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un seul est le mot juste.

Pastorale héroïque en vers· Ou la Morte Vive

Sylvanire

Honoré d'Urfé· créée en 1617, imprimée en 1627· 6 actes· 9 478 vers· 14 personnages

Représenté pour la première fois le 16 janvier 1617.

Personnages

  • FORTUNE, prologue
  • AGLANTE, berger
  • ALCIRON, berger
  • HYLAS, berger
  • TIRINTE, berger
  • ADRASTE, berger fol
  • SYLVANIRE, bergère
  • FOSSINDE, bergère
  • MÉNANDRE, père de Sylvanire
  • LERICE, mère de Sylvanire
  • UN MESSAGER
  • SATYRE
  • ÉCHO
  • LE CHOEUR DE BERGERS

PROLOGUE

FORTUNE en habit de Bergère

Peut-être dans ces lieux solitaires Dans ces bois reculés Du commerce des hommes, Dans ces replis tortus Des rochers caverneux, Dans ces antres cachés, Ainsi qu'on jugerait Même aux yeux du soleil, Je me déroberai À l'importunité De ces fâcheuses filles, Électre, Ocyroé, Melobasis, Yanthe, Et Leucipe, et Phoenon, Et mes autres compagnes, Filles de l'Océan, Et que l'on croit mes soeurs, Me vont cherchant et demandant à tous Aux marques ordinaires Que je voulais porter, Pour savoir où je suis, Et pour me découvrir Vont promettant des perles, des coquilles, De branches de corail, À qui leur voudra dire Où je me suis cachée. Voire elle sont bien fines, Elles sont si plaisantes De promettre des choses À qui me montrera, Comme si je ne puis Donner comme je voudrai Des perles bien plus belles, Des nacres, des coquilles Des branches de corail À qui me cachera ? Il en manque peut-être À la Fortune, à qui tout l'Univers En partage est donné : Car vous ne vous trompez pas, Encor que maintenant Vous ne me voyez pas, Comme je voulais être, D'une grandeur extrême ; Ni ne porter en l'une de mes mains La corne d'Amalthée, Ni dans l'autre un timon, Si le fils de Vénus N'est point à mon côté, Si d'un bandeau mes yeux ne sont voilés, Si sous mes pieds je ne presse une boule, Si sur ma tête une sphère on ne voit, Et si mon dos n'est chargé de deux ailes Peintes de cent couleurs, Si l'on ne voit ma voile Au vent abandonnée Ni que je me joue À ma volage roue, Comme c'est ma coutume ; En bref je ne tiens Entre mes bras le jeune enfant Plutus, Qu'on dit dieu des richesses, Lui donnant le tétin Comme mère et nourrice. Ce n'est pas pour cela Que je ne sois Fortune, Fortune qui commande À tout ce qui s'enserre Depuis la Lune au centre de la Terre. Que je ne sois cette même déesse, Par qui le grand Sénat Dans la grandeur de Rome Enferma tout le monde, Sans que le monde entier Peut enfermer Rome qu'en Rome même. Mais ne vous étonnés De me voir maintenant Sous mes habits, la houlette en la main, Au dos la panetière Ainsi qu'une bergère, Je me cache à ces nymphes Filles de l'Océan Qui me vont poursuivant ; Et qui par leurs prières Sans cesse m'importunent De satisfaire à leur ambition. Je ne saurais me plaire De donner mes faveurs À qui trop m'importune. je suis semblable à l'ombre, Je fuis qui me poursuis, Et je suis qui me fuit. Elle voudraient les fines, Que je leur fisse part De pouvoir absolu Que j'ai sur l'Océan, Quoiqu'à leur père il échut en partage. Tiché, me disent-elles, Car Tiché c'est son nom Quand nous sommes ensemble, Laisse nous avoir part Au règne paternel, Et nous soulageons Avec notre peine La peine qu'il te donne. Il est vrai, je les aime, Ces gentilles naïades, J'aime bien leurs vertus, J'aime leurs exercices ; Mais je ne veux pourtant Partager mon Empire, Que de régner tout seul Est une douce peine : Je veux bien quelquefois Leur donner le pouvoir D'y commander, mis que ce soit moi sous moi, Et tant qu'il me plaira. Or pour fuir leur importunité, Sous ces habits je me suis déguisée, Et m'en viens dans ces bois Me dérober aux yeux ambitieux Des nymphes qui me cherchent Parmi les plus grands rois, Et les plus grands monarques, Comme si je devais Toujours rompre des sceptres, Et fouler des couronnes, Renverser des royaumes, Bâtir des républiques, Ou fonder des cités. Folles qui s'imaginent Que moi qui paye chacun De cette ambition Je doive de même m'en repaître Elles ne savent pas Que je me plais souvent Avec ces bergers, Et ces simples bergères, Hôtesses innocentes De ces bois innocents, Plus que dedans les cours, Où qui mieux se déguise Vend mieux sa marchandise Peut être du travail Elles se lasseront, Ces filles importunes, Et cependant dessous ses doux ombrages Je passerai le temps, Et parmi ces rivages J'irai folâtrement, Tournant ma roue aux dépend des bergères Et des bergers mignards : Mais j'entends aux dépens Seulement de leurs plaintes, Seulement de leurs craintes Seulement de leurs larmes, Je ne veux qu'aujourd'hui Sur mes autels du sang ou sacrifice. Cupidon m'en pria Quelques jours sont passés : Je l'aime cet enfant, Encore que bien souvent Il dépende ses coups Où le moins il devrait Mais qu'importe cela, Je l'en aime tant mieux, Car c'est peut-être en quoi, Comme disent les hommes, Plus semblables nous sommes. Il me dit, en Forez Sur les bords de Lignon, Aglante le berger Adore Sylvanire, Et Fossinte Tirinte Il n'y faut qu'un seul tour de roue. Voici bien le Forez Ma plus chère contrée, Où je fis naître Astrée L'honneur de l'univers ; Et voici bien Lignon, Je le connais à ces belles prairies Qui suivent son rivage. Voici le bois d'Isoure, Et voici Mont-Verdun, Plus en là Marcilly, L'un semblable l'écueil Dans le sein de la mer, L'autre comme un roche Le rempart du rivage. Je me résous pour complaire à l'Amour De lui donner ce jour, Et qu'aujourd'hui ces forêts et ces plaines Ressentent mon pouvoir. Ici ma déité Jointe à celle de l'Amour Des deux n'en faisant qu'une, Produira les effets D'Amour et de Fortune. Je me plais et me pais, Aussi bien que l'amour, Des larmes innocentes ; Je veux donc ouïr Les plaintes et le deuil De ces bergers fidèles, Et si le désespoir Ne prévaut sur l'Amour, Ils connaîtront en leur plus grand ennui Qu'à la fin toute chose Sagement je dispose. Les voilà qui s'en viennent, Entre eux je me mettrai, Sans qu'ils me reconnaissent : Mais les effets divers Qui les agiteront, Leur feront bien connaître Que le Fortune et l'Amour sont ici : Mais Amour fortuné Et Fortune amoureuse.

Lignon : Rivière du Forez en France rendu célèbre par Honoré d'Urfé, dans sa pastorale L'Astrée.

Marcilly le Pavé : Commune de la Loire dans le Forez, entre Thiers et Saint-Etienne, à l'ouest de Lyon.

ACTE I

SCÈNE I. Aglante, Hylas.

AGLANTE

Constant.

SCÈNE II. Ménandre, Lerice.

SCÈNE III. Aglante, Hylas.

SCÈNE IV. Aglante Hylas Sylvanire

SCÈNE V. Aglante Hylas

AGLANTE

Tu peux, si tu le veux, Parler à cette belle ; Je sais qu'elle te croit, Et que le parentage De Ménandre, et de Stelle, Te donne du crédit Envers Ménandre, et Sylvanire encore, Et parlant à Ménandre Fais lui honte, berger, De la sacrifier, La belle Sylvanire, À ce veau d'or qui s'appelle Théante, C'est ainsi que se nomme Le bienheureux berger, À qui l'on veut donner Cette belle bergère. Qu'il ne manque pas d'hommes Pour donner à sa fille, Qui pourraient bien avoir Peut-être moins de bien Que Théante n'a pas, Mais qui d'autre côté Seraient plus convenables À l'âge de sa fille, Et peut-être à l'humeur Encor plus agréables : Dis lui que les richesses Sont tellement aveugles, Qu'aveugles elles rendent Tous ceux qui les regardent : Dis lui que la fortune Peut en un jour ôter quand elle veut Les sceptres, les couronnes, Les trésors les plus grands, Et que jamais les sages, D'eux ni de leurs enfants, Ne doivent assurer, Sur de tels fondements, Tous les contentements. Et puis parlant à elle, Ne peux-tu pas, berger, Lui dire que ses yeux Brûlent de leurs beautés Les hommes et les dieux, Et que tous ceux qui voient Sylvanire, Ou meurent du plaisir, Ou meurent du martyre. Lui dire que je l'aime, Ou plutôt je l'adore, Et qu'elle ne doit pas Avec tant de douceur Nous promettre la vie, Et donner le trépas. Et bref, lui remontrer Si de quelque pitié Le secours je ne sens, Que ma mort elle attende ; Mais avec ma mort Qu'elle attende de même D'un juste amour la certaine vengeance : Car les dieux ne sont pas, Ni fauteurs ni complices De telles injustices. Là tu peux ajouter Tant et tant de raisons, Pour lui montrer qu'elle doit amollir Ce coeur, mais ce rocher Que pour coeur elle porte, Que peut-être à la fin Tu la pourras changer, Et la changeant, Hylas, Éloigner mon trépas, Me prolonger la vie, Qu'Hylas je ne désire Que pour servir plus longtemps Sylvanire. Hylas mon cher ami Je te prie et supplie, Je t'adjure et conjure, Et par notre amitié, Et par celle de Stelle, Voire encor si tu veux Par toutes les plus belles Que tu servis jamais, Ou que tu serviras, De m'assister en ce que tu pourras.

SCÈNE VI.

HYLAS

Or va pauvre berger, Va t'en et continue Le chemin que tu tiens, Et sois certain, que tu ne peux faillir D'être bientôt exemple mémorable Des maux que la constance Peut produire en amour : L'opiniâtreté en ce qui ne se doit Est chose autant blâmable, Que la persévérance Au bien est estimable. Nous avons vu deux puissants témoignages, Depuis fort peu de temps, Du mal que nous rapporte La sotte loi que Sylvandre nous prêche : Celadon le berger De toute la contrée Le plus aimable, et le plus estimé, Après avoir longuement adoré Une jeune bergère, Une imprudente fille, Ne voilà pas, quoique l'on nous déguise De sa cruelle fin, Ne voilà pas qu'un désespoir l'emporte Dans le profond des ondes de Lignon ? Mais le gentil Adraste Pour l'amour de Doris, Qu'est-ce qu'enfin le pauvre est devenu ? Après l'avoir aimée Presque dans le berceau, Et qu'il voit Palemon Le possesseur du bien qu'il désirait, Que fait cette constance ? Amour lui prend le coeur, Mais elle lui dérobe L'usage de raison. Le voila fol, comme jà dès longtemps Il avait bien été : Car vraiment je les crois, Tous ces opiniâtres, Être aussi fols qu'Adraste : Mais sa folie, alors autorisée Par l'exemple de tous, Hormis d'Hylas, de blâme l'exemptait. Or je vois que bientôt Aglante pour troisième, De ces deux insensés Le nombre augmentera. Ne vaudrait-il pas mieux Changer et rechanger Mille fois tous les jours D'amour et de maîtresse, Que de perdre un moment L'usage de raison Pour aimer constamment ? Qu'elles viennent vers moi, Ces belles rigoureuses, Avec tous leurs dédains, Et toutes leur rigueurs, N'ayez peur que jamais Elles puissent réduire Mon courage à ce point, Qu'un désespoir soit mon dernier remède, Ou qu'un regret d'y voir un autre amant M'ôte l'entendement. Contre tous ces malheurs J'ai des armes si bonnes, Que leurs tranchants ne peuvent m'offenser. Sont elles dédaigneuses ? Je les dédaigne aussi. En aiment-elles d'autres ? J'en fais bien autant qu'elles. Me vont elles changeant ? Croyez que sur ce point, Si l'une d'entre toutes D'un seul moment a pu me devancer, Il faut que pour certain Elle s'y soit prise de bon matin. Mais la voici, La belle Sylvanire, Parlons lui pour Aglante.

SCÈNE VII. Sylvanire Fossinde Hylas

SCÈNE VIII. Fossinde Sylvanire

FOSSINDE

Ma soeur je l'entends bien : Dites-moi je vous prie, Quand nous aurions forcé Tous les cerfs de ces bois, Pour cela que serait-ce, Et quel grand avantage Nous en reviendrait-il ? Seulement de la peine, Et de la peine encore Que je trouve bien vaine. Aller parmi les bois Se déchirer la chair Avec les habits, Laisser contre une ronce La toison attachée De nos cheveux, comme font nos brebis, Se planter quelquefois Bien avant dans les pieds Une tranchante épine, Suivre par les rochers, À travers les montagnes, Aux soleils plus ardents, Et courre tout un jour La bête qui s'enfuit, De la chasse, ô ma soeur, N'est-ce pas tout le fruit ? J'aime bien mieux, pour moi je le confesse, Passer sans tant de peine Plus doucement la vie, Entre les jeux mignards Des bergers et bergères, Les voir, ces beaux bergers, Courre, sauter, lutter, Et les voir, ces bergères, Filer, danser, chanter, Les uns mourants d'amour Essayer de fléchir Avec milles prières Ces âmes trop altières ; Les autres au rebours Ne se souciant guère D'eux ni de leurs prières : De petites rigueurs, Qui tiennent lieu quelquefois de faveur ; Se montrer plus cruelles Qu'elles ne le sont pas, Mais non pas toutefois Autant qu'elles sont belles : Et lors entre eux par des douces disputes, Par des petites guerres, Par des petites paix, Rompre, nouer, et dénouer encore, Puis rattacher par des noeuds plus serrés Leurs amours innocentes. Je me plais, il est vrai, À voir ce que je dis, Plus qu'aux durs exercices D'une pénible chasse, Où l'on n'entend sinon Que des chiens clabauder Avec confusion, Où tout ce que l'on voit Sont des ronces sauvages, Ou des plaines brûlées, Ou des âpres montagnes, Ou des rochers rompus en précipices Par où s'enfuit une bête suivie De plusieurs autres bêtes. Dites moi Sylvanire, À nous voir courre ainsi, Qui ne nous jugerait Des bacchantes plutôt, Que non pas des bergères ?

SCÈNE IX. Adraste fol, Sylvanire, Fossinde.

ACTE II

SCÈNE I.

SATYRE

Injuste amour, pourquoi si rarement Unis tu les desseins Des fidèles amants ? Pourquoi perfide as-tu tant de plaisir De voir dedans deux coeurs Un différent désir ? Je brûle et meurs d'amour Pour Fossinde la belle, Fossinde aime Tirinte, Tirinte Sylvanire : Et Sylvanire, ô dieux ! Ne daigne voir Tirinte, Ni Tirinte Fossinde, Ni Fossinde cruelle Me regarder, et si je meurs pour elle. L'abeille aime les fleurs, Mais le cruel amour Se repaît de nos pleurs. Il aime, le cruel, De voir languir, souffrir, Puis à la fin mourir Noyé dedans les larmes, Sans que nulle douleur Que l'amant puisse avoir L'émeuve à la pitié Qu'il doit avoir de lui. Vraiment tu montres bien Que ta mère naquit Dans les flots de la mer ; Et qu'on te doit nommer, Au lieu d'amour amer : Amer vraiment amour, Puisqu'à ceux qui te suivent Tu ne donnes jamais, Et telle est ta coutume, Sinon de l'amertume. Amers sont nos espoirs, Amers sont nos désirs, Et d'absinthes amers Sont mêlés nos plaisirs, Si des plaisirs toutefois tu nous donnes. Je sais bien que les dieux Veulent que les mortels Cueillent toujours la rose Au danger de l'épine, Et que le miel si doux Ne se prend dans la ruche Sans courre le danger Des piquantes abeilles. Mais ton rosier, amour, Sans rose ne produit Que des pointes tranchantes, Et tes ruches sans miel Que des mouches piquantes ; De sorte que la main Qui veut cueillir tes fleurs, Ou le miel que tu donnes, Ne rencontre jamais Que des égratignures, Ou bien, hélas ! Des cuisantes piqûres. Tu sentis autrefois, À ce que l'on nous dit, Quelles sont de tes flèches Les blessures amères, Quand pour une Psyché Dessus toi même il te plut d'essayer La force de tes coups ; Et cela toutefois Ne t'a rendu plus doux Envers ceux que tu blesses. Mais je crois au contraire Que cet essai t'a rendu plus cruel, Comme si tu voulais Dessus autrui te venger de toi-même. Et ne voyons-nous pas La même cruauté Dans le coeur de Fossinde ? Car autrement, ô Fossinde cruelle, Qui pour Tirinte as ressenti le mal Que tu me fais souffrir, Comment ne changes-tu Cette extrême rigueur, Puisque tu sais quel tourment elle donne ? Ne vois-tu pas, bergère, Qu'en cette cruauté Que tu me fais sentir, Très justement amour Fait que Tirinte aussi Te dédaignant me venge ? Mais faut-il que longtemps Ce mépris je supporte ? Moi, dis-je, qui ne cède En noblesse de sang, Non pas même au dieu Pan : Qui voit de mes troupeaux Les campagnes couvertes ; Troupeaux de qui le lait Presque en toute saison Inonde ma maison : Qui des biens de Cérès Et de ceux de Pommone Vois mes toits regorger, Soit l'été, soit l'automne. Moi, dis-je, qui de force Surpasse un Briarée, Un Hercule en courage, Et bref qui ne vois point Un mortel qui m'égale, En tout ce qu'un mortel Peut avoir d'estimable : Supporterai-je encore longuement Qu'une affectée, une imprudente fille, Aille estimant un berger plus que moi ? Un berger qui n'a rien Qui puisse être estimable, Sinon qu'il a la peau tendre et douillette, Le teint uni comme du lait caillé, L'oeil affetté, le visage sans rides, Et les cheveux en ondes recrêpés, Ressemblant mieux en somme Une fille qu'un homme. Ignorante bergère, Si tu savais combien se doit fuir L'homme qui fait la femme, Tu chérirais beaucoup plus mon visage, Puisqu'étant homme Un homme je ressemble, Et non pas une fille Comme Tirinte fait. Mais réponds-moi Fossinde, Croirais-tu d'être aimable, Si fille étant on voyait ton visage Se revêtir de poil Comme celui des hommes ? Comment trouves-tu beau En ce tendre berger De n'y remarquer rien De l'homme que le nom ? Mais je prêche aux déserts, Je parle aux vents, et je perds mes paroles : Fossinde la cruelle Ne m'entend point, et quand ma voix encore Atteindrait ses oreilles, Je sais qu'en vain elle les entendrait, Tant elle est affolée De ce teint damoiseau, De ces cheveux frisés, De ces roses nouvelles Qu'un hiver flétrira, Ou le moindre soleil Dont il se hâtera : Et c'est pourquoi je veux sans plus attendre Lui montrer en effet Quel je suis, quel il est ; Je ne veux plus recoure à ces prières, Que jusqu'ici si vaines j'ai trouvées, Je me veux désormais Servir des avantages Que j'ai de la nature. Tu m'enseignes, Tirinte, Ce que je devrais faire, Et jusqu'à ce moment Je ne l'ai su connaître. Tu te prévaux des grâces que Nature En ton visage a mises, Et n'est-ce pas me dire, Qu'il faut que je me serve De ce que j'ai de même De plus avantageux ? La force et le courage Ont été mon partage ; Donc par cette force, Donc par courage Saisissons-nous de cette dédaigneuse, Et montrons lui le courage et la force Que nous avons, peut-être se voyant Réduite à la merci Que nous voudrons lui faire, Se repentira-t-elle D'avoir été cruelle. Qu'elle crie au secours, Qu'elle appelle Tirinte, Nous le verrons venir, Ce tendre jouvenceau, Cette douce pucelle Sous l'habit déguisée, Et sous le nom d'un homme : Si toutefois, ce que je ne crois pas, Il en a le courage, Je jure Pan le grand dieu bocager, Je jure de Lignon l'un et l'autre rivage, Je jure par les bois Dont Isoure s'honore ; Et bref je jure et je proteste ici Par mon bras invincible, Que s'il y vient au secours de la belle, Je veux de cette masse Ravir d'un coup vainqueur, Et l'âme de son corps, Et l'amour de son coeur. Je sais que bien souvent Elle vient par ces bois, Cette imprudente fille, Je m'en vais me cacher Dans ce buisson touffu, Attendant qu'elle vienne : Si je puis l'attraper, Elle aura beau crier Avant qu'elle m'échappe : Aussi bien m'a-t-on dit Que bien souvent ces belles Veulent que leurs faveurs On prenne en dépit d'elles, Et que par force on semble être vainqueur D'un combat, où vaincues Elles sont de bon coeur.

Abshtinthe : Plante aromatique et très amère. Espèce de liqueur faite avec l'absinthe. Fig. Amertume. [L]

Cérès : Dans le polythéisme gréco-romain, déesse qui présidait aux moissons. [L]

Pomone : Nymphe et fausse divinité des Anciens, qu'ils croyaient présider aux jardins ; ils feignent qu'ils fut mariée à Vertumne, qu'ils avaient pour ce sujet en grande vénération. [F]

Briarée : personnage de la mythologie grecque, Géant, frère des Titans et des cyclopes, qui a cinquante têtes et cent bras

Affeté : Qui a de l'affetterie [c'est à dire une] Recherche mignarde dans les manières ou dans le langage. [L]

Recrêper : Crêper de nouveau. [c'est à dire] Friser en manière de crêpe. [L]

Isoure : Il doit s'agir d'Issoire, ville au sud de Clermont-Ferrand en Auvergne.

SCÈNE II.

SYLVANIRE

Le ciel jamais ne fait rien d'inutile, À ce que l'on nous dit ? Mais pourquoi donne-t-il, S'il est ainsi, la franche volonté Au sexe dont je suis, Puisque jamais on ne voit que la femme Se puisse prévaloir De son propre vouloir : Tant que nous sommes filles Se peut-il voir esclave Plus sujet que nous sommes Aux volontés du père et de la mère ? Et si nous espérons De rompre ces liens Avec le mariage, Que nous sommes déçues, Puisque d'autres liens Mille fois plus serrés Mettent en servitude Encor nos volontés : Car les maris (enfin ce sont les hommes Qui firent cette loi) Les maris, dis-je, avec tyrannie Vont s'usurpant toute l'autorité Sur notre volonté. Que si le ciel enfin, Rompt encor ces liens Qu'un mariage étreint, Nous séparant par la mort d'un mari, Nous voila rattachées Encore de nouveau Par d'autres noeuds plus forts que les premiers. Le père s'il survit, Ou bien à son défaut Le plus proche parent, Nous prive incontinent De pouvoir disposer, Ainsi que nous voudrions, Du reste de nos jours. S'il est ainsi (comme il n'est que trop vrai) Qu'on me dise en quel temps Nous peut jamais servir La libre volonté Que du ciel nous avons. Ô misérable état ! Que celui de la femme, De qui la volonté N'est jamais de saison, Et de qui la raison Est sans autorité : Et toutefois il ne faut pas se plaindre De ce grand dieu sous telle servitude ; Car ce n'est pas de lui Dont procède ce mal, Les hommes seuls, ah ! Ce sont les seuls hommes, Qui par la force ont ces lois établies : Lois injustes sans doute, Puisqu'à notre dommage Elles ne sont qu'à leur seul avantage. Ne voilà pas, dois-je dire mon père, Ou Ménandre plutôt Sans ce doux nom de père, Puisque le père à son enfant jamais Ne doit ravir la vie, Et qu'il ravit la mienne Par la force qu'il fait, Ou qu'au moins il veut faire Contre ma volonté. Ne voila pas cet avare Ménandre, Ainsi le nommerai-je ; Ô dieu ne voilà pas Qu'avec mille rigueurs Il veut sacrifier La pauvre Sylvanire À ce fâcheux Théante, Qui m'est plus en horreur Que l'horreur ne peut être. Ah ! J'aime mieux, j'aime bien mieux cent fois Épouser un tombeau. Fasse le ciel ce qu'il voudra de moi, Jamais, quoiqu'on m'en die, Je n'y consentirai. Et lorsque par la force On m'y voudra contraindre, La mort plus douce avec son secours Abrégera mes jours : Tout le regret qu'alors Dans le cercueil je pourrai ressentir, Sera sans plus de te laisser, Aglante, Avec l'opinion Que Sylvanire est ingrate envers toi : Car je confesse, et je l'avoue ici, Où pour témoins j'ai seulement ces arbres, Que tes vertus, Aglante, Que ta discrétion, que ton affection, Et que tes longs services Méritaient de trouver Quelque autre plus heureuse Que Sylvanire à ton dam ne l'est pas. Mais que saurais-je faire, Puisque si je t'aimais Il faudrait bien aussi (Ainsi le veut ma cruelle misère) Et souffrir, et me taire. Ménandre qui desseigne De m'allier à ce riche berger, Ô damnable avarice ! Ne tourne pas les yeux Sur ce qui vaut le mieux, J'entends sur ta vertu, Et dessus tes mérites : Mais l'éclat seulement D'un métal qui reluit À l'oeil avare, également nous nuit. Ne trouve donc étrange, Aglante que j'estime Plus que tous les bergers Des rives de Lignon, Si dedans les liens Du devoir retenue Connaître tu ne peux Le bien que je te veux. J'aime mieux que la mort Mette fin à ma vie, Que si l'on pouvait dire, Amour enfin a vaincu Sylvanire.

SCÈNE III. Tirinte, Sylvanire.

SCÈNE IV. Ménandre, Tirinte, Alciron

MÉNANDRE

Mon_Dieu que la jeunesse Tout_à_coup se fait grande ; Je la vis, cette fille, Chez son père Andronire, Si j'ai bonne mémoire, Six lunes ne sont pas Encore bien passées, Mais certes si petite, Que c'est avec raison Si mes yeux m'ont trompé S'étant faite si grande Depuis si peu de temps. Il est vrai que les filles, Ainsi comme l'on dit, Croissent en une nuit ; Il faut bien qu'Andronire Commence d'avoir soin De lui trouver mari, Et surtout de l'argent : Car aujourd'hui c'est l'argent qui fait tout. Tant de beauté qu'on veut, Tant d'attraits agréables, Tant de nobles aïeuls, Tout cela ce n'est rien, Si pour enseigne il ne pend au logis Or et argent, personne ne la veut, Cette extrême beauté, Ces attraits agréables, Sinon peut-être un autre encor plus pauvre Mais aussi n'est-ce pas Une grande folie Que de se marier, Si l'argent comme guide Ne marche le premier ? Personne ne se paît Trois jours entiers de la seule beauté, Depuis qu'il faut mettre couteaux sur table, Il faut bien d'autres choses Que ces afféteries, Que ces attraits aimables, Ni que tant de beautés ; Cent quintaux assemblés De telle marchandise, Ne saouleraient le moindre de tous ceux Qui sont dans un logis. Ah ! Si ces jeunes filles, Je parle pour la mienne, Savaient combien est grande La peine que l'on a Pour conduire un ménage, Pour éviter la pauvreté honteuse, Et combien peu se trouvent aujourd'hui De partis convenables, Je sais bien pour certain Qu'elles ne seraient pas Si peu reconnaissantes, Qu'elles ne les reçussent, Ces partis quand ils viennent. Mais pour notre malheur Cette inexperte et peu sage jeunesse Ne reconnaît jamais Son bien, que quand il est outrepassé : Mais lors il n'est plus temps, Ô jeunesse imprudente, Tu l'as beau rappeler Par les regrets d'un trop tard repentir, N'espère plus qu'il doive revenir. Le propre de ce point, Qu'en toute affaire il faut savoir connaître, Est de telle nature, Que jamais plus, jamais il ne rappelle Ces pas fuitifs pour retourner vers nous. Quand il nous vient trouver Sachons le prendre, ou bien n'espérons plus De le revoir une seconde fois : Mais c'est grand cas de l'extrême imprudence Qui suit cette jeunesse, Inexperte jeunesse, Et jeunesse peu sage, La mère très féconde Des incommodités Qu'en vieillesse on ressent. Encor serait-ce peu ; On les pourrait conduire, Ces ignorantes filles, Pourvu qu'avec toute leur ignorance Elles crussent à ceux Qui sont plus sages qu'elles. Mais tant s'en faut elles ont un vouloir, Et puis Dieu sait comme il est bien fondé, Qu'à faute de raison Elles vont soutenant D'opiniâtreté. Ô de mon temps qu'une fille eut osé Dire sa volonté, Et celui-ci me plaît Plus que non pas cet autre, Elle eut été tenue Pour montre entre les filles, Et chacun dans la rue, En la voyant passer, Vous l'eut montrée au doigt, Disant, c'est celle-la.

Fuitif : Celui qui prend la fuite. Qui s'échappe, qui fuit.

ALCIRON

Et quoi donc un fuseau ? Ô trop insupportable Des pères l'ignorance, Ou plutôt cruauté Qu'on peut avec raison Appeler tyrannie. Si pour filer une pauvre quenouille Leurs filles vont choisir Entre cent un fuseau, Ils ne l'empêchent pas, Et leur laissent le choix De celui qu'elles veulent : Mais s'il leur faut un mari pour jamais, Non, non, il ne faut pas Qu'elles le puissent faire, Dit aussitôt le père. Ô pauvres vieux rêveurs Qui pensez sous vos lois, Étant dans le tombeau, Retenir vos enfants, Qui pensez imprudents Qu'ils aient même goût En leurs tendres jeunesses, Que vous avez en vos rances vieillesses : Que vous êtes déçus, Que vous êtes trompés ; Ceux que vous leurs donnés Pour être leur maris, Deviennent, croyez-moi, Les plus fiers ennemis Qu'elles puissent avoir : Et faites par ainsi Qu'hélas ! Ces mariages, Au lieu d'être en effet Des champs élysiens, Des paradis d'amour, Ainsi qu'ils doivent être, Se trouvent des prisons, Ou plutôt des enfers, Pour tourmenter vos filles. Car juge un peu quel plaisir leur doit être De se voir à jamais Entre les bras des maris qu'elles ont Plus mille fois en horreur que la mort : Leurs baisers ne leur sont Que des cruels supplices, Leurs plus douces caresses Des absinthes mortels, Leurs honneurs des mépris Qui blessent leur courage, Et leurs dons des outrages. Et quelques uns s'étonnent Qu'on remarque si peu De contents mariages, C'est vous autres sans plus, C'est votre cruauté, C'est votre tyrannie, Qui cause ces désordres : Si vous laissiez choisir Aux filles leurs époux, Chacune choisirait Celui qu'elle aimerait : Mais votre autorité Leur donne des maris Qu'elles voudraient pleurer Plutôt dans le tombeau Un siècle entier, que non pas un moment Caresser en amant. Que si comme tu dis On a dans le cercueil Des vivants la mémoire, Quel regret auras tu, Étant chez Radhamanthe, Réponds, réponds, Ménandre, De savoir par ton choix Ta fille misérable, Par dessus la misère De tous les malheureux Qui vivent dans le monde ? De savoir qu'à toute heure, Pour son bonheur plus grand Elle ne requerra Qu'une hâtive mort ? Les imprécations, Les malédictions Que tu peux bien prévoir, Ne te font-elles point Et frémir et trembler ? Quel repos auras-tu Dans ce triste tombeau, Où chaque jour cette pauvrette ira Pour te maudire, Et tes cendres aussi, Comme l'auteur de toutes ses misères ? Ô vieillards abusés Laissez à vos enfants, Laissez, laissez choisir, Selon leur volonté, Les maris qu'elles veulent, Ou pour le moins nul de vous ne les force Avec violence D'épouser les personnes Qu'elles aiment, ainsi Qu'on aime le trépas. C'est la sage nature, Qui vous ordonne avec moi cette loi, Jamais elle ne fait Une union de deux choses contraires, Sinon par un milieu Qui sympathise aux deux.

SCÈNE V. Alciron, Tirinte.

SCÈNE VI. Sylvanire, Fossinde.

SYLVANIRE

Je plains, Fossinde, et ne le puis nier, Le mal qui vous tourmente : Mais je le plains, d'autant Que je le vois sans espoir de remède : Et croyez moi que si je connaissais Que ce coeur arrogant Peut être surmonté, Je ne vous dirais pas Ce que je vous en dis : Mais soyez sûre, et n'en doutez jamais, Entre tous les bergers Des rives de Lignon, Tirinte est le moins digne D'avoir votre amitié. Si vous saviez avec quelles paroles L'indiscret m'en parla, Vous diriez avec moi, Que de tous les humains Il mérite le moins Que vous le regardiez. Et c'est pourquoi, si vous m'en voulez croire, Laissez-le là, ma soeur, L'impertinent qu'il est, Et faites lui paraître Qu'il ne méritait pas L'honneur qu'on lui faisait. Pour moi, je le confesse, Si ce malheur m'arrivait comme à vous, Je veux dire d'aimer Ainsi comme vous faites, Je pourrais supporter Tout, sinon le dédain : Mais du mépris les coups sont si sensibles, Que je ne puis penser Que les liens d'amour, Pour forts qu'ils puissent être, Un seul moment me sussent arrêter. Considérez, Fossinde, Ce que Fossinde vaut, Et ce que peut valoir L'ingrat Tirinte avec son arrogance. Considérez, ma soeur, Que ce jeune berger Fera toute sa gloire De votre déshonneur ; Et comment pouvez-vous, Ayant tant de mérite, Aimer qui ne vous aime ? Mais quel berger encore ? Le plus méconnaissant, Le plus ingrat berger, Et le plus insolent Qui jamais eut la houlette en la main. Laissons-le là, Fossinde, Laissons-le, et m'en croyez, Il ne manquera pas D'autres bergers au monde Mieux faits encor que lui, Qui sauront reconnaître L'honneur que celui-ci Imprudemment dédaigne.

SCÈNE VII. Fossinde, Echo.

ECHO

Haine.

ECHO

Meure.

ECHO

Mente.

ECHO

Amer.

ECHO

Larmes.

ECHO

Aimons.

ECHO

Aime.

ECHO

Oui.

ECHO

Tente.

ECHO

Amant.

ECHO

Sûre.

ECHO

Aimer.

ECHO

Lente.

SCÈNE VIII. Satyre, Fossinde.

SATYRE

Tes compagnes, Fossinde, Sont des petites folles, Qui ne savent connaître Ceux qui valent le mieux, Qui ne vont estimant Le prix de toute chose Qu'à leur opinion. Mais si comme elles doivent, Sans s'arrêter à quelques apparences De ces délicatesses Qui ne sont plus en nous, Elles voulaient juger de nos mérites ; Crois moi, Fossinde, elles nous aimeraient Autant qu'elles nous fuient, Ces délicates filles, Ces jeunes affectées, Qui ne savent encore Que c'est que vivre, et se vont figurant D'être les plus prudentes Et les plus entendues, De toute la contrée. Mais toi, Fossinde, en qui le ciel a mis Non seulement la beauté du visage, Mais de l'esprit les qualités plus belles, Sois juge de ma cause, Et vois si j'ai raison De les dire ignorantes, Alors qu'elles choisissent Ces petits pastoureaux, Qui semblent à des filles En garçons revêtues, Et s'en vont nous fuyant, Non pour autre raison, Tu le sais bien, bergère, Sinon d'autant qu'on nous voit au visage Les signes très certains D'un généreux courage, Parce que nous avons Des bras forts et nerveux, Des rides sur le front, Du poil partout le corps, Et que dessous nos pas On voit trembler la terre, Ces petites fillettes, Que vous nommez bergers, Vous font entendre, ô dieu quelle folie ! Que nous sommes grossiers, Incapables d'amour, Ou pour le moins de ses délicatesses. Que nous n'entendons pas Comme il vous faut servir, Et disent que l'amour Étant enfant n'aime rien que l'enfance, Étant petit n'aime que la douceur, Et qu'on ne voit en nous Que des choses contraires Aux humeurs de l'amour. Mais dites-moi, sont-ce des jeux d'enfants, Ah petites follettes ! Que les jeux dont amour Enseigne les leçons ? Ce sont des jeux d'enfants Ceux que l'on voit que la nourrice fait Avec le petit, Qu'elle tient attaché Au bout de son tétin. Ce sont des jeux d'enfants De jouer aux épingles, De jouer aux noisettes Au jeu de la fossette : Mais croyez-moi, mes filles croyez-moi Ce n'est pas jeu d'enfant Que celui de l'amour. Amour enseigne bien Un plus beau jeu que celui des enfants, Ne vous y trompez pas ; Et si vous le saviez Vous diriez avec moi Que ces jeunes puceaux, Ces tendres jouvenceaux, Ces petites fillettes, Et j'entends vos bergers Enjolivés comme des jeunes filles, S'ils se veulent jouer Qu'ils aillent au tétin, Qu'ils caressent, s'ils veulent, Comme au berceau les nourrices qu'ils ont, Qu'ils jouent aux épingles, Qu'ils jouent aux noisettes Au jeu de la fossette, Et qu'ils laissent aux hommes, Aux hommes courageux, Et tels comme nous sommes, Le propre jeu des hommes.

Tétin : Le bout de la mamelle des femmes par où sort le lait, et que les enfants sucent pour se nourrir. Il se dit aussi pour téton, mais dans le style bas et comique. [F].

FOSSINDE

Je vois que tu dis vrai, Gentil Satyre, et que par tes raisons Mes compagnes ont tort : Mais réponds-moi, n'est-il pas vrai qu'amour Se plaît en la beauté ?

À part.

Je veux de cette sorte L'entretenant pousser toujours le temps, Qui sait, quelqu'un viendra Qui m'ôtera des mains de cette bête.

Satyre : C'était chez les païens une Demi-Dieu fabuleux, qui présidait aux forêts avec les faunes et les sylvains. Il les peignaient moitié homme, et moitié boucs. Hommes par en haut avec des cornes sur la tête ; et en bas une queue, des pieds de boucs et tout velus par le corps. [L]

SATYRE

Et la belle Vénus N'a-t'elle pas choisi Pour son mari ce boiteux de Vulcain ?

Vulcain : le nom romains du dieu grec Héphaïstos, dieu du feu, de la forge et des volcans.

SATYRE

Je leur dirai que Mars L'avait fait tout de même, Et toutefois que la belle Cypris Ne l'eut point à mépris.

Cypris : Qui signifie proprement une femme de Cypre, mais qui ne se dit que de Vénus, à qui cette île était consacrée. [T]

SATYRE

Telle l'avait cet invincible Hercule, Hercule le dompteur Des monstres de la terre, Et toutefois Déjanire l'aima.

Déjanire : Fille d'OEnée, roi de Calydon, en Étolie, fut épousée par Hercule qui en eu Hyllus. [B]

SATYRE

Ce que par le passé Tu n'as pas fait encore, À l'avenir tu les feras peut-être, Ne les dédaigne pas, C'est quelquefois le meuble plus certain Qui soit au mariage. Mais outre tout cela Il ne faut pas, Fossinde, Les cornes dédaigner, La lune est bien cornue, Et le mont de Lathmie Est bien témoin qu'un jeune Endymion Ne l'a pas dédaignée. Bacchus eut bien des cornes, Et toutefois la belle Cadienne Ne fut-elle pas sienne ?

Endymion : Berger de Carie ou d'Elide (Grèce antique) d'une grande beauté, avait été, selon la Fable, placé dans le ciel par Jupiter, qui l'en chassa parce qu'il avait voulu attenter à l'honneur de Junon, et le condamna à un sommeil perpétuel. Diane s'éprit d'une vive passion pendant qu'il dormait. pour lui et le transporta dans une caverne [B]

SATYRE

Ah petite folâtre, Non, non, ne le crains pas.

Folâtre : Qui aime à faire gaiement de petites folies. [L]

ACTE III

SCÈNE I. Hylas, Aglante.

SCÈNE II. Hylas, Sylvanire, Fossinde, Aglante.

SCÈNE III. Ménandre, Lerice, Sylvanire, Fossinde.

MÉNANDRE

Les desseins que tu fais. Que défaut-il à ce gentil Théante, Que puisse avoir un berger accompli ? Et toutefois, fille malavisée, Théante te déplaît, En voudrais-tu quelque autre Ou plus noble, ou plus riche ? Mais je vois bien que c'est ; Ces petits affettés Qui te vont muguettant, De ta beauté t'ont conté des merveilles. T'ont-ils pas dit que rien n'est de si beau Que Sylvanire est belle ? Que c'est un grand dommage De la mettre si tôt Dans le tombeau d'hymen : Car c'est ainsi qu'ils vont nommant entre eux, Ces têtes éventées, Les saints liens du sacré mariage ; Qu'il faut que tes beautés Longtemps soient admirées, Longuement soient servies, Et de tous adorées, Avant que se soumettre À la sévérité Des tyranniques lois De quelque mariage, Qu'il sera toujours temps D'entrer en servitude, Que cependant il faut, Puisque le ciel t'a voulu faire belle, User de ta beauté, Te faisant désirer Par tous les coeurs De ceux qui te verront. Voilà sans doute, ô folle, de tes voeux La source et l'origine, Tu veux être servie, Tu veux être admirée Par ces jeunes garçons, Qui te vont abusant De vaine flatterie : Car tu sais qu'un mari Ne le souffrirait pas. Mais imprudente, imprudente et peu sage, Si tu savais combien cette beauté Est peu de chose, et combien aisément Elle se change en extrême laideur, Tu dirais avec moi Que c'est une folie, Que celle qui t'abuse. La beauté c'est un verre Qui reluit au soleil ; Mais aussi qui se casse Au moindre coup qu'il a. Au soleil des beaux ans, Et les beaux ans j'appelle Les ans de la jeunesse : Il est vrai, la beauté Jette bien quelque fleur ; Et cette fleur sans doute S'admire en son printemps : Mais combien aisément Se flétrit-elle aussi ? On voit souvent que le même soleil Qui l'adorait au point de son réveil À son coucher la pleure. Ces beaux cheveux qui recrépés et longs Font par leurs filets d'or Honte à l'or même, ô jeunesse imprudente, Bientôt, bientôt, changeront en argent ; Et tous ces rets où les coeurs sont surpris Seront filets d'araigne Sans force et sans puissance. Ce front poli qui semble un lait caillé, Dont la blancheur dispute avec le lys, Bientôt perdant l'éclat de cette neige Se ridera par autant de sillons Que nos riches campagnes, Lorsque du coultre aigu L'outrage elles ressentent : Et ces yeux où l'amour Semble prendre les feux Pour allumer ses flambeaux plus ardents, Bientôt changés par le cours des années, Au lieu de feux n'auront plus que la cire De ces mêmes flambeaux. Ô dieu quel changement ! Car alors, Sylvanire, Au lieu de ces ardeurs Dont ces beaux yeux sont pleins, Si beaux on les peut dire, Faits chassieux par l'usage du temps, Ils ne produiront plus Que de l'eau pour éteindre L'embrasement qu'ils auront allumé. Mais cette belle bouche Où de rougeur, ainsi que l'on te dit, Le corail est vaincu, Où le désir quoique l'on puisse faire, Par les baisers n'est jamais contenté, Bientôt sera ternie, Et bientôt par les ans Les ris mignards en seront déchassés, Les baisers s'enfuiront, Et les désirs même s'étonneront De l'avoir désiré. Quelle crois-tu que deviendra ta joue Des roses et des lys La beauté ternissant ? Et ce beau teint l'honneur de ton visage ? L'hiver bientôt par les ans redoublé De cette fleur la beauté flétrira, N'en doute point, et lors au lieu de fleur Il ne t'en restera Seulement que l'épine. Cette taille si droite En arc se voûtera, Et la tête arrogante Que tu vas élevant Altière et glorieuse, Bientôt, bientôt, contre terre abaissée Semblera de chercher Cette beauté perdue Parmi la terre, et dès lors montrera Que toutes tes beautés N'ont rien été que poussière et que terre, Et que tu vas aussi En terre les cherchant. Dis-moi, dis-moi, peu prudente jeunesse, Lorsque tu seras telle, Que te vaudra l'orgueilleuse beauté, Qui te fait dédaigner, Et mes commandements, Et le berger Théante Avec tant d'avantages ? Réponds, où t'en vas-tu ? Où vas-tu Sylvanire ? Voyez être arrogante, Voyez cette imprudente, Voyez l'outrecuidée, Elle s'en va sans répondre un seul mot.

Muguetter : Courtiser, comme fait le muguet. Fig. Rechercher, désirer d'obtenir. [L]

SCÈNE IV. Fossinde, Ménandre, Lerice.

MÉNANDRE

Il est bon là, le battu cette fois L'amende payera : Encore ai-je le tort. Ô siècle dépravé ! Ô siècle monstrueux ! Ô siècle où la vertu A perdu son crédit ! Ou bien siècle plutôt Qui ne la connais plus, Cette vertu que les enfants jadis Estimaient tant, et qui faisaient aussi Qu'ils étaient estimés De ceux qui les voyaient Observateurs des lois d'obéissance. Qu'un enfant eut osé Désobéir, je ne dis pas au père, Mais au moindre de ceux Sous qui l'âge et le sang Les soumettait ; ô dieu combien étrange Chacun l'eut-il trouvé. Je crois, oui je le crois Que par décret commun De toute la contrée, Il eut été puni, Il eut été banni Du commerce des hommes : Et maintenant ce n'est que l'ordinaire Désobéir et son père et sa mère, C'est avoir de l'esprit, C'est avoir du courage, C'est, ce dit-on, avoir du sentiment : Ô ciel ! Ô terre ! Ô dieux je vous appelle, Venez, voyez, jugez, et punissez, Punissez-la, grands dieux, Cette malavisée, D'une si grande faute. On dit que les enfants, Ainsi du ciel l'ordonne la justice, Punissent bien souvent Les désobéissances Que leurs pères ont faites À leurs aïeuls, par des autres semblables. Mais de moi je sais bien Qu'il ne m'advint jamais D'avoir fait cette faute, Même de la pensée. Et toutefois vous l'ordonnez ainsi, Vous l'ordonnez, ô grands dieux ! Que je sache Combien telle blessure Est cuisante et sensible Au père qui l'endure ; Que votre volonté Soit en tout accomplie : Seulement je requiers Avoir assez de force Pour la bien supporter. Mais bien, mais bien, et qu'elle s'en assure, Elle n'en rira pas, Cette peu sage fille, Je lui ferai sentir, Et bientôt, et bientôt, D'un père le courroux : Je dis d'un père à qui toute raison Donne l'autorité De châtier une fille insolente. Tu ne l'eusses pas cru, N'est-il pas vrai, Lerice ? Si tu ne l'eusses vu : Tu me disais toujours, Pour certain notre fille Ne sortira jamais Du respect qu'un enfant Doit à son père. Or dis-le maintenant, Et sois sa caution Comme tu voulais être.

SCÈNE V. Tirinte, Alciron.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Sylvanire, Fossinde, Tirinte.

SYLVANIRE

Point.

TIRINTE

Point.

SCÈNE VIII.

SCÈNE IX. Fossinde, Satyre.

SCÈNE X. Adraste, Fossinde, Satyre.

ACTE IV

SCÈNE I. Aglante, Tirinte, Hylas.

AGLANTE, TIRINTE

Belles.

AGLANTE, TIRINTE

Beau.

SCÈNE II. Hylas, Aglante, Tirinte, Fossinde.

SCÈNE III. Le messager, Aglante, Tirinte, Hylas.

SCÈNE IV.

HYLAS

L'homme n'a point de bien Du tout exempt du mal, Et quant à moi, De tous les animaux, Je crois qu'il est le plus infortuné, Et je le crois de sorte, Que si des dieux le plus puissant de tous Me venait dire, Hylas Choisis des animaux, Dont par l'expérience Tu connais la nature, Lequel de tous plutôt tu voudrais être, Et par Styx je te jure De te donner à ton élection L'être que tu voudras, Je choisirais tous les autres plutôt Que celui d'homme, estimant que de tous C'est le plus misérable : Car si nous voulons prendre Celui qui de chacun Est nommé malheureux, N'en cherchons point que l'âne, La pauvre bête a le plus dur destin, À ce qu'on dit, de tous les animaux, Et semble n'être né Que pour la peine et que pour le bâton ; Et toutefois il n'a que les seuls maux Qu'il a de sa nature : Nous au contraire, outre ceux qu'en naissant La nature nous donne, De bien plus grands avec notre imprudence Nous-nous en imposons. Si quelqu'un parle mal Nous sommes en colère : Si quelque chien hurle à l'entour de nous, Si le sel tombe alors que nous soupons, Si nous éternuons À de certaines heures, Si nous voyons à gauche le croissant, Si nous choppons au sortir d'une porte, C'est un mauvais présage, Et commençons dès lors À ressentir le mal Dont nous vont menaçant Ces mal fondés augures. Mais ces opinions, Mais ces ambitions, Mais ces ardents désirs Dont amour nous consume, Dieux ! Que sont-ce autre chose Que des maux ajoutés Aux maux de la nature ? Et c'est pourquoi nul entre tous les hommes N'a vécu, qui ne vit, Ni ne vivra jamais, Pour heureux qu'il puisse être, Du tout exempt du mal ; Si bien que l'on peut dire Avec verité, Qu'être homme, c'est à dire, N'être jamais sans mal. Que ce pauvre berger Que je tiens en mes bras En saurait bien que dire. Pauvre berger, qui dés l'heure qu'il vit L'ingrate Sylvanire, N'a jamais eu que peine et que martyre. Ô folle et des humains Inhumaine constance, Quelle erreur insensée Dedans le coeur de l'homme t'a produite, Pour le combler entièrement de maux ? N'était-ce pas assez Qu'Aglante eut de l'amour, Les espoirs impossibles, Les desseins mal fondés, Les désirs insensés, Les tourments inhumains, Les passions ardentes ? N'était-ce pas assez Qu'il ressentit ensemble Les feux d'amour, les glaces du dédain, Les coups de la beauté De cette Sylvanire, Et ceux de son empire ? Sans que cette folie, Qu'on appelle constance, Par des noeuds tyranniques L'attachât à jamais À cette servitude, Comme un Sysiphe au tourment de la roue ? Or le voici surpayé de ses peines, Le voici presque mort, Et cet erreur est tellement encore Dedans son coeur ancrée, Que s'il revit sans doute il choisira De remourir cent fois, Cent et cent fois plutôt, Que de rompre les noeuds Qui le font malheureux.

Styx : Fleuve qui, selon la mythologie, coulait aux enfers ; les dieux juraient par le Styx, et ce serment ne pouvait être violé. [L]

SCÈNE V. Ménandre, Lerice, Hylas, Sylvanire, Le messager, Aglante.

MÉNANDRE

Prends courage ma fille, Allons jusques au temple De ce grand Esculape.

Esculape : dieu romain de la médecine (Asclepios en grec). Selon le mythe grec, il est le fils d'Apollon et de Coronis.

SCÈNE VI. Aglante, Sylvanire, Ménandre, Lerice.

SYLVANIRE

Le ciel vous rende à tous deux le loyer D'une telle bonté, Puisqu'il ne m'est permis. L'ingratitude, à ce que bien souvent Vous m'avez dit, mon père, Est un faix si pesant, Que la terre sur qui Tout l'univers s'appuie, Sans se lasser ne la peut supporter, Et c'est pourquoi surchargée en mon âme D'un faix tant malaisé, Puisque tous deux vous me le permettez, Je m'en déchargerai. Voyez vous ce berger, Dont le visage est tout couvert de pleurs, Sachez mon père, et vous ma mère aussi, Que quatre ans sont passés Qu'il aime Sylvanire, Mais d'une telle amour Que je puis dire en quatre ans qu'elle dure N'avoir jamais remarqué chose en lui, Ni dans ses actions, Ni parmi ses paroles, Dont une honnête fille Se peut croire offensée. Or les dieux soient témoins, Il le sait bien lui-même, Si durant ces quatre ans Jamais mes actions, Ni jamais mes paroles, Ont rendu connaissance, Ni que je reconnusse, Ni que j'eusse agréable, Cette amour estimable. Mais ne crois pas, Aglante, Que nul mépris en ait été la cause, Je sais que tu vaux mieux Que ce que tu recherches : Le seul devoir d'une fille bien née Me contraignait d'en user de la sorte : N'en doute point, Aglante, Car encor que je sois Dans ces bois d'ordinaire, Je ne suis pas pourtant Insensible comme eux : Ta vertu, ton amour, Et ta discrétion Firent sur moi le coup que tu voulais. Ô mort ! Attends, attends encor un peu, Que je puisse finir Avant que tu finisses. Mais sachant bien que mon père et ma mère Faisaient dessein de m'allier ailleurs, Je fis dessein aussi De faire à cette amour Un tombeau de silence, Voulant plutôt mourir Que de contrevenir Au respect que je dois À ceux qui m'ont fait naître. Mais maintenant que les dieux ont voulu, Les dieux tous bons et sages, Par ma fin avancée, Tous les noeuds dénouer, Avant qu'être nouées, Du futur mariage, Et que ceux qui sur moi Ont tout pouvoir m'en donnent le congé : Saches, ami, qu'amour jamais plus grande Ne s'éprit dans un coeur, Que celle que pour toi Sylvanire a conçu, Et pour enfin partir Du tout exempte et du tout déchargée De cette ingratitude, Le voulez-vous tous deux ?

SCÈNE VII.

FOSSINDE

Vraiment grand est son mal, Je crois qu'elle en mourra : Combien elle est changée, Que la beauté dont on fait tant de cas Enfin est peu de chose, Un bouton le matin Qui s'éclot au midi, Et qui le soir se fane, Et c'est bien pour cela Que j'estime peu sages Celles à qui le ciel A fait un tel présent, Et qui le laissent perdre, Puisqu'il dure si peu, Sans s'en vouloir servir. Voyez vous Sylvanire, C'est de Lignon la plus belle bergère, Mais la plus insensible Aux traits d'amour de toutes les bergères, Elle n'aima jamais, À ce que chacun dit ; Et n'est-ce pas dommage Qu'elle ait eu ce visage, N'ayant su, l'imprudente, Ou n'ayant pas voulu S'en servir à l'usage Pour lequel il est fait ? Or la voilà maintenant bien payée, Elle a vécu, mais telle que l'avare, Qui pour ne s'en servir Aux entrailles profondes Des lieux moins fréquentés, Idolâtre de l'or Va cachant son trésor : Idolâtre de même De ta beauté, cache-la maintenant Dans la tombe relante, Garde-la pour Pluton, Ou pour ces vains fantômes Qui courent toute nuit À l'entour des tombeaux. Ô folle ! Les grands dieux Ont la beauté faite pour les vivants, Et les os pour les morts : Et c'est pourquoi leur justice est très grande De te l'ôter, comme ils font maintenant, Ne voulant pas en user comme il faut. Ô ! Si les dieux d'une main libérale M'avaient rendue aussi belle que toi, Et que Tirinte eut de l'amour pour moi, Je jure qu'aujourd'hui, S'il était tout à moi, Je serais toute à lui.

SCÈNE VIII. Tirinte, Fossinde.

TIRINTE

Point.

TIRINTE

Toi.

SCÈNE IX.

SCÈNE X. Le messager, Tirinte.

LE MESSAGER

Toujours au plus près d'elle, Ne jetait pas une source de pleurs Comme faisaient les autres, Mais bien plutôt un océan de larmes, Dont il noyait les mains de Sylvanire : Mais si ses yeux à tous faisaient pitié, Ses regrets et ses plaintes Doublement arrachaient Des regrets et des plaintes De la bouche et du coeur De ceux qui l'écoutaient ; Hélas ! Ce disait-il, Ô parques inhumaines Pourquoi m'épargnez-vous La faveur de vos coups ? Qu'est-ce parques, hélas ! Qu'est-ce que j'ai commis, Et ma foi si fidèle, Que votre ardent courroux Ne me prenne avec elle ? Hélas ! Vous savez bien Que nous sommes unis, Et pourquoi désunir Ce qu'un vouloir assemble ? Ah ! Prenez-nous ensemble, La victoire en sera Plus belle et plus entière, Et vous ferez qu'avec un coup si beau, Ce que ne peut la vie L'aura pu le tombeau. Que si vous ne le faites, Aussi bien cette main M'octroiera cette juste requête. Ainsi disait le désolé berger, Et d'un oeil égaré, Jetant autour sa vue, Semblait déjà de regarder la mort. Elle de qui la main Était entre les siennes, Faisant effort un peu la releva, Et la posant dessus les yeux d'Aglante, Comme ne voulant voir Ces yeux pleins de fureur, Qui jadis voulaient être Si remplis de douceur, À toute force ouvrit sa belle bouche. "Vis, ami, lui dit-elle, Le ciel l'ordonne ainsi ; Ainsi le veut aussi Ta chère Sylvanire : Que si mourant encore auprès de toi Du crédit il me reste, Je te commande, Aglante, De ne jamais attenter sur ta vie, Car ta vie est aux dieux, Aux dieux tu la dois rendre Alors qu'ils la voudront, Et non à ta douleur. Contente toi, que Sylvanire est tienne, Et que jamais autre elle ne sera : Conserve toi l'amour que je te porte, Et je conserverai La tienne dans mon âme. Ainsi dedans ton coeur Je vivrai sur la terre, Et dans le mien tu vivras dans les cieux. Avec ce penser Ami console-toi, Et surtout aime-moi, Car je meurs tienne, Aglante."

ACTE V

SCÈNE I.

AGLANTE

Pleurer, mais que sert-il De pleurer un malheur Qui n'a point de remède, Et dont la guérison En la mort est remise ? Car telle est la grandeur Du mal qui me travaille, Que quand tout l'océan Se changerait en larmes, Et que j'aurais au front Autant d'yeux, que le ciel A de feux qui l'éclairent, Mes larmes ne sauraient Égaler ma douleur, Ni ma douleur encore Égaler mon malheur. On dit que la nature Produit de certains fruits, Dont qui goûte une fois Ne voit jamais tarir La source de ses pleurs : Hélas ! Puisque le ciel Et mon cruel destin L'ordonnent de la sorte, Et qu'il faut que je pleure Jusques dans le cercueil La perte que j'ai faite : Plut-il au ciel, plut-il à mon destin, Que j'eusse de ces fruits, Pour ne manquer non plus De larmes et de pleurs Tout le temps de ma vie, Que tant que je vivrai Jamais ne manquera Le sujet misérable, Que mes yeux ont de sans cesse pleurer. L'impitoyable Parque A donc fermé tes yeux, Et tes beautés n'ont peu Empêcher le destin De finir ta journée Dès son plus beau matin ? Est-il donc, bien vrai, Que celle qui donnait À mille coeurs la vie Soit morte, ou pour le moins Ne vive plus, si ce n'est en mon coeur ? Je ne l'eusse pas cru ; La raison au contraire Hélas ! M'eût fait jurer, Que toi vivant en moi, Et moi vivant en toi, Pour te faire mourir Il me fallait tuer, Et te ravir la vie Pour me donner la mort. Mais hélas ! Je vois bien Que seulement les forces de l'amour J'allais considérant, Non celles de la mort, De la mort qui toujours À désunir les choses plus unies Se plaît et s'étudie. Mais fatale Atropos, Puisque tu desseignais La mort de Sylvanire, D'où vient, hélas ! Que seulement son corps Soit mis dans le tombeau, Et qu'en mon coeur vive encore son âme ? Hélas ! pourquoi dans un même cercueil N'enfermes-tu le corps D'Aglante qui t'en prie, Puisqu'elle vit en lui, Pour en avoir une victoire entière ? Ah ! Je vois bien pourquoi tu ne le fais ; C'est, Atropos, que de m'ôter la vie Serait, hélas ! Une oeuvre pitoyable, Et que nulle pitié Ne peut trouver place dedans ton âme. Mais, fière Parque, à qui veut le trépas Il est bien malaisé De le lui refuser, Je ferai bien paraître Que si les dieux sans que nous le sachions, Nous font venir au monde, Et nous donnent la vie, Que nous pouvons, lorsque nous le voulons, La quitter cette vie, Et que pour en sortir On peut trouver toujours quelque passage, En ayant le courage. Mais avant que mourir, Allons voir le tombeau Riche de nos dépouilles : Noyons-le de nos pleurs, Afin que comme il a Nos flammes par dedans, Par le dehors il ait aussi nos larmes : Larmes qu'hélas ! Mes yeux ne finiront Qu'en finissant ma vie. Ô bienheureux tombeau ! De qui la froide pierre Tant de flammes enserre, Tu n'es pas le séjour Comme les autres sont De cendres amorties, Mais de cendres de feu, Mais de cendres si vives, Qu'amour encore y brûle tout d'amour. Oui, je les sens, hélas ! Ces mêmes flammes, Dont autrefois mon coeur voulait brûler ; Moins douces, il est vrai, Mais non pas moins ardentes ; Beaucoup moins supportables, Mais non pas moins aimables. Rends-moi, tombeau, si ma pitié te touche, Ce que tu me retiens, Ou si tu ne le veux, Au moins prends nous tous deux, Et renferme mon corps Où tu retiens mon coeur, Et qu'ainsi je sois mis Dessous la même pierre, Imitant le lierre À son ormeau serré, Qui par la mort de l'arbre N'en est point séparé. Et cependant reçois, Pierre sainte et sacrée, Mes soupirs et mes larmes, Et reçois les baisers Qu'ensemble je te donne : Donne les ces baisers À ces cendres d'amour Qui reposent en toi, Présente les ces larmes À celle que jamais Mon coeur ne cessera D'aimer et d'adorer, Ni mes yeux de pleurer : Mais à qui mes discours, Ô dieu ! Vais-je adressant ? À l'insensible pierre, À l'insensible mort, Au destin insensible, Qui n'écoutent jamais Nos cris, ni nos regrets ? Mais si Pygmalion Obtint jadis qu'un marbre Reçut le sentiment, Aglante aimes-tu moins Que ce Pygmalion, Pour animer encor ce monument ? Et si jadis Orphée Pût de la mort retirer Eurydice Par son chant pitoyable, Ton malheur déplorable, Ô malheureux Aglante ! Te fournira-t-il moins De soupirs et de larmes, De regrets et de plaintes, Pour retirer aussi De la mort à la vie Celle qu'on t'a ravie ? Hélas ! Ce sont discours, Ce sont des vaines fables Tout ce qu'on va disant, Et de Pygmalion, Et du congé qu'Orfée Eut de revoir encor sa bien aimée : Jamais, jamais, deux fois, Pour passer l'Acheron, L'on ne paye à Charon. Que la descente aux enfers est aisée, Mais rappeler ses pas Et remonter en haut, C'est là l'oeuvre et la peine. Et quand tous les humains Cent et cent fois encore Pourraient bien revenir Et reprendre leur corps, Le malheur est si grand Qui te poursuit, Aglante, Qu'il ne faut espérer Qu'il soit permis pour ton contentement À celle que tu plains, Et contente toi d'être Phoenix en ton malheur Ainsi qu'en ton amour. Donc puisqu'il est ainsi, Dieux ! Qu'il ne l'est que trop, Qu'est-ce que tu veux faire De conserver plus longtemps cette vie, Qui ne te reste plus Sinon pour prolonger, Sans aucune allégeance, La douleur qui t'offense. Ah ! Meurs, ah ! Meurs, Aglante, Sylvanire t'appelle, Ne veux-tu pas la suivre, Et cesser de languir Cessant aussi de vivre ? Si fais, tu le veux bien, Aussi l'amour avec le courage T'oblige à ce voyage. Allons donc, ô mon coeur, Non point avec transport, Mais résolus de rencontrer la mort, Elle nous sera douce, Puisque déjà Sylvanire la belle Mourant l'a faite telle. Et vous, ô chères cendres, Qui dedans ce cercueil Maintenant reposés, Et vous qui m'écoutez Du plus profond des cieux, Ô de ma Sylvanire Âme sainte et sacrée Recevez de mes larmes, Et de mon sang le dernier sacrifice : Jamais larmes ni sang, Et des yeux et du coeur D'un plus fidèle amant. Amour ne tirera, Que les pleurs et le sang Que maintenant le mien vous offrira.

Deseignier : Dépouiller d'un signe, d'une marque [CNRTL]

SCÈNE II. Aglante, Echo.

ECHO

Venus.

ECHO

Elle.

SCÈNE III. Tirinte, Alciron.

ALCIRON

Et tant de fois il la fit éveiller, Puis rendormir, puis réveiller encore, Qu'à la fin elle crut, Ne sachant l'artifice, Que le vouloir des dieux Étoit qu'elle l'aimât, Ou qu'il fallait mourir, Et cette opinion La contraignit, quoi qu'elle y resistat, De se donner à lui, Tant le désir de vivre Est puissant dessus tous. Admirant la vertu De ce divin miroir Je le voulus avoir, Et je l'eus à la fin. Mais bien à contre-coeur De qui me le donnait, Et n'eut été la crainte de la perdre, Cette jeune bergère Qu'il avait abusée, Et d'être encor puni D'une telle malice, Si les sages druides En eussent eu la plainte, Il est certain, je ne l'eusse pas eu. Mais s'y voyant contraint : Or écoute, Alciron, Ce présent, me dit-il, Est peut-être plus grand Que tu ne penses pas : Tiens-le bien cher, et crois qu'en l'univers On ne saurait en trouver un semblable. La glace du miroir Est faite d'une pierre Qu'on nomme memphitique, Elle assoupit les sens Aussitôt qu'on la touche, Et du poisson, que torpille on appelle, La quintessence extraite par le feu Mêlée à cette pierre, A tellement la glace empoisonnée, Qu'aussitôt qu'on la voit On perd le sentiment Tout ainsi qu'au trépas. Car la torpille est de telle nature, Que qui la touche avec une baguette, Voire avec l'hameçon, Ressent soudain un assoupissement Par tout le bras, et puis du bras au corps, Va serpentant d'une veine en une autre Le poison endormi. Mais lorsqu'on veut on rappelle les sens Par cette eau composée, Dit-il me la donnant, De celle du citron, Et de simples divers, Dont par expérience La vertu j'ai connue. Or maintenant, Tirinte, réponds-moi, Si je t'ai fait présent De ce miroir si rare, As-tu raison de me traiter ainsi ; Puisque l'amour que vraiment je te porte M'a dépouillé de ce riche trésor ? Ô des ingratitudes La mère ingratitude !

Mémenphitique : Qui appartient à Memphis. [ville d'Egypte.][L]

Torpille : Genre de poissons cartilagineux plagiostomes voisins des raies, ayant un appareil électrique sur les côtés de la queue et donnant une commotion à ceux qui les touchent. [L]

SCÈNE IV. Sylvanire, Tirinte.

SYLVANIRE

Et puis.

SCÈNE V. Aglante, Sylvanire, Tirinte.

SCÈNE VI. Le choeur des bergers, Aglante, Tirinte, Sylvanire.

SCÈNE VII. Lerice, Ménandre, Fossinde, Aglante, Tirinte, Hylas, Sylvanire, Le choeur des bergers.

MÉNANDRE

Ô dieux !

SCÈNE VIII. Lerice, Aglante, Sylvanire, Ménandre.

SCÈNE IX. Ménandre, Lerice, Sylvanire.

MÉNANDRE

Je répondrai pour elle : Aglante a plus que lui De jeunesse et d'erreur, Il a plus d'imprudence, Plus d'inexpérience, Plus de présomption, Un peu plus de beauté, Mais plus de pauvreté : Et faut-il pour cela Le préférer, ainsi comme elle fait, À ce sage Théante ? À ce riche Théante ? À ce noble Théante ? À ce Théante enfin Qui n'a rien qui ne soit Plus qu'Aglante estimable ? Figure-toi, l'homme plus accompli Qui soit dessus la terre, Qu'il sache bien chanter, Qu'il sache bien danser, Qu'il sache bien parler, Qu'il soit la beauté même : Que chacun à le voir Par la place s'arrête ; S'il n'est bien riche, ô folle, Ce n'est rien qu'une bête : Si tu savais, ô peu prudente fille, Si tu savais quel monstre épouvantable Est la nécessité, Tu fremirais au nom de pauvreté : Mais avec l'or qu'est-ce qu'on ne fait pas ? Non seulement les hommes on surmonte, Mais l'on fléchit les dieux, Les dieux par les présents Nous sont rendus propices, Et le rameau, ce dit-on, que porta Le grand troyen, quand il vit les enfers, Parce qu'il était d'or, Lui fit passer et repasser encor Le fleuve de Charon. Quelques uns vont disant, Que le ciel, que la terre, Que l'air, le feu, la mer, Le soleil, les étoiles, Sont les dieux d'ici bas : Mais je ne le crois pas. Car les vrais dieux visibles En la terre où nous sommes, Pour le moins pour les hommes, Ne sont que deux ; mais sais-tu bien lesquels ? L'or et l'argent, aies ces dieux chez toi Et n'aies peur de rien, Tout te sera propice, Et ce que tu voudras Soudain tu l'obtiendras : Mais au contraire Avec la pauvreté Toute chose déplaît, Les incommodités, Les mépris, l'impuissance, Sont accidents inséparables d'elle : Et toutefois Aglante te plaît mieux Que ce riche Théante : Es-tu toujours en cette même erreur ? Quoi, tu ne parles point ?

SCÈNE X.

AGLANTE

Non, non, il faut, Aglante, Ou l'avoir, ou mourir ; Que si l'on se résout De te l'ôter encore, Il faut que cette histoire Finisse en tragédie : Car rien sinon la mort Ne saurait séparer Aglante et Sylvanire. Mais, ô grands dieux ! Quel fut l'astre cruel Qui dominait au point de ma naissance, Puisque pour parvenir Au bonheur qui me fuit, Et la mort et la vie Également me nuit ? Sylvanire était mienne Hélas ! Si le tombeau Ne me l'eut pas ravie : Mienne dans le tombeau Encore serait-elle, Si pour n'être plus mienne Du profond du tombeau Elle n'était sortie. Que faut-il donc désormais que j'espère, Si tout m'est si contraire ? Sa mort m'ôta le bien que je désire, Sa vie encore, ô dieux, me le ravit : Il ne faut donc penser Que sa vie et sa mort À mon contentement Puisse être favorable : Voyons de moi ce qui le pourrait être. Mais si ma vie inutile à mon bien J'ai toujours retrouvée, Que me reste-t-il plus Que d'essayer la mort, Résolus en nous-même, Qu'il nous faut l'un des deux, Vivre avec plaisir, Ou bien mourir pour n'être malheureux ? Il faut donc en la mort, La fin de tous les maux, Rechercher le salut. Que jusqu'ici nous n'avons pu trouver : Car saurais-je espérer De rencontrer plus de compassion Dedans le coeur sévère Des rigoureux druides, À qui ma plainte, hélas ! Je viens de faire, Que dans celui d'un père et d'une mère ? Il ne faut plus, il ne faut plus flatter D'une vaine espérance Le mal qui nous offense : À l'arrêt du destin Rien ne peut résister ; Inutiles et vains, Contre l'effort du ciel, Sont les efforts humains.

SCÈNE XI. Sylvanire, Aglante.

AGLANTE

Ô belle Sylvanire, Que puisque vous voulez, En dépit du malheur Mienne j'oserai dire, Quelle grâce jamais Faut-il que je vous rende D'une faveur si grande ? Puisque non seulement Il vous a plu d'aimer Un berger sans mérite, Mais dédaigner encore Un si gentil berger Que peut être Théante, Mépriser ses richesses, Et ses commodités, Pour vivre avec Aglante ? Aglante qui n'a rien Qui puisse être estimable, Sinon qu'il aime bien. Mais en cela je proteste et je jure, Que si de tous les coeurs Qui sont en l'univers Un coeur se pouvait faire Pour seulement aimer Autant comme je fais, Tous ses efforts resteraient imparfaits. Je veux que cette amour Par son extrémité Supplée à toutes choses Qui défaillent en moi : Je veux que chacun dise, Considérant votre perfection, Et mon affection, L'une sans l'autre eut été sans égale. Recevez donc la foi, La foi que je vous jure Si parfaite et si pure, Pour gage qu'à jamais Aglante sera vôtre ; Mais de telle façon, Que le ciel peut encor Se brouiller en la terre, Et tous les éléments Dans la confusion De l'antique chaos : Mais jamais, mais jamais Aglante on ne verra, Sans que de Sylvanire Les beautés il n'adore, Plus s'il se peut qu'il ne fait pas encore. Et quoi que la rigueur D'un père impitoyable, Ou bien l'inique arrêt D'un juge inexorable Me puisse retarder L'heur que nous désirons ; Ne croyez, Sylvanire, Que mon affection Puisse diminuer. Ma passion peut bien Augmenter à l'extrême, Mais non pas m'empêcher Qu'à jamais je vous aime. Je ne mériterais De respirer cet air, Ni de voir la clarté Que le soleil nous donne, Ni d'être entre les hommes, Si je manquais à l'obligation Où m'a mis Sylvanire.

SCÈNE XII. Alciron, Sylvanire, Aglante.

ALCIRON

Elle alors rougissant, Et se tournant vers les sages druides : Ce berger inhumain Que vous voyez à votre tribunal, C'est le berger, dit-elle, Le plus digne de mort Qui fut jamais accusé devant vous. Il aima Sylvanire, À ce qu'il va disant : Mais qui le pourrait croire ? Jamais il ne connut Les forces de l'amour, Quoi qu'à l'amour ses fautes il rejette : Fait-on mourir la personne qu'on aime ? Et toutefois il n'a pas seulement Présenté le poison À cette belle fille, Mais le cruel l'a-t-il pas vu mourir Avec tant de douleurs, Qu'il faut bien n'avoir point Ni d'amour ni de coeur, Pour avoir le courage De faire à ces beautés Un si cruel outrage : Mais de sa mort s'est-il encor saoulé ? Non, non, sages druides, Il la va déterrer, Il veut paître ses yeux D'un forfait qu'une tigre N'aurait pas perpétré ; N'est-ce pas là le comble plus extrême De l'inhumanité ? Mais oyez des grands dieux La clémence infinie : Ce perfide retrouve, Contre son espérance, La morte-vive, un miracle si grand Devait-il pas lui ramollir le coeur, Et touché dedans l'âme D'un puissant repentir Lui faire détester L'erreur qu'il avait faite ? Au contraire il s'obstine, Ajoute crime à crime, Et montre bien être vrai ce qu'on dit, Qu'enfin l'abîme appelle un autre abîme. L'ayant donc trouvée Vive dans le cercueil, Peut-être qu'à ses pieds Pardon il lui demande ; Tout au contraire il la veut dérober, Et par force emmener Dans des antres sauvages, À quel dessein ? Vous le pouvez penser, Et croit que ce forfait, Aux hommes bien caché, Aux dieux aussi de même le sera. Mais seulement il en eut le vouloir, Sans toutefois mettre la main à l'oeuvre : Non, non, sages druides, Il a mis en effet La résolution D'une telle pensée, Ou pour le moins il s'en mit en devoir, Et n'eût été qu'aux cris de Sylvanire Ces bergers accoururent, Qui la force à la force Vaillamment opposèrent, Dieu sait que ce félon N'eût entrepris contre une faible fille.

Les deux vers du dessus sont dans l'édition Champion un seul vers : 'Que la force à la force posèrent,'

ALCIRON

Tout de même en fit-elle À tous ceux qui l'ouïrent : Et parce que les pleurs, Et les sanglots lui refusaient la voix, Ce silence contraint Parlait sans doute à ce berger cruel Avec plus d'éloquence. Quelque temps sans parler Il la considéra En l'état où je dis, Et cependant l'amour Qui, comme on dit, ne pardonne jamais À la personne aimée Les cruautés qu'elle fait à qui l'aime, De sorte à ce Tirinte Représenta l'entière affection De cette honnête fille, Qui pouvait être dite Opiniâtreté Plutôt qu'affection, Qu'enfin vaincu, je mets à bas les armes, Et je me rends, dit-il, Fossinde ton amour A surmonté ma résolution, Et lui tendant la main, Soit donc pour jamais Tirinte à sa Fossinde, Fossinde à son Tirinte. Un battement de mains Remplit soudain le lieu De bruit et d'allégresse, Et Ménandre et Lerice Ensemble avec Alcas Par les mains se prenants, D'un visage joyeux, C'est aujourd'hui, dirent-ils d'une voix, Le jour heureux que le ciel établit Pour le contentement Des bergers de Lignon. Soit Io redoublé, Soit Hymen appelé, Soient les dieux invoqués, Les pans, les égipans, Les nymphes, les dryades, Tout se doit réjouir, Et vous très justes pères Concédez à Fossinde Sa trop juste demande. Nous pardonnons Tirinte Et Sylvanire aussi, Veuillez que tous ensemble Au temple nous allions Remercier les dieux, Et finir, puis qu'ainsi Ils montrent qu'ils le veulent, D'Aglante et Sylvanire, De Tirinte et Fossinde, Les heureux mariages.

Égipan : Terme de mythologie. Sorte de divinité champêtre, satyre. [L]

SCÈNE DERNIÈRE. Sylvanire, Aglante, Ménandre, Lerice, Fossinde, Alciron, Tirinte, Hylas.

9 478 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0