Comédie en vers· Comédie Facétieuse
Gillette
Personnages
- LE GENTILHOMME, amoureux de Gillette sa servante
- GILLETTE, sa servente
- MATURIN, grand laquais du gentilhonne aussi amoureux de Gillette
- LA DEMOISELLE, maîtresse de Gillette et femme du Gentilhomme
- MAÎTRE JOSSE, prêtre vicaire
L'AUTEUR À MONSIEUR SON INTIME
Monsieur.
Mon intime, étant allé voir, il y a bien un mois, un mien parent, lequel demeure demi-lieue près la ville des Lexobiens : ainsi comme nous devisions de plusieurs choses plaisantes, selon son humeur joviale, entre autres bons conte du temps, il m'en récita un de l'amour folâtre d'un gentilhomme son voisin avec sa servante : auquel ayant pris grand plaisir, parce qu'il est fort comique, je me suis avisé de passer huit jours de ces ardentes chaleurs caniculaires, à lui donner forme de comédie, puis vous en faire un présent, d'autant que je sais que vous prenez plaisir à la lecture de telles facéties : recevez-le donc gaiement, et comme un petit témoignage de mon affection, que je vous promets durer autant que ma vie.
Votre intime ami pour vous servir D.
Ce 12 d'août 1619
ACTE I
SCÈNE I. La Gentilhomme, Gillette.
LE GENTILHOMME
Certes l'adage est véritable Qui dit que dessus une table Un met trop souvent présenté Rend notre estomac dégoûté : Bref une chose trop commune En fin de temps nous importune. Je dis ceci parlant de moi, Qui suis sous la nocière loi Par le vouloir des destinées, Arrêté depuis quinze années, Ayant toujours à mon pouvoir Rendu d'un mari le devoir À ma moitié, mais cette flamme D'amour, qui nous échauffait l'âme Par le longtemps ci dessus dit Maintenant fûmes [...] refroidis. Ce qui fait que de notre couche Je ne viens plus [...] escarmouche Si souvent comme au temps passé, Non pas que je sois harassé : Mais c'est que par trop je me lasse De ma compagne qui se casse, Si bien que pour me rafraîchir Il me faut les bornes franchir Des vieilles lois du mariage, Et rechercher d'une grand courage Pour alléger ma passion Quelque jeune et tendre fion Qui se fléchisse à ma prière. Gillette notre chambrière Serait fort propre à mon dessin, Elle est gentille et tout à plein De gaie humeur, elle sait dire Fort à propos le mot pour rire, Ce qu'ayant bien considéré, Je m'en suis tout enamouré, Mais néanmoins elle l'ignore, N'ayant eu le moyen encore De lui conter, et l'éprouver. Or sus, je m'en vais la trouver, Mais la voici, bonne aventure : Vertu bleu le belle monture ! Voilà de quoi désennuyer Un expert et fort écuyer : Qu'elle est d'une gentille taille Pour enter en champ de bataille : Tant plus je vais la regardant Plus mon coeur en devient ardent : Approchons, c'est trop de demeure Et l'accostons à la bonne heure.Nocière : inusité. Qui appartient, préside aux noces. [L]
Fion : Terme populaire. Tournure, bonne façon. Il a du fion. [L]
GILLETTE, voyant venir monsieur devers elle, elle parle ainsi
Monsieur vient devers moi tout doux Je crois pour me tâter le pouls, Car si je me suis déçue Deux fois je me suis aperçue Qu'il me voit d'un oeil amoureux.LE GENTILHOMME
Dès longtemps j'étais désireux D'être rencontré, ma Gillette, En quelque lieu toute seulette Pour avoir la commodité De te parler en sûreté. Arrête donc, j'ai quelque chose Que je te veux.Seulet : Diminutif de seul, usité seulement dans le style pastoral et surtout au féminin. [L]
LE GENTILHOMME
Et qui te fait ainsi hâter ?GILLETTE
J'ai crainte de Mademoiselle.LE GENTILHOMME
Non, non, n'ayez point de peur d'elle, Je te servirai de garant Si vous avez du différent. Pour ce sujet, doncques arrête, Prêtant l'oreille à la requête Que je m'en vais te déclarer : Je ne cesse de soupirer, Jour et nuit pour ton beau visage Qui m'a su gagner le courage, Et su tellement me forcer Que je n'ai d'autre penser : Pourquoi sans faire la hautaine Prends pitié de ma dure peine, Et ne permets que ce tourment Me pousse dans le monument. Tu serais certes bien coupable Si tel accident déplorable M'arrivait pour ton amitié ; Mais si tu prends de moi pitié Gillette, je te fais promesse De te faire du bien sans cesse, Et pour encor plus t'émouvoir, Je te promets de te pourvoir En te mariant à ton aise : Or sus viens ça que je te baise Et que je touche ton téton Beaucoup plus vermeil qu'un bouton De mois de mai, doncques approche.LE GENTILHOMME
Hé quoi ? Me veux tu marier ? Tiens tiens voilà que je te donne, C'est un ducat, ois comme il sonne Un air du tout harmonieux, Vois-tu comme il reluit aux yeux ? Si je reconnais que tu m'aimes Je t'en donnerai bien de même, J'ai dans mon logis un trésor, Où plusieurs pareils font encore. Tiens, prends-le donc en espérance D'en avoir plus grand abondance.GILLETTE
Monsieur, je ne le prendrai pas, J'encourrai plutôt le trépas. Qu'un tel vice j'aille commettre : Hé vous avez beau me promettre, Non, Monsieur je n'en ferai rien, Car je suis fille de bien : D'autres que vous m'ont effrayée, Mais je ne me suis effrayée, Des beaux discours qu'ils m'ont tenus : Ô qu'ils étaient les bien venus, Le plus souvent pour leur salaire Ils ont éprouvé ma colère, Leur déférant sur le museau Un rude coup de mon fuseau, Ou bien de ma quenouille forte.LE GENTILHOMME
Si n'entends-je pas de la sorte. Gillette me voir caressé Plutôt j'aime d'être embrassé D'une façon gaie et gaillarde.GILLETTE
Hélas Monsieur que je n'ai garde De vous traiter si rudement, Je sais bien le commandement Qu'un maître a dessus sa servante : J'aimerais mieux n'être vivante Que d'avoir commis de défaut, Trop bien pour quelque gros pitaud De mon état qui voudrait faire Quelque chose pour me déplaire, Mais pour vous mon maître et seigneur, Je vous porte par trop d'honneur.Pitaud : Par dénigrement, homme, femme de la campagne de lourde structure. [L]
LE GENTILHOMME
Moins de respect, Gillette, et change Cette rude façon étrange En vraie amour, j'aimerai mieux Un doux accueil de te beaux yeux Que tant d'honneur, je te le jure.LE GENTILHOMME
Ma foi, c'en est trop disputé, Et trop de langage, Je veux avoir ton pucelage Avant que finisse ce jour, Soit par argent ou par amour : Il ne faut point tant de paroles, Tiens, prends encore ces deux pistoles, Et m'accorde ce dernier point.LE GENTILHOMME
Prends les donques que, je te les prête À me les rendre dans le temps Que tous hommes seront content : Le terme est long et profitable.GILLETTE
Je ne veux pas pour un baiser Arrogamment vous refuser : Mais premier il faut prendre garde Qu'ici quelqu'un ne nous regarde.LE GENTILHOMME
Je ne vois rien ni près ni loin Qui puisse servir de témoin : Encore un Gillette ma belle.LE GENTILHOMME
Que ce baiser m'a semblé doux ! Qu'en dépit de ma vieille amie, Qu'elle eut été bien endormie Au lieu de me venir fâcher, En un plaisir que j'ai si cher. Or je m'en vais en espérance D'avoir un jour la jouissance De Gillette mon petit coeur S'il ne m'arrive du malheur ? Mais je crois si bien me conduire Qu'il n'aura pouvoir de ma nuire.SCÈNE II. La demoiselle, et Gillette.
LA DEMOISELLE
Que c'est un grand contentement Et même un grand soulagement D'avoir pour faire le ménage Une servante qui soit sage Et pleine de fidélité, Aimant que tout l'utilité Et le profit de sa maîtresse, En travaillant presque sans cesse. Pour moi je crois que le soleil Ne vois rien ici de pareil ; C'est une trésor inestimable, C'est un bien qui n'a de semblable Qu'on doit estimer grandement ; Ne se trouvant que rarement. J'en puis parler comme certaine Ayant été dix ans en peine Après ce bien tant approuvé Avant que de l'avoir trouvé : Or, maintenant j'en suis saisie, Ayant selon ma fantaisie Une chambrière qui fait Notre ménage à mon souhait, Et bref j'en suis si bien servie, Que ma fois j'aurais bien envie, Que de céans aucun effort Ne la retirât que la mort. Hé bien Gillette, notre affaire Va-t-elle comme d'ordinaire ? Que fait le harnais, son labeur Sera-t-il point un peu meilleur Que celui de l'autre semaine ? Mais à propos de notre laine, Dites un peu comme en va-t-il, En ferons-nous bientôt du fil, Puisque après de la draperie Pour vêtir notre infanterie ?Chambrière : Femme attachée au service de la personne et des chambres. On dit maintenant femme de chambre. [L]
GILLETTE
N'ayez de cela nul souci, Car elle est prête Dieu_merci : Une partie est assez fine Pour faire de belle étamine : L'autre pour faire un beau drap gris Qui ne sera d'un petit prix Pour se parer aux grandes fêtes.LA DEMOISELLE
Dis, Gillette, que font nos bêtes, Nos boeufs, nos vaches et nos veaux Et nos brebis et nos pourceaux.GILLETTE
Mademoiselle, ils font grand'chère, Toutes les fois qui je vais traire Nos vaches, j'en tire deux seaux Et si j'en donne encor eaux veaux.GILLETTE
Un bien grand coeur Mais ma foi je n'ai pas pris le soin De le peser, mais j'ai créance Que s'il était dans le balance, Douze livres seraient son poids.LA DEMOISELLE
C'est bien allé, les autres mois Elle n'avaient tant de laitage, Mais c'était faute de fourrage, Cette année il en était peu. Gillette, qu'avons nous au feu ?GILLETTE
Vous avez de bons choux à pomme, Avec du boeuf qui s'y consomme, Et du lard et du mouton gras.LA DEMOISELLE
C'est bien assez pour un repas, Mais mon mari qui se promène, Toujours quelques uns nous amène, Or Gillette sais-tu que c'est, Mais que notre dîner soit prêt, Viens-t-en nous guérir pour repaître, Pendant je vais trouver ton maître, Lequel est dedans ce verger, Ce crois-je à faire ménager.ACTE II
SCÈNE I. Maturin et Gillette.
MATURIN
En vain je tâche à me défendre, Je suis de guet, il me faut rendre, Amour de qui l'on parle tant, À cette fois me va domptant, C'est force, il faut que je lui cède Et que je cherche du remède. À son feu dont je suis brûlé, Et qui me rend presque affolé De la belle et douce manière, De notre grande chambrière Gillette, dont l'habileté, Acquiert céans l'autorité D'une autre seconde maîtresse, Qui commande, travaille et presse Chacun à faire ce qu'il doit, Ô que si cela dépendait De ma volonté, je vous jure, Qu'une plus heureuse aventure Je ne voudrais pour m'enrichir, Il faut tâcher de la fléchir Et faire si très bien en sorte, Que de l'amour elle me porte, À propos la voici venir, Çà çà, je vais l'entretenir.GILLETTE parle seule, avant que voir Maturin
Monsieur en a dans la cervelle, Il me fait de la crécerelle, Et pense si bien m'enjôler Qu'à son vueil je me laisse aller Mais il n'a pas besogne faite, Me tient-il pour quelque nicette Qui ne sait les jours d'aujourd'hui, Je ne suis pas encor à lui.Crécerelle : Oiseau de proie du genre faucon. [L]
Vueil : volonté, voloir. [CNRTL]
Nicette : nicet ; Terme vieilli. Quelqu'un qui ne sait pas, simple par ignorance.
MATURIN
Qu'est-ce que Gillette remâche, Corbleu je crois qu'elle se fâche De quelque chose, écoutons-là Et sachons d'où proviens cela, Mais afin qu'elle ne me voit Je vais m'ôter hors de sa voie, Et me cacher dedans ce coin.GILLETTE
Ô qu'il est encore bien loin Du but où son désir aspire, Et si paravant qu'il y tire, Je me ferai bien supplier, Il parle de me marier À je ne sais quel badaud d'homme, Auquel il promet une somme D'argent, afin de ma doter : Et tout cela pour me monter, Mais ma foi je suis bien plus fine, Qu'il ne paraît pas à ma mine, Les villes où j'ai demeuré, Ont mon esprit du tout leurré, Je ne suis pas ainsi légère Bon pour quelque simple bergère, Qui dessous l'ombre des ormeaux, N'a jamais vu que ses troupeaux.MATURIN
Quelque peine que j'ai su vendre, Jamais je n'ai su bien entendre, Cela que Gillette a conté, Et si j'ai fort bien écouté, C'est fait, la harangue est finie, Allons après, car je renie Tous les grands diables des enfers, Si cette occasion je perds, J'en ferai longtemps pénitence, Touche de vive repentance, Hau, Hau, Gillette : un mot, un mot.GILLETTE parle, le vers suivant seule, puis les suivants à Maturin
Que me veut dire ce gros sot ? Est-ce toi qui m'a appelée ? Je n'étais pas bien loin allée, Que me veux-tu ?GILLETTE
Si c'est un mal qui puisse prendre, Cartier à part, retire toi, Il n'approche si près de moi.Cartier : Celui qui fait et vend des cartes à jouer.[L]
MATURIN
Encore que mon mal soit extrême, Si n'offense-t-il que moi-même, Moi tout seul j'en ressens les coups, Bien que la cause en soit en vous.GILLETTE
Je n'entends tel discours frivoles, Éclaircis-moi mieux ces paroles, Sinon je m'en vais te quitter.MATURIN
Hé ne veuillez vous dépiter, En peu de mots je vais vous dire Le mal qui fait que je soupire, Sachez doncques que mon tourment Procède de cous promptement, C'est vous qui m'avez fait malade, Par la force de mainte oeillade, Que vos yeux me surent darder, Lorsque j'osai vous regarder, Un jour que nous étions ensemble.GILLETTE
De crainte et de frayeur je tremble, T'oyant dire que de mes yeux Il sort un mal contagieux, Ha ha, la plaisante cassade, Ô que te voilà bien malade, Pauvre homme fait ton testament, De peur de mourir promptement.Cassade : Bourde qu'on invente, mauvaise excuse, défaite. Donneur de cassades. [L]
MATURIN
Quoi donques, Gillette cruelle, Au lieu d'une amour mutuelle, Vous vous moquez ainsi de moi ? Vous en souvienne par ma fois, Si je puis j'en prendrai vengeance, Ou je manquerai de puissance, Vous donnant pour dure châtiment, De mon corps un embrassement, Ça vous l'aurez tout à cette heure.GILLETTE
Lâche moi, Maturin demeure, Ainsi me veux-tu châtier, Qu'en dépit du galefretier ; Voilà mon couvre-chef par terre, Qu'au diable je donne le herre.Galefretier : Terme vieilli qui signifie homme de rien, homme sans feu ni lieu.
Herre : Étoffe d'un tissu grossier dont les brasseurs se font des vêtements de travail, et qu'ils étendent sur les tringles de la touraille. [CNRTL]
SCÈNE II. Le Gentilhomme, et Gillette.
LE GENTILHOMME
Le mal d'amour est incurable, Si le doux sujet agréable Qui cause notre passion, N'en a quelque compassion, Pour chose que j'aie su faire, Jamais je n'ai pu me distraire De l'amour que je vais pourtant, À Gillette que j'aime tant, Et dont je suis presque idolâtre, Elle fait de l'opiniâtre, M'alléguant l'honneur pour raison Et que jamais dans sa maison, Fille de ne s'est tant oubliée, Que d'être garce publiée ; Et qu'elle ne commencera, Mais que plutôt elle mourra, Et quelle ne commencera, Mais que plutôt elle mourra, Discours que m'a mis en tel doute, Que peu s'est fallu, qu'en déroute je n'ai le combat entrepris Quitté, sans emporter le prix, Et certes j'étais en ce terme, Presque réduit m'y tenant ferme, Sans que je me suis avisé, Qu'il n'est rien de si déguisé, Que les paroles d'une femme, Et que souvent dedans leur âme Elles pensent tout autrement, Que leur propos dits faussement, Pourquoi reprenant ma brisée, Je vais voir si cette rusée Qui se veut faire courtiser, Aurait point bien peu d'aviser : Hà ! Je le vois eu lieu commode, Je vais l'accoster à ma mode.GILLETTE voyant venir la Gentilhomme, parle ainsi seule
Voilà Monsieur, qui vient vers moi, Pour me parler comme je crois, De l'affection qu'il me porte, Et qu'il me dit être si forte, Que rien ne la peut égaler, Comme je vais dissimuler, Et faire encor de la fâcheuse, Ainsi qu'elle fille honteuse, Qui n'a pas encore goûté De fruit d'amour tant souhaité, Mais mot, car le voici tout contre, Vois comme il se met sur le montre, Et comme il est partout poli, Le tout pour me sembler joli.LE GENTILHOMME
Mon coeur, ma Gillette, ma bonne, Pendant que l'on ne voit personne À travers cette cours marcher, Allons un peu dans ce bûcher, Ou bien si tu l'as agréable, Retirons nous en cette étable, En laquelle sont les chevaux, Là je te dirai les travaux En quoi je vis, pour te voir dure À m'accorder ce que nature Fait exercer aux animaux Tant raisonnable que brutaux.GILLETTE
Monsieur, il n'est point nécessaire Que j'entende une telle affaire, S'il vous plaît, vous m'excuserez, Et seule ici me laisserez, Afin d'achever ma besogne, Que ma maîtresse ne me hogne.Hogner : grogne, grommeler, gronder. [CNRTL]
LE GENTILHOMME
Ha Gillette, ho qu'est ceci, Quoi me faut-il traiter ainsi ? Comment, tant plus tu me captives, Et plus tu fais la rétive, Chasse de toi cette rigueur, Et prends pitié de ma langueur.GILLETTE
Monsieur, la pitié sans remède N'est propre au mal qui vous possède, Puis quand je pourrais vous aider, Je ne veux pas m'y hasarder, D'autant que l'honneur que j'estime, Fait que je déteste ce crime.LE GENTILHOMME
Ce n'est pas un crime qu'aimer, Aucun ne t'en saurait blâmer, S'il n'est bien ignorantissime.GILLETTE
Bon pour un amour légitime, Mais son contraire est vicieux, Étant même haï des cieux, Ainsi que j'entends souvent dire À notre bon homme messire. Jean_des_Jardins.LE GENTILHOMME
Ha, ha, vraiment Il prêche ore ce document, Cassé de la grande faiblesse Qui l'accompagne en sa vieillesse, Mais durant les beaux jeunes ans, Il se donnait bien du bon temps, Ne faisant nulle conscience De vivre en sainte continence.Ore : or. [L]
Continence : Abstinence des plaisirs de l'amour. [L]
GILLETTE
Monsieur, votre accusation Est fort sujette à caution, D'autant que vous êtes contraire À la foi pure et salutaire, Que ce bon messire vieillard Nous prêche simplement sans fard.LE GENTILHOMME
Bien que ma foi prenne origine De la fine prêche calvine, Si ne voudrai-je avoir blâmé Un homme de bien renommé De quelque sexe qu'il peut être, Soit païen, musulman ou prêtre ; Mais c'en est assez devisé, Reprenons le discours brisé, Dont mon amour est la matière ; Et me dis si toujours entière Tu resteras à me nier Des amants le plaisir dernier : Ma Gillette trop accomplie, Avise toi je te supplie, Et ne le laisse plus ainsi D'ennuis et de peine transi, Aime moi Gillette ma vie, Aime moi donc je t'en convie Par tout ce qui peut émouvoir.GILLETTE
Monsieur, je sais que mon devoir Est de vous aimer comme maître, Et de vous le faire paraître Vous servant bien, mais pour amants Vous aimer, l'on m'irait blâmant.GILLETTE
Quand bien votre discrétion Irait celant sa passion, Par ma foi, J'aurais trop de crainte De devenir en bref enceinte.LE GENTILHOMME
Que cela ne te fasse peur, Je sais prévenir ce malheur Par une certaine science Dont j'ai parfaite expérience.GILLETTE à part elle, puis au Gentilhomme
Me voici tantôt aux_abois, Si mon esprit fin et matois N'invente quelque échappatoire Qui lui retard la victoire : Monsieur, Monsieur retirez-vous, Je viens de voir tout près de nous Mademoiselle qui sans doute Trop défiante nous écoute.LE GENTILHOMME
Je m'en vais donc, mais cependant Pense de m'aller accordant, Tu m'entends bien sans davantage Y dépendre plus de langage. Si je ne me vais décevant Me voilà tantôt bien avant Dans mon amoureuse entreprise : Gillette m'est certes acquise, Je ne vois plus rien me resteras Qu'un lieu propre pour l'ajuster, Lequel en toute diligence Je vais chercher dans le silence De cette obscure et proche nuit, Propre pour l'amoureux déduitACTE III
SCÈNE I. Maître Jossse prêtre et Maturin.
MAÎTRE JOSSE
Que le monde est plein de malice, Comme il se va souillant au vice N'estimant non plus la Vertu Que l'on ferait un vieil fétu. Non seulement le populaire Se vit plaisant à tout mal faire, Mais [tant] que l'on voit les plus hauts En honneurs, ont plusieurs défauts Et telles personnes célèbres, Ne sont ici que des ténèbres, Au lieu d'être un flambeau luisant Qui nous aille au bien conduisant. Mais ce qui plus encore me fâcher Et qui fait qu'à tous coups je lâche Des cris d'ennui, c'est que j'en vois Faisant les saints tous plein de foi, Qui n'ont dedans a fantaisie Rien qu'une fausse hypocrisies : Ô gent méchante, et dont l'enfer En bref se verra triompher.MATURIN
J'allais jusques au presbytère Voir maître_Josse débonnaire, Pour l'avertir d'un nouveau cas Qui se passe, et qu'il ne sait pas : Mais le voici, dont j'ai grand' joie, Même il vient par cette voie : Bonjour, Monsieur.Presbytère : maison du curé. [L]
MATURIN
Monsieur, j'allais chez vous me rendre Pour une chose vous apprendre, Dont vous seriez certes fâché S'il en arrivait du pécher.MATURIN
Monsieur, mon maître est transposé De la bonne grâce et beauté De Gillette, sans fin sans cesse Il la cherche, poursuit et presse Sans lui donner aucun repos : Et j'ai grand peur pour ses propos Accompagnés d'un présent riche, Fassent qu'enfin il ne lui niche Son étourneau dans son boulin, Car c'est un mauvais patelin : Pourquoi Monsieur je vous conjure Au moins du facteur de nature, Et lequel vous allez servent, De vois Gillette, paravant Que mon maître qui la cajole Monte dessus et la bricole Ce qui me fait vous en prier, C'est qu'elle étant à marier J'ai désir d'aller voir son père, Et la bonne femme de mère, Pour les supplier de bon coeur De ma faire cette faveur, De vouloir franchement entendre À me recevoir pour leur gendre.Boulin : Pot de terre qui sert de retraite aux pigeons. [L]
Patelin : Fig. Celui qui tâche, par des flatteries et de belles paroles, de tromper, ou, simplement, d'en venir à ses fins [L]
Bricole : Partie du harnais d'un cheval qui s'applique à son poitrail. [L]
MAÎTRE JOSSE
Une fille de douce humeur Laquelle aime sur tout l'honneur, M'est venu voir depuis naguère, Qui m'a conté tout le mystère Que tu me viens de réciter, Ma suppliant de rapporter Tout ce qui me serait possible, Pour empêcher ce vice horrible. C'est pourquoi je m'acheminais Vers ce quartier, pour d'une voix De charité douce et plaignante, Remontrer à cette servante.SCÈNE II. Le Gentilhomme, et Gillette.
LE GENTILHOMME
Après avoir bien débattu, Bien résisté, bien combattu Enfin ma Gillette, ma vie, Tu as accompli mon envie : Par quoi tu te peux assurer De voir toujours sans fin durer L'amitié que je t'ai promise.GILLETTE
Las ! Monsieur, vous m'avez surprise Lorsque je ne guettais pas, Étant couchée entre les draps Autrement, c'est chose arrêtée, Vous ne m'eussiez ainsi gâtée : Or puis que vous m'avez ravi Mon pucelage poursuivi Par maints garçons, je vous exhorte À m'aimer d'une manière bien forte, Ayant de moi toujours du soin, Ne me délaissant au besoin, S'il arrivait que la fortune Vers moi se montrât importune.LE GENTILHOMME
Gillette, je te fais serment De t'aimer bien fidèlement, Et quelque chose qu'il survienne De te tenir toujours pour mienne Te faisant part de mes trésors Comme je te fais de mon corps : Mais de ta part sois moi fidèle M'aimant d'une amour immortelle.GILLETTE
Monsieur, vivez en sûreté Que toujours ma fidélité Sera comme un roc immuable : Puis vous êtes par trop aimable Pour qui que ce fut vous changer, Non je n'ai pas l'esprit léger Comme une arondelle qui vole, Je suis de votre amour trop folle.Arondelle : aronde, hirondelle. [L]
LE GENTILHOMME
Et le tien bien plus je chéris, Que si j'étais ton vrai mari : Or sus viens ça que je te baise Cinq ou six coups tout à mon aise. Un si doux et friand plaisir En t'embrassant me vient saisir, Que j'y serai une semaine, Si tu n'en avais de la peine.ACTE IV.
SCÈNE I. Maître Josse, et Gillette.
MAÎTRE JOSSE
Je m'étais mis ici derrière, Feignant de dire mon bréviaire Attendant que je pourrais voir Gillette que veut décevoir Son maître trop amoureux d'elle, Parce qu'elle est un peu plus belle Que se femme, de qui les yeux N'ont plus rien qui soit gracieux. Mais si bientôt elle ne passe Près de moi ; c'est fait, je me lasse, Je ne saurais plus me tenir En ce lieu, la voici venir : Je crois que son Ange lucide Tout exprès devers moi la guide, À celle fin de l'exhorter À chastement se comporter : Or je sors de mon échauguette Pour l'a[ssa]ssiner de ma baguette.Échauguette : Espèce de guérite de bois qui est placée sur un lieu élevé et où l'on met une sentinelle. [L]
GILLETTE à par elle
Que me veut ce beau sermonnement.GILLETTE à par elle
Monsieur j'ai hâte. J'ai laissé dans l[e] met la pâte, Je m'en vais pour faire le pain.MAÎTRE JOSSE
Si n'iras-tu pas si soudain Que premier je ne t'avertisse Que tu te gardes bien d'un vice Où ton maître veut t'attirer, Ne le crois pas pour soupirer, Son discours est plein de cautelle Comme celui d'un infidèle : Et bien qu'il soit fort diligent À te promettre de l'argent, Voire même de t'en faire offre, En eut-il le comble d'un coffre, N'en prends en sol, l'honneur vaut mieux Que tous les trésors précieux : Puis d'autre part aies empreinte Dedans le coeur de Dieu la crainte, Pense en la mort qui de son dard Nous vient percer de part en part, Alors que notre âme insensée Y porte le moins sa pensée. Les pense aux tourments destinés Aux bas enfers pour les damnés, Lesquels n'ont jamais d'intermède Comme étant sans aucun remède. Penses-y ma fille souvent, Et ne rejette pas au vent Le bon conseil que je te donne.Cautelle : Précaution mêlée de défiance et de ruse. [L]
GILLETTE
Monsieur, je ne sache personne Qui puisse avec vérité M'accuser d'impudicité, Je suis bien pauvre, mais honnête, Et ne serai jamais si bête De prêter nul consentement À vivre si brutalement Monsieur, je ne suis pas si promptement À croire quand quelqu'un m'en conte : Je sais fort bien le renvoyer Autre part se désennuyer.MAÎTRE JOSSE
C'est très bien fait, dit-il merveille, N'y prête jamais ton oreille : Fuis tel causeurs comme un serpent, Car las trop tard l'on se repent D'avoir cru leurs paroles saintes, Qui causent après mille plaintes. Or bien, puisque je reconnais, Que tu veux vivre sous les lois De la vertu, sainte portière De Paradis, je fais prière Au Tout-puissant, qu'à l'avenir, Il te veuille toujours tenir En sa très sainte bienveillance, Sans que rien te porte nuisance. Adieu ma fille, qu'à jamais Il te donne sa douce paix.GILLETTE
Adieu Monsieur, qu'on récompense Il vous garde de toute offense : Vivez joyeux sans ressentir Onques les coups d'une repentir. Pourtant ce bon prêtre honorable M'a dit chose très profitable Si je pouvais l'exécuter. Moi pour ne pas le mécontenter, J'ai fait de la sainte_nitouche, Parlant d'honneur à pleine bouche, Et tenant en mon coeur caché Ce plaisir qu'il nomme pécher, Qui ne l'est qu'en tant qu'on l'évente, Et que par sottise on s'en vante.Sainte nitouche : Usité seulement dans cette locution familière, sainte nitouche, personne hypocrite, doucereuse, affectant la simplicité et l'innocence. [L]
SCÈNE II.
LA DEMOISELLE
Perfide méchant et léger Tu m'as doncques voulu changer Suivant sa passion brutale, Pour une qui m'est inégale De richesse et d'extraction, Et qui n'a de perfection Pour attirer un bon courage, Que quelques beaux traits de visage, Encore dépourvus d'appas Sinon pour quelques esprits bas, Au nombre desquels je se conte, Puisque tu n'as aucune honte De quitter mon amour certain, Pour embrasser cette putain : Encore ne suis-je point si laide Qu'on me puisse dire un remède Pour quérir la mal de Cypris : Non, ma beauté n'est pas sans prix, Je me vis hier devant ma glace Où je remarquai que ma face A des attraits assez charmants Pour esclaver plusieurs amants : Et quand il serait au contraire Si devrai je bien te plaire, M'ayant cette obligation Que d'avoir fait élection De sa personne, au préjudice De cent qui m'offraient leur service. Ô que si j'eusse pu prévoir Le manquement de ton devoir, Assure toi vilain lubrique Que je t'eusse bien fait la nique, Te renvoyant dans un bordeau Amortir le paillard flambeau Que l'amour, non mais bien érine, Alluma dedans ta poitrine : Mais à quoi tant de vains discours ? Me vengerai-je point des tours De ce méchant rempli d'ordure ? Oui, je m'en vengerai, j'en jure, Et voire tout présentement, Ayant à mon commandement Sa mignonne et bonne commère, Que je vais battre de colère, Cependant qu'il est empêché À se promener au marché.Nique : Usité seulement dans cette locution : faire la nique à quelqu'un, lui témoigner moquerie et mépris par un certain signe de tête. [L]
Paillard : Proprement, celui, celle qui couche sur la paille, homme, femme misérable. [L]
Érine : Terme d'anatomie et de chirurgie. Petite pince armée de crochets dont on se sert soit en disséquant soit dans certaines opérations pour soulever et écarter les parties qu'on veut disséquer. [L]
LA DEMOISELLE va trouver Gillette et la bas, ce qui fait qu'elle lui parle ainsi
Hélas pourquoi suis-je battue, À l'aide, accourez on me tue, Hé je vous demande pardon, Las ! Est-ce là donc le guerdon De mon très fidèle service.Guerdon : Terme vieilli. Récompense. [L]
LA DEMOISELLE
Non, mais bien celui de ton vice.LA DEMOISELLE
Ta fièvre_quartaine, Tu défends donc cette vilaine ? Par_la_merci-bieu grand pendard, Je m'en vais bien rosser ton lard.MATURIN
Haro, morbieu comme elle frappe, C'est pour le meilleur que j'échappe, Car je n'aime pas bien le ton, Que sonnent les coup de bâton Dessus mon dos et sur ma tête, Mais fuis pauvrette et ne t'arrête, Pendant que Mademoiselle oint D'huile de latte mon pourpoint.Haro : Fig. et familièrement. Crier haro sur quelqu'un, se récrier contre ce qu'il dit ou fait. [L]
Latte : Il se dit quelquefois pour instrument de bastonnade. [L]
LA DEMOISELLE
Merci bien grand erre d'hôtière, Tu l'as donc fait fuir arrière ? Ho, sans doute nez de taureau, Tu lui servais de maquereau, Puisqu'ainsi tu la favorises Et que tu m'as lâcher prise.Erre : Train, allure. [L]
MATURIN
Je n'entends point cette leçon, Est-ce de boeuf ou du poisson ? Je n'en ai nulle connaissance, Je manque trop de suffisance, Et ne suis assez bon valet, Pour savoir porter le poulet Mais je sais bien sous une treille, Vider plutôt une bouteille, Puis au partir de la chanter, Rire, gaudir, danser, sauter.Gaudir : Terme familier et qui commence à vieillir. Se réjouir. [L]
LA DEMOISELLE
Quoi doncques, ce faquin se moque ? Il faut qu'encore je le choque À coups de pierres, et là donc.MATURIN
Hé comme je tire le long, Digne morbieu, sans raillerie, Il m'est à voir d'une furie, Qui marche et fait maint soubresaut, Sur une théâtre large et haut.LA DEMOISELLE
Or maintenant je suis vengée, Ma bonne pièce est délogée, Après avoir un coteret Épous[se]té son corps guilleret, Hà que je l'eusse bien lattée, Si ce coquin ne l'eût ôtée D'entre mes points, et mon mari En dut-il faire le mari, Si désormais l'amour le pique, Il chosera cette impudique, Ailleurs qu'en ce lieu de respect, Il se peut bien torcher le bec.Coteret : Nom des deux principales pièces du métier à tapisserie de haute lisse. [L]
Guilleret : Qui a une pointe de gaieté. [L]
Choser : Gronder qqn, blâmer qqn, chercher querelle à qqn. [CNRTL]
ACTE V
SCÈNE I. Le Gentilhomme, et Maturin.
LE GENTILHOMME
Par la vertubleu quand j'y pense, Un malheureux influence, Des étoiles aux cours divers, M'a bien vu ce jour de travers, Pendant que j'étais à la ville, Ma femme un peu trop incivile,, A fait vider honteusement Gillette mon contentement Sans avoir égard au scandale, Qu'aux yeux d'un chacun elle étale, Commettant tel acte indiscret ; Qu'elle devait tenir secret, Pour me rendre bien diffamée De la sorte, la renommée De sa maison ; ni celle aussi De Gillette, mon doux souci Ha, si par quelque intelligence Le ciel m'eut donné la science D'avoir ce malheur deviné, Pour rien je n'eusse abandonné Cette maison, ores déserte, Faisant une grande perte, Laquelle je l'espérais Recouvrer en bref, je mourrais, Car l'ennui qui me fait la guerre Me jetterait bientôt par terre, Or donc afin de prévenir Tout le mal qui pourrait venir De cet accident déplorable Qui me serait fort reprochable, S'il ne se voyait réparé, Pour un tour d'esprit admiré, Inventons quelque trait notable, Que l'on croit si vraisemblable, Que l'on n'en sache que juger, Ho, c'est fait j'y viens songer, Amour petit-fils de Cyprine, Vraiment ta puissance est divine D'aiguiser si bien les esprits De ceux que tu détiens épris D'une beauté jeune et gaillarde, Qui d'un oeil riant les regarde, Or sus je m'en vais réciter Ce que tu m'as fait inventer, C'est que je cherche du remède En la cause d'où me procède L'ennui dont je suis tourmenté Autrement tout serait gâté, Il faut que je chérisse et flatte, Notre jeune servante Agathe, De qui l'esprit fin et rusé tout notre malheur a causé, Puis mais que l'ai gagnée, Par le moyen d'une poignée De quarts_d_écus, je lui ferai Dédire le mal avéré, Par la languette conteresse À sa trop crédule maîtresse, Mais mot, ici près j'aperçois Maturin qui vient vers moi, Que dit-on Maturin, bien est-ce ?Conteresse : Celle qui raconte qqc. [L]
MATURIN
Par_la_mordienne ma maîtresse A fait naguère bien du bruit Je pensais que tout fut détruit Oyant gronder dedans sa tête Une affreuse et rude tempête, Laquelle est tombée à grand bonds, Dessus Gillette aux cheveux blonds, Et même sur mes omoplates, En la tirant d'entre ses pattes.LE GENTILHOMME
Ô malheur ! En arrivant, J'ai trouvé Marthe ici devant, Laquelle n'a dit la furie De ta maîtresse, et sa crierie.Crierie : Cris importuns. [L]
MATURIN
Par_bieu, Monsieur vous ferez bien, Si cette rage encor la tient, De n'entrer sitôt dans la salle, De crainte qu'elle ne vous halle, Ou plutôt qu'elle vous saute au collet, Et vous plume comme un poulet.LE GENTILHOMME
Elle est doncques bien transportée,MATURIN
Elle est tellement agitée De jalousie et de fureur, Que j'en tremble encore d'horreur, Et mais que votre honneur se garde, J'ai fait quelque peu de moutarde, Dedans le fond de ce vieil étui De mon fessier, le tout d'ennui, D'avoir vu telle batterie Sur Gillette ma favorite.On lit favorie au lieu de favorite.
LE GENTILHOMME
Me contant ce mal arrivé, Tu fais ici tout du privé, Or va-t-en et ne te soucie, Je rendrai ma femme adoucie, Avant que le soleil qui luit, Fasse place à l'obscure nuit, Que n'ai-je au mal qui me tourmente, Une âme aussi bien patiente, Que celle de ce fol garçon, Qui rit de tout, de la façon Que faisait jadis Démocrite, Dont l'on vante encor le mérite.SCÈNE II et dernière. Maturin et Maître Josse.
MATURIN
Gambades, gambades en l'air, C'est fait, il n'en faut plus parler Le sort répare mes dommages, Et m'élève cinq_cent étages Par dessus toute sorte d'heur, Je pète dessus la grandeur, Des plus haut huppés de remarque, Et ne voudrais être monarque, Des mores, ni des ottomans, Ni de nos cousins allemands, Ha comme je m'en vais m'ébattre, Et m'en donner autant que quatre, Ha comme je m'en vais tantôt Remplir ma panse de bon rôt, Et de cidre mon cher délice, Afin d'être plus fort en lice, Lors qu'il faudra m'y présenter Cette nuit proche, pour jouter Avec ma lance naturelle, Contre une qui m'était rebelle, Mais je me vais trop retardant, Le temps se passe, et cependant Mon contentement se diffère, Sus allons vite au presbytère Quérir Maître_Josse_le_Roux, Pour me faire monsieur l'époux, Je vais frapper d'une main forte, De mon bâton contre sa porte.MAÎTRE JOSSE
Ho, qui frappe si rudement ?MATURIN
Monsieur, vous pouvez l'alléger, Accordant mon humble requête, Et mettant dessus votre tête Votre large bonnet carré.MATURIN
Monsieur, oui.MAÎTRE JOSSE
Vraiment j'en suis tout réjoui, À la bonne heure, Dieu te donne Une femme gentille et bonne, Mais dis, comment la nomme-t-on.MATURIN
C'est la fille de Rogaton.MAÎTRE JOSSE
Oui, Gillette, votre servante ?MATURIN
C'est celle qui je me vante.MAÎTRE JOSSE
Ma foi, je n'en suis pas fâché, Mais comment s'est fait ce marché ? Mademoiselle courroucée Ne l'avait-elle pas chassée ?MAÎTRE JOSSE
Elle eut grand tort De faire boire cette honte À cette fille, elle est trop prompte, Vraiment je ne l'eusse pensé, Mais comme tout s'est-il passé, Je voudrais bien un peu l'entendre.MATURIN
Encore qu'il me fâche d'attendre Si longuement, je veux pourtant Le tout vous aller racontant. Mademoiselle fut saisie Du mal qu'on nomme jalousie, Par une faux rapport inventé, Dont son esprit fut transportée Hors des limites raisonnables, Comme celui des bacchanales, Mais pour abréger mon discours, Oyez, qui fit ce méchant tout, Ce fut Agathe la mauvaise, De qui l'esprit n'est jamais aise, S'il n'apporte quelque débat, Qui fasse venir au combat, Or comme elle était résolue De cette action dissolue S'en moquant seulette à l'écart, Mademoiselle en quelque part, Entendit au long l'artifice Qu'avait tins cette fine épice, Ce qui fait qu'elle la tança, Et rudement la menaça De lui donner dessus la joue, Si devant tous elle ne loue Gillette lui criant merci De l'avoir offensée ainsi Puis cela fait elle commande, Que tout sur le champ on lui mande Qu'elle revienne promptement, Et son père semblablement, Étant venue en diligence Chacun connut son innocence, Et qu'Agathe pour se venger, L'avait voulu ainsi charger Dont je sentis telle allégresse, Que j'en fis maint tout de souplesse, Puis sans plus longtemps dilayer, Humblement j'allais supplier Son père, auquel elle ressemble De nous vouloir conjoindre ensemble, Ce qu'enfin m'ayant accordé, Devers vous je suis abordé, Pour requérir votre assistance.Fine épice : C'est une fine épice, se dit d'un homme rusé. [L]
Dilayer : Renvoyer à un temps plus éloigné. [L]
1 066 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica