Les Cieux s'ouvrant alors, repliés sur eux-mêmes, Laissent voir aux vaincus les vengeances suprêmes. Placés entre le gouffre et les carreaux brûlants, Une subite horreur les retient chancelants ; Là, de l'Olympe en feu les armes foudroyantes ; Ici, du noir Chaos les flammes dévorantes. Mais ils tombent enfin dans la nuit abîmés ; L'Enfer les engloutit ; les Cieux sont refermés. L'Enfer ! Séjour d'horreur, de peines et d'alarmes ; Du tardif repentir, d'infructueuses larmes, Qu'habitent la douleur et les gémissements, Qui d'un gouffre sans fond vomit tous les tourments, Et qui tient à jamais d'une rage assouvie, Dans les bras de la mort, les Enfants de la vie.

RAPHAËL

Les Anges, ces Esprits que l'Amour même anime, Pouvaient se soutenir dans leur sphère sublime. Tu vois qu'ils sont tombés, Adam, veille, sur toi, Qu'à tes yeux soient présents le Seigneur et sa loi. Si jamais à ton Dieu tu faisais une offense, Garde-toi d'accuser sa sainte providence ; Que n'a-t-elle point fait, déployant sa bonté, Pour te mettre à l'abri de l'infidélité ? Fallait-il que toujours, sans combat, sans victoire Ton oisive vertu prétendît à la gloire ; Et qu'unique soutien d'une indolente foi, Dieu, se chargeant de tout, n'exigeât rien de toi ? Ou plutôt fallait-il que d'erreur incapable, Et libre, sans pouvoir faire un choix condamnable, Permanent dans le bien, inaccessible au mal, Dieu, cet Être parfait, te créât son égal ? Quelle preuve aurait-il de ton obéissance, Si tu la lui rendais sans nulle préférence, Si ton coeur entraîné se soumettait sans choix, Ainsi que sans mérite, à ses suprêmes lois ? Ne dis point que contraire à la Bonté céleste, La liberté pour toi fut un présent funeste ; Ni qu'un être qui peut déplaire à son auteur, Ne devait point sortir des mains du Créateur. Quoiqu'étranger au mal, tu puisses le commettre, Dieu qui te faisant libre a semblé le permettre, Ne créant que le bien, en te mettant au jour, Te devait à sa gloire ainsi qu'à son amour, Un attribut divin t'a rendu son image ; Que cette auguste empreinte anime ton courage. L'épreuve fait les Saints ; l'Immutabilité Est la palme promise à la fidélité. Eve s'avance à nous, je te laisse avec elle ; Allume dans son âme une ferveur nouvelle, Je vais m'entretenir avec les Chérubins Qui président ici sur tes heureux destins ; Et je te rejoindrai sous ce berceau fertile, Dont tu fais en ces lieux ton principal asile.

SCÈNE II. Adam, Eve.

ACTE IV

SCÈNE PREMIERE. Satan, Moloch.

SCÈNE II. Eve, Satan, ou le serpent.

SATAN ou le Serpent

Prompt à vous obéir, je vais vous contenter ; Heureux, que sur mon sort vous daignez m'écouter ! Au rang des animaux m'a placé la nature ; L'herbe vile et rampante était ma nourriture : Attaché bassement aux terrestres objets, Je suivais de l'instinct les sentimens abjects ; Et ne connaissant rien que le desir de paître Tous mes soins se bornaient à conserver mon être. Un jour, dans ces jardins, errant de toutes parts, Sur un arbre élevé je porte mes regards ; J'y vois un fruit vermeil, d'une forme charmante, Qui joint au coloris une odeur ravissante : Jamais un tel parfum ne s'était épanché. Mon oeil est sur ce fruit quelque temps attaché. Son éclat fait juger de sa délicatesse : Saisi d'un prompt desir, j'use de ma souplesse ; J'entoure l'arbre entier des replis de mon corps ; Je me glisse, m'élève au gré de ses ressorts, Et touche heureusement à ce fruit désirable, À sa rare beauté son goût était semblable : Mais combien céde-t-il à ses divins effets ! Belle Eve, du Seigneur adorons les bienfaits. Je mange, et tout-à-coup il se fait en moi-même, Dans mes organes vils, un changement extrême ; Ma tête, jusqu'alors fermée à la Raison, Vit naître de ses feux le premier horizon ; De l'Instinct ténébreux disparut le nuage, La Parole aussitôt devint mon apanage De mon Esprit naissant le vol précipité ; L'éleva jusqu'au sein de la Divinité ; Je connus mon Auteur. La Raison nous révèle, Au moment qu'elle luit, la Sagesse éternelle. J'ouvris, j'ouvris les yeux sur ce vaste Univers ; Entr'eux je comparai tous les objets divers. Mais longtemps devant moi la Nature en spectacle, Me cacha son trésor et son plus grand miracle. Enfin je l'aperçus ce chef-d'oeuvre des Cieux ; Tout céda sur le champ à l'éclat de ses yeux. Je vis l'Être parfait, je vis la Beauté même, L'ouvrage favori du Créateur suprême ; Déesse, je vous vis. Voilà de mes respects Les principes sacrés ; vous seraient-ils suspects ? Parlez. Si ma présence, hélas ! vous importune, Je fuis, et vais ailleurs pleurer mon infortune.

SATAN ou le Serpent

Vous, mourir ? Quelle erreur ! Ô germe tutélaire ! C'est à présent surtout que ta vertu m'éclaire : Je découvre par toi les temps non révélés, Et des décrets divins les mystères voilés. Cessez, Fille du Ciel, de nourrir dans votre âme Un scrupule stérile, et que la raison blâme. Qui vous ferait mourir ? Serait-ce un fruit si doux ? Principe de la vie, il la produit en nous. Serait-ce le Seigneur ? Eh ! Qui l'oserait dire ? Jettez les yeux sur moi. J'ai mangé, je respire. Mais non, ce n'est plus moi ; cet aliment divin Eve, m'a fait de l'Homme atteindre le destin. Si la Brute à ce fruit avait droit de prétendre, Pensez vous qu'à ses Rois on ait pu le défendre ? Mais Dieu vous l'interdit... Ah ! S'il en est jaloux, C'est qu'il fait les effets qu'il produrait en vous : Il sait que sa vertu féconde et libérale, De vous à lui bientôt franchirait l'intervalle. Peut- être a-t-il voulu, plus généreux encor, À l'humaine raison laisser prendre l'essor ; Voir si, bravant la peur, vous aurez le courage D'acquérir par vous-même un plus digne héritage, Et de vous élever à ce rang glorieux, Où la Terre, le Ciel, tout se dévoile aux yeux. Eh ! Qui n'applaudirait à cette noble envie ? Quel terme répond mieux à votre auguste vie ? Considérez votre être ; il est trop distingué, Pour rester dans ces lieux à jamais relégué : Dans votre noble coeur le Ciel a mis lui même L'heureux pressentiment d'une gloire suprême. D'ailleurs, peut-on vous faire un crime capital, D'aspirer à connaître et le bien, et le mal ? S'il existe, ce mal, et qu'il puisse vous nuire, Votre premier devoir est de vous en instruire. Un devoir plus pressant, un intérêt plus doux, Est de saisir le bien, s'il se présente à vous : Dieu vous en ouvre ici la source intarissable. Brûlez, Eve, bûlez d'une soif ineffable ; Méritez d'obtenir, par cette vive ardeur, La science infinie et le parfait bonheur. Si vous flottez encor dans quelque défiance, Cet arbre vous instruit par mon expérience ; Son Fruit, dont la vertu garde un juste milieu, Doit, m'égalant à vous, vous égaler à Dieu.

EVE

Plus j'ose l'écouter, plus mon trouble s'augmente : Ce qu'il dit, tour-à-tour, me plaît et me tourmente. Divin fruit ! Toutefois mon esprit combattu, Ne saurait à présent douter de ta vertu. Une loi te proscrit ; mais cette loi sévère Pourrait bien en effet couvrir quelque mystère. Tu nous instruis du bien, tu nous instruis du mal ; Ton céleste flambeau peut-il être fatal ? Ton prix manifesté nous invite sans cesse : Qui fait te rechercher court après la sagesse. Ah ! Si te fuir, c'était en détourner nos pas, Le Serpent a raison, la loi n'oblige pas. Mais quoi ! Si la lumière allait m'être ravie Au moment... Quelle erreur ! A-t-il perdu la vie ? Son instinct a fait place à l'esprit de clarté ; Et ce qu'il a perdu, c'est sa stupidité. Je vois, de notre mort, que la sienne est l'image. Ce trépas prétendu ne sera qu'un passage De notre intelligence à la raison des Dieux, Et d'un règne terrestre à l'empire des Cieux. Je ne fais cependant quelle peine secrète Se fait sentir encore à mon âme inquiète... Longtemps accoutumée au joug de cette loi, Puis-je m'en délivrer sans trouble et sans effroi ? Mais c'est s'unir à Dieu que de l'oser enfreindre ; Et l'exemple m'apprend que je n'ai rien à craindre. Cueillons le fruit garant de l'Immortalité ; Dieu ! Quelle impression fait sur moi sa beauté ! Goûtons.... quelle saveur ! Que ce plaisir me touche ! Quel suc délicieux a parfumé ma bouche ! Ah ! Pourquoi si longtemps nous laisser ignorer Le plus parfait des biens que l'on put désirer ? L'esprit, comme le corps, a part à tes délices, Arbre, de ta vertu je reçois les prémices ; La sagesse des Dieux m'est transmise par toi. La Terre désormais n'est plus digne de moi ; De ses productions la stérile abondance, Ne saurait, hors ton fruit, remplir mon espérance. Je perds l'humanité ; semblable au Dieu des Cieux, Je sais tout par moi-même, et vois tout par mes yeux. Dans mon être, sans doute, un changement sensible, Aux yeux des animaux m'a rendue invisible : Je l'éprouve ; et déjà ne m'apercevant plus, Le Serpent a quitté ces bocages touffus, Il a fui quoiqu'il fût l'artisan de ma gloire, Et qu'il dût avec moi célébrer sa victoire. Comment à mon époux m'offrirai-je d'abord ? Dois-je dès aujourd'hui lui déclarer mon sort, Et, le coeur tout rempli de mon amour extrême, Sur son front glorieux poser mon diadème ? Ou plus sage en effet, ne ferais-je pas mieux De garder pour moi seule un don si précieux ? Adam respecterait mon divin caractère ; Plus parfaite à ses yeux, je lui serais plus chère ; Et je pourrais sur lui, comme je le prévois, Reprendre l'ascendant qu'il eut toujours sur moi. Que dis-je ? Hélas ! Si Dieu, que peut-être j'offense, De sa loi violée allait prendre vengeance, Je mourrais, et bientôt sa main prodigue à tous, Offrirait une autre Eve aux voeux de mon époux. Ciel ! D'un si grand malheur serais-je menacée ? Je n'en puis seulement soutenir la pensée. Une autre Eve !... Non, non, je ne souffrirai pas Qu'Adam puisse jamais chérir d'autres appas : Il faut qu'un même sort aujourd'hui nous unifie, Je l'attends de ce fruit, ou funeste, ou propice. Puisse plutôt l'Enfer nous rassembler tous deux, Que de voir mon époux former de nouveaux noeuds ! Quel nuage s'élève au milieu de ma course ! La vie est dans mes mains, je puise dans sa source ; Et mon esprit troublé d'un péril qui n'est pas, Se noircit à plaisir des horreurs du trépas. D'un plus rapide vol entrons dans la carrière, Ouvrons, il en est temps, les yeux à la lumière. Je vais trouver Adam, et veux que de mes mains Il reçoive et ce fruit, et les honneurs divins.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Satan, Moloch.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Adam, Eve.

SCÈNE VI. La Vvois de Dieu, Adam, Eve.

LA VOIX DE DIEU, au serpent

Organe séducteur, fléau de l'Innocence, C'est sur toi que d'abord tombera ma vengeance. Puisque ton artifice et ta subtilité Ont séduit un esprit plein de crédulité, Sois maudit désormais, rampe dans la pouSsière, N'ose plus vers le Ciel lever ta tête altière ; La race de la femme un jour l'écrasera ; Tes pièges cesseront, et ton Vainqueur naîtra.

À Eve.

Toi, qui prêtas l'oreille à cet esprit immonde, Au sein de la douleur tu deviendras féconde ; Ton époux absolu dominera sur toi ; Sa seule volonté te servira de loi.

À Adam.

Et toi, rebelle Adam, de qui la complaisance, À ta femme sur moi donna la préférence, Écoute ton arrêt, et vois dans l'avenir, Les peines et les maux dont je veux te punir. Ton crime se répand sur toute la Nature. La Terre qui devait, sans soins et sans culture, Sous l'aspect tempéré d'une unique saison, Offrir à tes besoins sa fertile moisson, N'est plus qu'un champ proscrit, où la ronce et l'épine Sembleront tour à tour conjurer ta ruine. Ses flancs ne s'ouvriront qu'aux pénibles travaux ; Tes jours seront marqués par cent labeurs nouveaux ; Et cette Terre, Adam, ses coteaux et ses plaines, Ne payeront qu'à regret le tribut de tes peines, Jusqu'au moment fatal que né pour expirer. Sorti de la poussière, on t'y verra rentrer. Le Chef des légions de l'Empire céleste, De mes décrets bientôt va t'apprendre le reste ; Et tu sauras de lui, tout ce qu'a resolu, Sur ton crime, et pour toi, mon pouvoir absolu.

SCÈNE V. Adam, Eve.

Adam sort tout-à-fait du bois où il s'était retiré. Eve plus timide y reste encore quelque temps, et s'avance par degré.

ADAM

Quel coup de foudre, ô ciel ! Quel horrible naufrage ! Le travail et la mort ! Voilà donc mon partage ! La mort ! Eh ! Quel sera le terme de mes jours ? Quelle sera plutôt cette mort où je cours ? Sous ses traits redoutés, quel gouffre, quel abîme, Sera prêt d'engloutir sa coupable victime ! À des malheurs sans fin serai-je condamné ? N'est-ce point au néant que je suis destiné ? L'argile de mon corps, cette vile matière, Peut-bien dans le tombeau descendre toute entière, Et, poursuivant ses droits ; la terre avec raison, Pour se le réunir réclamer son limon : Mais ce souffle divin, cette noble substance, Qui délibère en moi, qui connaît et qui pense Attribut qu'à coup sûr la matière n'a pas, Ne peut être asservie à la loi du trépas. Je mourrai toutefois, ô sentence cruelle ! C'est sans doute une mort de souffrance éternelle. Compagnon de ton crime, il paraît juste enfin, Satan, que je le sois de ton affreux destin. Hélas ! Disparaissez plaisir pur, allégresse, Qui dans ce beau séjour me préveniez sans cesse : À l'homme juste et saint vous étiez réservés ; À l'homme criminel vous êtes enlevés. Ô cent fois malheureux le jour qui m'a vu naître Pourquoi ta main, Seigneur, m'a-t-elle donné l'être Te l'ai-je demandé ? Si j'ai pu te trahir, Pourquoi me créas-tu pour te désobéir ? Insensé ! Si mon fils, trompant mon espérance, Révolté contre moi, m'avait fait une offense, Et que ce fils ingrat, l'objet de mon amour, Me demandât pourquoi je l'aurais mis au jour Qu'il m'osât reprocher un bien dont il abuse, Voudrais-je recevoir cette orgueilleuse excuse ? Tes jugements, Seigneur, me remplissent d'effroi ; Devraient-ils, ô douleur ! s'exercer après moi ? Triste postérité, quel affreux héritage Votre père va-t-il vous laisser en partage ! De mon crime transmis quel sera le progrès ! Enfants infortunés, j'entends tous vos regrets, Voyez mon repentir.... Mais faut-il que ma race, Du Ciel que je courrouce, éprouve la disgrâce ? Le genre humain coupable et proscrit en naissant, Du crime de son chef n'est il pas innocent ? Que dis-tu, malheureux ! Ah ! D'une source impure, Peut-il sortir qu'une onde empreinte de souillure ? La semence est conforme au germe originel ; Et l'innocent ne peut naître du criminel. Je le suis ; et de moi tombe cette influence, Qui de mes descendants infecte la naissance.

En apercevant Eve.

Dangereuse compagne, auteur de tous mes maux, Laisse Adam, loin de toi, chercher quelque repos !

SCÈNE VI. Eve, Adam.

SCÈNE VII. Michel, Adam, Eve.

1 726 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica