Opéra comique en vers
Le Suffisant
Représenté pour la première fois à Paris en 1758.
Personnages
- ELVIRE
- CLITIE, nièce d'Elvire
- LE CHEVALIER, fils de la Marquise
- LINDOR, amant de Clitie
- MARTON, suivante d'Elvire
LE SUFFISANT
SCENE PREMIÈRE. Lindor, Clitie.
LINDOR
AIR : Aimons-nous, belle Thémire.
Hélas pouvez-vous encore Douter du feu qui me dévore ? Qui mieux que moi vous adore ? Qui plus que moi Sait vous prouver sa foi ?CLITIE
AIR : Le langage des soupirs.
Le langage d'un Amant Contraint un coeur à se rendre, Quand il peint le sentiment : Mais souvent pour nous surprendre Le plus volage sait prendre Le langage d'un amant.LINDOR
AIR : Dans nos hameaux la paix et l'innocence.
Quand on vous aime, on vous aime sans cesse : À ce prix vous m'avez permis l'espoir : Au doux instant marqué par la tendresse, Vous opposerez le sévère devoir. N'éloignez plus ce moment où j'aspire ; Dieux ! En serai-je encor longtemps privé !LINDOR
AIR : Constantin buvoit toujours.
Ah ! Dans quel ravissement Me plonge cet aveu charmant ! Le vrai bonheur pour toujours Va filer mes jours !CLITIE
AIR : Pour un amour frivole.
Un apparent hommage Souvent dure bien peu ; La constance est le gage D'un véritable feu. Lorsque le temps nous prouve Ce qu'un amant nous dit, Le devoir même approuve Ce qu'amour applaudit.LINDOR
AIR : Des Sabotiers Italiens, sous un ombrage épais, etc.
Je cède au charme dont je joui[s] : Ô ciel : l'ai je bien ouï !CLITIE
Quoi, vous m'aimez !CLITIE
AIR : De la neuvaine, ou Quand l'auteur de la nature.
Que craindre d'un petit maître, Suffisant, enchanté de son être, Qui se vante, Forge, invente Billets doux, Soupers et rendez-vous ? Affectant la faible vue, Et passant ses bijoux en revue, Il minaude, Échafaude Son jargon, Sur un singulier ton. Que craindre, etc. Oui la belle La plus rebelle, Cesse de l'être à son aspect. L'air d'aisance Le dispense Des égards et du froid respect. Chargé de poudre et d'essence, Il exhale un parfum suspect. Que craindre, etc.AIR : De s'engager il n'est que trop facile.
Un point m'alarme, Elvire est très jolie ! Ses yeux, Lindor, ne vous touchent-ils pas ?LINDOR
Dieux ! Quels soupçons ! Ah ma chère Clitie, Vous offensez l'amour et vos appas !AIR : L'occasion fait le larron.
Elvire feint pour moi quelque tendresse : Pour ramener son amant singulier, Enfin son air de petite maîtresse, Ne peut plaire qu'au Chevalier.AIR : Non, non Colette n'est point trompeuse.
CLITIE, LINDOR
Non, non notre amour n'est point volage, Le sentiment le produit. Non, non notre amour n'est point volage, Par l'estime il est conduit. Une ardeur qui se partage Trompe autant qu'elle séduit ; Mais du feu qui nous engage, Naît le bonheur qui nous suit. Non, non notre amour n'est point volage Le sentiment le produit. Non, non notre amour n'est point volage, Par l'estime il est conduit.Ils sortent.
SCÈNE II. Elvire, Marton.
ELVIRE, un miroir de poche à la main
AIR : Le fameux Diogène.
Tu m'as fort négligée, Je suis mal arrangée.MARTON
Oh votre miroir ment.ELVIRE
Que le Chevalier tarde !ELVIRE, piquée
AIR : Sans le savoir.
En vérité je vous admire ? Qu'est-ce que ce doute veut dire ! Mes attraits sont-ils sans pouvoir !MARTON, malicieusement
Malgré qu'ils n'épargnent personne ; Lindor les voit sans s'émouvoir.... Il en tient... si le coeur se donne Sans le savoir.ELVIRE
AIR : Nous sommes précepteurs d'amour.
Allez, je saurai l'enflammer : Jugez mieux, ou sachez vous taire. Quand je prends la peine d'aimer, Apprenez que je prétends plaire.MARTON
Tout au contraire, je respecte Beaucoup votre prétention : Mais la réussite est suspecte Sans une déclaration.ELVIRE
Ôtez-vous de mes yeux.MARTON, à part
Elle aime qu'on l'encense, Réparons l'imprudence.Haut.
Ah ! point de courroux. Des attraits si doux Sont faits.ELVIRE
Taisez-vous.MARTON, d'un ton flatteur
AIR : Gentille Pèlerine.
Oui, vous êtes charmante, Votre voix est touchante, Votre regard enchante.ELVIRE
Oui-dà, Marton, oui-dà.MARTON, au Public
Flattez amants, on nous prend toutes par-là.ELVIRE
C'est d'un parjure qui m'offense : Mon mépris serait la vengeance D'un pis-aller.AIR : Ah qu'il est beau l'oiseau !
Tu sais bien que le Chevalier A mon sort devait se lier : Le traître ! Le traître !MARTON
Bon !... À qui, Madame ?ELVIRE
Marton, le trait est inouï ; C'est une perfidie .... immense.AIR : Des vapeurs.
L'espoir de lui rendre le change Me venge De sa noirceur. Et pour que l'ingrat me respecte, J'affecte L'air de douceur ; Mais en secret mon coeur succombe.MARTON
Le coup est frappant.ELVIRE
Assommant ! Ma chère soutiens-moi, je tombe, J'ai des vapeurs.Elle tombe dans un fauteuil.
Je me meurs.MARTON
AIR : Une nuit dormant à merveille.
Mais comment ? Ses yeux, sont humides :Au public.
Voyez pourtant, petits perfides ; Quelles transes vous nous donnez. Par ma foi nous sommes bien folles D'en croire vos belles paroles.À Elvire, lentement.
Allons, Madame, revenez.MARTON, lui présentant un flacon
Respirez cette eau, je vous prie.MARTON
Essayez de marcher.ELVIRE, se levant brusquement
Fi, donc Marton, l'affront serait sanglant : Il doit venir, compte qu'avec décence Je saurai soutenir son changement ; Il sait déjà qu'à Lindor mon coeur pense.MARTON, à part
Ah ! Qu'une veuve entend l'arrangement !SCENE III. Le Chevalier, Elvire, Marton.
LE CHEVALIER, chante dès le fonds du Théatre
Que ce beau jour promet d'heureux instants. Qu'avec plaisir sur ces bords on s'arrête !ELVIRE
AIR : Du cotillon couleur de rose.
Ah ! Chevalier, arrivez donc, Vous vous faites toujours attendre.LE CHEVALIER
Vous me grondez hors de saison. De grâce avant daignez m'entendre. Mais mais, comment Quel air galant ! Sans balancer, Lindor doit se rendre Cet air vainqueur Va dans son coeur.LE CHEVALIER
D'honneur ?AIR : Ah ! c'est une merveille.
Oui, d'honneur, je serais trompé, Si de vous il n'était frappé ; Tenez, votre rouge est coupé ! Ah, c'est une merveille ! C'est aux feux. De vos yeux Qu'amour se réveille.AIR : Comme vla qu'est fait.
ELVIRE
Vous raillez...LE CHEVALIER
Non, sur ma parole, Cette coiffure est au parfait, Et ce brillant de girandole Produit un merveilleux effet, Ces noeuds sont d'un goût adorable, Que cet ajustement me plaît !Girandole : Groupe de pierres précieuses que les dames portent aux oreilles. [L]
ELVIRE
Mon chignon est mal ?LE CHEVALIER
Admirable. Cet habit vous va tout-à-fait, C'est fort bien fait ! Mais très bien fait !Il la regarde du haut en bas.
MARTON, à part
Ou plutôt risible.LE CHEVALIER
Oh, je vous en doit l'éclat !LE CHEVALIER
AIR : Paris est au Roi, mon coeur est à moi.
Ce que vous pensez Me ressemble assez Je me pique surtout D'avoir quelque goût, J'occupe un brodeur .... Moi, c'est ma fureur.LE CHEVALIER
Ces dentelles.ELVIRE
Sont fort belles.LE CHEVALIER
Examinez-en les points.... Ma berline Est divine.Berline : Carrosse suspendu et fermé, à deux fonds et à quatre roues. [L]
LE CHEVALIER
Ce que vous pensez, Me ressemble assez Je me pique surtout D'avoir quelque goût. C'est qu'il faut être mis Car ma foi les commis Ont laissé le drap à la Province. Le plus mince Joue au Prince ; On prête à l'erreur.ELVIRE
Ah ! C'est une horreur !ELVIRE
AIR : Le joli jeu d'amour.
À parler franchement, On doit être charmant, Lorsque l'on est l'amant De Clitie.SCÈNE IV. ELVIRE, LE CHEVALIER, CLITIE MARTON.
ELVIRE
AIR : Le demon malicieux et fin.
À part.
Le perfide !...[Haut.]
Ah, ma nièce approchez, C'est le Chevalier que vous cherchez ?CLITIE
Moi, Madame !LE CHEVALIER
Elle rougit....SCÈNE V. Clitie, Le Chevalier.
LE CHEVALIER
J'aime trop le mystère.CLITIE
Ah, de grâce, parlez !CLITIE, le quittant
Éviter votre présence ....LE CHEVALIER, l'arrêtant
Écoutez, écoutez, écoutez donc : M'échapper ! Quelle apparence ! Écoutez, écoutez, écoutez donc : Mais, voilà le mauvais ton.AIR : Dans le fond d'une écurie.
Est-ce ainsi que l'on en use ; Rien n'est plus inconséquent. Aurais-je un air excédent ?LE CHEVALIER
Sa modestie est à peindre !LE CHEVALIER
J'aime à voir son embarras.AIR : Par ma foi Monsieur le Curé.
Dites-moi pourquoi vous tremblez ? Rougir est une misère.CLITIE
Moi ! Point du tout.LE CHEVALIER
Tenez, vous vous troublez.À part.
Ah qu'il sait bien me déplaire !AIR : Raisonnez. ma musette.
Haut.
Ayez moins d'assurance, Car ma gloire s'offense De cet air triomphant ....LE CHEVALIER
Oh, vous faites l'enfant.Air Ca n'vous va brin.
Pour une fille presque faite, Vous donnez encor dans le faux : Je veux pour vous rendre parfaite Corriger ces légers défauts. Un feu d'une certaine espèce, En votre faveur m'intéresse, Sans cela votre air bien ou mal Me serait égal....Il prend du tabac.
Mais fort égal.LE CHEVALIER
Oh, j'aime beaucoup peut-être, Et peut-être est merveilleux.AIR : L'occasion fait le larron.
Vous soupirez ....CLITIE
Vous faites l'agréable : Mais vous n'en êtes pas mieux écouté : Près d'un galant qui se croit trop aimable, Notre coeur est en sûreté.LE CHEVALIER
AIR : Ma chère mère que je révère.
Ah ma petite, Le tien palpite, Et dans tes yeux L'amour s'annonce au mieux.CLITIE
Cela me pique !LE CHEVALIER
Elle est unique, Ah, point d'aigreur ; Auriez-vous de l'humeur ? Cet air méchant Qui succède, Cède Au doux penchant D'un regard louchant.MENUET D'EXAUDET, ou bien Point de bruit, ce réduit solitaire.
Vous boudez, Vous gardez Le silence ; Mais loin d'en être accablé, Parbleu je suis comblé De votre résistance. À vous voir, Le devoir Vous occupe. De ce manège usité, Je n'ai jamais été La dupe. Cependant cet air bizarre, À parler net, vous dépare. Vos attraits Sont moins vrais. Ah de grâce Abandonnez ce ton là. En vérité cela Me passe ! Entre nous, C'est pour vous Qu'on vous gronde ! Car vous avez un maintien Qui ne ressemble à rien Ce n'est pas là le monde. Ayez donc Du bon ton, Quelqu'ébauche. Je suis trop franc .... pardonnez ; Mais ma foi vous donnez À gauche.Donner à gauche : se tromper, et aussi se mal conduire. [L]
CLITIE
AIR : Vous qui feigniez d'aimer.
Vos airs, votre leçon, Vos petits mots, votre faste, De la saine raison Forment bien le contraste. L'esprit a peu de part À cette bigarrure, Plaire est un grand hasard, Lorsque l'Art Choque la nature.Bigarrure : Bigarrure de style, mélange de styles disparates. [L]
LE CHEVALIER
AIR : Comme un coucou.
Je vous trouve délicieuse ! Ma foi vive les arguments : Savez-vous qu'on est précieuse Avec de tels raisonnements.AIR : Tout roule aujourd'hui dans le monde.
Mais comme vous êtes bien née, Si vous voulez vous appliquer, Je veux après notre hyménée Ma chère enfant, vous éduquer. L'hymen de Lindor et d'Elvire Va se terminer en ce jour.CLITIE
Ô juste ciel ! ...LE CHEVALIER
Vous mordez à la grappe. L'amant vous frappe Par le nom d'époux. Déjà votre joie éclate, J'aime à voir ce sentiment ! Cela me flatte Infiniment ! Je m'en étais douté, Moi, tout mon art est de séduire, On peut le dire Sans fatuité.Il sort en fredonnant un air du nouvel Opéra.
SCÈNE VI. Clitie, Marton, dans le fond du théâtre.
CLITIE
AIR : Paresseuse Aurore.
Que viens-je d'apprendre ! Quel revers pour un coeur tendre. Hélas devais-je m'attendre À ce contretemps affreux ! Trompeuse apparence, Frivole espérance, Vous m'annonciez les jours les plus heureux. Dieux, Dieux ! Quel outrage ; Quel partage ! On m'engage. Au gré d'un vain éclat, Au plus grand fat ! Que viens-je d'apprendre. Ai-je pu l'entendre ! Quoi donc,Elvire va prendre Celui que j'adore, hélas : Hymen étrange ! Fatal échange ! Non, non, je ne le crois pas ; Lindor ma rassure, Il n'est point parjure, La plus constante ardeur Règne en son coeur. Oui, oui, l'on m'abuse, Et la ruse Dont on use, Fait que j'aime plus encore Mon cher Lindor.SCÈNE VII. Clitie, Marton.
CLITIE, étonnée
Te voilà ?MARTON
AIR : Nous venons de Barcelonette.
Diantre ! Comme le coeur s'en donne, Quand l'amour le fait soupirer Il pense, il projette, il raisonne, Et finit par délibérer.CLITIE
Air De la Confession.
Puisque tu sais tout, que dois je faire ? Réponds-moi, ma chère ! Au plus noir soupçon Ai-je raison De me soustraire : Ou dois-je bannir Mon amant de mon souvenir ?CLITIE
Hé bien ?CLITIE
Ô Ciel je tremble !SCÈNE VIII. Elvire, Lindor, Clitie, Marton.
ELVIRE, à Lindor
Oui, Monsieur, je pense Qu'un homme désoeuvré Aux ennuis est livré. Votre coeur timide, Que le respect guide, Peut sans me manquer, Franchement s'expliquer ; J'excuserai même...ELVIRE
AIR : Quel mystère.
Le scrupule, Lindor, dans un homme élégant, Est ridicule. Le scrupule À la fin devient fatigant. L'adroit amant Sait d'un heureux moment Apercevoir le crépuscule. Une femme....décemment. Se prête à l'événement. Le scrupule, etc. Pour un mot qu'on vous dit Vous voilà tout interdit. Parlez en liberté... Mais quel air déconcerté ! Je vous trouve excellent ! Le trait est galant ! Enfin j'ai Lindor Tort. Je conçois le scrupule, Pour plus d'une montrant du goût, Votre coeur brûle, Il circule, On ne peut pas parer à tout.LINDOR
AIR : L'autre jour étant assis.
Le détour ne me sied pas, Oui, je l'avouerai, Madame, Que malgré tous vos appas Une autre règne en mon âme.ELVIRE
Le propos est flatteur.LINDOR
L'amour me justifie.LINDOR
Interrogez Clitie.ELVIRE, avec emportement
AIR : De la Colombe.
À sa nièce.
J'ai deux amants, vous me les enlevés. Quel attentat ! Ah j'en suis furieuse ! J'ai deux amants, vous me les enlevez.CLITIE
AIR : On n'entend plus dessous l'ormeau.
De ce courroux injurieux Connaissez l'injustice ; Le Chevalier m'est odieux Je hais son artifice. Oui, mon coeur se décide aujourd'hui, C'est pour Lindor qu'il prononce, Je renonce À tout autre qu'à lui.ELVIRE
Et non, non, non, Je n'en veux pas davantage.AIR : Printemps dans nos bocages.
Ma nièce, ma chère nièce, Vous me tranquillisez. Vos voeux, votre tendresse Seront favorisés.AIR : Ici je fonde une Abbaye.
LINDOR, CLITIE
Vous nous comblez....ELVIRE
Je vous dispense De transports dont j'ai peu besoin, Votre bonheur et ma vengeance Vous tiennent quittes de ce soin.AIR : Du Prevôt des Marchands.
Ah ! ah ! Mon petit Chevalier ! Clitie ? il faut l'humilier.CLITIE
Volontiers.ELVIRE
Et comme il se pique D'avoir subjugué votre coeur, Par une tendresse ironique Prolongez encor son erreur.AIR : Sur le pont d'Avignon.
Je vais vous l'envoyer, contentez mon envie.SCÈNE IX. Lindor, Clitie, Marton.
LINDOR
MENUET. Air. Meurs, cruelle infidèle.
Ah ! Clitie Que la vie Quand on peut vous plaire Devient chère Hélas je préfère Ce regard charmant à tout l'éclat brillant Du plus haut rang : Oui sans cesse Il me blesse ; L'amour tient ses armes De vos charmes ; Sans crainte en ce jour Vous le fixez par le retour ; Son pouvoir Triomphe et sait prévoir Tous les dangers d'un apparent naufrage ; Sa douceur calme bientôt l'orage, Son flambeau dissipe le nuage Il conduit les pas Des amants vrais et délicats. Ah Clitie, et c.CLITIE
Second MENUET.
Oui pour jamais la crainte expire, En notre faveur tout conspire De l'amour suivons l'empire, Livrons-nous aux tendres feux Qu'il nous inspire. C'est pour aimer que l'on respire. Un coeur jouit dès qu'il soupire. C'est par ses noeuds Qu'il aspire Au destin plus heureux. Ce Dieu, sur un amant trompeur Exerce avec fureur Sa rigueur C'est aux perfides qu'il sait nuire, C'est pour eux qu'est fait son martyre, Un trait vengeur Les déchire. Ils forment des voeux sans pouvoir dire Oui, pour jamais la crainte expire, etc.MARTON, les regardant
AIR : De l'anonyme.
Par ma foi l'eau me vient à la bouche, Tant l'exemple a sur moi de pouvoir. À présent si quelque amant me touche Je saurai couronner son espoir ; Il sied fort mal d'être farouche, Quand on n'a qu'un temPs pour se pourvoir. Par ma foi l'eau me vient à la bouche, Tant l'exemple a sur moi de pouvoir !CLITIE
AIR : Je serai mon devoir.
Mais voici notre suffisant, Il se croit ravissant, Exécutons notre projet.SCÈNE X. Clitie, Le Chevalier, Lindor, Marton.
LE CHEVALIER
AIR : De la Troteuse, Contredanse.
Quand on est Sûr de plaire, Ma foi voltiger est amusant ?À Clitie.
N'est-il pas vrai, ma chère, Que l'amour est plaisant ?CLITIE
Oui, Monsieur et j'espère De l'hymen allumer le flambeau, Puisque l'amour m'éclaire Sur un choix aussi beau.LE CHEVALIER
AIR : Hé comment pourrait-on soupirer tristement.
En honneur, vous me faites plaisir ; Voilà parler à ravir, À mon gré, Votre air est un peu plus maniéré. Quand je donne Certains conseils aux gens... Tenez, Lindor s'étonne De vos progrès frappants...À Lindor.
Sais-tu que la friponne A de belles dents !CLITIE
Que j'aime cet encens !LE CHEVALIER
Comment ! Marton, je crois, m'en conte ?LINDOR, ironiquement
AIR : Quand le péril est agréable.
Qui peur résister à tes charmes ! Chevalier, ton air est divin ; Mais toi-même à Clitie enfin Tu va rendre les armes.LE CHEVALIER
AIR : De l'amour tout subit les lois.
Un Minois Peut bien quelquefois Nous toucher, Sans nous attacher ; Un éclair Est assez l'image Des feux d'un homme de bel air ; On le craint, Et même on se plaint D'un tourment Qu'il cause aisément.LE CHEVALIER
Oh ! parbleu, s'il fallait aimer Toutes celles qu'on sait charmer, Le rôle serait assommant ; J'y renoncerais assurément ; Car enfin, Moi, si j'étais vain, Je pourrais, Tant que je voudrais, Me flatter Que plus de cent femmes Respirent pour me regretter ; Elles sont Du bruit, elles ont Beau crier Sans cesse prier Soins perdus ! Je ris de leur flammes ;À Clitie.
Mes soupirs vous sont dus.CLITIE, ironiquement
AIR : Le seul flageolet de Colin.
Je touche donc à cet instant. Que si fort je désire.LE CHEVALIER, à Lindor
AIR : Que j'estime mon cher voisin.
Hé bien, comment gouvernes-tu La respectable Elvire ?LE CHEVALIER
AIR : Des Insulaires.
Je le veux de toute mon âme, Écoute donc et retiens bien : Le piège où l'on prend une femme, Est pour nous autres moins que rien. Un air leste, un propos libre, Moitié hardi, moitié saillant, Le plus souvent Tout en riant, Piquer l'esprit en le contrariant... La raison perd bientôt l'équilibre, Quand on l'attaque avec tant de brillant !LE CHEVALIER
Ah ! Défais-toi, mon cher, de cette qualité ; Tiens, la soumission qu'on a pour son vainqueur. Nourrit sa vanité, sans émouvoir son coeur.AIR : Non je ne serai pas.
Plus le sexe a de droit, et plus il en abuse ; Qui l'encense est esclave, est aimé qui l'amuse.CLITIE
Ainsi, Monsieur Lindor, avant de m'enflammer, Profitez ; à ce prix on pourra vous aimer.AIR : Tu croyais en aimant Colette.
Votre maladresse est extrême, Vous porteriez trop mal vos fers.LE CHEVALIER
Quoi ! Le pauvre diable vous aime.LE CHEVALIER, s'extasiant
AIR : Un Cordelier d'une riche encolure.
Il sait nos voeux, et d'en former il ose ! Oh ! La bonne chose !À Lindor.
Tiens, je t'avertis Que tu me divertis.À Clitie.
Le parallèle est, je vous le déclare, D'un singulier rare.Il l'embrasse.
Baise moi Lindor, Car le trait vaut de l'or.SCÈNE XI. Clitie, Elvire, Le Chevalier, Lindor, Marton.
ELVIRE
AIR : Des étonnements.
Que prévenu pour de jeunes appas, Lindor néglige mon empire, Et vole à l'objet qui l'attire, Cela ne me surprend pas : Mais qu'un galant que le myrte couronne, Persuasif, flatteur, charmant, Par crainte ou par ménagement, Cède ces droits à quelque amant, Voilà ce qui m'étonne.LE CHEVALIER, riant
AIR : Vous voulez me faire chanter.
À Clitie et à Lindor.
Elle donne dans le panneau.CLITIE, LINDOR
L'aventure est comique.LE CHEVALIER, raillant.>
De ce trait de délicatesse Je reste confus.À Lindor.
Toi, tu crois que la bonne Dame Va cesser de m'aimer ; erreur. À travers de sa grandeur d'âme, Je vois le faible de son coeur.AIR : Que je regrette mon amant.
Morbleu, voilà comme on s'y prend, Tu vois que cela n'est point fade.LE CHEVALIER
Mon ami, rien n'est plus maussade.MARTON, à Lindor
Oui, soyez, Monsieur, Beau diseur, Grand menteur, Cajoleur, Persifleur, Mauvais railleur, Et vous serez notre vainqueur.CLITIE
AIR : Babin que t'es gentille.
Lindor, vous entendez Cet avis salutaire. En vain vous prétendez En aimant pouvoir plaire. Une vive ardeur Va souvent au coeur. Mais l'art fait plus encore, Acquerrez ce joli talent.LINDOR, contrefaisant le fat
Oui, mon cher coeur.LE CHEVALIER
Bravo !LE CHEVALIER, interdit
AIR : Quand on parle de Lucifer.
Ma foi celui-là n'est pas mal... Mais quelle plaisanterie !MARTON, montrant Lindor
Oui, Monsieur est votre rival.ELVIRE
Rival aimé de Clitie.MARTON
Jugez du pouvoir de l'original, Puisqu'on se rend à la copie.AIR : De nécessité nécessitante.
N'est pas maladroit qui vous attrape.LE CHEVALIER
À part.
Si je perds la nièce, ayons la tante.AIR : C'est au désir que je l'attends.
J'y réussirai sans effort.Haut.
Pour me piquer de jalousie, On feint de préférer Lindor Et par cette adresse infinie, Qui, je l'avouerai, me plaît fort, Je vous jure qu'elle est ma foi, Folle de moi,bis.
Oui, Clitie est folle de moi.LE CHEVALIER
On voudrait bien que je le fisse ;À Elvire.
Mais, Madame, il m'est bien plus doux De vous en faire un sacrifice.ELVIRE
AIR : Un mouvement de curiosité.
Il n'est plus temps de songer à me plaire Oui, Chevalier, votre règne est passé ; Et ma raison, grâce à votre caractère, Sait dédaigner un sacrifice forcé.LE CHEVALIER
Quand le dépit s'arme d'un commentaire, On fait bien voir que le coeur est blessé.AIR : De la Fanfare de Saint-Cloud.
Ceci fort peu m'embarrasse, Et même j'en suis charmé ; L'amour propre qui menace Par l'amour est désarmé : Avant que le jour se passe Vous voudrez combler mes voeux, Lorsque je quitte une place, Je la reprends quand je veux.AIR : Nous sommes précepteurs d'amour.
À part.
Je suis pourtant pétrifié.LE CHEVALIER, tirant sa montre
Un autre m'attend, je vous laisse.AIR : Pour la Baronre.
Oui je vous laisse, Je pars.LE CHEVALIER, revenant
Je crois que vous me rappelez.ELVIRE
Non.SCÈNE DERNIERE. Elvire, Clitie, Lindor, Marton.
LINDOR et CLITIE
Vous avez bien su le punir.842 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica