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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

Le Fidèle Esclave

Vallée· imprimée en 1662· 5 actes· 1 546 vers· 8 personnages

Personnages

  • HORMONDE, Roi de Macédoine
  • MAMPHISIE, Infante de Macédoine
  • BORISTHÈNE, Prince de Chypre
  • ATRAMANTE, en Égyptien, Esclave de Boristhène, qui avait été Carmile Chevalier, et se trouve être Hécate Prince de Numidie
  • THELASTRIE, Confidente de Mamphisie, qui se trouve être l'Infante de Lycie
  • CORAX, Seigneur, de la Cour de Macédoine
  • BALISTE, envoyé de Mégare Roi de Numidie
  • CALDICE, Gouvernante de Thelastrie
MONSEIGNEUR,

À MONSEIGNEUR LE COMTE GUILLAUME DE FURSTENBERG.

Quelque chose de divin, qui m'inspira l'Art de faire des Vers, ne pouvant se proposer que des objets conformes à sa nature, par une généreuse tentative, je dédiai les premières productions que je mis au jour à MADAME la DUCHESSE de MODENE, que la France avait lors l'avantage de posséder. Et comme sa bonté répondit favorablement à mes intentions, mon Génie en prenant coeur, eut bien la hardiesse de porter ses pensées jusques à MONSEIGNEUR le CARDINAL. Mais d'autant qu'il était impossible de soutenir une élévation si sublime, et d'ailleurs que ce commencement et ce progrès ne pouvaient souffrir une suite ravalée ; par une réflexion proportionnée à leur grandeur, Vous fûtes le sujet de mes Méditations. Certainement, Monseigneur, à bien considérer vos Essais glorieux, et juger de ce que vous serez par ce que vous êtes, l'on ne saurait croire qu'il se trouvât de personne, quelque achevée qu'elle fût dans toutes les belles choses, à qui l'on ne Vous pût raisonnablement comparer. Aussi l'honneur de vous approcher ne doit-il point être accompagné d'une pénétration extraordinaire, pour connaître que vous êtes né pour les plus illustres emplois ; puisque ceux qui vous occupent aujourd'hui tirent un éclat tout particulier, non seulement de la vivacité de votre Esprit, mais encore de la solidité de votre jugement, l'union des deux produisant des lumières également douces et brillantes. Il faut donc avouer, MONSEIGNEUR, que toutes vos rares qualités sont dignes d'admiration ; cependant la modération merveilleuse qui paraît dans toutes vos actions est celle qui me surprend davantage, parce qu'elle ne se rencontre que par une espèce de miracle aux personnes de votre condition et de votre âge. J'y ajouterais l'affabilité charmante dont vous gagnez les coeurs si agréablement qu'ils se réjouissent de leur perte ; et une politesse accomplie, qui ne peut être vue sans faire naître le désir de l'imiter ; si je ne m'apercevais pas que la fécondité de la matière fait que je passe insensiblement les bornes de mon dessein, qui n'a d'autre but que de m'acquérir, en vous dévouant un fidèle Esclave, l'honneur de faire voir publiquement que je suis, avec un zèle respectueux,

MONSEIGNEUR,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Vallée

AU LECTEUR

S'il est vrai, comme l'on n'en peut raisonnablement douter, que l'ordre soit le plus grand agrément qui se rencontre en toutes les choses ; et si la perfection d'un Édifice consiste principalement dans une exacte observation de la Symétrie ; je puis bien dire, sans me flatter, que cet Ouvrage n'est pas tout à fait dénué de ce qui peut plaire. Les règles du Poème Dramatique y sont gardées, la vraisemblance entretenue, et les incidents sans confusion : le sujet en est modeste et sérieux : les mouvements y sont modérés et conformes à la gravité des Personnages : et par une régularité, que d'autres se fussent efforcés d'éviter, j'ai accommodé l'expression aux sentiments, et à ma portée de concevoir : de sorte qu'il ne se voit aucune partie qui n'ait une juste proportion aux autres, ni rien qui tienne de la contrainte. Je sais bien que le plus brillant éclat des Pièces du Théâtre est une forte exagération des Passions : mais j'estime qu'il y a des sujets où elles doivent être adoucies ; que même celles qui sont héroïques et courageuses ont besoin du mélange de la Tempérance ; et qu'il est toujours mieux, suivant le dessein de la Morale, d'instruire à les retenir, qu'à faire ce que nous sommes obligés d'empêcher. Comme la connaissance de ma faiblesse me défend d'aspirer à la sublimité, mon ambition se borne à l'étage que l'on assigne communément à la Vertu ; et si je ne réussis pas avec avantage en cette matière d'écrire, du moins suis-je exempt du caprice et de la vanité de ceux que l'on nomme Poètes par injure.

SONNET

À l'Académie.

Auguste et fameux Corps, dont la moindre maxime Est une grande règle à former les Esprits ; Arbitres Souverains, qui jugeant des Écrits, Leur faites recevoir ou le blâme ou l'estimer. Si je fais librement le débit de ma Rime, Et qu'elle ne soit pas, pour vous, d'assez haut prix, Je suis persuadé qu'un sévère mépris Ne saurait procéder d'un Esprit magnanime. Ma Muse, qui demeure en un rude séjour, Ignore la douceur que l'on goûte à la Cour, Et veut avec respect recevoir la Censure : Mais quoiqu'elle n'ait pas un style ferme et net, Pourvu que de la Chambre elle ait quelque ouverture, Elle doit espérer faveur au Cabinet.

VALLÉE

ACTE I

SCÈNE I. L'Infante, Thelastrie.

SCÈNE II. Le Roi, L'Infante, Thelastrie.

L'INFANTE

Si j'ose...

SCÈNE III. Le Roi, L'Infante, Thelastrie, Corax.

L'INFANTE

Sire...

SCÈNE IV. Le Roi, L'Infante, Thelastrie, Corax, Baliste.

BALISTE

N'a qu'un fils pour lequel Il brûle de l'ardeur d'un amour Paternel. Un fils en qui l'on voit l'assemblage admirable De tout ce que les Dieux ont fait de plus aimable, Un fils qui de sa race est l'auguste armement, Et de tout son espoir l'unique fondement. Ce fils, qu'il regardait comme un autre soi-même, Héritier de sa gloire et de son Diadème, À l'âge de seize ans à peine parvenu Sortit de ses États sans être reconnu. Sire, pour abréger, je passe sous silence Les divers sentiments que causa cette absence ; Mais votre Majesté pour juger quel effort Souffre un Père qui croit son fils unique mort. L'air de la Cour n'était que de soupirs funèbres, L'on forçait le Soleil à céder aux ténèbres, Et de sombres flambeaux n'y découvraient à l'oeil Que les noirs ornements d'un lugubre appareil. Comme à ce triple emploi chaque chose on prépare, Un inconnu demande à parler à Mégare ; Et quoiqu'on ne le pût qu'avec difficulté, Enfin, il fut admis près de sa Majesté : Il lui rend une lettre et lui dit qu'un jeune homme, Ne sait de quel pays, ni comment il se nomme, L'avait par sa prière engagé sur sa foi De ne la déposer qu'entre les mains du Roi. Le succès répondant à l'espoir qui le flatte Il l'ouvre, et voit d'abord au bas le nom d'Hécate, C'est celui de ce Prince ; et la lettre, en son sens, Était pour s'excuser, par des termes pressants, D'avoir quitté la Cour, sans en prendre licence, Contre un juste devoir de double dépendance. Que c'était pour remplir sa curiosité, Des pays étrangers voir la diversité, Et bravant le péril des sanglantes alarmes Faire éclater son nom dans le bruit de ses armes. Qu'aussitôt qu'il serait, par de fameux exploits, Connu, craint, et chéri des plus superbes Rois, Il viendrait appuyer d'une main triomphante De son Père et son Roi la vieillesse penchante. Quand il sut que son fils vivait, non seulement, Mais était animé d'un si beau mouvement, Ce généreux vieillard ne peut fermer la voie Que son coeur présentait à des larmes de joie. Cependant, son Esprit demeura partagé, Satisfait du dessein, de l'absence affligé, Et quatre ans écoulés dans une vaine attente, Sa douleur se rendit d'autant plus violente Qu'il avait espéré, par un heureux retour, Voir augmenter la gloire et la joie à la Cour. Enfin voulant savoir avecque certitude L'état du cher sujet de son inquiétude ; Pour l'exécution de son commandement Je parcours dès un an l'un et l'autre Élément, M'enquérant avec soin de Province en Province Sans avoir rien appris de cet illustre Prince. Et comme votre Cour, par des moyens divers, D'un bruit très glorieux a rempli l'Univers, J'ai cru l'y rencontrer, où m'éclaircir du doute Que met dans mon Esprit une incertaine route : Voilà, sire, pourquoi j'ai pris la liberté De faire ce discours à votre Majesté.

ACTE II

SCÈNE I.

SCÈNE II. Boristhène, Thelastrie, Caldice.

SCÈNE III. L'Infante, Thelastrie, Caldice.

SCÈNE IV. Boristhène, Atramante, L'Infante, Thelastrie, Caldice.

L'INFANTE

Oui.

BORISTHÈNE

Comment ?

L'INFANTE

Sa mort ?

BORISTHÈNE

Vous pâlissez.

BORISTHÈNE

Parle.

BORISTHÈNE

Suis.

ATRAMANTE

Nous étant embarqués dans un calme si doux Qu'il semblait que la Mer s'entendit avec nous, Nous voguâmes trois jours, en côtoyant l'Épire, Vîmes ce que de rare a l'île_de_Corcyre, Et parvînmes enfin au malheureux endroit Où pour la Numidie il fallait prendre à droit. C'est entre le Sicile et le Péloponnèse ; Qu'une fatalité jalouse de notre aise, Souleva tout d'un coup d'horribles mouvements Qui semblaient présider dans tous les Éléments. En ce piteux état le plus grand avantage C'était d'être étourdi par l'excès de l'orage, Ne pouvant soutenir des efforts si pressants, Que par suspension de l'usage des sens. De vous dire le temps, il était sans mesure, L'on n'y pouvait garder règle ni conjecture, Celui qui conservait un peu de jugement Pensait à toute heure être à son dernier moment ; En effet, on voyait peinte dans la tempête Et la Mort sous les pieds et la Mort sur la tête. Dans un discernement, qui se faisait si peu, Par la confusion de la vague et du feu, La première attaquant l'autre jusqu'en sa Sphère, Et lui, voulant sur elle éteindre sa colère, Comme ayant conspiré de faire qu'il semblât Voir le feu se noyer, ou que la mer brûlât ; D'un Pilote prudent la science secrète Connut que nous étions proche l'Île de Crète : Toutefois, sa conduite et l'adresse de l'Art Mettaient tout leur recours aux faveurs du hasard. Mais quand à nos malheurs les Dieux furent sensibles, Nous fûmes assaillis par des Démons visibles : Je dis, lorsque nos voeux eurent fait, que la Mer Semblait avoir vomi tout ce qu'elle eût d'amer ; Que l'Onde demeurant paisible en son empire, Ne recevait qu'un air le plus doux qu'on respire ; Que le feu conservant sa haute gravité Eût retenu le frein à son activité ; Que le Soleil chassant l'horreur et les ténèbres, Pour arrêter le cours de nos soucis funèbres, Comme touché des maux qui venaient de cesser, De ses charmants rayons voulut nous caresser ; Par le premier brillant de sa vive lumière Nous vîmes de la Mort l'approche meurtrière, Ou la perte, du moins, de notre liberté, Dans les honteux liens de la captivité. Trois Vaisseaux ennemis, qui cinglaient vers le nôtre, Afin de l'entourner, s'éloignaient l'un de l'autre : Et sans aide de Vent, à force d'Avirons, Ils parvinrent bientôt à tous nos environs, Et nous mirent ainsi dans l'égale impuissance De fuir et de faire assez de résistance. Hécate, néanmoins en cette extrémité, Par un nouveau surcroît de générosité, Nous dit, Mes chers amis, il faut haïr la vie Quand elle est de malheurs honteusement suivie : La gloire fort souvent se trouve dans la mort, Elle peut nous venger des injures du sort, Priver nos ennemis du pompeux avantage D'assujettir nos jours dans un rude esclavage, Et montrer qu'un grand coeur, où l'honneur est monté, Se surmonte plutôt que d'être surmonté. Mourons, non seulement d'une mort volontaire, Mais faisons pour la Mer ce qu'elle n'a pu faire : Achevons, en mourant, son funeste dessein ; Maintenant le repos préside dans son sein : Pour nous y recevoir d'une façon riante Neptune de ses Flots a banni la tourmente. Nous résistons premier de tout notre pouvoir, Et que chacun de nous à l'envi fasse voir Que l'inégalité l'anime davantage, Et qu'il sait voir la mort sans changer de visage. De vouloir raconter ses merveilleux efforts, De grandeur de courage et d'adresse de corps, Ce serait entreprendre un récit impossible ; Mais enfin pour paraître à tout autre invincible, Voyant de tous côtés qu'on forçait le Vaisseau, Après un grand carnage il se jeta dans l'Eau, En disant un adieu Princesse...

Entourner

SCÈNE V. Boristhène, Atramante, L'Infante, Thelastrie, Caldice, Corax.

ACTE III

SCÈNE I. Le Roi, L'Infante.

L'INFANTE

Hélas !

SCÈNE II. Le Roi, L'Infante, Thelastrie, Corax.

SCÈNE III. Le Roi, L'Infante, Thelastrie, Corax, Baliste.

THELASTRIE, bas

La mienne l'est aussi.

SCÈNE IV. Le Roi, L'Infante, Thelastrie, Corax, Baliste, Boristhène, Atramante.

BORISTHÈNE

Ajoutez l'amitié.

ACTE IV

SCÈNE I.

L'INFANTE

STANCES.

Cherchons à ce dessein quelque breuvage amer, Pour imiter Hécate, il est mort dans la Mer.

SCÈNE II. L'Infante, Thelastrie.

SCÈNE III. L'Infante, Atramante.

L'INFANTE

Je le veux.

ATRAMANTE

Je ne puis.

L'INFANTE, lui tenant la manche

Qui vous noircit la main ne noircit pas le bras.

SCÈNE IV. L'Infante, Thelastrie.

SCÈNE V. Boristhène, Atramante, L'Infante, Thelastrie.

ACTE V

SCÈNE I. Le Roi, Corax.

SCÈNE II. Le Roi, Boristhène, Corax.

SCÈNE III. le Roi, Boristhène, L'Infante conduite par Corax, Thelastrie, Caldice.

L'INFANTE

Sire, à votre discours ma réponse est ouverte, De raison déguisée à raison découverte Je crois que l'on doit faire un grand discernement, Et la dernière seule a fait mon changement. Mon faible Esprit chargé d'un ténébreux nuage, Semblait de sa lumière avoir perdu l'usage. Une fausse apparence, en réduisant mes sens, Me faisait répugner à ce que je consens : Ou, pour mieux exprimer ce que je prétends dire, Me causait de l'horreur pour ce que je désire. Mon coeur préoccupé par de secrets appas S'en confiait aux yeux, qui ne les voyaient pas, Et lui rendaient ainsi la personne charmante Sinon objet de haine, au moins indifférente. Leur infidélité, par un autre rapport, Me faisait voir vivant ce que je croyais mort ; Mais sous une couleur, qui trompant mon envie, Mêlait confusément la mort avec la vie. Ainsi le même Esprit, dans cette obscurité, Concevait les objets contre la vérité. L'oreille avec les yeux d'étroite intelligence De discours supposés lui faisait confidence : De sorte qu'il semblait que tout dût s'occuper À chercher les moyens qui le pussent tromper. Sire, dans ce désordre il était difficile Que vous trouvassiez raisonnable et tranquille : Mais ces déguisements sont enfin dissipés, Mon coeur poursuit le bien dont vous participez, Et j'ai présentement mes yeux et mes oreilles Pour de fidèles témoins de secrètes merveilles : J'oserais assurer qu'en cet heureux moment Elles vous causeront beaucoup d'étonnement.

SCÈNE IV. Atramante dénoirci, en habit de Prince, Le Roi, Boristhène, L'Infante, Thelastrie, Corax, Caldice.

SCÈNE V. Le Roi, Atramante, Boristhène, L'Infante, Thelastrie, Corax, Caldice, Baliste.

LE ROI, à l'Infante

N'y consentez-vous pas ?

L'INFANTE

À cette heure il est temps que mon amour éclate, Sire, vous voyez donc qu'Atramante est Hécate, Que celui qu'on vient chercher dans cette Cour, Où, se nommant Carmile, il avait fait séjour ; Sa naissance Royale est maintenant certaine, Et son nom ne peut être autre que Boristhène. Sire, observez ici les merveilleux secrets Dont le Ciel donne suite à ses puissants décrets ; Il est de nos Destins le souverain Arbitre : Quoique Carmile alors me parût sous un titre Qui ne s'accordait pas aux droits de mon honneur, Malgré moi, son mérite avait place en mon coeur, Comme je découvrais, parmi sa modestie, Qu'il me donnait du sien la meilleure partie. Ces divers mouvements, et d'honneur et d'amour, Sur mon Esprit troublé présidaient tour à tour : Mais dès lors que je sens quelle était sa naissance, Mon honneur, pour l'amour, n'eut plus de répugnance. Et quoi que le discours qui m'assurait sa mort Sur cette passion fît un puissant effort, Dans son ébranlement, elle fut assez ferme Pour empêcher l'espoir d'être à son dernier terme. Je craignis, mais je crus que tant de changements Devaient être suivis de bons événements ; Et cette opinion fut une Prophétie, Que l'on voit maintenant à peu près réussie ; Par sa fidélité, qui semblait me trahir, Sire, je fus contrainte à vous désobéir : Mais comme la bonté vous est originaire, Aussi pardonnez-vous ce péché nécessaire. Et si vous permettez à mon coeur de s'ouvrir ; D'entre ces deux Amants, pour n'en plus discourir, Le Nouveau Boristhène à juste titre l'emporte, Il me fallait ce nom, et c'est celui qu'il porte, Le Destin, qui semblait le traiter rudement, A voulu dégager ainsi votre serment : Le Ciel n'a pas besoin d'un meilleur Interprète, Sire, sa volonté doit être satisfaite.

L'INFANTE, à Atramante

Ne résistez plus ?

1 546 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica