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Tragédie en vers

La Mort de Sénèque

François Tristan l'Hermite· créée en 1644, imprimée en 1645· 5 actes· 1 875 vers· 11 personnages

Représentée pour la première fois en 1644 par le troupe de l'Illustre théâtre.

Personnages

  • NÉRON
  • SABINE, Poppée
  • SÉNÈQUE
  • RUFUS, capitaine des Gardes
  • PISON, chef des Conjurés
  • SÉVINUS, Sénateur
  • ÉPICARIS, affranchie
  • LUCAIN, neveu de Sénèque
  • PROCULE, capitaine de marine
  • SILVANUS, Centenier
  • PAULINE, Femme de Sénèque
MONSIEUR,

À MONSIEUR LE COMTE DE SAINT-AIGNAN.

Il paraît que les traits de bonté dont vous m'honorez m'apportent presque autant de trouble qu'ils vous acquièrent de gloire, et que dans la hâte que j'ai de vous en exprimer le ressentiment, je mets toutes choses en oeuvre. En effet il semble que je ne donne cette pièce de Théâtre au jour, que pour mettre ma reconnaissance en vue : et que je ne fais publier cette Mort que pour apprendre à tout le monde que je vous ai voué ma vie. Quoi qu'on en die, MONSIEUR, je serai assez consolé de cette sorte de confusion si vous en estimez le zèle, et si selon cette noble Indulgence que voue avez pour mes défauts, vous daignez agréer d'être le Parrain de cet Ouvrage. J'espère que votre illustre nom servira d'Asile à des productions d'esprits plus heureuses et que je ferai voir quelque jour par de plus illustres Vers, que vous êtes Maître de leur source : j'avoue, MONSIEUR, qu'une si haute générosité que celle que vous m'avez témoignée, me pique de ressentiment, et que pour répondre à des faveurs si grandes je me propose de grands desseins. Je ferai sans doute un rare effort en cette occasion, pour me parer du soupçon de l'ingratitude. Possible ferai-je une peinture de vous, qui se pourra défendre du temps : Possible m'immortaliserai-je comme Phidias, dans une excellente image de la Vertu. Les Muses n'ont point de pinceaux que je ne puisse manier avec quelque adresse ; et je saurai bien mêler en ce Crayon, leurs plus éclatantes couleurs. En cet endroit si délicieux que je n'ose le nommer travail, j'aperçois des matières de longues veilles et des Esprits plus laborieux que le mien, pourraient bien perdre haleine en cette Carrière. Mais ce qu'il y a de pénible en cet ouvrage m'étonne moins, que ce qu'il y a d' éclatant en ce sujet ne m'éblouit. J'y vois partout de si grandes beautés qu'elles tiennent mon choix en balance : et je consumerais bien à les admirer, tout le temps qui me serait donné pour les décrire. Si je regarde la grandeur de votre Race, j'aperçois dans votre Maison la plus grande partie des plus nobles Maisons de France. C'est un champ semé de Lauriers ; c'est un Arbre de plusieurs siècles, dont toutes les branches sont couronnées. C'est un long ordre de Héros où l'on peut compter autant de Demi dieux que de têtes. Si je tourne les yeux sur votre valeur, je n'y vois que des prodiges héroïques dès votre plus tendre jeunesse. J'y remarque beaucoup de Combats plus dignes d'être célébrés par les plus belles plumes, que celui d'Hector et d'Ajax, et dont vous avez remporté tout l'avantage. J'y trouve encore quantités de grandes choses, faites pour l'honneur de l'État, et par qui votre réputation s'est fort élevée. J'y vois d'admirables exploits où vous ne vous êtes signalé qu'en remportant beaucoup d'honorables blessures qu'en vous couvrant des marques de ce noble empressement vers le péril, qu'on peut appeler une ardeur affamée de gloire. D'autre part, MONSIEUR, si je considère votre esprit et votre mémoire, ce sont deux choses qui passent l'imagination ; ce sont deux autres sortes de Miracles dont nous n'avons presque point d'exemples, l'un est si vif et si brillant, l'autre est si riche et si fidèle, et tant de jugement les conduit, que je ne connais rien de plus merveilleux : et c'est avec vérité que j'ai pu vous dire là-dessus :

Quelle qualité me surprit, Qui pour son rare éclat doit être la première ? Fut-ce ton coeur, ou ton esprit, Si l'un est tout de feu, l'autre est tout de lumière. L'un est gros de cette valeur, Qui relève la Gloire et soutient l'Innocence, L'autre est tout plein de la chaleur Dont la Raison s'exprime avec magnificence.

Mais tous ces avantages, MONSIEUR, ne sont rien que de superbes libéralités de la Nature, et vous pourriez encore faire vanité d'autres Biens, qui sont aussi considérables, et qui demandent que notre âme travaille pour les acquérir ! Je parle de ces divines habitudes que la Raison établit en nous en dépit des sens ; et qu'on ne gagne que par violence. Cette sagesse vigilante, qui règle avec tant d'autorité les passions qui se débordent, et qui se conserve le pouvoir de les calmer lors qu'elles sont les plus émues : qui donne des preuves par mille soins, d'une ardente amour pour la Gloire ; faisant bien à tout le monde, avec tant de facilité, de discernement, d'ordre et de grâce. En cet endroit, MONSIEUR, je ne sais si je n'aurais point à me plaindre de votre Modestie, en me louant de votre Libéralité ! Cette Vertu toute pudique, semble un peu trop jalouse des intérêts d'une si magnifique Soeur ; elle veut toujours fermer la bouche à ceux qui lui donnent des louanges, et lui faire passer toutes nos expressions de reconnaissance, pour d'inutiles cajoleries. Je vous supplie très humblement, MONSIEUR, de souffrir qu'elle me donne un peu plus de liberté ; afin que je puisse au moins répondre à vos bienfaits, avec des actions de grâces : et que je ne demeure pas muet, lors que j'ai tant de sujets de dire hautement que je suis, MONSIEUR, Votre très humble et très obéissant serviteur,

TRISTAN L'HERMITE.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Néron, Sabine.

SABINE

Nul ne te blâmerait de donner par excès, Si tes profusions avaient un bon succès ; Mais comme l'Italie aujourd'hui te reproche, Ta libérale main sème sur une roche, Et faisant à cet homme aveuglément du bien, Engraisse un champ ingrat qui ne rapporte rien. C'est un indigne objet de tes magnificences Qui s'est rendu fameux par ses méconnaissances. Lorsque sur les bienfaits il écrit doctement Son coeur pour les bienfaits est sans ressentiment, As-tu jamais fait voir un fruit de ton étude Qu'il n'est empoisonné d'un trait d'ingratitude ? Et n'a-t-il pas donné mille indices divers Qu'il compose lui-même, ou corrige tes vers ? Le voit-on applaudir lorsque sur le Théâtre Tu rends de ton récit tout le peuple idolâtre ? Et lorsque tes discours avecque tant d'éclat Par mille attraits charmants ravissent le Sénat ; Sa mine et ses façons font-elles pas paraître Que le simple Écolier parle devant son Maître ? Il peut bien prendre haleine et cesser désormais De vendre à prix d'argent les faveurs du Palais ; Un plus homme de bien devrait tenir sa place, A-t-il encor le front d'attendre qu'on le chasse ? Tu sais bien que Sénèque et Burrus n'étaient qu'un Qu'ils avaient les honneurs et les biens en commun ; Qu'ils ont également partagé ta puissance, Gagné même crédit, et pris même licence ; Et qu'étant d'Agrippine appuyés hautement, Ils l'ont comme à l'envi, traitée ingratement : L'un s'en doit-il aller sans que l'autre le suive ? Faut-il que Burrus meure, et que Sénèque vive ? C'est à toi seulement qu'il peut être permis De respecter si fort tes plus grands ennemis, Pour moi je n'aime point cette avide sangsue Qui ne peut contenir l'humeur qu'elle a reçue, Et qui par le moyen de ses secrets ressorts Te veut avec le sang, ôter l'âme du corps. Ne trouve point mauvais si mon zèle s'exprime À chercher ton salut en découvrant son crime. C'est un Dieu qui me porte à rompre son dessein, C'est un petit César qui parle dans mon sein, Et qui te donne avis que cet homme perfide, Si tu ne le préviens, sera ton parricide.

SCÈNE II. Néron, Sénèque, Rufus.

SÉNÈQUE

César depuis le temps que ma soigneuse adresse S'applique à cultiver l'espoir de ta jeunesse, Et t'enseigne des Rois le glorieux métier, Le Soleil n'a point fait trois fois un lustre entier. Mais qui pourrait compter les biens dont par ta grâce Je fus fait possesseur durant ce peu d'espace ? Quels avares désirs, quels avides souhaits Ne seraient point comblés par de si grands bienfaits Et parmi les Romains quelle richesse égale Les trésors que je tiens de ta main libérale ? Sans doute ces efforts nobles et généreux Mettraient ton Précepteur en un état heureux, N'était que le bonheur abhorre l'opulence, Et consiste au repos plutôt qu'en l'abondance. Achève ton ouvrage et ma félicité, Laisse à ton serviteur plus de tranquillité, Reprends tous ces bienfaits, et permets que je quitte Ces marques de ta gloire, et non de mon mérite ; Qui pour en bien parler sont des fardeaux pesants À m'attirer l'envie et charger mes vieux ans. Permets qu'ayant servi sous un si digne Maître J'aille me délasser en un séjour champêtre, Où bien loin du murmure et de l'empressement, Je puisse entretenir mes livres doucement. Auguste ton aïeul plein de reconnaissance À deux de ses amis donna même licence ; Eux, dis-je, qui n'avaient que les prospérités, Les biens et les honneurs qu'ils avaient mérités, L'ayant toujours servi dans la guerre civile, Ou fourni de conseils pour gouverner la ville. De moi, je suis encore à deviner pourquoi J'ai reçu tant d'honneurs et de bienfaits de toi ; Si ce n'est pour t'avoir donné par aventure Des lettres et des arts la première teinture. Mais si dans ce sentier mes soins t'ont avancé, L'honneur de te servir m'a trop récompensé ; Les traits de ton esprit et ceux de ta mémoire En cent occasions ont trop fait pour ma gloire. Fallait-il pour cela que tes rares bienfaits M'élevassent ainsi plus haut que mes souhaits, Et que ton amitié donnât à ma fortune Tant de lustre et d'éclat qu'elle m'en importune ? Par des dons excessifs fallait-il me lier, Et mettre en si haut rang un simple Chevalier ? En rendant à tel point ma fortune établie, Tu m'apprends ta grandeur, et fais que je m'oublie ; Mon jugement s'égare en ces biens superflus, Je m'y cherche moi-même et ne m'y trouve plus. Quoi ? Celui qui du luxe est des grand adversaires, Ne serait pas content des choses nécessaires ? Aurait tant de jardins, aurait tant de maisons À s'aller divertir en toutes les saisons ? Il n'est pas raisonnable, il ne m'est pas loisible De faire à mes Écrits un affront si visible. Reprends donc tant de biens reçus mal à propos ; Et souffre à l'avenir que je vive en repos ; N'en embarrasse plus un vieillard inutile Qui pour les gouverner se trouve trop débile. Tu n'as plus de besoin de mes enseignements, Ton trône est affermi de clous de diamants, Nul autre plus que toi n'a d'esprit ni d'adresse ; Il faut que ta bonté laisse en paix ma vieillesse. Par là, tu fermeras la bouche aux envieux, Et feras estimer ton choix judicieux Qui ne sait élever à des grandeurs extrêmes Que ceux qui de bon coeur en descendent d'eux-mêmes ; Et n'enrichit si fort, que ceux-là seulement Qui savent des grands biens user modérément.

NÉRON

Ici l'effet d'un soin qui me fut nécessaire, Me sera favorable, et te sera contraire : Je vais par tes leçons t'imposer une loi, Et de ton propre bien me servir contre toi, Puisque tu m'as instruit en l'art de me défendre De tous les arguments qui me pourraient surprendre, Et que tu m'as appris à me bien démêler Sur tous les incidents dont on peut me parler. Pourquoi fais-tu si fort éclater mes largesses, Toi qu'on voit reconnu de si peu de richesses, Et qui selon les soins dont tu m'as obligé Mériterais qu'en or ton marbre fût changé ? Toi qui mériterais que ta maison fût pleine Plutôt de diamants que d'ivoire et d'ébène. Tu dis que par Auguste, à deux de ses amis, Ce que tu veux de moi fut autrefois permis ; Tu sais bien toutefois qu'Agrippe et que Mécène, Obtenant de César du relâche à leur peine En un âge caduc beaucoup plus que le tien, Ne furent pas pourtant dépouillés de leur bien : Et si tout l'univers en veut être l'arbitre, Tu possèdes le tien à beaucoup meilleur titre. Mon aïeul fut à Rome, et parmi les combats, Aidé de leur conseil, assisté de leur bras, Je l'avoue, il est vrai, mais en même occurrence Tu m'aurais obligé de pareille assistance ; Et j'ai reçu de toi des veilles et du soin Dont l'état de mon règne avait plus de besoin. Te puis-je prêter l'auteur de ma naissance ? Il m'a donné la vie, et toi la connaissance Et je n'ai pas appris à mettre en même rang Les âmes et les corps, les esprits et le sang. Vois lequel de nous deux à l'autre est redevable ; Tu m'as montré les arts ; et l'art incomparable D'attirer les souhaits, de fléchir les rigueurs, D'arrêter les esprits, et de gagner les coeurs : Tes leçons m'ont pourvu de grâce et d'éloquence, Et ce sont des bienfaits qui sont de conséquence. De moi, tu n'as reçu que des biens fort légers ; Qui se trouvent sujets à beaucoup de dangers ; Que l'eau peut emporter, que le feu peut détruire, À qui cent accidents sont capables de nuire : Et ce qui m'est honteux, c'est que des affranchis Se sont auprès de moi beaucoup plus enrichis. Mais avant qu'il soit peu comme je fais mon compte, J'augmenterai ton bien pour amoindrir ma honte. Tandis, oblige-moi de ne me quitter pas ; D'observer ma conduite, et de guider mes pas ; Tu sais qu'aux voluptés la pente est fort glissante À ceux dont la jeunesse est forte et florissante. Occupe ta sagesse à régler mes désirs, À compasser toujours mes jeux et mes plaisirs, Afin que ta prudence à bon droit estimée Fasse accroître ma gloire avec ta renommée. Quoi, me vouloir quitter ? Ce serait me trahir, M'abandonner au vice, et me faire haïr : On ne parlerait plus que de mon injustice, Que de ma violence et de mon avarice ; Ce désir de repos et de tranquillité, À crime capital te serait imputé ; Et tu ne voudrais pas acquérir de la gloire Causant à tes amis une tâche si noire. Ne me parle donc plus de cet éloignement, Et demeure toujours en ton appartement : Va mon père.

SÉNÈQUE

Ô César !

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Pison, Rufus, Sévinus.

RUFUS

En ta propre maison ; Il aime à festiner dessus les bords de l'onde, C'est la commodité la meilleure du monde.

Festiner : faire festin. Festin : grand repas qu'on donne avec cérémonie. [F]

SCÈNE II. Épicaris, Pison, Rufus, Lucain, Sévinus.

ÉPICARIS

Hé bien ? Qu'attendons-nous ? Quel sentiment timide Fait ainsi retarder la mort d'un parricide Qui de tous les méchants est le ferme soutien, Et l'ennemi mortel de tous les gens de bien ? Faut-il qu'impunément tout ordre se confonde, Et qu'il désole Rome aux yeux de tout le monde Sans qu'une juste horreur de ses faits odieux Apaise de son sang la colère des Dieux ? Avons-nous oublié cet horrible spectacle Où tout désir brutal s'accomplit sans obstacle, Où toute violence et tout débordement En plein jour s'exerça par son commandement ? Où tant de Chevaliers des plus nobles Familles Virent déshonorer leurs femmes et leurs filles, Par des gladiateurs et par d'infâmes serfs Tous dégoûtants de sang et tous chargés de fers ? Ne nous souvient-il plus de ce feu sacrilège Pour qui les lieux sacrés furent sans privilège ? Ce feu qui consuma jusques aux fondements Tant de temples fameux et de grands bâtiments : Ce feu qui s'allumant dans une nuit obscure, De l'état des Enfers fut l'ardente peinture ; Ce feu qui n'éclaira que pour nous faire voir Cent mille citoyens réduits au désespoir ? Ô Cieux ! Vit-on jamais d'objets plus pitoyables ? On n'entendait partout que rumeurs effroyables, La flamme avide et prompte en s'épandant partout, Pénétra la Cité de l'un à l'autre bout ; Elle n'épargna point la plus dure matière, Et ne fit qu'un brasier de Rome toute entière. Que le Ciel fut percé de lamentables cris Dans ce pressant malheur dont nous fûmes surpris ! Que dans tous les quartiers le Peuple prit d'alarmes, Et que l'on vit couler du sang mêlé de larmes ! L'horreur et le désordre y régnaient à tel point Que parmi le tumulte on ne s'entendait point. L'un comme fit Énée, à travers de la presse, Emportant un parent tout chargé de vieillesse ; L'autre, hors d'un brasier entraînait un ami Qui n'était réveillé ni brûlé qu'à demi : Là quelqu'un qui fuyait la flamme violente, Tombait sous le débris d'une maison brûlante : Et là s'étant lancé hors d'un toit tout flambant, Quelque autre malheureux s'écrasait en tombant. Celui-ci se sauvant à travers la fumée, Trouvait sur son passage une porte fermée ; Et le coeur d'épouvante et d'ennui tout serré En mordant les verrous mourait désespéré. Celui-là pénétrant dans la foule du monde Pour se sauver du feu s'allait perdre dans l'onde. Un autre tout troublé serrait entre ses bras Son bien qu'il emportait, mais qu'il ne sauvait pas ; Puisque parmi la presse il était fait la proie Des soldats étrangers que le Tyran soudoie, Et que dans chaque place on avait fait poser Pour accroître le trouble et non pour l'apaiser. Les femmes, les enfants, à demi-morts de crainte, Y faisaient retentir de longs accents de plainte, Et réclamant en vain l'assistance des Cieux, Devenaient le butin du soldat vicieux. Ainsi, parmi l'horreur des flammes dévorantes, Les Romains périssaient de cent morts différentes ; Ou s'ils ne périssaient par un fatal bonheur, Ils perdaient pour le moins, ou les biens, ou l'honneur, Tandis que le Tyran tout enivré de joie À ce funeste objet chantait des vers de Troie. Ainsi pour le plaisir de ce Monstre pervers, Rome qu'on peut nommer le Chef de l'univers, Pour une urne fumante aujourd'hui se peut prendre Ou pour un grand marais de sang mêlé de cendre. Attendrons-nous encor que par d'autres moyens Sa rage vienne à bout des derniers citoyens ? Jamais l'ire du Ciel eût-elle des victimes Plus dignes de ses traits ou plus noires de crimes ? Mais il est temps d'agir plutôt que de parler, Nous avons des couteaux tous prêts pour l'immoler. Brave et noble Pison, c'est sous ton seul auspice Que l'on doit entreprendre un si grand sacrifice ; Et c'est par ton signal qu'atteint du coup mortel, Le Monstre doit bientôt tomber devant l'autel. J'ai cent hommes de coeur gagnés par ma conduite, Qui sont tous résolus de mourir à ta suite ; Tu n'as rien qu'à marcher, ils te suivront de près, Soit parmi les lauriers, soit parmi les cyprès.

Auspice : Signifie un présage, ou des circonstances qui font espérer un heureux succès, ou en appréhender un mauvais. [F]

SCÈNE III. Lucain, Épicaris.

LUCAIN

Croyez.

SCÈNE IV. Lucain, Sénèque.

SCÈNE V. Lucain, Épicaris.

SCÈNE VI. Procule, Épicaris, des Gardes.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Néron, Épicaris, Procule, Tigillin.

NÉRON

Mais ne connais-tu pas un certain capitaine Que j'ai fait chef de squadre aux côtes de Micène.

Squadre : terme issu de l'italien, pour escouade, qui est partie d'une compagnie d'infanterie.

NÉRON

Parle.

ÉPICARIS

Ô César !

SCÈNE II. Sabine, Néron, Milicus.

SABINE

Ô César ! Ô César ! Je pâme, je frissonne, Fais que soigneusement on garde ta personne : Une froide sueur me court par tout le corps.

Pâmer : qui se dit ordinairement avec la pronom personnel, tomber en défaillance, perdre l'usage des sens [F]

SCÈNE III. Sabine, Sévinus.

SCÈNE IV. Néron, Sévinus, Milicus.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Pison, Lucian.

SCÈNE II. Rufus, Pison, Lucain.

RUFUS

Attends.

SCÈNE III. Néron, Sévinus, Rufus, Tigillin.

NÉRON

Ensuite.

NÉRON

Écoutons.

RUFUS, faisant signe à Sévinus

Imposteur garde-toi d'offenser la vertu.

SCÈNE IV. Néron, Sabine, Sévinus.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Sénèque, Pauline, Le Centenier.

SÉNÈQUE

Mon âme apprête-toi pour sortir toute entière De cette fragile matière Dont le confus mélange est un voile à tes yeux : Tu dois te réjouir du coup qui te menace, Pensant te faire injure on te va faire grâce : Si l'on te bannit de ces lieux En t'envoyant là-haut, c'est chez toi qu'on te chasse, Ton origine vient des Cieux. Nous avons assez vu le cours de la nature, Sa riche et superbe structure, Ses divers ornements et ses charmants attraits ; Elle a peu de beautés qui ne nous soient connues, Il faut quitter la terre, et monter sur les nues, Pour connaître d'autres secrets, Il faut chercher du Ciel les belles avenues, Et voir le Soleil de plus près. On ne trouve ici que des lois tyranniques, D'où naissent des effets tragiques, Et les Monstres y sont au-dessus des Héros ; La vertu sous le joug y demeure asservie : L'orgueil, l'ambition, l'avarice et l'envie Nous y troublent à tout propos ; Mais là-haut dans l'état d'une meilleure vie On goûte un éternel repos. Principe de tout être où mon espoir se fonde ; Esprit qui remplit tout le monde, Et de tant de bontés favorises les tiens, Tu vois les cruautés de qui je suis la proie, Et j'attends de toi seul mon repos et ma joie ;

Pauline entre.

Fais que je goûte de tes biens, Et me tires bientôt afin que je te voie Du joug de ces pesants liens. Mais ma chère moitié se dissout toute en larmes, Tant mon prochain bonheur lui vient donner d'alarmes. Faut-il pleurer Sabine, et faut-il s'étonner An moment bienheureux qui nous doit couronner Quand nos pas glorieux imprimant la poussière, Nous font trouver la palme au bout de la carrière ? Le pilote battu par les flots irrités Quand son vaisseau mal joint fait eau de tous côtés. Errant sans gouvernail au gré de la tempête Qui tombe incessamment ou bruit dessus sa tête ; A-t-il en quelque sorte à se plaindre du sort, Si par un coup de vague il est mis dans le port ? Le pèlerin lassé d'un pénible voyage Aveuglé de la poudre, ou mouillé de l'orage : Se peut-il affliger avec quelque raison Quand il touche du pied le seuil de sa maison ; Pourquoi nous plaindrions-nous d'un sort digne d'envie, La mort est le repos des travaux de la vie, Et celui qui désire en allonger le cours Aime à gémir sans cesse, et soupirer toujours.

SÉNÈQUE

En ces occasions faut-il qu'on abandonne Son honneur et sa foi pour sauver sa personne ? Qui lâchement s'abaisse et manque d'amitié ; En pensant se sauver perd plus de la moitié, Pour allonger ses jours il abrège sa gloire ; Et pour garder son sang prodigue sa mémoire. Tant de doctes leçons et de raisonnements Qui pourraient affermir les plus mols sentiments ; En cette occasion ne nous serviraient guères Si nous avions encor des faiblesses vulgaires, Si nous étions sujets à nous épouvanter, Et si nous redoutions ce qu'on peut souhaiter. Je me vois sur le point que l'état de ma vie Ne sera plus en butte aux noirs traits de l'envie, Qui me blâme en secret, et me nomme tout bas, Complice d'un désordre où je ne trempe pas. Les méchants m'accusaient avec trop d'injustice, De maintenir Néron dans l'ordure du vice ; De ce cruel affront je vais me ressentir, Et l'arrêt de ma mort s'en va les démentir. Il sera malaisé désormais qu'on m'impute D'être le confident de qui me persécute : L'univers apprendra qu'on me blâmait à faux, Et que je n'eus jamais de part à ces défauts. N'a-t-il pas à Burrus donné la récompense ? De ses sages conseils, et de sa diligence ? Que dirait-on de moi si j'étais conservé, Je me dois ressentir de l'avoir élevé, D'avoir soigneusement cultivé cette plante, Qui fut même à sa tige ingrate et malfaisante ; Cette fleur dont le lustre est si fort abattu, Et qu'on a vu corrompre au sein de la vertu ; Mais quoi, le Centenier m'apporte des nouvelles Qui me réjouiront, fussent-elles mortelles : Et bien, que veut César, dis-le nous hardiment ?

SCÈNE II. Néron, Sabine, Sévinus, Rufus, des Gardes.

SCÈNE III. Néron, Épicaris, Sévinus, Sabine.

NÉRON

Il flattera la Parque avant qu'il soit une heure. Silvanus est passé dans son appartement Pour lui faire en deux mots mon dernier compliment.

Ici, il manque un vers pour rimer avec "faite" dans la scène suivante. Vérifié dans l'édition critique d'Hachette 1919, réimprimée en 1984 par Nizet, et les oeuvres complètes chez Honoré champion Tome IV en 2001 .

SCÈNE IV. Sabine, Le Centenier, Néron.

LE CENTENIER

La chose est faite.

LE CENTENIER

Un vaste bassin d'or, où des eaux odorantes Ornaient de leur parfum mille pierres brillantes, N'y faisait éclater une valeur sans prix Que pour y recevoir son sang et ses esprits. Un de ses affranchis, Ministre de l'étuve, L'a fait asseoir ensuite, à mi-corps dans la cuve ; Et retroussant ses bras au grand éclat du jour, A passé promptement le rasoir à l'entour. Ses amis ont pâli voyant ouvrir ses veines Qui d'une froide humeur étaient à demi pleines ; Mais ce grand Philosophe à mourir disposé, A vu courir son sang d'un esprit reposé. Ne s'est non plus ému durant cette aventure Que si d'un jour de fête il eût vu la peinture. Amis, leur a-t-il dit, ne vous affligez pas ; La vertu vous défend de pleurer mon trépas : Vous n'y trouverez rien d'indigne d'une vie Dont les plus grands du monde ont conçu de l'envie ; Je meurs ; mais c'est sans crime ainsi que sans remords Que du rang des vivants je passe au rang des morts. C'est un certain tribut qu'il faut bien que je rende, La nature le veut, et Néron le commande : Tous deux forment des lois qu'on ne peut violer, Et leurs arrêts sont tels qu'on n'en peut appeler. J'en subis la rigueur sans horreur et sans crainte ; Ma volonté docile embrasse la contrainte. Par la douce faveur d'un sommeil que j'attends Bientôt César et moi serons tous deux contents Lui de s'être défait d'un vieillard inutile, Moi de m'être rendu dans un heureux asile, Où nulle oppression ne se fait endurer Où jamais l'innocent n'a lieu de soupirer, Où pour tout intérêt l'esprit est insensible Et franc de passion, goûte un repos paisible.

1 875 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica