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un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Mariane

François Tristan l'Hermite· créée en 1636, imprimée en 1644· 5 actes· 1 884 vers· 14 personnages

Représenté pour la première fois en 1636 au Théâtre du Marais par le Troupe de Mondory.

Personnages

  • HÉRODE, roi de Jérusalem
  • THARÉ, son Capitaine des Gardes
  • PHÉRORE, frère d'Hérode
  • SALOMÉ, sa soeur
  • MARIANE
  • ALEXANDRA, mère de Mariane
  • DINA, Dame d'honneur, et confidente de Marianne
  • L'ÉCHANSON
  • LE GRAND PRÉVÔT
  • DEUX JUGES
  • SOESME
  • L'EUNUQUE
  • LE CONCIERGE
  • NARBAL, Gentilhomme, qui raconte la mort de Mariane
MONSEIGNEUR,

À MONSEIGNEUR LE DUC D'ORLÉANS

Après l'estime que vous avez faite de cette Peinture parlante de MARIANE, je croirais diminuer beaucoup de son prix, si je n'avais l'honneur de la présenter à Votre Altesse. Vous avez payé trop prodigalement une si petite rareté, l'ayant appelée Merveilleuse, et certes cette louange de la bouche d'un si grand Prince, m'invitera à de plus dignes reconnaissances que celle-ci. Je ne prétends pas aussi Monseigneur, m'acquitter par un si petit hommage, des honneurs que je dois à Votre Altesse : ce serait user d'actions de grâces trop communes, vers une Divinité si propice. J'espère bien de présenter quelque jour à vos Autels des offrandes plus recevables. Les Muses dispensatrices de la gloire, n'auront qu'à me fournir assez d'industrie pour ce beau dessein, je m'assure que vos illustres actions m'en donneront assez de matière. L'Ange qui veille pour le salut de la France, et qui travaille si glorieusement pour sa prospérité, ne l'a pas encore conduite jusqu'à la grandeur où elle doit arriver. Si la Justice et la Piété, accompagnées de la Valeur, ne promettent aux nobles projets du Roi, que des succès bien favorables ; les limites de cet État s'étendront au moins aussi loin sous le règne du Victorieux Louis, que sous celui de Charlemagne : Et Votre Altesse servira sans doute beaucoup à ce digne établissement. Soit que vous commandiez une armée au-delà des Alpes, pour aller rechercher dans l'Italie les droits de vos prédécesseurs ; soit qu'avec de plus grandes forces, vous alliez ôter le joug à la Grèce, pour le donner à toute l'Asie, selon la loi des Oracles, Monseigneur ; Vous ferez des choses plus qu'humaines et qui feront entreprendre de beaux effets aux excellents esprits de ce siècle, afin de les immortaliser. Il ne faudra guère d'invention pour donner après ces emplois, beaucoup de splendeur à l'image de votre vie, il suffira si l'on peut représenter naïvement les lauriers dont vous serez couronné. Je n'ai pas tellement vieilli au service de votre Altesse, que je ne puisse encore espérer de voir ces progrès, et de produire même alors quelque oeuvre, qui rende témoignage de votre gloire, et de mon très humble zèle à votre service ; vous faisant avouer qu'après le plaisir qu'on sent à faire de belles actions, il n'y en a point d'égal à celui de s'entendre louer de bonne grâce. Je suis,

MONSEIGNEUR,

DE VOTRE ALTESSE

Le très humble , et très obéissant Serviteur,

TRISTAN L'HERMITTE.

ODE

ODE POUR MONSEIGNEUR FRÈRE DU ROI allant en Picardie commander l'Armée de sa Majesté.

INGRATE cause de mes veilles, J'ai trop écrit de désespoirs Sur les cruautés sans pareilles Dont tu rebutes mes devoirs. GASTON qui va porter la guerre, Aux extrémités de la Terre Me porte à changer de discours ; Et j'aime mieux dans nos alarmes Chanter la gloire de ses armes, Que la honte de mes amours. Ce jeune et glorieux Achille À qui tant d'honneur est promis, A déjà repris une ville Et repoussé les ennemis. Le voilà déjà qui s'apprête Pour aller faire la conquête D'une précieuse Toison, Suivi de cent Héros d'élite Qui ne cèdent pas en mérite À ceux qui suivirent Jason. Poursuit, GASTON, prends une pique, Et va combattre à coups de main Le ravissant Lion Belgique, Et le superbe Aigle Romain. Portant tes armes invincibles Contre des monstres si nuisibles Par qui nos champs sont désolés ; Fais sortir après tant de guerres De leurs ongles et de leurs serres Les États qu'ils nous ont volés. Suis la Victoire qui t'appelle Écartant de toi le malheur : Et gagne une palme immortelle Qu'elle propose à ta valeur : L'Artois soupire en sa misère Sous une Puissance étrangère Qui le tient en captivité ; Aujourd'hui ta fatale épée Ne peut être mieux occupée Qu'à lui rendre sa liberté. Milan dont l'horrible couleuvre Nous a tant dévoré d'Enfants, Doit être le second chef-d'oeuvre De tous ces exploits triomphants. Le Pô dessus son lit humide, Prédit de toi qu'un jeune Alcide Est sur le point de l'écorner, Et que de ta juste colère La Sicile aura le salaire Des Vêpres qu'elle fit sonner. L'art dont j'écris les belles choses N'attend que tes gestes guerriers : Comme je t'ai donné des roses, Je te veux offrir des lauriers. Fends les escadrons comme un foudre, Et nous fait voir dessus la poudre Un nouvel Hector atterré. Je dépeindrai si bien l'image Des merveilles de ton courage, Qu'Alexandre en aurait pleuré. Mais sois jaloux de cette gloire Que le Temps ne pourra finir ; Témoigne aux filles de Mémoire Qu'elles sont en ton souvenir. GASTON, ces vierges connaissantes, Attendent sans être pressantes Le bien qu'elles ont mérité : Et laissent aux lâches courages La poursuite des avantages Qu'on a par opportunité.
Avertissement

Le sujet de cette Tragédie est si connu, qu'il n'avait pas besoin d'arguments. Quiconque a lu Josèphe, Lonare, Égésipe, et nouvellement le Politique malheureux, exprimé d'un style magnifique, par le Révérend Père Caussin ; sait assez quelles ont été les violences d'Hérode, qui furent fatales aux Innocents, et particulièrement à cette Illustre Mariane, dont il avait usurpé le lit et la liberté, avec la Couronne de Judée. Je me suis efforcé de dépeindre au vif l'humeur de ce Prince sanguinaire, à qui la Nature avait fait assez de grâces pour le rendre un des plus grands hommes de son siècle, s'il n'eût employé ces merveilleux avantages contre sa propre réputation, en corrompant des biens si purs par le débordement d'une cruauté sans exemple, et des autres vices qu'on a remarqués en sa vie. Vois cette peinture en son jour, et n'y cherche pas des finissements qui pourraient affaiblir en quelque sorte la hardiesse du dessein. Je ne me suis pas proposé de remplir cet ouvrage d'imitations Italiennes, et de pointes recherchées ; j'ai seulement voulu décrire avec un peu de bienséance, les divers sentiments d'un Tyran courageux et spirituel, les artifices d'une femme ennuyeuse et vindicative, et la constance d'une Reine dont la vertu méritait un plus favorable destin. Et j'ai dépeint tout cela de la manière que j'ai cru pouvoir mieux réussir dans la perspective du Théâtre ; sans m'attacher mal à propos à des finesses trop étudiées ; Et qui font paraître une trop grande affectation, en un temps où on fait plus d'état des beautés qui sont naturelles, que de celles qui sont fardées.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Tharé, Capitaine des gardes, Hérode, Phérore.

SCÈNE III. Salomé, Hérode, Phérore, Soesme.

HÉRODE

Ce qu'écrit le destin, ne peut être effacé, Il faut bon gré, mal gré, que l'âme résolue Suive ce qu'a marqué sa puissance absolue : De ses pièges secrets on ne peut s'affranchir, Nous y courons plus droit en pensant les gauchir. L'homme à qui la fortune a fait des avantages, Est comme le vaisseau sauvé de cent orages ; Qui sujet toutefois aux caprices du sort, Peut se perdre à la rade, ou périr dans le port. Mais qui me peut choquer ? Et qu'ai-je plus à craindre Au faîte du bonheur où l'on me voit atteindre ? Rien n'est assez puissant pour me perdre aujourd'hui, Si le ciel en tombant ne m'accable sous lui : Je ne puis succomber que par une aventure Dont le coup soit fatal à toute la nature. Tous les Asmonéens sont dedans le tombeau, On voit dessus le trône un monarque nouveau, Qui tient sous les lauriers sa couronne et sa tête Pour jamais à l'abri des coups de la tempête. Je sais bien quel support Auguste m'a promis, Me voulant recevoir au rang de ses amis ; Et j'ai tant de faveur auprès de son génie, Que j'y suis assuré contre la calomnie : Ceux qu'il aime le mieux d'entre ses courtisans Font cas de ma vertu, comme de mes présents ; Et j'ai mille secrets par où le Jourdain libre N'a point à redouter la colère du Tibre. De tout autre côté, pour braver le malheur Je suis assez muni de force et de valeur : Que l'Arabe, le Parthe, et l'Arménie entière, De trente légions menacent la frontière, Avec un camp volant j'irai les affronter, Et ferai leurs desseins à leur honte avorter. J'irai les repousser au fond de leurs provinces, Et par tant de progrès humilier leurs princes, Qu'ils viendront confesser en recevant ma loi, Qu'on ne profite guère à s'attaquer à moi.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Mariane, Dina.

MARIANE

Quoi ! T'imagines-tu que la tragique histoire De mes plus chers parents sorte de ma mémoire ? Toujours les vieux Hyrcane et mon frère meurtris Me viennent affliger de pitoyables cris ; Soit lorsque je repose, ou soit lorsque je veille, Leur plainte à tous moments vient frapper mon oreille ; Ils s'offrent à toute heure à mes yeux éplorés, Je les vois tous sanglants et tous défigurés, Ils me viennent conter leurs tristes aventures, Ils me viennent montrer leurs mortelles blessures, Et me vont reprochant pour me combler d'ennuis, Qu'avecque leur bourreau je dors toutes les nuits. Il faut que le perfide achève ma disgrâce ; Il en veut à mon sang, il en veut à ma race, Il n'est pas satisfait pour avoir massacré Un vieillard vénérable, un Pontife sacré Qui le mit dans ses droits et dans son alliance, Logeant en son appui toute sa confiance : Ni pour avoir éteint d'une étrange façon Un innocent beau-frère, un aimable garçon, Le jeune Aristobule, hélas ! Lorsque j'y pense Le cours de ma douleur emporte ma constance ; J'ai le coeur si serré que je ne puis parler, Et mon âme affligée est prête à s'envoler. À peine il arrivait en son quatrième lustre, Et l'on voyait en lui je ne sais quoi d'illustre, Sa grâce, sa beauté, sa parole, et son port, Ravissaient les esprits dès le premier abord. Il était de mon poil, il avait mon visage, Il était ma peinture, ou j'étais son image. Puis les cieux en son âme avaient mis des trésors Qui répondaient encore à ceux d'un si beau corps, Et leurs grâces sur lui semblaient être tombées Pour relever l'honneur des braves Maccabées. Celui qui vers le Nil emporta les portraits Confessait tout ravi de ses charmants attraits, Que dans la Palestine on élevait un homme Qui valait bien les dieux qu'on adorait à Rome. Le Peuple que sa vue au temple ravissait, Admirant ses appas tout haut le bénissait, Et ce tyran cruel en conçut tant d'envie Qu'il fit soudain trancher le beau fil de sa vie ; Ce clair soleil levant adoré de la Cour Se plongea dans les eaux comme l'astre du jour, Et n'en ressortit pas en sa beauté première, Car il en fut tiré sans force et sans lumière. Et puisque après cela je flatte l'inhumain Qui ne vient que d'ôter la vie à mon germain ? Plutôt le feu me brûle, ou l'onde son contraire Rende mon sort pareil à celui de mon frère.

MARIANE

Comment ?

MARIANE

Pourquoi ?

SCÈNE II. Mariane, Salomé.

SCÈNE III. L'Échanson, Salomé.

SCÈNE IV. Hérode, Mariane.

SCÈNE V. Salomé, Hérode.

SCÈNE VI. L'Huissier, Hérode, Salomé, L'Échanson, et le Capitaine des Gardes.

SCÈNE VII. Phérore, Salomé, Hérode.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Hérode, Mariane, L'Échanson, Phérore, Salomé, deux juges, le Grand Prévôt, et le capitaine des Gardes.

HÉRODE

Au point que mon courroux était le plus aigri, Par le cours de ses pleurs mon coeur s'est attendri, Il semble que l'amour qui se rend son complice, Déchire le bandeau que porte ma justice, Afin qu'en la voyant je lui puisse accorder, Le pardon que pour elle il me vient demander, Déjà mon âme incline à la miséricorde Tu demandes sa grâce, Amour, je te l'accorde : Mais veuille agir près d'elle, et me faire accorder, Un bien qu'en même temps je lui veux demander ; Fais qu'à jamais son coeur repentant de son crime, Réponde à mes bontés avecque plus d'estime Qu'elle quitte pour moi cet insolent orgueil, Qui pourrait quelque jour nous ouvrir le cercueil ; Fais-lui voir que je l'aime à l'égal de moi-même, Et s'il se peut encore, Amour, fais qu'elle m'aime.

Il fait signe à ceux qui sont du Conseil qu'ils se retirent.

Veuille essuyer tes yeux, objet rare et charmant, La qualité de roi cède à celle d'amant, Ma justice pouvait à mes lois te soumettre, Mais mon affection ne le saurait permettre. Je me sens trop touché de tes moindres douleurs, Je trouve que mon sang coule parmi tes pleurs, J'interromps cet arrêt, car ma colère extrême Te faisant ton procès, me le fait à moi-même, Et si dans un moment je n'arrêtais ton deuil, Je sens bien qu'avec toi j'irais dans le cercueil, Je mourrais de ta mort, et les mêmes supplices Traiteraient ta partie ainsi que tes complices. Vois de quelle façon mon sort dépend du tien, Et si je t'importune en te voulant du bien, Si tu conçois pour moi quelque cruelle envie, N'use plus de poison pour abréger ma vie, S'il te prend un désir d'avancer mon trépas, Tu n'as rien qu'à montrer que tu ne m'aimes pas, Tu n'as qu'à m'exprimer cette haine secrète, Et bientôt mes ennuis te rendront satisfaite. Mais confesse-moi tout, afin de faire voir, Que tu veux aujourd'hui rentrer en ton devoir, Et que ton coeur touché d'un remords véritable, Déteste avec horreur un crime détestable.

SCÈNE III. Hérode, Soesme, Le Grand Prévôt.

LE GRAND PRÉVÔT

Oui Sire, le voici.

SCÈNE IV. Hérode, l'Eunuque, Le Grand Prévôt

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Hérode, Salomé, Phérore.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Le Concierge, Mariane.

SCÈNE IV. Alexandre et son chevalier d'honneur.

SCÈNE V. Le Capitaine des gardes, Mariane, Dina.

MARIANE

Cette compassion m'est fort peu nécessaire, Ma mort est à la fois contrainte et volontaire, Mène-moi sans scrupule affronter le trépas, Hérode le désire, et je ne le crains pas, En cet heureux départ si quelque ennui me presse, Il vient de la pitié des enfants que je laisse, Qui dans la défaveur et l'abandonnement Seront pour mon sujet traités indignement, Ils restent sans appui : mais ô grand dieu j'espère, Que tu leur serviras de support et de père, Et que pour les conduire en ce temps dangereux, Ta haute providence ouvrira l'oeil sur eux, Imprime dans leurs coeurs ton amour et ta crainte, Fais qu'ils brûlent toujours d'une ardeur toute sainte ; Qu'ils conçoivent sans cesse un résolu penser De mourir mille fois plutôt que t'offenser ; Que jamais nul excès de tristesse ou de joie, Ne détourne leurs pas de ta céleste voie, Et s'ils sont opprimés en observant ta loi, Que vivant sans reproches, ils meurent comme moi. Et toi monstre cruel, âme dénaturée, Qui de sang innocent es toujours altérée Puisque ta cruauté ne saurait se fléchir, Je m'en vais te verser de quoi te rafraîchir : Pour étancher ta soif, et pour finir mes peines, Je m'en vais te donner tout le sang de mes veines ; Bois-le, Tigre inhumain, mais ne présume pas Qu'un reproche honteux survive à mon trépas, Que le débordement de cette humeur si noire, En éteignant ma vie éteigne aussi ma gloire, Et qu'un jour nos neveux m'accusent d'un forfait, Où je n'ai point trempé de penser ni d'effet. Le temps qui met au jour la vérité cachée, Fera voir ma vertu qui n'est point tachée, Et qu'en précipitant mon funeste procès, Ton injuste rigueur faillit avec excès. L'aveugle cruauté dont tu me fais la guerre, Va détruire de moi ce qui n'est rien que de terre : Mais mon âme immortelle, et mon nom glorieux, Malgré les mouvements de ton coeur furieux, Et toute ta Maison contre moi conjurée, Obtiendront un éclat d'éternelle durée. Mais j'aperçois ma mère, elle attend en ce lieu, Afin de m'honorer d'un éternel adieu, Je voudrais que son coeur put borner sa tristesse, Et que pour mon sujet elle eût moins de tendresse, Souffre que je lui donne en l'allant apaiser, Et la dernière larme, et le dernier baiser, Ce sera bientôt fait.

SCÈNE VI. Mariane, Alexandra, Le Capitaine des gardes, Dina.

LE CAPITAINE DES GARDES

Allons, Madame, allons.

MARIANE

Par où ?

LE CAPITAINE DES GARDES

De ce côté.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

HÉRODE, seul

Serpent couvert de fleurs, dangereuse vipère, Jaune fille d'amour qui fais mourir ton père, Dragon toujours veillant avec cent yeux ouverts, Qui prends tout à rebours, et vois tout de travers, Vautour insatiable, horrible jalousie, Qui de cent faux objets brouilles ma fantaisie, N'as-tu pas pleinement satisfait ta rigueur, Et n'as-tu point encore assez rongé mon coeur ? Ne m'importune plus, Conseillère indiscrète, Infidèle espionne, et mauvaise interprète, Qui troubles mon repas en me troublant le sens, Et me fais sans horreur perdre des innocents, T'ai-je pas satisfaite en t'immolant Soesme, Et donnant des terreurs à Mariane même ? Mais donné des terreurs ; ah ! Ne t'abuse pas, Ta bouche a prononcé l'arrêt de son trépas, Et comme criminelle, et comme condamnée On l'aura promptement au supplice menée. Elle n'est plus au monde, ou bien l'on m'a trahi, Et c'est m'avoir perdu que m'avoir obéi. Ma vie est en péril s'il est vrai qu'elle vive, Et si la belle est morte, il faut que je la suive. Ô tourment sans égal ! Ô dures cruautés ! Le malheur à mes yeux s'offre de tous côtés, Et par quelque sentier que mon penser s'adresse, J'y rencontre toujours la crainte ou la tristesse. Allons nous enquérir du cours de son destin, Et si cette beauté tire encore à sa fin, Changeons par un effet d'une bonté célèbre, En triomphe d'honneur cette pompe funèbre. Mais un des miens s'avance, et je vois mes malheurs, Tracés sur son visage avec l'eau de ses pleurs, Il en parle tout seul.

SCÈNE II. Hérode, Narbal.

HÉRODE

Mariane a des morts accru le triste nombre ? Ce qui fut mon soleil n'est donc plus rien qu'une ombre ? Quoi ? Dans son orient cet astre de beauté, En éclairant mon âme a perdu la clarté ? Tu dis que Mariane a perdu la lumière, Et le flambeau du monde achève sa carrière ? On le vit autrefois retourner sur ses pas, À l'objet seulement d'un funeste repas, Et d'une horreur pareille il se trouve incapable, Quand on vient devant lui d'éteindre son semblable. Astre sans connaissance, et sans ressentiment, Tu portes la lumière avec aveuglement ? Si l'immortelle main qui te forma de flamme, En te donnant un corps t'avait pourvu d'une âme, Tu serais plus sensible au sujet de mon deuil, De ton lit aujourd'hui tu ferais ton cercueil, Et partout l'univers ta lumière éclipsée Établirait l'horreur qui règne en ma pensée. Mariane a senti la rigueur du trépas ? La mort n'a point d'Empire où règnent ses appas. Je sais que cet ouvrage à son auteur ressemble, Et qu'il n'est pas céleste et mortel tout ensemble. Quoi ? Dans si peu de temps aurait-on abattu Le temple le plus beau qu'eût jamais la vertu. Aurait-on renfermé dans les moindres espaces, La retraite d'amour, et le séjour des grâces, Les astres de ses yeux seraient-ils éclipsés, Et les lys de son teint seraient-ils effacés ! Aurait-on dissipé ce recueil de miracles ? Aurait-on fait cesser mes célestes oracles ? Aurait-on de la sorte enlevé tout mon bien, Et ce qui fut mon tout ne serait-il plus rien ? Non, non, c'est un discours, qui privé d'apparence Ne doit jamais trouver de place en ma créance. Dis-tu qu'on a détruit ce chef-d'oeuvre des cieux ?

NARBAL

Sire.

HÉRODE

Ah, je suis l'auteur de ce meurtre inhumain, Ma bouche à son bourreau mit le fer à la main : Ma bouche complaisante à ma rage animée, D'un seul mot pour jamais rend la sienne fermée. Ah ! Bouche sanguinaire, et pleine de rigueur, Mon regret te convainc d'avoir trahi mon coeur, Funeste truchement de mon âme insensée, Qui sus pour mon malheur exprimer ma pensée, Sers-moi dans ton office avec plus de raison, Et produit le remède en suite du poison. Vous peuples oppressés, spectateurs de mes crimes, Qui portez tant d'amour à vos rois légitimes, Montrez de cette ardeur un véritable effet, Employant votre zèle à punir mon forfait, Venez, venez venger sur un tyran profane, La mort de votre belle et chaste Mariane ; Punissez aujourd'hui mon injuste rigueur, Accourez me plonger des poignards dans le coeur, Apaisez de mon sang votre innocente reine, Que je viens d'immoler à ma cruelle haine. Mais vous n'en ferez rien, timide Nation, Qui n'osez entreprendre une belle action, Vous avez trop de peur d'acquérir de la gloire, Vous auriez du regret de vivre dans l'histoire, Et qu'un trait de courage et de fidélité Vous rendît remarquable à la postérité. Témoin de sa bassesse, et de ma violence, Cieux qui voyez le tort que souffre l'innocence, Versez sur ce climat un malheur infini. Punissez ces ingrats qui ne m'ont point puni, Donnez-les pour matière à la fureur des armes, Qu'ils flottent dans le sang, qu'ils nagent dans les larmes. Faites marcher contre eux des Scythes, des Gelons, Et s'il se peut encor des monstres plus félons, Qui mettent sans horreur en les venant surprendre, Et leurs troupes en sang, et leurs maisons en cendre ; Qu'on leur viennent enlever leurs enfants les plus chers, Et qu'une main barbare en frappe les rochers ; Qu'on force devant eux leurs femmes et leurs filles, Que la peste et la faim consomment leurs familles ; Que leur temple orgueilleux parmi ces mouvements, Se trouve renversé jusqu'à ses fondements. Et si rien doit rester de leur maudite race, Que ce soit seulement des sujets de disgrâce, Des gens que la fortune abandonne aux malheurs ; Qu'ils vivent dans la honte et parmi les douleurs. Qu'ils se trouvent toujours couverts d'ignominie, Qu'on les traite partout avecque tyrannie, Que sans fin par le monde ils errent dispersés, Qu'ils soient en tous endroits, et maudits et chassés, Qu'également partout on leur fasse la guerre, Qu'ils ne possèdent plus un seul pouce de terre, Et que servant d'objet à votre inimitié, L'on apprenne leurs maux sans en avoir pitié. Faites pleuvoir sur eux de la flamme et du soufre, De tout Jérusalem ne faites rien qu'un gouffre, Qu'un abîme infernal, qu'un palud plein d'horreur, Dont le nom seulement donne de la terreur. Mariane est donc morte, on me l'a donc ravie, Et pour mon désespoir on me laisse la vie ? Ô mort ! En mes ennuis, j'implore ta pitié, Viens enlever le tout dont tu pris la moitié.

SCÈNE III. Salomé, Narbal, Phérore, Hérode, Tharé.

HÉRODE

Ah ! Narbal, je commence à m'en ressouvenir ; Cet objet affligeant revient pour me punir ; Et ma triste mémoire en m'offrant son image, Devient en cet endroit fidèle à mon dommage. Elle est trop diligente à me représenter Ce qui ne me paraît que pour me tourmenter ; Erreurs qui me causez des remords si sensibles, Procédés violents, vous m'êtes trop visibles, Et faites trop bien voir à mes sens confondus, Dans les maux que j'ai faits, les biens que j'ai perdus. Mais j'aperçois la reine, elle est dans cette nue, On voit un tour de sang dessus sa gorge nue, Elle s'élève au ciel pleine de majesté, Sa grâce est augmentée ainsi que sa beauté. Des esprits bienheureux la troupe l'environne, L'un lui tend une palme et l'autre une couronne, Elle tourne sur moi ses regards innocents, Pour observer l'excès des peines que je sens. Ô belle Mariane ! Écoute ma parole, Toi dont l'aspect divin me trouble et me console, Sujet de mes pensers, objet de mes désirs, Ministre de ma joie, et de mes déplaisirs, Malgré tant d'ennemis qui te firent la guerre, Doux et puissant esprit tu vainquis sur la terre, Et dans un char de feu te perdant à nos yeux, Tu vas donc aujourd'hui triompher dans les cieux. Goûte en paix le doux fruit que parmi tant d'alarmes, Je te fis arroser, et de sang, et de larmes, Mais oubliant tes maux de qui je fus l'auteur, Ô bel ange ! Pardonne à ton persécuteur. Je devais estimer par-dessus toutes choses, Tu ne devais jamais marcher que sur des roses, Et tes grandes vertus, et tes rares beautés Devaient toujours régner dessus mes volontés. Et troublé toutefois d'une aveugle furie, Je t'ai vraiment traitée avecque barbarie. Mais à tout l'univers je m'en viens accuser, Et l'ennui que j'en ai te doit bien apaiser, Si mon forfait est grand, si mon crime est horrible, J'en conçois un regret bien vif et bien sensible. Merveille de beauté ! Rare exemple d'honneur ! Qui t'envolant là-haut y portes mon bonheur, Chaste hôtesse du ciel, cher sujet de mes plaintes, Ne t'imaginant pas que mes douleurs soient feintes. Pour t'aller témoigner quel est mon repentir, Mon âme avec mes pleurs s'efforce de sortir. Vois l'excès de l'ennui dont elle est désolée, Et comment pour te suivre elle prend sa volée.

1 884 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica