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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

Le Parasite

François Tristan l'Hermite· créée en 1654· 5 actes· 1 751 vers· 10 personnages

Représenté pour la première fois en 1654 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, fut aussi représenté au Louvre la même année.

Personnages

  • PHÉNICE, servante de Manille
  • LUCINDE, fille de Manille
  • FRIPESAUCES, Parasite
  • LE CAPITAN, Matamore
  • CASCARET, valet du Capitan
  • LISANDRE, amoureux de Lucinde
  • PÉRIANTE, ami de Lisandre
  • ALCIDOR, mari de Manille
  • LUCILE, père de Lisandre
  • DES ARCHERS
MONSEIGNEUR,

À MONSEIGNEUR MONSEIGNEUR LE DUC DE CHAUNE.

Ce n'est point pour sauver cet Ouvrage de l'injure du Temps, ni de la malice de l'Envie, que je souhaite de le mettre sous la protection d'un nom illustre comme le vôtre. Cette production d'esprit est de si peu de conséquence, qu'il n'importe guère qu'elle périsse : et comme les fusées qui vont par bas, elle ne brille point d'un feu qui doive être considérable pour sa durée. Ce n'est qu'un petit divertissement, ce n'est que l'effet d'une intervalle de travail, et comme le repos d'une étude plus sérieuse. Aussi ne vous offrai-je pas cette Comédie comme une offrande digne de vous, ni qui soit même digne de moi : je vous la présente pour ce que j'ai de passion de faire éclater en public, le zèle particulier que j'ai pour votre service. Mon ardente dévotion fait en cet endroit comme la colère, qui dans ses transports se sert de toutes sortes d'armes. J'espère, MONSEIGNEUR, de vous témoigner quelque jour ma très humble affection par des marques plus magnifiques, et dont vos belles actions seront la matière. Vous avez des Gouvernements dans une Province qui sert comme Théâtre à la guerre, et vous y jouez si noblement votre Personnage, que les choses que vous ferez seront bien dignes d'être écrites. Au reste, MONSEIGNEUR, avec l'avantage de vous faire craindre, vous ne manquerez pas de qualités pour vous faire aimer. On admire en votre âme un fonds de bonté noble et généreuse ; une inclination qui se porte aussi facilement au bien, que celle des autres se porte au mal. On n'y voit nulle pente au vice, et l'on n'y remarque de grandes dispositions à l'héroïque vertu. Je dirais encore qu'avec un esprit connaissant et fort, et qui sait discerner parfaitement les bonnes choses, vous en usez avec une retenue toute modeste, et qui fait connaître que votre jugement accompagne partout votre esprit, et qu'ils produisent ensemble, et la franchise dont vous usez envers vos amis, et la civilité que vous avez pour tout le monde. De ces grands avantages, MONSEIGNEUR, vous avez beaucoup d'obligation aux soins que l'on a pris de vous élever , mais vous en avez de plus particulières à l'illustre sang dont vous êtes sorti. L'Art n'a fait qu'achever en vous ce que la Nature avait avancé ; vous avez reçu les erres de tout ce bien, dès l'heure de votre naissance, et vous ne pourrez jamais manquer de faire de grands progrès vers la Gloire, lorsque vous suivrez vos propres sentiments, et que vous recevrez comme vous faites, les avis de Madame la Duchesse de Péquigny ; vous savez aussi bien que moi, que le Thermodon n'a jamais vu de Reine Amazone plus noble ni plus généreuse qu'elle, et que vous ne recevrez jamais de conseils qui soient bas, d'une Mère si glorieuse et si pleine d'esprit. Elle est capable de vous apprendre fort bien comme il faut porter la bonne et la mauvaise fortune. Mais, MONSEIGNEUR, par quelle impétuosité de zèle me suis-je emporté, jusqu'à vous parler de cette divine personne, dont on ne peut faire d'assez grands Éloges ? Moi qui n'avait dessein que de vous offrir un petit Poème burlesque, et prendre occasion de là pour vous protester que je suis avec autant de passion que de respect,

MONSEIGNEUR, Votre très humble et très obéissant serviteur,

TRISTAN L'HERMITE.

L'IMPRIMEUR, À QUI LIT

On s'étonnera de voir une pièce toute Comique comme celle-ci, de la production de MR Tristan ; dont nous n'avons guère que des Pièces graves et sérieuses : mais il y a des Génies capables de s'accommoder à toutes sortes de sujets, et qui relâchent quelquefois à traiter agréablement les choses les plus populaires, après avoir longtemps travaillé sur des matières héroïques. Enfin, je vous puis assurer que cette Comédie a des agréments qui n'ont point été mal reçus ; et qu'elle a eu l'honneur d'être souvent représentée dans le Louvre, avec les mêmes applaudissements qu'elle avait reçus du public. Vous pouvez donc vous divertir en cette lecture, attendant de ce même Auteur un Ouvrage plus magnifique, et qui demandera toute votre attention. Mes Presses se préparent pour l'impression de son Roman de la Coromène, qui est une autre pièce dont le Théâtre s'étend sur toute la Mer Orientale, et dont les Personnages sont les plus grands Princes de l'Asie. Ceux qui sont versés dans l'Histoire n'y prendront pas un médiocre plaisir, et même les personnes qui n'auront fait lecture d'aucun Livre de voyage en ces quartiers, ne laisseront pas à mon avis, de goûter beaucoup de douceur à lire les merveilleuses aventures qui s'y trouveront comme peintes, de la plume de MR Tristan.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Lucinde, Phénice.

SCÈNE III. Fripesauces, Phénice.

FRIPESAUCES

Qu'il soit bien relevé, car mon ventre est bien plat : Et surtout souviens-toi de remplir la bouteille ; Ô je crois que ma faim n'eût jamais de pareille !

Seul.

Je sens dans mes boyaux plus de deux millions De chiens, de chats, de rats, de loups, et de lions, Qui présentent leurs dents, qui leurs griffes étendent, Et grondant à toute heure, à manger me demandent. J'ai beau dedans ce gouffre entasser jour et nuit, Pour assouvir ma faim je travaille sans fruit. Un grand jarret de veau nageant sur un potage, Un gigot de mouton, un cochon de bas âge, Une langue de boeuf, deux ou trois saucissons Dans ce creux estomac, soufflés, sont des chansons. Un flacon d'un grand vin, d'un beau rubis liquide, Sitôt qu'il est passé laisse ma langue aride, Je la tire au dehors le poumon tout pressé, Comme les chiens courants après qu'ils ont chassé. Un nouvel Hipocras, je veux dire Hippocrate, Qui la tête souvent de ses ongles se gratte, Et pour gagner le bruit de fameux médecin, Touche souvent du nez au bourlet d'un bassin ; Dit assez que ma faim est une maladie ; Mais il ignore encor comme on y remédie. Ces discours importuns ne font que l'irriter, Je vois que c'est un mal difficile à traiter. Quand j'aurais avaler cent herbes, cent racines ; Reçu vingt lavements, humé vingt médecines, Qui me feraient aller, et par haut et par bas ; Je me connais fort bien, je n'en guérirais pas. Ô que d'un bon repas la rencontre est heureuse ! Ne viendra-t-elle point ? Dépêche paresseuse.

Hippocrate de Cos [-470, Cos ;-370, Larissa] : médecin de l'antiquité et père de la médecine. On lui doit le serment du même nom.

SCÈNE IV. Fripesauces, Phénice.

FRIPESAUCES

Tant pis.

FRIPESAUCES

Qu'importe ?

PHÉNICE

Quelque trois ans après qu'ils furent mariés, Demeurant à Marseille, ils furent conviés Par la sérénité du plus beau jour du monde, D'aller dans un esquif prendre le frais sur l'onde. Manille par faiblesse évita le malheur, Pour être sur la mer, sujette aux maux de coeur, Mais son mari s'embarque avec la brigade, Qui pensait s'égayer tout au long de la rade : Il y porte son fils qu'il ne pouvait quitter, Et dont l'âge à deux ans, à peine eût pu monter ; Et laisse sur le bord sa très chère Manille, Qui donnait à téter à Lucinde sa fille. Ceux qui s'étaient commis à ce fier élément, Virent un temps si beau, changer en un moment : Leur esquif fut bien loin poussé d'un vent de terre, Il fit un grand orage, il fit un grand tonnerre, Et maltraités ainsi du soir jusqu'au matin, Le jour les fit trouver proches d'un brigantin : C'étaient des écumeurs, des Turcs, qui les surprirent, Et quelque temps après en Alger les vendirent ; Et nous sûmes l'état de leur captivité, D'un de ces prisonniers qui s'était racheté. Mais en quatre ou cinq ans comme on a pu connaître, Ils ont changé de ville, ils ont changé de maître, Et le malheur est tel, que depuis quatorze ans, Manille ne sait plus, s'ils sont morts ou vivants. Si Lisandre arrivé, comme un forçat s'habille ; Et se vient présenter au logis de Manille ; Et bien instruit par toi, lui fait certains récits, Qui pourra l'empêcher de passer pour son fils ? L'autre âgé de deux ans fut pris dans cette barque.

Brigantin : navire à voile avec un seul pont et possédant un ou deux mat.

Écumeur : Marin ou personne profitant du biens d'autrui.

SCÈNE V. Le Capitan, Fripesauces, Cascaret.

CASCARET

Monsieur.

LE CAPITAN

Tu dis ?

LE CAPITAN

Comment ?

LE CAPITAN

Quoi ?

LE CAPITAN

Entends-tu.

FRIPESAUCES

Oui, Monsieur.

SCÈNE VI. Le Capitan, Lucinde, Phénice.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

LISANDRE

Enfin, voici l'endroit où Lucinde demeure, Et je la reverrai possible dans une heure : Je reverrai les yeux dont je fus enflammé, Et cette bouche encor par qui je fus charmé, Cet oracle d'amour, cette bouche de rose, Qui toujours adoucit les lois qu'elle m'impose. Je baiserai sa main qui dans ce qu'elle écrit, Par des traits si charmants marque son bel esprit ; Mais si faut-il encor relire cette lettre, Si le temps et l'amour me le peuvent permettre ; Elle presse si fort mon amoureux désir, Qu'il ne me reste pas un moment de loisir.

LETTRE DE LUCINDE.

À LISANDRE.

Venez en diligence, et parlez à Phénice, Qui vous découvrira l'état de notre sort : Nous n'avons plus d'espoir, qu'en un seul artifice, Où Lisandre servira fort ; Mais qu'il manque ou qu'il réussisse, Mon amour ne craint rien, non pas même la mort. Lucinde, si j'entends la voix de cet oracle, Nous sommes traversés par quelque grand obstacle. Notre heur est retardé par quelque empêchement, Mais il faudra le vaincre ou mourir promptement. Rien ne divertira mon amoureuse envie, J'obtiendrai cette Belle ou je perdrai la vie. Ô que je suis à plaindre en mon sort amoureux ! Je vis dessous le joug d'un père rigoureux ; Qui ne saurait répondre à mon ardeur extrême, Qui veut que j'étudie, et n'entend point que j'aime. Lucinde d'autre part, tremble sous une loi. Qui la rend pour le moins esclave autant que moi. En ses désirs secrets, elle craint une mère, Qui ne lui parle point qu'avec un front sévère ; Qui l'observe sans cesse, et la suit en tous lieux, Et qui pour la garder voudrait avoir cent yeux. De m'aller découvrir ; cette femme chagrine, Ne rebutera pas ma naissance et ma mine, Possible suis-je fait à ne déplaire pas : Mais comme l'on en use en de semblables cas, Sans doute elle voudra faire parler mon père, Et Dieu sait quels seront ses transports de colère : Cet esprit rude, avare, actif pour amasser, De nourrir une bru, se veut longtemps passer. On le fera cabrer lui portant ces paroles, Il me fera soudain retourner aux écoles, Je serai trop heureux, s'il ne me frappe pas, Mais que homme indiscret accompagne mes pas, Et me suivant m'écoute en posture plaisante ?

SCÈNE II. Périante, Lisandre.

LISANDRE

Qui ?

PÉRIANTE

Lucile.

LISANDRE

Son nom ?

PÉRIANTE

C'est Matamore.

LISANDRE

De quoi ?

SCÈNE III. Fripesauces, Lisandre, Périante.

SCÈNE IV. Lisandre, Fripesauces.

SCÈNE V. Le Capitan, Cascaret, Lisandre, Fripesauces.

LE CAPITAN

C'est assez.

FRIPESAUCES

Il se fera tenir.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Lisandre, Fripesauces.

LISANDRE

De taille ?

LISANDRE

Son logis ?

FRIPESAUCES

Vers le port.

FRIPESAUCES, frappant à la porte de Manille

Allégresse, allégresse, en cuisine, en cuisine.

SCÈNE III. Manille, Lisandre, Fripesauces, Lucinde, Phénice.

SCÈNE IV. Lucile, Lisandre.

SCÈNE V. Phénice, Lisandre, Lucile.

PHÉNICE

Sillare.

SCÈNE VI. Le Capitan, Phénice, Lucile.

SCÈNE VII. Manille, Le Capitan.

LE CAPITAN

Madame.

MANILLE

Brisons là.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Le Capitan, Cascaret.

SCÈNE II. Alcidor, Le Capitan, Cascaret.

ALCIDOR

Hélas !

LE CAPITAN

Bon, soupirez.

SCÈNE III. Alcidor, Fripesauces, Phénice, Le Capitan, Cascaret.

ALCIDOR

Holà.

ALCIDOR

Ouvrez vite.

SCÈNE IV. Lucinde, Phénice, Alcidor, Fripesauces.

SCÈNE V. Lucinde, Alcidor, Fripesauces, Phénice, Lisandre.

SCÈNE VI. Lucinde, Manille, Fripesauces, Lisandre, Alcidor, Phénice.

LISANDRE

Impudent.

MANILLE

Tout cela ne dit rien.

Le locuteur suivant doit être Phénice et non Lisandre.

MANILLE

Parlons bas.

MANILLE

Où ?

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

FRIPESAUCES

On dit que bien souvent entre les bords du verre, Et le nez du buveur, tout le vin tombe à terre : Je l'éprouve à mon dam, moi qui ce même jour Étais un truchement, un messager d'amour, Pour qui tournaient au feu des broches savoureuses, Et pour qui l'on marquait des tonnes plantureuses. Le Diable pour ma perte est venu du sabbat, Qui m'a fait dénicher de mon pauvre grabat ; Et par un si grand trouble, et des rigueurs si grandes, A troublé mon piot et soustrait mes viandes ; Qu'aujourd'hui sans vigueur, sans force et sans support, Je suis un messager pour conduire à la mort : Et me trouvant les dents aussi longues qu'une aulne, Je suis un truchement à demander l'aumône : Je ne mange plus rien, et d'un pas chancelant Je ne fais que gober les mouches en volant : Je ne suis plus admis à servir de Maîtresses, Et je n'ai plus d'emploi qu'à me gratter les fesses. Mais quoi, je ne serais accablé qu'à demi, Si je n'étais privé de mon meilleur ami ; Tous mes boyaux plaintifs ne me font rien entendre Qui soit si douloureux que le sort de Lisandre. Ha ! Qu'il est malheureux cet aimable garçon, Qui me soûlait toujours de si bonne façon ; Mais d'un coeur libéral, d'une âme noble et franche, Tantôt aux deux Faisans, tantôt à la Croix blanche, Au Broc, à la Bastille, à la Cage, au Dauphin, À la Table Roland, à la Pomme de Pin, À saint Roch, au Poirier et dans la Magdelaine, D'où je ne sortais point qu'avec la panse pleine : Mais nous étions traités encor d'autre façon ; Quand nous allions chez Guille, ou bien chez Méneçon, Dans ce petit Paris où toute chose abonde, Qu'on peut comme le grand nommer un petit Monde. Ô le pauvre garçon ! Le Destin ne veut pas Qu'il me donne jamais un malheureux repas.

SCÈNE II. Le Capitan, Fripesauces, Cascaret.

LE CAPITAN

Il est bon.

FRIPESAUCES

Manille.

SCÈNE III. Phénice, Alcidor, Le Capitan, Casacret, Fripesauces.

SCÈNE IV. Le Capitan, Cascaret.

CASCARET

Du chien ?

LE CAPITAN

Vers le détroit nommé Bebelmandel.

Babelmandel (Bab-el-Mandeb) : Détroit d'entrée dans la mer Rouge, entre le Yémen et Djibouti.

CASCARET

C'est pour faire à Paris un merveilleux esclandre, Mille fils de putains naîtraient de cette cendre : Vous en avez je pense, envoyé des milliers, Au quartier du Marais, et rue aux Gravilliers.

Rue de Gravilliers : Rue de Paris entre la rue du Temple et la rue Beaubourg, dont le nom viendrait des ouvriers qui travaillaient le cendre gravelée.

SCÈNE V. Lucile et ses archers

FRIPESAUCES

Quelque part.

FRIPESAUCES

Un enfant d'Orléans, Qui se disait sorti des mains des mécréants ; Et semblant un forçat sorti de la cadène, S'introduisit céans.

Cadène : Chaîne de fer à laquelle on attachait les forçats. [L] initialement pièce de voilier.

SCÈNE VI. Alcidor, Manille, Lucile, Fripesauces.

SCÈNE VII. Lucile, Alcidor, Fripesauces, Lucinde, Phénice, Manille.

LUCINDE

Tais-toi.

LUCILE

Je ne suis plus cet homme lubieux ?

Lubieux : Qui a des lubies, ce mot est peu en usage. [R]

1 751 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica