Comédie en vers
Le Parasite
Représenté pour la première fois en 1654 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, fut aussi représenté au Louvre la même année.
Personnages
- PHÉNICE, servante de Manille
- LUCINDE, fille de Manille
- FRIPESAUCES, Parasite
- LE CAPITAN, Matamore
- CASCARET, valet du Capitan
- LISANDRE, amoureux de Lucinde
- PÉRIANTE, ami de Lisandre
- ALCIDOR, mari de Manille
- LUCILE, père de Lisandre
- DES ARCHERS
MONSEIGNEUR,
À MONSEIGNEUR MONSEIGNEUR LE DUC DE CHAUNE.
Ce n'est point pour sauver cet Ouvrage de l'injure du Temps, ni de la malice de l'Envie, que je souhaite de le mettre sous la protection d'un nom illustre comme le vôtre. Cette production d'esprit est de si peu de conséquence, qu'il n'importe guère qu'elle périsse : et comme les fusées qui vont par bas, elle ne brille point d'un feu qui doive être considérable pour sa durée. Ce n'est qu'un petit divertissement, ce n'est que l'effet d'une intervalle de travail, et comme le repos d'une étude plus sérieuse. Aussi ne vous offrai-je pas cette Comédie comme une offrande digne de vous, ni qui soit même digne de moi : je vous la présente pour ce que j'ai de passion de faire éclater en public, le zèle particulier que j'ai pour votre service. Mon ardente dévotion fait en cet endroit comme la colère, qui dans ses transports se sert de toutes sortes d'armes. J'espère, MONSEIGNEUR, de vous témoigner quelque jour ma très humble affection par des marques plus magnifiques, et dont vos belles actions seront la matière. Vous avez des Gouvernements dans une Province qui sert comme Théâtre à la guerre, et vous y jouez si noblement votre Personnage, que les choses que vous ferez seront bien dignes d'être écrites. Au reste, MONSEIGNEUR, avec l'avantage de vous faire craindre, vous ne manquerez pas de qualités pour vous faire aimer. On admire en votre âme un fonds de bonté noble et généreuse ; une inclination qui se porte aussi facilement au bien, que celle des autres se porte au mal. On n'y voit nulle pente au vice, et l'on n'y remarque de grandes dispositions à l'héroïque vertu. Je dirais encore qu'avec un esprit connaissant et fort, et qui sait discerner parfaitement les bonnes choses, vous en usez avec une retenue toute modeste, et qui fait connaître que votre jugement accompagne partout votre esprit, et qu'ils produisent ensemble, et la franchise dont vous usez envers vos amis, et la civilité que vous avez pour tout le monde. De ces grands avantages, MONSEIGNEUR, vous avez beaucoup d'obligation aux soins que l'on a pris de vous élever , mais vous en avez de plus particulières à l'illustre sang dont vous êtes sorti. L'Art n'a fait qu'achever en vous ce que la Nature avait avancé ; vous avez reçu les erres de tout ce bien, dès l'heure de votre naissance, et vous ne pourrez jamais manquer de faire de grands progrès vers la Gloire, lorsque vous suivrez vos propres sentiments, et que vous recevrez comme vous faites, les avis de Madame la Duchesse de Péquigny ; vous savez aussi bien que moi, que le Thermodon n'a jamais vu de Reine Amazone plus noble ni plus généreuse qu'elle, et que vous ne recevrez jamais de conseils qui soient bas, d'une Mère si glorieuse et si pleine d'esprit. Elle est capable de vous apprendre fort bien comme il faut porter la bonne et la mauvaise fortune. Mais, MONSEIGNEUR, par quelle impétuosité de zèle me suis-je emporté, jusqu'à vous parler de cette divine personne, dont on ne peut faire d'assez grands Éloges ? Moi qui n'avait dessein que de vous offrir un petit Poème burlesque, et prendre occasion de là pour vous protester que je suis avec autant de passion que de respect,
MONSEIGNEUR, Votre très humble et très obéissant serviteur,
TRISTAN L'HERMITE.
L'IMPRIMEUR, À QUI LIT
On s'étonnera de voir une pièce toute Comique comme celle-ci, de la production de MR Tristan ; dont nous n'avons guère que des Pièces graves et sérieuses : mais il y a des Génies capables de s'accommoder à toutes sortes de sujets, et qui relâchent quelquefois à traiter agréablement les choses les plus populaires, après avoir longtemps travaillé sur des matières héroïques. Enfin, je vous puis assurer que cette Comédie a des agréments qui n'ont point été mal reçus ; et qu'elle a eu l'honneur d'être souvent représentée dans le Louvre, avec les mêmes applaudissements qu'elle avait reçus du public. Vous pouvez donc vous divertir en cette lecture, attendant de ce même Auteur un Ouvrage plus magnifique, et qui demandera toute votre attention. Mes Presses se préparent pour l'impression de son Roman de la Coromène, qui est une autre pièce dont le Théâtre s'étend sur toute la Mer Orientale, et dont les Personnages sont les plus grands Princes de l'Asie. Ceux qui sont versés dans l'Histoire n'y prendront pas un médiocre plaisir, et même les personnes qui n'auront fait lecture d'aucun Livre de voyage en ces quartiers, ne laisseront pas à mon avis, de goûter beaucoup de douceur à lire les merveilleuses aventures qui s'y trouveront comme peintes, de la plume de MR Tristan.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE.
PHÉNICE
Que le poste est mauvais pour une confidente, De passer une nuit près d'une jeune Amante ! Elle est à babiller du soir jusqu'au matin, Et l'on dormirait mieux près de quelque Lutin. Ô l'importun effet d'une amoureuse cause ! L'on dit et l'on redit cent fois la même chose, On se souvient de tout, et l'on en vient troubler Celles qui du sommeil se sentent accabler. Que de propos divers dessus une vétille ? On soupire sans cesse, à toute heure on frétille ; On vient vous demander, en vous tirant le bras, Dites-moi, dormez-vous ? Ou ne dormez-vous pas ? Lucinde sans mentir, n'a point de conscience : Elle ne m'a donné, ni paix, ni patience, J'en aurai ce matin les yeux tous endormis : J'aimerais mieux coucher près d'un tas de fourmis. Cent puces dans mon lit m'auraient moins éveillée ; Mais la voici venir. Quoi ? Si tôt habillée ? Déjà sur mes talons ? Quoi donc ?SCÈNE II. Lucinde, Phénice.
LUCINDE
Souviens-toi bien de tout.PHÉNICE
Ô recharge inutile. Dans cette inquiétude et ces désirs pressants, Je crains avec raison que vous perdiez le sens. Rentrez : et répondez si Manille m'appelle, Que je suis à la halle à battre la semelle, Et que chez son tailleur, comme elle a commandé, Je vais voir si son corps est bien raccommodé ; Et si la robe aussi qu'elle met aux Dimanches, Est rallongée en bas, et rétrécie aux manches.LUCINDE
Mais d'une bonne sorte instruis notre valet : Que Lisandre arrivant reçoivent mon poulet, Qu'il sache ce qu'il chante, et qu'il s'en remémore.PHÉNICE
Allez, j'en prendrai soin.LUCINDE
Je te le dis encore.PHÉNICE
Rentrez, nous perdons temps en propos superflus, Ce n'était que deux mots ; en voilà trente et plus. Mais où peut-on trouver le drôle que je cherche ?Étant seule.
De même qu'un oiseau qui se bat sur la perche, Il cajole quelqu'un pour avoir un repas ; Et le Diantre d'Enfer ne le trouverait pas. Toutefois le voici.SCÈNE III. Fripesauces, Phénice.
FRIPESAUCES
Ô la rigueur étrange ! Est-il donc ordonné que jamais je ne mange ? Ai-je donc tracassé jusqu'à cette heure en vain ? Ne pourrai-je flatter ou contenter ma faim. Ô Cieux quelle pitié !PHÉNICE
Holà ho Fripesauces.FRIPESAUCES
Que mon ventre aplati fait élargir mes chausses ! Si je ne bois bientôt à traits fréquents et longs, On les verra dans peu tomber sur mes talons.Phénice lui frappe sur l'épaule.
Ô Cieux quelle pitié ! Quelle misère extrême ! Ha ! Phénice c'est toi.PHÉNICE
Toi, n'es-tu plus toi-même ?FRIPESAUCES
Que ton nez aussi bien n'est-il un pied de veau ; Je serais fort habile à torcher ton museau. Si tes deux yeux étaient deux pâtés de requête, Je ficherais bientôt mes ongles dans ta tête. Et si ton Scoffion avait tous les appas D'une rouelle de veau bien cuite entre deux plats, En l'humeur où je suis, Phénice je te jure, Que j'aurais toute à l'heure avalé ta coiffure.Scoffion : Petit bonnet de toile ou d'étoffe, à peu près de la forme d'une calotte.
FRIPESAUCES
Ma bouche à mon réveil s'ouvre devant mes yeux ; Bride cet appétit d'une raison meilleure : Je voudrais être aveugle et manger à toute heure.PHÉNICE
Écoute donc un peu.FRIPESAUCES
Que me veux-tu donner ?PHÉNICE
Parlons d'un grand secret.FRIPESAUCES
Parlons de déjeuner.FRIPESAUCES
Il serait question de manger un potage D'une pièce de boeuf se dégraisser les dents, Et mettre avec loisir des meubles là-dedans.PHÉNICE
Si tu savais comment notre Lucinde pleure, Et ce qu'elle m'a dit encor depuis une heure Sur ces affections, je te jure ma foi Que tu pourrais pleurer comme elle et comme moi.FRIPESAUCES
Je te jure ma foi que ma panse est plus sèche Que n'est une allumette, une éponge, une mèche, Et qu'en un alambic très difficilement On en pourrait tirer deux larmes seulement.FRIPESAUCES
Je ne saurais t'entendre. Si je n'ai comme il faut fait jouer le menton, Ce qu'on dit en français me semble bas breton : Je me trouve assoupi, je baille, je m'allonge, Et prends un entretien pour l'image d'un songe.FRIPESAUCES
Qu'il soit bien relevé, car mon ventre est bien plat : Et surtout souviens-toi de remplir la bouteille ; Ô je crois que ma faim n'eût jamais de pareille !Seul.
Je sens dans mes boyaux plus de deux millions De chiens, de chats, de rats, de loups, et de lions, Qui présentent leurs dents, qui leurs griffes étendent, Et grondant à toute heure, à manger me demandent. J'ai beau dedans ce gouffre entasser jour et nuit, Pour assouvir ma faim je travaille sans fruit. Un grand jarret de veau nageant sur un potage, Un gigot de mouton, un cochon de bas âge, Une langue de boeuf, deux ou trois saucissons Dans ce creux estomac, soufflés, sont des chansons. Un flacon d'un grand vin, d'un beau rubis liquide, Sitôt qu'il est passé laisse ma langue aride, Je la tire au dehors le poumon tout pressé, Comme les chiens courants après qu'ils ont chassé. Un nouvel Hipocras, je veux dire Hippocrate, Qui la tête souvent de ses ongles se gratte, Et pour gagner le bruit de fameux médecin, Touche souvent du nez au bourlet d'un bassin ; Dit assez que ma faim est une maladie ; Mais il ignore encor comme on y remédie. Ces discours importuns ne font que l'irriter, Je vois que c'est un mal difficile à traiter. Quand j'aurais avaler cent herbes, cent racines ; Reçu vingt lavements, humé vingt médecines, Qui me feraient aller, et par haut et par bas ; Je me connais fort bien, je n'en guérirais pas. Ô que d'un bon repas la rencontre est heureuse ! Ne viendra-t-elle point ? Dépêche paresseuse.Hippocrate de Cos [-470, Cos ;-370, Larissa] : médecin de l'antiquité et père de la médecine. On lui doit le serment du même nom.
SCÈNE IV. Fripesauces, Phénice.
FRIPESAUCES
Découvre donc ce plat que tu caches si bien.PHÉNICE
Écoute-moi devant, ou bien tu ne tiens rien, Il faut être attentif sur un fait qui nous touche, Tu dois ouvrir l'oreille avant qu'ouvrir la bouche.PHÉNICE
Écoute seulement.PHÉNICE
Tu ne mangeras point, qu'après la chose dite ; Tu sais que soupirant sous de sévères lois, Notre jeune orpheline est réduite aux abois ; Et n'ose contredire à Manille sa mère, Qui la veut marier par un ordre sévère : Qu'elle pleure toujours son rigoureux destin.FRIPESAUCES
Moi je n'en pleure pas, on y fera festin.FRIPESAUCES
Mais tu parles toujours, et jamais je ne mange, Je pourrais t'écouter et mâcher doucement.PHÉNICE
Tu mâcheras après, écoute seulement, Tu sais que cette fille à bon droit affligée Par inclination est ailleurs engagée.FRIPESAUCES
Tant pis.PHÉNICE
Et qu'elle attend son Lisandre aujourd'hui, Pour apporter de l'ordre à ce pressant ennui : Il faut aller servir cette pauvre innocente.PHÉNICE
Il veut toucher au plat.
Tout beau ; faut-il souffrir qu'un maître de filous, Malgré ses sentiments devienne son époux ? Et qu'un homme d'honneur, plus noble et plus sortable, En soit ainsi frustré ?FRIPESAUCES
Non je me donne au Diable.PHÉNICE
Toutefois le temps presse et ce sera demain, Qu'elle sera forcée à lui donner la main ; Si Lisandre averti bientôt par cette lettre, Pour rompre ce dessein, ne se vient entremettre.FRIPESAUCES
Mais comment fera-t-il ?PHÉNICE
Je te dirai comment.FRIPESAUCES
Dis donc je n'en puis plus.PHÉNICE
Attends un seul moment, Manille quelque fois écoute à cette porte, Tu sais bien qu'Alcidor est provençal.FRIPESAUCES
Qu'importe ?PHÉNICE
Quelque trois ans après qu'ils furent mariés, Demeurant à Marseille, ils furent conviés Par la sérénité du plus beau jour du monde, D'aller dans un esquif prendre le frais sur l'onde. Manille par faiblesse évita le malheur, Pour être sur la mer, sujette aux maux de coeur, Mais son mari s'embarque avec la brigade, Qui pensait s'égayer tout au long de la rade : Il y porte son fils qu'il ne pouvait quitter, Et dont l'âge à deux ans, à peine eût pu monter ; Et laisse sur le bord sa très chère Manille, Qui donnait à téter à Lucinde sa fille. Ceux qui s'étaient commis à ce fier élément, Virent un temps si beau, changer en un moment : Leur esquif fut bien loin poussé d'un vent de terre, Il fit un grand orage, il fit un grand tonnerre, Et maltraités ainsi du soir jusqu'au matin, Le jour les fit trouver proches d'un brigantin : C'étaient des écumeurs, des Turcs, qui les surprirent, Et quelque temps après en Alger les vendirent ; Et nous sûmes l'état de leur captivité, D'un de ces prisonniers qui s'était racheté. Mais en quatre ou cinq ans comme on a pu connaître, Ils ont changé de ville, ils ont changé de maître, Et le malheur est tel, que depuis quatorze ans, Manille ne sait plus, s'ils sont morts ou vivants. Si Lisandre arrivé, comme un forçat s'habille ; Et se vient présenter au logis de Manille ; Et bien instruit par toi, lui fait certains récits, Qui pourra l'empêcher de passer pour son fils ? L'autre âgé de deux ans fut pris dans cette barque.Brigantin : navire à voile avec un seul pont et possédant un ou deux mat.
Écumeur : Marin ou personne profitant du biens d'autrui.
FRIPESAUCES
Son vrai fils sur son corps peut avoir quelque marque, Qu'elle ne verrait pas sur cet autre.PHÉNICE
Point, point, Nous sommes fortement assurés sur ce point, Manille a dit cent fois qu'elle verrait paraître Son fils devant ses yeux sans le pouvoir connaître.FRIPESAUCES
Et ce fils retrouvé, qu'on estimait perdu, Rompra-t-il aisément cet hymen prétendu ? Manille au Capitan sa parole a donnée ?PHÉNICE
Il fera toutefois différer l'hyménée ; Et nous travaillerons après ce bel effet, Afin que le traité soit rompu tout à fait.FRIPESAUCES
La fourbe est excellente et bien imaginée : Et pourvu seulement qu'elle soit bien menée, À ton honneur Phénice, elle réussira.PHÉNICE
À son gré là-dessus, le Ciel disposera, C'est à toi seulement d'instruire bien Lisandre, Et le bien conseiller sur l'habit qu'il doit prendre : Et sur ce qu'il doit dire, afin qu'à la maison, Il passe pour Sillare avec quelque raison. Il doit adroitement débiter ses voyages, Dépeindre les pays, les cités, les passages, Les moeurs des habitants qu'il aura fréquentés, Les noms des mécréants, les noms des rachetés.FRIPESAUCES
J'entends bien tout cela, laisse, laisse-moi faire, Il saura sur ce point ce qu'il est nécessaire : Buvant vison-visu d'une bonne façon, Comme un savant Docteur je lui ferai leçon. Montre donc ce paquet.PHÉNICE
La dépense est fermée, Et je n'ai que ce plat pour ta gueule affamée : Mais fais bien ton message et quand tu reviendras.FRIPESAUCES
Oui, oui, mais de tels mets ne me contentent pas, N'as-tu rien que cela ? La panse est bien remplie, Lorsque l'on a le bien d'avaler une oublie.PHÉNICE
Va, tu feras tantôt un solide repas : Mais ne retarde plus, diligente tes pas : Sers bien ces deux amants il faut que je t'en presse, Je crains beaucoup pour eux.FRIPESAUCES
Tu crains que je n'engraisse.PHÉNICE
Lécher encor le plat n'as-tu pas achevé ? Va-t-en trouver Lisandre il doit être arrivé. Travaille à détourner le sort qui le menace, Tu sais bien le logis, il descend à la place.FRIPESAUCES
Je sais bien, je sais bien, à la place Maubert, Pour le moins si la faim ne me prend point sans vert, À moitié du chemin.PHÉNICE
Trêve de raillerie.SCÈNE V. Le Capitan, Fripesauces, Cascaret.
FRIPESAUCES
Tirons-nous à l'écart, Voici le Capitan, qui fait trembler la Terre, Et qui parle si haut qu'il semble d'un tonnerre.LE CAPITAN
Je ne suis point servi, toute cette canaille, Se cache au cabaret, ainsi que rats en paille. Holà ! Qu'on vienne à moi.CASCARET
Que vous plaît-il Monsieur ?LE CAPITAN
Où sont tous ces coquins ? J'enrage de bon coeur, Ils ne répondent point lorsque je les appelle.CASCARET
Monsieur.LE CAPITAN
Je leur romprai quelque jour la cervelle : Où sont tes compagnons qui ne me suivent point ?CASCARET
L'un raccoutre ses bas et l'autre son pourpoint, Et nul n'a de souliers, car votre Seigneurie, N'a passé de trois mois par la savaterie ; Elle y devrait aller.LE CAPITAN
Je veux auparavant, Afin que vous ayez de bon cuir de Levant, Aller prendre Maroc, Alger, Tunis, Bizerte, Et quelque autre pays dont j'ai juré la perte, Et nous aurons alors d'assez bons maroquins.FRIPESAUCES
Pour te sangler le nez ?LE CAPITAN
Pour chausser des coquins.FRIPESAUCES
S'ils ont durant ce temps à battre la semelle, Qu'ils se tiennent bien gais, leur attente est fort belle.CASCARET
Et du linge Monsieur ?LE CAPITAN
Ayons quelque repos. Mes barbes, mes genets, ont-ils eu de l'avaine ? C'est mon soin principal.LE CAPITAN
Tu dis ?LE CAPITAN
Comment ?CASCARET
Oui, comme une montagne.CASCARET
Environ quinze francs.LE CAPITAN
Quoi ?CASCARET
L'on les offre et plus.FRIPESAUCES
Je crois qu'il dit cela pour me faire enrager : Il va bientôt dîner, il faut que je le suive.FRIPESAUCES
Il vaudrait mieux avoir quelque bon aloyau.FRIPESAUCES
Qu'il a l'estomac haut, que n'est-il un coq d'Inde ! Je l'irais attaquer encor qu'il fut bardé.FRIPESAUCES
Votre grandeur m'honore.LE CAPITAN
Que fait donc ta maîtresse ?LE CAPITAN
C'est bien fait qu'elle dorme, elle a bonne raison. Avant que nous entrions sous les lois d'hyménée, Elle peut bien dormir la grasse matinée ; Pour avoir le teint frais, le visage arrondi, La gorge ferme et pleine et le sein rebondi. Car elle est destinée ainsi qu'on le remarque, Pour être en peu de temps un morceau de Monarque. Et si tout l'univers même n'est en erreur, D'un homme qui vaut bien trois fois un empereur, Je m'en allais la voir cette belle assassine.LE CAPITAN
En ce cas, il s'en faut bien garder, Je vis pour la servir, non pour l'incommoder. Ne lui parles-tu point parfois de mes prouesses ? Dis-le moi.LE CAPITAN
Tu te souviens toujours du quart d'écu de poids : Attendant le dîner il faut que je te dise, Si j'ai le bras bien ferme et l'âme bien hardie ; Il faut qu'en peu de mots je te fasse savoir, Si dans un beau combat, j'ai bien fait mon devoir.FRIPESAUCES
Tout ce qu'il vous plaira.LE CAPITAN
Écoute des merveilles.LE CAPITAN
Ce bras fut affronter cinq ou six roitelets, Et leur tordit le col ainsi qu'à des poulets. Mondaze, Soffola, de même que Mélinde, Se virent désolés pour l'amour de Lucinde, Sur le bruit que son père en ces lieux fut traîné, D'aller rompre ses fers je fus déterminé.FRIPESAUCES
Quelle obligation pour un si beau voyage !FRIPESAUCES
Je ne crois pas, Monsieur, qu'elle soit si cruelle, Quand vous aurez couché quatre nuits avec elle.FRIPESAUCES
Mais ne dînez-vous point ? Voilà midi sonné.FRIPESAUCES
Monsieur, il serait temps de s'aller mettre à table, Je sais bien que chez vous, vous avez de bon vin.LE CAPITAN
Tu boirais de bon coeur.FRIPESAUCES
Vous parlez en Devin.LE CAPITAN
Écoute encore un peu.FRIPESAUCES
Monsieur, le temps me presse.LE CAPITAN
Fais-moi toujours service auprès de ma Maîtresse, Je te ferai présent d'un pot dont je fais cas.FRIPESAUCES
Sera-t-il bien garni ?LE CAPITAN
Garni ? De taffetas.LE CAPITAN
Ce pot est un armet d'une étoffe bien fine ; Je veux d'un corselet encore de régaler, Comme d'un coutelas qui siffle parmi l'air, Et tranche en deux les Sphinx, les Hydres, les Chimères.FRIPESAUCES
Ha ! Ces armes, Monsieur, ne me conviennent guères, Je ne voudrais m'armer qu'avec un corselet, Qui fut fait de la peau d'un gras cochon de lait, Et pour être coiffé selon ma fantaisie, Je voudrais pour mon pot, un pot de malvoisie ; J'en remplirais un verre aussi long que mon bras, Qui pour fendre les airs serait mon coutelas.LE CAPITAN
Je t'entends à ces mots, et veux en diligence, Ajouter quelque chose à cette intelligence, Tiens voilà de quoi boire au prochain cabaret.FRIPESAUCES
Ô le coeur magnifique.LE CAPITAN
Et de plus, Cascaret.FRIPESAUCES
Ô qu'il est libéral, si ce quart d'écu pèse, Mais je crois qu'à la fin de cette parenthèse, Je dois sur nouveaux frais avecque son valet, Par son commandement prendre pinte au collet ; J'aurai de la vigueur pour achever ma course.LE CAPITAN
Entends-tu.FRIPESAUCES
Oui, Monsieur.LE CAPITAN
Qu'il boive et sur ma bourse.LE CAPITAN
Buvez premièrement à ma Divinité : À la belle Lucinde à cette jeune Aurore, Dont un petit soleil dans peu se doit éclore : S'il faut que je l'épouse, et qu'enfin sa rigueur, Cesse de rebuter les offres de mon coeur.Le Capitan seul.
Sans doute Cascaret en vidant les bouteilles, Va de ce Parasite apprendre des nouvelles ; Car ce petit fripon sait naturellement, Tirer les vers du nez assez adroitement, Je saurai si Lucinde : Ha ! Je vois cette belle, Elle sort du logis Phénice est avec elle.SCÈNE VI. Le Capitan, Lucinde, Phénice.
LE CAPITAN
Où portez-vous ainsi, les Grâces, les Amours, Et toute la clarté qui fait mes plus beaux jours ?LUCINDE
Monsieur, dans ce manchon je ne porte qu'un livre, Ô l'importun fâcheux, que le Ciel m'en délivre.LE CAPITAN
De grâce permettez.LUCINDE
Non, j'y suis résolue.LUCINDE
Monsieur, je vous en prie.LE CAPITAN
Hé Madame pourquoi ?LE CAPITAN
Ô miracles des belles, Nous vaincrons par nos soins ces rigueurs naturelles, Nous en viendrons à bout.LUCINDE
Ce ne sera jamais.LE CAPITAN
En voudriez-vous jurer.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE.
LISANDRE
Enfin, voici l'endroit où Lucinde demeure, Et je la reverrai possible dans une heure : Je reverrai les yeux dont je fus enflammé, Et cette bouche encor par qui je fus charmé, Cet oracle d'amour, cette bouche de rose, Qui toujours adoucit les lois qu'elle m'impose. Je baiserai sa main qui dans ce qu'elle écrit, Par des traits si charmants marque son bel esprit ; Mais si faut-il encor relire cette lettre, Si le temps et l'amour me le peuvent permettre ; Elle presse si fort mon amoureux désir, Qu'il ne me reste pas un moment de loisir.LETTRE DE LUCINDE.
À LISANDRE.
Venez en diligence, et parlez à Phénice, Qui vous découvrira l'état de notre sort : Nous n'avons plus d'espoir, qu'en un seul artifice, Où Lisandre servira fort ; Mais qu'il manque ou qu'il réussisse, Mon amour ne craint rien, non pas même la mort. Lucinde, si j'entends la voix de cet oracle, Nous sommes traversés par quelque grand obstacle. Notre heur est retardé par quelque empêchement, Mais il faudra le vaincre ou mourir promptement. Rien ne divertira mon amoureuse envie, J'obtiendrai cette Belle ou je perdrai la vie. Ô que je suis à plaindre en mon sort amoureux ! Je vis dessous le joug d'un père rigoureux ; Qui ne saurait répondre à mon ardeur extrême, Qui veut que j'étudie, et n'entend point que j'aime. Lucinde d'autre part, tremble sous une loi. Qui la rend pour le moins esclave autant que moi. En ses désirs secrets, elle craint une mère, Qui ne lui parle point qu'avec un front sévère ; Qui l'observe sans cesse, et la suit en tous lieux, Et qui pour la garder voudrait avoir cent yeux. De m'aller découvrir ; cette femme chagrine, Ne rebutera pas ma naissance et ma mine, Possible suis-je fait à ne déplaire pas : Mais comme l'on en use en de semblables cas, Sans doute elle voudra faire parler mon père, Et Dieu sait quels seront ses transports de colère : Cet esprit rude, avare, actif pour amasser, De nourrir une bru, se veut longtemps passer. On le fera cabrer lui portant ces paroles, Il me fera soudain retourner aux écoles, Je serai trop heureux, s'il ne me frappe pas, Mais que homme indiscret accompagne mes pas, Et me suivant m'écoute en posture plaisante ?SCÈNE II. Périante, Lisandre.
PÉRIANTE
Un qui ne te craint guère.LISANDRE
Qui ?PÉRIANTE
Lucile.PÉRIANTE
D'où vient que là-dessus le visage te change ? Je vois bien que Lisandre est parti sans congé ; Lucile n'en sait rien.PÉRIANTE
Serait-ce point pour voir cette agréable fille, De qui tu m'as parlé ? Sa mère a nom Manille ?LISANDRE
Oui, c'est pour cela même.PÉRIANTE
Ha ! Je m'en doutais bien ; Elle ne te hait pas ; mais quoi tu ne tiens rien. Si tu prétends au moins l'avoir en mariage.LISANDRE
Trêve de raillerie.PÉRIANTE
Enfin c'est au plus tard, demain qu'on la marie ; Tout le monde le sait, les voisins me l'ont dit.LISANDRE
Dieux ! Je suis tout confus ! Je suis tout interdit. Lucinde m'écrit-elle une si belle lettre, Où son affection me semble tout promettre, Et doit jusqu'à la mort me conserver sa foi, Pour me faire venir et se moquer de moi ?PÉRIANTE
Possible elle a voulu, comme elle est fort discrète, S'excuser de la chose avant qu'elle fut faite ; Dégager sa parole, et te dire comment On la va marier sans son consentement.LISANDRE
Ô noire perfidie avec art déguisée ! Mon espérance ainsi serait donc abusée ? Comment tant de soupirs et de pleurs confondus, En servant sa beauté seraient des soins perdus ? Ha ! Que viens-tu dire ! Ha ! Que viens-je d'entendre ! Ô perfide Lucinde ! Ô malheureux Lisandre ! Ô Cieux ! Quelle injustice et quelle trahison !PÉRIANTE
Veux-tu pour t'en venger devenir tout pelé, Laisse en paix tes cheveux, cette belle moustache N'a point pour ce sujet mérité qu'on l'arrache.LISANDRE
Lucinde se marie ? Ha ! C'est trop discourir, C'est trop, c'est trop parler, il est temps de mourir.PÉRIANTE
Tout beau, tout beau Lisandre.LISANDRE
Il faut que je périsse, Il faut que tout mon sang marque son injustice ; De ce fer à ses yeux je veux m'assassiner.PÉRIANTE
Mais plutôt sans la voir tu dois t'en retourner ; Tu sais que tous les jours on peut prendre le coche.LISANDRE
Ô trop lâche inconstance ! Ô trop honteux reproche ! Mais encore de grâce en flattant ma douleur, Apprends-moi qui profite ainsi de mon malheur ? Est-ce un homme de coeur, d'esprit et de naissance ? Du quartier qu'il habite as-tu la connaissance ?PÉRIANTE
C'est un homme venu des pays étrangers, Qui dit qu'il a partout affronté les dangers, Qu'il a suivi la guerre en toutes les contrées ; En un mot, un mangeur de charrettes ferrées.LISANDRE
Son nom ?PÉRIANTE
C'est Matamore.LISANDRE
Et son logis encor ?PÉRIANTE
Si j'ai bonne mémoire il loge au Lion d'or, Car ce ballon enflé veut par galanterie, Un Lion pour enseigne en son hôtellerie.LISANDRE
Quand lui-même serait ce roi des animaux, Il se peut assurer d'avoir part à mes maux : Sans courir quelque risque, il n'aura pas la joie D'enlever à mes yeux une si belle proie. Un autre aurait ainsi le prix de mon amour ? Il en perdra la vie, ou je perdrai le jour.PÉRIANTE
On tient qu'il est adroit.LISANDRE
Mon bras l'éprouvera.PÉRIANTE
Mais il peut s'excuser.LISANDRE
Mais il dégainera.LISANDRE
C'est assez qu'il le fasse. Sans éclaircissement et sans plus de longueur, Je m'en vais le chercher pour lui manger le coeur.PÉRIANTE
Le facteur de Manille en notre hôtellerie, Avecque son Valet a fait grande frairie : Ils y boivent encor.PÉRIANTE
Facteur, ou serviteur, C'est ce ventre affamé dont tu m'as dit merveilles, Qui s'altère toujours en vidant les bouteilles, Qui pourrait avaler un boeuf en un repas, Et qui pour tout cela ne se soûlerait pas.LISANDRE
Je connais bien qui c'est, quoi ce gosier avide Hante ce Capitan ? Le traître ! Le perfide !LISANDRE
De quoi ?PÉRIANTE
De tes amours : Et par leur entretien j'ai su ton arrivée ; Qui serait, disaient-ils, une vaine corvée.LISANDRE
Ha ! Si je puis jamais attraper ce maraud, Je l'en remercierai, mais j'entends comme il faut.PÉRIANTE
Adieu, ton serviteur.LISANDRE
Hé ! De grâce demeure.SCÈNE III. Fripesauces, Lisandre, Périante.
LISANDRE
Oses-tu m'approcher ? Peux-tu bien sans rougir montrer ce front infâme ? Toi qui sur mon malheur est si digne de blâme ? Traître que mille fois j'ai sauvé de la faim, Tu m'as bientôt vendu pour un morceau de pain ; Ce fendeur de naseaux, ce grand homme de guerre, Qui sans les grands chemins, n'aurait ni prés, ni terre, A depuis mon absence engraissé ton museau ; Vous avez bec à bec, mangé plus d'un manteau : Il s'est servi de toi pour décevoir Manille, Et la porter si tôt à lui donner sa fille : Parasite sans coeur, sans amitié, sans foi, Un valet de bourreau vaut mieux cent fois que toi : Il n'est pas si méchant, si perfide, et si traître, Il sert à la Justice, il assiste son Maître, Mais toi plus inhumain, Ministre de malheur, Tu trompes ta Maîtresse, et tu sers un voleur. Je te veux imprimer les marques de ma haine Avec cent coups de pied.FRIPESAUCES
N'en prenez pas la peine.LISANDRE
Nul ne m'empêchera de lui casser les os, De lui rompre les bras jusques à l'omoplate, Et les jambes encor, il sera cul-de-jatte : Je veux pocher ses yeux, je veux l'essoriller, Le jeter à vau-l'eau, le bouillir, le griller.FRIPESAUCES
Monsieur, sur ce papier déchargez vos colères, Elles s'apaiseront, vous ne me ferez rien : Je voudrais que ma faim s'apaisât aussi bien.PÉRIANTE
Sans perdre plus de temps à lui chanter injures, Regarde ce papier, et prends bien tes mesures.LISANDRE
Ô lettre de Lucinde ! Ô divins caractères ! Si remplis d'espérance et d'amoureux mystères ? La consolation que je reçois de vous, Mérite que cent fois je vous baise à genoux. Ami, jusqu'au revoir, ce que je viens d'apprendre M'oblige à te quitter.SCÈNE IV. Lisandre, Fripesauces.
LISANDRE
Approche, approche-toi.LISANDRE
Il faut par des effets supprimer nos paroles ; Tiens, tiens pour t'apaiser, voilà quatre pistoles.FRIPESAUCES
Quoi pour tant de gros mots ? Parlons de sens rassis ; À quatre francs la pièce il en faudrait bien six. Il faut mieux compenser ces injures atroces.LISANDRE
Nous les compenserons quand nous ferons les noces. Dis-moi donc le secret dont on m'écrit ici.FRIPESAUCES
Ce Fort, quoique assiégé, ne se rend pas ainsi. Il faudra que j'en voie avecque mes bésicles, La composition articles par articles : Par un certain secret qui n'a point de pareil, Nous allons éluder Manille et son conseil, Chasser le Capitan comme un péteur d'Église, Et vous loger chez nous sans aucune remise ; Vous tiendrez aujourd'hui Lucinde entre vos bras, Sa mère en le voyant ne s'en fâchera pas, Et même en exprimant votre ardeur mutuelle, Vous pourrez librement vous baiser devant elle.FRIPESAUCES
Crevez-moi si je mens : Blessez-moi de cent coups, que le bourreau m'achève, Mais si je ne mens point il faut que je me crève : Il faut que le couteau, s'exprimant en ami, Fasse en la basse-cour la Saint-Barthélemy : Que tout le poulailler se sente du carnage ; Que l'on défonce un muid, que dans le vin je nage, Que l'on n'épargne rien pour me rassasier, Que je mange mon saoul, j'entends jusqu'au gosier. Que je ne fasse rien que sauts et que gambades, Qu'aller au cabaret, qu'aller aux promenades, Qu'on ne desserve point tant que je mangerai, Qu'on ne m'éveille point tant que je dormirai.FRIPESAUCES
Je veux qu'il soit écrit, et par devant notaire. De plus, que si parfois on m'envoie au marché, Pour le compte, jamais je ne sois recherché ; Quand bien je ferrerais la mule.LISANDRE
Oui-da, n'importe.SCÈNE V. Le Capitan, Cascaret, Lisandre, Fripesauces.
LE CAPITAN
Il t'a dit tout cela ?CASCARET
Oui, tout de point en point.LE CAPITAN
Dis-m'en la vérité ?CASCARET
Monsieur, je ne mens point. Entre les deux tréteaux, dès ta quatrième pinte, Il m'a tout déclaré.LE CAPITAN
Mais parle-moi sans feinte.CASCARET
Je ne feins point du tout.LE CAPITAN
C'est un conte inventé.CASCARET
Un conte ? Nullement.LE CAPITAN
C'est assez.FRIPESAUCES
Écoutons, il parle à son valet.LE CAPITAN
Ha ! Je l'étranglerai de même qu'un poulet, Ce Guêpin d'Orléans, cette guêpe importune, Qui pense traverser notre bonne fortune. Ce drôle, voudrait faire un hymen clandestin : Je lui veux d'un regard foudroyer l'intestin, Lui rompre le bréchet, avec plus d'une côte, Et s'il respire encore.LE CAPITAN
Pour montrer que mon coeur est sans fiel, Je le ferai sauter jusqu'au cinquième Ciel : Afin qu'aux pieds de Mars, il lui demande grâce D'avoir osé choquer un Prince de sa race.LISANDRE
C'est trop, c'est trop souffrir.FRIPESAUCES
Vous l'avez entendu.CASCARET
Il faudrait bien le prendre, ou tout serait perdu. Ces diables d'écoliers portent toujours la fronde Dont ils cassent la tête à quiconque les gronde : D'oreilles et de nez, ils font un grand dégât.LE CAPITAN
J'allais passer aussi.LE CAPITAN
Mon sang me fait besoin, vous connaissez le vôtre, Si vous en avez trop, ou s'il est altéré, Que par quelque barbier il vous en soit tiré.LE CAPITAN
Afin qu'avec honneur l'un et l'autre succombe, Il faudra quelque jour nous battre à coup de bombe.FRIPESAUCES
Ô le brave guerrier !CASCARET
Laisse-le tel qu'il est.FRIPESAUCES
C'est un Maître de balle apporté de forêt. En un beau jour de l'An, ce Maître à la douzaine, Se pourrait bien donner au Diable en bonne étrenne. Que son coeur est petit quand on le vient sonder !LE CAPITAN
Suis, suis ton bienfaiteur, gourmand insatiable, Tu n'auras plus le bien de manger à ma table.FRIPESAUCES
Je n'y mangerai plus ? Ha ! Voilà bien de quoi, Comment me traites-tu quand je mange chez toi ? De ces garde-foyers de la rôtisserie ; De quelque aloyau noir qui pût comme voirie ; D'un lapin qui sans tête a bien le goût d'un chat, D'une olive parfois qui nage dans un plat, De raves, de fenouil, et de fanfaronnades Qui rendent pour huit jours les oreilles malades.Dans le vers suivant, il eût fallu mettre "pue", mais le mot suivant ne commençait pas par une voyelle.
CASCARET
Monsieur, laissez-le dire.FRIPESAUCES
Il se fera tenir.LE CAPITAN
Ha ! si je vais à toi.FRIPESAUCES
Tu n'as rien qu'à venir : Mais arrête un moment, avec de belles gaules Nous allons à plaisir nettoyer tes épaules. En compère, en ami, tu seras épousté, Et jamais ton bidet ne se vit mieux frotté, Bien que de le penser, la main d'un Capitaine, Par divertissement prenne souvent la peine.LE CAPITAN
Je t'aurai, je t'aurai.FRIPESAUCES
Ne fais pas tant de bruit.LE CAPITAN
Pense à qui tu te prends.FRIPESAUCES
Lisandre, Ô ! Comme il fuit. Au seul nom de Lisandre il détale bien vite ; Jamais lièvre lancé n'éloigna mieux son gîte. Cascaret, au logis as-tu du linge prêt ? On prend la pleurésie en sueur comme il est. Ils feignent bien tous deux de ne me pas entendre, Mais quoi, doublons le pas pour rejoindre Lisandre.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE.
FRIPESAUCES
Tout va bien, tout va bien, nous avons acheté Un bel habit d'esclave et défait un pâté D'un lièvre aussi râblu, d'aussi bonne stature, Qui jamais jusqu'ici m'ait pu servir de cure : Car ce n'est qu'une cure à ce chaud estomac, Que la Nature a fait large comme un bissac : Douze pintes de vin en ont lavé la toile, Mais d'un vin pénétrant, et les os et la moelle. D'un vin qui rend d'abord les esprits enchantés, Et que l'on peut vanter pour quatre qualités ; L'agréable couleur, le vert, le vin, la sève, Enfin c'est du meilleur qui descende à la Grève. Notre Turc qui possible en a bu demistié, En est plus beau d'un tiers, et plus gai de moitié ; Il n'est plus Alcoran ni Mahomet qui tienne, Il apprendra de nous à boire à la Chrétienne, Nous en pratiquerons aussi bien le métier Que la Mothe Massas, et que François Paumier ; Mais voici le galant, il le faut bien instruire, C'est le temps à peu près qu'il faudra le produire, Avez-vous retenu ce que je vous ai dit ?SCÈNE II. Lisandre, Fripesauces.
LISANDRE
Cher ami je ne sais, je suis tout interdit, Le coeur me bat au sein, je tremble, je frissonne.LISANDRE
Tu ne saurais penser l'état où je serai Quand je verrai ma soeur, quand je l'embrasserai Je me sens tout ému, j'en ai déjà la fièvre ? Et mon âme s'apprête à passer sur ma lèvre.FRIPESAUCES
Ma foi s'il est ainsi, vous perdrez la raison : À l'heure qu'il faudra jaser comme un oison, Vous deviendrez muet, et peut-être Manille Prendra quelque soupçon que vous aimez sa fille ; Que de son fils absent vous empruntez le nom, Et venez comme un masque apporter un momon ; Rengainez votre amour, cachez sa violence, Et vous souvenez bien des choses d'importance, Il faut de la mémoire à qui sait bien mentir, N'oubliez pas les noms de Jaffe ni de Tyr, Vous citerez encor d'autres lieux de Syrie Pour vous conduire enfin jusqu'en Alexandrie, Où vous avez trouvé ce Marchand Marseillais Qui vous a reconnu pour Chrétien, pour Français, Pour natif de sa ville, et d'honnête famille, Et vous a racheté.LISANDRE
De taille ?LISANDRE
Son logis ?FRIPESAUCES
Vers le port.LISANDRE
Sa femme et ses enfants ?FRIPESAUCES
Vous direz qu'il est veuf depuis quatre ou cinq ans. Ne sauriez-vous tout seul fonder cette fabrique.FRIPESAUCES, frappant à la porte de Manille
Allégresse, allégresse, en cuisine, en cuisine.LISANDRE
Ô Dieux ! Qu'à cet abord mes sens seront charmés ! Je crois qu'en nous baisant nous tomberons pâmés, Et dans ces doux transports, j'ai bien sujet de craindre, Que ma Maîtresse et moi n'oublions l'art de feindre ; Il faut avec adresse en prenant un faux jour, Cacher bien ces baisers de salut et d'amour.SCÈNE III. Manille, Lisandre, Fripesauces, Lucinde, Phénice.
MANILLE
Le Ciel par sa bonté veut donc que je revoie Ce fils que j'ai cru mort, ô Dieux que j'ai de joie !LISANDRE
Ha ! Ma mère !LISANDRE
Je ne pensais qu'à vous.MANILLE
Est-ce donc toi mon fils ? Est-ce toi cher Sillare ? Qu'on enleva si jeune en un pays barbare ?LISANDRE
Madame, vous voyez ce jouet des malheurs, Qui fut dessus la mer le butin des voleurs, Qui n'ayant que deux ans, se vit chargé de chaînes ; Que son père nourrit avecque tant de peines, Trois ans dedans Tunis, et quatre dans Alger, Car de Ville et de Maître il nous fallut changer. Puis nous fûmes à Jaffe encore cinq années ; Puis, comme l'ont voulu nos tristes destinées, Esclaves malheureux de barbares Marchands, Nous avons consumé près de cinq ou six ans Dans le terroir d'Égypte, et dans Alexandrie, Y regrettant toujours notre chère Patrie : Parmi tous les travaux qu'on se peut figurer, Et rien que le trépas n'a pu nous séparer.LISANDRE
Il est mort de la peste, Qui régnait au grand Caire, et mettait tout à bas ; Le bon homme a rendu l'esprit entre mes bras, Après avoir au Ciel recommandé son âme, Et parlé mille fois de Manille sa femme, Qu'il croyait à Marseille avec tous ses parents.MANILLE
Ô funeste récit ! Que mes ennuis sont grands ! J'en ai le coeur serré, j'en perdrais la parole, N'était que ton retour me charme et me console. Que n'ai-je été présente à la fin de ses jours ! Tu me feras au long tout ce triste discours. Mais embrasse ta soeur.LUCINDE
Ô Sillare mon frère !LISANDRE
Est-ce vous que je tiens ?LUCINDE
Est-ce vous que je vois ?LISANDRE
Est-ce vous chère soeur ?LUCINDE
Oui, cher frère, c'est moi.PHÉNICE
Le coeur m'a dit, c'est lui, sitôt qu'il est venu. Fripesauces, a-t-il pas tout le haut de sa mère ?LUCINDE
Ce m'est un grand plaisir.LISANDRE
Je ne m'en puis lasser.FRIPESAUCES, parlant à Phénice
Il s'en pourrait lasser toutefois plutôt qu'elle.MANILLE
À peine je me sens, la joie et la douleur, Au retour de mon fils ont partagé mon coeur. Je sens bien dans mon sang un trouble qui me montre, Que c'est assurément mon fils que je rencontre ; Mais j'ai cru que la chose irait tout autrement, Je trouve un sort bizarre en cet événement. L'avis que depuis peu j'ai reçu de Provence, De revoir Alcidor me donnait espérance. Le Dimanche passé je le lisais encor, Et je revois Sillare et non pas Alcidor. Contre ce qu'on m'écrit, contre ce que j'espère, J'ai retrouvé le fils, et j'ai perdu le père.FRIPESAUCES
Ceux qui vous ont écrit, par mégarde ont manqué, On a mis l'un pour l'autre, on s'est équivoqué.MANILLE
Il faut que cela soit, mais que ces aventures Referment en mon coeur, et rouvrent de blessures ! Après avoir pleuré l'enfant que j'ai nourri, Je me vois donc réduite à pleurer mon mari. Que n'as-tu le bonheur de ramener ton père ? Mais tu nous rends au moins une chose bien chère. Entrons pour nous asseoir, et parler à loisir.FRIPESAUCES
Monsieur, pour le souper.SCÈNE IV. Lucile, Lisandre.
LUCILE
Oui, oui, voilà mon fils, voilà mon débauché, Lorsqu'il m'a vu paraître, il s'est soudain caché. Dis-moi ? Quelle gageure, ou quelle humeur fantasque, Avant le Carnaval te fait aller en masque ? Qui t'a mis sur le front ce bourlet de bassin ? Portes-tu des momons, apprends-moi ton dessein.LUCILE
Ô Dieux ! Le bon Apôtre ! Est-il poste effronté qui le soit à ce point ? Tu ne me connais pas ?LISANDRE
Je ne vous connais point.LUCILE
Quelles déloyautés ! Quelles ingratitudes ! Quoi ? Tu n'es pas mon fils que j'ai mis aux Études ? Lisandre, fils d'Orante, et natif d'Orléans ?LISANDRE
Non, je viens de sortir des mains des mécréants, Marseille m'a vu naître, et pris avec mon père, J'ai souffert à Tunis une longue misère. Nous avons là porté plus de seize ans les fers, Et souffert tous les maux que l'on souffre aux Enfers.LUCILE
Ô discours ridicule !LISANDRE
Ô lamentable histoire !LUCILE
Je ne m'abuse pas.LISANDRE
Vous me pouvez bien croire.LISANDRE
Oui, Manille est ma mère, et Lucinde est ma soeur ; Et je n'ai commencé d'étude de ma vie, Si ce n'est à ramer sur la Mer de Syrie. Maudite soit l'étude, et le Maître à jamais. Trouvez bon là-dessus de me laisser en paix.SCÈNE V. Phénice, Lisandre, Lucile.
PHÉNICE
Entrez donc promptement.PHÉNICE
Vous ne le croyez pas.PHÉNICE
De berlan ? Parlez mieux, allez vieux halebran, Simulacre plâtre, antiquaille mouvante, Squelette décharné, sépulture ambulante, Monopoleur insigne, et maître des larrons, De qui les coins des yeux semblent des éperons, Et de qui chaque tempe est creusé en saucière, Attends-tu donc ici la croix et la bannière ? Si, je le dis bientôt, tu ne t'en vas pas plus loin, Ton nez s'enrichira de quelque coup de poing.PHÉNICE
Va-t-en donc promptement, tu ne feras que sage. Moi fille de Berlan ? Pénard injurieux Je pourrais t'arracher les prunelles des yeux, Et de dauber si bien.LUCILE
Arrêtez je vous prie.PHÉNICE
Qu'il en serait parlé.LUCILE
N'entrez point en furie : Excusez le transport de mon juste courroux, J'en voulais à mon fils qui vient d'entrer chez vous.PHÉNICE
Lui ? S'il est votre fils, Lucinde est votre fille, C'est le fils d'Alcidor, c'est le fils de Manille.LUCILE
Hé dites, dites vrai.PHÉNICE
Quoi ? Ce n'est point mentir ; Il vient de Tunis, d'Alger, de Jaffe et Tyr, Du Caire, et d'une mer plus grande que la France, Il a de son vaisseau passé par la Provence.LUCILE
Comment s'appelle-t-il ?PHÉNICE
Sillare.PHÉNICE
Des discours d'un roman j'avais l'esprit brouillé, Et venant appeler Sillare à l'improviste, Je pensais appeler Lisandre de Caliste.PHÉNICE
Ne venez point ici nous conter des fagots. Si vous ne le croyez, charbonnez-le bon homme. Cet enfant est à nous, et Sillare il se nomme.LUCILE
Ma fille, je suis vieux, j'ai de l'expérience, Et je sais ce que vaut la paix de conscience. Parlons plus franchement.PHÉNICE
Monsieur, adieu, bonsoir, je vous baise les mains, Une bille, un tambour, une coiffe à cornette, Une citrouille, un coq, de l'épine-vinette, C'est en bon baragouin, tire, passe sans flux, Abandonnez cet huis, et n'y revenez plus, Ou sur l'étui chagrin de ce cerveau malade, J'irai bientôt verser un pot de marmelade.SCÈNE VI. Le Capitan, Phénice, Lucile.
LE CAPITAN
Quel courroux vous transporte ?LUCILE
Je parlais de mon fils.PHÉNICE
Ce sont des visions.LE CAPITAN
De même que l'on coupe un petit brin d'osier, Je m'en vais lui trancher la nuque et le gosier.LUCILE
Tout beau, tout beau, Monsieur, ne querellez personne, Nous sommes du métier, bien que ce poil grisonne.LE CAPITAN
Une barbe assez sale ?LUCINDE
Et que je suis Prévôt ?LE CAPITAN
Comment ? Prévôt de Salle ? Monsieur, excusez-moi, je vous dois tout honneur ; Commandez s'il vous plaît à votre serviteur. Sur cette qualité j'ai changé de pensées.SCÈNE VII. Manille, Le Capitan.
MANILLE
Quel vacarme et quel bruit se fait devant ma porte ? Auprès des gens d'honneur en user de la sorte ? C'est avoir grand respect pour notre logement, Que de faire si près un éclaircissement.MANILLE
Comment vous excuser ? N'avez-vous point de honte ? Contre un vieillard caduc, et faible et désarmé, Mettre l'épée au vent ? Vous en serez blâmé. Dès là j'en rabats quinze, est-ce avoir du courage Que de se vouloir prendre aux hommes de cet âge ? Je me trompe fort, et choisirais fort mal Si je prenais jamais un gendre si brutal.LE CAPITAN
Madame, ce n'était qu'une galanterie.MANILLE
À d'autres : de là-haut j'ai vu cette furie : Mon fils de chez les Turcs depuis peu revenu, Encor que ce vieillard lui soit fort inconnu, Voyant une action si lâche et si vilaine, En est si fort ému qu'on le retient à peine. Là-haut avec sa soeur je viens de l'enfermer ; De peur que son courroux que j'ai vu s'allumer, Au défaut d'une épée empoignant une broche, Ne vous fit sur cet acte un plus sanglant reproche.LE CAPITAN
Madame, je l'aurais satisfait sur ce point. Mais quel est donc ce fils dont vous ne parliez point.MANILLE
C'est Sillare : ce fils que je pleurais naguère ; Qui fut dans un esquif pris avecque son père. Dès l'âge de deux ans mis en captivité, Et que depuis trois mois quelqu'un a racheté.LE CAPITAN
C'est une chose étrange, et difficile à croire ; Vous disiez l'autre jour, si j'ai bonne mémoire, Que de certains Marchands trafiquants à Memphis, Écrivaient qu'Alcidor revenait sans son fils : Et pour montrer la chose encor plus assurée, Ils marquaient ce fils mort d'une fièvre pourprée ; Et qu'en certain endroit Alcidor avec deuil, Avait lui-même mis son enfant au cercueil.MANILLE
C'est de cette façon qu'on m'écrivait naguère : Mais c'est que l'on a mis le fils au lieu du père. Ce Marchand à la hâte écrivant cet avis, Nous désignait ainsi le père pour le fils. Ces Marchands de leur fait ont la tête troublée.LE CAPITAN
Cette affaire pourtant peut être démêlée. Dites-moi, votre fils avait-il quelque seing Sur le bras, sur la jambe, au dos ou sur le sein ? Au col, dessus l'épaule, ou dessus le visage ? Qui de ces vérités vous rende témoignage ?MANILLE
Après vingt ans passés dans un si grand ennui, Il ne me souvient plus d'Alcidor ni de lui, Mais il nous a donné de tout plus d'une enseigne. Il n'est point chez les Turcs de lieu qu'il ne dépeigne.LE CAPITAN
Mais parle-t-il bon turc ?LE CAPITAN
Il faut le confronter à quelque Arménien ; Qui sache le pays, qui sache le langage, Pour voir s'il n'a point fait un fabuleux voyage. La tromperie est grande au siècle où nous vivons ; Et nous ne disons pas tout ce que nous savons.MANILLE
C'est fort bien fait à vous ; voici de nos fendants Qui querellent si bien les gens de soixante ans. Ces vaillants circonspects, et faits de la manière, À ne vous rien celer, ne me reviennent guère.LE CAPITAN
Madame.MANILLE
Brisons là.LE CAPITAN
Mais je vous veux prier.ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE. Le Capitan, Cascaret.
LE CAPITAN
Poussé de l'intérêt, ou poussé de l'amour, L'Écolier d'Orléans sans doute a fait le tour, Il passe maintenant pour enfant de Manille, Et sous un si beau titre il séduira sa fille ; Et ce fourbe subtil, ce lâche suborneur, Aura de leur maison, et les biens et l'honneur.CASCARET
L'artifice, Monsieur, si je m'y sais connaître, N'est pas tour d'Écolier, mais un vrai tour de Maître.LE CAPITAN
Quoi, si facilement croire cet inconnu.CASCARET
Si vous eussiez bien fait vous l'eussiez prévenu ; Et vous serez longtemps en une peine extrême, Si vous n'usez encor d'un pareil stratagème.LE CAPITAN
La chose absolument n'est pas sans apparence, Manille m'a paru de facile croyance, Si l'homme que tu dis adroit et bien instruit, Pour être son époux ainsi s'était produit ; De l'humeur dont elle est elle pourrait le croire Car de son Alcidor elle a peu de mémoire ; Il s'y faudra résoudre après avoir rêvé, Mais où trouver cet homme ?CASCARET
Il est déjà trouvé, Ne vous ai-je pas dit qu'en notre hôtellerie, J'ai sondé là-dessus une barbe fleurie, Un vieillard étranger qui pour vingt écus d'or Ira se présenter sous le nom d'Alcidor, Se dira hautement le mari de Manille, Et soutiendra fort bien que Lucinde est sa fille ; Pour un si beau dessein je l'ai fort bien instruit, Et par des mouvements que l'intérêt produit, Sur l'attente de faire une si belle proie ; Il a tressailli d'aise, il a pleuré de joie, Répétant après moi tout ce que j'avais dit, Il vous a pris le ton d'un homme de crédit ; Il a fait ce récit d'une façon si tendre, Que vous auriez versé des larmes à l'entendre ; Vous ne vîtes jamais un plus hardi galant, C'est pour jouer ce rôle un acteur excellent.CASCARET
Dans cette même place il doit bientôt se rendre. Il comptait avec l'hôte, il payait son repas, Et doit venir bientôt, il marche sur mes pas, N'apercevez-vous pas une casaque bleue ? Tout en parlant du loup nous en voyons la queue. Il est comme de cire.LE CAPITAN
Il est assez bien fait.SCÈNE II. Alcidor, Le Capitan, Cascaret.
ALCIDOR
Comme après la tempête il vient une bonace, De même le bonheur succède à la disgrâce ; Le repos suit la peine, et ne conserve rien Des aigreurs du tourment dans la douceur du bien. Aujourd'hui que je suis délivré de mes peines, Avec contentement je regarde mes chaînes, Je pourrai sans ennui parler de ma prison, Si je puis sain et sauf regagner ma maison.ALCIDOR
Je reverrai Lucinde.LE CAPITAN
Il a bonne mémoire.ALCIDOR
Nous fûmes séparés par un sort trop sévère, Je recouvris tes os d'une terre étrangère, Et par un grand bonheur j'apprends qu'un inconnu, Pour dissiper mes biens en ta place est venu. Mais j'empêcherai bien dette injuste entreprise, J'ai le coeur assez vert sous cette barbe grise.LE CAPITAN
Je m'en vais lui parler.CASCARET
S'il ne réussit bien.LE CAPITAN
Étranger, quatre mots.ALCIDOR
Plutôt une douzaine.LE CAPITAN
Vous allez obliger un brave Capitaine.LE CAPITAN
Il n'est pas mal adroit.CASCARET
Ce n'est pas une bête.ALCIDOR
Hélas !LE CAPITAN
Bon, soupirez.LE CAPITAN
C'est ainsi qu'il faut dire.LE CAPITAN
Il n'est pas mal instruit.CASCARET
Il sait bien sa leçon, Et s'en va déclamer d'une bonne façon. Pour patron du logis faites-vous reconnaître.LE CAPITAN
Ensuite vous ferez succéder mon désir.SCÈNE III. Alcidor, Fripesauces, Phénice, Le Capitan, Cascaret.
ALCIDOR
Holà.FRIPESAUCES, à la fenêtre
Qui heurte ainsi ? Quelque gueux d'importance ; Les pauvres d'aujourd'hui n'ont point de patience.ALCIDOR
Ouvrez vite.PHÉNICE
Ô Dieux ! Quelle impudence.FRIPESAUCES, ouvrant la porte
Tu demandes Manille, hé ! Que lui veux-tu dire ?FRIPESAUCES
Fut-il jamais parlé d'impudence plus grande ! Ces propos à la fin me mettraient en courroux, Quel est cet Alcidor ?ALCIDOR
Ô le fâcheux maraud.CASCARET
Il ne se défait point.SCÈNE IV. Lucinde, Phénice, Alcidor, Fripesauces.
FRIPESAUCES
Ce captif racheté dit qu'il est votre père.ALCIDOR
Ô Cieux ! Je la vois donc cette fille si chère ! Lucinde votre père est enfin de retour ; Vous voyez devant vous qui vous a mise au jour.LUCINDE
Vous ? Vous êtes mon père ?ALCIDOR
Il est très véritable.PHÉNICE
Ha ! Qu'il est ridicule !LUCINDE
Ha ! Qu'il est admirable ! Si pour nous abuser il n'est point aposté, Il nous éclaircira de cette vérité.ALCIDOR
Je le veux ; de bon coeur, j'ai la mémoire bonne, Quand je fus pris des Turcs nous étions dans l'automne Vous pouviez bien avoir environ treize mois, Et j'ai vu votre corps tout nu plus d'une fois.SCÈNE V. Lucinde, Alcidor, Fripesauces, Phénice, Lisandre.
LUCINDE
Sillare, approchez-vous.ALCIDOR
Est-il d'autre Sillare Que celui qui mourut en un pays barbare, Ce fils qu'en des travaux, et des maux si cuisants, J'ai vu dessous les fers près de douze ou treize ans.FRIPESAUCES
Jamais Comédien ne joua mieux son rôle : Mais je vais l'arrêter d'une seule parole. Je ne m'étonne pas de ce qu'il parle ainsi, J'ai fort bien vu les gens qui l'ont conduit ici. Un certain Capitaine, adroit, dispos, allègre, Qui parle incessamment, et va comme un chat maigre, Durant que tu heurtais ne te suivait-il pas ?FRIPESAUCES
Et c'était Matamore, en faut-il davantage Pour montrer clairement d'où vient ce tripotage ?SCÈNE VI. Lucinde, Manille, Fripesauces, Lisandre, Alcidor, Phénice.
MANILLE
Que faites-vous ici ? Voilà belle assemblée. Et vous devez, sans doute, avoir quelque raison Pour me laisser ainsi seule dans la maison.ALCIDOR
Ô ma vie ! Ô mon coeur !ALCIDOR
Si je suis insensé, c'est de la seule joie Que me donne le Ciel souffrant que je la voie : Ha ! Que je suis heureux de la voir en ce point !LISANDRE
Impudent.ALCIDOR
Dans ma propre maison tu m'oses quereller, Mais je te ferai voir que j'ai tant de courage, Qu'on se met en danger alors que l'on m'outrage.LISANDRE
Madame permettez.MANILLE
Me perdre le respect ? C'est ce qui l'autorise, et qui vous rend suspect. Rentrez pour dissiper cette humeur si mauvaise, Je veux à ce vieillard parler tout à mon aise. Vous, tenez-vous plus loin.PHÉNICE
Ô dieux ! Tout est perdu !ALCIDOR
Manille, ce galant qui fait de l'entendu, S'il se dit votre fils, vous abuse et vous trompe, J'ai peur que sous ce nom notre fille il corrompe.MANILLE
Mais vous qui hardiment vous dites mon époux, Il faut premièrement mieux prendre garde à vous.ALCIDOR
Ce long éloignement les a-t-il effacés ? Ô Dieux ! Plus chèrement j'ai gardé la mémoire, D'un soir que je vous vis dessus les bords de Loire. Ne vous souvient-il plus de l'aimable séjour Où je vous déclarai l'excès de mon amour ? Lorsque votre pudeur en oyant ce langage, D'un subtil vermillon couvrit votre visage ? Et comme dans la ville après un long tourment, J'obtins de votre bouche un doux consentement ?PHÉNICE
Ha ! Que j'en suis ravie !MANILLE
Tout Orléans a su cet endroit de ma vie. Mais me diriez-vous bien le songe que je fis, Trois jours avant que perdre Alcidor et mon fils ?MANILLE
Parlons bas.PHÉNICE
Quoi ? Si facilement se laisser affronter ? Comment ? Cet imposteur, ce conteur de nouvelles, Viendra s'insinuer pour rogner nos écuelles ? Il revient de la mer tout seul dans trois bateaux, Afin de nous gronder et tailler nos morceaux. Avec ses caleçons, avec son bout de chaîne, Voyez, n'est-il pas fait d'une belle dégaine ? Ô le plaisant faquin ! Le voilà revenu, Il n'a qu'à discourir il sera reconnu. On en reconnaît tant de faits de cette sorte, S'il ne s'en peut aller que le Diable l'emporte. Quand sept ans et le jour d'après sont expirés, La femme et le mari sont-ils pas séparés ? Lorsque l'on a passé cette longueur d'absence, Est-on tenu de faire une reconnaissance ? Après quinze ou seize ans un grand barbon viendrait Dire, c'est moi, mon coeur, et l'on le reprendrait ? De semblables aveux ne sont plus à la mode, Et cette bonne foi serait trop incommode. Qu'il soit donc Alcidor, ou qu'il ne le soit pas, Il peut si l'on m'en croit, retourner sur ses pas ; La tête lui blanchit, et les jambes lui tremblent, La Turquie est fort bonne à ceux qui lui ressemblent.FRIPESAUCES
Tu fais un trop grand bruit.PHÉNICE
Ma foi je veux parler, Il se veut introduire afin de nous voler : Mais s'il entre chez nous d'une belle manière Il aura sur le corps marmite et crémaillère. Il faut bien l'avertir qu'il ne soit pas si sot, Il serait affublé d'un couvercle de pot ; Je lui ferais voler toutes les ustensiles, Il ne marcherait plus qu'avec des béquilles.FRIPESAUCES
Ma foi nous avons beau faire les entendus, C'est vraiment à ce coup que nous sommes perdus.LUCINDE
Et tout retombera sur moi ?PHÉNICE
Je n'en sais rien.MANILLE
Ô mon cher Alcidor ! C'est vous assurément, Mon esprit ni mon coeur n'en doutent nullement ; Et par tous vos discours la preuve est avérée, Par qui notre maison se voit déshonorée. Mais il faut l'empêcher de rire à nos dépens, Il faut nous en saisir avant qu'il soit longtemps. Je vais adroitement empêcher qu'il ne sorte, Pour vous, sans faire bruit, venez avec main forte.MANILLE
Il n'en faut point douter ; je lis sur leurs visages, Comment ils m'ont jouée à quatre personnages. Oui, leur couleur est pâle ; et leur coeur tout tremblant, Mais d'avoir rien appris ne faisons pas semblant. Lucinde, en bonne soeur, visitez votre frère : Voyez s'il aurait point refroidi sa colère. Pour divertissement vous lui direz encor, Que l'homme qui s'en va n'est qu'un faux Alcidor, Et qu'il m'a confessé que par galanterie, Il s'était informé de l'état de ma vie : Induit par Matamore, il était venu voir Si j'étais un esprit que l'on put décevoir.MANILLE
À tous coups ce maraud m'interrompt quand je parle. Il clabaudait tout haut quand je parlais tout bas, Allez, et vous Phénice, accompagnez ses pas ; Toi, demeure et me dis où tu trouvas Sillare Quand tu me l'amenas ? Ton visage s'effare, Où le rencontras-tu ?MANILLE
Où ?FRIPESAUCES
Où j'étais entré.MANILLE
Mais il en faut savoir, et l'enseigne et la rue ; Répons sans hésiter, et sans baisser la vue.FRIPESAUCES
Madame, j'ai trouvé Lisandre près d'ici.MANILLE
Quoi, ce fils aposté s'appelle donc ainsi ? Ce Sillare nouveau s'appelle donc Lisandre ? Poursuis, et me dis tout, ou je te ferai pendre.FRIPESAUCES
C'est ainsi qu'il s'appelle, à ne vous celer rien : Mais c'est un fils unique avec beaucoup de bien, Qui prit pour votre fille une amour légitime, Et dont les procédés se trouveront sans crime.MANILLE
Sans crime à me tromper ? À venir déguisé ? À feindre des romans ? Prendre un nom supposé ? Cela s'est-il pas fait, et par ton assistance ?MANILLE
Tu t'excuses en vain.MANILLE
Enfin, de cette amour clandestine et sinistre, Tu n'as donc pas été le principal ministre ? Tu ne m'as point dupée, et de bonne façon, Jusques dans mon logis amenant ce garçon. Infidèle valet, infâme Parasite, Tu ne sauceras plus ton pain dans ma marmite ; Après ce lâche tour, je serais sans raison, Si tu mettais jamais le pied dans ma maison. Délogeons sans trompette, allons, qu'on se retire ; Mais vite, promptement, sans qu'il faille le dire, Ou l'on te va rosser, en compère, en, en ami.FRIPESAUCES
Me voilà bien payé de six ans et demi. En ce petit moment ma fortune est bien faite : C'est pour devenir riche une belle recette ; Et ce qui suffirait pour me faire enrager, Je sors de la maison sans boire et sans manger. Après m'être brûlé le nez en la cuisine, Avoir mis tout en train pour la fête voisine, Apprêté tant de mets pour faire un bon repas, Par l'ordre des Démons je n'en mangerai pas. S'il faut quitter la marmite et la poêle, Que maudit soit l'amour et quiconque s'en mêle ; Au Diable le fripon, dont les meilleurs valets Ont l'estomac si vide en portant des poulets. Adieu boeuf de poitrine, et cimier agréable, Adieu beau mouton gras au goût si délectable, Adieu cochons rôtis, adieu chapons bardés, Adieu petits dindons, tant bardés que lardés ; Adieu levreaux, perdrix, et pigeonneaux en pâte, Dont un Diable incarné ne veut pas que je tâte. Adieu tarte à la crème, adieu pouplain sucré, Puissiez-vous étrangler ceux qui m'en ont sevré. On a beau toutefois me traiter de la sorte, Si ferai-je le guet autour de cette porte. Je vais proche d'ici faire quelque repas, Afin de revenir promptement sur mes pas. Me dut-on assommer, me dut-on faire pendre, Je saurai si je puis, que deviendra Lisandre.Dans le vers suivant, il s'agit de "poupelain" ou "poupelin".
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE.
FRIPESAUCES
On dit que bien souvent entre les bords du verre, Et le nez du buveur, tout le vin tombe à terre : Je l'éprouve à mon dam, moi qui ce même jour Étais un truchement, un messager d'amour, Pour qui tournaient au feu des broches savoureuses, Et pour qui l'on marquait des tonnes plantureuses. Le Diable pour ma perte est venu du sabbat, Qui m'a fait dénicher de mon pauvre grabat ; Et par un si grand trouble, et des rigueurs si grandes, A troublé mon piot et soustrait mes viandes ; Qu'aujourd'hui sans vigueur, sans force et sans support, Je suis un messager pour conduire à la mort : Et me trouvant les dents aussi longues qu'une aulne, Je suis un truchement à demander l'aumône : Je ne mange plus rien, et d'un pas chancelant Je ne fais que gober les mouches en volant : Je ne suis plus admis à servir de Maîtresses, Et je n'ai plus d'emploi qu'à me gratter les fesses. Mais quoi, je ne serais accablé qu'à demi, Si je n'étais privé de mon meilleur ami ; Tous mes boyaux plaintifs ne me font rien entendre Qui soit si douloureux que le sort de Lisandre. Ha ! Qu'il est malheureux cet aimable garçon, Qui me soûlait toujours de si bonne façon ; Mais d'un coeur libéral, d'une âme noble et franche, Tantôt aux deux Faisans, tantôt à la Croix blanche, Au Broc, à la Bastille, à la Cage, au Dauphin, À la Table Roland, à la Pomme de Pin, À saint Roch, au Poirier et dans la Magdelaine, D'où je ne sortais point qu'avec la panse pleine : Mais nous étions traités encor d'autre façon ; Quand nous allions chez Guille, ou bien chez Méneçon, Dans ce petit Paris où toute chose abonde, Qu'on peut comme le grand nommer un petit Monde. Ô le pauvre garçon ! Le Destin ne veut pas Qu'il me donne jamais un malheureux repas.SCÈNE II. Le Capitan, Fripesauces, Cascaret.
LE CAPITAN
Selon les sentiments que l'on m'a fait entendre, En cette occasion tu parles de Lisandre. Mais il est succombé ce petit Écolier, À qui si hautement tu servais de pilier : Pour qui tu m'as quitté sans craindre ma vengeance.FRIPESAUCES
Monsieur, pour mes erreurs ayez de l'indulgence ; Guerrier incomparable aux exploits si fameux, Accusez-en l'excès d'un vin trouble et fumeux ; Lorsque je débitai des choses si badines, J'avais bien bu dix pots, ou quarante chopines.LE CAPITAN
Va, je puis ta fortune et le jour te ravir ; Mais je suis généreux, et je te veux servir. Je sais qu'on t'a chassé pour faire ma vengeance.LE CAPITAN
Il est bon.LE CAPITAN
Qui t'a chassé ?FRIPESAUCES
Manille.LE CAPITAN
Elle est d'humeur colère : Mais je te remettrai dussé-je lui déplaire. Je connais Alcidor revenu depuis peu ; J'ai mis pour son sujet plus d'une ville en feu ; Et pour ne rien celer, s'il faut que je l'ordonne, Il faudra que Manille à l'instant te pardonne.FRIPESAUCES
Ô qu'à votre grandeur je serais obligé ! Sans prendre mon bonnet j'ai reçu mon congé. Mais par une faveur grande comme est la vôtre, Je puis raffubler l'un, et m'excuser de l'autre.LE CAPITAN
Va donc, frappe à la porte, et frappe hautement : Je puis dans ce logis en user librement.FRIPESAUCES
J'ai frappé comme il faut, on vient.LE CAPITAN
Belle demande ?SCÈNE III. Phénice, Alcidor, Le Capitan, Casacret, Fripesauces.
LE CAPITAN
C'est votre serviteur.LE CAPITAN
Monsieur, je veux vous dire, Que vous poussiez la roue à finir mon martyre, Vous êtes bien reçu, vous êtes établi, Et vous ne mettrez pas vos amis en oubli : Si vous êtes ancré, c'est par mon industrie.LE CAPITAN
Ce n'est donc pas par moi ? Voyez ce vieux rêveur ? Je ne suis point l'auteur de sa bonne fortune, Je ne l'ai point produit.LE CAPITAN
Qu'en dis-tu Cascaret ?CASCARET
Il craint d'être écouté.LE CAPITAN
Qu'il est homme de bien !ALCIDOR
N'en soyez point en doute.LE CAPITAN
Quoi ? J'aurais pris le soin de vous siffler en cage, Et de vous rendre Chef d'une bonne maison, Et vous me penseriez brider comme un oison : Pour vous tenir bien ferme il faut changer de notes.CASCARET
C'est ma foi plaisant.LE CAPITAN
Répondez, et sans bruit, Mon valet que voilà vous a-t-il pas instruit ? Afin que là-dedans on vous prît pour un homme Qui s'appelle Alcidor.ALCIDOR
C'est ainsi qu'on me nomme.ALCIDOR
Je le puis dire à tous.LE CAPITAN
En ce rôle nouveau vous avez réussi.LE CAPITAN
Mais toi tu le connais ?FRIPESAUCES
Je le dois bien connaître, C'est vraiment Alcidor, mon Seigneur et mon Maître. Je le connais pour tel, et jusqu'au monument Je démentirai ceux qui diront autrement.FRIPESAUCES
La vérité, Monsieur, cette audace me donne ; J'ai mangé de son pain de ce bon Alcidor, Et si c'est son plaisir j'en veux manger encor.LE CAPITAN
Alcidor, faux ou vrai faites du bien à tous : Accordez-moi Lucinde, et me prenez pour gendre.SCÈNE IV. Le Capitan, Cascaret.
CASCARET
Cet Alcidor sans doute, est le patron de case : Voici qui comme vous m'étonne et me surprend.LE CAPITAN
La rencontre est bizarre.CASCARET
Ou le miracle est grand. On peut dire, Monsieur, que c'est une merveille Qui jamais n'eût encor ni n'aura sa pareille. Il semble qu'Alcidor de je ne sais pas où, À travers de la mer soit passé par un trou ; Ainsi qu'un godenot que de fine manière Brioché fait sortir hors de sa gibecière. Et pour faire une fourbe à Manille aujourd'hui, Nous avons été droit nous adresser à lui.Godenot : populairement, petit homme mal fait. [L]
LE CAPITAN
Mais je veux me venger des paroles dernières : Bientôt tous ces quartiers seront des cimetières. Avec trois grains de poudre, et le bout d'un tison, Je veux faire en éclats voler cette maison ; Et pour me satisfaire, il faudra que Manille Avec son Alcidor, et Lisandre et sa fille, Son valet, sa servante, et son chien, et son chat, Plus haut que les clochers fassent un entrechat : Et lorsque ma fureur avec ce coup de foudre, Aura dans un moment réduit ces corps en poudre ; En portant ma vengeance encore plus avant, J'irai sous ce débris pour les souffler au vent : Les cendres d'Alcidor iront en Tartarie ; Et celles de Manille iront en Barbarie ; Les cendres de Lucinde aux terres du Mogor ; Et celles de Lisandre au Royaume d'Onor.CASCARET
Celles de Fripesauces ?LE CAPITAN
En la Magellanique.CASCARET
Et celles de Phénice ?LE CAPITAN
À la côte d'Afrique.CASCARET
Du chien ?LE CAPITAN
Vers le détroit nommé Bebelmandel.Babelmandel (Bab-el-Mandeb) : Détroit d'entrée dans la mer Rouge, entre le Yémen et Djibouti.
CASCARET
Et les cendres du chat ?LE CAPITAN
S'en iront au bordel.CASCARET
C'est pour faire à Paris un merveilleux esclandre, Mille fils de putains naîtraient de cette cendre : Vous en avez je pense, envoyé des milliers, Au quartier du Marais, et rue aux Gravilliers.Rue de Gravilliers : Rue de Paris entre la rue du Temple et la rue Beaubourg, dont le nom viendrait des ouvriers qui travaillaient le cendre gravelée.
LE CAPITAN
Tais-toi tu me fais rire, et je suis dans la rage ; Je pense à repousser un si sensible outrage.SCÈNE V. Lucile et ses archers
LUCILE
Compagnons, gardons bien d'alarmer le quartier : Il faut pour bien agir qu'on sache son métier ; Que tout le gros demeure au coin de cette rue, Deux à deux, trois à trois pour n'être guère en vue ; Pour moi qui vais tout seul frapper à la maison, J'avertirai si tôt qu'il en sera saison : Je veux faire l'entrée, et vous ferez le reste ; J'entends pis mille fois que la foudre et la peste : Je dirai doucement, c'est de la part du Roi : Mais s'il arrive après que je vous crie, à moi ! Venez tous aussitôt, et d'une bonne sorte De la bûche apportée enfoncez cette porte : Six garderont l'entrée, et douze là-dedans Furèteront partout de crainte d'accident ; Il faut que du galant la capture soit faite ; Et qu'il soit bien logé ; tout le jour je vous traite. Mais ce Valet en sort, il faut comme prudent, Tâcher de découvrir ce qu'on fait là-dedans : Prendre langue en ces cas est faire homme habile.FRIPESAUCES
Que vous plaît-t-il ?LUCILE
Où vas-tu ?FRIPESAUCES
Quelque part.FRIPESAUCES
Ha ! Monsieur le Prévôt ! Ou bien Monsieur l'Exempt ? Commandez, de bon coeur je suis obéissant.LUCILE
Que fait-on au logis.FRIPESAUCES
On y pleure , on y crie.FRIPESAUCES
Ce sont des différents, ce sont de grands débats ; Ce que la femme veut le mari ne veut pas. Si ce bruit dure encor, je jure sur mon âme, Qu'on ne pourra servir le mari ni la femme.FRIPESAUCES
Il faut puisqu'il vous plaît, vous le dire en trois mots. C'est pour certain garçon qu'on appelle Lisandre, Qu'on a mis en justice, et qu'on veut faire pendre.FRIPESAUCES
Un enfant d'Orléans, Qui se disait sorti des mains des mécréants ; Et semblant un forçat sorti de la cadène, S'introduisit céans.Cadène : Chaîne de fer à laquelle on attachait les forçats. [L] initialement pièce de voilier.
FRIPESAUCES
Il a volé le coeur à qui volait le sien ; Après s'être introduit pour le fils de Manille, Il a donné soupçon qu'il caressait sa fille : Enfin pour ce sujet, pour s'être déguisé, Et pour s'être produit sous un nom supposé, Il fut mis hier au soir dans la Conciergerie ; Et l'on fait son procès.FRIPESAUCES
Le faut-il dire encor ? Lisandre qui passait pour le fils d'Alcidor, Pour frère de Lucinde, et se disait Sillare, Qui fut mené captif en un pays barbare ; Par le même Alcidor sur ce temps revenu, Pour un lâche imposteur se trouve reconnu : Et comme corrupteur d'une fille bien née, Il est prêt de finir sa triste destinée.LUCILE
Mais dis-moi tout le reste ? Et pour quelle raison La femme et le mari grondent dans la maison.FRIPESAUCES
Vous le saurez bientôt, c'est pour ce que Manille Qui connaît que Lisandre aime ardemment sa fille, Voudrait de ce jeune homme empêcher le trépas : Mais son cruel mari veut qu'il passe le pas. Pour moi je crois que l'air qu'on respire en Afrique, Suffit à rendre un coeur aussi dur qu'une brique ; Je ne sais qui le porte à s'obstiner ainsi. À grands coups de bâton les Turcs l'ont endurci.FRIPESAUCES
C'est qu'il est fort aimable ; J'enrage d'avoir vu traverser son désir, Et mangerais du bien pour lui faire plaisir. Fallait-il qu'en ce deuil aujourd'hui je le visse ! Il n'est rien que pour lui de bon coeur je ne fisse ; Depuis son accident je ne fais que pleurer.LUCILE
Ne pleure pas si fort, on l'en peut retirer : Nous entendons un peu le Droit, et la Coutume, Et sommes pour le poil ainsi que pour la plume.FRIPESAUCES
Il rêve, tout va bien.LUCILE
Ô misérable fils ! Je venais pour te prendre, et je te trouve pris. Je te voulais punir, lorsqu'une main plus rude Corrige ton désordre et ton ingratitude. Si faudra-t-il t'aider, et de tout mon pouvoir, Mieux que toi, mieux que toi, je ferai mon devoir. L'état où je te vois me donne de la crainte ; Il faut te retirer d'un si grand labyrinthe. Dis-moi ? Cet Alcidor n'a-t-il pas une soeur Voisine d'Orléans ?FRIPESAUCES
C'est sans doute, Monsieur, C'est là que ce garçon vit Lucinde si belle, Qu'il a perdu depuis l'esprit pour l'amour d'elle.LUCILE
Ils sont assez aisés ?FRIPESAUCES
Toutes deux ont le bruit d'une sagesse extrême, Et je sais que Lucinde en cet engagement, Avec ce Lisandre a vécu chastement.FRIPESAUCES
Pour empêcher l'effet d'un hymen proposé, À quoi jamais son coeur ne se fut disposé. C'est ce qui de tous deux a produit la misère.SCÈNE VI. Alcidor, Manille, Lucile, Fripesauces.
ALCIDOR
Qui m'en empêchera ?LUCILE
Nous verrons.LUCILE
Vous vous emportez trop, et vous parlez trop haut ; Vous rendez criminelle une cause civile : Mais j'ai de bons amis, et bon crédit en ville.ALCIDOR
Vous en aurez besoin pour pouvoir empêcher Le cours de la Justice, et l'honneur m'est si cher, Que pour être vengé de ma fille ravie, Je n'épargnerai point, ni mon bien, ni ma vie.ALCIDOR
Je n'ai qu'une maison, mais elle sautera ; Et quelque arpent de terre, et quelque arpent de vigne. Plutôt que je n'en tire une vengeance insigne. J'y mettrai tout pour tout.LUCILE
Et moi, grâces à Dieu, J'ai sur les bords de Loire, un assez beau lieu, Un colombier qui vaut trois mille francs de rente, Et quelque autre à la ville ; et de plus je me vante, D'avoir quelques deniers dedans mon coffre-fort Qui pourront exempter Lisandre de la mort.LUCILE
Vos fortes fièvres mules. Pour quel grand avantage, et pour quelle raison, Voulez-vous ainsi perdre un enfant de maison.ALCIDOR
Pourquoi m'offense-t-il ? Pourquoi perd-il ma fille ? Et déshonore-t-il une honnête famille ?FRIPESAUCES
La tache n'est pas grande on la pourrait ôter, Sans qu'un arrêt mortel se dut exécuter, Si l'on donnait Lucinde à Lisandre pour femme.MANILLE
Vous l'approuveriez donc ?MANILLE
Elle n'a soeurs ni frères.ALCIDOR
Votre fils est unique ?SCÈNE VII. Lucile, Alcidor, Fripesauces, Lucinde, Phénice, Manille.
LUCILE
Cette belle est vraiment digne d'un serviteur. En d'assez beaux filets mon fils s'est laissé prendre ; De bon coeur maintenant je pardonne à Lisandre.LUCINDE
Tais-toi.PHÉNICE
Hé ! De grâce, Monsieur, excusez ces paroles : Les sages savent bien que les femmes sont folles.ALCIDOR
Monsieur, cela vaut fait.FRIPESAUCES
Voilà, voilà parlé.MANILLE
Ha ! C'est nous faire grâce.LUCILE, parlant à Fripesauces
Va dire à mes Archers qui ne sont pas trop loin, Que d'eux pour aujourd'hui je n'ai pas de besoin. Qu'ils boivent les santés de Lucinde et Lisandre ; J'acquitterai bientôt ce qu'ils pourront dépendre.MANILLE
Tiens les clefs de la cave, et celle du grenier. Après t'être mêlé de ce doux hyménée, Tu te peux à loisir soûler toute l'année. Va donner ordre à tout pour un ample repas.FRIPESAUCES
Et faire bonne chère. De plus, j'amènerai avec un convoi sûr, Et plus d'un pâtissier, et plus d'un rôtisseur. Ô les Hôtes plaintifs de la peau que je tire ! Vous aurez de la joie après un long martyre ; Boyaux lâches et plats, vous deviendrez rondins : Je m'en vais vous remplir comme de vrais boudins ; Et dans un grand hanap, dans une large coupe, Je vais jusqu'à demain boire à toute la troupe.Hanap : Grand récipient à boire d'origine médiévale.
1 751 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica