Comédie en vers· Comédie en un Acte et en vers
La Canadienne
Représenté pour la première fois à Paris en 1758.
Personnages
- LA MARQUISE
- LA COMTESSE, sa soeur
- DORIMONT, père de Julie
- JULIE, sous le nom de Zinca
- LE CHEVALIER, fils de la Marquise
- LISETTE, suivante de la Marquise
- FRONTIN, valet du Chevalier
- BRIGANTIN, Maître-d'Hôtel de la Marquise
LA CANADIENNE
SCÈNE PREMIÈRE. Le Chevalier, Frontin.
FRONTIN
De bonne foi, Monsieur , vous donnez là-dedans ? Moi qui n'ai pour esprit que fort peu de bon sens ; Je ne croirais jamais de telles impostures ; Car, tenez, ces diseurs de bonnes aventures Finissent toujours mal. S'ils, devinaient enfin ; Ils sauraient se prédire une meilleure fin.LE CHEVALIER
De ces gens quelquefois la science est bornée : Mais celui qui fans fard m'apprit ma destinée, Sur le passé si bien a su me définir, Que mon esprit frappé le croit sur l'avenir. C'est lui qui m'a prédit qu'une Canadienne, Par sa flamme, bientôt allumerait la mienne, Et ferait mon bonheur. J'en suis certain.FRONTIN
Oui da ! C'est-à-dire, qu'il faut vous suivre en Canada ? Ma foi, votre valet. Qui voudra partir, parte. Si j'aime à voyager, ce n'est que sur la carte : On y voit sans danger les Indes, le Pérou : Mais courir jusques-là ? Je ne fuis pas si fou Voir cent originaux, ne connaître personne ; Des voleurs en chemin, qui veulent qu'on leur donne Habit, bourse, cheval.... Oh ! J'en suis dégoûté. Mais du moins sur la Carte on marche en sûreté.SCÈNE II. La comtesse, La Chevalier Frontin.
LA COMTESSE
Ah, j'espérais trouver la Marquise en ces lieux. Eh bien ! A-t-on gagné quelque chose sur elle ?À Frontin.
Que fais-tu là, toi ?FRONTIN
Moi ? Comme un valet fidèle ; Je tâchais d'exhorter mon maître à son devoir, D'obéir à sa mère.LA COMTESSE
Ah ! Je n ai qu'à le voir. Chevalier, tenez bon ; que votre complaisance N'aille pas sur le sort emporter la balance. Suivez le vôtre , enfin, puisqu'on vous l'a prédit ; Les Devins savent tout, je vous l'ai déjà dit. Moi-même, sans pourtant être bien curieuse, J'ai su tout d'une femme à mon gré merveilleuse ; Dont presque tout Paris fut très longtemps coiffé ; On lisait son destin dans du marc de café. À l'article frappant des tendres anecdotes, Les plus prudes souvent devenaient les plus sottes ; Les unes par dépit , les autres par regret : Mais la femme et l'amour étant seuls du secret, On prenait aisément son parti sur le reste.LA COMTESSE
On peut être crédule ainsi que les Anciens.FRONTIN
Ah ! Si les Anciens croyaient aux balivernes, Ce goût n'a pas gagné la plupart des Modernes, Qui, quoique leurs travers soient partout attestés, Ne daignent seulement pas croire aux vérités. Les fous ne veulent pas, encor que l'on leur prouve, Convenir qu'ils le sont.FRONTIN
C'est que...LE CHEVALIER
C'est que.... Va-t-en.SCÈNE III. La Marquise, La Comtesse, Le Chevalier.
LA MARQUISE
Hé bien, mon fils ! Peut-on sur votre entêtement Vous dire encore un mot ? Quoi ! Raisonnablement Pouvez-vous renoncer à l'aimable Julie, Et vous livrant en proie à votre fantaisie, Préférer votre erreur au plus tendre lien ? Je veux votre bonheur, vous détruisez le mien.LA MARQUISE
Paye tant de bienfaits par une extravagance.LA COMTESSE
Ma soeur, ménagez-le...LE CHEVALIER
Oui, si c'en est une enfin, Que de suivre son goût, ou plutôt son destin. Je le sais, comme vous, Julie est jeune, aimable, Riche.... Mais je me forge une idée agréable D'être aimé d'un objet, qui, changeant de climat, Croira me devoir tout, son bonheur, son état... Si je puis parvenir à la rendre sensible... Madame, vous riez : mais rien n'est moins risible ; Mon projet est charmant. Un coeur simple et fans art Est si rare à Paris, qu'on le croit un hasard. Ainsi donc je tiendrai des mains de la Nature Ce qu'un autre souvent ne doit qu'à l'imposture.LA MARQUISE
Votre prévention ne voit que d'un oeil faux. Sachez qu'en tout pays, les vertus, les défauts Sont, de même qu'ici, des femmes le partage : Que tout climat est pur à qui veut être sage : Qu'une fille à Paris, qu'on élève avec soin, Possède la vertu, sans la chercher si loin ; Et que celle qui vient du plus lointain rivage, A contre elle souvent les hasards du voyage. Qu'en pensez-vous, ma soeur ?LA MARQUISE
Vous ne me blâmez point ?LA MARQUISE
Vous êtes fort sensée, après un tel aveu !LA MARQUISE
Du côté du mérite ; Ce serait fort bien fait ; c'est à quoi je l'excite : Mais qu'il écoute moins la singularité.LA COMTESSE
C'est par-là qu'il me plaît, et c'est le beau côté ; Du goût national il fronde les chimères. J'aime les étrangers, et lui les étrangères. Cette conformité me le rend précieux. Mon époux, le feu Comte, avec moi fut heureux, Non parce qu'en effet il méritait de l'être , Aimable de l'esprit, bien fait, point petit-maître...Petit-maître : On appelle ainsi un jeune homme , qui se distingue par un air avantageux , par un ton décisif, par des manières libres et étourdies. [AC 1798]
LA COMTESSE
Non ; c'est qu'il était né près de Pondichéri.Pondichéri : comptoir français de 1673 à 1954 sur le cote sud-est de L'Inde enclavée dans l'état de Tamil Nadu.
LA MARQUISE
Fort bien ! Il ne manquait, pour flatter sa manie ; Que l'imprudent aveu d'une telle folie.Haut.
Loin de me seconder, votre indiscrétion Se plaît à le soustraire à la soumission.LA COMTESSE
Oh ! La soumission ! Voilà comme vous êtes ; Il faut donc s'immoler à tout ce que vous faites ? Et parce que sur lui vous avez du pouvoir, Est-ce assez pour qu'il soit victime du devoir ? Ma soeur, en fait de choix, le devoir doit se taire.LA MARQUISE, ironiquement
On ne peut que louer un si beau commentaire. Mais, répondez,, mon fils, que dira Dorimont ? Le croyez vous d'humeur à souffrir un affront ? Et vous-même, ma soeur, me proposez sa fille, Alliance honorable, en qui la vertu brille. Julie et Dorimont, ici reçus tous deux, Y restent à dessein de combler tous ses voeux : Et Monsieur n'écoutant qu'une humeur fantastique, Est épris, sans le voir, d'un objet chimérique !LA COMTESSE
Quand je vous proposai cet hymen, j'ignorais Les raisons d'un refus qu'en tel cas je ferais, Vu la prédiction.LA MARQUISE
Admirable scrupule !LA COMTESSE
Mais ce Devin habile...LA MARQUISE
Est aussi ridicule. Que les sots qu'il attrape, et l'on devrait punir Tous ceux qui font métier de percer l'avenir, Et la crédulité de ceux qui les font vivre En payant leurs erreurs. Le Destin est un livre Impénétrable à tous, des Sages respecté , Et qui ne s'ouvre enfin qu'à la Divinité. Entreprendre d'y lire, envers elle est un crime. Dont le plus curieux est toujours la victime. Avec des sentiments, de l'esprit, un bon coeur, Sans consulter le Sort, on peut croire au bonheur. Mon fils, vous persistez, c'en est donc fait ?LE CHEVALIER
Ma mère, Malgré tout mon respect, je crains de vous déplaire. Je fuis bien malheureux ! Au nom de vos bienfaits, Ne gênez point mon goût. Les efforts que j'ai faits N'ont pû déterminer mon penchant pour Julie. Je l'estime beaucoup. Hélas ! Sans ma folie, Peut-être que l'Amour eût fixé mon repos ; Peut-être l'aimerais-je.LA MARQUISE
Une autre, à ce propos ; Prendrait un parti vif : mais toujours bonne et tendre, Ne pouvant vous guérir, je veux bien vous apprendre Que depuis plusieurs mois, par mon ordre, en secret, Un homme s est chargé d'amener un objet Du Canada.LA MARQUISE
Je crois que vous n'attendrez guère.LE CHEVALIER, avec impatience
Quand ?LA MARQUISE
Son bien et sa naissance Ne vous cèdent en rien. Par la correspondance Que j'ai dans ce pays, cela n'est pas suspect, Je m'en suis fait instruire. Ainsi que le respect Marche avec votre amour.LA MARQUISE
À mes voeux que les vôtres répondent ; Tout ira bien. Rentrez. De mes bienfaits, mon fils, Connaissez l'étendue, et mettez-y le prix.Le Chevalier sort avec des démonstrations de reconnaissance et de joie.
LA COMTESSE, à la Marquise
Malgré vous, à raison vous est donc revenue, Puisqu'à le seconder vous êtes résolue !LA MARQUISE
Soit.LA COMTESSE
Je l'en félicite, et je cours sur ses pas, Lui bien recommander qu'il n'en démorde pas. Ma soeur, c'est, selon moi, lui rendre un bon office.LA MARQUISE, ironiquement
Je reconnais ma soeur à ce rare service.SCÈNE IV.
LA MARQUISE, seule
Si l'homme le plus fait pour aimer la vertu, Par quelque ridicule est encor combattu, De celui de mon fils justement je murmure ; Il paye un peu trop cher tribut à la Nature. Cependant je l'excuse ; il cherche un coeur sans art, Qui ne connaisse en rien ni l'apprêt ni le fard, Qui, simple dans ses moeurs, et fait pour la tendresse, Sache traiter l'amour avec délicatesse. Ce désir le transporte ; et pour faire un tel choix Il croit qu'il faut aller bien plus loin qu'autrefois Je le croirais aussi, sans l'aimable Julie, Qui paraît être faite au gré de son envie... Mais la voici... Tâchons de la déterminer Au projet que tantôt...SCÈNE V. La Marquise, Julie.
LA MARQUISE
Si, ma chère ; de vous il faut que je l'obtienne... Vos habits sont tout prêts pour ce déguisement. Vous vous méconnaîtrez vous-même assurément.JULIE
Ce n'est point sur l'habit que mon esprit contrôle. Ma taille et ma figure iront de reste au rôle. Mon Père, qui dans tout croit toujours voyager , Dit que j'ai l'air Persan, le profil étranger, Le menton Espagnol, l'oreille Japonaise, Le nez Américain, et la bouche Chinoise. S'il dit vrai, je crois fort qu'en mêlant tout cela, Je pourrai bien avoir un air de Canada. L'habit au par-dessus soutiendra l'équivoque. Tout va bien jusqu'ici : mais certain point me choque.LA MARQUISE
Quel est-il ?JULIE
Franchement, il doit me déceler : Croyez-vous me tenir une heure sans parler ? S'il faut qu'avec mes traits ma langue se déguise, Je ne réponds de rien. Madame la Marquise.LA MARQUISE
Quand vous réfléchirez que ce n'est qu'à ce prix Que je peux vous devoir le bonheur de mon fils, Votre amitié pour moi saura, sans répugnance, Surmonter l'embarras d'une heure de silence.JULIE
Mon amitié pour vous me fait risquer un pas Que fans elle vraiment je ne risquerais pas. Faut-il que mon désir de vous nommer ma mère, Par votre propre fils devienne une chimère ?LA MARQUISE
Chassez de son esprit une légère erreur Qui n'a point sûrement été jusqu'à son coeur. Vous en viendrez à bout.JULIE
Depuis hier au soir.SCÈNE VI. La marquise, le Comtesse.
LA COMTESSE
Votre fils maintenant est comme je le veux. Allez, nous en serons contentes toutes deux, Sitôt que par mon goût le vôtre se décide. Vous faites tout de lui, quand la douceur vous guide. Quoique fort jeune il a l'esprit très conséquent.LA MARQUISE
Tout-à-fait ! Il en donne un trait bien convaincant. De l'esprit ! En a-ton lorsque l'on est bizarre ? Choquer les préjugés, jouer l'espèce rare, Être seul de son goût, si c'est là de l'esprit, Comment donc nommez-vous la sottise ?LA MARQUISE
Mon_Dieu, laissons cette matière ; Chacun pense à son gré. La dissertation N'est point du tout mon genre.LA COMTESSE
Et c'est ma passion.LA MARQUISE
Ne vous contraignez point.LA MARQUISE
Je vous cède ma part.SCÈNE VII. La Marquise, La Comtesse, Dorimont.
DORIMONT
Parbleu, j'en aurais fait autant. Elle a raison. Il faut chercher l'amusement Où l'on peut le trouver ; c'est le sel de la vie.LA MARQUISE
De qui parlez-vous donc, s'il vous plaît ?DORIMONT
De Julie Ma fille. Elle n'est pas qi dupe, à mon avis, Qu'elle ne sente bien que Monsieur votre fils L'a (soit dit entre nous) fort mal appréciée.LA COMTESSE
Eh bien ?DORIMONT
Apparemment qu'hier au soir ennuyée Du rôle peu flatteur qu'elle joue en ce lieu, Ou plûtot de celui que votre froid neveu Fait auprès d'elle....LA MARQUISE
Enfin ?DORIMONT
Enfin, ne vous déplaise, Souffrez qu'à ce sujet j'ouvre une parenthèse, Que je saurai fermer lorsqu'il en sera temps. Est-ce là, dites-moi, comme on aime à vingt ans ? Le pauvre Chevalier mérite qu'on le plaigne, Ainsi que ses pareils. Corbleu ! Sous l'autre règne Il eût fallut me voir, et mes contemporains, Toujours vifs, égrillards, sans être libertins...Egrillard : gaillard, éveillé. [R]
LA MARQUISE
II s'agit...LA MARQUISE
Sachons...DORIMONT
Sans leur manquer, se faire estimer d'elles. Mais aujourd'hui, ma foi, ce n'est qu'en leur manquant, Qu'un jeune écervelé leur paraît élégant. L'air libre a remplacé l'innocent badinage. Et l'enjouement n'est plus que du libertinage. Il faut que je vous conte...DORIMONT
Eh bien ! Oui.LA MARQUISE
Monsieur, si vous vouliez...DORIMONT
Ne vous l'ai-je pas dit ? Elle m'a fait entendre, Hier, quoiqu'un peu tard, qu'il ne faut plus prétendre... Vous savez, comme moi, qu'elle a beaucoup d'esprit.LA MARQUISE, avec impatience
Oui, Monsieur.DORIMONT
Elle parle, elle chante, elle écrit.... Elle a tous les talents que possédait sa mère. Tout cela, voyez-vous ! Me la rend bien plus chère. J'ai bien vû du pays ; mais je n'ai jamais vu Un enfant...DORIMONT
Eh ! Sans doute.LA COMTESSE, à la Marquise, d'un ton piqué
On vous gêne, on vous lasse.À Dorimont.
Pour peu que l'on raconte. Auriez-vous la bonté, À propos des pays où vous avez été, De me dire deux mots concernant vos voyages ?DORIMONT
Volontiers. Écoutez. Un jour chez les sauvages, Peuple assez ignorant, et parlant mal Français, Chantant mal l'Italien... Ce sont deux choses...DORIMONT
Ah ! Ma fille ? Eh bien ! Elle est partie, Pour aller s'amuser chez une bonne amie.... Elle en a, des amis, beaucoup ; et c'est un point Essentiel. Malheur à ceux qui n'en ont point ! Je m'en suis fait pourtant...LA MARQUISE, à part
Quelles cruelles peines !DORIMONT, à la Comtesse
À l'égard de cela, Selon la qualité. Celle que plus on vante Est marquée au Dragon.SCÈNE VIII. La Marquise, La Comtesse, Dorimont, Lisette.
LISETTE
Madame, un nommé Brigantin, Arrivé, m'a-t-il dit, d'un pays fort lointain, Voudrait vous présenter une Canadienne, Qu'il dit être jolie.DORIMONT
Ah ! Ah !LA MARQUISE
Dis-lui qu'il vienne.Lisette sort.
À part.
Puisse mon fils, par-là , guérir de son erreur !LA COMTESSE
Nous allons donc la voir ! Je l'attends de bon coeur. Dorimont, ce pays vous est connu, sans doute ?DORIMONT, hésitant
Je parle de longtemps...LA COMTESSE
Et les hommes sont-ils...DORIMONT, cherchant
Mais... Ils font singuliers... Ayant l'air... par ma foi... Je ne sais trop vous dire. Les gens font plus aisés à voir, qu'à les décrire...À part.
Ouais ! Aurais-je oublié d'y faire un tour ? oui-dà...LA MARQUISE
Je le croirais assez.DORIMONT
Justement, m'y voilà...SCÈNE IX. La Marquise, La Comtesse, Dorimont, Julie sous le nom de Zinca, Lisette, Brigantin.
LA COMTESSE
Ah !DORIMONT
Ah !LA MARQUISE
Oui, de toute mon âme.BRIGANTIN
Cette aimable personne a précédé d'un jour Deux parents qu'une affaire appelait à la Cour. Peut-être dès ce soir les verrez-vous paraître.LA COMTESSE
Elle est fort bien !LA MARQUISE
Charmante !...DORIMONT
Oh ! J'en sais quinze ou seize, La sienne faiblement. Pour la mettre à son aise , D'abord en bon français je vais l'interroger.À Zinca.
Bonjour, charmant objet ! Dans votre air étranger On voit je ne sais quoi de doux et d'agréable.Zinca paraît étonnée.
D'un ton plut élevé.
Bonjour, charmant objet ! Hem ! Plaît-il ? Mais que diable !Plus haut.
Elle ne répond pas. Bonjour, objet charmant ! Réponds donc, si tu veux.Zinca prend un air effrayé.
LA MARQUISE
Ce n'est pas en criant, Qu'elle vous entendra. Cette Canadienne Ignore notre Langue. Eh ! parlez-lui la sienne, Puisque vous la savez.DORIMONT
Volontiers.Il interroge Zinca.
Belleti, Ici vous crédati in poco perdati ! Plaît-il ?Il crie.
Répondati.Zinca paraît avoir peur.
DORIMONT
Je la croyais moins bête.LA COMTESSE
Il lui parle pourtant de toutes les façons.DORIMONT, à la Marquise
Le Marchand, quel qu'il soit, est un vendeur d'oisons.BRIGANTIN
Monsieur, connaissez mieux......DORIMONT
Un oiseau sans ramage, Et cela, ce n'est qu'un. Sans tarder davantage, Il faut vous en défaire.LA MARQUISE
Allez chercher mon fils.Lisette sort et rentre aussitôt.
Si Monsieur Brigantin veut bien qu'en ce logis Elle passe le jour...BRIGANTIN
Madame est la Maitresse : Mais je dois l'avertir qu'en vain Monsieur la presse De répondre.DORIMONT
Pourquoi ?Il sort.
DORIMONT
Je le savais bien, moi ; cette espèce est muette.Il rit.
Je vous fais compliment sur votre bonne emplette.LA MARQUISE
Ses yeux son expressifs.DORIMONT
Il me faut du caquet : J'en donnerais, morbleu, cent pour un perroquet. Belle qui ne dit mot, n'est qu'une belle Idole.LA MARQUISE
Mais l'âme...SCÈNE X. La Marquise, La Comtesse, Dorimont, Julie, le Chevalier, Lisette, Frontin.
LA MARQUISE
Approchez, Chevalier. Voyez comme je sers votre goût singulier. Voici l'objet qu'enfin j'ai fait venir en France. Le réel a suivi de près votre espérance. Sa taille et sa beauté vous surprennent déjà.Pendant cette scène le Chevalier admire Zinca avec une attention extrême.
LA COMTESSE
Oui.DORIMONT
Quel conte !LA COMTESSE
D'honneur.DORIMONT
Ah ! La bonne folie ! Je vous quitte un moment, pour écrire à Julie ;Au Chevalier.
Et je vais lui marquer ton goût pour les tableaux, Monsieur l'original ! Vas...LA COMTESSE
Il est à propos Que vous soyez instruit du fond de l'aventure. Une prédiction qui me paraît très sûre , Veut que pour son bonheur il devienne amoureux...DORIMONT
D'un être inanimé ! Sa façon d'être heureux N'a pas le sens commun. Morbleu, vive ma fille ! Il n'en était pas digne. Elle cause, babille...LISETTE
Elle a de qui tenir.DORIMONT
Ensemble ils seront bien.LA COMTESSE
En un mot, c'est son goût.DORIMONT, raillant de loin le Chevalier
Mais voyez donc son air !LA MARQUISE
Laissons-les un moment.DORIMONT, sortant avec la Marquise et la Comtesse
Prends courage, mon cher. L'atelier d'un sculpteur t'en offrira bien d'autres.Ils s'en vont.
SCÈNE XI. Lisette, Le Chevalier, Zinca, Frontin.
FRONTIN, au Chevalier, qui est resté en extase
Pour peu que ses discours soient semblables aux vôtres, Vous n'épuiserez pas la conversation.LISETTE
Tais-toi ; ne trouble point sa contemplation. La belle est d'un pays où, pour toute éloquence, On ne dit rien du tout ; et c'est en conséquence, Que ton Maître se forme.LE CHEVALIER, avec transport
Oui, j'en suis enchanté !LISETTE
Ses progrès son bien courts.LE CHEVALIER
Une Divinité, Comparée à ses traits, perdrait au parallèle. Quelle taille ! Quels yeux !LISETTE, à Frontin
La trouves-tu si belle ?FRONTIN
Ma foi, tout doucement. Sans aller loin, je crois Que l'on pourrait trouver d'aussi jolis minois.LISETTE
Je ne dis rien de trop.LISETTE
Zing..... Zinca.LE CHEVALIER
Zinca ! Le joli nom !LISETTE
Le nom y fait beaucoup !LE CHEVALIER
Zinca, je vous adore.Zinca paraît surprise.
Sur mon étoile, hélas ! Mon goût l'emporte encore. Elle ne répond pas !FRONTIN
Lui déplaire ! Ho que non ! Mais tenez, mon cher Maître, Vous vous y prenez mal. Tiens, Lisette, aide-moi.Ils lui font des mines grotesques, dont Zinca paraît s'offenser.
Chit, chit !LISETTE
Chit, chit !FRONTIN
Hem !LISETTE
Hem !LE CHEVALIER
Ne la chagrine pas. Mon bonheur dépend d'elle. Comment peindre à ses yeux toute ma passion ?Il lui fait des signes tendres et passionnés. Elle a l'air étonné.
Que je fuis maladroit ! Lisette, aide-moi donc.LISETTE
Moi ! Quêter de l'amour !LE CHEVALIER
Tu vois les circonstances.LE CHEVALIER
Et toi, Frontin ?FRONTIN, se carrant
Monsieur, le plus joli minois N'a jamais eu l'honneur de me braver deux fois. Chacun sait ce qu'il vaut.LE CHEVALIER
Eh bien ! Je veux lui dire, Qu'elle m'entende, ou non, tout ce qu'elle m'inspire. Oui, charmante Zinca, je ne vis que pour vous. Le Destin l'a prédit. Que ce Destin m'est doux ! Il est justifié par mon ardeur extrême. Je vous adore. Hélas ! dites moi, "je vous aime". "Je vous aime", est un mot facile á prononcer, L'amour seul l'inventa... Mais pourquoi vous presser De répondre à mm voeux ? Vous ne pouvez m'entendre. Ah ! du moins sans parier, un coeur sensible et tendreZinca a les yeux baissés.
Répond par les regards. Zinca, que vos beaux yeux Me dédommagent donc d'un silence odieux. Rien qu'un regard un seul. Que faut-il que je fasse ?Il se jette à ses genoux.
Faut-il à vos genoux demander cette grâce ? Zinca, vous m'y voyez ; et j'attends, en tremblant,Zinca paraît effrayée, et ensuite contrefait un rire baroque.
Mon Arrêt... Vous riez ! Quoi ! D'un rire accablant Vous payez mon amour ? Vous êtes une ingrate. Plus cruelle cent fois.... En vain ma plainte éclate ; Elle ne m'entend pas. Que je suis malheureux !Avec emportement.
Frontin ! Frontin !FRONTIN, tout tremblant
Monsieur !FRONTIN
Que diable lui dirais-je ?LE CHEVALIER, à Lisette
Mais, toi, fais lui sentir...LISETTE
Après vous, que ferais-je ?LISETTE
Ma foi, Vous le mériteriez. D'homme fort raisonnable » Vous voilà devenu le plus impardonnable, Pour ne pas dire fou : cela par l'ascendant Que prend sur votre coeur un être morfondant, Qui n'a pour tout talent que la bégueulerie.Bégueule : injure populaire qu'on dit aux femmes de basses conditions qu'on taxe de niaiserie et d'avoir toujours le gueule bée et ouverte. [F]
FRONTIN
La sagesse... est de trop, Monsieur, en vérité. Pour belle, on peut le voir. La physionomie Est faite pour cela. Mais l'autre point se nie, Faute d'être aperçu.LE CHEVALIER, lui donnant un coup des chapeau sur l'oreille
Vous êtes un maraud. Offenser ce que j'aime, C'est m'outrager.... Zinca, pour mon bonheur suprême,Zinca fait un mouvement d'impatience, et paraît vouloir sortir.
Puis-je espérer qu'un jour... Quoi ! Vous voulez me fuir ? Je vois trop à quel point vous voulez me haïr. Je vous fuis odieux ! Quoi ! Je lui sacrifie Tout, en me refusant à l'aimable Julie, Pour être dédaigné ? Sortons. Non je ne puis Me souffrir plus longtemps dans l'état où je suis.Il sort avec Frontin.
SCÈNE XII. JULIE, sous le nom de Zinca, Lisette.
LISETTE
Le voilà bien puni de sa bizarrerie ; Et c'est, ma foi, bien fait. Mais quelle fantaisie Engage ma Maîtresse à vouloir m'employer Auprès de cette idole ? Oh ! Je vais m'ennuyer.JULIE
Lisette ?LISETTE, effrayée
Juste ciel ! Au secours !JULIE
Viens, Lisette.LISETTE
Vous parlez ?JULIE
Sans avoir besoin d'un interprète ; Il est bien singulier que ce déguisement Voile aux yeux de chacun Julie.LISETTE, l'ayant examinée
Eh ! Oui vraiment...Elle balance.
Mais non... oui... non... si fait. À présent je le gage. Voyez comme le rouge accommode un visage ! Vous n'en mettiez jamais. Cet art officieux, De bien que vous étiez, vous rend quatre fois mieux. Mais quel sujet ainsi vous a donc travestie ?JULIE
Ignorant le dessein, ou plutôt la manie Du pauvre Chevalier, mon Père, ainsi que moi, Fut reçu dans ces lieux, et tu sais bien pourquoi. On me fit voir d'abord le fils de la Marquise, Comme devant un jour, en épouse soumise, Être à lui pour jamais. Tu connais ce qu'il vaut. Son mérite, ses moeurs, m'enchaînèrent bientôt Il m'était ordonné de l'aimer. Ah, Lisette ! Comme j'obéissais ! Mais hélas ! Ma défaite, Loin de produire en lui le même sentiment, Semblait l'en détourner. Juge de mon tourment. J'allai cacher mes pleurs dans le sein de sa mère, À qui par mille soins j'ai su me rendre chère. Son but, en approuvant le penchant que j'ai pris, Était de triompher de l'erreur de son fils. Vain espoir ! Elle a cru que, par ce stratagème, Cet Amant deviendrait la dupe de lui-même. Voilà tout le sujet de ce déguisement. C'est elle qui le veut, l'amour y consent.LISETTE
Comme vous dégoisez ! Pendant votre silence Vous avez amassé ce torrent d'éloquence. Il prend fort bien son cours !Dégoiser : se dit figurément de ceux qui parlent trop et mal à propos. [F]
LISETTE
Votre voyage enfin....LISETTE
Mais quel est votre but ?JULIE
Mon unique espérance Est de plaire, ou du moins tenter, par mon silence, Et ma stupidité , de le pousser à bout, De le guérir enfin de son bizarre goût. Que j'ai plaint son tourment ! Que j'ai souffert moi-même, De ne pouvoir tantôt dire "je vous aime", Qu'il m'a tant demandé ! Mon coeur en palpitait. Que dis-je ? hélas ! tout bas il le lui répétait. Qu'il en coûte, en aimant, pour feindre d'être ingrate !LISETTE
Oui. Mais malgré l'espoir dont votre âme se flatte, Si Monsieur votre père, entendant peu raison , Prenait mal ce détour ?...LISETTE
Oui, j'en conviens.JULIE
Il m'aime avec tant de tendresse, Que, si quelque succès couronne ma faiblesse, Il fera le premier comblé de mon bonheur. Mais si le Chevalier, constant dans son erreur, Rendait à tous égards ma démarche inutile, Alors, Lisette, alors choisissant pour asile Le couvent...LISETTE
Le couvent ! Quoi donc ! Jusqu'à ce point Vous poussez le Roman ! Mais vous n'y pensez point. Jugez-vous un peu mieux ; faites-vous quelque grâce. Si par un coup du sort j'étais à votre place, Avec ce que je sais, je vous suis caution , Que plus de vingt seigneurs me feraient bien raison De la froideur d'un seul. Ils veulent qu'on les mène ; Et de les bien mener, on n'est jamais en peine, Lorsque l'on sait tromper.JULIE
Tromper !SCÈNE XIII. Le Chevalier, Frontin.
Le Chevalier courant comme un fou.
FRONTIN, le suivant
Mais que diable, Monsieur ! Quel est donc ce délire ? Vous allez, vous venez, vous restez sans rien dire.Le Chevalier s'arrête soupire, parle bas, et gesticule.
Vous soupirez tout haut, et tout bas vous parlez. Vous restez immobile, et vous gesticulez. Tenez, ma foi, j'ai peur, et si cela redouble, Je n'y pourrai tenir.LE CHEVALIER, marche encore pendant cette tirade, Frontin le fuit
Ah ! Frontin, dans quel trouble Je fuis ! Être amoureux, et n'être point aimé, Regretter l'autre objet dont j'étais estimé, N'adorer que Zinca, ose plaindre que Julie, Dont l'absence cruelle afflige encor ma vie, Quel état ! Quel état !LE CHEVALIER
Singulier ! Point du tout. Rien de plus ordinaire ; Que de voir parmi nous une jeune étrangère, Ignorant le Français.LE CHEVALIER, rêvant
Le sort, de moi, se fait un jeu. Toi-même, conçois-tu mon étoile bizarre ? Qu'en dis-tu ?FRONTIN
Moi, je dis qu'elle n'est pas si rare ; Et j'en ai pour témoin les petites-maisons. Dont vous prenez la route.Petites-maisons : on dit aussi qu'il mettre un homme aux petites-maisons quand il est fou ou quand il faut des extravagances.[F]
LE CHEVALIER
Écoute mes raisons.FRONTIN, l'écoutant attentivement
Oui, Monsieur.LE CHEVALIER, réfléchit un instant sans parler, ensuite il dit avec violence :
Bas.
Parle donc, parle donc... Je m'égare.FRONTIN, effrayé
Quoi ! Quoi ! Monsieur ! Eh bien ! Oui, le penchant bizarre Qui fait que votre étoile.... est un sort.... du Destin. Dont.... Je m'embrouille aussi... De manière qu'enfin... Pour trop vous imiter, Monsieur, je déraisonne.LE CHEVALIER
Ce qui m'arrive ici n'a donc rien qui t'étonne ! Mets-toi pour un moment à ma place. Comment Pourrais-tu supporter un silence assommant ? Ce souvenir cruel ne sert qu'à me confondre. Tu diras à cela quelle ne peut répondre. Belles raisons ! La bouche articule des mots, Quelque étranges qu'ils soient. Fussent-ils ostrogoths, Je les eusse entendus. L'Amour sert d'interprète : Il n'est point d'idiome, à qui ce Dieu ne prête La plus forte énergie.Ostrogoth : peuple germanique (goths) venus de la mer Baltique pour s'installer au nord de la mer Noire au IVème siècle.
FRONTIN
Il est vrai.LE CHEVALIER
Eh bien ! Quoi ?FRONTIN
Qu'à la Chine ! À dessein d'empêcher les femmes de courir, On leur brisait les pieds, sans pouvoir les guérir,LE CHEVALIER
Mais quel rapport, dis-moi ?...FRONTIN
Voici ma conséquence. Par la même raison, tout uniment je pense Que l'on pourrait fort bien aux filles de Québec Faire aussi quelque tour, pour leur clore le bec. Qu'en perdez-vous, Monsieur ?Uniment : d'une manière égale, toute unie. [F]
Québec : Ville forte de de l'Amérique anglaise, ancienne capitale du Canada, aujourd'hui [1878] cap. du Bas Canada. [B]
LE CHEVALIER, indigné
Qu'il faut être imbécile ; Pour tenir un propos aussi plat qu'inutile ! Va-t-en.FRONTIN
Vous vous lâchez !LE CHEVALIER
Sors.LE CHEVALIER
Je trouve... que... Zinca...LE CHEVALIER
Avec notre Julie un air de ressemblance.FRONTIN
Bon ! Vous n'y pensez pas.LE CHEVALIER
Quelque faible nuance...FRONTIN
C'est le jour et la nuit. Tenez, voici le fait. Je crois que votre idée a tout l'air d'un regret,LE CHEVALIER
Oui ; mais j'aime Zinca. Voilà ce qui me tue.LE CHEVALIER
Je voudrais l'étouffer.FRONTIN
La Marquise s'avance.LE CHEVALIER
Elle va triompher.SCENE XIV. La Marquise, Le Chevalier, Frontin.
LA MARQUISE
Quoi ! Lorsque tout concourt à remplir votre envie. Que tout sert votre coeur, ce même coeur s'oublie, Et néglige l'objet dont il est possédé ! Que veut dire, Monsieur, un pareil procédé ?LE CHEVALIER, embarrassé
Mais, ma mère, l'amour n'en est pas moins le même, Pour n'être pas toujours auprès de ce qu'on aime.LE CHEVALIER, d'un air encore plus embarrassé
On ne se connaît pas toujours parfaitement, On fait de vains projets... l'utile expérience Vient les anéantir... Ce n'est pas que je pense Que Zinca ne pourrait faire un jour mon bonheur.Avec chaleur.
Mais la figure seule est bien peu pour un coeur.FRONTIN
Sans doute, et je soutiens que dans le mariage Il n'est pas suffisant de parler au visage, Et que, pour le bonheur de la société, Il faut bien que chacun tâche, de son coté, D'ajouter...LA MARQUISE
C'est assez ; du reste fais-nous grâce... Oui, je conviens, mon fils, que la beauté nous lasse. Si ses traits, soutenus des plus vifs agréments, Ne savent point servir de cadre aux sentiments.LE CHEVALIER
Eh ! Voilà ma raison.LA MARQUISE
Sachons par quel augure Vous jugez que Zinca n'a que de la figure, Et ne possède pas un mérite réel ?LA MARQUISE
Vous le lui montrerez.LE CHEVALIER
Pour faire des progrès, De ce genre surtout, il faut que l'écolière Commence par sentir que l'on cherche à lui plaire, Qu'un souris marque au moins sa bonne volonté : Mais, pour l'amener là, je suis trop détesté.LE CHEVALIER
Le plaisir qu'elle a pris à jouir de ma peine. Je tombe à ses genoux ; mes feux passionnés N'exigent qu'un regard. Non ; on me rit au nez.LA MARQUISE
À quel propos, mon fils Me parler d'un objet, qui, voyant vos mépris, S'en venge, en vous fuyant ? Et j'eusse agi comme elle.LE CHEVALIER
Qui ? Moi ! La mépriser ! Julie est sage, belle. Sa vertu, ses talents ont toujours eu sur moi Tous les droits de l'estime, et même...LA MARQUISE
J'aperçois Zinca. Songez-y bien ensemble. Je vous laisse : N'allez pas désormais réclamer ma faiblesse, Je n'en veux plus avoir.LE CHEVALIER
Mais si Julie...LA MARQUISE
Adieu. Elle a rompu. Zinca doit vous en tenir lieu.À part.
Puisse-t-elle achever de le rendre à lui-même !Elle sort.
SCÈNE XV. Le Chevalier, sous le nom de Zinca, Lisette, Frontin.
FRONTIN
Ce Devin, quel qu'il fut, savait fort bien son thème ; Car sa prédiction se soutient jusqu'au bout. C'est le diable !LE CHEVALIER, revenu de sa confusion
Zinca, tenez-moi lieu de tout. Oui, faites que j'oublie, en vous voyant si belle, Un Objet qui, depuis son absence cruelle, A laissé dans mon coeur de quoi vous balancer. Hélas ! Par vos dédains vous m'y faites penser. Ô ma chère Julie ! En vain je vous appelle.Zinca le regarde tendrement, et semble être prête à se faire connaître.
LE CHEVALIER, transporté
Quel regard ! Non , Zinca, je vous serai fidèle ; Je n'aimerai que vous : je vous en fait serment. Ah ! J'ai nommé Julie involontairement.Zinca le regarde avec indignation, et se retourne avec colère.
Mais quel air courroucé ! Vous évitez ma vue ! Julie , en m'écoutant, serait peut-être émue. Quoi ! Lorsque je suis prêt à la sacrifier.,... Quel sacrifice, ô Ciel !LISETTE
C'est trop l'humilier.FRONTIN
Parbleu, Mademoiselle, on a beau sçavoir plaire ; On ne plaît qu'à demi, sans un bon caractère.LE CHEVALIER, passionnément
Regardez-moi du moins.Zinca passe avec précipitation du côté de Lisette.
FRONTIN
Bon ! voilà parler net.SCÈNE XVI et dernière. La Marquise, La Comtesse, Zinca, Dorimont, Brigantin, Frontin, Lisette.
LA MARQUISE
Mon Fils, je viens savoir Si, relativement au noeud qui vous engage, Je pourrai sur Zinca, sur votre mariage , En termes positifs, répondre à ses parents.LE CHEVALIER
Qui ? Moi ! Me marier !LA MARQUISE
Ce soir je les attends.LE CHEVALIER
Madame.... On les verra.LA MARQUISE
Quel accueil leur ferai je ?LE CHEVALIER
Celui que vous voudrez.LA MARQUISE
Enfin que leur dirai-je ?LE CHEVALIER
Que je suis.... hors de moi.FRONTIN
Tenez , sans tant tourner, Madame... ces meilleurs pourront s'en retourner : Cette belle, ainsi qu'eux, perdant son étalage, On peut leut souhaiter à tous un bon voyage.DORIMONT
Oh ! Oh ! Je savais bien, moi, qu'il n'y tiendrait pas. Il a, parbleu, raison. Le premier des appasIl montre sa bouche.
Est..... la langue.LA MARQUISE, au Chevalier
Parlez.DORIMONT
Que voulez-vous qu'il dise ? Le voilà dégoûté de cette marchandise, Et je l'aurais gagé. Bon ! Rien n'est si trompeur. Il m'est arrivé, moi......LA COMTESSE, à Dorimont
Était-ce loin d'ici ?LA MARQUISE, au Chevalier
Décidez-vous, mon fils, et promptement.LE CHEVALIER, pénétré
Je me repens si fort de mon égarement, Et des travers affreux où l'erreur nous entraîne. Que j'en reste confus.DORIMONT
Oh ! C'est ta faute.DORIMONT
Pourquoi ?LE CHEVALIER
Cependant mon bonheur dépend de lui.DORIMONT
De moi ?DORIMONT
En voilà bien d'un autre ! Eh ! Mais ne crois-tu pas que je vais bonnement Partir pour te chercher une femme ?... Comment ? Mais je vous dis !... Enfin, sais-tu que ta folie Ne me va pas ?...LE CHEVALIER
Monsieur, il s'agit de Julie. Ma mère, appuyez-moi. Je me jette à vos pieds. Engagez Dorimont, parlez, pressez , priez...LA MARQUISE
Que puis-je faire ?LE CHEVALIER
Monsieur, écrivez-lui. C'est dans votre bonté que je cherche un appui. Votre coeur est trop bon et pour être inexorable. Je vous en prie, au nom d'une fille adorable, Qui cause mon amour, mes chagrins, mes remords. Donnez-moi le moyen de réparer mes torts. Monsieur !DORIMONT, attendri
Ce morveux-là m'arracherait des larmes, Si je ne me tenais à quatre... Tu me charmes. Va, soit. Mais si ma fille, écoutant la fierté, À son tour s'opposait à ta félicité ?...DORIMONT
Quoi ! Morbleu, cela parle ?LA MARQUISE
Embrassez-moi, Julie.LA COMTESSE, l'ayant examinée
Oui, c'est elle ; on la reconnaît bien.JULIE
Perdant toute espérance De plaire au Chevalier, si, pour flatter son goût, Je ne me transformais...LE CHEVALIER
Hélas ! je vous dois tout.JULIE
Vous ne me devez rien , puisque je suis contente.Souriant.
Si le Devin voulait que je fusse inconstante, Il faudraît pourtant l'être...LE CHEVALIER
Ah ! Ne m'accablez pas. Mon coeur désabusé ne croit qu'à vos appas. Je sens tous vos bienfaits, adorable Julie. Mon bonheur et la fin de ma bizarre de Sont l'ouvrage parfait de votre tendre amour. Le mien peut-il jamais vous...DORIMONT
Me jouer ce tour ! Point d'hymen, s'il vous plaît. Madame la Marquise, On m'en a fait accroire, et l'on vous a surprise. Ensemble vengeons-nous.LA MARQUISE
Et de qui vous venger ? Vengez-vous donc de moi. De ce qui s'est passé, seule je suis coupable. J'ai tout conduit, Monsieur.DORIMONT, enchanté
Vous êtes admirable ! Que ne parliez-vous donc ?... Ma fille, embrasse-moi. Parbleu, présentement on voit bien que c'est toi.Riant.
Je ne l'ai pas remise. Aussi dans les voyages On parle à tant de monde, on voit tant de visages !... À propos de visage, ôte ce rouge-là. Je veux que tu sois toi... Quand je fus à Goa...DORIMONT
Oui... J'en ajouterai cinquante, je vous jure. Moi, quand je n'en sais point, sur le champ je les fais.LA MARQUISE
Allons, mes chers enfants.... Ma soeur, de tels effets Prouvent que les sorciers n'ont rien qui se soutienne.LA COMTESSE
Mais ma nièce à présent est en Canadienne.741 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0