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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Opéra comique en vers et en prose

La Veuve Indécise

Jean-Joseph Vadé· créée en 1759, imprimée en 1758· 314 vers· 4 personnages

Représenté pour la première fois sur le théâtre de l'Opéra Comique, le 24 Septembre 1759.

Personnages

  • ALISON, Veuve
  • SUSON, sa Cousine
  • MATHURIN, amoureux d'Alison
  • COLIN, amoureux d'Alison

ACTE UNIQUE

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Mathurin, Colin.

MATHURIN

Oui, te dis je ; son penchant pour moi la détermine.

COLIN

Oh ! Je suis sûr que c'est moi qu'elle va couronner.

DUO.

COLIN

N'y prétends pas ; Car ma tendresse Vaut tes ducats. N'y prétends pas ; Car ma tendresse Vaut tes ducats. Je veux sans cesse Suivre ses pas ; N'y prétends pas.

Ducat : Monnaie d'or et d'argent qui est battue dans les terres d'un duc, et qui vaut environ un écu en argent, et deux étant d'or. [F]

MATHURIN

Mais quel droit as-tu pour y prétendre ?

COLIN

Eh ! Quel droit as-tu, toi, de me la contester ?

MATHURIN

Moi ? J'étais l'ami du défunt ; elle m'aimait aussi dès ce temps-là : ainsi j'ai pour moi l'ancienneté.

COLIN

Oh ! Moi, c'est depuis son veuvage qu'elle m'aime ; ainsi j'ai pour moi la nouveauté.

MATHURIN

Arrange-toi comme tu voudras, mais je n'en démordrai pas.

COLIN

Ni moi non plus.

MATHURIN

Eh ! Mais ! Tu veux donc te faire frotter ?

COLIN

Par qui ?

MATHURIN

Par moi.

DUO.

SCÈNE III. Alison, Suson, Mathurin, Colin.

SUSON, accourant

Pourquoi donc tout ce bruit ?

ALISON

Pourquoi donc tout ce vacarme ?

MATHURIN

C'est lui qui veut me disputer ton coeur.

COLIN

C'est lui qui prétend l'emporter sur moi.

ALISON

Mais vraiment cela me fait honneur.

MATHURIN

C'est votre faute aussi.

ALISON

Pourquoi donc ?

COLIN

Sans doute, depuis six mois que vous nous bercez d'espérance.

SUSON

Ils ont raison ; pourquoi ne pas se déterminer ?

ALISON

Cela t'est bien aisé à dire ; mais je considère bien des choses.

SUSON

Quoi ?

ALISON

Ce n'est pas un marché d'un jour ; j'ai le bonheur d'être veuve : si j'étais sûre de l'être une seconde fois, je n'y regarderais pas de si près.

SUSON

Tu plaisantes, mais il faut une fin.

MATHURIN

Sans doute il faut une fin.

COLIN

Eh ! Faut-il tant barguigner ? Dites-nous vos sentiments une bonne fois.

Barguigner : se dit figurément en choses spirituelles des irrésolutions d'esprit, quand un homme a du mal à se résoudre, à donner quelque parole, à conclure une affaire, à se défaire de quelque engagement. [F]

ALISON

ARIETTE en Dialogue.

Te vais faire un heureux.

MATHURIN et COLIN

Aimes tu mieux ?

ALISON

Mais !

COLIN

Quoi !

ALISON

Mais !

MATHURIN

Quoi !

MATHURIN et COLIN

Décide-toi.

MATHURIN

Il n'y a qu'un mot qui serve. Voyons.

COLIN

Que de façons ! Parlez.

ALISON

Oh ! Plus vous me pressez, moins je pourrai me décider. Donnez-moi du moins le temps de réfléchir.

À Mathurin.

ARIETTE.

Votre caractère Est vif et sincère Votre amour constant Mérite assurément Que l'on vous préfère À tout autre Amant.

MATHURIN

Ingrate ! Sur un tel caprice je vais réfléchir à mon tour.

Il sort.

SCENE IV. Suson, Alison, Colin.

SUSON

Quoi ! Toujours balancer !

COLIN

Jarni, pourquoi faut-il que je sois amoureux ?

ALISON

Suson, conseille moi.

COLIN

Que voulez-vous qu'elle vous dise ? C'est votre coeur qui doit vous conseiller.

SUSON

C'est bien dit. Que ne prends-tu Colin !

ALISON

J'aurais bien aimé Mathurin, mais, non ; il me semble que tu as raison : Colin est mieux mon fait. Va je te prends.

ALISON

Suson, ai-je bien fait ?

SUSON

Oui, j'approuve ton choix ?

ALISON

Mathurin va faire le diable. Il est riche et puissant dans le village. Il peut nous nuire, et je crains...

COLIN

Ne craignez rien. Je vais l'observer.

Il sort.

SCÈNE V. Suson, Alison.

ALISON, rêvant

Oui, oui, je serais mieux...

SUSON

À quoi rêves tu ?

ALISON

C'est que...

SUSON

Eh ! Bien ?

ALISON

C'est que... Tiens, il faut te le dire, Colin ne m'aura pas.

SUSON

Bon ! Autre caprice ! Et tu viens de le lui promettre.

ALISON

C'est vrai ; mais j'ai eu tort.

SUSON

Que peux-tu lui reprocher. Il est jeune, il t'aime....

ALISON

Mais il n'a rien.

ALISON

Tu as beau dire, je crois pourtant que Mathurin ferait mieux mon affaire.

SUSON

Quel esprit indécis !

ALISON

Dis-lui que je veux lui parler.

SUSON

J'y cours de ce pas.

Elle sort.

SCÈNE VI.

SCENE VII. Mathurin, Alison.

MATHURIN

Suson vient de me dire que vous vouliez me parler.

ALISON

Oui, cela est vrai.

MATHURIN

Et est-il vrai encore ce qu'elle m'a dit ?

ALISON

Quoi ?

MATHURIN

Que vous aviez, enfin, rendu justice à mon amour.

ALISON

Oui, cela est vrai.

MATHURIN

Ah ! Si tu savais à quel point ma flamme...

ALISON

Elle est entre nous mutuelle.

SCÈNE VIII. Suson, Alison.

SUSON

Eh ! Bien, cousine, es-tu contente ?

ALISON

Oui.

SUSON

Ton choix est donc fait ?

ALISON

Oui.

SUSON

Quel effort ! Et c'est sans retour ?

ALISON

Oui, oui, ne crains rien.

ALISON

Je n'y pense que trop.

SUSON

Comment !

ALISON

Je ne sais... mais...

SUSON

Tu ne voudrais pas te dédire, peut-être ?

ALISON

Pourquoi non ?

SUSON

Mais, tu deviens donc folle ?

ALISON

Il y va de ma liberté.

SUSON

Tout comme il vous plaira. Je ne vous conçois plus.

ALISON

Qu'est-ce que cela te fait ? Tu peux t'engager, si tu veux.

SUSON

Mais enfin, pour qui penches-tu ?

ALISON

Je suis encore indécise. Mathurin m'aime, il est vrai. Il est riche, j'en conviens ; mais il est si délicat... Un mari comme celui-là ne durerait pas six mois.

SUSON

C'est donc pourquoi il faut s'en tenir à Colin.

ALISON

Mais je te l'ai dit, il n'a pas de bien.

SUSON

Si ces deux-là ne te conviennent pas, cherches en un troisième.

ALISON

Ne pense pas rire, chacun d'eux n'a que la moitié des qualités que je voudrais trouver dans un mari, et c'est ce qui cause mon embarras.

SUSON

Il faut te décider. J'attends que tu aies fait ton choix pour faire le mien, et je m'en ennuie à la fin.

ALISON

En ce cas, choisis toi-même qui tu voudras ; car je ne veux plus ni de l'un ni de l'autre.

Elle sort.

SCÈNE IX.

SCÈNE X. Suson, Mathurin, Colin.

MATHURIN, à Colin

Je te fais compliment.

COLIN, à Mathurin

Oh ! Je te félicite.

SUSON, à part

C'est bon ; chacun de son côté s'imagine avoir réussi.

MATHURIN

On se rend à tes voeux.

COLIN

Point du tout ; c'est à ton mérite.

MATHURIN, à part

Il pense l'épouser.

COLIN

Il croit l'emporter sur moi. Parbleu ! Je veux m'en divertir.

MATHURIN

Je ne puis m'empêcher de rire.

SUSON

Oui, oui, le chose est fort plaisante.

DUO.

MATHURIN

On la lui garde, Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ce minois là. L'épousera Tiens, tiens, regarde Vois-tu cela ? On t'en ratissera.

Minois : Terme burlesque, qui signifie la mine, le visage de quelqu'un. [F]

MATHURIN

Tiens, vois-tu : si Alison ne prononce pas en ma faveur, je perds cent écus.

COLIN

J'y consens.

SUSON

Hé bien ! Ils sont perdus.

MATHURIN

Pourquoi donc ?

SUSON

C'est qu'à vous deux ma cousine renonce.

DUO.

MATHURIN

Morgué, v'là qu'est fini, je n'y pense plus.

SUSON

Eh ! Bien, tiens, si tu veux.....

MATHURIN

Si je veux... Oh ! Si tu veux toi-même : je ne demande pas mieux ; accepte ma main.

SUSON

Ma cousine fait une sottise ; je me garderai bien de l'imiter.

COLIN

Vous avez raison.

À part.

Bon ! Mon rival me laisse le champ libre ; quand je serai tout seul, il faudra bien qu'Alison me choisisse.

Haut.

Mais la voici.

SCÈNE XI. Ssuson, Alison, Colin, Mathurin.

SUSON

Alison, viens donc vite.

ALISON

Pourquoi faut-il doubler le pas ?

SUSON

Mathurin.

ALISON

Mathurin.

COLIN

Épouse ta cousine.

ALISON

Bon ! Quel conte !

MATHURIN

Eh ! Non, non, ce n'est point un conte.

ALISON

Plaît-il ?

SUSON

C'est en honneur.

SUSON

Dame, arrange-toi donc. Tu le veux, puis tu ne le veux plus. Après cela tu le regrettes ; on n'a jamais vu d'esprit comme le tien.

ALISON

Taisez-vous.

SUSON

La chose n'est pas faite ; si tu veux, je te céderai mes droits.

MATHURIN, à Suson

Mais qu'est-ce que vous faites donc, vous, à votre tour ?

COLIN

Pourquoi donc cela ? Vous êtes si bien ensemble ; et pargué, tenez vous y.

SUSON, bas à Mathurin

Ne crains rien ; c'est pour l'amener où nous voulons.

Haut à Alison.

Eh bien ! Le coeur t'en dit-il ?

COLIN

Fi donc, encore une fois.

SUSON

Moi, je prendrai Colin.

COLIN

Vous avez raison ; aussi bien quand vous le voudriez, je ne le voudrais plus.

ALISON

Toi ?

COLIN

Non, et je vais de ce pas trouver Claudine.

ALISON

Tu l'aimes donc ?

COLIN

Oh ! Que cela ne vous inquiète pas.

ALISON

Perfide.

COLIN

À la bonne heure ; mais j'ai pris mon parti.

ALISON

Écoute moi donc.

COLIN

Non.

ALISON

Colin ?

COLIN

Adieu.

ALISON

Viens donc, j'ai quelque chose à te dire.

COLIN

Qu'est-ce que c'est ?

ALISON, lui tendant le main

Touche-là, je te donne la préférence.

COLIN

Je crois bien, parce que je suis tout seul.

ALISON

Non, c'est parce que je t'aime.

COLIN

Est-il bien vrai ?

ALISON

Oui.

COLIN

Puis-je compter sur toi ?

ALISON

J'en fais serment.

MATHURIN, à Colin

Si tu lui donnes encore le temps de la réflexion, elle pourrait bine se dédire. Jarni ! Prends-là au mot.

Jarni : ou Jarnidieu. Sorte de jurement. Les paysans de la comédie disent jarnigoi, jarnigué, jarniguienne, jerniguienne. Corruption de je renie Dieu. [L]

COLIN

Tu as raison.

À Alison.

Eh bien ! C'est fait ; allons vite chez le notaire.

MATHURIN

Ne faisons qu'une seule noce pour nous quatre, et vive le joie.

VAUDEVILLE.

Ce Vaudeville est de M. NAU.

314 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0